ET LA SAINTE-ALLIANCE
dicta ses ordres à Fesprit; on mélangea nations, usages, civilisations, religion , et Ton disposa arbitrairement de ces peuples dont on avait réclamé le concours.
Au moment de la Restauration , la constitution anglaise attirait tous les regards; ou l'admirait en raison des efforts dont elle avait rendu la nation capable. On avait eu recours à l'assassinat contre un czar atteint d*aliénatîon mentale, tandis que la folie du roi George n'avait altéré en rien les relations entre le peuple anglais et la couronne. La tribune anglaise avait fait entendre les seuls accents qui eussent retenti depuis rassemblée nationale, en défendant les droits des peuples et la cause de Thumanité , et en protestant contre celui qui disposait arbitrairement du sort des peuples. Les Anglais victorieux ten* daient à propager leur constitution , et les alliés n*y répugnaient pas alors. On Fimitait en Allemagne, en Espagne, en France. Puis les Anglais eux-mêmes désiraient élargir la forme tout aristocratique du système qui les régissait. Déjà, en 1817, on comptait par centaines de mille les affiliés des associations radicales , qui se reconnaissaient à une carte portant ces mots , Sois prêt, sois ferme! et qui juraient de faire tous leurs efforts pour obtenir le vote universel , avec une représentation libre et égale, et des parlements communs. Il fallut, pour réprimer ce mouvement, suspendre Vhabeas corpus. Mais la constitution de ce pays porte en elle-même les remèdes nécessaires : elle se prête aux réformes; et les pétitions, la liberté de la presse, permettent aux opinions et aux ressentiments de se faire jour, tandis qu'ailleurs, réduits au silence, ils se tradui sent en sociétés secrètes et en complots. *
En Allemagne , dès que Tardeur patriotique fut calmée, on vit apparaître les inconvénients et les fautes énormes des derniers traités. Point de garanties pour la liberté individuelle et pour la manifestation de la pensée ; point de diminution des armées , point de relations commerciales établies , aucun égard aux religions ; rien qui garantit la dotation des cultes, pas plus que la justice; le despotisme bureaucratique, légué par l'occupation étrangère , n'y avait pas été restreint. Les princes avaient promis des constitutions; rf^ais, au milieu des tergi-
3ti
venuti&ns de la diète , les uns alléguèneni qu'ils d- avaient fixé aucune époque, les autres donnèrenl des chartes; liiajs œ fut une pure (^manatiqn du trône, et npn un pacte entre {e souverain et les sujets. Dans les pays qui avaient été néunîs vingt »s it la France, cer^inei idées s*étaie|^t enracinées : le code Napoléon y avait été introduit, et divers progrès avaient été Ff#lisrs Ils s*arning9rent iùoo peu de oette monarchie pure , d'autant plus absolue que le despotisme administratif réduisaii au silence les anciennes représentations.
Cependant les pafs méridionaux de FAHemagne, à Texceptioa de r Autriche, eurent de» constitutions ; et les princes qui, dans le congrès de Vienne , avaient répugné le plus aux innovations, de peur qn^elles ne les asservisaait à Tinfluence de l'Autriche et de la Prusse, se décidèrent ensuite, pour y échapper, à de plus larges concessions.
Le grand-duc de Saxe-iycimar n*eccorda que des états provinciatix en 1810 ; ils furent aussi rétablis dans le royaume de Saxe, dans le Mec|ilembourg et ailleurs. Dans la constitution de Maximilien-Joseph, roi de Bavière ( p6 mai |8IS ) , qui ne fut pas débattue, mais octroyée, la propriété, les personnes, la pensée, U presse, obtinrent des garanties. Elle établit deux chambres : une chambre de sénateurs, où entrèrent les grands pfficiers de la couronne, seize che£s de Tancienne noblesse de Tempire, deux archevêques, et un évéque nommé par le roi, le président du consistoire protestait, quinzesénateurs héréditaires et dou^e à vie , tous à I9 nofpinatioi^ du roi ; et une phambre de districts, composée de députés ^lus pour six ans, dont un huitième de nobles, un huitième d'ecclésiastiques , et le reste prb dans les villes et les bourgs. I^ élections ont pour base le statut mimicipal, qui est très-compliqué; ^t, pour être éligible, il faut avoir huit mille florins de revenu , ce qui fait que des districK entiers restent«ans représentation.
Bade obtint une constitution plus large ( 92 apût 1818); il eut des ministres responsables , la liberté de la presse , et deui chambres. Frédéric de Wurtemberg en donna une que ses sujets refusèrent , en réclamant les droits primitifs qu'il avait abois dictatonalement. Son successeur, Guillaume , en accorda une
ET LA SAtIfT£-ALLIANCE. 423
plus libérale ( 26 sq^mbre 1819 ), soas forme de contrat, en conservant quelques restes précieux desfranëhiseè germaniqùeSt et en recontiâisëant à tous les ditoyens des drdits égaux et indépendants. Les opinions et ie eblte y sont libres, les juges inamo" vîbles. La chambre des seigneurs se côropdse d'un tiers à la nomination dû roi , dé treise députés de là noblesse , de neuf du clergé ou des universités ^ et , en outre , des représentants des communèsi Les cohomunes sont ihoralémetlt associées entre elles ; elles s'indemnisent; à Faide de leurs contributions, des dommages causés par la glréleou par d^aùtres accidents semblables , et les indigents dnt droit à des secours.
Dans la Hefise électorale, la noblesse refusa la cdnstitution , parce qu'elle établissait , pour elle et pour ie peuple ) une représentation commune. DarHistadt^Hesse (1820)^ le granddudié de Nassau (i8là), Sake*Gbboorg-Hildburghausen, les principautés de JSchwartÉbourg-Rudolsbdt; de Lippe-betmold, de Licbtenstein et de Waldeck, obtinrent aussi de^ constitutions, mais elles furent toujotiirs combattues par Taristoeratie. lUutriche, qui avait ^ris ieS arines, non pas au nom de la liberté et de la philosophie, mais au nom de la maison régnante, n'eut donc pas de peine à remettre ^r pied son système patriarcal, en donnant satisfaction à ses sujets par du bien-être matériel.
La Prusse , bien pliis avancée sous le rapport des idées, était dénuée d^anciennes traditions. Les ministres Stein et Uardenl)erg, de 1807 à 1819, avaient modifié là propriété foncière, autorisé nobles et roturiers à Vendre et à acheter; ils avaient mis en avant des maxihies très-libérales pendant la guerre de rindépendanee. I^ roi s'était engagé à donner (1^15) un système représentatif fondé sur régalité. Mais ooilimelit leConeilieir avec les prérogatives de la noblesse? Les sociétés secrètes et les écrivains populaires , qui avaient pour chei Blucber et autres champions' du mouvement national; combattai^t l'idée d*une chambre haute. Le comté de Hardenberg, jusqu'alors ardent promoteur du parti national , ^'en détacha du jour où il lui parut conduire au désordre ; et il soutint que la législatiOil appartient au roi seul , et Tadministration aux États provin* ciaux , qui doivent aussi concourir par leur vote a rétablisse-
4)4 LE LIBÉBÂLtSUR
ment de Fimpot. En conséquence, les sociétés ««crèles furenl prohibées^ les nniferâtés restreintes au seul enseignement, avec une extrême liberté touchant la manifestation desopinkns religieuses et philosophiques, mais à condition de ne pas aborder les questions politiques. L'administration, complètement séparée de la politique, iiit admirablement réglée sous ud système d'intendances, appuyées d'états qui faisaient intervenir lès contribuables dans l'application de la loi; puis, audessus de tout, une force militaire puissante, prête à étoufTer tout mouvement.
Les peuples cependant, trompés dans leurs espérances, ne se tenaient point pour satisfaits. Dans les pays constitutionnels, la parole se trouvait libre, ou tendait à le devenir; la pnbBcité, réprimée dans un endroit, éclatait dans un autre. On croyait roppodtîon nécessaire , parce qu'elle existait en Angleterre; on craignait les gouvernements forts, et on aspirait à les réduire à une impuissance qui pouvait leur ôter Jusqu'à l'initiative du bien.
La France, au sortir dune période extrêmement critique, recueillait les fruits de sa Révolution et les propageait. Les abus de l'ancien régime étaient détruits : plus de charges vénales, de lettres de cachet, de cours souveraines; plus de procédures secrètes. Toutes les parties de la législation et de la procédure se trouvaient uniformes dans toute l'étendue du royaume, et relevaient d'une seule autorité.
Mais cette autorité partage la puissance l^islative avec une représentation nationale, qui ne se borne plus à entraver Texérutton par des remontrances après coup ; car elle a le droit de peser les dispositions de la loi dans une discussion préalable qui éclaire le public , en même temps qu'elle décharge le roi de toute responsabilité morale. Il en résulte que les lois, une fois promulguées, ne rencontrent plus d'obstacles dans les coutumes, dans les préjugés*
Cette publicité rendit à la France, sur le reste de l'Europe, l'influence qu'elle avait perdue par ses revers. L'Angleterre publiait, aussi, les débats de ses chambres; mais, outre que sa langue est moins répandue , il s'agissait là d'intérêts particuliers , d*usages, de précédents trop diflerents de ceux auxquels
ST hk SAINTE -ALLIANCE. 425
TEurope est habituée. La Franee , au contraire , parlait pour tous : Fabolitlon de la censure, la nature des élections, les limites à apporter au bon plaisir royal , intéressaieut tous les peuples, rhumanité entière; et il n*y avait pas 4e pays qui n'y trouvât des applications, qui n*y sentît Texpression de ses propres doléances. La Franee elle-même , mécontente de ses souverains , s'agitait en se tournant vers les peuples, et transmettait au dehors les ferments dont elle était intérieurement agitée.
Ces dispositions des peuples effrayaient les gouvernements , dont la politique conservatrice s'étudiait à faire servir le <!on> tre-poids de la légitimité pour modérer les ébranlements du régime électif. Comme il arrive toujours «u sortir d'une crise, on n'avait senti d'abord que les douceurs du repos rétabli ; mais on s'aperçut bientôt des dommages que cette crise laissait après elle.
Le premier, c'était le maintien du pied de guerre , qui forçait d'entretenir, en temps de paix , plus de troupes que pendant les luttes acharnées du siècle précédent. L'Autriche en conservait trois cent mille , la Prusse deux cent mille ; l'Angleterre seule réduisit son armée de trois cent vingt-cinq mille hommes h quatre-vingt-dix mille , parce que son budget passait sous le contrôle du parlement; les autres puissances oberchaient dans de grands armements leur sécurité et leur liberté d'action.
Ce système militaire résultait aussi de la mauvaise répartition de territoires fixée par les traités de paix , lesquels avaient introduit plus ou moins d'ennemis au cœur de leurs provinces , et placé au-dessus d'eux un rival puissant, les menaçant tous. L'Europe entière se trouva donc régie militairement. Ce fut dans les bayonnettes que reposa cette fonee que les constitutions voulaient voir at^uée à l'opinion; et ^ pour satisfaire les soldats , force fut de maintenir 1'^ de guerre , même pendant la paix. De là des entraves h tout le bien qu'on avait espéré : les sujets furent pressurés pour l'entretien de l'armée ; il fallut venir en aide aux finances obérées par des expédients temporaires, et contracter de nouvelles dettes , au lieu d'éteindre les anciennes.
Ainsi les gouvernements se trouvèrent à la merci des ban-
438 LE LlfiBBALISME
ordres despotiques, qui tranchaient soudain les diflieulles, s'accommodaient avec peine aux lenteurs , qui deviennent nécessaires lorsqu'il faut que tous les droits soient protégés, et que la justice, ou tout du moins la légalité, soit obsenrée.
On avait fait , pendant la guerre , un grand usage de la presse périodique. Celle de Paris dénigrait les princes avant que la force les renversât ; celle de Londres se moquait de ces rois de parade, vassaux de Fempereur; de cette cour de souverains sans naissance et de princes sans éducation. En Allemagne, la presse excitait Tardeur nationale contre l'étranger. Cette arme si bien trempée ne 8*émoussa point lorsque la paix fut venue ; et si les rois gardèrent leurs armées, les peuples conservèrent la presse et le libre examen. On s'injuria de nation à nation; on vit paraître force libelles, où Anglais, Français, Allemands, se chargèrent de malédictions. Comme on avait maudit par peur celui qui était tombé , on le divinisa par représailles. La presse se donna carrière partout où elle avait le champ libre; aiHeois, on écoutait en silence et Ton épiait les événements '.
< Avant la Révolution , la liberté de la presse était complète lement en Angleterre et en Hollande , mais en Suède, en Daneasark, ca Pnisae, et dans les autres États protestants d'Allanagne. Ce fut seulement en 1810 que la Suède , pour ne pas déplaire à Napoléon, y mit quelques restrictions pour les journaux; elle ne fut restreinte aussi en Danemark que sur la demande de Bonaparte. Dans le dueiié de Bruns' wick, on réclama la censure pour modérer ce qui se disait en bveor de la Révolution française ; mais le duc la refusa, comme répugnant à l^opinion publique; et tandis qu*il combattait les Français, on les défendait ouvertement dans son pays.
Quand la Pru:«e réclamait , en 1843, et demandait de nepasttre le seul penpie de l'Europe civilisée qui n^eùt pas le droit d'exprimer ses pensées tans l*agrément d'un chef , » on publia la lettre suivante du comte de Fodenriff, secrétaire intime de Frédéric 11, an diredenr de la |M>lice à Berlin :
« Monsieur, sa majesté m'a gracieusement ordonné de vous faire « savoir qu'elle entend laisser aux journalistes de cette ville la liberté « illîmilée d'écrire tout ce qu'ils voudront sur ce qui arrive ici, sans «• qu'il soit besoin de censure ; car, ainsi que sa majesté l'a dit en pro- • près termes, cela la divertit; pourvu toutefois que les joumaui