MARIE-ANTOINETTE
La paix d'Anoérique avait été suivie d*une fièvre de propagiDde eosmopolite. La jeune noblesse, revenue avec des Mén républicaines , faisait chorus avec le tiers état La molloK des moeurs introduisit une bienveillance générale , une Me d'égalité à Tanglaise et à Taméricaine. lia redingote et kl cheveux courts remplacèrent Thabit à la ffrauçaise et les dieieux longs; un gentilhomme put, à certaines heures, se nontrar sans épée. Les conseils, toutes les sonunités du pouvoir n rempliasaient de plébéiens qui faisaient alliance avec des fa- ■iiks illustres. L'éloge des institutions américaines et de celles ^ rAn^eterre était dans toutes les bouches. On proclamait la •éecnitéde les introduire en France.
• Pour nous , jeune noblesse française , dit M. de Ségur, n» regret pour le passé, sans inquiétude pour Tavenir, nous Bttdnons gaiement sur un tapis de fleurs, qui nous cachait ta abhne. Riants frondeurs des modes anciennes, de l'orgueil feidal de noe pères et de leur sévère étiquette , tout ce qui teit antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des ines nous pesait ; la philosophie riantede Voltaire entratnaît en nous amusant. Sans approfondir celle des êeriTaniB plus graves, nbos Padmirions, comme empreinte de Mrage et de résistance au pouvoir arbitraire.
« L'usage nouveau des ealnriolets, des fracs , la siraplieité des anglaises nous charmaient, en nous permettant de
dérober à un éclat gênant tous les détaHs de notre vîe privée. Consacrant tout notre temps à la société, aux fêtes, aux plaisirs, aux devoirs peu assujettissants de la cour et des garnisons^ nous jouissions à la fois avec incurie et des avantages que nous avaioit transmis les anciennes institutions, et de la liberté que nous apportaient les nouvelles mœurs : ainsi ces deux régimes flattaient également , Tun notre vanité , Tautre nos penchants pour les plaisirs.
« Retrouvant dans nos châteaux, avec nos paysans, nos gardes et nos baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal; jouissant à la cour et à la ville des distinctions de la naissance; élevés par notre nom seul aux grades supérieurs dans les camps, et libres désormais de nous mêler, sans faste et sans entraves, à tous nos concitoyens pour goûter les douceurs de Pégalité plébéienne ; nous voyions s*écouler ces courtes années de notre printemps dans un cercle d'illusions , et dans une sorte de bonheur qui, je crois , en aucun temps n'avait été destiné qu'à nous. Liberté, royauté, aristocratie, démocratie, préjugés, raisan, nouveauté , philosophie , tout se réunissait pour rendre nos jours heureux : et jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisants^
tt Jamais on ne vit plus de contraste dans les opinions, dans les goûts et dans les mœurs : au sein des académies on applaudissait les maximes de la philanthropie , les diatribes contre la vaine gloire, les vœux pour la paix perpétuelle; mais, en sortant, on s'agitait , on intriguait, on déclamait, pour entraîner le gouvernement à la guerre. Chacun s'efforçait d'éclipser les autres par son luxe, à l'instant même où l'on parlait en républicain et où l'on prêchait i*égalité. Jamais il n'y eut à la cour plus de magnifleence , de vanité, et moins de pouvoir. On frondait les puissances de Versailles, et on faisait sa cour à celles de TEncyclopédie. Nous préférions un mot d'éloge de d'Alembert , de Diderot , à la faveur la plus signalée d'un prince. Galanterie , ambition, philosophie, tout était entremêlé et confondu ; les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer des ministères . les abbés faisaient des vers et des contes licencieux. On applaudissait à la cour les maximes républicaines de Brutus ; les ma-
LÀ FBAKC*MAG0IV1IEBIE. — MABI£-ANTOINETTE. 331
Darqnes se disposaient à embrasser la cause d'un peuple révolté contre son roi ; enGn on parlait d'indépendance dans les camps, de démocratie diez les nobles, de philosophie dans les bals, de moraJe dans les boudoirs.
■ Comme le bonheur rend indulgent et confiant, on laissait paraii nous un libre cours à tous les écrits réformateurs, à tous ks projets d*innoTatîon , aux pensées les plus libérales, aux systèoies les plus hardis. Chacun croyait marcher à la perfection , nns s'embarrasser des obstacles et sans les craindre. Nous étions fiers d'être Français , et plus encore d'être Français du dix-buitîème siècle, que nous regardions comme l'âge d'or raflMDé flor la terre par la nouvelle philosophie.
• DsDS toute l'Emrope , les universités , les académies étaient ks échos de la philosophie française; l'amour pour la liberté deioiait un sentiment universel. Les parlements condamnaient quelques livres par devoir et par habitude ; mais les remon* tnoecs de ces grands corps et leur opposition au ministère parbient plus haut à l'opinion que les auteurs mêmes qu'Us avaient condamnés.
« L'imitation des costumes et des mœurs anglaises n'était pas lia triomphe décerné à leur goût , à leur industrie, à leur supénvilé dans les arts ; c'était l'expression d'un sentiment bien djûlérait, et qui se développait de jour en jour; c'était le désir dénaturaliser chez nous leurs institutions et leur liberté. Nous eommençâmes aussi à avoir des clubs : les hommes s'y réunissaient, non encore pour discuter, mais pour dîner, jouer au wfaist, et lire tous les ouvrages nouveaux. Ce premier pas , alors presque inaperçu, eut dans la suite de grandes et momentané- BMit de funestes conséquences. Dans le commencement, son premier résultat iiit de séparer les hommes des femmes , et d'apporter ainsi un notable changement dans nos mœurs : elles derinrent moins frivoles , mais moins polies ; plus fortes , mais moins aimables : la politique y gagna , la société y perdit. Tout tendait évidemment à un but sérieux : le parti philosophique , qui marchait à ime révolution , se voyait grossi par des hommes considérés, dont le but cependant n'avait rien de commun avec le leur.
222 OPPOSITION. — LA NOBLBSSB.
a Ces progrès de Inégalité , cet hommage rendu à tous les genres de mérite personnel , cet enthousiasme pour tous les succès littéraires et philosophiques « réveillaient Timagination, enélectrisant les poètes, les artistes et les hommes de lettres*. »
Tels étaient les songes dorés de raristocratie sur le bord du précipice. Près d*elle s'élevait une génération qui tirait sa forée de la haine dont elle avait hérité de ses pères longtemps opprimés, et qui se croyait mûre non-seulement pour mettre un terme à d'anciennes injures , mais pour s'en venger. C'est à quoi ëk travailla tantôt par une opposition sérieuse , tantôt par la raillerie, toujours en dénigrant le roi , la reine, la noblesse.
C'est qu'en même temps que la société devenait grave, la cour restait frivole. Des charges inutiles ne servaient qu'à déguiser les prodigalités du souverain. Ses deux frères et la maison d'0^ léans étalaient un luxe inouï. Pour rivaliser avec les Anglais, ils introduisaient la mode des chevaux de prix, celle des paris, la ruineuse fantaisie des jardins, la manie du jeu. La reine y perdait des sommes énormes ; elle ne dépensait pas moins en modes et en bijoux ; et Louis XVI , manquant de résolution , ne savait que désapprouver par son silence cette prodigalité et cette anglomanie.
Tandis que les penseurs étudiaient les causes de la ruine des finances , le peuple, qui s'en prend plus volontiers aux personnes qu'aux choses, avait trouvé sa victime ; et comme on ne s'attaquait pas au roi à cause de sa grande bonté , on se déchaîna contre l'Autrichienne.
Douée d'un cœur excellent, Marie-Antoinette aurait pu devenir une bonne reine, si elle eût été guidée. IVfais l'ambition de sa maison la poussait à des prétentions dommageables , et son faible époux ne pouvait rien lui refuser. Sentant vivement ce besoin d*amltié et d'épanchement qu'il n'est guère donné aux princes de satisfaire , elle chercha ce bonheur près de la do-
■ Ségar, MénuHres Vers ce temps ( 1781 ) » le fameux Vénitien
Casanova étant revenn voir Paris , disait : « Paris est la ville de toaC le monde, où il ne manque rien au phikMoplie, ni à l'artiste, ni à 1^ cri vain , ni au dévot^ ni an voluptueux.
LA FfiÀr«C-llAÇOXNEfilE. — UABIE-ANTOINETTB. 22^
chesce de Polignac ; et des imprudences, des légèretés que cette amie ne sut pas réprimer chez la reine y furent cruellement inteqvétées par la malignité.
n s'introduisit alors un changement dans la toilette des dames, qui, de magoifique qu*elle était, devint simple et élégante; de tôvre et pesante, légère et gracieuse. Ainsi Ton préférait les oMHisseliiies anglaises aux soieries de Lyon, qui se trouva ruiné ; nais si les robes coûtaient moins, il fallait les renouvder plus flNiTttit , à tei point que les maris se plaignaient d*étre ruinés par le duagemeot continuel des parures.
Harie^Antoinette, tout expansive, tout aimante , pleine d*alandon et de goût pour les plaisirs >, allait au bal masqué sans nn mari. £Ue fut la première reine de France qui admit des hommes à sa table; et, afin que l'étiquette. ne fût point une canede géoe, elle les recevait en simple habit noir. Elle-même oit de côté la mode des paniers. Son plaisir était de respirer la fraldwar dasoir. Il lui viùt la fantaisie de voir lever Taurore , speelade noureau pour elle ; et ce pèlerinage avant l'aube provoqua de malins propos. Les Français , qui avaient ou souffert os applaudi les maîtresses de leurs rois, se montrèrent impi- «ofablespoor une reine légère sans doute, mais qui n'était pas
Campan décrit fort bien Tétiquette rigoorease de la toilette de b rane» et raconte qu'elle demeura un jour fort longtemps la chêne» de Sa Majesté à la main , attendu qu'il survenait toujours une BOCTeUe dame ayant droit de la passer à la reine» qui restait, en attadaat, toute nue à grelotter de froid. Elle ajoute : Cette étiquette ^ 9iiuakteà la vérité^ était calculée sur la dignité ro^iUe^qui ne éaU trouver que des serviteurs , à commencer même par les frères tt Us sœurs du m&narque. Bt je ne veux pas désigner cet ordre m^estueuXf établi dans toutes les cours pour les Jours de céré- : Je parle de cette règle minutieuse qui poursuivait nos rois ^érieur le plus secret, dans leurs heures de sottf/rances, ^aas celles de leurs plaisirs, et Jusque dans leurs infirmités huvtaines les plus relmtantes.,.. Quand la reine prenait médecine, (tétait la dame dhonneur qui devait retirer le bassin du lit... Des princes , accoutumés à être traités en divinités , finissaient nalureUtment par croire quHls étaient tTune nature particulière, d'une plus pure que le reste des hommes. » Mém., chap. 4«
dépravée; et des chansons infamantes parvenaient jusqu*aa roî. Les personnes graves répétaient que ses affections de famille lai faisaient sacrifier la I-Yance à FAutriche. Quand Joseph II voulut onvrir TEscaut, les Parisiens prirent parti pour les Hollandais. Cet empereur arriva à Paris alors que les façons puritaines et les prétentions au franc parler étaient le plus à la mode. Il se ttiti visiter sans faste , avec des manières toutes populaires , les divers établissements, s'étonnant beaucoup que Louis XVi n'en eût pas vu un seul , et débitant des sentences philosophiques; h quoi le public applaudit , sans songer que rien n'est plus facile que de se montrer libéral dans le pays d'autrui.
Des circonstances fortuites vinrent fournir des armes aux ennemis de F Autrichienne. Déjà le terrun était miné par les sociétés secrètes, autre imitation anglaise, et surtout par la francmaçonnerie. Cette institution prétendait remonter à la plus haute antiquité, genre de noblesse dont toutes les sociétés secrètes sont jalouses de se parer. Les uns la faisaient sortir di temple de Salomon, les autres des mystères égyptiens. EOe avait été perfectionnée par Manès , dont les disciples répandirent le culte du G. A. B. L. U. ( grand architecte de i'univers). Ette fut la première institutrice de TEurope sous le nom de Pytfaagore; elle conserva , au moyen âge, toutes les traditions du savoir; elle reparut de TOrient en Europe, à Tépoque des croisades, par rintermédiaire des hospitaliers et des templiers, à la destruction desquels elle survécut dans le mystère. En réalité , les loges maçonniques n'étaient qu'une des nombreuses associations à l'aide desquelles l'industrie cherchait, au moyen âge , une défense au milieu de tant d'ennemis , une assistance dans une si grande pénurie de ressources. La tradition des méthodes architectoniques s'était conservée parmi ses affiliés avec le soin jaloux commun alors à toutes les méthodes. Cette association fut reconnue par les princes, et l'empereur en confirma les statuts >.
' Ceux qui ne se soucient pas de se plonger dans une mer d'écrits mystiques aussi obscurs que bizarres, peuvent trouver des lumières à ce sujet (isns un livre assez étrange d'un auteur italien, inUiulé il misiero
LA rmNC-MAÇORRBRIB. — HABIE-ANTOINETTE. 225
Dofsot b révolotion d'Angleterre, la tyrannie d*une part et de Tautre rhnmeiir taciturne du peuple donnèrent naissance à tondâés secrètes. Elles furent entées sur les loges maçon- BJqws, tolérées dans le pays pour qu^on ne les considérât pas cmune des innovations , au cas où elles seraient découvertes ; Hùults entoura de ces symboles bibliques dont le langage d'àfa» était rempli.
Les jaeobites exilés les apportèrent en France. Mais ce pays
ot moins que Tautre amateur du secret, et la police rigoureuse
k Louis XrV les empêcha de se propager. Le Prétendant anglais
ei institua plusieiirs; le Régent, qui aimait tout ce qui pouvait
<flnr à rimagination raiguillon du mystère, se prit de goût pour
«tie mode anglaise comme pour toutes les autres ; et la pre-
nière loge fut tenue en 1725 , sous la présidence de trois chefe
âraogers , lord Derwemwater, le chevalier Maskeline , et sir
HfS^Ktlye. A cette époque précisément, la franc-maçonnerie
oeaail d*étre secrète en Angleterre ; et, au mois d^avril 1724, il
^ t«na, soos la présidence du grand maître comte Alkeith ,
■R assemblée piublique, où cinq adeptes , après avoir reçu le
iiblierde cuir, le marteau et la truelle, allèrent, dans cet af-
Mement, se promener à travers la rille.
Ca 17S6 , lors du départ de lord Harmonester, second grand Mitre de France, la cour fit entendre que si le choix tombait nr on Français, il serait mis à la Bastille. Le duc d*Antin fut ccpndant élu, et sous lui la maçonnerie française parvint à i*aediniater ; plus tard elle eut pour chef le comte de Ôermont, prineedu sang. En f744, les loges furent défendues; mais cette Mmc les multiplia et les propagea dans les provinces ; enfin,
idfamot fiaêomkcù del medto evo , derivato da' mUteri antichi , PVGiftuH. RoMRTi, 5 vol.; liondres, 1840. Tout s'y trouve appuyé "rreiUtence de godétés secrètes, où les aociens mystères auraieot ttcoaKTvés par traditloa. La franc-maçoaoerie, comme il eat naturel, 1 liait une grande place, et II en est parlé principalement dans le
lOBM III.
Koy» aussi Reghellitii , la Mtiçonnerie considérée comme le rénifai des religion* égypliennejulveeê chrétienne ;Guiât 1828. £s^ht dn dogme de la/ranC'maconnerle : Bruxelles, 1825.
336 OPPOSITION. — Lk K0BL£8SB
les loges parisiennes s*afïranchirent de la dépendance de celles d'Angleterre.
Michel Ramsay , membre de l'Académie de Londres , gonvemeur des fils do Prétendant, et auteur estimé de différents ouvrages, qui, converti par Féneion , avait renoncé an déisme, fut un des plusardents propagateurs delà maçonnerie en France. Il la regardait comme instituée en Palestine, au temps des croisades, pour réédifier les églises détruites par les Sarrasins ; et elle avait dâ, selon lui, se modifier en Angleterre, pour ne pas causer d*ombrage à la reine Elisabeth , qui voyait dans les fruicsmaçons des papistes déguisés. Ramsay se proposait , en sa qualité de grand chancelier, de convoquer à Paris les dépatés de toutes les loges de TEurope, et d'amener tous les membres, qu'il portait à trois mille, à verser dix louis chacun, pour Tlmpression d'un dictionnaire français des arts libéraux.
Le ministre Fleury dissuada Ramsay de donner suite à œ projet; alors il écrivit V Histoire de la maçonnerie^ qui ne fat pas imprimée. 11 s'accusait, dit-on, d'avoir dissimulé dans son histoire combien la franc-maçonnerie avait contribué à la res* tauration des Stuarts sur le trône d'Angleterre.
Cette association conserva dans la Grande-Bretagne un ca« ractère sérieux; mais elle se convertit ailleurs en réunions joyeuses, en une hérésie innocente qui ne faisait tort à personne^ et qui même se rendait utile par la bienfaisance. En France , elle offrait le type d'une société organisée sur des principes dlifférents de la société civile : dans ses loges, mdle prérogative héréditaire; sur les murs intérieurs s'étaUdebt des maximes; entre les tentures noires et les emblèmes mortuaires, on lisait : Si wms tenez aux distinctions humaines, sortez ; ici elles sont inc€M%'^ nues. Le néophyte entendait l'orateur déclarer que le bal de la maçonnerie était d'effacer toute différence de race , de eonleup, de patrie; de détruire les haines nationales et le fanatisme : c'était pour ce motif que le temple de l'Architecte de FunlTen était élevé par des ouvriers de tous pays. Sur le trône du Ténérable, on voyait le triangle avec le nom hébraïque Jéhotah, pour exprimer que l'unique devoir religieux de l'initié était d'adorer Dieu. Gomme on rencontrait dans les loges une foule de gens
LA FBA.^C-MACOnNERIE. — MABIE*ÀNTOINETTE. 227
ennemis détentes subversions sociales, les plus ardents instituerait des grades secrets, où on n^arrivait qu*à traversdes épreuves combiDées pour marquer le progrès de Téducation révolutionnaire. Ainsi Ton fit trente-trois grades, dont les quatre premiers mient le symbole des maçons : du cinquièmeau dix-huitième, ils iodiquaient les degrés d'une chevalerie religieuse ; au trentième, OB reeerait la solution du problème caché sous les signes précédente.
Ce mystère offrait de Tattrait aux imaginations , et les stimulât Les visionnaires y apercevaient une école de perfections diîiiiériques et un mysticisme ténébreux ; les charlatans , uu anas de prestiges : certaines gens s*en servirent pour se livrer à éa escroqueries ; un plus grand nombre trouvèrent dans TinstitotioD un moyen de venir en aide à l'indigence.
D était impossible que les princes ne prissent pas en défiance ces réunions secrètes, cette intelligence mystérieuse entre gens ieUras les climats. Les loges furent donc proscrites en France d'abord en 1739, puis en Hollande en 1735 , et successivement Cl Flandre , en Suède , en Pologne , en Espagne , en Portugal, eo Hongrie , en Suisse. A Vienne , en Tannée 1743 , une loge te envahie par des soldats : les francs-maçons remirent leurs ^ees , et furent conduits aux maisons d'arrêt , ou relâchés sur parole. Dans le nombre se trouvaient des personnes de haut rang; mais ils déclarèrent ne pouvoir répondre à Finterrogataire , liés qu'ils étaient par la promesse du secret. Le gouvernement se contenta de cette fin de non- recevoir, et les mit en liberté , en se contentant de prohiber les réunions de ce genre.
Déjà Clément XII les avait e^ccommuniés en Italie : Benoît Xi V mouvela Ta nathème, et aussitôt Charles III leur appliqua dans le royaume de ffaples, où ils étaient très- répandus, les peines portées contre les perturbateurs de la tranquillité publique. Les autres princes l'imitèrent.
De semblables défenses donnèrent à ces sociétés l'attrait d'un danger à braver; tout ce qui pensait voulut y être affilié : les Ascoors y roulaient sur ce que la philosophie d'alors rêvait de plus hardi ; elles ne contribuèrent pas peu à répandre les idées rcTolutionnaires.
L'expérience de chaque jour nous montre que les homme deviennent superstitieux en perdant la religion , et crédules en reniant la foi. Ce ne fut pas le vulgaire seul qui continua de croire aux spectres et aux sorciers, en dépit de la philosophie : des savants , des médecins , tels que Wedal et Hoffinann , croyaient aux enchantements et aux possédés du démon, comme les jansénistes avaient cru aux convulsionnaires de Saint-Médard. Le père Gassner de Bludenz, dans le Tyrol , attaqué d*un mal de tête, se persuada que c'était le Êdt du diable : il se jeta dans la lecture de tous les traités d*exorcisme , et une fois passé maître dans cet art, il se mit à pratiquer et à traiter au nom du Christ tous les possédés, tous les ohsédés. L'évéque de Ratisbonne le fit nommer chapelain de la cour.
Ainsi la philosophie tant vantée ne sauvait pas des illusions même les savants et les penseurs ; et on cherchait a remplir, par la cabale , par des doctrines théosophiques et par des sociétés secrètes, le vide immense laissé par la négation de Dieu. L'Allemagne avait ses nicolaïtes ou illuminés {Aufklcrer); la France, les martinistes et les philalèthes : mais Paris surtout , initié à la nouvelle sagesse des philosophes , était devenu le juuet et la dupe des imposteurs. Un aventurier, qui se faisait appeler le comte de Saint-Germain , fut amené eu France par le marquis de Belle-Isie , à qui il avait donné des avis. Rempli de connaissances, doué du moins de beaucoup de mémoire, il était eu rapport avec les illuminés d'Allemagne. Madame de Poiupadour le présenta à Louis XV, qui s'amusa pendant de longues soirées à écouter ses bizarreries. Il disait que, pour estimer les hommes, il ne fallait être ni confesseur, ni ministre, ni commissaire de police. Il montrait de riches pierreries ; il en faisait même des présents. Traitant avec une familiarité excessive les grands et la haute société, il epflammait la curiosité par les plus étranges récits, où il se donnait pour avoir été le témoin oculaire des événements les plus anciens. Peut-être n'était-ce qu'un espion; mais ces animaux de Parisiens , comme il les appelait , crurent bonnement qu'il avait deux cents , cinq cents, mille ans même, et que, grâce à son élixir d'immortalité, il avait pu Ggnrer comme convive aux noces de Cana.
LA FBANG-MAÇONNEBIE. — MARIE-ANTOINETTE. 229
Le Vénitien Casanova , qui nous a laissé des mémoires pleins d'origîBalité , où le cynisme de Texpression le dispute à Timmoralité de la pensée ■, acquit aussi alors une scandaleuse célébrité. Il en fut de même d*Étienne Zannowic, joueur de profesnon et escroc, qui se disait descendant de Scanderberg et prince d'Albanie : U publia divers écrits en italien et en français , Uoova des dupes dans le Levant , en Allemagne , dans les Pays-Bas, et tira de grosses sommes de différentes cours et des négociants hollandais. Arrêté enfin pour dettes et pour escroqueries à Amsterdam , où il était venu réclamer un million en lônmération de prétendus services, il se tua, pour échapper ai gibet ( 1785 ).
n serait trop facile d'allonger cette liste. Un médecin allemand, Aflloine Mesmer (1734-1815), s'étant mis à étudier le système ■ervenx^ cmt découvrir que les planètes influaient sur Tétat des nerfi, et entreprit de traiter les maladies nerveuses par Taimant. Un certain frère Hell , qui guérissait par le même procédé, pfttendit que l'autre lui avait volé son secret. Mesmer déclara alors qn'il se passerait de cet agent, et que le magnétisme animal fan suffirait, an moyen de certains attouchements particuliers. Cda fit grand bruit : les savants se divisèrent. Mesmer fit des merveilleuses. Bel homme, beau parleur, Tair inspiré, il
' Roos citerons l'aventare suivante, parmi celles qu^it raconte avec le imdilé scandaletne. Il persuada à une vieille dame fort riche qu*il une liqueur magique , à Paide de laquelle on pouvait se ra • Poar lai en donner ta preuve, fi lui amena une jeune fille des ;, travestie en vieUle; puis. Tayaut fait se coucher, après lui avoir de sa liqueur, il la lui présenta fraîche et revenue à dix-huit ans. La vieille dame lui montra alors des trésors, et les lui ofrrit pour obleiir OB pareil effet sur elle-même. Casanova la mit au lit, lui fit pfcadreoB somnifère puissant ; et, après l'avoir ainsi endormie, il lui vola tout ce'quMl hii plut d^emporter en or et en pierreries. Il remit le ;, dit-il, à un valet de confiance qui se tenait à la porte, avec d'aller l'attendre à une auberge non loin de Paris , tandis quMI allait porter cinquante louis à la prostituée , sa complice. Cette (ille nçot le prix de son escroquerie; mais Casanova ne retrouva plus son vild, et resta sans un sou vaillant, duité lui-même grossièrement.
frappait les imaginations. On s*extasia de voir rapporter à un principe unique toutes les maladies; on battit des mains à cet ami de IMiumanité, qui promettait de la soustraire aux médecins.
Mesmer fit en Allemagne force prosélytes. Les thaumaturges et les maladies démoniaques y étaient en grande vogue. Le savant médecin Selle, après force expériences dans les hôpitaux d« Berlin , conclut qu*i^ l'aide de passes et de frottements , on endormait les gens , on les faisait parler et raisonner sur des ma* tières dont ils n'auraient pu discourir éveillés; qu'ils pouvaient peut-être discerner certaines maladies intérieures; mais il leur contestait la faculté d'en indiquer le remède, et de répondre sur des matières tout à fait étrangères à leur intelligence '.
Les choses en étaient là en Allemagne ; mais les contradicteurs élevèrent la voix, et Mesmer, dégoûté, partit pour Paris, avec des recommandations pour l'ambassadeur autrichien. Il y arriva quand la curiositén'avait plus pour se repattre les affaires publiques, qui se tratnaient langulssamment, ni les querelles, désormais assoupies, des molinistes et des jansénistes.^ Les découvertes de la science habituaient les hommes à ne rien voir d'impossible; et la manie de tout^ savoir faisait que Ton confondait le chimiste avec le marchand de drogues , le physicien avec l'escamoteur. Ceux-là donc qui d'abord avalent hésité à croire aux phénomènes électriques acceptaient, une fois convaincus de leur réalité , toutes les exagérations des cliarlatans. Ceux qui avaient ri des cx)nvulsionnaires de SaiD^ Médard prêtèrent foi à Mesmer, qui transformait les hommes en machines électriques parfaites , où ce que l'un avait de trop passait dans l'autre, et y produisait non-seulement la santé, mais la science. Mesmer fit fureur : on accourut de toutes parts à ses séances, où les adeptes formèrent la chaîne autour du célèbre baquet.
Les médecins comme les philosophes , la Fayette comme Bergasse , l'intrépide parlementaire d'Éprémesnil comme le naturaliste Jussieu, lui accordèrent créance. Js médecin d'Eslon
* Conspectus rerum qux in patholoçia medicali pertr€u:lanêur ; lias, 1789-1790.
LA FRAlfC-MACONNERie. — MÂBIB-ÀNTOINETTB. 1231
se fit riiD des fervents apôtres de MesiAer ; le marquis de Puyséptr répandit sa doctrine dans les provinces ; il étudia en parâeoUer les divers phénomènes de Texcitation intellectuelle et de • b loddilé. Les adeptes fondèrent la Société de F harmonie, qui devait travailler à répandre le mesmérisme. Le gouvernement o&it à Mesmer, en 1781, vingt mille francs de rente viagère, s'il Toolnt confier son secret à trois savants; mais il refusa cette bagatelle. De son cdté, l'Académie décida que Mesmer était un cfaariatan : ce qui n'empêcha pas qu'u^ souscription ouverte parmi ses adeptes lui rapporta trois cent quarante mille livres. Le comte de Cagliostro ( 1743-1795) vint à poipt pendant ce Rgne des charlatans. Ce prétendu comte était , il paraît , un ■ommé Joseph Balsamo, de Ptflerme, qui commença ses escroqueries en attrapant soixante onces d'or à un orfèvre auquel fl avait prorois de faire trouver un trésor. Il voyagea dans divers pays , se donna pour avoir parcouru toute h terre, changeant de nom, extorquant de Ifiirgent avec des préparations chimiques , avec des jongleries , à Taide du jeu , ou en prostituant sa femme. Il fut reçu en triomphe à Strasbourg (1780), et dopa le public par des actes de bienfaisance , assistant les sans vouloir accepter de payement, affable avec les , plein de morgue avec les riches, qui sollicitaient en frôle ses avis. S'étant installé à Paris ^ il ajouta à sa médecine Fart d^évoquer les morts; il opérait avec une telle habileté, que le naturaliste Ramond resta persuadé de son pouvoir magique. 11 se rendit à Rome plus tard, et il y fut arrêté avec sa femme, comme prévenu de franc-maçonnerie et d'escroquerie; la peine de mort prononcée contre lui fut commuée en un emprisonnement perpétuel.
Pendant son séjour à Paris, dans l'éclat de sa réputation, il Jetait întrodnit dans l'intimité de Louis de Rohan, grand aumônier de Fhince, qui, comblé de dignités et de richesses, traînait on grand nom déshonoré. Débauché, vaniteux, léger, fl avait été ambassadeur à Vienne , où il n'entretenait les gens de sa maison qu'en leur laissant faire la contrebande. Criblé de dettes , engagé dans d'ignobles intrigues et perdu de réputation, il n'en fut pas moins fait cardinal, attendu qu'il était
d'une maison princièrt. Il ne savttt pas, disait-i], comment un galant homme pouvait vivre à moins de douze cent mille ti* vres de rente. Gomme il entendait parler d'une énorme faillite: // n'est permis, s'écria-t-il , d'en faire de pareilles qu^au roi et aux Rohans,
Son ambition d'homme à bonnes fortunes et de grand seigneur s'irritait de n'avoir pu jusque-là se concilier les bonnes grâces de Marie- Antoinette, d'autant qu'il la considérait comme un obstacle à son élévation au poste de premier ministre. Cagliostro lui persuada qu'il était en son pouvoir^ au mojen de procédés occultes, d'inspirer pour lui à la reine une violente passion; et il ourdit sa trame avec la comtesse de la Mothe, descendante des Valois, qui, pauvre et séduisante, était oor« rompue jusqu'au fouddeTâme'.
' Quelques détails pourraient aider à faire comprendre un peu mieux cette bizarre et ténébreuse Intrigue. Voici quelques particularités sur le principal personnage qui y figura.
« Parmi les femmes auxquelles les mœurs du cardinal doniiaiflDt na accès fecile auprès de lui , figurait la comtesse de la Motlie- Valois ; ella descendait d'un bâtard de Henri 11 ; son origine était constatée. Mais sans pareats , sans fortune , ne tirant rien du gouvernement qn^une pension infime, cette femme» tourmentée par l'ambition d^on saag méconnu , s^agitait avec une sorte de rage pour sortir de Pobecufité; elle y employait tout ce qui était à son usage , l'intrigue et la gilan> terie. Elle connut le cardinal de Rohan , et s'adressa d^abord à ses vices ; elle 8*attaqua ensuite à son ambition. La' descendante des Valois se donna bientôt à lui pour l'amie de la reine , et se fit fort d^emporter cette réconciliation qui était l'idée fixe du cardinal. Lui, qui rêvait d^être ministre, et de plus d'être, à chiquante ans, l'amant d'une jeune reine, cette faible tète de débauclié était sans doute bien crédule, madame de la Mothe bien hardiment intrigante; mais si Ton fait de cette femme une abjecte courtisane , une aventurière d'anticliambre , la daperie du cardinal ne se comprendra plus. Par ses mœurs , c'était une aventurière sans doute; mais, à tout prendre, elle était bien du saag des Valois. Elle avait un peu de beauté , quelques facultés beureoses, gfttées par son éducation ; elle était active , chaleureuse , théâtrale ; elle savait capter ; on s'intéressait vite à cette femme , dernier r^oa d'une brandie royale , à qui la monarchie ji'assurait pas même du pain. » Am. Rémée , Hist. de Lows XVI,
Uk FBANC-MAÇONNEBIB. — MAaiE-ANTOINETTS. 23$
Lrais XV avait commaDdé à Bôlimer Joaillier de la cour, un magnifique collier, de la valeur de deux millioDS, pour la du Barry. Biais le vieux roi étant mort peu de jours après, Bôhmer offrit eette parure à Marie-Antoioette pour 1,600,000 livres. Louis XVI 8*effraya de la dépense, et eut le courage de se refiBer à eette acquisition ; mais Marie- Antoinette n'eut pas celui d*T renoncer'.
Madame de la Mothe alla trouver lecardinal de Roban, pour le prier, de la part de la reine, disait-elle , de rendre un grand servioe à Sa Majesté, lui promettant en retour toute sa faveur. II s'agissait d'acheter le collier désiré, qu'elle se réservait de payer ensuite à sa commodité; et l'intrigante lui remit, eorame preuve de sa mission , un prétendu billet de la reine >. Le prélat se trouva flatté dans sa vanité et dans ses espérances; on détermina une fille publique nommée Oliva, qui avait dans fts traits, et dans sa taille surtout, beaucoup de ressemblance avec la reine, à se Êiire passer pour elle dans un rendez-vous Boctumesons un bosquet de Versailles. Le collier fut acheté ; le cudinal le remit à madame de la Mothe pour le porter à la reine ; mais eette aventurière s'enfuit à Londres , oii elle le vendit
Lorsque le premier terme fixé pour le payement fut échu , le joaillier s'adressa au cardinal, qui, n'ayant pas les 400,000 litres nécessaires, l'invita à en dire un mot à la reine. II en résulta une explication qui révéla les circonstances du marché et ks coupables espérances du cardinal. Le roi , au lieu de les eonvrir d'un voile , céda à son ressentiment, et livra à la publieOé ee qui était un scandale domestique (1785). Le cardinal de Kohan Ait arrêté, revêtu de ses habits pontificaux , au moment
' htê aotorités n'ont pas manqué à d*autres écrivains pour justifier la roue de ce reproche :
• SoH que la reine fût peu flattée d'accepter un tel souvenir, soit qae les circonstances lui inspirassent un refus plus élevé (c'était à répoqne de la guerre), elle répondit fort à propos qu'avec une pareille CD pouvait donner k l'État deux vaisseaux ; et elle repoussa les instances des joailUen. » âm. JtéaéE, BUt. de louis XV J. ' Il était signé Marie'AnMnetU de France, titre qui n'appartenait pas à la rciae, princesse autrichienne.
234 ADMraiSTBATION. — HIBBABCHIB.
OÙ il se préparaît à dire la messe à Versailles, le jour de PAssomption, et conduit à la Bastille; la comtesse de la Motlie fut appréhendée au corps , et le procès déféré au parlement.
La société s*émut à ces scandales inouïs. C'était un cardinal traîné en jugement entre un charlatan et une coureuse ; c*éuiit une reine mêlée à de sales manœuvres; enfîn c*étaitle roi qui ébranlait lui-même les bases d'un trône violemment attaqué, en déshonorant la noblesse et le clergé : bien plus, il introduisit le regard effronté du public dans les secrets de sa couche, et offrit au parlement une occasion de satisfaire sa longue rancune èa remuant cet ignoble bourbier.
Le cardinal n'ayant pas décliné la compétence de la juridiction , le parlement, après six mois du procès le plus inconvenant, le renvoya absous, ainsi que Cagliostro. Néanmoins, le cardinal reçut du roi Tordre de se démettre des fonctions de grand aumônier, et de se retirer dans Tabbaye de la Chaise- Dieu. Mais Cagliostro et lui obtinrent du public des ovations qui étaient autant d'insultes pour la reine , comme s'il eùi tu en eux deux victimes des intrigues de P Autrichienne. La comtesse de la Mothe fut condamnée à faire amende honorable, la corde au cou, à être fouettée , marquée , et renfermée à la Sa!pétrière pour le reste de ses jours. Mais ayant réussi à s'enfuir, elle publia un mémoire où elle traîna dans la boue le nom de Marie-Antoinette.
ÀDUINISTRATION. — HIERARCHIE. — FOLITIQDE FRAKÇAISE.
Comme les autres gouvernements de l'Europe , celui de la France était sorti de la conquête et de la féodalité. Quelques seigneurs, égaux entre eux et indépendants, s'étaient imposés comme maîtres à un peuple vaincu et réduit à une condition servile, en s'appropriant, de par le glaive, le droit de propriété, de justice et de guerre. Après de longues vicissitudes à la suite desquelles la richesse mobilière réagit sous cette oppression armée, s^élevèrent les communes, où riudustriel elle marchand rentrèrent dans les droits d'homme et de citoyen. Mais il faut beaucoup de temps avant que la force résigne sea
POLITIQUE FBARÇAISB. 235
^ privilèges aux maiiis de la justice et de la raûon ; les habitudes delavioleoceet de IMnégalîté s'opposent à uq ordre uniforme : nssi la lutte du privilège contre la liberté, ou de la force contre la justice, se prolongea- t-elle durant des siècles.
CepeDdant, parmi ces feudataires, un plus heureux était parrcoa à assujettir les autres ; ses successeurs donnèrent peu 'îiea Funité au territoire français , et étendirent sur tout le ."^ la forée publique, représentée par le nom du roi. Cette «ime s'étant poursuivie à de longs intervalles et par des ooyens divers, il en résulta une très-grande variété de privii4»i de droits locaux ; et tout reposa sur des coutumes, sans ^jeAi jamais ni loi générale ni constitution. Deux rois, le premier artificieux, le second magnifique, réus- ■RDt à concentrer en eux toute la force de cette monarchie. Atk Henri lY elle devint non plus le faîte , mais la base de la société; le munidpalisme s*éteignit; la noblesse guerrière se "nétamorpbosa en noblesse de cour. Louis X\V, après avoir aB|ilo?é d'abord Tautorité pour éteblir Tordre , puis Tordre pour àablir Fabsolutisme, put s'écrier : L'État, c'est moi! En fffft, légalement rien ne s'opposa plus au bon plaisir du roi, qoi Élisait une guerre pour un caprice, des ligues par vanité de niaistns; qui suspendait ses victoires en Hollande pour faire ùjte à une maltresse, et prétendit changer la loi de succession •a profit de ses bâtards.
Mais si les masses gagnèrent à cette ruine de la féodalité par ks rois, la concentration de l'autorité en eux seuls ne leur fut ^aaeun profit. On eât dit un juge retenant le fruit d'un larcin, M lien de le restituer au propriétaire. La monarchie, se- Pirée de la noblesse et du dergé , ne représentant plus , depuis Unis XIV , les intérêts des peuples , ne chercha désormais <P*à se fortifier; elle achetait des serviteurs, mais n'avait pas <l*aiDis; et tous ses efforts se réduisirent à se procurer de l'ar- Sot, des soldats , et un pouvoir aii>itraire.
L'administration proprement dite tendait à devenir despotique fomme le gouvernement, et à exclure les seigneurs do toute îoKirenee dans Tassiette et la répartition des impôts, même dans hi paysd'âeetion. Les finances étant devenues l'art suprême ,
236 ADMINISTRATION . — HIÉHARCHIB.
il fallait s'en assurer le produit par des moyens énergiqfues : cm les affermait en conséquence à des capitalistes nommés fennien généraux, dont le pouvoir était sans frein. Les lettres de cadiel détruisaient toute sûreté individuelle : il suffisait d'un ordre, souvent délivré en blane , pour envoyer Voltaire à la Bastille , retenir Maurepas en exil pendant vingt-cinq ans , se dânti^ rasser d'un mari jaloux ou d'un rival heureux ; celui qui était frappé n'avait pas à s'informer, des motifs : l'unique rai alléguée était la volonté du roi, qui le plus souvent ï{ Tacte exécuté en son nom.
Le roi était entouré d'un faste qui devait lui persuader qu'Q était plus qu'un homme. Ce qu'on appelait sa maison se eomposait d'un grand aumônier, d'un grand chambellan , d'un grand maître de la garde-robe, d'un grand madtre des cânéinonies, d'un grand écuyer, d'un grand veneur, avec quatre cents ofUciers au moins qui relevaient d'eux : la maison de la reine et celle des princes n'étaient guère moins nombreuses. II y avait d'énormes traitements affectés à des fonctions bizarres, comme un hàteur des rôtis ^ un coureur des vins, charges achetées , qu'il fallait dès lors respecter, ou racheter à des prix énormes.
Les rois étaient devenus tout-puissants , même sur le clei^; le pays comptait dix-huit archevêques et cent seize évéques, ayant cinq millions de revenus déclarés, qui s'élevaient peutêtre au double en réalité. Louis XV I porta à sept cents livres la portion congrue des curés, et celle des vicaires à la moitié. On trouvait rarement dans le haut clergé des mœurs régulières, de la doctrine et l'esprit de concorde ; car la naissance et des protections scandaleuses déterminaient les choix. Les prélats de cour paraissaient peu dans leur diocèse; et les studieux tombaient dans le fanatisme. Beaucoup jouissaient de titres d'abbayes et de bénéfices , sans être même ecclésiastiques. Il n'a été que trop parlé de ces abbés galants qui faisaient l'oruemeiit indispensable des salons et des boudoirs, faiseurs de gaux , de chansons , toujours prêts à se livrer eux-mêmes railleries des petits-maîtres à la mode. La dépravation avaùt pénétré dans les ordres religieux. On avait aboli dfans plosieuxB
POLITIQUE FAANÇAISE. 237
Péage du maigre, des prières de nuit, des offices du diœur, pour y substituer des fêtes , des -banquets , des concerts. 11 s'élefa chez les capucins de Paris des démêlés scandaleux. La pères de la congrégation de Saint- Afaur, qui rendaient tant de services , cessèrent leurs utiles travaux , par suite de leors discordes. Vingt-huit bénédictins de Saint^rGermain des Vfés adressèrent au roi une demande pour être débarrassés de Inr habit, qui les rendait ridicules; de Tobligation du maigre et de Toffice de nuit, qui , disaient- ils , 4es détournait d*œu- VRS plus utiles ■ .
La tendance du clergé séculier à se faire national s*était ma* aifstée surtout en France, où, sous le nom de libertés de /"£- ^UsegaUicane, on mit en avant le droit d'obéir en toutes clioses au roi, sans que le pape y pût intervenir >. Le clergé y perdit cette Hwanee qu'il avait tirée , au moyen âge , de son union en un ■ul eorps formant la catholicité; aussi jamais n*eut*il de force Rcile en France , bien qu'il y formât un des trois ordres de rÉtat, et que plusieurs des principales charges fussent remplies par des prélats.
Cette querelle do jansénisme, à laquelle on donna une publicité Acheose, et où Tintrigue et la force figurèrent en même temps, dcoédiu encore plus les gens d'Église. Au moment où le péril croisait , le clergé catholique se trouva divisé en deux camps , qui se haïssaient et se calomniaient avec la fureur de partis rivaux. Dubois conquit le chapeau de cardinal en faisant adopter de forée par le parlement la buHe Unigenitus, et Tarcbevéqoe de Beaumont repoussait de Thôpital quiconque ne disait pas profession de foi orthodoxe (1752). Il n'était pas permis à fabbé de FÉpée de confesser les infortunés dont il
L^anemUëe du clergé en 1780 est d^une extrême importance , tant la réfélatlon des désordres qui existaient, que pour les remèdes fM y ferait proposés.
* H serait Jinte de foire léi une distinction entre le temporel et te ^Mael. Pour tout ce qui touchait à la foi, le clergé gallican ne cessa de bkt proliearion d'obétasance et de soumission à la cour de Rome. A la ^Mé , depm la pragroatique de saint Louis , il plaçait la décision des au-dcBSUs de Tautorité pontificale. (Aa. R .)
238 ÀDHINIST£ATIOr«. — HlÉEAfiCHlE.
avait fût des chrétîeiis et des hommes. Les incrédules araieit beau jea.
Il existait parmi les gentilshommes une infinité de gradatioot La noblesse d'épée regardait arec dédain la noblesse de robç^ et celle-ci reprochait à l'antre ses déportements ; la nobli de province jiccusait de servilité la noblesse de cour, qn^el enviait; et leurs prétentions occasionnaient des duels fr quents et des haines continuelles. La robe grandit an point rivaliser avec la noblesse territoriale, qui ne forma plus un coi distinct; les ducs et pairs siégeaient au parlement, mais fondas avec les magistrats.
Tout en perdant les droits quMls représentaient en fiace èi souverain , les nobles conservèrent tous ceux qui les faisaicÉ peser sur le peuple. Indépendamment des immunités et des pd viléges dont ils jouissaient, ils obtenaient presque seuls k grades militaires; ils pouvaient se démettre du grade, et eoi tinuer d^en toucher les émoluments. Le duc de Fronsac étm colonel a sept ans. Dans TÉglise même, la vertu et la docHin devaient céder aux prérogatives du sang ; et la pourpre déeo rait des ignorants , des débauchés , poree qu'ils étaient prinees Les juridictions seigneuriales, dont la justice était livrée àTai bitraire du seigneur, continuaient de subsister. LMnmiimîf attribuée aux terres des nobles rendait la perception de Timpi difficile , et très-onéreuse pour les plébéiens. LesgentilshoninM ne pouvaient , sans déroger, se mêler d'affaires de cooimeroc puis vint le système de Law, où beaucoup d*entre eux s^eog; gèrent avec ardeur, comme à une partie de jeu. Quelques-iu remplissaient des charges onéreuses sans nul profit , saiis ai cune espérance même , grâce à cet esprit de corps qui a s bons comme ses mauvais effets. Mais ceux qui étaient viciei pouvaient se livrer impunément à leurs mauvais penchants ^ jouer de leurs créanciers, obtenir des lettres de cacliet oont leurs ennemis particuliers , exercer des vexations. Il était du ht genre d'avoir des dettes, d'entretenir des filles, d'étaler le la de ses équipages à la porte des danseuses en vogue, en laissa à sa femme la liberté d'agir à sa guise de son côté.
Des gentilshommes ruinés daignaient parfois épouser la fi