LE TIERS ETAT
le vît partout. Les livres les plus ennuyeux , la Philosophie de la nature, des ouvrages absurdes, comme r£:«prî^d*Helvè- Itus, étaient lus, parce qu'ils étaient prohibés.
La censure était exercée par la Sorbonne, par le roi et par te parlement , qui dififéraient de maximes , et dont les résolu* lions se trouvaient en désaccord. L^Imprimerie royale puUia les Conciles du père Hardouin , que le parlement fit saisir. Ls parlement toléra le Bélisaire de Marmontel , qui fut condamné par la Sorbonne: ilu^avait d'autre tort que d'exposer légèrement certaines idées qui avaient cours alors. Le parlement laissa passer le Missel avec la messe du Sacré-Cœur, et le garde des sceaux le fit saisir. En vain Malesberbes disait que « k moyen de faire respecter les prohibitions est d'en fsiire peu; « elles pleuvaient sans relâche. Fréret fut mis à la Bastille pour avoir dit que les Francs ne formaient point une nation à part, et que leurs premiers che£s avaient obtenu des empereurs romains le titre de patrice. 12 Esprit des lois, la llenriade, le Siècle de Louis Xlf^, les Éléments de la philosophie de Newton, Élisaient l'admiration de tous , malgré la défense de les introduire dans le royaume. Des libraires et des imprimeurs étaient condamnés de temps à autre , et la société apprenait par ces arrêts les livres qu'elle devait lire. La haute classe encourageait les ouvrîmes qui sapaient sa puissance. L'auteur d'un livre coodamné par le parlement allait souper chez les grands seigneurs; et, pour le venger, on livrait à la publicité les faiblesses et les torts de ses juges. L'intrigue et la protection obtenaient ce qui était refusé à la justice. On n'aurait pas laissé imprimer une bonne critique du gouvernement ni un sage conseil , tandis que des obscénités circulaient en liberté. Le roi prononçait, en 1757, la peine de mort contre les auteurs qui tendaient à propager l'irréligion, à agiter les esprits, à attaquer l'autorité royale, à troubler l'ordre public ; et , l'année d'après, Uelvétius publiait le livre de VEspriL V Encyclopédie fut plusieurs fois défendue, permise, réprouvée, et tolérée.
Au milieu de principes incertains et d'applications chanoe- Imtes, la cour, tantôt menaçante, tantôt caressante, et toujours sans force , persécuta Rousseau , tandis qu'elle faisait un
l'opinion publique. 2G9
il grademc à Hume, aussi hardi et plus irréligieux, et à qui die feisait réciter des compliments par les jeunes princes. Ijb premier exemplaire de Fouvrage du Genevois Delolme, sur la cooslitatioii anglaise, fut adressé à Louis XVI. Malesherbes donna Tordre de saisir les papiers de Diderot, mais il le fit pré» Tenir de les cacher; et celui-ci ne sachant où les déposer, le ministre les reçut dans son propre hôtel. Le même magistrat, chargé de la direction de la censure, s'employa pour faire tnprimer V Emile; et le livre fut brûlé peu de temps après.
Si Montesquieu s'était contenté de trouver la raison et TharmoDie sociale des institutions. Voltaire en avait révélé les abus; et sesoposcules sur les finances, sur l'administration, avaient fixé rattention publique. Quand l'âge eut amorti son génie, il s'occupa de tragédies judiciaires; et son nom suffit pour signaler un pfêeès à la curiosité publique. Habitant le pays de Gex , il dé-> voila les oppressions fiscales dont il y était témoin , et en obtint la réparation. Quand Turgot tomba, il lui adressa un hommage public, dans la Lettre à un Homme. Ses considérations sur les procès de Galas, de la Barre, de Sirven, de Lally, avaient révâé combien les formes surannées de cette magistrature qu'on R^ectait étaient loin d'être une garantie pour la liberté et la vie des citoyens. Il avait donc applaudi quand le parlement, le. eenl corps qu'il redoutât , avait été abattu par ceux qui tremblaient devant lui. 11 s'était réjoui en voyant s'écrouler le der* nier rempart qui existât devant l'arbitraire.
Esprit délicat et fanatique tout ensemble , caustique et licencieox y ironique et sévère , il étudia les goûts frivoles et obscènes de la multitude, afin de lui plaire et d'exciter sa curiosité maigné; il s'adressa aux nobles instincts et aux passions géné- , en même temps qu'il les étoufïait sous les cendres gla* de Végoîsme; injuste et hypocrite loi- même, il flagella rinjustice et l'hypocrisie ; il brisa les entraves de la pensée , et Itn en imposa d'autres par son intolérance. Mais, doué d'une flexibilité merveilleuse, entouré d'une popularité universelle, il devint le type le plus vrai de la nation , ou, pour mieux dire, de la société ; de cette société élégante, rassasiée de jouissances , où mesdames de Tencin^ Geoffrin «♦'de Launay pronon^jdent
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leurs orades , faisaient et défaisaient les lépotations^ les ministres, les bulles même.
Après avoir bouleversé la France et le monde par sa féconde improvisation, Voltaire i chargé d'années, résolut de revoir encore une fois dans sa gloire ce Paris dont il était exilé depuis tant d'années, et où ses contemporains pleins d^admiratios étaient déjà pour lui la postérité.
Louis XVÎ voulut s'opposer à ce voyage ; puis , comme à Tor dinaire, il céda , sur les représentations de Maurepas, son ministre. « Son retour fut, comme sa disgrâce, une preuve de la faiblesse de l'autorité. L'opinion philosophique l'emportait tellement alors dans les esprits et intimidait à tel point le pouvoir, qu'on le laissa revenir dans son pays, sans le lui permettre. La cour refusa de le recevoir, et la ville entière sembla voler audevant de lui. On ne voulut point lui accorder une légère grâce, et on le laissa jouir d'un triomphe éclatant.
« Il faut avoir vu à cette époque la joie publique, l'impatiente curiosité et l'empressement tumultueux d'une foule admiratrice , pour entendre , pour envisager et même pour apercevoir ce vieillard célèbre , contemporain de deux siècles , qui avait hérité de l'éclat de l'un et fait la gloire de Tautre; il faut, disje, eu avoir été témoin, pour s'en faire une juste idée.
« C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant. Il disait au peuple, avec autant de raison que d'attendrissement : f^tna voulez donc me faire mourir de plaisir f
« On pouvait dire qu'alors il y avait pendant quelques semaines deux cours en France , celle du roi à Versailles, et celle de Voltaire à Paris. La première, où le bon roi Louis XVI, sans faste, vivait avec simplicité, ne rêvant qu'à la réforme des abus, et au bonheur d'un peuple trop sensible à l'éclat pour bien apprécier ses modestes vertus; la première, dis^je, paraissait IV sile paisible d'un sage, en comparaison de cet hôtel situé sur le quai des Théatins , où toute la journée on entendait les cris el les acclamations d'une foule immense et idolâtre , qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe...
« Dans sa maison , qu'on eût dit alors transformée en palaisL