MOEURS
Sous Louis XIY , les moeurs générales s'étaient déjà relâchées, malgré l'austérité du vieux roi ; mais, dans un pays habitué à s« modeler sur la cour, rien ne fut plus funeste que les exemples du Régent. Qui se serait permis de calculer ses dépenses, quand on voyait prodiguer pour l'achat d'un diamant des trésors que réclamaient en vain les besoins publics? Qui aurait osé se montrer sobre et chaste au milieu des petits soupers ? Geik Inéme parmi les courtisans que la passion ne dominait pas, prenaient à tâche d'afficher le désordre et la débauche, et se montraient ivres quand le prinee chancelait.
Le palais du Régent servait de lieu d'asile contre les lois qui défendaient le jeu. Mademoiselle de Valois, âgée de dix-huit ans, et fiancée au duc de Modène, allait rejoindre son époux, accompagnée de tailleurs de pharaon, et passait la nuit à jouer, le jour à dormir. Les plus hauts personnages se livraient à cette firénésie , qui se répandit dans les provinces. Il se forma alors une classe particulière de gens, celle des chevaliers d'industrie, qui vivaient en grands seigneurs et en débauchés , sans autres res-
MŒUBS. 41
noms que eelles que leur offraient Teseroquerie et les cartes. Le goaremement, ne pouvant les empêcher, songea à surveiller les jeu, et autorisa huit académies, moyennant une somme de 800,000 livres, qui fut destinée aux pauvres.
Les petites maisons, où les seigneurs se dédommageaient, dans la familiarité, de la représentation gênante à laquelle ils étaieot eondamnés dans leurs hôtels, avaient disparu sous le grand roi; mais elles se multiplièrent alors. On commença d*avoir honte du bonheur domestique, et de rougir de se montrer arec sa femme. Une dangereuse nécessité de se faire des amis et de les conserver introduisit lesigisbéisme; on stipula, dans les coDtnts de mariage, que la femme ne serait pas obligée d'habiter la terre du mari.
Les mœurs éprouvèrent une nouvelle secousse de la rapidité avee laquelle la banque de Law enrichit les uns et appauvrit les autres. Les idées économiques, en se répandant , enlevèrent au eommerce cette tache dégradante qui lui avait été imprimée JBsqne-là. Le luxe devint plus ingénieux , mais frivole , éphémère; les vastes galeries firent place à des appartements séparés , fournis de toutes les commodités que pouvaient réclamer Fétude ou les plaisirs secrets. Les arts représentèrent des Kènes non plus seulement voluptueuses, mais libertines. L'usage des miroirs se répandit, et on les disposa avec artifice; les poredaînes et les curiosités, apportées de l'Inde, remplirent les appartements ; l'usage des parfums s'y introduisit; on y admit aussi les fleurs, pour se donner un air de simplicité qui eoDtiastait avec la foule des valets habillés d'écarlate, le chapeau chargé de grandes plumes. Leur mérite suprême était de connaître le blason et les livrées, pour savoir à quels carrosses celui de leur maître devait céder le pas , et ceux sur lesquels il était en droit de le prendre : une erreur les exposait à être battus en pleine rue, ou chassés du logis.
Ce fut à cette époque que l'usage du thé s'introduisit , à Fimitation des Anglais , en même temps que se répandit celui du café, du chocolat, et des vins de luxe. Les habits se simplifièrent et s'ajustèrent au corps, selon la mode septentrionale; l'ampleur des perruques diminua , et on commença même à faire usage de
42 310EUAS.
ses cheveux. Cependant Franklin calculait plus tard encore que la France pouvait lever une armée avec ses perruquiers, et la solder avec le prix de la poudre qu'ils employaient. Les grosses dépenses continuaient pourtant d'obérer beaucoup de grandes familles. Il fallut faire taire les prétentions aristocratiques pour s'alliera la roture opulente, et jeter, comme on disait, du fumier bourgeois sur les terres féodales. Louis XIV avait naguère caressé le banquier Bernard ; l'aristocratie prit exemple sur lui sans Imiter sa dignité , et humilia ses quartiers devant un coffrefort. Des traitants enrichis grandirent à côté de ces familles dans lesquelles la toge ou le bâton de maréchal étaient un héritage traditionnel.
Cependant l'oisiveté , la galanterie , la promptitude à dégainer pour un oui ou pour un non, passaient encore pour le caractère distinctif d'une illustre naissance : « J'ai vu , dit le prince de Ligne, les jeunes gens de qualité habillés des pieds à la tête et l'épée au côté à sept heures du matin -, on n'allait pas à pied dans la rue, mais à cheval avec une grande suite , et jamais au trot; les grandes dames avaient des heiduques à la portière, des pages et une foule de laquais sur la voiture. » Les grands seigneurs et les ûnanciers afficliaient la possession coûteuse des danseuses et des cantatrices, à la porte desquelles on voyait stationner leurs équipages ; et les Glles entretenues brillaient dans les promenades, traînées dans des carrosses à quatre chevaux.
Ainsi la noblesse, déjà sur le bord de l'abîme, y glissait gaiement au milieu des fêtes, des intrigues, et d'une corruption voilée d'élégance. Les sociétés épicurieimes du Temple, de Sceaux , du Caveau , en partie bachiques , en partie littéraires , acquirent beaucoup de célébrité.
Le théâtre était bien loin de l'importance et de luniversaliré qu'il a acquises depuis cette époque. Il causait encore aux âmes timorées une espèce de scandale. En Italie, les ecclésiastiques qui prêchaient le carême le défendaient aux ûdèles ; le père Torneilli eb détourna les habitants de Novare ; Genève ne voulut jamais l'admettre dans ses murs. Lorsque M. de Muy, ami du Dauphin et depuis ministre sous Louis XVI , fut changé de conduire dans Paris le roi de Danemark pour lui faire visiter tout,
M4EUBS. 43
H rabttdoDna à rentrée du théâtre, où sa xaligion lui défendait d*MtKr.
La vie de loisir et d'élégance , le salon, étaient devenus un Iwoin gënéral poor les Fran^iis, et ils y perfectionnèrent cet art de la eonveisntioo qui leur est propre , mais qui va se perdant Hnqne jour. Une certaine culture n'exigeant que peu de tra* Tml j éCiBt la condition du' succès : de la une ambition de paraître et uae curiosité universelle, qui s'en tenaient le plus souvent à la «iperfieie des ehoses. Ainsi se répandait ceC esprit de société qui •iieile les rangs , ee raffinemoit de politesse qui natt de la séetome des sentkne&ts ou la produit , qui ait des citoyens sans ide, des écrivains sans originalité, des fooiilles sans bonheur iatérievr. Il n'y avait point de moeurs politiques, car il n'y aiait aucune voie ouverte pour l'éloquence et le maniement des affines publiques ; il n'y avait aucune chance d'y espérer de la gkm. Il ne restait que la carrière des emplois , qui, dédaignés des grands seigneurs, demeuraîrat le partage de la petite no- Ufsse et de la bourgeoisie. La magistrature héréditaire des parleawnts s'occupait seule de la nation.
Cétait une oianie générale que d'être un protégé de cour. Tovt le monde aspirait à la noblesse , et d'honnêtes bourgeois voulaient à tout prix se dire cousins de quelques gens en charge et parents des maîtresses du roi. Le tailleur, le cordonnier visaient à s'intituler fournisseurs du roi, et s'occupaient plus es protecteur que des pratiques.
Les cadets de famille, voués au célibat pour soutenir le lustre de leurs maisons , devenaient autant de héros de corraption , et débutaient par des intrigues de galanterie qui les préparaient aux intrigues de l'ambition : de là l'influence des ^ines, devenues le véritable pouvoir. Aussi les hommes cherdiaieat-ils à les séduire, pour obtenir à la fois leurs bonnes grices et leur protection : elles se faisaient protectrices par canni, par engagement, par obligeance, par amour. Ainsi se nAaient Fambition et la galanterie. Les charges vénales seules estaient en dehors de ce conflit d'intrigues. Les autres car* nêrcs eommen4^aient par des affaires de ceeur, où le cœur, a ^ni dire, n'avait guère de part ; et les habitudes frivoles oon-
44 MCEUBS.
tractées dans la jeûnasse se conservaient sous ]es cheveux blancs.
Parvenu aux charges en rempant , on y portait l!habitude de la bassesse. L'administration procédait ainsi sans bruit, sans rencontrer d'obstacles; on prévenait ses ordres, on les outrepassait même , et on lui épargnait ainsi la honte décommander l'injustice. Le gouvernement pesait d'autant plus : c'était un malheur d'être un simple particulier là où les protégés avaient tout pouvoir.
Les grades militaires, comme aussi les dignités ecclésiastiques et les bénéfices , étaient réservés aux titres et à la protection.
Au milieu de cette société élégante, de ce^ monde léger, au milieu de la mollesse des mœurs et de la hardiesse des idées, le nombre des pamphlets s'accrut immensément; il se forma une basse littérature, qui, famélique et clandestine, ébruita tous les scandales , et traduisit sous des formes cyi>iques les pensées hardies que des auteurs graves avaient voilées ou accompagnées de sérieuses réflexions.
A côté des travaux de la science , les riens , les jfrivolités importantes, les subtilités gracieuses, acquirent un grand crédit. Lorsque Fontenelle, ce débris respecté du siècle précédent, eut introduit l'astronomie dans les boudoirs, on prétendit connaître Newton. Un billet de Voltaire , une épigramme de Piron , une comédie, un roman {nouveau , étaient un événement dont tous les salons s'occupaient. 11 résultait de ce vernis de connaissances superûcielles que la profondeur du savoir paraissait superflue, de même que la subtilité rendait la foi inutile. Des femmes à la mode distribuaient dans leurs causeries la gloire ou le ridicule, et l'on n'arrivait point sans elles à se faire un nom dans la société.
L'esprit servit de manteau à tout, au crime, au déshonneur, même à une basse origine. Il en résultait pourtant, à côté de ce mal , qu'il rendait l'autorité plus douce, le clergé plus tolérant , là noblesse plus fÎEimilière ; qu'il rapprochait les personnes sans confondre les classes ; qu'il introduisit une politesse générale, où l'aristocratie perdait ses passions tout en conservant ses grandes manières , et obtenait que les droits de riutelligence allassent de pair avec ceux de la naissance.
LITTBBATUAB PHILOSOPHIQUE. 45
Cette manie du bel esprit toujours en quête de nouveaux traits i*eserinia contre les choses les plus saintes, et Tobscène gaieté des soupêfs du Régent ouvrit la voie aux orgies de riay>iété. I^ beaux esprits voulurent être des esprits forts ; et , se décernant le titre de philosophes , ils firent consister la force à ftNder aux pieds les idées reçues en matière de foi. Dans des sakms resplendissants de glaces, de dorures, de brilknts médail* koos , de tous les raffinements de la mode pour raviver le goût Masé, l'inerédulilé venait faire parade de ses moqueries ; et le bbspbème était le bienvenu , lorsqu'il se présentait en habit de soie et en dentelles , et surtout arméL de traits mordants contre la BiUe et l'Évangile.
Hors de Fesprit « il ne restait donc rien , ni foi, ni enthousasme, ni dévouement à la vérité, non plus qu'à la patrie, eonfottdue dans la dénomination vague de genre humain. On se fallait de tout, on n'avait de guide que le caprice, et on ne s'appuyait que sur sa propre raison.
Ainsi , pendant que le pouvoir usait son prestige , les gens de lettres prenaient position , et ils comprirent bientôt leur importance. Hume, venu à Paris, restait étonné de ce culte pour Fesprit , et 11 écrivait à Robertson : « Je veux demeurer ici ; les littérateurs et les lettres y sont traités bien mieux que chez nos barbares de Londres. « Umfluence de Paris grandissait d'autant, et eette capitale devenait de plus en plus la France.
UTTÉHATUBE PHUX)SOPHlQIIE.
Les mceuis el les sentiments que nous venon3 de retracer se reflétaient dans la littérature, dont une partie, comme d'ha- Intnde, loiait au siècle précédent , tandis que l'autre préparait les esprits aux Innovations. Le beau cessait d'être cultivé en tant que beau , et n'était plus qu'un instrument pour les idées et po«r les partis. La littérature, après avoir été morale, religicase, monardiique sous le patronage de Louis XIV , acceptait le sceptieîsnie et l'immoralité , idolâtrait l'esprit , voulait et ablenait que ses droits égalassent ceux de la naissance.
L'Europe s'était habituée à demander à la littérature frange
46 ^ LIITERATUAB PHILOSOPHIQUE.
tous les aliments de Tesprit, tragédies, oraisons funèbres , mans , dissertations. Les exilés protestants qui s'étaient adonnés a renseignement avaient répandu au dehors ce mélange de na» turel et de réminiscences , qui caractérisait la littérature et les manières françaises. L*usage de cette langue était consîdâré comme indispensable aux gens bien élevés ; elle était de mise dans toutes les oours; les diplomates lui donnaient la préférence sur toute autre. Le nombre des lecteurs s'étant accni , la profession d*hommes de lettres était devenue un métier. Comme on visait à exploiter les passions populaires, il fallait se rendre clair. Or la languefrançaise étant la plusdairede toutes, devint Tiustrument le plus efficace. L'Europe prenait d'elle le goât de la facilité , de la clarté ; Tétégance des écrivains fut considérée comme Tunique mesure de la civilisation d'un peuple. L'unique mérite d'un livre fut d'être aussi aisé à comprendre qu'un roman. On traita de pédanterie ce qui exigeait de l'étude ou des recherches, et ce qui ne pouvait être de mise dans un salon. Riais au bout de ce plaisir tranquille, de cette ivresse intellectuelle, il y avait la Révolution, lorsque cette littérature, se faisant belliqueuse , devint la suprême puissance du siècle, et prépara par la guerre de plume la guerre plus terrible du glaive.
Les écrivains du dix-huitième siècle se formèrent d*abord à récole des réfugiés protestantsetdes Anglais. Beaucoup de FVan* çais , poussés en laisse et en Hollande par la persécution rdîgieuse , s'étaient mis à écrire avec une hardiesse courroucée , enveloppant dans la même haine les rois et les prêtres , qu^lls attaquaient dans leur origine historique et ruinaient dans la vé« nération des peuples. Bayle , Baillet, Jean le Clerc, d'Argens et autres , inondèrent la France de livres et d*opuscules 4}ai servirent de type ,et de magasin aux encyclopédistes.
En Angleterre, les puritains, rejetant toute autre règle gaeTÊvangile, avaient tenté, lors de la révolution de 1640, une réforme radicale qui s'autorisait de l'esprit de la Bible. Ceux-là donc qui avaient à coeur la conservation des privilèges et de l'ancien aystème social , furent intéressés à attisquer la vérité et raiitorité des écritures ; de telle sorte qu'entre les deux partis il s'en feruMi un troisième d'incrédules et de railleurs. Aigris par la perse-
LrTTBBATUHR PHILOSOPHIQUE. 47
cmion soupçonneuse des Stuarts, ils revinrent avec Guil-
iamne d'Orange , enhardis par la victoire, et confondirent dans
la même aversion le parti vaincu et la religion. Déjà Shaftes-
Iniy, confident de Cromwell et ensuite grand chancelier de
II, avait aecneilH et encouragé les Ubres penseurs,
on les appelait , en même temps qu*il enseignait une
philosopbie légère et tolérante. Les doctrines subversives de
foidre social professées par Hobbes , appliquées par Harring-
tai, Sidney et Locke , produisirent on déluge d'ouvrages irréli-
pcn : Toland , dans le Christianistne sans mystère, propo*
ait une nouvelle Église; Thomas Woolston soutenait que les
■iradesdu Christ étaient de pures allégories; Tindal et Collins
lahrtreiit ses traces : ils nièrent la nécessité de la révélation ,
teat qu'il suffit d'aimer Dieu et les hommes. Le Mendiant
de Gay lui attirait des applaudissements , pour ses hardiesses
démocratiques. Hume, marchant sur les traces de Locke, avait
élé JBsqu'à nier que la religion puisse se fonder sur les prin-
dpet de la raison , et sapait toute déAionstration métaphysique,
amale ou positive de Fimmortalité.
(1673-1751 .) Lord Bolingbroke se jeta avec passion dans cette gaerre contre Tautel et le trône. Adonné, dès sa jeunesse, à TénMiitîon incrédule, il pensait qu'il était bon de laisser la supsttition au peuple, mais d'en afllnanchir les classes élevées. Lors de rétablissement de la maison de Hanovre , s'étant vu pour un tmps proscrit de sa patrie , puis éloigné jusqu'à la fin de sa vie de la tribune, il épancha son éloquence , aussi chaleureuse que freile , dans des opuscules pleins de vigueur, comme les HéfkxUms sur les partis. Vidée d'un roi patriote, les Lettres sa' tkistoire ; et, tout en harcelant le ministre Walpole, il s'élevait à des thèses de métaphysique , poussait à Tépicurisme dais la pratique , et se. faisait l'apôtre du déisme dans la théorie*. Ce fut lui qui fournit à Pope le sujet de ViCssai sur
' Miagliroke ne partageait pas toalefois les klées révoIttUonnaircs éc«iieelatcors, et il écrivait à Swift, le n septembre : « Oo appÊt cooMunément esprits forts, à ce que je vois, ceux que je consiéfire OMmne les fléaux de la soeiéié , parce que leurs efforts tendent à en
48 LITTSAATUaB PHILOSOPHIQUE.
V homme y où le déisme est poétisé; et il tendît incessamment à substituer le règne de la nature au règne idéal des théologiens. Pour lui tout est empirisme : Tesprit doit être considéré comme un objet physique ; Descartes est un fou toutes les fois qu'il s'élève à des principes généraux ; enfin, « la plus belle des phi* losophies est de savoir vivre, c'est-à-dire de savoir s'accommoder au temps, aux personnes, aux affaires , quand la raison le veut. »
Leibniz, qui venait de mourir en Allemagne, était oublié; Vico vivait inconnu en Italie, et quiconque aspirait à des idées de liberté les demandait à l'Angleterre : la littérature française alla s'y inspirer. La liberté d'écrire et de discuter laissait ces sentiments s'épancher en Angleterre avec moins de danger, parce qu'au bruit qu'ils faisaient se mêlait celui d'autres intérêts et d'autres opinions contraires ; mais ils acquirt^nt en passant en France une bien autre influence. Chez les Anglais, la philosophie sensualiste et expérimentale trouvait un frein dans ce sens indigène de modération qui existe dans les opinions scientifiques non moins que dans les rapports de la vie extérieure. U en résulte que la guerre faite à l'élément spirituel et divin n'y produisait pas les mêmes ravages. Mais, tandis que les Anglais avaient besoin d'une croyance, d'un sentiment moral, les Français se jetèrent dans le fanatisme de la nature sensuelle. Fontenelle avait dit^. Si f avals la main pleine de vérités ^ Je ne les laisserais sortir qu'une à une. Giacun , au contraire ^ prétendit tout savoir, et voulut le crier sur les toits. On voulut affranchir la race humaine , que les nobles avaient asservie et les prêtres abrutie; réagir contre le siècle précédent , en affichant le scepticisme, en prêchant la réforme sociale.
Le libre examen fut ainsi appliqué , non pas seulement à la religion et à la politique, mais encore à la nature , à riiomme
rompre les liens, et à enlever un frein puissant à l'homme , cet animal féroce, tandis qu'on devrait le reteuir par une dizaine d'autres, etc. » 11 différait sur un autre |K>tnt de ses prosélytes : car il disait que la constitution anglaise se compose d'un roi sans splendeur, d'une noblesse saitt indépendance , et de commune*} sans Itberîé. *"
LITTBRATUBB PHILOSOPHIQUE. 49
à la iodété : de là des doutes, partout des systèmest partout raiiMNir do paradoxe. On ne pariait que de philosophie , et le grand philosophe était Locke ; on vantait Tanalyse, en partant iMjoan de donnée arbitraires : « La raison, la raison ! » répétait-on sans cesser et l'on se flattait , grâce à cet instrument ^ de fepéirnr le cceur et rintelligenoe huoiaine.
Dirisés sur la forme, les philosophes s'accordaient dans la eioyanee que la foi est incompatible avec Tintelligence. L*homme cnste par loi-aiéme et pour lui-roéme ; il s*est élevé de Tétat sauvage en inventant le langage, la société, les idées de droit et de devoir; toutes les institutions sont une création de son esprit. La reGgion est donc absolument libre : haine surtout à la religion chrétiemie, qui impose des croyances et des devoirs ! haine au privilèges, qui répugnent à l'égalité primitive! Merveilleuse aadaee de l'esprit, qui ne respectait aucun fait extérieur, détestait rétat social tout entier, et dénigrait l'homme ; qui n'avait que mépris et risée pour les opinions contraires à la sienne, et qui devenait aussi despotique que les institutions qu'il attaquait ! Les magnificences du monde extérieur révélées par les progrès de la sdenee , toujours admirables et réglées dans leur variété, an Heu de porter à l'enthousiasme, fournissaient des arguments pour rabaisser notre espèce. Par amour de l'homme et de la fiberté, cm vanta l'intelligence de l'orang-outang et la constifation des Chinois. Une fois l'ordre spirituel séparé de l'ordre temporel, on vit se manifester ce singulier caractère d'inexpérience et d'ambition , qui devint gros de périls lorsque la philoaaphîe fut appliquée aux faits*
Le président do Montesquieu , homme d'études graves , venu dans un temps où, comme il le dit, la plupart des écrits se composaient de facilité à parier et dMmpuissance à examiner, visa , comme un autre , h ces succès de mode , et crut nécessaire d^ajouter Tattrait du sarcasme à des choses qui brillent assez par elle»4néme8, la justice et la vérité. II ^débuta par les UUres persanes, le plus profond des livres frivoles, comme le définit M. Yillemain. Ce n'était pas une idée nouvelle, toute eusse qu'elle était , que de faire juger notre civilisatioti par un étranger qui, placé en dehors de nos habitudes, ne laissera
50 LITTEBATVBB PHILOSOPHIQUB.
échapper aucune bizarrerie, aucune contradiction. Mais dans ce ^enre d'ouvrages l'invention est la moindre cliose; et, chez Montesquieu, des traits incessants contre Louis XIV, contre le despotisme et les moeurs dé la cour, trouvèrent écho dans les cercles politiques. Le beau monde fut charmé de cette description du sérail , où Tamour est dépouillé de ses délicatesses, dégradé par la jalousie, et réduit à n'être plus qu'une volupté sensuelle; les gens gravesgoûtèrent cette façon de scruter lesactes du gouvernement , et de montrer au doigt la frivolité de la société. Ses sarcasmes devinrent des proverbes, d'autant mieux que la haine semblait n'y être pour rien. On trouva que i'épigramme . pouvait s'ajuster aux pensées les plus élevées , aux matières les plus sévères; et une foule de gens, imitant ce ton bref et sentencieux qui cache souvent le vide , se persuadèrent être profonds comme Montesquieu, parce qu'ils étaient légers comme li*i.
Un pareil scepticisme, des réflexions, des traits aussi hardis de la part d'un président au parlement, montrent bien quelle tendance avait déjà l'opinion , et quels sacriQces on était obligé de lui faire. Le Temple de Gnide An même auteur, peinture du genre voluptueux, fut un nouvel hommage qu'il lui offirit.
Montesquieu , en compagnie de ce lord Cliesterfleld qui lui disait, Fous autres Français, vous savez faire des barricades, mais non pas des barrières, Gt le voyage d'Italie pour y étudier ce muséum des petits États. 11 y trouva, dans les républiques, de la liberté sans indépendance ; en Toscane , de l'absolutisme sans plaintes. H s*eflraya de Venise comme d'un &ntôme; mais ce qui le surprit agréablement , ce fut le premier ministre du grand-duc, en justaucorps et en diapeau de paille, assis devant sa porte sur une chaise de bois. « Heureux, s'écriet-il, le pays où le ministre vit simplement, et ainsi inoccupé! » Il fréquenta, en Hollande et en Angleterre, les politiques et les raisonneurs, qui se prenaient à rire au nom de reiigion; mais il s'effraya d'y entendre publier et répéter à haute voix ce qpe Ton osait à peine ailleurs se dire à l'oreille.
Il rentra en France alors que les esprits, revenus du long
éblouissement du règne de Louis XIV, et émus par le système
' àîi Law , se mettaient à étudier le gouvernement , les finances ,
littbràtubb philosophique. 61
te jistice. Une académie oiorale et politique fut fondée sous le mfaustén de Fleury; une autre tint ses séances à Tbôtel de fiolian ; il se forma une société plus hardie, dite k club de PEntretol, où se réunissaient Bolingbroke, d'Argenson, Tabbé de Saint-Pierre. Le dictionnaire doit à ce dernier, « esprit chimérique, écrirain rebutant, et le plus maladroit des gens de bien, » le mot bkn/àisance; les utopistes lui doivent Técole qui prêche la perfectibilité indéfinie de Tespèce humaine. Exclu de TAodémie française pour avoir critiqué le gouvernement de LooisXIV, il en prit plus d'indépendance pour proposer ses bon néla réformes : écarter les favoris , mieux distribuer les emploiâ^ iostîtoer une haute académie pour désigner au roi , sur une liste trille, les ministres h choisir. Partout où il apercevait un déâot, n proposait son remède , adressait aux ministres des mteoit», et imprimait des vérités importantes parmi des rêveries qui les faisaient tolérer, ou qui empêchaient la censure de les mr. Dans sou Projei de paix perpétuelle, il ne s'agissait et rien moins que de changer la société de fond en comble. B*ArgeDSon donnait moins dans les chimères : un seul roi, une seole foi, une seule loi. Selon d'Argenson, le roi doit être abiota, investi de la pleine autorité législative; mais il veut à côté ^ fortiB institutions municipales. Ainsi Fesprit cherchait partout un contre-poids au despotisme.
Ceat au milieu de cette fermentation sociale que se fortifiait fc géoie de Montesquieu. Dans ses Considérations sur la Tendeur et la décadence des Romains, il s'inquiète peu d'épMier rexactitnde des faits. Surpassé en pénétration, de- *3Mè en profondeur par Machiavel et Bossuet , il ne fait point onoprendrele sénat, le peuple, ni les luttes dés plébéiens, ni la elients, ni le tribunat ; mais il met son éloquence à faire coQtfirter œ système Yigoureui avec le gouvernement insourâtet mou dela'^rapce.
n travailla vingt jana à V Esprit des loiSy qui eut vingt- deux ^^Ssàsm en dn-huît mois. Néanmoins il n'obtint pas Tapprobali<mde l'école philosopMIque; la postérité le critique, et pour- ^t le lit «noare. Montesquieu ne se préoccupe pas, en homme fortement convaincu , des abus pour les corriger ; mais il veut
63 LlTTÉBATHaB PHILOSOPHtQDB.
en trouTer Torigine et la raison d'être i Indifférent entre Dracon et le Christ, entre le gouvernement du Japon et cdui d'Athènes, il justifie toute loi, toute religion ; il accepte Thistoire telle qu'elle est, ne visant qu'à l'expliquer, è comprendre comment les institutions s'harmonisent avec les nécessités. S'il déteste le despotisme, au lieu de faire en sorte de le briser, il le considère comme l'inévitable effet de la corruption. Il ne comprend pas les révolutions, ni le bien caché sous le mal et la violence. Machiavel n'avait vu de grand , au milieu des luttes italiennes, que l'habileté et la force de caractère, quel qu'en fût l'emploi. Montesquieu, aune époque tranquille, aperçoit dans le succès la récompense naturelle des vertus et de l'honneur. A la différence des utopistes de son temps , il s'appuie sur les faits; mais, au lieu de les interroger pour en tirer la vérité , il les rassemble sans critique pour fortifier ses théories. Si Phistoire ne les lui fournit pas, il a recours aux relations sur la Chine ou l'Amérique, si souvent falsifiées par l'intérêt, l'ignorance ou la vanité.
C'est ainsi qu'il a déduit maintes règlesfausses de faits ineracts, appuyé maints principes vrais de faits faux; et il n'a distingué ni les pays ni les temps. Il ne voit donc que des accidents là où Vico n^avait aperçu que les généralités. A la différence de Vico, il croit les peuples formés par les grands hommes : Ma* bomet et Confudus créent la civilisation de leur pays ; les codes constituent les nations. Si toute autre explication lui manque, II a recours au climat, qui est pour lui ce que renchâînement des événements est pour les véritables philosophes. C'était un paradoxe : l'idée n'en réussit que mieux. Mais dans cette théorie matérialiste de la législation déduite des climats l'auteur oubliait, parmi les choses qu'il devait savoir, que le Turc dominait sur la patrie de Solon. Montesquieu est supérieur à ses contemporains en ce qu'il voit les phénomènes politiques soumis, comme les autres phénomènes, à des lois naturelles et inévitables. Mais le plan qu'il s'était proposé ne fut pas oompiété , et il ne pouvait l'être. Son Uvr^ appartient à la catégorie de ces traités généraux dont Aristote a fourni le modèle pri« uiitif.
UTTÉBATUBS PHILOSOPHIQUS. 63
Le t^ onivenel , selon MontesquieD , c'est la constitutioo potosntaire de TAngleterre. Le premier il en a fait conmllie en Franee les ressorts compliqués, ainsi qne les garantieidoDiiées aux sojets par la loi d*habeas corpus, parle jury, par Topposition , par la liberté de la presse, par le droit d'acemtion. Tenons-loi compte de s'être attaché à un tjrpe existmt, plutôt qu'à des utopies; et d*a?oir habitué les esprits h ëÎMoter sur les &its, à en rechercher le sens, a comparer les Sonvmements. Quoiqu'il ne fût rien moins que novateur, et qaPîl référât le roi, les lois, le pays, il servit pourtant le parti lérolutionnaire , qui, à sa mort, perdit un modérateur; et alors il M resta plus que le grand agitateur du siècle.
Voltaire avait appris aux écoles des jésuites à faire des vers dignes du siède précédent : son Œdipe lui ouvrit l'accès de la haute aodété, où Ton s*étonnade trouver tant d'esprit dans Tautcor d*nne tragédie; ses succès lui permirent de traiter familièremeot avec les grands seigneurs. Mais le chevalier de Roiian , Uesiéde ses sarcasmes, lui ût administrer des coups de bâton par aes laquais; et Voltaire, qui loi envoya un cartel ^ fut mis à ' la Bastille, où il y resta six mois. Irrité contre un pays où le pririlége mettait tant de différence entre les hommes , il passa en Aaglelerre, et s*y faufila dans les cercles des dispensateurs de la tenommée. Il emprunta à Bolingbroke sa hardiesse ; il aiguisa dans Tcntretien de Swift sa malignité naturelle, et apprit de Pope Part- d'associer des pensées profondes à des images brilboies*, et le sourire aardooiqne de l'incrédulité au calme indifférent de Toptimisme.
Le mouvement d'une société libre, l'originalifé de ses ca- RKières , les mille formes nouvelles des clubs et des associalîMs religieuses, la libre discussion des affadres publiques,
' U eoflunt aosri en Angleterre Samnel Clarke , aatear de la Doctrine ^t Écriture sur la Trinité, et autres ouvrages contre le$ incrédules, (t INiB des premiers qui ait professé dans les écoles les principes de B^^^vtoiL darke ne prononçait jamais le nom de Dieu qu'avec un air de ■^KaeBlemeat et de respect. Comme Voltaire loi en exprimait son éton* ■CBKat, il lui répondit qu'il avait pris de Newton cette habitude, qui ^vrait être celle de tous les hommes.
51 LItTBBATUBE PHILOSOPHIQUE.
rintelligence conduisant «u pouvoir, la littérature fondée sur Topinion non de la cour, mais de la nation , doonèrent à aoD imagination une énergie impossible à acquérir dans les autres pays , où les préjugés , Thabitude et Tétiquette étaient autant d'entraves. De retour à Paris, il fît connaître Sbakspeare, Locke^ Newton, Tinoculation , le jury, et autres nouveauté ignorées de la France. Si la cour l'eût comblé des caresses et des louanges qu'il lui fallait, peut-être se fât-il mis à flatter les vices plutôt qu'à combattre les erreurs; mais sous un gouvernement sans vigueur, qui entravait la publication de la pensée sans savoir la refréner, Voltaire se fit un mérite d'une opposition sans danger; et, caressant certaines passions, protestant qu'on lui avait volé son manuscrit, que Téditeur l'avait altéré, avant recours à d'autres subterfuges qui enlèveraient à la vérité ellemême le prestige de la candeur et du courage, il captiva lés esprits en disant ce que lo siècle pensait déjà , et en traitant les choses sérieuses du ton de la, plaisanterie ; puis la persécution \e rendit puissant, parce que les opinions que Ton punissait en lui étaient celles de son temps.
Écrivain remarquable, il sut garder ce milieu au delà duquel est la déclamation , et en deçà la trivialité ; énergique et modéré, naturel et correct , il doit au style une grande partie de ses triomphes , et sa supériorité sur les littérateurs emphatiques qui suivirent son drapeau. Mais, dans sa carrière poétique, il ne connut pas cet élan du génie qui s*ignore lui-même. Il traita le Dante de barbare, tandis qu'il exaltait le Tasse; il cherclia à faire passer Corneille pour un plagiaire des Espagnols, parée (]ue Corneille honorait le moyen âge et qu'il mettait des saints sur la scène ; et il lui reprocha ses plus nobles hardiesses , ses tours les plus libres, les plus vifis, jusqu'à la langue de son temps ■ .
' Galiani , quoique adepte de la philosophie , opposa aux dernières critiques de Voltaire sur Corneille unedoclrîDe digne. d'attention : « Du mérite d'un homme, il n^ a que son siècle qui ait droit d^en juger; mais on siècle a droit de juger d*un autre siècle. Si Voltaire a jugé l'homme en Corneille, il est absurdement envieux. S'il a jugé le siècle de Corneille et le degré de l'art dramatique d'alors, il le peut, et notre sÎLclc a lo droit d'examiner 1p goût des siècles précédents... Je 6Ut&
IITTÛUTUIB PUlloSOPHlQUE. ' &&
ll«irânbaqiie, bauli en tout, sauf en style, il habitua la langue à BM telle timidité, qn'en perdant sa correction élégante elle ne demeufait que vulgaire.
il s'était adonné à la poésie avec un esprit critique ; et voyant qi^ne épofiée manquait â son pays , il dit : Je lui en donnerai vu. Mais son dédain pour la religion ne lui permettant pas d*en diereber le sujet dans les temps poétiques, il le prit dans lesièdede Texamen; et, bien qu'il eût choisi le héros le plus populaire de la France , il n'était peut^tre pas possible de rélever jusqu^à ridéal épique, et, à coup sûr, il n'y réussit pas.
Faisant son profit, dans la tragédie, de la réforme tentée par tt Grébillon qu'il reniait, il voulut substituer la. sévérité aux lâdeurs, et reproduire la pompe du théâtre grec ainsi que l'énergie anglaise : il s'essaya donc dans ces différents genres, nais il n'atteignit la perfection dans aucun. 11 connaissait à menreille le secret des émotions puissantes, et de l'effet à propre sur les spectateurs dont il étudiait le goût, sans toutefois s'en fane un cas de conscience comme Racine. 11 recherche plutôt leseoups de théâtre, le prestige des décorations, les phnses déclamatoires, l'étalage des grands sentiments, que -la iae étode du oœnr ; il vise plutôt aux expressions passionnées 91'à la justesse et à la vérité, au succès immédiat qu'à l'immortalité. Il imite à contre-temps, se résigne à toutes les règles de l'art; eonserve la déclamation et les périphrases , mais non la simplicité de ses deux grands prédécesseurs; et s'il a de beaux passages, de très-beaux vers, il lui manque un style qui lui appartienne en propre.
Le poème de la Pucelie, parodie sacrilège d'un sublime n^tsode de l'histoire nationale , mit le comble à sa gloire parmi ces patriciens dout l'éducation s'était faite aux soupers du Ré-
iMabé nr des notes graminaticaleft qui m'apprenaient qu'un mot ou tte phrase de Corneille n'était pas en bon français. Ceci m'a paru anssj *lMrde que &i Ton m'apprenait que Cicéron et Virgile, quoique Ita- Bms, n^écrivircnt pas en aussi bon italien que Roccace et rAriostc. Quelle impertinence ! Tous les siècles et tous les pays ont leur langue ^^lote, et toutes sont bonnes : chacun écrit la sienne. » Lcllre à ^tadorne iTKpinay.
66 LITTBRATUBB PUILOSOPUIQUB.
gent. Uespéranoe lai avait £ût louer oe pniioe; il kraa TAngleterre par yengeanoe ; il exalta Sbakspeare alors que persomie, ne le coEuiaissait, et il le dénigra quand il redouta en hii un rival. On aperçoit sous un air d'indépendance une eourtiflanerie assidue envers tout oe qui est auUfrîté. Personne ne connut mieux Fart de donner aux louanges ce tour spirituel qui les rend doublement agréables. On trouve peu d'exemples aussi de cette fureur jalouse qui le poussait à invectiver ses rivaux , et qui semblerait n'appartenir qu'à l'ambition déçue par sa propre impuissance.
On ne peut accuser Voltaire d'avoir de propos délibéré voula renverser le religion et la morale. Déjà il n'y avait plus de bonnes moeurs, et les croyances étaient ébranlées : son but fot de réussir et de plaire, et il s'abandonna aux exagérations inévitables lorsqu'on veut exercer de vigoureuses représailles. Il se flatta de contribuer à l'af&ancbissement des peuples ; mais il crut y parvenir par le relâchement des mœurs et l'affaiblissement des croyances, qui sont, au contraire, les appuis du despotisme. Cest aussi à la réforme des gouvemèmeats et des so* eiétés que tetident, par la voie de la licence, ses délicieux romans, où il ne se proposa pas, à la manière anglaise, d'offrir le tableau simple et vrai de la société, ou, à la manière moderne, le développement d'une passion, mais une thèse à faire triompher, une idée à faire pénétrer dans la classe la plus nombreuse, en restant toutefois dans les conditions du goût et de l'art.
Cest aussi dans ce genre qu'il conçut l'histoire. Schlegel a dit que Voltaire nuisit moins par ses impiétés que par le faux esprit qu'il répandit dans l'histoire, en l'habituant à Topposition et à l'épigramme, quand elle s'était montrée sérieuse sous les rois précédents, où elle remplissait le rôle officiel d'adulatrice. Voltaire s'étant fait de l'histoire une arme, comme de tout le reste, ne choisit pas entre l'éloquence des grands siècles littéraires et la naïveté des temps primitif ; mais il se mit à tracer des caricatures au lieu de portraits. Cependant son Histoire de Charles Xll, où les événements trouvent leur explication dans le récit même, et où il est parvenu à inspirer de Tintcrêt pour un héros tout guerrier, sans pourtant justiOer la guerre, est
littbbàtubb philosophiqub. 67
que la Benriade, parce qu'il s'agissait uniquement de peiodre ; en quoi il est incomparable pour la rapide élégance et b simplicité.
YoiilBnt combattre la décadence du goût ^ les paradoxes de contre les lettres, la liberté des philosophes, qui de lui plaire depuis qu'elle lui enlevait des applaudis- I, il écrivit le Siècle de Louis XI^^ où il ne se montre qoe panégyriste, sans aller jusqu'au fond des choses, sans tout le changement survenu alors dans les mœurs; sans qu'on roi a d'autres devoirs que celui d'exciter Tad- ■iratioD, et qae la France avait d'autres gloires que l'élégance de ses éciimins. Adulateur des rois, il fait bon marché des hisinres qui révélaient leurs fautes ' ; il déteste les prêtres et le poovoîr religieux, qui avaient souvent servi de frein à leur pôssanee et prot^é les peuples >. Que les guerres dont il parle soient justes ou non, que tout ce luxe ait ruiné la France, fl ne sait qu'admirer; et, pour mieux faire briller le vernis qn^il répand sur cette époque, il traite de barbares les siècles précédents. A la manière de certaines vies de saints , il divise en catégories distinctes les différents ordres de faits, et il n'empae d'un regard les événements, les caractères, les Qa*en résulte-t-il? Vous connaissez les particularités et les anecdotes, mais non le siècle, et vous ne pouvez prononcer sur toute l'époque un jugement fondé.
VEsMii sur les mœurs et tesprit des nations est une thèse centre le pouvoir ecclésiastique. Avec une érudition qui semble qu'elle est effrontée, et que le titre du livre aussi bien la néthode élastique de l'auteur laissent incomplète, il va i toute liberté, aux sources les moins connues, des faits et des anecdotes; mais, au lieu d'en tirer parti pour répandre de feiigioalité sur le récit des principaux événements , et pour aihor la peinture des faits çociaux, il les agence en chapitres 4iBliiMls, sfftème commode pour substituer ses opinions aux ite féelSf et se substituer soi-même à la vérité. Les grands
■ Toyei Cvrrespondanee, 1. 111» p. 276, Ullre à Frédéric IL * Fof. Ibid., p. tu.
58 LITTÉBÀTOBE PHILOSOPHIQUfi.
désastres et les infortunes magnanknes le font rire; il n*appréei« point la puissance des caractères , et ne met point les honmcs à leur place. 11 se plaît à assigner de petites causes à de grands événements , à rapetisser les héros , à « se railler des deux héfnisphères. »
Ainsi, la gloire que Voltaire aurait acquise en affranchia^ant riiistoire, et en familiarisant le monde avec les idées nouvelles, fut gâtée par un esprit de système, et parcetitiade pliilosopbe auquel il aspirait; ses ouvrages ne servirent qu'à asservir le sentiment historique au misérable sensualisme de Locke. Le sauvage sent on besoin, y réfléchit, et trouve le moyen de le satisfaire ; il observe les animaux et apprend : ainsi» rinvantioa procède en ligne droite et logiquement. (Test ainsi que Buffon , Baynal et Temple construisirent la civilisation, et Condillae , le système entier de la connaissance. Mais le sauvage seeoue difficilement son indolence habituelle. £h bien ! 11 faut attendre ces cas extraordinaires qui ne se renouvellent qu'à des intervalles éloignés, et pour cela multiplier les siècles à rinfiiii. Quant à des idées innées , à des traditions d'une dvilisation antérieure, chimère! on y substitue la nature, rintelligence , la logique. Il est vrai que quefques-uns ont recours à des générations antérieures aux nôtres; mais ceux-ci vont les chercher d'*un côté, ceux-là d'un autre, enTartarie, en Sibérie, dans la Nouvelle-Hollande, pourvu qu'elles n'aient pas ^té là où les place la tradition la plus ancienne, et pourvu qu'on ne demande pas de qui cette civilisation leur venait. Il en est qui attribuent les inventions au génie; mais le génie, selon Helvétiits, n*est qu'une combinaison fortuite de sensations, ce qui rentre dans le même principe.
Une fois Dieu mis de côté , Thistoire ne {^t donc plas quTun amas d'accidents. Le hasard crée les religtolis chez les tmoMms effrayés par un cataclysme; le hasard, quieonduit unenniie à Jérusalem, enfante les croisades; le hasard 4*uB Nazaréen, 4q|ui meurt crucifié, dérange la sublime architecture d^Iemiure romain. Bien plus : le hasard d'une comète, qui heurte le soleil et en détadie quelques fragments , produit ce bel ordre planétaire , cette terre sur laquelle ce hasard nous ballotte un
LITTÉRAÏU&B PHILOSOPUIQLE. 69
iflstam, pour nous rejeter ensuite parmi les atomes errants.
A quoi bon dès lors étudier rhistoirc , si le passé ne peut nous instruire en rien sur Favenir? £ile aura tout au plus, ooBune le veut Condillac, Futilité de Tllote ivre dans les soupe» de Sparte '. D'autres encore la rendent inutile à force de seepddsme. Déjà Bayle avait ouvert la brèche, en trouvant que toutes les opinions se présentaient avec un égal cortège de ina? es. En Tain Fréxet ,. traitant de la certitude historique , ess^ja d'une opposition méthodique, et assigna les limites du doute : Ton recueillit ^ et là , Ton ramassa avidement les contradictîoos et les erreurs, et Ton en arriva , comme Volney, à affirmer qu'on n'avait d'histoire véritable que depuis un siècle , e'cst-à-dire depuis que Venise commença à avoir des gazettes, « manoments instructiis et précieux, disait-on, jusque dans leors erre«s , parce que leurs contradictions offrent des bases fixes à la discussion des faits. >» Puis, de même que Tlisbek de Montesquieu trouvait nos usages ridicules parce qu'il les companut aux siens, tous prétendaient juger ceux d'autrefois d'après l8 idées du jour, et mesurer toute grandeur à Taune de Paris.
L'histoire se réduisit donc à un tissu de faits incohérents, ou à une suite de raisonnements abstraits : rebutante sans être Ttù, elle offrit dans ses récits, non des événements, mais des rcflcDon^ et elle ne dit plus comment mais pourquoi les choses ctaîeat arrivées.
Celait sans doute une grande idée que celle d'appliquer la philosophie à l'histoire, de l'ériger en science plus ou moins ttpareuse, et d'expliquer les oeuvres des hommes et celles de la soeiàé. Hais l'intolérance et les préjugés s'en mêlèrent, les ûits se virent jreniés, ou se décomposèrent en anecdotes. Le f^lassieisme païen se glissa dans l'histoire, non moins que dans ^litttraUire et dans la politique.
S*il est une science qui vive d'action, qui ait besoin de demeum dans la réalité humaine, de s'inspirer à ce qull y a de vrai ,
' Rmmmm a dit anssi que les hommes sensés doivent regarder tlùUtrire comme un tissu de fables dont la morale est appropriée Marur humain.
63 LITTERATURE PHILOSOPttlQUB.
de sain, c'est Tbistoire. Or les philosophes étaient étrange affaires publiques : ils érigeaient dans leur cabinet un autel à la vérité , dont ils se considéraient comme les ministres ; mais ils songeaient moins à la rendre efficace qu'à lui obtenir Fenoens des lecteurs, c'est-à-dire de la elasse cultivée : de là les d^siuts communs de tous leurs livres. Ce sont des thèses tantôt de rhéteurs , tantôt de sophistes, où les physionomies sont déAgurées, pour les faire ressembler à celles que Ton voulait eensurcnr ou louer; et les faits, sous prétexte d'interprétation philosophique , y sont altérés au point de devenir des allusions.
Le savant Fréret avait porté une critique hardie sur les Évangiles , dont il sapait l'authenticité, par ce motif qu'il en avait couru beaucoup d'apocryphes dans les premiers temps ; et il affirmait que si le Christ eût détruit le mal et le péché, on n>ût pas vu tant de persécutions et de guerres de religion causées par le christianisme.
Raynal était un bon abbé qui voulait, par son Histoire des Indes, mettre le commerce en honneur, et appeler l'intérêt sur des classes ravalées jusqu'alors. Mais, craignant qu'on ne fit pas plus d'attention à cet ouvrage qu'aux précédents qu'il avait publiés , il s'y livra à des déclamations violentes , empruntées aux plus mauvaises improvisations de Diderot ; il y apporta tout l'enthousiasme des plagiaires , et y sema des digressions incohérentes, des reproches , des conseils donnés avec véhémence à tous les gouvernements. Mais il ne put, même en harcelant les rois et les prêtres , obtenir les honneurs de la persécution , et son œuvre anonyme fut vendue presque librement Gomme il voulait une condamnation , il en ût une autre édition avec son nom et son portrait , ajoutant un renfort de déolamations , et des allusions évidentes au ministre Maurepas. En conséquence son livre fut brûlé par la main du bourreau , et il put alors donner carrière à tout son courroux. Sa méthode ne consiste qu*à raisonner sur tout ce qui se présente au bout de sa plume, sur les diamants de Golconde comme sur le poivre des Maldives , sur les Juifs comme sur les Bohémiens; de substituer aux particularités véritables les ornements à la mode ; le tout sans critique , sans concilier les contradictions , et en adoptant ce que
LITTiBikTUBB PHTtOSQPHIQDB. 61
hiî fomiknlent ses collaboratears ofBciels *. 11 tooIiH intiD* doire avec TiDdépendauce une philanthropie nouvelie , qui o*étaitoiraneienne charité chrétienne ni le noavel égoiBine, ri lîeD qall déplut aux uns et anx autres. Aucun auteur, dit M. de Barante, n'arait Jusqu'alors manqué à ce point de raison dans ki idées et de mesure dans leur expression. Délirant dansées apmions et ridieulement emphatique dans ses termes, Raynal fiiît pompe de principes opposés au bon ordre, dans quelque ndàéque ee soît Cependant, lorsque la Révolution arriva, il CB dénpprouva les excès ; car les illusions que Tauteur nour? mat daiis son cabinet cédèrent vite aux rudes leçons de Tex-
L'école historique anglaise suivit , en partie , le mot d*ordre de la phnoeophie française. Robertsoti ( 1721-1 792r), excellent bomme, dévoué à tous les devoirs de la famille , prêchait des 90» convaincus ; se bornant à exposer une bonne morale, il sigaale ks maux qui désolaient le monde à la naissance du christia- Bîsme,et les remèdes salutaires qu'il y apporta : ses opinions sont eoofonnes au gouvernement de son pays, et son style est celui dei écrivains de son temps. Mais ce judicieux esprit nous paraît trop calme dans le récit de l'une des périodes les plus agitées éi rEnrope, Y Histoire de Charles-Quint; il est trop impassible fov bien comprendre le choc animé des passions et des partis, Quoiqn'il n*ait pas le rire sardonique de l'école voltairienne, il faa la froideur; et ses réflexions, suggérées par le temps où il éerinit, sont en désaccord avec l'esprit des événements qu'il raeonte>. En traitant un sujet très-heureux , il analyse , décom-
' Le ploi labericox parmi eax fot Pecbmeja , que doi» ne citons que pnt rappeler son amitié pour le médecin Dubrenll. On disait à i^cdHMia : Fot» n^éles pas riche — Non^ répondait-il, mais DuàreuH ^9mL Ce dernier, atteint d^une maladie grave, fait appeler Pechmeja , <i hû dit : Ami , mon mal est contagieux, je ne puis permettre qu*à toi d€m*auister;/ais retirer tout le monde. Il ne tarda pas à mou* rir, et Pechmeja ne loi survécut que peu de jours.
> U dit en parlant de Voltaire : « Il mMndiqua, non-seulement les Ailts Mr lesquels il importait que je m'arrêtasse , mais encore les censéqoeaces qoll fallait en tirer. »
63 UTTÉBàTUBfi PHILOSOPHIQUE.
p«e« 4«8Miie partie par partie « sans vigueur synthétique pour saisir Fenseinblo, comme sans imagination pour donner de la vie à ce qui ne lui est pas offert par la sensation. A force de eberdier la vérité avec ostentation , il perd le sentiment ; et, après ravoir lu, on ne connaît pas , ou, ce qui est pire , on coa- Dattinal Charles-Quint, Léon X, et surtout Luther.
V Histoire dr Amérique était une partie intégrante de celle de Cbarles*Quint ; mais il la considéra comme un épisode, et, le trouvant trop long , il en fit un ouvrage à part. Encore ne crut*il pas bon de faire entrer, dans le cadre académique qu'il avait emprunté, tout ce que cette histoire avait de saillant et de particulier, c'est-à-dire les traits caractéristiques de la barbarie ou de la conquête ; aussi les relé^ua-t-il dans les notes.
Les mêmes défauts reviennent chez Hume (1717-1776), Écossais comme Robertson; mal vu dans sa patrie pour le scepticisme dont il s'était fait un système, il alla chercher en France des leçons et des applaudissements. 11 fit de Tliistoire philosophique en sacrifiant tout aux idées en vogue, la vérité et Tainour de la liberté à Tenvie de se faire applaudir. 11 ne comprit rien au développement lent et laborieux de la constitution de son pajTS , et la crut accomplie et parfaite dès son origine. Il se plaii À assigner aux événements de petites causes; il ne souffre ni ne jouit avec l'humanité. Méprisant la religion, il ne comprend pas ce qu'elle a d'influence sur la société et sur les révolutions , ni l'appui qu'elle prête aux libertés politiques >. Il n'approfondit point le mouvement historique de son pays; et quatorze volumes de la corres|)oudance de Jacques II, ainsi que les relations des ambassadeurs français à Londres, lui ayant été offerts à Paris, il ne les crut pas dignes d'examen. Quand on a si peu le sentiment du devoir de l'historien , on ne fait que des généra- Htés , on ne consolide que des préjugés. Rhéteur perpétuel, il n'a jamais de chaleur pour conserver l'impression vraie d*un
' « Home avait tant de haine pour la rdij^on , qu^ii haït la liberté pour avoir été l'alliée de la religion , et soutint la cause de la tyrannie avec toute lliabilelé d'un avocat , en affectant Pimpai tialitô dUin juge. » Macaulay, sur Milton.
LITTERATUBE PHILOSOPHIQUE. (13
fr.!t on d'une idée. Il n'est pas jusqu'à la hrogue où il n'introduise des tours et des expressions françaises.
Gibbon est de beaucoup au-dessus des précédents historiens. Tout jeune encore , la lecture des Variations de Bossuet le rendit catholique. Son père mécontent l'envoya à Lausanne, où, pea disposé au martyre , il se soumit , et revint à sa première foi. Élu au parlementa l'époque de l'insurrection américaine, il ne se sentit pas ébranlé par ces grands débats où s'agitait la cause de Thumanité; et, sans jamais prononcer nn mot, il vota arec le ministère, « silencieux sur son banc, sain et sauf, mais sans gloire, » et ne considérant ces discussions que comme - des distractions d'affaires interposées aux études. »
Gibbon est idolâtre de la force et de l'autorité; Rome Tins- T'ire comme elle avait inspiré Polybe et Viliani : mais il ne voit que Rome païenne; et , « le 15 octobre 1764, rêvant qu'il était usis sur les ruines du Capitole> à l'heure où les franciscains déthanx chantaient vêpres dans le temple de Jupiter, il eut tout à coup la pensée de décrire la décadence et la chute de cette ôlé. > Voilà son inspiration et son défaut. Rien ne lui paraît gnnd que Rome, et même que Rome impériale. Le chrisliioisaie, qui bouleversait cette organisation admirable, rébellioD ; le martyre, qui devait en révéler le despotisme sanguinaire, ntnsooge ; les Pères , qui prêchent une morale et des dogmes différents, folie; les Germains, qui osent, avec leur sauvage . fiberté, se ruer sur ce bel ordre tyrannique, où la nation n'avait qu'à se soumettre, corps et âme, aux ordres impériaux et à l'é* dit du préteur, les Germains sont des barbares. En conséquence, il ne ÙÀi aucun cas de tout ce qui est moderne, du parlement de sa patrie comme des capucins de Rome, de saint Athanase CMMne deSeanderbeg, des ariens comme des concitoyens de Washington. Sa critique frivole et railleuse ne croit ni à la géitérosité ni à la liberté ; et il se met toujours du c^té de celui qui penéeute. 11 ne déploie la fastueuse élégance de s(m style que ponr décrire les triomphes de la force brutale.
Bien supérieur en savoir aux encyclopédistes , ce fut pour sacriGeràla mode du temps qu'il se fit leur disciple, lui qui pouvait s'ériger en maître et en censeur ; il immola son propre
64 LiriBBATUBE PHILOSOPHIQUE.
génie sur l'autel de la raillerie et de Vincrédulité. SI Ton considère rimmense érudition de cet auteur, Part a?ee lequel il puise aux sources les plus diverses , sa patience à compulser des volumes <|ui lasseraient des bénédictins ; si on compare tout cela au malheureux résultat qu*il en a tiré , on reconnaîtra combien la matière est stérile , lorsqu'elle est dénuée de Tesprit et de l'enthousiasme * .
' Nous trouvons, dans les Memoirs 0/ tke l\fe of sir S. Bomilif (1841), une lettre de Mirabeau, du t5 mars 1785, où il juge Gibbon ooinoie on nous a reproché de l'avoir fait sept ans avant la publication de cette lettre.
« J'ai lu Télégante Histoire de M. Gibbon , et cela me suffit. Je dis son élégante et non pas son estimable Histoire, et voici pourquoi : jamais , à mon avis, la philosophie n*a mieux rassemblé les lumières que PémdiUon peut donner sur les temps anciens, et ne les a disposées dans an ordre plus heureux et plus Ikcile. Mais, soit que M. Gibbon ait été séduit, ou qu'U ait voulu le paraître, par la grandeur de Teropire romain, par le nombre de ses liions, par la magnificence de ses diemios et de ses cités, il a tracé un tableau odieusement faux de la félicité de cet empire, qui écrasait le monde et ne le rendait pas heureux. Ce tableau même, il l'a pris dans Gravtna, au livre de Imperio romano. Gravina mérite de Tindulgence , parce qu^il était excusé par une de cei grandes idées dont le génie surtout est si facilement la dupe. Comme Leibniz, il était occupé du projet d'un empire universel, formé de la réunion de tous les peuples de l'Curope sous les mêmes lois et la même puissance, et il cherchait un exemple de cette monarchie universelle dans ce qu'avait été l'empire romain depuis Auguste. M. Gibbon peut nous dire qu^l a eu la même idée; mais encore lui répondrais-je qu'il écrivait une histoire, et qu'il ne faisait pas un système. D'ailleurs cela n^expliquerait point et surtout n'excuserait pas Pesprit général de son ouvrage, où se montrent à chaque instant l'amour et Testiroe des richesses, le goût des voluptés, l'Ignorance des vraies passions de riiomme, J'incrédulité surtout pour les vertus républicaines..... Je me sais toajoun étonné qoe M. Gibbon fût Anglais. A chaque instant j'étais tenté de m'adresser à' lui , et de lui dire : Vous, un Anglais! Ntm» vous ne Vêtes peint. Cette admiration pour un empire de plus de deux cm< mifliens d'hommes, où il n*g a pas un seul homme gui ait le droit de se dire libre ; cette philosophie efféminée gui donne plus d'éloges au luxe et aux plaisirs gu'aux vertus; ce style toujours élégant et
LITTBBÂTURE PHILOSOPHIQUE. 65
Sci Mémoires montrent parfois qu*il aurait été capable de cet enthousiasme , s^il n^eût été entraîoé par le courant, ou par la pcor te philosophes, qui tenaient dans leurs mains sa renommée. 0 écrivait : « A Lausanne, la nuit du 27 juin 1787, entre onze heures et minuit, j'ai fini la dernière page de mon travail dans on parillon de mon jardin. Après avoir déposé la plume, je pareoams deux ou trois fois une allée couverte d'acacias , dToù Ton domine les champs, le lac, les montagnes ; Tair était doux , le ciel serein ; le disque argenté de la lune se reflétait dans les eaux; la nature entière se taisait. Je ne dissimulerai pas une première émotion de joie dans un moment qui me rendait ma liberté,. et devait peut-être établir ma réputation ; mais mon orgueil fîit bientôt rabaissé, et une humble mélancolie s'empara de mon cœur en songeant que je prenais congé de Tancien et cher compagnon de ma vie, et que , si longue que dût être la durée de mon ouvrage, les jours de Thistonen seraient désormais bien courts et bien précaires. » Les autres écrivains de la même coterfe recouraient aussi à histoire pour y trouver des armes contre la révélation, contre l«s gouvernements, et la faisaient dépositaire de leurs haines. oltaire avait enseigné à afQrmer sans examen : Mentez hardiment; U en restera fotgours quelque chose. Il en resta, en effet, keaœoap; et les défenseurs de la vérité s'entendent encore jeter à la face les traits ef&ontés quMl lançait chaque jour contre la Bible, contre la foi, contre l'antiquité <. Uniquement
joMuls énergique , annoncent tout au plus Fesclave d'un électeur de Hanovre. »
* • Par les tradttioDS des prophètes , et avant eax des patriarches , ■otn religioD rraionte à la naissance de la société. Cette antiquité est McB iaiposante : il faut absolument la discréditer, bafouer son hen-euu, dknuilcr ses colonnes , les livres âe la Bible. Ayant rendu risibles les fpmves patriarches, convaincu Moïse d^gnoranceet de cruauié, conspué la Genèse, ce sera par divertissement de turlupiner les prophètes, d*alBniier que leur mission était un métier, que Ton s'y exerçait comme i toirt antre art ; qu'un prophète, à proprement parler, était un vision- ■aire q«î assemblait le peuple et lui débitait ses rêveries; que estait la VHiS vHe espèce d*bororoes qu'il y eût chez Icd Juifs : qu'ils rcAsemblaic nt
68 LITTEBÀTOBE PHILOSOPHIQUE.
frappé des pliénomènes, comme peut Fétre un sensualiste , il ne voit que mobilité et caprice dans la marche du monde ; il soumet tout h de petites causes, et fait la satire de la Providence : il serait difficile d'énumérer ses erreurs historiques. Pour lui les Égyptiens sont de misérables maçons , alors que leurs merveilleux édifices commençaient à s*élever; pour lui, qui nie l'antiquité de la Bible, le plus ancien des livres sacrés est TÊzour-Védam, catéchisme composé en indien par un jésuite ; le Zend-Avesta rivalise d'antiquité arec ce livre ; de mêmele Sadder, qu'il prit pour le nom d'un auteur, tandis que c'est un commentaire fait il y a trois cents ans ; pour lui, si hostile envers la foi de son pays , le Christ fut condamné justement ,parc« que celui t/ui s'élève contre la religion de sa patrie mérite la mort; pour lui, qui reproche à l'inquisition ses bûchers, toute tolé-
exactement à ces charlatans qtii amusent le peuple sur les phiees des grandes villes. Arrivés à ce point, >il noas sera facile de montrer qu^iiii homme adroit, entreprenant , ayant acquis dans ses voyages des noUons de physique, de jonglerie, même de magnétisme, choisit, pour exploiter la crédulité publique, une contrée lointaine, une population ignare , séparée de la civilisation romaine par son langage et ses mœurs, entichée d'une attente snperstitietise ; que, s'appliquant quelques passages des visionnaires juifs nommés prophètes , il réussit à tromper la foule, à passer pour le Messie, ce qui signifie un envoyé , nn homme chargé d'une mission. Les rieurs mis de notre bord , il y aura beau Jeo à houspiller les bons apôtres , les douze faquins, surtout les écrivailleurs Marc, Jean, Luc , Matthieu ; h éplucher leur Évangile , et à loi donner des nasardes. En toute assurance , nous pourrions insinuer que le culte chrétien, comme tous les autres, est Pœuvre plus ou moins imparfaite des hommes , passionnés , menteurs , aveugles ; que s^il était de Dieu , naturellement il élèverait la dignité morale au-dessus des craintes superstitieuses de la confidence ; mais qu'en réalité , au Heu d'être fait à l'image de Dieu , l'homme a plutôt fait Dieu à sa propre ressemblance, le gratifiant des défauts et des vices dont il fourmille lui-môme. Quaud on anra répété toutes ces clioses , notre temps sera venu. Mais comme seul, parmi toutes les religions, le christianisme offre une suite impo> santé de récits et de faits, c'est cette succession continue qu'il faut rompre , c'est cette antiquité vénérable qjill importe de démolir. « VoLTAHiE, liible cj-pîiqiide , Esprit du jiulfiis me.
tITTEUATUBE PilILOSOPlIIQtJB. 67
rjDce envers les vaincus est une lâcheté. Il cite h faux ; il répond 3 DO raisonnement qu'ion lui oppose, à une erreur qu^on lui signale, par une argutie ou par une invective. Pinto, 5uif de Bordeam, se plaint des insultes continuelles qu'il lançait contre sa Dation : Voltaire convient qu'il a raison , et n'en poursuit pas moins le coun de ses injures.
Ce fut alors que l'abbé Guénée, successeur. de RoIHn,'bon KiiTaio, versé dans la connaissance des langues anciennes et modernes, et qui avait traduit de l'anglais plusieurs apologistes, entreprit de combattre ce génie moqueur à l'aide de l'érudition, sans négliger l'esprit et le goût*. Par égard pour ce siècle intolérant, il n*ose manifester ouvertement ses croyances; nais il développe fort bien la législation mosaïque , et met en ^enee les beautés poétiques des Livres saints. Kude jouteur, il » sert contre Voltaire de son arme habituelle, Tironie ; et avec une admirable flexibilité de ton et de formes , avec une modéra tion accablante , il lui signale des milliers d'erreurs et d'ignô* nnees inexcusables, son intolérance surtout , pire que celle d'an inquisiteur. Voltaire ne lui répondit que par des mo- ÇKuses trivialités : au milieu de ses escarmouches d'esprit, il se donna des airs de triomphe , sans se laver d'un seul reproche , ni réfuter un seul raisonnement *. Le siècle n'en continua pas noins de lire celui qui s^était fait son flatteur.
Cestquele siècle avait la manie de tout savoir sans avoir ri«n appris , et de parler des sciences, dont il savait à peine les ^'«Dents. On eut donc aussi recours aux sciences pour com- ^ttre les croyances. Descartes avait régné en France jus- 9«'«i jour où la gloire de Newton y fut proclamée par Mau- I*rtui8. Prétendant se poser entre les matérialistes et ceux qui Toient partout les causes finales , ^laupertuis soutient que la ^^m est capable de penser, mais pourtant que Dieu existe.
* Utim de t/uelques Juifs allemands , portugais et polonais, à *• de Voltaire.
' Voltaire écrivait à d^Alenibert : « Le secrétaire iuif... est malin ^<«iQe uo singe ; il vous mord de sang- froid , en feignant de vous em- •**««. „ ( 8 (iéceuibrc 1776. )
^m LITTBRàTUBB PHILOSOPHIQUE.
Le système de la nature le prouve , selon lui, dans son eosemblev landîsqu'ii ne le pourrait faire dans ses détails. Après avoirréfuté plnsieurs démonstrations de Texistence de Dieu, il prétend la iaire reposer sur la loi d'économie, en vertu de laquelle la nature emploie toujours , pour atteindre son but , la moindre quantité de force, ce qui exclut Tidée du hasard; supposition faieae, dont la conséquence n*est pas nécessaire.
Maupertuis, du reste, ébdt très-loin de la vivacité avec laquelle Voltaire exposa les nouvelles théories , en marchant sur ses traces; aussi est-ce à ce dernier que Ton attribua le mérîtA d'avoir fait connaître le premier le philosophe anglais. Riais tandis que Newton admirait le Créateur dans ses œuvres. Voltaire , homme de lutte, faisant arme de tout, partit de Fattraclion pour déclarer qu'un Dieu était superflu , ou pour le considérer comme identique avec le monde , et pour supposer la matière étemelle , capable de penser et de vouloir. Il fouilla de même dans les récits des missionnaires pour parler de la Chine et de l'Inde ; il voulut montrer dans la première le type d*une société bien ordonnée , et une chronologie qui démentit la Bible ; dans les poètes indiens , une morale plus pure que celle de Moïse et antérieure à sa loi, une série de siècles écoulés avant l'époque adamite : choses qu'il débitait avec d'autant plus de confiance qu'elles étaient moins généralement connues.
Buffon ne nie pas Dieu ; mais il place son trône dans des profondeurs infinies. Cette nature , « s}'Stème de lois établies par le Créateur pour l'existence des choses et pour la succession des êtres , » lui semblait se révéler assez par les deux phénomènes de la conservation et de la reproduction. Après avoir à peu près réduit les lois générales et nécessaires à ces deux-là, il laisse Dieu « exercer, du sein de son repos , les deux pouvoirs extrêmes de créer et de détruire , tandis que l'homme reste sous la main de la nature , dans laquelle consiste le bien et la convenance, à la condition que l'homme y concoure et s'y Coordonne, en réagissant contre l'excès des forces motrices. » On conçoit combien dut plaire un roman qui substituait au bras de Dieu le choc indiscret d'une planète, pour créer ce bel ordre du monde.
C 1 736- 1 793. } Bailly adopta la partie la plus faible de BuGfoD,
I4TTBAATUBB PHILOSOPHIQUE. G9
c'est-à-dire les hypothèses, le refroidissement progressif àe la tenre, la température élevée des pays septentrionaux; et pour rÎTalîser avee Voltaire, qui faisait dériver toute sagesse des brahmiiieg, il alla en chercher Torigine dans une Atlantide ,. où llMMDiiie se serait élevé de la conditloù de brute à Tétat d'être laisoBDable; pais, dispersé sur la terre lorsque cette île fut engioQtie, il aurait porté sur tous les points du globe quelques pvœlles des connaissances primitives.
( 1753-1820. ) Volney lança des blasphèmes lyriques du fond des ruines de TOrient, qu*il interrogea pour y chercher ce « juste êqoilifarede force et de sensibilité qui constitue la sagesse ; » et il leur demanda des témoignages d'une antiquité en opposition avee les traditions bibliques.
(1743-1809. ) Dupuis crut « qu'il ne suffit pas d'analyser les fables surées, mais qu'il faut examiner le culte en lui-même. Le ■ttl que les relîgioiis ont fait à la terre est infini ; une histoire phikMophique des cultes et des cérémonies religieuses , du pouvoir iaeerdotal smr les dififérentes sociétés , serait le tableau le plus épouvantable que Thomme pût avoir de ses malheurs et de son délire. > En conséquence, il fait un pèle- mêle de l'astronomie et de rénidition, pour rechercher l'origine des cultes dans les des astres, converties en légendes de héros. En conseil rAnden et le Nouveau Testament ne sont pour lui que fa légendes caleadaires, la religion qu'une imposture; et il eu eoBdvt que « l'homme, pour prendre son rang naturel , devrait K plaeer dans la classe des animaux , aux besoins desquels la sature pourvoit par des lois généreuses et invariables. » Laissez leallcr,et bientôt il condamnera Robespierre, parce qu'il « voulat un Être suprême et des autels ; parce que , dans ses derniers disoonn, il déclama contre la philosophie, et sentit le besoin àt se rattseber à une religion >. »
(17S7-1808. ) Le médecin Cabanis, tout occupé de lever les qui séparent la médecine delà philosophie, prétendit et eonfondre Tordre matériel et l'ordre spirituel , expliruBSgination et l'esprit sans Dieu, et, dans les Rapports du
* àkrégé de ForigiMe de tws les cultes^ c. 10.
70 LITTÉBATUBB PHILOSOPHIQUE.
physique et du moral , il montre que ie tempérament, les maladies, la nourriture, décident de la vertu, du génie, ou de leurs «contraires.
Bien d'autres cimentèrent cette alliance des lettres avee les sciences pour combattre la Divinité. Paris voulait des divertissements , de la variété , des sujets de conversation , et en même temps de la culture intellectuelle , mais à condition de Tacquérir à peu de frais. Les questions abstraites relatives à la nature de Thomme, aux mystères de la vie et du monde, réclament du temps, du sérieux, de la conscience. Les grands écrivains du siècle précédent, comme Pascal, Malebranche, Descartes, Huet, semblèrent des pédants tout hérissés de latin, qu'il fallait laisser au rebut comme les costumes de leur siècle. On voulait une philosophie commode qui expliquât tout , qui réunit tout , et qui n'exigeât aucun travail.
Condillac satisfit h ce besoin ; et en adoptant la doctrine de Locke , qu'il appauvrit , il réduisit toute la philosophie à la sensation. Se rappeler, imaginer, c'est sentir. Galilée vit que la terre tournait; Kepler vit l'harmonie des astres. La métaphysique , dont l'ambition est de découvrir la nature des êtres qui échappent à nos sens, est une folie ; toucher, voir, expérimenter, voilà en quoi consiste la philosophie. Condillac n'admet pas seulement que les connaissances s'acquièrent uniquement à l'aide des sens ; il rejette aussi cette faible paît que Locke avait faite h la spiritualité, en nommant l'attention. Locke avait supposé une table rase; Condillac ennoblit l'idée anglaise, et il ea fait une statue : on lui présente une rose , elle en sent l'odeur, elle l'aperçoit , puis elle se rappelle cette impression , la désire de nouveau, distingue cette impression, se plaint d'en être privée , et connaît la succession , le temps , le possible , l'impossible. Du parfum d'une rose , voilà que notre statue arrive aux théorèmes de Tastronomie.
Cétait là un joli petit roman pour faire comprendre la succession des idées à une infante d'Espagne ou à quelque femmelette , qui ne réfléchit pas que , pour sentir, cette statue devait avoir certaine chose que n'ont pas les statues ; qu'il l'appelle :hne ou esprit, il faudrait que notre philosophe nous l'expli-
LITTÉBATUBE PHILOSOPHIQUE. 71
fAi. Il est étrange que cette plaisanterie ait été prise au sérieux, et soit devenue le fondement de toute la métaphysique da siècle passé. Mais Condillac a pour lui toutes les apparences de la métliode ; et avec d'autant plus de clarté qu'il est moins profoDd, B réduit la science de la pensée à Tétat de connaisasce Tuigaire, en la dégageant de ce qu'elle avait d'élevé. Triste philosophie qui se croyait complète et dispensée d'études, et qm semblait grandir ses disciples alors qu'elle rabaissait la ioeDce! Tout le monde s'enorgueillit de pouvoir philosopher à si boQ marché ; et, la curiosité satisfaite, on contesta au génie et au tfaps la possibilité de Caire un pas de plus.
Voltaire avait le secret de tout rendre intelligible; tout sortit de ses mains façonné, embelli, et le monde en extase lui ùinit un mérite de ces métamorphoses. Mais lui se plaisait à Tire de ses prosélytes , de l'esprit de Montesquieu , de la géolo- (wdeUaupertuis, de la chimie de Lavoisier, et de l'emphase da Dorateurs littéraires. Il trouve Rousseau bien insolent d'avoir osé proclamer l'égalité des hommes, ce qui est, à ses yeux, (vqneU (TuH fou *. Ce n'est qu'à lui-même que son encens l'aéroK; et il va jusqu'à demander naïvement : Croyez-vous fse ie Ckrisi eût plus <€ esprit que moi?
Ccst ainsi qu'il distribuait la gloire et les injures. Dégoâté de Ws, dégoûté de Frédéric qu'il avait quitté après maints orages, Voluire se réfugia sur le lac de Genève, allant de Femey aux l^ikes, alternant ainsi entre la Suisse et la France. Il s'aperçut ^<|ii6 sa puissance pouvait se passer d'appui, et déclara une ^lorc sans merci aux rois comme aux prêtres , aux lois et aux ^^tv^aux préjugés funestes comme aux vérités nécessaires. ^•s correspondance avec d' Alembert, il attaque surtout la re- ^#11 comme une conjuration de soixantesiccles contre la liberté ttleboo sens, pouyant à peine être de quelque utilité pour la vile "■■Hitade. Ix^rsque sa force vint à décliner avec les années , la ^eet ses ennemis firent tous les frais de ses derniers ouvrages.
l^Qîière tout diampion vigoureux , vient une tourbe d'imi- ^^nn qui , ne pouvant le surpasser, l'exaj^orent.
* UttRb&u duc de Richelieu , du 15 février 1774 cl du 1 1 juin 1770.
72 LITTÉBATUBB PHILOSOPHIQUE.
Un baron allemand d*Holbach , établi à Paris, esprit médiocre , qui écrivait au hasard et déraisonnait de propos délibéré, donnait des soupers, chaque semaine, où Ton faisait une guerre ouverte à Dieu et aux autres pr^ugés. On y proposait les réformes sociales les plus hardies qui aient pu venir à Tesprît des révolutionnaires, dans aucun pays. D'Holbach est Tautenr du Système de la nature, quoique , selon Fusage introduit par Voltaire de mettre ses ouvrages sous des noms auppoBés. celui-ci eût été attribué à un certain Mirabaud , obscur traducteur du Tasse, qui s'écriait un jour, dit-on :*/e suis k bienfaiteur du genre humain, puisque je le délivre de iMeu. C'était en réalité l'œuvre collective des convives habituels de d'Holbach, qui, échauffés par les joyeux soupers de leur hôte, se proposèrent de ne rien laisser debout au ciel, sur la terre, ni dans le cœur humain : l'âme, le corps, Pamonr paternel, la gratitude , la conscience, furent pulvérisés , ruinés, honnis.
( i 704-1 77 1. ) Le marquis d'Argens , grand ami de Frédéric, qui lui donna la présidence de la section des belles-lettres dans l'Académie de Berlin, imita Voltaire et Montesquieu dans ses . Lettres chinoises. Juives et cabalistiques; puis, avec cette érudition facile qui séduisait ajors, il sapa les croyances dans la Philosophie du bon sens, ainsi que dans les Réflexions phiiosophiques sur Vincertitude des connaissances humaines, où il ne conserve qu'aux mathématiques un caractère positif, et où il se déchaîne contre les dogmatiques.
(1670-1733.) L'Anglais Mandevtlle, observateur sagaoe et triste, avait fait, avec de Tesprit, la satire de la société, en mettant en relief ces absurdités qui frappent tout homme de bon sens quand elles sont isolées des circonstances qui les environnent. Dans son ouvrage intitulé les ricés privés font la fortune pubii" que, il représente l'immoralité comme la cause déterminante de la prospérité d'une nation. La morale n'est, selon lui, qu'un artifice du législateur, et la société ne subsiste que par Tégoïsme, Tastuce, l'envie. Il fait ensuite le tableau d'une république d'abeilles, qui , d'heureuse qu'elle était, se trouve botileversée dès que Jupiter lui a accordé la vertu. En conséquence, la bienveillance n'est qu'imbécillité; c'^st une folie que d*ou*
LITTBBATURB PHILOSOPHIQUE. 73
?rir des écoles pour le peuple; toutes les institutioiis ont pour base une turpitude; le langage lui-même fut inventé pour tromper, et tous les hommes seraient vils s'ils osaient
(1715*1771.) Helvétius, qui vint après, appliqua dans son livre ifer£jprille sensualisme à La morale, eomnie Condillac Pavait ippiiqoé à la psychologie empirique. Si dans Tintelligence il n> a que sensation, il n'y a dans la volonté que plaisir et doukâr, pui^'elle ne peut s'exercer que sur les éléments fournis pv rinteliigeiice. 11 déduit de là, par une conséquence toute tofôque, la morale de Fiutérét comme la seule possible ; et, pour dédommager le lecteur de toutes les nobles consolations qu'il M rarit, il offre pour but à Tégolsme l'amour de l'humanité, «otiment sans énergie parce qu'il est général. Intelligence sans portée, il croit que l'esprit des gens qui l'entourent est celui de toUes les g^iérations et de tous les pays. Avec la prétention d'are original, il ne fait qu'imiter : exagérant la Rochefoucauld, eomoMDtaDt Mandeville, contreÊiisant Montesquieu « et estropiant Locke. Ce dernier avait déduit des sens toutes les connaisaneesbamaines; mais les animaux étant doués de sens comme les hommes, d'où naît la supériorité de l'homme? D*une meilleoR conforroation de la main, répond Helvétius, qui ne voit les «bues que d*un seul côté, et du plus mauvais. Il nie l'amitié tt théorie, tandis qu'il lui fait, dans la pratique, de généreux •Krifiees; son livre devient le code philosophique des mœurs da âède de L4>uis XV, mais il est en même temps ime accuialioB frivole et calomnieuse contre la nature humaine.
En étudiant tous ces ouvrages pleins de frivolité avec un ap- Ptttilde sdoioe, on est étonné de voûr leurs auteurs parler tous d^analyse et d^expérieuce , et risquer en même temps les hypo- Ics plus dénuées de fondement Ils abolirent les idées i,et y substituèrent la nature. Personne ne vit jamais TAtlaatide, personne n'attesta que le berceau de l'homme ait clé an nord : ce sont là pourtant les axiomes ou les expédients dm philosophes. Personne ne vit l'homme à l'état sauvage pur, païenne ne Ta vu sans idées, personne sans langage, personne >vee un seul sens, auquel les autres soient venus s'ajouter suc- »E ccirr AM. .» T. 1. * 7
74 LITTÉfiATUBE PHILOSOPHIQUE.
4'«ssi¥emeDt : c'est pourtant de ees/aifs que partent les systèmes qui ont fait le plus de bruit'.
Le langage était et sera toujouis le grand écueil: de la philosophie athée, qui sV évertue en vain. La I^Iettrie en attribue rinvention h quelque génie inconnu, sorti do sein de Thumanité brutale, comme il peut en surgir un parmi les singes et les chiens. Condillac e:ialte comme dignes des autels les inventeurs d'un si précieux mstrument. Pour Maupertuis^ il y voit le résultat d'un pacte social entre les hommes, qui, s^étant réimis dans cette ignorance primordiale, firent de telles prouesses d'analyse, que pas une académie moderne nesaviait y parvenir.
Ainsi la métaphystque se rédurt à la sensation , le eiitoe an déisme des païens incrédules, le langage à une algèbre, la poésie h un syllogisme, la morale au tempérament, la législation à un calcul de latitudes, lliistoire à une duperie, le style a une salve d^épîgrammes.
Mais pour en venir à une bataille rmigée, tl fiilîait vénair les forces éparpillées àes combattants, et les mener d'aeoord à Tattaque. Un libraire proposa de traduire le ëictionMire anglais de Chambers €et ouvrage donna naissanee h un travail nouveau, qui fut V Encyclopédie , application du système de Tassociation, où le nombre dut suppléer au talent. Diderot et d*Alembert se mirent à la tête de Fentreprise.
Diderot, né dans une humble condition , a%'ait été élevé par les jésuites : il commença, pour vivre, à écrire des preidoeti éphémères , préfoces , annonces , sermons , encycliques , dies, satires; il essaya tous les genres, en un mot. Pour mettre en réputation, il se déclara athée, et dirigea une attaque des plus hardies contre la religion , dans ses Pensées phiiosophiques (1746). Plein de feu, plein d'esprit, il est incapable d'une application soutenue ; tout fermente chez loi , rien n'y arrive a maturité. Critique large et ingénieux , quoiqu^il s^a-
^ « Les philosophes perdent un temps précieux à élever des systèn^es qui nous en imposent , jusqu^à ce que les prétendus faits qui leur vaicnt de base aient été démentis, u Raynal, Hist. phUos.yX. III.
LITTÉBATUBE PHILOSOPHIQUE. 7&
tandonne parfois à des élans lyriques et à l'emphase , il combattit legoèt faux et eonyentioDnel de son temps, en rappelant tes écrivains à la vérité du costume, à la réalité des sentiments, età Tobsenration de la nature. Mais il se fourvoya dans la pratique, et il ne montra dans ses drames larmoyants que Texagélation des passions. Il introdnisit dans ses romans, où il imita les Anglais , une familiarité expressive; il mêla le sentimental et Fobsoène, et à un tel degré, qu'il faut pour les lire avoir perdu toute pudeur.
11 comprit le grand mouvement qui s^opérait alors, non partiellenient, comme les autres l'entendaient, ou dans les lettres, ou dans les arts « ou dans la politique , ou dans la religion, mais ibns tontes choses- à la fois; et il se fit l'organe , le directeur de llnsorrection ^ilosophique. Il laissa son nom à la postérité, saas aucun ouvrage digne d'elle.
D'Alembert avait bien autrement de mérite, et il était modéré pv nature. Né d^un amour secret de la célèbre marquise de Tendn, abandonné par sa «ère qui voulut le reconnaître lorsqu'il/iit devenu Illustre^ il s'y refusa avec un juste dédain; et, toujours reconnaissant pour la pauvre vitrière qui l'avait nmassé sur le pavé de la rue, H resta près d'elle tant qu'elle vécut II eût pu, avec un savoir et un esprit si rares, prendre place parmi ses contemporains lesfius illustres, s'il ne se fût CBlélé de devenir aussi le dhef du parti philosophique.
Pour remédier aux incohérences et aux disparates de ce grand itMttl, on confia la difeetion de V Encyclopédie à d' Alembert et àDiderDt,qui refondaient les articles pour soumettre cette compilation à «ne pensée çhilosoptiifue : c'était de montrer à l'esprit humain ses conquêtes, et de compléter son émancipation par ^ sciences. Pour donner une méthode à V Encyclopédie , d'A- Icmbert rédigea le discours piéliminaire, qui est le meilleur mor- «niide cette oeuvre médiocre; et, pour enorgueillir l'homme pv rémwiération de ses conquêtes, il y tra<^ le tableau des «nnaiBances humaines, il en emprunta l'idée à Bacon ^ dont il reproduisit les défauts quant à la disposition et à la généal^e. S'il l'emporte sur lui en connaissances positives , et par ridée de montrer le progrès général dans les progrès partiels.
76 UTTÉRATUfiB PHILOSOPHIQUE.
il lui cède en imagination ^ ; il n'a pas non plos, au méoM degré, cette chaleur indispensable à la persuasion, qui ne laisse pas seulement raisonner et discuter, mais qui entraîne. A li suite de Locke, il établit que Tbomme ne tire ses connaissanoes que des sens; mais il détruit ce prlupipe en exceptant une loi morale intérieure > : souvent même ii insiste sur les vérités morales, qu'il ne croit pas moins certaines que les vérités géométriques. Après avoir considéré V Encyclopédie comme une exposition de Tordre et de l'enchaînement des connaissances, d'Alembert l'envisage ensuite comme u\k dictionnaire des principes généraux et des particularités les plus essentielles de chaque science et de chaque art. Il passe alors en revue les grandes conquêtes de ce demi -siècle; et jamais Ton n'avait vu un tableau philosophique d'une telle vigueur, et pourtant d'une intelligence si générale, noble sans déclamation, docte sans étalage de science. Il bronche toutefois dès le premier pas, en ne prenant son point de départ que de la renaissance des lettres ; et, après avoir décrit sous les plus sombres couleurs l'ignorance du moyoi âge : « Il fallut, dit-il, pour rendre la lumière au genre humain, une de ces révolutions qui donnent à la terre un aspect nouveau. L'empire grec est détruit ; sa ruine* fait refluer en Europe le peu de connaissances qui avaient survécu. L'invention de la
■ Bacon dira : a La chronologie et la géographie sont les deux yeux de riiistoîre ; « et d'Alembert : « La chronologie et la géograpliie sont les deux rejetons et les deux soutiens de riiistoire. » ** -
' « Rien n'est plus incontestable que l'existence de nos sensatiQDS. Ainsi , pour prouver qu'elles sont le principe de toutes nos conaaisiaDce» , il suffit de démontrer qu^elles peuvent Tétre : car, en bonne pITilosophie, toute déduction qui a pour base des faits oo des vérités reconnues , est préférable à celle qui n'est appuyée que sur des hypothèses même ingénieuses, » Lepremier axiome incontestable était réfuté par Hume : la vérité qui sert de conclusion porte en dle-roéme la condamnation de tous les philosophes de cette époque , et surtout de celui qui la proclame, et qui ajoute : « Pour former les notiona SptellectuelleB, nous n'avons besoin que de réfléchir sur nos sensations... La première cliose que nos sensations nous apprennent..., c'est notre existenoe. » Voilà deux hypothèses qui s'opposent à ce qu'il appelle « l'esprit philosophique ■> de son temps, « qui veut tout voir et ne rien supposer. »
LITTBBATUBB PHILOSOPHIQUE. 77
la proteetion de Médicis et de Fraoçois V raniment Jet esprits, et la lumière renatt de toutes parts. »
Diderot se réserva de revoir tous les articles, et de rédiger tout ee qui se rapportait aux arts et métiers ; il voulut faire à la technologie une part d'autant plus grande qu'on en faisait moins de cas. HaUle à saisir la capacité de ses collaborateurs , possédant des notions peu profondes, mais universelles, joignant à ropioiâtreté du travail la fisKsilité de style, bienveillant envers quiconque voulait le flatter, et ne dédaignant pas de concourir à des ouvrages de pacotille pourvu qu'ils vinssent en aide à la caose qu^il servait avec pa^on, Diderot était un eicellent chef d'ouniers subalternes, manoeuvre de la destruction. 11 possédait l'art d'analyser les moindres choses, un métier à bas ou une idée métaphysique, et de s'inspirer des livres, des ouvrages d'autnri; il en tirait des pages brillantes, il ne se faisait pas d'ailleurs scrupule de les altérer, et de faire professer l'hérésie à un Père de l'Église ' . Il rédigea jusqu'à neuf cent quatre-vingtdii articles sur toutes les matières. II n'avait donc le temps ni de lire ni de méditer. Quelque fait qui se présentât à lui,"!! inventait une théorie pour l'expliquer; il associait, surtout en po* titiqneeten morale, les réalités et les songes, le cynisme et la ■<^>le8Be, l'incrédulité et le mysticisme. Il se vantait d'avoir ■ VuniTers pour école, le genre humain pour pupille. »
La classification générale de V Encyclopédie tient de la scol^stique. Il y est £iit abstraction de l'homme, de ses idées et de ses besoins, jusque dans les dogmes d'une science qui ne >*>baste que par l'homme ; tout s'y rapporte à la nature, et on a y distingue les procédés technologiques que par la substance <Br laquelle ils s'exercent. Les manufactures y arrivent comme <B appendice de l'histoire naturelle ; on rencontre dans la métallurgie les monnaies, les batteurs d'or, les orfèvres, les dofcvs, etc. ; et à propos des pierres fines, les lapidaires et les jottifiers : toujours l'homme sous la matière. De cette façon on
' Ka dlant à rarticle FmAlles un paasage de BoBSuet, on trouve Partout lei mots nature et loU générales substitués à Dieu et à IH-ocidfiicc; de telle sorte que c«liiilà même qoll combattait parait appar- ^^ à la lecte pliilosopttique.