‹ Histoire de cent ans, de 1750 à 1850, (histoire, sciences, littérature, beaux-arts,)Chapitre 10 sur 61 · LITTÉBÀTUfiE · texte numérisé non relu

LITTÉBÀTUfiE

lieu de liberté, riiabitucrent à méditer sur les croyances et sur les théories alors à la mode. Il débuta par des essais d'nne poésie sobre , qui subordonne la phrase à la pensée , ne cherche les ornements que dans le sujet, et qui, nourrie surtout de pensées élevées et pures , se croit un enseignement, un apostolat. La simplicité originale de ses Hymnes fit quMls passèrent tout à fait inaperçus ■. Carmagnola et Adelchis furent en butte aux insultes de ces dénigreurs dont la bassesse s*aide de perfidie , et qui s'agitent dans tout pays où la liberté de la presse ne les livre pas à un juste mépris. Code sur la mort de Napoléon, inférieure à ses autres poésies lyriques, lui fit pardonner, même par ses concitoyens , une gloire que les Fiancés ( Prthmessi sposi ) vinrent accroître plus tard.

€ette ode est la seule où il ait traité un sujet moderne ; et il put se vanter d'avoir conservé son génie « vierge d'éloges serviles et de lâches outrages. » Bien loin de Monti en heureuse facilité, chaque strophe lui coûte un effort, et il n^est Jamais content de ce qu'il a fait; mais Monti a limé ses vers toute sa vie, et jamais Manzoni n'a retouché les siens après les avoir livrés à l'impression. L'un peint plus qu'il ne pense, l'autre pense plus qu'il ne peint. Chez l'un l'imagination domine, chez l'autre la réflexion, qui est la conscience de l'inspiration, si nécessaire dans la poésie lyrique ; l'un vous laisse étonné, l'autre satisfait. Monti se pose en maître de l'opinion , en conseiller des rois et des nations ; l'autre doute totyours de lui-ménie. Monti n'a pas un but spécial, mais il enseigne et pratique l'art : aussi ceux qui eurent le bonheur de se partager son manteau ont produit de belles choses; les disciples de Manzoni se sont attachés de préférence aux bonnes choses; aux uns l'idéal,

' Ils parurent en 1815, et Cristopboris écrivait en 1819, dans le Conciliateur du 4 juillet : « Nous ne savons pourquoi les hymnes sacrés de Manzoni ont fait si peu de bruit en Italie. Quelle récompense réserve-t-on donc désormais dans cette bienheureuse péninsule ao petit nombre d^esprits élevés qui, répugnant à la flatterie , au vice et à Pimitation servile , se vouent généreusement à Part harmonieux dé la parole par amour de la vérité, et par Tenvie de répandre de nobles conseils et des exemples de justice et de charité?

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aoxMtres le réel. Tous deux ont essayé du théâtre, et Monti sut se /aire applaudir avec des procédés aocieus; il n*eii a pas dédenéme pourrautre. Mauzoui soutint aussi des polémiques ; nais, an beu de cette critique agressive plus semblable à une aoaqoe de parti qu*à la discussion d*un système , il donna Texemple de celle qui procède d'un cœur droit, d'un jugement sâr et d*une bonne conscience; qui apprécie loyalement chei& ses adrersaires ce qui mérite Téloge , et admet à partager les ippbodtssements du public quiconque a bien mérité de la vérité. Il ne prit fait et cause ni iiour lui-même , ni pour un patnotisiiie étroit, mais une fois pour la morale catholique, une wtre pour les unités tragiques , en élevant le débat à une questioo morale.

Chez Manzoni la poésie historique n*est ni uue inspiration ni tiMallustoo, mais un examen consciencieux de toute chose. Noo content de prendre un nom et un fait pour le Jeter dans uoetragédie ou un roman, il ressuscite les temps, avec les seutiawotsdont ils ont vécu. Il apporte donc une pudeur poétique, uoe dignité perdue dans la littérature, considérée comme sacer- <ioce et comme mission (qu'on ne rie point de ce mot, qui, trop prodigué, est devenu du jargon) ; et il ramène la poésie italienne vers son origine, au temps où Dante la mettait au service de la ÔTiUsalion, et des sentiments qu'il regardait comme les meilleurs.

Le roman de Manzoni procède deWalter Scott; mais l'auteur anglais en a fiilt cinquante, l'auteur italien n'en a fait qu'un. Chez ruD toutes les couleurs sont extérieures , chez l'autre cest la vie intime ; celui-ci s'applique à peindre et à amuser, ^î-là à faire penser et sentir. Manzoni lui-même crut son hvre destiné à vivre; car il le retoucha , lorsque l'Italie l'eut accflâlU. 11 y fut amené par ses idées sur la langue, opposées néon sons œ rapport à celles de Monti ; car il veut qu'en Italie, comme ailleurs, on coupe court aux querelles des pédants, en adoptant généralement le dialecte qui , de l'aveu de Uns, est le meilleur, et qui, étant vivant, est complet, indéfectible, et peut suivre les progrès des idées. Manz(mi a puni sa patrie par sou silence, dans la maturité ■ST. 9Ê. ceirr aks. «> t. m. ^^ ^

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de rage et du jugement. Mais la cause était gagnée, le nombre de ses adhérents s'accrut sous la contradiction officielle ; ils se tbrtiCèrent dans la lutte, en exprimant les besoins et les espérances de la génération naissante.

tfous ne parlons que des meilleurs; c^ la tourbe se fourvoya derrière ses deux chefis. Les uns continuèrent à appeler classiques les idées vagues, les expressions exagérées, les enjolivements du genre verbeux et stérile qui a empêché jusqu*ici les Italiens d'avoir une prose nationale. Us s'obstinèrent aux beautés stéréotypées de ce vieux procédé où il entre un peu d'imagination et beaucoup de forme; ils s'en tinrent à un style lâche, prodigue d'épithètes triviales et de marqueteries classiques, dénué de physionomie comme les femmes qui se fardent. Mais qu'ils restè- ' rejit loin de la majesté et de la délicatesse de Monti ! Les autres substituèrent à la mythologie des personniflcations parasites , l'hypocondrie à la douleur, des conceptions fantastiques à la méditation *, des passions de tête à l'étude du cœur. Ils firent de la tragédie un ramassis désordonné de scènes qui respiraient le paganisme antique au milieu d'événements modernes ; ils firent des idylles qui sentent le jardin, et non les champs. Au lieu de chercher le roman de la pensée , du sentiment , de la morale, ils n'enfantèrent qu'un péle-méle où des dialogues sans fin, des détails qui distraient l'attention, remplacent la narration qui marche au but ; parfois même ils l'embellirent des rugissements lyriques de Jacopo Ortis. Puis ils se crurent novateurs , parce qu'ils substituaient, aux Phyllis et aux nymphes , des anges , des sylpliides, des clairs de lune. On n'y rencontre guère cette inspiration fraîche et naïve de la nature, qui est le premier charme de la poésie et le reflet des choses elles-

* Sentimentaliste avant Tépoque romantiqiie, Hippolyte Pinderoonte se distingoa parmi ses oontemporains par sa verve mélancolique et fracieute. Ame pure et gémissante , mais dénuée d^action , palpitante cependant pour la liberté, il se plut à représenter dans Arminitu le noble caractère d^un défenseur de Tindépendance nationale , et il reprodia à Foscolo , qui , « tout en s^efTorçant de suivre la pensée moderne, sVbslina dans les Tonnes grecques ( Mazziivi ), » de oe pas savoir tirtr A'édnccltps poétiques d'objets moins éloignés que Troie.

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;, el non odoi d'un autre temps. Bien peu s'aperçurent qat feseoee de la vérité en littérature se rencontre, non pas dans Jet objets isolés, mais dans le rapport des objets entre eux.

Les eouieurs sobres qui retracent la société Yéritable , et non une sodélé fictive; ce soufQe de religion paisible, ce respect pour la volonté de Dieu , cet amour de la règle qui rend la vie ÊKÎie et douce, ne pouvaient convenir à beaucoup , qui avec Foscok» encensent la fatalité, qui se passionnent, avec Alfieri , pour le tjnraonieide à la romaine, incapable de changer les instimtÎQos et d^assurer une liberté; qui aiment Tenthousiasme a la bçMk des rhéteurs, l'exagération dans le bien et le mal, cette philosophie désolante qui nous avilit sous prétexte de nous SBaljser, et qui exprime les convulsions d'une société expirante, pistât que les palpitations d'une société qui renatt.

Lltalte, qui a eu son Chénier, a maintenant son Béranger ; et la colère est leur muse : coeurs généreux , même lorsqu'ils sont mal iasinrés. Hais un livre qui respire une tranquille résignation à on martyre atroce, et où respire cette sérénité pure que ne trouble ni la persécution ni l'ingratitude, servit mieux la cause des peuples que les emportements lyriques et les lieux coDflMiiis d'un patriotisme arrogant et hargneux. C'est pour eeia que l'Italie le vilipenda, tandis que l'Europe l'admirait. Mais revenons à la Firance.

Laauotiiie , l'une des gloires de la nouvelle école, a le srati- BMBt de la solitude, et aperçoit sous les formes visibles un idéal iafini. Le monde se laissa bercer à l'harmonie mélancolique de ses MédUaikmê , à ce mystère , à cette élévation brillante , âdie. Puis on le trouva monotone avant même qu'il tombât dans rindîvidttaljsme, dans l'amour vaporeux et stérile, dans le culte d'une Divinité vague et identifiée avec la nature; puis une démagogie qui ne procède que de l'enivrement de et de ses triomphes passagers.

Brisant les entraves imposées à la langue, que l'esprit d'àaalyse, par amotnr de la clarté, avait privée de pittoresque et d'oMfgîe, Victor Hugo risqua le mot propre, l'élision, l'en- Maeement, la cadence suspendue, le vers brisé, les rimes li* becs; et souvent il atteignit à une force inconnue dans ce genre

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de poésie , très-varié d*aspect, et parfois d'une grande puissance lyrique. Supérieur dans le coloris, saisissant admirablement la vie individuelle de chaque objet, il sait représenter sous des images sensibles la pensée la plus abstraite. Lui aussi se gâta en avançant : il prit l'antithèse pour le caractère, voulut peindre pour peindre, supprima les gradations pour n'admettre que les extrêmes, abusa de Taliégorie, personniGa les passions, matérialisa ridée , et poussa la fantaisie jusqu'au délire.

Dans la nature physique et dans la nature morale, le laid est à côté du beau , comme l'ombre à côté de la lumière ; et celui qui ne présentera l'œuvre de Dieu que du côté brillant ne la montrera pas entière. Mais l'imitation de la nature est d'autant plus admirable qu'elle choisit mieux le beau , et qu'elle ne se sert du laid que pour lui donner du relief. Les romantiques français, au contraire, pnrentlelaid pour but; et, de même que Byron mettait une vertu dans les âmes les plus perverses, de même Hugo s'attacha à retracer une qualité noble sous les formes les plus repoussantes ou dans la condition la plus abjecte.

Par opposition à la régularité du grand siècle , l'art dramatique se précipita dans l'étrange , mais il n'anriva pas pour cela à l'originalité : il ne fit. que clianger de modèle. Alfred de Vigny, âme naïve, nourrie de ces belles études qui éternisent leâonvrajges, offrit Shakspeare dans sa rude majesté, non plus iKHitilé iet civilisé; puis dans ses drames, comme dans ses poëroes et dans ses TùtnansiElloa, SteUo, etc. ), il pénètre dans tontes les nuances de la sensibilité, et parle surtout aux âmes élevées; mais il répand aussi par trop dans ses ouvrages ce découragement qui ne se pardonne qu'après des efforts vigoureux et continus. Dumas, au contraire, exploita les fortes passions; il les étudia à toutes les époques qu'il décrivait, et cela avec cette action qui est le ressort du drame, avec cette pratiqtie de la scène qui sufBt pour obtenir des applaudissements, qui maîtrise l'auditoire, mais ne l'ennoblit pas. Hugo, qui s'était proposé d'être original, chercha dans les procédés cette puissance qui ne peut venir que de l'inspiration. Son attention se porta plus sur les choses extérieures que dans les replis intimes du

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DOMfe qoU peignait. Lyrique, même dans le drame, il cherdn ses effets dans la pompe du spectacle ; il amena des situations terribles sans s*înqaiéter si elles étaient vraisemblables, irrÎTant au point où la passion n^est plus du sentiment, mais de rinstinetfOÙ elle a la violence, la brutalité de Tinstinct. Son Hentani fut considéré comme un prélude heureux ; mais il ne lai donna point de pendant , et il transmit à son école une manie de contrastes extravagants, d*anecdotes et de particularites exceptionnelles , qu'ils prirent pour carsctëristlques , de dcMriptions, d^énumérations prolixes, là où un mot suffisait an classiques. Cette école poussa le naturel jusqu'au trivial , toarmentant le style, afin de lui faire reproduire les angoisses physiques et morales. Comme le bizarre est moins varié que le Batorel, on arriva bientôt à l'ennui par la route qu'on avait prise pour l'éviter. Hugo , qui a pourtant défini la poésie « ce t|Q'il y a de plus intime dans chaque chose , » édifia son prin* dpal ouvrage sur le mol fatalité; et ce mot, il Tinscrivit sur le temple d'où rayonne l'espérance qui console la terre.

La comédie est descendue à la farce, même chez les plus reoomaiés. Il est rare d'en voir une qui soit faite sans collaboratrar, et qui se soutienne par le développement dramatique, par <les caractères constants, par un dialogue vrai , une leçon vive. Scribe est tout extérieur, accidents mesquins, mésintelligences , équiroqucs, petites causes qui amènent de grands événements; parfois il a touché le vrai, jamais l'idéal, jamais le fond du ctEur: c'est par là qu'il platt. Quelques pièces des petits théâtres de Paris nous ont plus touchés que toutes ces figures de lanterne magique , parce qu'elles tendaient à ce but élevé sans lequel la littérature n'est qu'un bruit de tambour. Mais elles n'étaient pas r<^vrage d'auteurs en renom. Le théâtre exagère les défauts, et il en résulte que l'on flatte l'homme vicieux en préten- ^t le corriger, qu'on stimule par des excitants ses sens blasés , O'J qu'on étourdit la pensée qui l'assiège par le prestige du diant et de la danse.

Si les titres des ouvrages nouveaux parviennent à la pos- Mé, elle s'émerveillera que notre siècle ait pu revendiquer 1& Itialiflcalion de sérieux cl de positif. Les romans , devenus U

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Jaetam géoérale, ont agité toutes lias questions poUtiqnos et sociales. Mais au besoin du nouveau ou a répondu par le paradoxe « les moyens forcés « Tétrange, à ce point que tels de ces livres sont devenus de véritables délits contre la morale et rhumanité. Déjà Rousseau avait proclamé la nécessité et la sainteté de la passion, et la fatalité des circonstances; il avait produit le dégoût de la vie réelle, et Tabandon des devoirs qu*elle impose; il avait appelé Tintérêt sur Thomme vicieux, au détriment d<» l'homme de bien. Il fit école. Les romans de Victor Hugo sont Tapplication de sa théorie du laid. Dans Notre- Dame de Paris, peinture puissante, il ensevelit les hommes sous Farchitecture , les âmes sous les sens, dont il expose la physiologie; il se plonge dans une recherche inouïe de souffrances , sans s'élever jamais vers cet ordre de choses qui leur imprime le caractère de Texpiation et de la réparation^ Dans ie Dernier jour dun Condamné et dans Claude le Gueux, îl se plaît à fouiller les d^rdres sociaux , qui punissent Thomiue pour des méfaits dont il impute le tort à la société elle-mêoic. Balzac, par un regard pénétrant, par une description abondante et variée, par l'art de s'approprier les idées, sut plaire même aux esprits graves {Louis Lambert, Eugénie Grandet)^ avant qu'il se fût abandonné à la sensualité, à laquelle il mêle je ne sais quelle spiritualité^ qui produisent un ensemble étrange et bâtard.

Une femme qui, pour la hardiesse de la pensée et l'éclat du style, a peu d'égaux parmi les hommes, s'est servie du roman pour démontrer des théories et appuyer des systèmes. Toutes ses créations ne sont pas à mettre au rang des premières, écrites sous l'inspiration d'un cœur déchiré et encore saignant; mais on pourra aussi lui demander un compte sévère de cette persistance à saper les bases de la société, à montrer le néant de la vertu, des croyances, de la volupté même; à précipiter les hommes dans le torrent des passious , dans l'immensité des désirs , au lieu de les aguerrir contre les penchaitts égoïstes et inhumains.

Lorsque le roman fit invasion dans les journaux, on cessa d*y chercher l'art et les situations raisonnables; on ne lui de-

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manda plus que ce qui pouvait exciter la curiosité du luoinent et les passions inférieures. S'adressant aux sens et non à ia peom, il étala les prouesses de Tadultère et de la prostitution , ibérDîsmedu suicide, et répandit hypocritement l'immoralité sons rétiquette d'un apostolat humanitaire. Aussi le roman fraaçaifi, qui plaisante avec la mort, qui se roule dans la fange sociale, et dans cette abjection de sentiments et de langage iodi^eosablest dit-on, pour fixer TattenliDn d*un monde affairé, ft «t-îl attiré de graves accusations. On lui reproche ce mécontnimeat de leur position sociale qui s*est emparé des femmes, ce déseochantement précoce des illusions généreuses chez la jeoaesse; chez tous, le scepticisme satirique, la tendance à contempler la société avec une compassion pleine de mépris, comme si on la voyait dans un de ces miroirs rugueux et tacbés de rouille , qui ne renvoient que des monstres et des phykioBoinies repoussantes. Or, une grande partie du monde civilisé, et ritalie notamment, se rassasie à ce bourbier; elle se repatt de livres dont nous souhaitons que les auteurs aient ao motos à se repentir un jour, quand le monde les aura oubliés.

L*hi5toire de la littérature ne saurait plus être le catalogue des écrivains de chaque pays, rangés par catégories arbHraùres, avec la date et le titre précis des ouvrages et des éditions ; il tet qu'elle soit la révélation des idées et des passions. C'est aiosi que Font conçue les Allemands , qui , adonnés à l'étude des classiques, à la philologie, et naturellement peu passionnés, ne se laissent pas égarer par Taffection ou par la haine, et penrent être nantis dans leurs jugements, sans que des feuilles memnaireB calomnient ou dénoncent leur libre langage. SisnMmdi jugea du même point de vue que madame de Staël les littératures du midi ; mais, trop imbu des idées de son époque, il ne comprit pas une infinité de choses, surtout ce qui est oripaal et spontané. Hallam trouva sous sa main, pour tracer le tableau de la littérature européenne depuis la Renaissance, une foole de travaux entrepris dans son pays et en Allemagne; aissi est-il, à leur exemple, tantôt trop succinct, tantôt trop -^ 'abondant, dépourvu de jugements originaux et de points ûh

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vue étendus. Scbœll donna en compilateur une Histoire de ia littérature grecque et romaine , en s'attachant , comme Haï- ' lam, à des subdivisions de matière auxquelles le sujet se prête * mal.

En France , la critique élargit ses vues durant les instants de calme dont la littérature put jouir sous la Restauration, avant de se trouver tout à fait absorbée dans la politique. Villeniain , homme de goût et de style, ne se renferma pas dans la poétique d*HoraceetdeBoiieau. Plus clair, plus judicieux qu*aninié, trop conciliant peut-être, il évite les décisions hardies; mais il sait , dans ses leçons, stimuler son auditoire en lui montrant « le talent et le génie appliqués aux intérêts civils de la société. » Tout en révérant V Encyclopédie, il ose trouver des beautés dans les Pères de T Église. Mais lorsqu'il dit que « Tailusion contemporaine enlève en durée aux ouvrages ce qu'elle leur assure en Togue , » c'est la condamnation de ses compatriotes , et c^est en partie la sienne. L'improvisation , c'est là le vice fondamental des travaux modernes. On dirait que les Français ont perdu la faculté de méditer un ouvrage en silence , de faire difBcilement des pages faciles '. Ils ont oublié que la tâche n'est faite qu*à

' Le cadre d^une histoire générale ne peut guère permettre de s'étendre beaucoup sur ^histoire littéraire, et l'on conçoit que M. Cantu , tenu à Tétroit dans les limites de son plan , ne puisse indiquer que les caractères généraux de chaque école, rinfluence des maîtres, et le mouvement littéraire propre à chaque pays. Mais, tout en tenant compie de ces nécessités, le lecteur pourra se demander avec raison pourquoi rhistorien est si bref à Tendroit des Français, quand TAllemagne» par exemple, proportions gardées, prend une si large part dans son traTall? M. Cantu ne se borne pas à parler des maîtres, quand il s'agit des Allemands; il se platt à citer une foule dliistoriens , de commentateurs, de poètes, dont quelques*uns sont à peine connus de rAllemagne, et sont encore moins familiers sans doute à Tltalie. Serait-ce le plai&ir de révéler ces gloires étrangère^ à son pays , qui expliquerait l'intérêt dont ils sont ici TobjetP Dans ce cas, Déranger, Lemercier, C. Delàvigne, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, etc., dont M. Cantu ne parle même pas , ne feraient donc que porter ici la peine de leor renommée.

La même comparaison pourrait s'appliquer aux critiques et aux historiens; et Ton s'étonnera nirtout du laconisme et du sans-façon irres-

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moitié, quand on a terminé le livre. A rexeepticn de deux histoires et de quelques romans , nous ne voyons que des leçons recueillies à Faide de ta sténographie , des articles de journaux ou des lettres, formes qui dispensent de donner de^'ampleur nx dioses, de ta perfection au style; car on ne peut demander os qualités à des travaux corrigés h peine sur les épreuves, et qui excluent en conséquence toute idée de méditation. Cest ainsi que sont nés les ouvrages de Guizot , Cousin , Lherminier, même ceux de Thierry >. Indépendamment de la médiocrité des ouvrages, il en est résulté l'habitude de s'en tenir à Timpres» sion du moment, de rechercher le bruit, de caresser les petites passions do jour. Aussi faut-il, pour le petit nombre d'ouvrages qui survivent , se reporter à la date où ils furent composés. La oîtique qui exige une recherche scrupuleuse dans Texercioe de h pensée, la patience, la sagacité, le sentiment qui discerne le fond de ta forme, et y saisit Tunité de Tesprit sous la variété de ses manifestations , a péri en présence de la critique des journaux, qui, trop souvent adulatrice, toujours myope, n*en

pectiMux avec lesquels M. Caotii parle de M. Guixot, de M. Aug. Tbier* ry, de M. Tbiers aortout. On ne peut pas s'expliqaer davantage, de la fui d'un historien , un sileoce complet sur VBUtoire des Français de SMondî, sur les ouvrages de MM. Oannou, Micbelet, Amédée Thierry, Beari Martin, Saînt-Priest, Bazin, etc. S*il est un genre de travaux dans ksqeqls la France ait une supériorité très-a vouée, c'est dans les transa dliistoire assurément. Le labeur patient , investigateur, immense des Allemands , est confus , et pèche presque toujours do cMé de l^irt et de rordonnaoce. L'école ft-ançalse oontamporaine, quoi qiren dise N. Canta, s'est dgnalée aussi par la solidité des recherches, par la fécoadilé des vues, el elle y Joint (ce qui est plus rare) la clarté, la métbode, et la oonsécretion de Part (Aa. RéRâi.)

' On pourrait répondre encore que la plus grande partie des œuvres 4e ces teîvains ont été composées en deliors de leurs leçons, et alors qalls avaieot cessé de professer. Quant aux défauts que M. Cantu re* proche anx travaux de leurs chaires, est-il nécessaire de faire resssortir que, sous rimprovisation de la forme, on trou?e le fruit d'Immenses recherches et de longues méditations? Pent-on sérieusement prétendre que raistoire de la civilisation en France, de M. Guteot, est an livre SBprovisé? (Aa. R.)

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triomphe pas moins, parce qu'on Ut les journaux et qu*on ne lit pat les livres.

Le siècle de Byrou et de Walter Scott fut pour T Angleterre nn siècle d*or, rival de celui d'Elisabeth, et plus original que celui de la reine Anne; mais c'est la vie domestique qui défraye la littérature, au lieu du but élevé qu'elle ambitionnait auparavant. Au milieu des innombrables imitateurs de Walter Scott, Bulwer seul se distingue par des idées larges, et tend à un but sérieux ; il sait beaucoup, mais il en résulte qu'il s'égare en digressioas inopportunes. Il apporta tous ses efforts à procurer à la condition de l'homme de lettres cette dignité sociale qui lui manque trop souvent. Lewis, marchant sur les traces d'Anne Raddiffe, prodigua la terreur dans le Moine ^ en y mêlant les couleurs fausses et les tableaux voluptueux. William Godwin se complatt aussi dans la terreur ; mais G*est du coBur, et nou des moyens extérieurs, qu'il la tire. En peignant, dans son Caleb fyUHawu, des situations efiCrayautes , des âmes désolées, des passions furieuses et misanthropiques, il attaque le système social , comme Byron le fit après lui. Distingué aussi comme politique, il a écrit sur la république d'Angleterre.

D'autres écrivains, et particulièrement des femmes (mesdames Edgeworth , d'Ablay , etc. ) , imitèrent Richardson dans l'analyse des afTections. Lady Morgan, pleine d'esprit et de hardiesse, provoqua par ses attaques les injures que beaucoup de critiques lui adressèrent, surtout en Italie, où elle vécut en rapport avec les libéraux , qu'elle traite d'un air de protection singulière. Les Anglais excelleraient dans les relations de voyages, partie si riche de leur littérature et appropriée à leur vie errante, s'ils ne portaient partout leurs goûts, leurs habitudes, leur langue nationale, réprouvant tout ce qui n'est pas eux, et, par suite, voyant peu ou mal. Us ontmieux réussi dans les romans de moeurs et de scènes domestiques. Charles Dickens, dont la réputation va grandissant , est rempli de ce sérieux bouffon {humour) particulier aux auteurs d'essais, et il a une manière tout a lui de tirer des leçons morales de ses peintures de la vie populaire. D'Israëli , plein d'une verve puissante, prend pour but de ses traits, dans le roman politique, l'aristocratie

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et tyramiiqae. Il oppose à une société « dont les re- JatioDS, fondées sur régoisme, la cruauté , la fraude , conduisent à Jlnunoralité , à la misâre , au crime , » les maux que souffre te peuple anglais , ■ autr^ois brave , heureux, religieux, meîi- J«r que tout autre, et aujourd'hui vicieux, avili , exténué , virant sans bonheur et mourant sans espérance. »

Tonte la littérature anglaise chemina sous ies deux bannières politiques des conservateurs et des libéraux. De même que chaque parti avait son université dans Londres; les whigs «yanl créé , en 1802 , la Kevue d'Edimbourg, dirigée par ce Jeffr«f que Walter Scott et Byron proclamaient le premîcr critique do fiécle, les tory» y opposèrent la Reoue trimestrielle. Les jugements se ressentent nécessairement de la politique; mais, en général , ils sont sérieux et profonds : ne se contentant pas de rhnmble tâche de prononcer sur le mérite d'un livre, ces «ritiques prétendent juger les principes sur lesquels il s'appuie. Dans un pays où Timportance du talent est d grande, les partis cherdient à se le conquérir, et de là vient que. Ton voit pvaltre dans les Reoue$ des travaux étudiés, et émanés des neilleures plumes, sur la jurisprudence , sur les arts , sur le ^Ki^'cniement; et Ton peut dire que les discussions du parlement se sont introduites ainsi dans la littérature. Robert Wilson, praittaur énergique , défendit le torysme avec une grande farilité, un sentiment profond, et beaucoup d'éclat. Macaulay se fit une léputation par les essais qu'il publia dans la Hevue d'É- ^Mi6ow7, et acquit un >1^ <^aos le parlement. Plusieurs pro- Idèmcs historiques ont été discutés dans les Revues, d'où il s'est Rpandu beaucoup de connaissances et de bon sens dans les dâiKS nooyennes ; les auteurs , surveillés de près par la critique , se sont tenus sur leurs gardes , et ne se sont pas endormis nr leurs lauriers.

Le tbéfttre n'a pas été heureux en Angleterre : Byron n'écrivait pas ses drames pour la foule assemblée. Les Compositions sur lespassioMi, de George Baillie , valent mieux.

Le dictionnaire des dix mille auteurs anglais vivants, vers 18S0, comprend dix-neuf cent quatre-vingt-sept poètes. Les critiques i«s distinguent en écoles irlandaise , écossaise et anglaise. La

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première est vive, véhémente, parfois étrange, comme dans lady Morgan ; la seconde est philosophique , s'occupe d^analyse , d'histoire , de sentiments naturels et profonds ; parfois elle m montre minutieuse et pédantesque. Dans la dernière dominent le bon sens pratique , une rude simplicité, l'énergie, la discussionlarge et indépendante.

Beattie, philosophe et poète écossais, eut Byron lui-même pour imitateur, ce Byron dont on a fait à tort un révolutionnaire littéraire , hostile au passé, tandis qn'il défendait, au contraire. Pope et Addison contre Coleridge , et frappait sur les novateurs qui voulaient émanciper la poésie nationale. Coleridge , peu dramatique , acquit une réputation supérieure à son mérite, par une imagination brillante , plutôt que par des créations complètes George Crabbe, satirique violent, poète de la réalité, de la vie obscure et positive , àiumère les misères du paysan , chez lequel il ne voit qu'angoisses et désespoir. Rien de plus riant, au contraire, que les Plaisirs de la mémoire et ia f^ie humaine, par Rogers. Le ministre Canning connut les finesses de la satire. Campbell, auteur d'hymnes et de chants militaires, possède un rhythme savant, ainsi que l'harmonie qui doit régner entre la pensée et l'expression. Wordsworth, représentant d^une poésie que. les deux siècles précédents avaient oubliée, montre la sympathie des êtres et de la nature inanimée : poète de la nature , épris de tout ce qui porte à l'honneur, à la morale , à la religion , il aborde les sujets vulgaires avec dignité, et emploie un langage aussi magnifique que les spectacles qu'il contemple.

I Ce panthéiste Shelley , au souflle satanique , nie et blasphème

I la Providence.

1 Southey , bercé par la poésie rêveuse des laclUsles, put jouir,

très-jeune , du succès de sa Jeanne d'Arc. Lorsqu'il eut vu la Révolution française aboutir au despotisme , lui qui avait excité les peuples à la révolte, il maudit le progrès et la civilisation, et

! devint poète lauréat. Uni , facile , clair, souvent original , il se

« vit maltraité dans les Revues, à raison de la faveur qu'il ob-

tenait à la cour.

Thomas Moore, le petit ami de Bloom, importa dans la Grande-Bretagne lès contes de TOrient, compositions ba-

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tarin. Dans aes CSianls nationaiix d'Irlande, il appliqua des parafes patriotiques aux vieax airs de ses montagnes, il a écrit étâ satires très-mordantes; mais, avec tant de ^Milité et d*édat, ii ittriot rarement la véritable poésie.

Elle se£ût mieux sentir ehez le cordonnier Bloomlield, qui, abandonné de ses protecteurs, mourut de chagrin; comme aosi ehez Allan Cuningham, pauvre enfant de TÉcosse, qui dennt on lyrique distingué et un critique plein d*élégance. Waher Savage Landor est l'un des écrivains les plus exquis de la langue anglaise de nos jours.

Mais le champ de la littérature la pins vraie et la plus actuelle, r*est le parlement, où Tesprit se nourrit de science politique, «t se complaît aux réminiscences de l'antiquité.

La littérature des Américains du Nord est la fîlle de la litlélatare anglaise; mais, occupés à conquérir leur indépendance €tà forganiser politiquement, tâche plus difficile, poussés par m mouvement nutériel incessant, inexprimable, ils ont été, àm leurs écrits, plus positifii même que les Anglais : encore fi*0Dt4ls écrit qne dans les journaux, jusqu'au moment où se soDt réfélés de nos jours des auteurs dignes de renom, s'insptfant toutefois de TEurope , sans traits originaux dans un pays empreint de tant d'originalités. Cooper est le peintre de la vie inaritinie , et des relations de la vie sauvage avec le monde miliaé. Lui et Washington Irving nous ont fait connaître les oiQnis natives de TAmérique. Longfellow s'est placé parmi les uUears poètes; Brownson, qui rédige la Revue de Boston, parmi les meilleurs prosateurs. Les historiens Irving, Prescott, Bankroft, sont des fruits précoces, mais excellents. Channing, ^ la communion évangélique, appliquant à la société une moi^e sympathique et large , en agita , du haut de la chaire , les ^nestioosritales, et surtout l'amélioration des classes ouvrières, >îec une chaleur et une pompe inaccoutumées dans cette langue, mais qui ne conviennent pas mal à qui traite des intérêts <ie rbunoanité. Lectures on the élévation of the labouring portkm of the eommunUy, Charles Sealsfield, qui a surtout (^t csi allemand, a peint la démocratie américaine avec beau-* <^vp d'originalité.

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A la télé de la litténtore allemande s'élèvent encore Schiller et Goethe, Tbomme da cœur et l*homine de Tesprit. I^e premier est toujonrB inspiré ; le second, toujours mattre de sa verre et de son style, dispose tout avec une logique sévère, là même où il n*apparatt que du désordre , et contemple, avec une irome sans amertume, Famour, la patrie, tous les intérêts qui s'agitent à ses pieds.

Goethe était si varié, si universel, qu*il serait impossible de dire quel était son genre > . Mais les Allemands aiment de pié-

■ Goethe disait, dans 868 dernières années : « La républk|iiei va anjourd*hui ahsolumoit oomme Tempire romain au temps de aa décadence, quand chacun voulait gouverner, et quVn ne savait plot à quel chef obéir. Les grands hommes vivent dans TexU , et le premier rostre qui se fait chef de parti, poar peu qu'il ait d*infloeiioe sur Pâmée, se proclaoïe empereur. Wleland et Schiller sont détrônés : combien de temps conaerverai-Je ma vieille pourpre impériale f Novalis n'était pas encore empereur, mais il s*en fallait peu ; c'eat dommage quUl soit mort jeune! Tieck, lui aussi , fut empereur, mais bioi |)eu de jours. Il fut accusé de douceur et de clémence; le gouTomement veut aujourd'hui une main robuste , une espèce de grandeur barbare. Les deux Schlegel ont régné en despotes. C'étaient , diaque matin, des proscriptions ou des exécutions nouvelles; choses qui phiMent beaucoup au peuple dans tous les temps. Dernièrement , un jeune débutant appelait Frédéric Schlegel un Hercule allemand qui nettoie le pays avec sa massue. Aussitôt le magnanime empereur lui expédie des lettres de noblesse, avec le titre de héros de la Uttérature allemande, et lui afiÎBCte pour dotaUon les gazettes, qui s'easoufBant en laveur de ses amis et partisans , tandis qu^elles ont soin de ne pas dire un root des autres. Expédient admirable, très-opportun avec œ digne public, qui ne lit jamais un livre tant que les gaiettm n*en ont (Kis parlé!...

« 11 est mort récemment à léna un jeune poète , trop tôt en vérité; car, pour peu qn^il eût continué , il se serait fait un nom. Ses amis assu reot, dans les journaux, que ses sonnets Iront à la postérité. Eh! mon Dieu, il flint antre chose que des sonnets et des almanacbs pour devenir un grand homme. Dans ma jeunesse, J'ai entendu dire à des hommes graves que tout un siècle a beaucoup de mal pour produire un poète, un peintre de génie. Mais nos petits jeunes gens y ont

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