CONFERENCE DE LON DRES. — RÉACTIONS
Tous ces peuples soulevés avaient leurs regards tournés sur France, comme sur une libératrice. C'était de ce côté qu'un detnisiècle avant, était venue cette grande secousse qui avait <^u moins brisé les chaînes de ceux qui n'avaient pas su garder
379 CONFÉUBIfCB DB LOIIDRBS.
leur liberté. Tous se rappelaient les victoires de Napoléon : et comment douter que le drapeau tricolore eût moins de succès, porté, non plus par un conquérant, mais par la liberté elle-même ; non plus pour menacer Tindépendance des peuples , mais pour la leur rendre ?
Telles étaient les espérances dont les esprits se repaissaient; mais la France n'était pas gouvernée par une convention : avec un roi couronné de la veille, elle se trouvait isolée au milieu de rivaux qui épiaient ses fautes, pour en tirer parti ; les arsenaux ennemis étaient mieux pourvus que les siens, af&iiblie qu'elle était au dedans par la nécessité d'écarter des emplois les créatures de la dynastie déchue , c*est-à-dire d'interrompre la marche du gouvernement , alors qu'il avait le plus besoin de promptitude et de force. Il était naturel, dans la première secousse , que le parti du mouvement l'emportât. Tout ce qui souffrait trouvait des sympathies assuréesdans ce pays : prisonniers du Spielberg, exilÀ de la Sibérie, peuples privés de leur nationalité ou trompés dans leurs espérances. On rêvait de porter la France aux Alpes et au Rhin, ce qui aurait entraîné la guerre, et la nécessité de s'appuyer sur l'affection des peuples. Les clubs, bruyants, irrités, hardis comme qui n'a rien à compromettre , avides d*une popularité qui ne pouvait s'obtenir que par l'exagération et le bruit, voulaient effacer les affronts de 1815 et promettre assistance aux peuples, en proclamant entre eux une sainte-alliance en opposition à celle des rois. Mais si les uns considéraient cette révolution comme un retour aux principes de 1789, d'autres n'y voyaient qu'une modification de la restauration, et croyaient qu'il allait conserver sinon les personnes, au moins les choses.
Il importait à Louis-Philippe de se faire reconnaître par les autres rois, et de consolider sa dynastie. Au lieu donc de réunir dans un intérêt européen toutes ces résistances éparses, il prit à tâche de les apaiser, au profit de la France et de sa maison; et personne ne saurait nier qu'il n'y réussit parfaitement. Casimir Périer, appelé au ministère, affronta les orages de la chambre, annonça la volonté de dompter les factions et de ne pas tendre la main aux insurgés. « Le sang français, dit-il, n'appartient
IBACTIONS. 279
qu*à la France. Le principe de la révolution, c'est la résistance à oœ agression do pouvoir, et non Tinsurrection ; ce serait fouler aux |Heds le respect à la foi jurée et au droit, que de £adre appel ao dedans à la violence, et au dehors à Finsurrection. La politique extérieure se lie à la politique intérieure : le mal, des deux c6tés c'est la défiance , et il ne peut y avoir également qu'oo remède. »
La Sainte-Alliance, en dépit de ses éléments , devait résister
œoce longtemps , parce que TEurope était lasse de la guerre.
Qoelqae jugement que Ton en porte, cette espèce de congrès
peraiaoent renfermait les germes hétérogènes d'un nouveau
dnii public. Occupée d*abord de la tâche facile de conserver des
troues entourés de baïonnettes, elle en trouva après 1830 une
autre pins épineuse : ce fiit de concilier des intérêts opposés, des
principes hostiles. Cest dans ce but que s'ouvrit à Londres une
csejerâoce d'hommes qui , représentant non les nations, mais
k% rois hostiles à la France et aux dogmes qu'elle répandait
sur le immde, s'apprêtèrent à remettre les choses sur l'ancien
pied. La diplomatie reprit donc le dessus , et le congrès de
Vienne se continua à Londres : la Prusse y était représentée par
lluk)w, FAngleterre par Aberdeen, la Russie par Matuszewich,
l'Aotriche par £sterhazy, la France par Talleyrand. Le choix
de ee dernier serviteur de toutes les fortunes nouvelles, apostat
de la liberté, îndlquaitrintention de perpétuer les traités de 1815.
Le sort des peuples était déjà décidé du moment où la France,
après avoir favorisé les révoltes tant qu'elles lui profitaient
comme diversion contre des ennemis menaçants, s'était mise à
«1 aider la répression. Des réfugiés espagnols, qui s'étaient
soustraits à la tyrannie de Ferdinand Vil , préparaient, sur les
eocooragements qu'on leur avait donnés, une invasion dans la
Péninsule , avec le général Mina à leur tête. Mais à ce moment:
ia Ferdinand ayant reconnu Louis-Philippe, cette expédition ne
fit que des martyrs, et ils furent fusillés au\ cris de f^ioe le roi
Q(w>iu! Des Italiens, qui avaient préparé avec le général Pepe
00 débarquement dans le royaume de Naples, furent arrêtés et
dispenés par ces mêmes autorités qui jusqu'alors avaient favo*
nié leurs projets.
280 CONFÉRENCE DE LONDBES.
L*Âutriche, inébranlable dans sa politique, avait toujours déclaré qu'elle regardait la cause de tous les gouvernements italiens comme la sienne propre; et quand on voulut lui opposer le principe de la non-intervention, elle n*en tint aucun compte, et ne tarda pas un instant à diriger des troupes sur les pa}'s révoltés, en même temps qu*elle serrait davantage le frein à ses provinces. Comme elle se montrait décidée à envahir le Piémont si les révolutionnaires venaient à y dominer, ce fut pour ce dernier une question d'existence que de maintenir Tltalie dans cet état que Ton décore du nom de tranquillité.
Les légations et toute TOmbrie avaient suivi le mouvement insurrectionnel ; et les députés des villes s'étant réunis , déclarèrent le pape déchu de sa domination temporelle, et formèrent un seul État avec un président, un conseil des ministres, et une consulte législative. L'infortune a aussi ses flatteurs ; mais nous ne saurions justifier tous les actes de ces nouveaux gouvernements italiens. On ne fit pas assez comprendre au peuple le but de la révolution : ses souffrances n'étaient pas de celles qui poussent au désespoir; il ne se trouva pas de chefs capables d'entraîner par leur résolution ou par l'éclat de leur renommée les indifférents , qui sont toujours en majorité. Sans expérience des choses politiques , ils se perdirent dans des difficultés de détail ; honnêtes, loyaux, pleins de cette modération qui honore mais qui ne sauve pas, ils hésitèrent, par peur de compromettre une patrie qu'ils aimaient, une paix dont ils sentaient la nécessité. Se reposant sur la promesse de non-intervention des étrangers , ils ne voulurent pas s'immiscer dans l'es affaires de leurs voisins, considérant aussi des frères comme des étrangers ; et, au lieu d*aller en avant en secondant l'ardeur populaire, d'assaillir Rome,.d*en- 'flammer les Piémontais, les Lombards, les Toscans, ils recommandaient la tranquillité comme garantie d'inviolabilité, sans songer qu'on a pitié du faible , mais qu'on ne s'allie qu*avec le fort. Nous ne dirons rien de ces jalousies réveillées de ville à ville , ni des désordres inséparables de gouvernements qui , nés d'une victoire populaire, restent , par nécessité , esclaves de la multitude qui ne prend pour guides que ceux qui crient le plus, exagèrent le plus , et promettent le plus. Les deux fils de la
KEACTIOffS. 2S1
reioeHorteiise, Louis et Napoléon Bonaparte , étaient accoun» pour prendre part aux dangers de la révolution romagnole : nooreau prétexte dont on se servit pour &ire croire' que Findépendance italienne était menacée, comme sMl eût été question d€ rriever le drapeau napoléonien.
Il ii*élait pas besoin de prétextes là où l'hostilité s'était fran* rbement déclarée : TAutriche Gt marcher ses troupes sur Ferrare ; elle rétablit le duc de Modène <9 mars ) , ainsi que Marie- Lmiise (13 mars); et le général modénois Zuccbi , passé du serriee autrichien à la tête de la révolution de son pays, se re* Un avec ses troupes sur le territoire de Bologne : mais ce gou« reroement , respectant le principe de non-intervention, alors qoH n'était plus qu'une dérision , ne consentit à recevoir des frères que désarmés.
Cependant la cour de Rome avait été rassurée , non-seulement par TAutriche , mais par la France aussi; et le ministre Sébastiani arrêtait les hommes et les munitions destinés à l'Italie. H est vrai que la France avait fait entendre des protestations sévères à Vienne : si des liens de famille autorisaient l'Au* triche à intervenir à ^odène et à Parme, jamais la France ne Moffriniit qu'elle entrât dans la Romagne; mais Mettemich voyant là une question de vie ou de mort , la conservation des provinces austro-lombardes, répondit qu'il ne reconnaissait point a la France le droit d'empêcher l'Autriche desétablir l'autorité do pape : « S'il faut mourir, dit-il , autant vaut une apoplexie - qu'une mort à petit feu. £h bien! ce sera la guerre *. » Et fAotriche entra sur le territoire pontifical. Les Français, Indignés , 8*écrièrent que c'était une honte pour la dignité natio* aaie, une trahison envers les patriotes italiens, et demandèrmt vengeance; le maréchal Maison, ambassadeur à Vienne, conseillait de tirer l'épée et de jeter une armée en Piémont ; mais I^s»Pbilippe avait d'autres vues.
Bologne une fois prise ( 31 mars ) , les Romagnols , se voyant aUndonnés, se retirèrent pas à pas devant Tarmée autrichienne. Après lui avoir tenu tête à Rimini (25 mars) assez pour l'Iton-
' CAriTiccE, Us Diplomates modetnes.
3S2 CONFÉBENGE DE LONDRES.
neur d'un drapeau qui fut vaincu mais non souillé, ils comprirent la nécessité de renoncer à une résistance aussi désastreuse qu'inutile. Le gouvernement romagnol se retira à Ancône , y délivra le cardinal Benvenutr, naguère légat dans cette province, et traita avec lui. Ce prélat promit Toubli du passé , et signa un passe-port pour les chefs de Tinsurrection, qui s'embarquèrent Ancône fut en conséquence rendue pacifiquement par le général Armandi (27 mars). Mais la convention fut déclarée nulle à Rome ; T Autriche arrêta le bâtiment qui portait les chefs, les jeta dans les prisons de Venise. Quelque temps après , die remit en liberté ceux qui appartenaient à d'autres États; Zucchî comparut devant tune commission militaire , d'autres devant on tribu* liai civil , où ils furent condamnés aux fers. Le jeune Napoléon Bonaparte était mort des suites de ses fatigues ; Menotti avait été conduit ausuppliceà Modène. Sercognani, qui s'était avancéjusq u'à Ri^i, informé de ces désastres, gagna la Toscane et se réfugia en France , où arrivèrent en foule les Italiens fugitifs , pour y recevoir une hospitalité bienveillante , de faibles subsides, et de trompeuses promesses. Les Autrichiens occupèrent ainsi les duchés de l'Italie centrale, ainsi que les l^ations; ils effrayèrent la Lombardie par des procès rigoureux, mais sans effusion de sang ; et de nouvelles décorations furent octroyées au prince de Mettemich, « pour avoir si fort contribué à maintenir l'indépendance des États italiens. »
En Piémont, quelques exécutions militaires prévinrent un soulèvement qui aurait pu compromettre l'indépendance du pays, en provoquant une nouvelle invasion autrichienne. Une irruption tentée plus tard en Savoie par les réfugiés coûta encore du sang, et n'amena aussi que des déceptions >. En effet, tandis que les révolutions de 1831 s'étaient faites à ciel ouvert, en se confiant dans les déclarations du gouvernement français, les novateurs furent réduits alors à comploter en secret en s'appuyant sur les radicaux. Ciro Menotti s'était écrié, en mourant à Modène sur réchafaud : u Ne vous fiez pas aux promesses des étrangers! >
' On y vil figurer le général Ramorino, qui devail servir (3liis tard <k victime expiatoire k la défaite de Novare, en 1849.
BÉACTIONS. 388
Ce imvDeDt fat recueilU par use société qui se forma alon sous le nom de Jeune Italie , sous la direction da Génois Blazzinî ; fodélé que Ton peut à peine dire secrète, attendu qu'elle pu* h&H par la presse ses déclamations et ses projets. Elle s'adresa à « tous ceux qui sentaient la puissance du nom italien, et h honte de ne pouvoir le porter dignement. » Elle repoussa de son sein tout bonune dHin âge mûr, mit tout espoir dana rmsBnrcetioD année, parla d*nne n^g^n à substituer au catiioËcianie, qui awt fidt son temps; et, d'accord avec les carbooari pour chasser l'étranger de l'Italie, die dififérait d'eux CD ce qu'elle ne voulait plus une constitution mais une république , renverser tout privilège et se confier dans le peuple , auquel les autres n'avaient pas fait appel . Cette sodété sembia faite piat6l pour engendrer des martyrs que pour assurer la victoire. Le résultat était donc diamétralement opposé à ce que les libéraux avûent espéré , puisqu'il avait encore accru l'influence de r Autriche sur la Péninsule. Ses troupes occupèrent Bologne imqQ'au 17 juillet, époque où les ambassadeurs des diverses paissanees à Rome s'engagèrent, au nom de leurs gouveme- Dients, à maintenir la domination tempordie du saint-siége. Les puissances toutefois, et surtout l'Angleterre, pensant qu'il serait impossible d'assurer jamais la tranquillité dans la Roavgne, a moins de concessions conformes à l'esprit du temps, demandèrent an saint-siége que les assemblées communales A provinciales eussent l'élection pour base; qu'une junte cen* tiale contrôlât les actes de l'administration ; que les laïques fusfcnt admis aux emplois publics, et qu'on établtt- un conseil d'État composé de notables citoyens ■. Ces promesses sourirent ans Romagnols; mais l'édit du 5 juillet 1831 fut bien loin de
' Mémorandum du 21 mai l8.ll. — « L'empereur d'Autriche n*a ftmé d'imister de la manière la plus presaanle, auprès du aouveraln poaUfe , sur la néoenUé non-eeulement de donner une exéeatlon oom- «tHeaox ditposilioiis législatives déjà publiées, maisenooie de leur oa caractère de sUbllité qui les mtt à Tabri de tout rltqne de nitors, sans empêcher des améliorations otitas. » yotê d» Mtsce de Bleilernich à sir F. Lamb, 2S juillet 1832.
284 CONFÉ&ENCB DE LOND&ES.
les réaliser : Grégoire XVI y déclara que la dominatioii des conseils apparteuait au chef de chaque province; que rien n'y serait discuté sans avoir été d'abord soumis à Tautorité supérieure; qu'il dépendrait du chef de la province d'approuver ou non le procès-verbal des séances; que les séculiers n'auraieot point de part au gouvernement des légations. Il refusa surtout d'admettre l'élection populaire pour les conseils communauiet provinciaux, et d'adjoindre au sacré collège un conseil d'État laïque >. L'édit de justice du S octobre laissa au clergé sa part dans les attributions judiciaires.
Cependant la garde urbaine restait sous les armes pour protéger la tranquillité publique; et une députation de citoyens honorables était envoyée vers le pontife , . pour réclamer les améliorations pour lesquelles le pays paraissait mûr. Loin de l'écouter, ia^^uvemement accrut les impôts, pour payer les frais de la guerre et subvenir à la solde d'un corps de troupes suisses; et, au moment où les plaintes s'augmentaient, où les pétitions pleuvaient de tous côtés, Rome ût un emprunt, leva des corps de volontaires recrutés comme elle put, et voulut dissoudre les gardes urbaines.
Le peuple était en fermentation, et lea réactions commençaient : le cardinal Albani, commissaire extraordinaire, informa les représentants des puissances (10 janvier 1839) que les troupes pontiGcales allaient procéder au désarmement des légations. Toutes, à l'exception de l'Angleterre, accédèrent à cette mesure; mais elle ne s'exécuta pas sans opposition ( 21 janvier ). Il y eut des escarmouches sur différents points, et un véritable combat s'engagea h Césène (18 janvier) ; l'Autriche en pnt occasion d'envahir de nouveau le pays, où les réformes commencées restèrent suspendues. Mais voilà que trois bâtiments français
' « Le cabinet autrichien a été obligé de céder sur ce point taati U résistance légitime du pape qn^aux protestations unanimes des aatrei goiivemements d'Italie, qui voyaient dans de semblables conoeMÎoBs oa danger imminent pour la tranquillité de leurs États, aux institoUoiii desquels le principe de 1 élection populaire est tout h fait étranger. • Âiéme note.
BEACTIONS. 385
qui aTsient franchi le détroit de Messine avec une rapidité ioaccoflOiiiMe , s'emparèrent d'Ancône ( 25 février ) , pour contrebahneer raetion envahissante de TAutriche. Le pape, surpris d'aiwrd, consentit, après une longue hésitation , à cette occu- [latioo, tant que les Autrichiens occuperaient la Romagne.
Cet acte de vigueur était une concession que le ministère français avait faite au parti du mouvement, qui frémissait de voir ritalieà la merci des Autrichiens. Et, bien que les Français eussent moins l'air de libérateurs ou de protecteurs que de sbires assistant au châtiment des patriotes, néanmoins ce drapeau tricolore, flottant en Italie, restait comme un symbole d*espérance poar beaucoup de patriotes qui n'étaient pas encore désabusés des étrangers.
Les incendies de la Belgique et de la Pologne ne devaient pas s'éteindre aussi aisément. La dernière avait une résolution héroïque, la vertu du sacriflce, l'habitude des armes, et un renom de courage qui manquait aux Italiens : et cependant elle ne prodimit pas non plus de ces chefs résolus , et convaincus que dans les insurrections il ne faut pas commencer par des demimesures. Tandis que tons s'écriaient avec un ardent enthousiasme : En IMhuanie! appelant de leurs vœux cette fraternité de la révolte, qui la rend invmcible, le dictateur Chlopicki ne s'occupait qu'à modérer l'élan ; il fortifiait Varsovie, y attendant drja un ennemi qu*il ûillait plutôt aller chercher hors des frontières; il ferma les conventicules , fit arrêter le républicain Le» level,érudit célèbre, chéri de la jeunesse, et empêcha de publier la proclamation pleine de dignité dans laquelle la Pologne retraçait ses misères.
Cëtait un moment critique pour la Russie , épuisée comme elle rétait par la guerre avec la Porte , ayant à redouter dans In mer Noire les bâtiments de la France et de l'Angleterre , et de divers côtés la Perse, lesTartares, les habitants du Caucase ({ui rongeaient leur frein , la Suède toujours épiant l'occasion de moQvrer la Finlande. Ajoutez le choléra, ce mal terrible qui, dffNBS1817, ravageait l'Asie et l'Afrique. L'armée russe, qui lavait contracté dans la guerre de Perse, l'avait rapporté dans a patrie, puis en Pologne, d'où il se propagea dans tout*
2S6 CONFÉRENCE DE LONDBSS.
rtilurope par Berlio et Vienne (septembre 1831), et pénétra par Hambourg en Angleterre, se mêlant d'une manière effrayante a toutes les vicissitudes du moment. La force indomptable de ce mal, nouveau pour les médecins, ses symptômes , si semblables à ceux de Tempoisonnement, la mauvaise foi de quelques gouvernements qui , selon leur intérêt , cherchaient à le faire passer pour contagieux ou pour épidémique , tout contribuait à frapper Timagination des masses : aussi presque partout fut-il accompagné de soulèvements , de meurtres excités par une folle croyance h des empoisonneurs. Il servit toutefois les gouvernements, en obligeant de recourir à la force pour obvier au fléau , ou pour y remédier ; les cordons sanitaires forent employés en même temps contre les idées, et l'attention se détourna des questions politiques pour s'occuper du salut individuel.
Les Français, qui dans les chambres discutaient plus sur le dehors que sur le dedans , se passionnaient pour ceux qu'on a appelés les Français du Nord. Mais comment secourir une nation si éloignée, et qui n'avait pas même un port ouvert sur la mer? On proposait de soutenir son courage en la reconnaissant, et en lui envoyant des cheft pour diriger le parti démocratique , ou de faire une puissante diversion en sa faveur en suscitant la Turquie contre les Russes. Mais la France, pour secourir la Pologne, avait à déclarer la guerre à toutes les puissances, à laisser ses frontières dégarnies, tandis que les factions frémissaient à l'intérieur.
L'Autriche, si opposée qu'elle fût à toute révolution, reconnaissait combien la nationalité polonaise lui servirait de barrière contre la Russie ; mais la conséquence de l'ancien partage pesait sur elle , et elle tremblait pour sa Gallicie. Elle tremblait plus encore pour la ^ongrie, qui voulait faire passer des vivres, des munitions et des .hommes à une nation soeur, dont l'exemple était un encouragement pour .elle a réclamer aussi ses anciens droits. L'Angleterre ne voulait pas se brouiller avec la Russie, et elle conservait contre la France les vieilles rancunes de Pitt. La Pologne resta donc abandonnée à ellemême.
&EÀCTIONS. 2S7
EDedestitua alors Chlopicki, supprima la dictature, élut Radxiwâl génénlissîme , et prononça la déchéance des Roraanov ; mais le pays était au dedans déchiré par la discorde et la misère, H û était trop Êieile de prévoir qu'il succomberait ; car la lutte Q'était pas entre le peuple et le roi, mais entre le peuple et Talistocratie. Il suffirait, pour le prouver, de la défense qui fut faite de parler de TafFranchissement des paysans. ]
Cette eontrée guerrière ne comptait pas plus de soixante-^lix 1 odle soldats réguliers sous les armes, contre cent vingt«neuf mille Russes aguerris par des victoires récentes, traînant quatre eeotspièees de canon, approvisionnés par T Autriche et par la , qui veillaîent sur les frontières pour en repousser les L Le choléra, marchant avec Tarmée russe, semait de la route qu'elle suivait. Diebitch, qui la commandait, M paraîasait pas suffisamment résolu ; il montraitdes scrupules, au repeotir : il mourut* G^nstantin ainsi que sa femme moururent presque en même temps. Orlof, expédié de Saint-Pétersbourg, entra en arrangement avec la Prusse , afin que , sans prendre une part active à la guerre , elle devînt une base sâre pour les opérations stratégiques que devait diriger Paskewitch, le vainqueur des Perses.
Tandis que la Russie opérait si résolument, les Polonais al- Imeot s'afTaiblissant par les hésitations de leur gouvernement. Les plus intrépides voulaient brûler Varsovie, poursuivre les RatMS partout, soulever la Lithuanie et les provinces turques; Radsiwil, au contraire, homme honnête mais indécis, concentra les troupes sous la capitale, et rendit inutiles les prodiges de valeur qui se firent de tous côtés. Skrzinecki, qui le remplaça, se défia aussi de la victoire ; il négocia, et attendit dans Varsovie Paskewitch qui s^avançait. Dembinski n*avait pas réussi à soDlever la Lithuanie, et par là à diviser Tarmée russe. Le républicain Dwemiski arrivait victorieux, lorsque, contraint de faire un détour sur le territoire autrichien, il y fut fait prisonnier.
Les démagogues alors poussèrent le peuple contre les nobles, au moment où Ton avait le plus besoin d'union. Déjà la multitode , irritée des désastres , se livra jdans Varsovie à des excès sanguinaires , provoqués peut-être par Krukowicki , à qui ces
28S CONFéRE?)CE DE LO^iDBES.
excès valurent le pouvoir suprême. Déjà Paskewiteh était sous les murs ; au lieu de concentrer les forces, on envoya des détachements considérables çà et là pour se procurer des approvisionnements. Les Russes eurent le dessus, grâce à la supérîorké de leur artillerie ; et Varsovie succomba le jour de la Nativité de la Vierge, jour consacré par Tantique dévotion des Polonais à la reine des anges , et par la victoire qu^ils remportèrent à Vienne ce jour-là sur les Turcs. La Pologne croisa ses bras sur sa poitrine, et se recouclia dans son sépulcre ensanglanté. Le ministre Sébastian! annonça aux chambres françaises que tordre régnait h Varsovie.
Nonobstant les stipulations du congrès de Vienne et les protestations des cabinets français et anglais , le royaume de Pologne fut incorporé à l'empire russe, à titre de conquête. Aux termes des mêmes traités, Cracovie devaitrester libre sans qu'aucune puissance pût y tenir des troupes; elle fut néanmoins occupée en 1831 par les Russes, et les Autrichiens s'en emparèrent iléflnitivement en 1846. L'Angleterre protesta encore, mais elle ne crut pas devoir aller plus loin.
Les Polonais, rencontrant partout la sympathie, allèrent mettre leur valeur au service de tous les insurgés d'Europe et d'Amérique, en proclamant que « la Pologne n'était pas morte ; » d'autres expièrent en Sibérie le crime d'avoir voulu être une nation.
Mais qui sait si la Providence ne prépare pas par la voie de l'oppression même cet affranchissement des serfs , qui aurait fait bénir éternellement la révolution p^onaise , si elle eût osé le prononcer.'
CORSTITUTION DE L^BTAT BELGE. 289
cONSTrruTiox de letat belge.
La fatale issue de rinsurrection polonaise venait de montrer cooMen il est difficile de briser par la foroe le jong d'an gon* renieinent régulier, si abhorré qu'il puisse être. L'intérêt des gouvernements devait-il être un moyen phn sûr de dé- La justice parviendrait-elle à arracher quelque réionne à ceux qui avaient re&it l'Europe en 1815 ?
Loraqoe le pontife romain lança le blâme d'une encyclique nr la révolution polonaise, sorte d'anathème jeté sur un cadaire, les catholiques belges, craignant de trouver aussi le pape pour adversaire dans une cause entreprise au nom de la religion, renvoyèrent consulter; mais le saint-père établit une distinction cnieor âiveur : ils avaient été poussés à l'iosurrection par les obstades apportés à leur religion , ce qui justifiait la révolte. Cette révolution est en effet la seule qui ait réussi, et d'où soit sortie une constitution , une dynastie nouvelle , un nouveau peuple même, et cela sans guerre ni au dedans ni au dehors.
Ia conférence de Londres déclara (30 décembre 1880) que Its puissances avaient réuni la Belgique à la Hollande en vue de Téquilibre européen, et avec la confiance qu'elles se fondraient otfcmble ; mais Texpérience venait de prouver que cette fusion était impossible : dies devaient donc» dans l'intérêt de la paix , chercher d'autres arrangements. On accueillit les envoyés du gonTemement provisoire, ce qui plaça tout à fait la Belgique àata le ressort de la diplomatie.
Mais quelles bases donner à la séparation, et quel gouvernaient B^férer?
Les hommes sages voyant bien que si l'on tentait une république, l'Europe, effrayée d'un tel exemple, lesaurait bientôt écrasés, <^ que s'ils se décidaient pour un roi, il leur serait imposé de 1 étranger; ils peiisèrent donc que mieux valait se réunir à la
BttT. OR CEHT ANS. — T. III. 25
290 CONSTITUTION DE l'BTÀT BELGE.
France que de végéter sous une demi-indépendance faible, ea butte h des intrigues continuelles.
Si la France avait agi librement, elle aurait du moins acheminé les choses vers cette future réunion qu'elle n*osait encore accepter; mais, en marchant d'accord avec la conférence, Louis-Philippe refusa formellement; et Ton prit le parti de fonder une dynastie nouvelle. Les négociations traînèrent ea longueur, et les protocoles contradictoires qui se succédèrent t*;moignèrentdes incertitudes d*une politique qu'aucun motif supérieur ne dirigeait. Knfin I^opold de Cobourg fîit nommé par cent cinquante-deux voix contre quarante-trois, et salué roi des Belges (4 juin f831 ). Mais le roi des Pays-Bas s^obstina à r^ pousser tout arrangement, et prit les armes. Alors la France, violant elle-même la non-intervention qu'elle avait proclamée, fait marcher cinquante mille hommes sous le commandement du maréchal Gérard, et \a prise d'Anvers démontra quels progrès l'artillerie avait faits depuis les dernières guerres. Le roi Guillaume retira ses troupes, et les Français évacuèrent à leor tour le territoire belge.
Restaient à régler les conditions de la séparation. Les Pa}^ Bas prétendaient obtenir les limites de 1790 et la dette publique de 1830; la Belgique voulait au contraire la dette de 1790 et les frontières de 1830 : de là une nouvelle série de protocoles. La Belgique n'obtint ni le Luxembourg, ni le Limbourg, ni la rin gauche de l'Escaut, tandis que seize trente et unièmes de la dette néerlandaise furent mis à sa charge.
Ce furent alors de nouvelles colères, de nouvelles invasions à main armée ; et l'arrangement définitif n'eut lieu que le 19 avril 1839. La Belgique pendant ce temps s'était donné Tune des constitutions les plus libres d'Europe. L'Église y est indépendante de TÉtat, bien qu'elle en reçoive un subside ; liberté do culte, de la presse, de renseignement. Les droits dévolus aui conseils municipaux et provinciaux et au pouvoir légîiiatif, représenté par deux chambres électives , y sont autant de freins pour le pouvoir exécutif. Quiconque âgé de quapante ans paye deux miHe florinâ de contributions, y compris la taxe des patentes, peut faire partie du sénat; la chambre basse est corn-
CONSTITUTIOR BB L*ÉTAt BELGB. 291
posé de repfésentaDts rétribués, sans conditions d*él^ibi-
lilé.
ti n'y a point en Belgique d'aristocratie capable de résister «pcople; point de lutte entre la monarchie constitutionnelle edaiépabliqQe. La toi électorale a établi un cens variable plus âerépoar les habitants des villes, où le clergé a moins d'in- Ûoenee, et plus bas pour ceux des campagnes; d'où il suit que io deux tiers des élections appartiennent à celles-ci. Le clergé a done beaucoup d'influence sur les nominations; il en résulte que les catholiques ont la prépondérance sous un roi protestant.
Dans les premiers temps les partis ne se dessinèrent point; {catholique tempérait l'audace du libéral, en affermissant le litQ religieux; mais tous voulaient Tindépendance , ceux-ci par ^ guerre, ceux-là pacifiquement ; les uns voulant tenir tête aux Féteotions de la diplomatie, les autres s'y soumettre. La question extérieure vidée, le conflit recommença ; le parti catholique derena triomphant ehercha à conserver , et se vit bientôt qualifié de rétrograde par les libéraux, qui Taccusèrent d'aspirer à ooe domination exclusive, de vouloir mettre l'Église an-dessus de l'État, d'accaparer les emplois, renseignement, de rêver jusqii^ao rétablissement de la censure. Et cependant personne ne saurait nier qu'il n'y a pas en Europe de pays où la presse jooisK de plus de liberté. Ces noms de catholiques et de libér3Qi s^appjiquent donc à des questions étrangères à la religion ; elles indiquent la démarcation habituelle entre les idées de eoosenation et de progrès.
Pendant dix ans les catholiques conservèrent l'avantage. En 1S40 , après le ministère de Thom , les libéraux gagnèrent du terraia; il en résulta des luttes que le ministère Nothom|) ehercha à calmer, en ramenant « les questions de parti à des qoestionsd'affiaire; » mais il finit par succomber (1845).
I^ lait est qu'en peu de temps et avec de faibles moyens la ^giqoeest parvenue à un degré de prospérité dont il y a peu dnemples dans l'histoire; et cependant cet enfant de la diplomatie, faible au milieu de voisins puissants , est sans poids dans la balance européenne. Le commerce belge essuya une nide secousse après la séparation , ses manufactures se trouvant
292 CONSTITUTIOK- DB L^KTAT BBUÏB.
alimeptées par la Hollande, qui en expédiait les produits dans ses colonies; mais il chercha des dédommagements en se tour* nant vers ralliance douanière de TAllemagne, dont Anvers pourra devenir le principal port. Comme il fallait en attendant occuper à des travaux puhlics les bras que nnterraption du commerce laissait oisi& , six cents kflomètres de chemins de feifurent construits aux frais du gouvernement, et la liberté du commerce raviva les manufactures.
La Hollande resta l'ennemie de la Belgique jusqu*à Tabdicatlon de Guillaume ( 1840 ) ; son successeur rentra dans le concert européen, en se résignant aux faits accomplis, et en renouant des relations avec le pays qui s'était détaché de sa couronne. Il mit également fln au conflit qui s'était élevé entre son père et les états généraux, se montra plus juste envers les catholiques, qui forment les deux cinquièmes de la population, et renouvela le concordat avec le saint^siége; il sid)stitua la politique d'iatérét à la politique de sympathie , donna une constitution au Luxembourg ( 1841 ) , et s'occupa réellement de remplacer le gouvernement personnel par le gouvernement parlementaire. L'impdt s'élève en Hollande à trente-huit francs par tête , sans compter le droit de consommation des villes et les autres taxes locales. L'armée, maintenue si longtemps sur le pied de guerre, finit par obérer les finances. Les routes sont très-coûteuses sur un sol marécageux, de même les digues; on a aussi dépensé énormément pour conserver les anciens canaux, si nombreux,et pour en ouvrir do nouveaux. 11 a été employé douze millions de florins à celui du Nord, qui ouvre à la grande navigation le port d'Amsterdam , et huit millions au dessèchement de la mer de Harlem : grande entreprise qui offrira de nouveaux champs à cultiver, et de la houille en abondance. La marine marchande a beaucoup déchu ; la flotte militaire est très-réduite , mais le nouveau système qui s'est introduit dans les colonies d'Asie tend à les faire prospérer. La dette publique, qui est énorme, n'a j)our garantie que les revenus de la Malaisie, qui, sur 85 millions de florins hollandais , n'en coûte que 50. Que deviendrait-elle donc si elle venait à les perdre? et elle peut les perdre au moindre mouvement de l'Augleterre.
IBS MIlfISTEBES ET LES PAKTIS EN FBÂNCE. 393
LES HIKtSTÈRES ET LES PARTIS EN FRANCE.
La France, dont les secousses avaient déterminé celles des antres États, ressentait, comme autant d'événements intérieurs, le trioroplie ou la défaite des révolutions du dehors. La politique de sentiment et celle de système y étaient aux prises, et la discorde agitait tous ces partis, au milieu desquels il y avait à asseoir une constitution, à rétablir l'ordre, cette première nécessité de tout gouvernement.
La charte de 1830 assurait mieux que l'autre les grands principes de la liberté : la pensée , la presse , la conscience , le culte, renseignement, étaient libres et à l'abri de tout attentat ; nncompéteoce de TÊtat en fait de doctrines était formellement dédaiée.
Hais sur quelles bases établir la loi électorale, pour que la chambre des députés pût être considérée comme représentation nationale? Le droit d'élire appartiendra t il encore au principe féodal de la propriété foncière? Préférera- t-on la souveraineté de Fintelligence à celle du nombre et à celle de la richesse? Et à quel signe reconnaître Tindépendance et la capacité des électeurs?
On semblait d'accord pour rendre la vie aux provinces, qui en avaient été privées par l'excès de la centralisation. Afln d*eDlever le monopole aux bourgeois et aux légistes , on demanda le suffrage universel ; les légitimistes voulaient l'élection à deux degrés : finalement on se contenta d'abaisser le cens d'éligibilité de mille à cinq cents francs , et le cens élec* toral , de trois cents à deux cents 1 Dans une révolution faite par des avocats et des écrivains, on refusa une représentation à la pensée ; les membres de Tlnstitut eux-mêmes eurent à payer cent francs de contributions directes pour être électeurs. £t cependant Ton assurait à la chambre qu'une nation où le cens Rectoral est fixé à deux cents francs est la plus libre du monde.
Ainsi se fondait de nouveau le pouvoir de l'argent, sous la