‹ Histoire de cent ans, de 1750 à 1850, (histoire, sciences, littérature, beaux-arts,)Chapitre 3 sur 61 · HBGBNBBATION DB LA GRÈCE · texte numérisé non relu

HBGBNBBATION DB LA GRÈCE

la main aax Achéens. Uo sénat, présidé par le premier de ces chefs, annonça à TEurope l^insarrection hellénique, et demanda de Tor, des armes, des eonseils, à ceux dont les anoâtres avaient dû leur civilisation à la Grèce. Aussitôt la jeunesse grecque , allemande, polonaise , russe , italienne, accourut sous le drapeau blanc où brillait la croix rouge, avec plus de bon vouloir et d'enthousiasme que de réflexion.

Les skipétars, réfugiés dans les Iles d'Hydra, de Spezzia, dlpsara, de Mycone, s'étaient adonnés à la pèche, puis à la piraterie, enfin au commerce , qui leur avait réussi, grâce a de nombreuses franchises; et, toujours en lutte avec les barbares , ils conservaient leur intrépidité native. Sur vingt-deux mille habitants , dix mille étaient marins , et la pratique seule leur avait enseigné à construire les bâtiments les plus agiles. Une de leurs chansons disait : « Hydra n'a pas de champs, mais « elle a des vaisseaux ; son domaine est Neptune , ses agricui- « teurs sont ses matelots; avec ses bâtiments elle moissonne en « Egypte, elle s'approvisionne en Provence, et vendange sur « les cotes de la Grèce. »

Après avoir attendu le retour des bâtiments qu'ils avaient à la mer, les Hydriotes déployèrent leur pavillon, et choisirent pour chef Jacques Tombusis, qui fut aussitôt proclamé par toute l'union. On décréta que les blessés, les veuves, les orphelins, les pères et mères de ceux qui périraient dans la lutte, seraient secourus par le gouvernement; qu'il en serait fait commémoration dans l'église tous les troisièmes dimanches de carême; que les traîtres et les perfides seraient excommuniés ; que ceux qui feraient des actions héroïques obtiendraient un certificat à présenter au patriarche. Gonduriotis et Orlandos s'engagèrent à entretenir une escadrille de vingt vaisseaux , qui devait coûter cinquante-six mille francs par mois : efforts vraiment héroïques. La petite île arma trente six bricks de douze à vingt canons. La croix brilla sur la tête des che&i avec cette légende : Mort ou liberté! et sur le pavillon, qui portait l'image du Christ, étaient inscrits ces mots : j4i>ec lui ou au fond de la mer! Ces bâtiments parcoururent les cotes en proclamant la liberté. Marc Botzaris, voulant venger Souli , menaça TAcamanie; Ulysse v

BCGBlfÉKATION DB LA GBBCB. 33

lîeolenaat d*Ali-Tâ)élen ^ souleva ia Thessaiie , à la tête do Oephtes.

A la mort de Sootzo, les boyards , seigneurs indigènes de la Valadiie, réclamèrent de la Porte le droit d^élire leur hospodar ; elle 8*y refusa. Alors Théodore Wladimiresk , aventurier \ sottleva le pays , non pour lui donner la liberté, mais pour obliger le gouvernement à lui rembourser une certaine somnie; et, à la tête des Bulgares et des Pandours , il offrit à Tffesîlanti de faire cause commune avec lui ; mais comme on qu*il n^odait en même temps avec la Porte , il fut fué, et ses troupes se joignirent à celles dTpsilanti. Ce prince, entouré d'intrigants dont il ne voyait pas les artifices , distribua les ensplois sans réflexion; il vit s'évanouir les promesses, tou- JoQis toès-larges, des exilés, et abuser de la liberté avant de ravoir obtenue. Ceux qui cherchaient à le perdre l'adulaient eomine vo roi. Attaqué par les armes et par la trahison , il vit les siens s'enfuir, à l'exception du bataillon sacré , qui mourut ks armes i la main; et lui-même fut contraint de se réfugier le territoire de l'Autriche , qui ne le livra point aux Turcs ,

qui le jeta dans une prison , où il expira de chagriu. Il fat remplacé par son jeune frère Démétrius, de chétive apparcooe, mais d'une âme héroïque, sans jactance , loyal jusqu'au scrupule, et aussi indifférent aux plaisirs qu'à l'ambition. A la tête des eseadres réunies des Hydriotes et des Ipsariotes, il lança coatre la flotte turque les terribles brûlots , dont les Grecs se firent une arme redoutable contre leurs ennemis.

Selon l'usage des gouvernements absolus , la Porte ne voit rien d'abord, et exagère ensuite. Elle jura d*exterminer les Grecs, oubliant qu'elle ne pourrait subsister sans eux. Mahmond, sentant que c'en était fait de la conquête tout entière s'il laisBait le prestige de la force s'évanouir sur ce point, voulut faire un dernier effort. Il expédia jusqu'aux extrémités de Tempire les Tatars , ses courriers , pour proclamer la guerre sainte et demander au fanatisme ses derniers secours. Les imans enflammèrent dans les mosquées la multitude contre les infidèles; les étudiants sortirent des médre^sés pour prêcher la mort des dnétieas. La guerre commença, cruelle sur tous les points. I.es

34 BEGÉNÉBATION DE LA. GBÈCB.

janissaires à Constantinople voulurent aussi leur part de sang et de butin ; et le sultan, inopuissant à refréner leurs rébellions, les laissa se venger par des assassinats. Croyant frapper la reli • gion dans son chef, il Gt pendre, le jour de Pâques, le patriarche de rÉglise d*Orient , en habits pontificaux , au milieu des applaudissements d*une tourbe sauvage et de juifs , qui tratnè* rent le pontife dans la fange ; le synode entier fut livré à tout le raffinement des tortures orientales , et la mer rejeta en foule les cadavres des chrétiens , qui servirent de pâture aux chiens de Constantinople.

La Turquie était plus forte encore qu*on ne se le figurait : elle possédait quinze vaisseaux de ligne, dix-sept frégates, vingt-quatre corvettes , et beaucoup d^autres bâtiments plus petits; cent soixante régiments de janissaires, beaucoup de troupes légères , une riche artillerie , vingt forteresses défendues par quatre-vingt mille soldats. UÉgypte et les États bart>aresques devaient se prononcer pour elle ; TAlbanie et la Bosnie , lui fournir d*intrépides soldats. Sept cent mille Grecs , soulevés contre un si vaste empire, avaient pour eux Thorreor d'une longue servitude et le désespoir. Leurs bricks combattaient sur mer, comme leurs bandes sur terre. Aussi les victoires furentelles féroces comme des vengeances ; les combats et les sièges différèrent peu de oeux de V Iliade , car il n*y manqua ni les moutons rôtis servis entiers aux héros, ni les poètes aveugles qui les animaient de leurs chants.

Mais ces traits de courage, de générosité, de cupidité, de terreur, mériteraient d*étre mieux chantés ; ils attendent un autre Homère. Le Cretois Antoine Mélidonius , libérateur de Ttle dç Jupiter, trouva dans une vallée une foule d'enfants, de jeunes filles, de vieillards turcs , qui 8*y étaient réfugiés; il les sauva , et écrivit au pacha de Mégalocastron : « J'ai agi en fiU envers « vos pères, en père à f égard de vos enfants, en frère « envers vos femmes :faites'en de même avec les Grecs pri* « sonniers, » Nicétas, après de riches victoires , envoya à sa femme une tabatière de bois, avec ce billet : « Mes soldats « m*ont offert cette boite et une épée d'un grand prix; fai « donné celle-ci aux primats d^Hydra pour les (besoins de la

BEGBKKAÀTIOK DE LA GBÈCE. 35

•fUUte; fe te fais passer l'autre, à toi gui, après la patrie ,

• es ce que f ai de plus cher, » A la bataille de Galatz, Kotiros, ccaé de toutes parts par les Turcs, s*ëcria : « f avais soif du K stmg musulman: vMà foccasion d*en faire une orgie : que « ceux-là me suiveiU à qui il en faut comme à moi! Aujour^

• dhui nous ne verrons pas coucher le soleil. * Accompagné de vingt-cinq des sieos, il se précipita sur les Turcs et en fit un f^nuà massacre. Entré dans une maison où une troupe de musuloMms étaient à s^nlvrer, il les tua , et s*y fortifia ; puis , en* touié par les flammes , il périt avec ses compagnons.

A TafiBûre de Skouilen ( 1819), TÉtolien Athanase, nouveau LcoDÎdas, fit, sTee quatre cent quatre-vingt-quinze hétéristes , le serment de mourir plutôt que de se rendre. Le vizir Ibrahilof les envoya sommerde déposer leurs armes : Qu'i/ vienne les prendre! répondit-il r On rit Spiros Alostros panser avec sa diemise une blessure qu*U avait reçue dans la poitrine, et contnoer à oombattre jusqu*au moment où , épuisé de forces , il éoivit avec son sang un billet à sa mère , dans lequel il la félicitait de perdre un fils pour la patrie. Non loin de lui , Sebastopoulo, de Sdo, s'élançant des tranchée» pour combattre de prés, se retranchait derrière un monceau de cadavres d*où il continua à tirer sur l'ennemi, jusqu*à ce qu'il tombât mort à son tour.

En Épîre , les prêtres , les moines , les religieuses , gardaient les munitions ; les retraites monastiques se peuplaient de patriotes, et des chants de liberté se mêlaient aux hymnes sacrés. On vit reparaître alors les femmes de Tantiquité; et plus d'une arracha les armes d*un soldat timide , pour combattre à sa place. Tandis qo'Ali-Pacha assiégeait Souli , Mosco, femme du opîiaiBeTzavellas, et Caldo , sa sœur, roulaient des rochers snr ]*t Tores, en ehantant les prouesses de leurs parents, et en les animant à de nouveaux exploits. Au commencement de Kinsur* reetion, la Spartiate Constance Zacharias déploya sur sa maison le drapeau national , comme signe d'enrôlement; et aussitôt les femuMS du Pentadactylion accoururent pour substituer partout la croix à l'éteiidard du croissant. Bobolina arma trois vaisseaux, et envoya à Favant-garde des Hellènes ses deux fils, qu'elle avait

36 fiÉGBNÏfiATlON DB LA GBÈCE.

élevés en leur rappelant sans cesse quUls avaient à venger leur père, tué à Constantinople. Lorsqa*elle apprit leur mort : Gloire à Dieu, s'écrie-t-elle , nous vaincrons, ou nousmovr* rons avec la joie de ne pas laisser, après nous , d'esclaves grecs dans le monde, Modène Maurogénia ayant armé un vaisseau pour venger son père , égorgé par ordre de la Porte , souleva 1 Eubée, et promit sa main au vainqueur des Turcs. Les Arcadiennes suspendirent à Tautel de la Vierge leurs couronnes nuptiales , en se déclarant veuves si la lâcheté de leurs maris laissait la victoire aux infidèles. Les jeunes filles déposèrent leurs parures , leurs broderies , leurs fuseaux , dont elles firent hommage aux saints. Bien d'autres n*eurent à montrer leur courage qu'au milieu d*affreux tourments, enfermées dans des sacs avec des chats et des vipères, ou plongées dans des souterrains pour y mourir de faim. Un Européen , qui renflait visite à la femme de Canaris , la trouva faisant des cartouches. Comme il lui disait, yous avez pour mari un brave; -—S'il ne Calait pas été, lui répondit-elle, esi^e que Je l'aurais épousé f

Mais si la valeur commence les révolutions , elle ne suffit pas pour les soutenir et les organiser. Or ce n'était pas tout pour les Grecs que de vaincre les Turcs, il leur restait d'autres ennemis : la diplomatie et eux*mémes. La Porte s'était obligée envers la Russie, par les traités de 1774, de 1792 et de 1812, à proté* ger la religion chrétienne ainsi qtie ses églises , et à faire droit aux réclamations du cabinet russe à ce sujet. La Russie demanda donc alors que les églises détruites fussent relevées, qu'il fût donné satisfaction pour l'assassinat du patriarche, et qu'on l'aidât à rétablir l'ordre dans les principautés de Moldavie et de Valachie , disant qu*en cas de refus elle se verrait obligée de prendre parti pour les Grecs insurgés. La Porte répondit avec iiauteur qu'elle était en droit de punir des rebelles ; que tels éiaieufceux qu'elle avait mis à mort , tels aussi les insurgés. Elle demanda en conséquence qu'on lui livrât ceux qui s'étaient réfugiés sur les territoires autrichien et russe , se réservant alors d'exécuter les traités. En attendant, elle fit visiter tous les bâtiments qui traversaioit le Bosphore et les Dardanelles.

C'était un motif suffisant pour recourir aux armes ; mais

BBGVNEaATION DE Lk GRECE. 37

b barbiriewmble destinée à servir d*exeuse à la Turquie, comme llTruBe aux Tiolences d'un furieux. Il entrait bien dans les dispositioits religieuses d'Alexandre de prendre les armes et de tomber sur Tempire ottoman , si longtemps convoité par ses prédéeesseurs; mais les puissances européenoes conçurent des craintes quand elles virent approcher la chute du colosse aux pieds d*argile. Sans s'arrêter aux promesses de partage , elles s'engagifereDt à le conserver , et cherchèrent, en éloignant uue rupture avec la Russie, à le réconcilier avec les Grecs. Les Grecs firent parvenir leurs griefs au congrès de Vérone : NouB avons, disaient-ils, secoué un joug d*infamie. Que de^ mandons-nous? Que la religion soit libre, que nos femmes foieot en sûreté , que la chasteté de nos enfants soit respectée. KoQS avons versé pour cela des torrents de sang ; il n'est plus possible que nous subissions de nouveau le joug des ennemis du Christ et de la civilisation. Voudriez«vous arracher la croix du front de ceux qui se sont rachetés.' nous contraindre à livrer de nouveau nos femmes pour les harems , nos fils pour les bagnes.' Non , aucune convention ne sera acceptée par nous , si nos députés ne sont admis à la discuter. Quand bien même leurs plaintes ne seraient pas écoutées, cet acte vaudra du moins une protestation ; et , ne nous confiant plus qu'en Dieu , nous recommencerons à combattre , pour mourir cfarélicns , ou pour vivre avec le Christ. » Hais des rois ligués pour dompter les révolutions pouvaientils appuyer celle de la Grèce? Us allèrent jusqu^à défendre à Métaxas, porteur des vœux helléniques , de se présenter au congrès, ee qui était plus facile que de lui répondre. Les souverains affiés, montrant au Grand Seigneur les dispositions les plus amiables, rinvitèrent à envoyer un représentant; mais il déclina la proposition. Alexandre hésita entre les anciennes idées de Catherine et la crainte des révolutions ; Capo d'istria le poussait eoBtra les Turcs^ Nesselrode le retenait par amour de la paix ; Metteniich surtout, qui avait pris de riniluence sur son esprit, Dit tout en oeuvre pour qu'il ne vit plus dans ce soulèvement des Grecs qu'une « des têtes de r hydre révolutionnaire. » Si faicD que l'autocrate , abandonnant ses propres idées, se oon-

HHT. sa CBIIT AHS. — T. Hl. ^

3S BÉGÊNÉBATION DE L4 GBÈCE.

Ovprta avec TAutriehe, désavouâtes insurgés, et raffermît le Grand Seigneur. « Il ne peut plus y avoir, disait-il à Château- « briand, de politique anglaise, française, prussienne; il faut « adopter une politique générale pour le salut de tous; il faut v qu*eile soit acceptée par les peuples et les rois. C'est sur ces « principes que j'ai fondé la Sainte-Alliance. Le soulèvemeot « de la Grèce est une belle occasion; et la guerre religieuse « contre les Turcs paraîtrait conforme à mes intérêts et à Topi- « nion de mon pays. Mais j'ai cru apercevoir dans les troubles (I du Péloponnèse Tempreinte révolutionnaire, et je me suis « abstenu aussitôt. Qu*ai'je besoin d'accroître mon empire ? I^i « Providence a mis sous mes ordres huit cent mille soldats , non « pour satisfaire mon ambition , mais pour protéger la religion , «c la morale, la justice , et pour faire régner les principes d^ordr^ « sur lesquels repose la société humaine. »

Ces hésitations mêmes , ces déceptions amères , contribaaleQt à exaspérer les esprits, et à envenimer les rivalités eutre les Grecs. Des jalousies de pays et de personnes empêchèrent Démétrius Ypsilanti de maintenir Tunité de gouvernement et de commandement , comme aussi de mettre obstacle aux excès commis dans les villes conquises. Alexandre Maurocordato, consommé dans rintrigue et sacliant se plier aux temps, n'épargna ni ses biens ni ceux de la nation pour se donner la meilleure pari du pouvoir , changeant de conduite selon les circonstances, ou selon l'intérêt mobile de son ambition. Ce fut lui toutefois qui organisa la Grèce en lui donnant une administration et un sénat, dont il se fit le président.

Soixantenlix-sept députés réunis à £pidaure en congrès général sous sa présidence ( 15 octobre ) , après avoir assisté à la messe célébrée sur un ancien autel d'Esculape, discutèrent les lois à adopter, et promulguèrent une constitution : elle créait un sénat législatif composé de députés élus par les provinces, et un conseil exécutif de cinq membres, annuels tous les deux. Corinthe devint le siège du gouvernement. Les anciennes lois byzantines furent remises en vigueur, et le code français dut régir les transactions commerciales. La liberté religieuse et lY^galité entre tous les Grecs furent proclamées; le mérite seul

Page 1