CONFÉDÉRATION SUISSE
bien le sentiment de rautonoroie dominait partout Mais, après 1830 , les démocrates , qui rencontraient dans la diète Topposition des petits cantons, proclamèrent qu'il était étrange que des pâtres et des paysans comptassent autant que des hommes instruits et pratiques ; les ambitieux auraient aimé les grands emplois , qui ne peuvent exister que dans une vaste république ; les gros cantons auraient voulu resserrer Tunité, surtout Berne, qui serait devenue capitale , et eût possédé le gouvernement et le trésor national. Les cantons primitifs, menacés dans leur souveraineté particulière, et exposés à être réduits à une véritable nullité, s'y opposèrent résolument; les cantons radieanx et les cantons aristocratiques y répugnèient, par des motifs op-
Depuis lors la Suisse a été travaillée par des discordes continuelles, assiégée qu'elle est de tous côtés par les passions démagogiques. Des utopistes qui n'ont rien à perdre, des réfugiés qui haïssent toute institution conservatrice, s'y confondent avec les vrais patriotes; et4es exagérés de liberté y ont été jusqu à vouloir que toute comnume fût indépendante.
La liberté en Suisse n'exista plus que de nom, dès que l'on vit la force prendre le rôle décisif. La formation des corps francs vint en efifet détruire toute indépendance dans les éleo tiens et dans les délibérations. Chaque canton se souilla de sang, soit sur le champ de bataille, soit par l'échafaud. Genève, cette capitale de Tindustrie et de l'intelligenoe, fit trois révolutions violentes dans le sens libéral et protestant ; d'autres cantons se fractionnèrent, de telle sorte qu'on peut dire aujourd'hui qu*ii y en a vingt-sept; même, dans le Valais, cliacune des.treize décuries se sépara des autres. Les constitutions diangent de l'été à l'hiver.
Aux questions politiques se mêlent les questions religieuses. lÀ , comme ailleurs , le congrès de Vienne ne songea guère aux consciences. Il donna à Fribourg catliolique Morat protestant; l'évéché de Bâle écliut comme indemnité à la prolestante Berne. lies évéques suisses n'ont pas de métropolitain , et dépendent du nonce. La catholique Lucerne n'en est pas moins radicale; les trois cantons primitifs sont catholiques,
COIlFÉoéBATIOK SjDISSS. 837
déttocntigues et conservateurs. A Berne, raristocratie déchue ec le libéralisme qui lui a succédé sont protestants. Les libénox de Zurich, Yoyaut le sentiment religieux renaître» cherdièrent à le battre en brèche en appelant le professeur Strauss, qai nie Tenstenee du Christ; mais le peuple le chassa, et renversa on gouvernement qui le 'comprenait si peu. Des trois cantons directeurs , il n*y a que Luceme de catholique , bien que la majorité des cantons appartienne à cette croyance; aussi D a-t-îl pu tenir contre les deux autres. Le canton de Berne, qui, par sa population ( 386,000 âmes) et ses richesses, est le plus couidérable de beaucoup, et qui voudrait devenir le centre de teste la Suisse, s*est efforcé d'attirer à lui les catholiques. Il y réussit, lorsque, devenu le représentant du parti radical, il décida sept cantons protestants ou catholiques, et Luceme même, à fanner une alliance. Dans une assemblée qui se tint alors à Baden, on adopta des mesures contre les catholiques ; Rome réclama, et finit par lancer Tanathème.
Quand Argovie, de sujette qu'elle étaiii devint canton indépendant , il n*y avait ni ancienne noblesse ni ville importante qui pât devenir un foyer de brigues politiques ; aussi ce canton &*eat-il pas de peine, en 1830, à se constituer populairement; foais comme il compte^ sur cent soixante-dix mille âmes, quatre- Tingt-dix mille protestants, les catholiques eurent le dessous, et en pâtirait; ils réagirent à leur tour, en s'appuyant sur les riches couvents du pays. Mais lorsque, après dix ans d'expérience, la constitution fut révisée en 1840, l'égalité des droits fut refusée aux catholiques. Luceme, au contraire, leur fut favo^ rable lorsqu'elle révisa aussi son pacte constitutionnel ; puis elle se détacha de la ligue , et rejeta les articles de Baden. Le parti opposé devint furieux; Berne, Argovie, Soleure, Bâie campagne, et les autres protestants, se réunirent en armes; ils envahirent le bailliage de Mûri (1841), chassèrent violemment les moines , déclarèrent les couvents abolis , leurs biens confisqués, et exécutèrent leur sentence parle meurtre et la terreur.
Le pacte fédéral de 18t5 garantit « l'existence des couvents tX des chapitres , ainsi que leurs propriétés. » C'était pour la
338 CONFÉOÉBATION SUISSE.
ocMifédéntion ^ il nous semble , le cas d*einpécher une pareille violence. Biais le gouvernement central n'avait pas assez de forces pour &ire exécuter ses décrets; de plus, Berne, alors canton dirigeant, avait pris parti pour Argovie , et les protestants s^appuyaient sur Fartide qui autorise chaque canton à régler ses affaires intérieures. La diplomatie s*en mêla, et rAutricbe par ses menaces ne fit qu*îrriter les esprits.
Lneeme, sous Tadministration du parti protestant, avait supprimé deux couvents de franciscains ; les catholiques qui vinrent après demandèrent au pape de sanctionner la suppression de ces couvents, jugeant quMl n'y avait pas lieu de lesTétablir. Le pape y consentit, à la condition que leurs biens fussent employés à ériger un séminaire communal, exprimant le désir qu*ll IQt confié aux jésuites, qui déjà exerçaient dans d'autres cantons. On en fit donc venir sept de Fribourg ; mais le parti ennemi jeta feu et flamme. Luceme, qui voyait son indépendance attaquée , tint énernquement tête à cette bourrasque. Les autres cantons virent la une belle occasion de se venger, d'écraser cette ville, d'assouvir leur haine contre les jésuites, et d'ét^ blir la république unitaire. Un complot se forma pour égorger les magistrats de Luceme ; mais il échoua , malgré le défaut de ressources de ce gouvernement. Alors les corps firancs envahirent le pays à main année ( 8 décembre 1844 ) ; mais ils forent battus et dispersés. Le docteur Steiger, chef de TexpéditioD, fut condamné à mort ; il implora sa grâce , et réussit à s'évader. Que ses partisans l'aient glorifié , c'était chose naturelle; mais que certains gouvernements aient applaudi à sa condiûte, c'est un outrage à la moralité, qui n'a qu'une manière ie voir sor celui qui recourt à la force pour violenter sa patrie. Bientôt après, le docteur Leu, chef du parti catholique à Lnceroe, fut assassiné dans son lit. Des factions qui emploient de pareils moyens se jugent elles-mêmes. La diète n'osa violer ni le principe de tolérance, ni l'indépendance d'un des cantons ; maison n'épargna pas les menaces, et la guerre couva dans les cceurs.
A quoi servent désormais les luttes de paroles, les questions de légalité, les discussions fédérales, quand on a l'arme an poing, quand la conscience et le raisonnement sont subordonnés
GOUFÂDÉAÀTION SUISSB. 339
diaque jour soi décisions de la force ? Lueeroe Ait envahie de noeren ( 1^' avril 1845 ) par un corps qui avait pour chef OehKobein ; le gouvernement de Genève , qui devait son existeBce aa sofirage universel , fut renversé (8 octobre 1846 ) ; et hriolenee imposa une constitution nouvelle d*une démocratie ilfifflitée, avec une assemblée unique à qui appartient Télection de magistnits. Alors on exclut ou Ton expulsa quiconque l'était étefé, quiconque possédait, quiconque pouvait servir le ^ gratis ; on attenta jusqu'aux fondements de Texistence note. Les puissances voisines armèrent, effrayées et menaçâmes; les .cantons catholiques de Lucerne, de Fribourg, du Valais, de Schwitz , dUri , de Zug et dTnterwald > furent conduits, par le besoin de la défense, à former une ligue (5im- Mimd)\ et ils se virent jeter la pierre, comme coupables d*il- M'té; Ton demanda à grands cris à la diète la dissolution de tttte figue séparée. Pour se procurer le nombre de voix sufGantes, on opéra de petites révolutions dans différents cantons (^nllet 1847). Bientôt Ochsenbein, dMenu président de ta <iKte, ne parla plus des jésuites ni de la ligue, mais de Funité de la Suisse; et Ton vit bientôt un gouvernement helvétique se <^ûQititaer à Berne. Les cantons catholiques repoussèrent des décrets qui attentaient à leur indépendance, et, avec le courage lianartfre, ils se mirent en devoir de défendre par les armes la l'iwrté de conscience, et le droit que leur garantissait le pacte oatio&al, de r^i^ler leurs institutions intérieures. La diète, de ^côté, décréta que Tarmée fédérale marcherait pour dissoudre ^ ligue; et le sang arrosa, dans cette lutte fratricide et mégale, les tranquilles vallées (novembre 1847). L*arméedu Simder- ^ fut vaincue et dispersée partout.
Oq mit alors la main à une nouvelle constitution , que la <&te adopta le 13 septembre 1848. Voici les bases de ce non* ^eaastauit : L'assemblée fédérale se compose d'un conseil na- ^oal et d'un conseil des états ; le premier est élu pour trois ^ par les cantons, dans la proportion d'un membre sur deux mille habitants; l'autre se compose de deux membres par canton. UaoqDseil exécutif et fédéral de sept membres est élu par l'as- 'to^ nationale; il dure trois ans, et se renouvelle intégra-
340 COIfFBDBBATlON GCaHÀRIQDB.
lement; son président , qui est celui de la confédération tout entière, est annuel, et n*est rééligible qu'après un an d'intervalle. Les questions de guerre, d'alliance, de traités, de rapports diplomatiques, deptstes, de péages, sont du ressort de rassemblée fédérale. Enfin il y a un tribunal fédéral composé de onze membres et autant de suppléants, qui est élu pour trois ans par rassemblée , et qui juge , en matière civile , entre les cantons , ou entre ceux-ci et la confédération, ou entre les cantons, b confédération et les particuliers.
Plaise à Dieu que la Suisse arrive à réconcilier désormais la force avec la liberté , et qu'après avoir pu subsister oomme elle Ta fait dans le relâchement fédéral , elle ne se désorganise pas en essayant d'un système plus vigoureux ; qu'elle attire le pouvoir au centre, sans attenter à l'existence individuelle des canUAis , et à ses formes traditionnelles de gouvernement et de droits ! c'est alors qu'elle servira d'exemple aux amis des constitutions républicaine^
OONFBDBBATIO?! GBBMAtflOUS*
Autrefois les deux rives du Rhin étaient regardées oomme allemandes ; mais la France peu à peu prit pied sur la rive gauche, et Onit même par traverser le fleuve. En 1652, elle enleva à PEinpire Metz , Toul et Verdun ; à la paix de Westphalle, le Sondgau, Brisach et la suzeraineté des dix villes impériales de l'Alsace, qu'elle conquit plus tard en 1672; elle prit Fribourg en 1679, Strasbourg en 1681 , la Lorraine en 1785, le cercle de Bourgogne en 1797. En 1801 , la France acquit toute la rive gaoehe du fleuve ; en 1808, elle occupa Kehl, Cassel et Wesel ; en I8t0, les villes hanséatlques, le Lauenbourg, et les pays qui touchent à la mer du Nord. Les traités de 1815 rendirent à chacon ce qu'il avait obtenu à la paix de Lunéville ou lors de U confédération du Rhin : toutefois la France conserva une belle position sur la gauche du Rhin , entre Huningue et Lauterbourg ; et à la
CONFBDÉRATIOII GEAHANIQUB. 341
noioéie crise Ton TOît se réveiller son arabitîon de ressaisir toute Ja ligne du Rhis, tandis que les Allemands parlent encore de leurs droits sur les pays de la Moselle et des Vosges, anisa ImperiL Ces prétentions placent la France dans une position hostile vis-à-vis de rAllemagne; mais si la France, en s'altiant jadis à la Bavière, a pu sans grande peine pénétrer en Allemagne, ces facilités lui manqueraient aujourd'hui, que la Bavière a pris pied sur la rive gauche du Rhin.
Cependant, au-dessus de ces questions territoriales sans cesse renaissantes il y a la question morale. Une domination étrangère, si courte qu*elle ait été, jette toujours au milieu d*un pays des germes de dissolution et d'innovations, qu*il est difficile d'extirper après. L'Allemagne a été le berceau des libertés de l'Europe; mais sa vénération filiale pour ses princes laissa s'établir ffaezellela monarchie absolue indigène, généralement douce et paternelle, secondée, plutôt que tempérée, par des états provinciaux. Le despotisme à nu de Nanoléon et de ses soldats révdila le sentiment national, qui s'étudlm remettre en honneur et à rechercher les vieux monuments de la gloire et de la grandeur de la patrie.
En proclamant, dans l'acte de la confédération, la souveraineté des princes allemands. Napoléon n'avait voulu qoe les soustraire à Pancien empire, pour les soumettre au sien ; mais ils interprétèfvnt cet acte comme les affranchissant de tout respect pour les privilèges du peuple : en conséquence, ils abolirent partout les étals; et , en combinant ce nouveau système de souveraineté absolue avec l'ancien régime patrimonial , ils ajoutèrent la servitude publique à la servitude particulière : absolutisme envers lenn peuples , et dépendance vis-à-vis de l'étranger. Le peuple en accusa moins les princes eux-mêmes , que le dominateur dont ib étaient lesmstruments ; les peuples se trouvèrent prêts , lorsqu'ils voulurent secouer son joug. On sait quelles promesses furent alors prodiguées, et comment la guerre des peuples s'engagea au nom de la liberté et de l'indépendance. Les peuples triomphèrent ; mais les princes en profitèrent seuls, dressés par Napoléon à ce dœpolisrae adminisUatif qui supprime toute résistance à la volonté du maître.
su.
84S CONFEDBBATION GEBMANIQUB.
Nous avons vu ' comment on reQt de F Allemagne, en 1814 , une fédération sans chef. L'Autriche obtint la présidence de la diète, qui siège à Francfort, et qui est chargée des loisfondamentaies delà confédération, ainsi que de ses relations intérieures, extérieures et militaires. Les États allemands sont unis contre toute espèce d'agression du dehors, et fournissent à cet effet un homme par cent habitants à l'armée fédérale. Ils ne doirent jamais tirer l'épée entre eux , et c'est la diète qui est juge de leurs contestations. « $ 18. Dans tous les pays il y aura une constitution représentative. $ 16. I^es différences de religioa n'en apporteront aucune dans la jouissance des droits civils et politiques. » Ces deux paragraphes, par leur déCnit d*exécatioD, ont jeté le trouble en Allemagne.
Quand la diète de 1818 déclara qp» la confédération n^était pas une simple alliance, mais une association d*Ëtats formant un tout , c'était pour combattre le sentiment d^indépendance qui se réveillait dans les petits États dominés par 1* Autriche el la Prusse, qui allaient fksqu'à prétendre nommer le généralisr sime de l'armée fédérale. UÂllemagne fut ainsi considérée comme une puissance européenne, ayant son existence et sa langue propre. Mais quant à ce besoin d*iinité nationale si vi? vement manifesté, on n'y songea guère, puisqu'on ne fit rien pour la liberté du commerce et de la navigation , et qu*on laissa le pays morcelé en une trentaine de gouvernements , sans s'occuper d'autre chose que des droits historiques ou diplomatiques des princes. Au congrès devienne, le professeur Thibaut pro* posa d'élaborer un code obligatoire, établissant le droit commun de toute l'Allemagne, pouvant être modifié toutefois par les différents souverains. Il est toujours dangereux d'imposer une loi unique à des pays soumis à des princes divers; et un Mvre qui eût montré les rapports comme les différences que peut offrir la législation de ces divers États, aurait mieux aidé aux progrès de ces diverses législations. Beaucoup d'Allemands, et notamment Savigny, combattirent cette proposition comme ua attentat tyrannique , un renouvellement de ce droit fi|F0UclM
I Tome U, Congrès de Vieiuie, page 369.
CONFBOBAATION G£BH4N1QUE. 343
en fota duqud les Français vîctorieiix imposaient partout leur code. De là na^t une école historique qui en viut à affirmer qoe les lois, essentiellement progressives « ne doivent pas être enfhatnées par un texte écrit « et qu*il fiiut s'en tenir aui qputaoKS, qui se modifient avec les temps '.
Ainsi il ne resta entre les différents États aucun intérêt, ancoae forme de gouvernement qui leur fut commun ; les peuples se troamcnt abandonnés aux souverains et aux institutions qu'il plotà coux-d d*octroyer. On confirma aux.princes médiatisés c«rfnaiilmits féodaux qui r^ugnalent à l'esprit du temps et aux espénaecs dont on s'^it bercé ; tous ces princes de divers degrés lîmiènBat une biétarehie d'oppressions, appuyées Tune sur Tan* cienne eonstitation de l'empire, une autre sur la confédération da Rlûn, une troisième sur Talliance fédérale actuelle. On en sealit d^antant plus le mal que l'on voyait , par contraste , les habitants de la rive gauc&e , à qui leur réunion temporaire à la France avait valu l'exemption des dîmes , des corvées et de toute autre prestation servùe, garder tous ces avantages, qanque redevenus. Allemands. La diète elle-même se montra laen moins une assemblée représentative qu'une souveraine impérieuse : son temps se passait à discuter des affaires privées, des intérêts seigneuriaux et des prétentions de familles, aa détriment des choses véritablement importantes. Lors de la famine de 1817, on en était encore aux premières enquêtes , lorsque arriva la moisson nouvelle. L'organisation militaire, le travail des^fortifications, auxquelles étaient affectées les contributions de guerre imposées â la France , ne furent pas poussés plus activement; et Ton s'occupait encore moins d'aoooidcr les libertés réclamées par les peuples.
Cependant les patriotes déçus entretenaient chaleureusement ce vieil esprit qu'on cherchait à éteindre après l'avoir utilisé ; et Us rmtroduisirent, faute de mieux , dans les costumes et dans la littérature. Dans les provinces rhénanes surtout, régnaient
■ Ob trouve une habile classiOcatioii de lois reUtives aux commones aUemaiides dans Touvrage de Grech, AnUic}^Un iiber Staatsund qf* feniUeher Uben. Uorienbcrga, 18U.
3*14 CONFÊDÉGATION GEBMAIVIQUB.
des théories philosophiques et des doctrines de souveraineté populaire. On y avait changé de mattres, ce qui avait beaucoup altéré Tanden dévouement traditionnel. Le clei^é, dépouillé de ses domaines et soumis aux princes , y était mécontent; un grand nombre dlntéréts locaux étaient blessés , et tout cela formait une oppontion à qui d*ailleurs la presse, assez libre, servaitd*organe.
Les gouvernements, trouvant fort difficile de satisfaire à tout, préférèrent ne rien accorder. Ils traitèrent comme conspiration toute manifestation de vœux. Les associations des universités, et les démonstrations, plus joyeuses qu*hostiles, qui eurent lieu ir la Wartbourg ( 1 8 octobre 1817) pour le troisi^e jubilé de la réforme et Tanniversaire de la bataille de Leîpsick , décidèrent tout à fait la réaction. Le meurtre de Rotzebue * et d'autres attentats firent craindre des tentatives régicides et la résurrection des tribunaux wehmiques. La nobfesse immédiate, voyant ses prétentions et ses droits j^aux menacés par la démocratie , se ligua contre elle , et déclara la guerre au régime représentatif, comme au fruit de la révolution et de Tinvasion étrangère. Les ()ersécutions commencèrent donc ( 18t8), et les rois, réunis en congrès à Carlsbad ', se proposèrent de dompter cet esprit de résistance, et de faire triompher à tout prix les principes conservateurs. Une commission fut chargée de poursuivre dans toutes leurs ramifications les trames démagogiques { 1819); lestmiversités furent surveillées plus activement , et l'on fit avorter la Société générale, qui devait servir de lien à toutes les autres. La liberté de la presse fut supprimée , et Ton rendit les gouvernements responsables de tout ce qui serait publié dans chaque pays. C'est ainsi que la situation politique del' Allemagne se trouva changée.
Au congrès de Vietme qui vint après , on traita des rapports de chaque souverain avec les peuples , et de ceux des divers princes avec l'Autriche et la Prusse. Où commence l'autorité de la diète? Comment fah-e exécuter ses décisions? Quelle étendue
' Voy. tome II, p. 433.
* Voy. tome 11, p. 434.
CORFÉDÉBATIOlf GEBHANIQUEI 315
donner à Tart 13 de Tacte fédéral ? T aura-t-il des assemblées d'étals dans chaque pays de la confédération?
Les deux premières questions furent résolues contrairement i llndépendance et des princes et des peuples : la diète fut dédirée Torgane de la Tolonté et le bras de la confédération alière, Finterprète de Tacte fédéral , chargée de venger les atteintes portées à la paix , d*écraser la révolte dans tout pays confédéré, sans y être même appelée par le gouvernement local, cl de lui prescrire Texécution des décrets émanés de rassemblée. On n'osa toucher aux constitutions existantes , mais on dédara qu'elles ne pourraient être changées que par les voies cQostîtationneiles ; et que le principe fondamental de l'union exigeait que tous les pouvoirs de la souveraineté fussent concentrés dans l'autorité suprême. Une fois ces bases arrêtées, et sons prétexte de sûreté intérieure, la diète s'ingéra dans toute espèce de conflit entre les gouvernants et les sujets.
La commission centrale établie à Mayenne ( 1822 ) pour recberefaer et juger ces menées démagogiques, fit trente-deux rapports sur l'extension et sur le but des sociétés secrètes ; mais à elle constata les doctrines pernicieuses de la jeunesse allemande, elle ne parvintii découvrir aucune conspiration contre les gouvernements établis, ni à prouver que le poignard de Sand eôt été dirigé par les sociétés secrètes. La diète en profita pour rassurer les citoyens bien intentionnés, leur disant « que ces agitations étaient isolées; qu'ils s'en reposassent donc sur leurs gouremements , même à l'endroit des mesures qui leur paraîtraient des entraves inutiles à la liberté de penser, d'écrire et d'enseigner '. »
A l'cipiietion des cinq années qui étaient le terme des lois connt la liberté de la presse (16 août 1824), la diète les renouvela, sans fixer un terme nouveau ; elle conserva aussi à Mayence la commission d'enquête, qui plus tard (1828 ) déclarait , en se sépvant, n'avoir rien déoouvertd'important. L'Autriche avait proclamé, par l'organe deMettemjch, que son but était ■ la conservation de l'ordre établi ; » et l'empereur s'était plaint aux députés
da oomilé de la diète.
346 CONVÉDBBATIOlf GEBMANIQDB.
de Pe8th • que tout le monde avaitle vertige en rejetant les vieUIct constitutions pour en demander de nouvelles ; • puis le cabinet de Vienne rappela que, le 20 septembre 1819 , « on avait décidé qu*il serait interdit aux assemblées d*états de chaque pays d'émettre aucune expression de principes ou de doctrines dangereuses pour les droits ou le pouvoir monarchiques. » La diète, toujours prête à céder aux vœux de T Autriche, décidaque Tinterdiction serait maintenue , et qu*il Mait un remède à Fabus des discussions publiques : dernier coup porté à cet esprit national et populaire que les gouvernements avaient eux-mêmes surexcité.
Ainsi les États secondaires étaient tout à fait asservis aux grands, puisqu'ils permettaient à la diète des actes de cette importance; ils toléraient un joug qui les protégeait contre leors sujets , et il en résulta une ligue des princes contre toute idée libérale.
Les constitutions germaniques n*ont point pour base la souveraineté populaire , mais le principe historique de la souveraineté du prince; les chambres y sont des représentations d'États , et non des représentations nationales : d'où il suit que le prince ne connaît d'autres limites que les réserves exprimées par la loi écrite, ou bien les droits historiques des sujets; tandis que, dans les pays de souveraineté populaire, le gouvemeoMOt ne possède que ce qui lui est attribué d*autorité.
Cependant, dans les États du midi qui avaient obtenu des constitutions , ainsi que nous l'avons vu , l'opposition s'exerçait dans les limites légales. On ne put donc les dompter tout à fait ; on travailla xseulement à restreindre, autant que faire se put, cette action, et à empêcher la contagion, en déclarant que les États provinciaux n'avaient rien de commun avec les assemblées démocratiques , incompatibles avec les gouvememeots monarchiques , qui composaient seuls la confédération ; et que les peuples s'étaient grandement abusés slls avaient cru qa'oo leur promettait de telles garanties, et la participation de tous au droits constitutionnels.
L« roi de Wurtemberg , cependant , prit sur lui d'élai:gir ks bases de sa constitution; le* alliés s'en offensèrent, etiap-
CONFBDBHATION GBBMANIQUB. S47
pdèmt leurs ambassadeurs; mais il tint bon. Les paissances, ptr eontre , tressaillirent de joie lorsque le due de Bade se fit supplier par quelques munieipalités d*aboIir la sienne, et de D^pier sekm les inspirations de son cœur paternel. La Bayière restait fidèle à la monarchie tempérée. Louis, le roi poète, lui doona toutes les apparences d'une grande prospérité, attirant les neOlcars profesBeuis dans son université, où légnait le libre en- KÉgnement; fiùsant de sa ca|ntale l'Athènes de rAllemagne s esécmant aussi de grands travaux , parmi lesquels il suffit de dier le canal du Rhin au Danube , c'est-à-dire de la mer Noire • la mer du Nord»
Tenue en survelllanoe a Tlntérieur par les polices locales , et m dehors par celle de rAutriche ; ne pouvant plus discuter ses liroptfes aflfisires , l'Allemagne porta toute son attention sur la France , et tourna du côté des sodétés secrètes son activité, qui De trouvait plus d'issue dans la presse. Aussi, la révohition de IfiiO eut-elle un contre-coup presque immédiat de l'autre côté du Rhin : quelques mouvements partiels furent réprimés, d'au* très amenèrent des changements intérieurs.
Le dudié de Brunswick , réuni quelque temps au royaume de Westphalie, ptiis rétabli en 1814 , avait été donné à Frédéric- Guillaume, qui fbt toé'peu de jours avant la bataille de Waterloo. George IV d'Angleterre prit la tutelle de son fils Charles, et donna en laao une constitution à ce pays. Mais Charles, dès qu'il fut ■Bjeur (18S7 ), désapprouva l'administration de son oncle , et Rfaaa de convoquer les états. Le roi d' Angleterre en porta plainte à la diète, qui,n*ayant pu par d'autres voies amener le duc à —mt^w la constitution, envahit le duché ; Charles l'abandonna, et s'en alla vivre à Paris. Il rerint après la révolution de 18S0 ; et se montra plus hautain et plus despotique que ja-
* U canal iauU comneBoe à Bamberg, et de là te dirige vers le DiDobe, en fraochisMnt on plateau élevé de 109 mètres : puis Usait Ib direction projetée par Charlemagne, où s'aperçoivent encore des traces «TeicavatioDS , appelées Fosse Caroline, Enfio , le canal dârancbe par rAltmûIi] dans le Danobe à Kehlheim. Il a 23 milles de long; l'on y coiapCe cent cinq ponts; le travail a duré douze ans , et la dépenie t'est teée i 33 mUlions environ.
848 CONFED^BATION GEBUANIQUB.
mais , ce qui le fit chasser irrévocablemeut ; on lui donna poor successeur (6 septembre 1830) Guillaume , son frère cadet, qui rétablit Tordre et donna une constitution.
L'électeur de Hesse, Guillaume V^^ rétabli en 1813 , voulut remettre toutes choses sur Tancien pied, jusqu'aux costumes et au cérémonial , comme si Jérôme Bonaparte n'eût point passé là; il restreignit autant qu'il le put les libertés de ses sujets. Guillaume H, son fils, marcha sur ses traces ( 1821 ) ; et une relation scandaleuse le fit démériter de la morale comme de la politique. Fuyant devant une insurrection , il remit le gouvernement à son fils Frédéric-Guillaume (80 septembre 1831).
Le Hanovre, qui se souleva aussi en 1881 , fut apaisé par la promesse d'un statut constitutionnel que Guillaume IV d^ Angleterre réalisa bientôt par la loi du 26 septembre 1883. A sa mort, son frère Auguste-Ernest , duc ^e Cumberland , qui lui succéda, déclara qu'il voulait faire le bonheur de ses sujets sans entraves , et convoqua les états d'après le mode de 1819 , donnant le triste exemple d*effacer d'un trait de plume les constitutions. On écrivit donc, on protesta; les collèges électoraux refusèrent de procéder aux nominations; la diète ne voulut pas rendre justice, pour ne pas donner tort au roi , qui promulgua en 1840 une charte toute monarchique. Le peuple la refusa, et la lutte continua longtemps.
La Saxe, nation plus éclairée, réclamait des réformes à ses anciennes institutions; elle prétendait en outre que les catholiques étaient l'objet d*une faveur choquante. La Saxe, en conséquence , eut aussi sa révolution, et le roi Antoine abandonna le pouvoir à son neveu Frédéric. Une nouvelle constitution fut promulguée (13 septembre 1830). Lapresse obtint plus de liberté, et les livres ecclésiastiques furent dispensés de la censure civile.
D'autres États constitutionnels cherchaient aussi à soustraire la presse aux tracasseries de la diète , à obtenir des institutioDS plus larges , h se donner une véritable représentation. Des associations se formèrent : une assemblée se tint à Hambacb, qui domine la belle vallée du Rhin. On y parla avec chaleur de la liberté et de l'unité de l'Allemagne, ce qui causa dans- les provinces rhénanes beaucoup de fermentation.
COnrÉDBBATlON GEBHANIQUE. 349
Les rois d'abord s'étaient arrêtés, quand la France menaçante ne parlait que de venger Topprot^re de 1815 et de recouvrer le Rbio; mais quand ils virent cette puissance rentrer dans Tanriea ordre de choses , ils songèrent à rétablir l'autorité absolue, prétextèrent quelques désordres survenus à Hambach, pour s'armer de toute la rigueur des lois (1832). Ils décidèrent donc que toute demande des chambres contraire à l'acte de Vienne serait repoussée, et que, si elles refusaient l'impôt , la force interviendrait. La diète chargea une commission d'examiner de près les propositions des diverses chambres ; et les gouvernements s'obligèrent réciproquement à réprimer tout empiétement des assemblées d'états contre la diète. Puis on interdit les réuoioDS politiques, les cocardes, les arbres de liberté. '
Ce n'était donc pas seulement le parti révolutionnaire, c'était encore le parti constitutionnel que l'on essayait de comprimer. Tous deux tentèrent de résister ; mais ils échouèrent. Les deux sociétés principales , TArminienne et la Germanique, qui aspiraient également à l'unité allemande, firent à Francfort un mouvement (1833) qui avorta, et tourna au profit de leurs adversaires. Les puissances étrangères , qui élevèrent la voix en faveur des libertés germaniques, ne furent point écoutées; et là, comme ailleurs, on perdit les anciennes franchises pour <*u avoir rêvé de nouvelles.
L'abaissement des petits États assurait la prédominance des (Itux grands. L'Autriche se posa ouvertement comme l'implafable adversaire des prétentions libérales, et n'admit de réforme dans aucun de ses États. Avec ses populations d'origine , de langue et de traditions diverses, comment aiu'ait-eUe cette unité qui fait la force des autres puissances? Touchant à dlxboit États, elle a des relations extérieures très-compliquées , el se trouve obligée à de grands armements du côté de la Turquie; «eseolonies militaires, féodalité armée, ne lui permettent guère de tirer parti de ces pays fertiles , jusqu'au jour où la chute des Ottoroamiui donnera un voisin moins turbulent.
I^ revenus de l'Autriche, qui à l'avènement de François II ne dépassaient pas 8G millions de florins (198 millions de fr.), ^Viaient élevés, à sa mort, à 136 millions C302 millions de fr.)*
850 CONFÉDÉBATION GEBHANlQnB.
I^ mines de sel , de mercure , d'argent , lui rapportent beauooup,aiDsi que les mines d*orde la Transylvanie etdela Hongrie, si mal exploitées qu'elles puissent être. Son littoral s^est beaucoup étendu ^ mais cette vieille alliée de TAngleteire craint d'exciter sa jalousie. Le silence règne aujourd'hui dans les fameux arsenaux de Venise ; un vaste arsenal militaire , dans le beau port de Pola, est resté en projet. Cattaro et Ragusé succombent, sous les faveurs dont on comble Trieste, qu'une immense prospérité attend, lorsque le chemin de fer qui doit la mettre en communication avec Vienne et Varsovie sera terminé. Cest de ce côté que l'Autriche tourne ses efforts. Elle et la Russie, par leur traité du 25 juillet 1840, ont proclamé libre la navigation sur le Danube, parcouru aujourd'hui par les bateaux à vapeur, depuis Ralisbonne jusqu'à Constantinople et à Trébizoode. Le système protecteur des douanes a été modiûé ; des tarifs ont été réduits. Il s'est créé beaucoup d'établissements utiles, et le gouvernement est dans la voie des améliorations matérielles. Mais l'Autriche porte le poids d'une dette publique énorme , qui s'est beaucoup accrue pendant la paix *! et il est difficile d'y remédier avec ime grosse armée, une diplomatie coûteuse, un empire composé de trois masses hétérogènes, divisées entre elles par des lignes dédouanes , et réclamant des lois dont le but est différent».
François T", tout en soupirant aussi après cette centralisa-
^ La dette autrichienne est <1e 1,014,000,000 de florins (1 f. 37 c), c*est-è-dire de sept fois environ le revenu ; et la rente annuelle à piyer s^élève à 67 millions de florins.
* Sur les 456 millions de livres antrieliiennes (304,696,000 fr.) qm forment le revenu total de TAutridie, la taxe de la Honisrie, qui tint lien d'impôt foncieMie s'élève qu'à 13,165,7») (11,112,956 fr. ). Elle a poortant plus de douze millions d'habitants, tandis que la Lombaniie, qui n'en a qœ deux millions et demi, paye pour Timpôt foncier tealement 72 millions de livres antrieliiennes , et pour droits de oonsonmation, y compris TÉtat vénitien, 13,200,000, s&ns compter les ooatributions indirectes. Ainsi , en additionnant le tout , on paye dais ks provinces iUliennes 22 livres ( 19 f. 74 c.) par tête (Tggoborskv). tandis qu'en Hongrie on ne paye qu'un peu plus d*unc livre.
COKFÉDBBATION GEBMANIQUE. Sût
tkmiêfée par Joseph II , ne pouvait se flatter de soumettre des élâiieDissidiTeis à un mode uniforme : il se borna à conserver ; tandis que le monde marchait, il s'arrêta. 11 n'y avait de bon à tts jenx que ce qui avait été bon autrefois. Il voulait que les peuples eussent foi dans leur empereur, et le laissassent faire. Ce fut «ree cette politique simplifiée qu'il gouverna jusqu'en 183&, refusant tout à des peuples qui chaque jour prétendaient à un régime plus indépendant. François mit donc tout son raeouis dans la force ; il augmenta son armée , et mourut en lé- SoaDt son eœor à ses soldats. Il n'y avait « en ÀUemagne, qa*un seul moyen de tenir tête à l'Autriche , c'était d'y prendre €Q main la cause de la liberté, de la nationalité, de l'intelli- ^eoee ; tel était le rôle qui convenait à la Prusse.
Lngrands revers qu'elle avait éprouvés sous Napoléon avaient eontranié à l'instruire et à la régénérer. Sa politique , dès le début de la Révolution , lui commandait de se rallier à la France pour balancer l'Autriche; mais l'intérêt d'équilibre céda à Tin* icfêl de principes, et Frédéric-Guillaume II se fit le champion des émigrés. Mal soutenu par ses alliés, il fut ba^u ; puis, lorsque Catherine II lui jeta quelques lambeaux de la Pologne , il hii £iUnl songer à les contenir. Enfin, il se réconcilia avec la France, qui, à l'aide de la Prusse, crut rendre le parti protestant prépondérant en Allemagne , et pacifier l'Europe'
Frédéric Guillaume III, qui lui succéda à vingt-septans (1797), penchait vers la France; mais il n'osa se brouiller avec la RoKîe , et conserva la neutralité durant les premiers revers des Francis , de même qu'il résista aux séductions menaçantes de Napoléon. Cependant le ministre Stein (1807) comprit que, pour amener le peuple à des sacrifices, les intrigues ne suffisent pas; et il mit la main aux grandes réformes. Il abolit le vasselage, la servitude de la glèbe, et toutes les juridictions héréditaires; étendit aux bourgeois et aux paysans le droit de posséder des biens-fonds, et déclara que le commerce H l'industrie ne dérogeaient pas à la noblesse ; il compléta Tafi&andiissement (1818), en proclamant que tout vassal héréditaire pourrait devenir propriétaire légal des deux tiers du domaine exploité par lui, le surplus demeurant au seigneur. Il
853 CORFBDBBATION GBBMAIIIQUB.
établit aussi le système des municipalités électives , où tout citoyen , quelle que soit sa naissance ou sa croyance, peut choisir ses magistrats. Après avoir supprimé le privilège des grades militaires , réservé aux nobles par Frédéric II , il demanda à la conscription une armée nationale, et exerça la jeunesse au maniement des armes : transitions prudentes, pour passer du gpuvemement militaire de Frédéric II à une nouvelle constitution.
Napoléon força Frédéric-Guillaume à congédier Stein; mais les idées de ce ministre étaient déjà entrées dans la politique du roi , qui s'appliqua aux réformes, guidé par Tamonr du peuple et de la justice, substitua aux anciennes taxes un impôt uniforme, et abolit corporations et privilèges. En 181 S, la royauté prussienne se trouva effacée au milieu de Fenthousiasme belliqueux du peuple et de Tinfluence prépondérante de la Russie. Ia peuple entier courut aux armes sans qu*il fût besoin de Vy pousser, et il se trouva à la paix vainqueur, et riche de toutes sortes de promesses. Il était plus facile de les faire que de les tenir, dans un royaume créé par l'épée et par la- diplomatie, sans frontières naturelles , sans unité de races, de langue, de civilisation , de croyance , de législation, de souvenirs ; dans un royaume où le droit féodal régit encore les contrées orientales, taudis qu*à Toccident le voisinage de la Firance et son administration ont introduit jusque dans la loi des principes démocratiques. Frédéric-Guillaume crut qu*il n*y avait que le gouvernement absolu qui pût engendrer la coh^on; et, pour avoir ses coudées franches, il se rapprocha étroitement de ses alliés. Les patriotes s'en irritèrent, et le traitèrent d'imposteur et de tyran. Ces ressentiments ne firent qu'accroître chez ses alliés la nécessité de rester unis pour y faire face. Cependant, lorsqu'en 1823 le succès les encouragea à abolir toutes les libertés, Frédéric-Guillaume accorda les états provinciaux , mais avec des attributions très-restreintes.
En 1830, la révoJbtion de Belgique renversa la maison d'Orange , si étroitement liée à la Prusse , et lui enleva les positions qui flanquaient son grand-duché du Bas-Rhin, où le mécontentement se propageait. Le roi eût bien voulu écraser cette ré-
CONFBDBBATION GBBM>ANIQUB. 353
TolotioQ bdge ; mais les intérêts diplomatiques lie permirent pas que la paix fût troublée.
La Prusse n*a point de frontières : elle peut être attaquée au nordmr tous les peints; elle ne possède ni les sources de l'Oder, de la Yistnle , du Iliéraen , ni celles du Rhin et de l'Elbe , fleures qui lui donnent tant de vie; il lui fallut en conséquence rhertbersa force dans les positions militaires plus que dans les positions géographiques, et mieux enosre dans la puissance morale. Elle doit aux meilleures forteresses la sécurité que sa configuratioDet ses fleuves, trop souvent gelés, ne sauraient lui donner; sabodwehrlul assure une réserve de trois millions d'hommes et demi, qui coûte peu, sans enlever ni bras ni intelligences à ra&tintéoatkmale ; ce qui lui permet de n'avoir sur pied que cent Mngt-deox mille hommes de troupes , et encore en lalsse-t-on un dixième dans leurs foyers. La population s'est augmentée considtfabiement en Prusse ( comme dans toute l'Allemagne, sansoompter l'Autriche ); et depuis vingt ans elle a augmenté de tnws imlKons d'âmes. Ses rois se sont appliqué avec persévérance à donner quelque unité à des populations divergentes , et à rapprocher d*eux les petits États, en se faisant les représentants de TAltemagne. Après la chute de l'Empire surtout, Frédério-Guillaame caressa les intérêts et les idées d'alors; il avait pour sujets onze millions d'Allemands , le plus grand nombre qui jamais se Suit trouvé réuni sous un même sceptre ; et il sembla offrir un i-eatre à TAlIemagne entière.
A peine le blocus continental eut-il été levé, que l'Angleterre inonda toute l'Allemagne de ses produits; car on y avait toujours négligé les manufactures pour les armes. Parmi les intérêts auxquels lé congrès de Vienne n'avait pas pourvu, se trouvaient les relations commerciales intérieures , qu'il avait réservées à la diète. Les anciennes barrières furent donc conservées ; et les tarife, les prohibitions, les rivalités, vinrent encore entraver Tunité. La Prusse surtout avait besoin d'un bon système financier, d*une administration unitaire et forte; les impôts directs ne pouvant plus être accrus , il ne restait plus que \9 ressource des contributions indirectes. Mâts là apparut ce que le système des douanes avait de vicieux. L'expérience (It bientâv
354 CONFÉDÉBATION GfifiMANIQUB,
voir que le meilleur moyen d^augmenter les recettes était la liberté, et on en fit Tessai à rintérieur. Tout put donc entrer et sortir; on substitua la taxe au poids et à la mesure à la taxe basée sur la nature des produits; Févaluation et la surveillaoce devinrent faciles. On en ressentit aussitôt l'avantage ; et les manufactures prospérèrent, par l'effet de mesures qui, aux yeux de bien des gens, devaient les étouffer. Les autres États, qui souifraient de leur isolement et 4i leurs douanes multipliées, reconnurent bientôt ce qu'ils gagneraient à se procurer un marché plus étendu, au moyen de concessions réciproques. La Uesse-Damas* tad t traita à ce sujet avecla Prusse ( 1 835 ), oe qui conduisit à des idées plus larges encore, telles que d^écbanger librement tous leurs produits sans lignes de douanes entre elles, ehaeon percevant les droits sur sa frontière, pour les partager entre elles en raison de leur population.
De telles idées contre-carraient toutes les habitudes, mais l'expérience donna un démenti à toutes les prévisions sinistres ( 1828 ). La Bavière et le Wurtemberg en avaient déjà fait autant, et, à leur exemple, la Hesse électorale s'unit avec le Hanovre et la Saxe , le Brunswick avec Brème et Francfort. La Prusse , visant alors à s'assurer la suprématie en Allemagne k l'aide du commerce, fondit les deux unions en une seule; et, à partir de 1830, la Prusse , la Hesse , la Bavière et le Wurtemberg jouirent de la franchise réciproque pour leurs produits et leur industrie.
La réussite fut tdie, qu'en 1846 ï^union douanière , ou ZoUverein, embrassait 8,807 milles allemands carrés ( de 8 kOomètres et demi chacun ) et 39 millions d'habitants, c'est-à-dire toute l'Allemagne centrale et méridionale, à Texceptiondes possessions de l'Autriche « qui s'en tint isolée , à cause de ses provinces italiennes et de la Hongrie. Ce système a pour base primitive l'union, à laquelle les autres sont considérées comme ayant accédé. Le tarif en est très-modéré ; mais on a cru , en grevant les marchandises étrangères, favoriser l'industrie indigène. La pioduetion des cotonnades, des étoffes de laine, des soieries, s'est en effet prodigieusement accrue, au point qu'on put cesser d'en tirer de l'étranger; la valeur des immeubles Vest augmentée;
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ks csfitanx ont irouTé un emploi plus avantageux ; les pauvres y est gagué du travail, et tous plus ou moins d*aisaace. Il en est rcnlté pour les gouvernements une grande économie d'adiiiiiiialntion« car la ligne des douanes s'est trouvée réduite de plvs de moitié; la contrebande et par suite Timmoralité ont mm dtminiié , dd même que la nécessité de payer des juges et des geôliers.
Un grand port de mer manque au Zollverein pour faciliter les déboudiés au dehors. La Baltique est éloignée et fermée , par le péage établi sur le Sund ; le dtfiovre reste attaché à FAngMenre, le Holstein an Danemark ; Brème et Hambourg ne v«lent pas renoncer au profit qu'elles tirent du concours de tint de marehandises étrangères; elles se tiennent donc à Técart \ el le Zollverein ne peut parvenir à la mer. Le 2^11verein tt trouve bloqué par la F^ce, la Hollande, la Russie, et par rAulricbe, qui est devenue étrangère à TAllemagne; il doit donc se borner à des traités de commerce , au lieu de proclamer cette liberté qui, selon les doctrines du fondateur de ce système* , ne peut exister qu'à la condition d'être réciproque.
L'union douanière est une nouvelle expression du besoin d'u« nité. U a été question de donner à tous ses navires marchands on même pavillon, et de lui prêter pour appui une marine de guerre fédérale; d'établir une colonie fédérale pour recevoir les condamnés, et les vingt ou trente mille individus qui émigrent tous les ans, soit au service de l'étranger, soit dans les colonies des autres États. Ce qui serait plus facile à réaliser encore, ce serait Punité de mesures, de monnaies, et de code commercial. L'industrie allemande fait déjà peur à l'Angleterre; elle a des foires incomparables, des fabriques de machines et d'instruments d'optique, des universités renommées par leurs études profondes , des presses typographiques très-actives , des chemins de fer qui réunissent les pays que la politique sépare. La culture de la vigne s'étend ; les bains attirent tant de monde , que la taie payée par les étrangers est dans certains pays une grande
* Hambourg est entré dans ranocialioD depuis 1847. > Flédéric Uit , qui 8*est tué en 1847«
356 GONFBDÉBATION GERMANIQUE.
partie du revenu public ; euGn, le commerce exiérieur y grandit. La race germanique prend le dessus de plus en plus sur ta race slave; déjà elle se Test assimilée sur la rive gauche de rElbe de même que sur la rive gauche de TOder, et les colonies allemandes s'avancent du littoral vers Tintérieur.
L'importance que l'union douanière a déjà donnée à la Presse atteste de quel poids elle est dans les destinées de l'Allemagne. Moins florissante peut-être par ses recettes que par l'économie qu'elle a introduite dans les douanes et l'armée (1), elle attire dans ses universités les hommes les plus marquants , et ne craint pas de les introduire dans le conseil des rois. Elle réunit en ce moment' TEms au Rhin , et par conséquent à la mer Noire au moyen de la Lippe; fait capital, qui la rendra la rivale de la Hollande. ^
L'émancipation des basses classes et raffranchlssaroent de la propriété y marchent d'un pas rapide ; les majorats disparaissent, la propriété se morcelle. Le mouvement intellectuel ne peut se ralentir dans un pays que sa positiou et que tant d*hommes d'élite exposent aux regards de l'Europe. Il reste à souhaiter qu'une bonne organisation des états fasse un corps politique de ce qui n'a été jusqu'ici qu'une aggrégation de provinces.
Lors du couronnement de Guillaume IV ( 1840), les députés de ces provinces lui rappelèrent les engagements que son père avait pris , de donner une constitution «miforme au pays. Il repoussa l'idée d'un système de représentation générale, et consentit seulement à ce que les états publiassent leurs délibérations et leurs votes. Mais à peine eut on conquis ce eommence-
' Tegoborski (Des finances de l'Autriche ^ 1843) a écrit deux ^ volumes pour combattre les nombreuses publications où Ton a éUbli rinfériorité de l'Autriche par rapport à la Prusse. 11 y pcrcA toutefois des faits d'autant plus importants quMls sont moins connus. Selon lai, la Prusse avait, en 1843, 2,399,000 livres autrichiennes de revenu, c'està-dire qu'on y paye 16 I. 30 par léte; l'Autriche, 420,000,000, ce qui fait 11 1. 65; la France, 3,635,655,000, c'est-à-dire 40 I. 50 par tète.
L'armée dePAutriehe lui coûte 153 milUonsde livres; oeUe de U Prusse,
99 nii]lio-)s.
BUSSIB. 357
meDt de liberté, que Too eo demanda davantage : liberté de la presM, eoostîtution avec des garanties sérieuses, permission au dergt catholique de communiquer avec Rome, libre accès pout les catholiques et les israélites à toutes les fonctions de FËtat. 3ious verrons plus loin ce qui s'ensuivit. Cet exemple entraîna le reste de l'Allemagne. De toutes parts on réclama des états potioctaux ou généraux. La Bavière détendit son frein ; d'autres petits États firent de même. Mats l'enthousiasme de la liberté y dégénéra trop souvent en une fureur de bouleversement qui voulut abattre la famille, la propriété, et Dieu ; aussi Heine, qui attisait de loin cet incendie, s'écriai^il que quand la révolution édatoait en Allemagne, celle de France ne paraîtrait plus 9i*inie idylle.
RtSSUS.
Mais que sont ees États allemands , si on les compare à la Russie et à l'Angleterre? La Russie est organisée militairement jusque dans sa hiérarchie civile. Celui qui n'a pas retrempé. 800$ les drapeaux la gloire de ses aïeux, voit ses enfants déchus de noblesse. La longue durée du service produit une cavalerie et une artillerie excellentes ; on iite des officiers de T Allemagne et de l'Angleterre. Quaut au peuple , il y est façonné ^ une prodigieuse obéissance; aussi, dans de pareilles conditions, la modération est*e.lle difficile.
Ce qui frappe surtout à Theure présente , c'est l'étendue toujoois croissante de la Russie. En vain la géographie ou la diplomatie lui assignent des frontières : depuis un siècle elle s'est augmentée à chaque traité. £lle a pris à la Suède la Finlande tant convoitée, l'Ile d'Abo, Wiburg, la Livonie, Riga, Revel, Hune portion de la Laponie; à l'Allemagne, la Courlande et laSamogitie; à la Pdlogne, la Lithuanie, la Volhinie,tm lambeau de la Gallicie; puis elle a pris la Pologneelle-mème. A l'empire ottoman , elle a enlevé une portion de la petite Tartarie,
3â8 BUSSIfi.
la Crimée , la Bessarabie ; à la Perse, la Géorgie, la Cireasae, le Schirvan ; puis elle est parvenue à arradier à la nature ellemême les régions polaires qui joignent TAsie à l'Amérique et aux fies voisines. Désormais la mer Caspienne ne vmt flotter d'autre pavillon de guerre que le sien ; elle enserre la mer Koire et la Baltique ; tous les vingt ans , elle envahit des territoires qui fiurent occupés tour à tour par des peuples divers : ce forent d'abord les rives du Don , puis la Plouvelle-Russie, le long du Dnieper; puis la fertile Crimée; puis la contrée qui s'éleod entre le Bug et le Dnieper ; puis celle qui est entre le Dniester et le Pruth , Budeak et la Bessarabie. A cette heure, elle s'ins» talle sur le delta du Danube , et le fortifie ; d'Aland, elle menace Stockholm ; de Sdina, Constantinople. Ses frontières indéte^ minées , comme ces royaumes envahisseurs du moyen âge, lui facilitent chaque année de nouvelles acquisitions ; d'un côté elle assujettit à des établissements fixes les nomades de l'Asie centrale, de l'autre elle s'ouvre les glaces du I^ord : d'autant plus menaçante, que ses opérations sont environnées de ténèbres.
L'empereur Alexandre a joué un grand r^le dans l'histoire contemporaine : deux fois l'Europe Fa salué comme un libérateur. Il semblerait que le mot par lequel il inaugura son règne ait été le programme de toute sa vie : Que rkorreur de ce premier jour soft effacée par la gloire de ceux qui Muxcrontl Ceint de la couronne ensanglantée des czars , il éprouva le be soin d'une expiation, et il la cheroha dans des pratiques de piété, dans la conviction qu'il était rinstrument choisi parla Providence pour délivrer d'abord son peuple de l'invasion étrangère , la Grèce de la barbarie des Ottomans, puis l'Europe du despotisme du glaive, et, dans les derniers temps,'de la démagogie. Il poursuivit l'exécution des desseins de Pieire le Grand et de Catherine : fortifier sa puissance à l'intérieur, étendre vers l'Occident ses possessions et son influence , profiter des colonies russes, au nord-ouest deTAmériquCy pour commoniquer avec le Japon. Sa lutte contre la France n'interrompit pas ses conquêtes en Orient, cherchant toujours à enlever quelque nouveau lambeau de territoire à la Turquie et à la Pêne.
Secondé par sa fortune et par les fautes d'un grand homoM)
RUSSIE. 3â9
U le montra généreux. A Pans, la Fayette le trouvait « poli, aimable, et sortout libéral, » 8*affligeant de ce que l'on rendait àrEarope les hommes d'autrefois, au lieu de bonnes institutions; et, arec cinquante millions de sujets et un revenu de 300 millions de roubles ( l ,500 millions de fr. ) , à la fleur de rage, il remit son épée dans le fourreau , lorsque tant d'illu- MU s'offraient à ses regards.
A la nouvelle des grandes solennités qui se préparaient pour soo retour dans sa capitale , il écrivit : y ai toujours répugné àcts pompes, et maintetuint plus que jamais. Les événements 9» ctU mis fin aux guerres sanglantes de V Europe sont Fctwre du Tout-Puissani, et c'est à lui qu^il faut en rendre grâces, U refusa le titre de Béni; et lorsque dans son conseil il nilKissait quelque difficulté grave, il se mettait à prier. 11 s'appliqu à réunir toutes les sectes religieuses de l'empire , secondant à cet effet les eCfiiAls de la Société biblique de Londres, ^ij répendait des Bibles par milliers, ce qui semblait devoir introdnire le protestantisme en Russie.
Qmuid madame de Staël visita la Russie , Alexandre lui dit : fous serez choquée de voir le servage du paysan. J'ai fait tt Que je pouvais y j*ai a/franchi les serfs de mes domaines ; ^ois je dois respecter les droits de la noblesse comme si nous urUms une constitution f quimallieureusement nous manque, --Sire, votre caractère est une constitution y lui répondit-elle. "En ce cas, repnt-il,7e ne serais qu'un accident heureux.
Il avait donné une constitution à la Pologne, malgré la résistance des aristocrates opiniâtres; constitution, il est vrai, sans prantie de durée , et qu'il modifia Ini-méme. Mais les paroles citées plus haut indiquent bien l'erreur de ceux qui croient que l^aatocrate peut chez lui tout c^ qu'il veut. La résistance sanguinaire des boyards, qui se laissèrent égorger par Pierre V* et ^oair par Catherine , renaît de temps à autre avec une fierté bronche. Celui qui examine de près les dernières expéditions CD Pologne , en Grèce et en Perse, y démêle des actes ou des impulsions qui ne partaient point du souverain. La richesse se compte, en Russie, par les têtes de paysans qu'on possède ; un seigneur en a des milliers qui dépendent de sa justice, ou plutôt