ENCORE L'ANGLETERRE
On ne peut s'occuper de TAngleterre sans avoir h parler d*nne moitié du genre humain ; elle ressemble en cela à Fem* pire romain. Au milieu des vicissitudes de ce siècle, TAn* gieterre n'a rien perdu, et elle a gagné énormément. Elle a des colonies où l'on parle français, allemand, espagnol; tandis qu'aucune puissance n'en possède où l'on parle anglais. Elle est maîtresse, en Europe, d'HeligoIand, de Malte, de Gibraltar, des Ues Ioniennes ; en Amérique , du Canada , de l' Acadie , des Lueayes, des Bermudes, d'une grande partie des Antilles, d'une portion de la Guyane , des Malouines et autres îles ; de Falkland et de la Trinité : elle domine la mer des Caraïbes. Elle a en Afrique Bathurst , Sierra-Leone , plusieurs établissements sur la côte de Guinée , les Iles de France, de Loss, de Rodrigue , les Séchelles, Socotora, l'Ascension, Sainte- Hélène , et le cap de Bonne-Espérance, la plus importante de toutes ces positions. Elle a supplanté la France en Asie ; elle est maltresse de Ceylan, d'un empire de cent vingt-cinq millions d'habitants, qui s'accnrft chaque jour ; des îles de Singhapour, d'une partie de Ma* lacca et de Sumatra. D'Aden , station extrêmement favorable entre Bombay et Suez, et jadis marché considérable de l'Arabie, elle pourra répandre dans l'Yémen et dans l'Hadramant. les productions de l'Europe et de l'Inde. Elle possède, dans le grand Océan, la plus grande partie de l'Australie, la Tasmanie, les lies Norfolk , la Nouvelle-'Calédonie , la Nouvelle-Zélande , les Sandwich. Ses conquêtes vont toujours augmentant , non point par ambition , ce n'est jamais là le défaut des gouvernements bien pondérés , mais pour sa prospérité intérieure : or, qu'un marché lui soit fermé en Europe, il faut que l'Angleterre s'en dédommage sur l'Indus ou sur le fleuve Jaune. Qui peut rivaliser avec elle en fait de colonisation } qui s'entend mieux à choisir une position qui domine les mers ? qui met plus
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de patience à s'y fortifier ? Jersey et Guemesey lui donaent les clefs de la Manche ; Heligcland lui assure les bouches de TElhe et du Wéser. De sou rociier de Gibraltar, elle surveille FEspagne et les côtes barbaresques, et ferme la Méditerranée; Malte et Corfou sont ses échelles vers TOrient; de Socotora , elle domine la mer Rouge, et confine à la côte orientale d^ Afrique et à TAbyssinie ; Ormus, Buchir lui assurent le golfe Persiqueet les deux grands fleuves dont il reçoit les eaux. D'Aden , station des plus favorables entre Suez et Bombay, et jadis le plus grand marché de l'Arabie, elle pourra répandre dans TTémen et TAdranàant les productions deTEurope et deTlnde. Pullo-Pînang la rend mattresse du détroit de Malacca, Singapour du passage de rinde è la Chine *, des îles Melville et Bathurst , elle plonge au cœur de la Malaisie, d'où elle dispute aux Hollandais les épices des Moluques. Le cap de Bon ne* Espérance lui sert de sentinelle avancée dans l'océan Indien . où elle trône sur les Séchelles et Itle de France. Sainte Hélène sert de point de relâche au commerce de l'Inde ; Falkland pourra devenir un jour le Gibraltar du grand Océan; de la Jamaïque elle surveille les An- Jilles, et communique avec les deux Amériques. Suez lui ouvrira un passage vers les Indes. Elle travaille à s'établir sur le Ail; elle s'évertue à pénétrer, par le Niger, aux régions inconnues de l'Afrique centrale ; elle veut acheter, deniers comptants, de l'Espagne , les fies Femando-Po et Annobon , qui dominent les côtes de Guinée. La Russie convoite-t-elle un port sur la M«literrannée ? l'Angleterre s'empare par précaution de l'île Sapienza pour surveiller les Dardanelles. Aussitôt qu'il fut question de percer Tisthme de Panama, elle en stipula le libre passage avec les États-Unis.
L'Angleterre a des voyageurs intrépides pour explorer, dans tous leurs cours , l'Indus, le Gange, le Brahmapoutra, le Godaverry, le Kisthna , le Cavery , chaque poste , chaque rivage du golfe Persique , du golfe Arabique , et surtout le trajet eotre le Cap et la Chine ; elle parcourt avec la vapeur l'Amazone et le Niger, et s'ooeupe de franchir les Andes avec un chemin de fer. Le canal de Pambon lui évitera le long circuit de Ceyian ; elle doit en ouvrir un autre entre le Gange et Flndus; elle en
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projette d*autres à travers les isthmes de Suez et de Panama. Sa marine a purgé de pirates les plages de Concan, pour la silretédes bateaux à vapeur qui viennent de Bombay, et rejoignent aoi Laquedives ceux qui rasent le littoral d'Orissa , de Coromandel, de Ceylan et du Malabar.
Pays unique que cette Angleterre, où tous sont libres et où tous obéissent ; où Taristocratie conservatrice tient à faire elle-même les réformes dès qu'elle les reconnaît nécessaires; où les merveilles se succèdent ; où les machines à vapeur suppléent à la force de dnq cent mille chevaux , de deux millions et demi d'hommes ; où la capitale est plus peuplée que les royaumes de Grèce , de Hanovre, de Wurtemberg, de Saxe, de Norwége ; où Ton jette des ponts, ou plutôt des chemins de fer, à travers des bras de mer; où Ton creuse des passages sous de grands fleuves, des canaux pour des frégates sur la cime des montagnes, des bassins aussi spacieux qu'un port, et revenant à des centaines de millions; où un seul pont {Pf^aterloo-brigde) en a coûté trente, certaines digues cioqiuinte ; où des milliards ont été employés en chemins de fer!
Les deux compagnies du gaz, à Londres, possèdent un capital de 45 millions. La marine marchande, depuis 1814, a construit 870 navires à vapeur, et compte 30,000 bâtiments. Comme si c'était un débouché trop étroit à tant d'activité et de richesse qu'an empire qui comprend près d'un huitième de la surface du globe, et auquel obéit un cinquième du genre humain , l'Angleterre n'en travaille pas à moins spéculer chez les étrangers. Éclatet-il des révohitions dans quelque partie du monde ? l'Angleterre prêta ses guinées, résigna à les perdre, parce qu'elle est assurée de s'en dédommager par les avantages qu'en retirera son commerce. Ses compagnies font les chemins de fer et les canaux de toute l'Europe; elles exploitent les mines de l'Amérique. EUe a versé, tant en prêts qu'en spéculations, 400 millions dans l'Amérique méridionale; elle en a donné 30 à la Grèce, SoO à l'Autricbe; sa bourse est une mer dont toutes celles de rF4irope semblent ^tre des affluents, et cet immense amas de capitaux se transforme en agents productifs. Où ne la trouve-t-on pas? Est- il un événement ou une situation dont elfe ne profltc ?
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Avec 20 millions de livres sterling, elle réprime la traite àcB nègres ; elle en dépense autant en missions religieuses et en expéditions scientifiques. Elle entreprend de coloniser des rochers arides avec une constance et des dépenses incroyables , dans Tespoir qu'ils deviendront autant de déboochés pour son indus* trie. A peine les coraux ont-ils formé un îlot, qu'elle 7 arbore son pavillon et y installe une famille. Elle transporte sur des plages inliabitées l'écume de ses prisons , et bientôt il s*y défeloppe des colonies florissantes ; beaucoup de paroisses, au lieu (Je faire Taumône à leurs pauvres , les transportent dans les Maldives et dans quelques autres des îles heureuses de FOoéan, avec la réserve des droits emphytéotiques, et ces tles devienoent bientôt riches et populeuses. La vente seule des terres incultes de TAustralie méridionale rapporte des millions. On peut regarder enGn les colonies des autres peuples conune appartenant à la Grande-Bretagne ; car aussitôt qu'une guerre éclatera, il ne dépendra que d'elle de s'en emparer.
Des économistes à courte vue se sont effrayés de l'immensité de sa dette ; et cependant les fonds publics sont toujours r^rdés comme le plus sûr et le plus commode de tous les placements. Par l'effet des conversions répétées, l'intérêt de la dette a été réduit de telle sorte qu'en 1860 il aura diminué de 130,000,000 de francs, ce qui équivaut à une diminution dn capital de 4,330,000,000. La population s'est augmentée, depuis 1815, de près des deux oûiquièmes; les impôts, depuis cette époque, ont été réduits de plus d'un tiers. L'armée étaot peu de chose, et les fonctionnaires publies en petit nombre, aussitôt que la guerre cesse , la dette publique ne grossit plus.
La Russie et l'Amérique du Nord offrent seules une rivalité sérieuse à l'Angleterre; mais elle a l'avantage sur ses rif aies par la qualité , le bas prix de ses produits , par rabondanœ de ses capitaux , par de meilleures stations maritimes, par le crédit de maisons colossales et de banques dans les pays te plus éloignés, par sa sollicitude à protéger son comnierce et son pavillon partout où il flotte , au moyen d'agents qui font e(»uiaîlre les besoins avec une extrême rapidité, et pai' sou habileté à approprier les produits au goût, au caprice des étrangers. Les autres os-
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lions croient venir en aide à leurs manufactures en excluant soi* gneusement les Anglais : ceux-ci admettent, tout au contraice, toutes les marchandises étrangères, sans exception. Après avoir mncu la Chine , ils Tout obligée à ouvrir quaUre de ses ports , Mm pour eux seuls , mais pour toutes les nations.
Les débats parlementaires de l'Angleterre ne se rappetissent pas à une lutte d'homme à homme , en vue de se renverser tour à tour du ministère ; c'est une lutte de principes fixes et héré* ditaires. Les torys, grands propriétaires serrés autour du trône, hommes d'État dévoués à l'intérêt national , servant leurs sem* blable^ parce qu'ils ont besoin d'eux ; les whigs, voulant la liberté , mais dans une certaine mesure; les dissidents, radicaux de rÉglise ; les anglicans , presque catholiques : tous ont leur plan arrêté de longue date , et soutenu avec constance. L'union la rend forts dans les dangers publics , et tous ensemble coin* battent pour le bien du pays. En 1828 , une société de wighs fondait ruoiverslté de Londres. L'année suivante , une société de torys lui opposait le King^s Collège, De là résultent des hommes convaincus, opiniâtres, et grands par cela même : William Pitt, infatigable à l'œuvre et tourné constamment vers son but, plein d'ambition et d*orgueil , mais qui savait néan«noins se conserver intègre, refusait les ûnécures, les titres, rordre de la Jarretière , et mourait presque pauvre ; Wilberforce, qui ne se lassait pas de réclamer l'aflfrancbissement des esclaves ; Romilly , qui poursuivait la réforme de toutes les lois; Cobbet, le terrible logicien popuhiire; Francis Burdett, gentilhomme de la liberté; Brougham, dont la verve ne reposait jamais; Peel , à la parole souple , à l'action hardie, qui ne rougit pas de se dédire, qui proclame qu't7 n'y a pas de honte à prendre les leçons de fexpérience, et à corriger ses opinions pré' unies d'après tes erreurs passées; O'Connell enfin, l'un de res hommes qui deviennent une puissance par leur seule force.
La reine Victoria fut couronnée ( 18S8 ) avec un faste qui rappelait le moyen Age. Lorsqu'elle- parcourut l'Ecosse, on lui pro* di^ades adulations inconnues même dans les pays d'esclavage, liffi salles de banquets , les théâtres ont retenti longtemps des hymnes et des hourrah en l'honneur de cette jeune reine. Mais
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ligence facile, sur le dogme, sur la constitution ecclésiastique, sur la controverse religieuse; ils répandirent aussi leurs idées sous la forme d*liistoires et de romans , en proposant de croire ce que TÉglise croyait dans les premiers siècles. Ils trouvèreot à Cambridge et à Belfast des partisans et des contradicteurs. Les puséistes, ainsi qu*on les appela, répudient les réformateurs du seizième siècle, comme purement négatifs* comme ne présupposant aucune foi , et ne faisant autre chose que contredire. Ils déplorent la séparation de l'Église anglicane et de l*£glise romaine , la seule qui possède la vertu de développer entièrpment le sentiment religieux. L'Écriture ne suffit pas, selon eux , pour règle de la foi : il y faut aussi la tradition conserva par TÉglise, et d'après laquelle l'Écriture doit être interprétée; ils acceptent en conséquence un certain nombre de dogmes tnditionnels : quelques-uns n'hésitèrent pas à proclamer que le seul moyen d'arriver à l'unité ecclésiastique était de se rattacher à Rome >. Quant aux formes légales, qui seront toujours un grand obstacle h l'innovation, ils s'ingénient à démontrer que les trente-neuf articles de la reine Elisabeth ne sont pas en contradiction directe avec le concile de Trente ; tâche, h vrai dire, aussi difiîcile que vaine. Ils remettent aussi les rites en honneur ; et les croix, les étoles, les cierges, ont reparu dans leurs chapelles, ainsi que le bréviaire romain, quelque peu modifié. Toutefois, ils n'acceptent pas jttsqu a présent Tautoritédu pape; et, soutenant que l'Église anglicane est la seule véritable, ils exhortent l'Église romaine à se puriûer, et à se réunir à elle. Ainsi le puséisme n'est pas encore un retour au vrai, mais c'est une protestation contre la théorie fondamentale du protestantisme : il relève la dignité morale du clergé, en épurant ses mœurs; il accroît l'autorité de l'épiscopat, qui n'avait pas de pouvoir sur le peuple et moins encore sur le clergé, et qui se rédubait à Tofiice de gentilhomme ecclésiastique.
Qui ne sent Timporlance de ces premiers pas ? qui ne voit surtout que ce retour vers les anciens temps doit affranciiir
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rÉglise de la tyrannie du gouveinement ? S*agit-iJ d'ordonner no jeOne? cela regarde le parlement. Les bénéfices appartiennent à des laïques qui ne sont d'aucune religion , et la loi enjoint aox éféques de ne pas repousser le candidat du patron, sauf le easdlmmoralîté flagrante. Le docteur Percival soutenait « que lesenrerain peut suspendre unévéque s'il le juge convenable, tandis qu'un évéque ne saurait changer un iota du rituel sans Tordre exprès de la couronne : le conseil privé s'assemble, et envoie, au nom de la volonté et du bon plaisir royal, une cirfolaire qui ordonne d'introduire une nouvelle prière dans le service habituel *.
Mais la discipline était bien différente dans les premiers siècles, comme l'attestent, à défaut d'autres preuves, les déclamations des htsiorieDS encyclopédistes, qui lui reprochent son indépendance. Un retour aux traditions primitives briserait donc la tvnmnîe de la haute Église, et avec la liberté, comme toujours, le triomphe de la vérité serait assurée Le catholicisme lui-même s'étend. Sans parler de l'Irlande, que seul il console de tant d'abaissement et que seul il pourra relever, les conversions se multiplient : Peel a fait restituer aux collèges les dotations catholi- <|iKs enlevées par la Réforme : le nombre des églises et des chapelles augmente, et l'espoir d'arriver à l'unité se fait entrevoir*. Cest cet espoir qui décida Pie IX, en septembre 1850, à instituer un archevêque catholique, et à rétablir en Angleterre l'antique hiérarchie^. L'intolérance religieuse, le libéralisme in-
' l/indon Gazette ^ 14 décembre 1841.
> On lisait ce qui «lit, en 1846, dans un journal catholique anglais : > Quand Rome comprendra- 1 elle enfin que notre caractère, à nous hommes du nord , est bien différent de celui des méridionaux? quand se pemadera-t-elle qu'il existe une démocratie qui n'est pas hostile*au chrnUaaiMiie , on amour de rindépeodaoce qui n'est pas du jacobinisme ? Quand die sera convaincue de ces vérités, quand elle aura r^eté au loin ses vieilles habitudes de timidité; quand un courage tout d'action, un courage d'homme aura remplacé un courage tout passif, alors nous n*aarons plus à redouter un concordat. Jusque-là ce mot doit inspirer ^ reffrol. .
* En Angleterre il n'y avait en 1 79î que 80 chapelles catholiques , et