RÉFORMES ET AMELIORATIONS
Ao milieu des doetrines fonestes des uns, des doctrines ineptes des autres, bien des améliorations partielles se sont introduites , parce que les hommes sont meilleurs que leurs théories. L'égalité des personnes et des choses est désormais entrée dans les lois. Ce n'est pas avec la politique de Tarquin à Gables, en abattant les pavots les plus élevés, mais en élevant les tiges inférieures, qu'on y est parvenu. Aussi voyons-nous les races qui restaient marquées d'un signe d'infamie, les Bohémiens, les Juifs, les Irlandais, se fondre à la longue avec les antres; et l'esclavage disparaît dans les pays même où il a ses plus vieilles racines. La Turquie a détruit les mameluks et les janissaires, et a proclamé la tolérance envers les chrétiens; F Angleterre a émancipé les catholiques; la Suisse , ses ilotes ; la Russie affranchit ses esclaves. L'Amérique du Nord ne diffère l'émancipation des siens que par la crainte de la guerre civile. Les Juifs sont admis dans la loi commune , et songent à devenir une Église plutôt qu'à rester une nation. Dans les pays où la noblesse s'est maintenue comme corps politique, elle a perdu la plus grande partie des biensfonds, de même que le privilège des emplois civils, militaires, communaux, et celui des dignités ecclésiastiques; sa juridiction patrimoniale a été limitée ; elle est soumise à l'impôt, à la conscription , et le plus souvent aux tribunaux ordinaires ; elle voit s'élever à côté d'elle les hommes lettrés et les industriels ; et l'immobilité de ses richesses est sapée par l'égalité dans les successions civiles. Les conditions ne sont pas égales , il est vrai ; mais toutes sont également aptes aux emplois dont le mérite les rend dignes ; toutes sont soumises à la loi, aux impôts , au service militaire.
ïje pouvoir monarchique reprend chaque jour aux feudataircs quelque lambeau de cette autorité dont ils s'étaient saisis
808 aÉFOnilfiS £T AM^LIOaATIONS.
depuis des siècles, et se reconstitue dans son unité; ce qui lui permettra de séparer entièrement le pouvoir administratif d« Tautorité judiciaire. Les pouvoirs aristocratiques ont disparu avec les anciennes républiques; les cantons suisses, où il en avait survécu quelques parties , sont arrivés à lYgalité ; eutîu, les petites seigneuries vassales se sont effacées, en reconnaissant rentière souveraineté des princes d* Allemagne. La révolution, qui concentre les pouvoirs dans les mains de l'admiDistration, se trouvant presque partout accomplie, celle qui les restituera à qui de droit se prépare peu à peu ; et maintenant que les «liatnes de Tesclavage sont brisées, il reste à briser la plus terrible de toutes, celle de la misère. Tant de discussions qui se sont engagées sur Téconomie politique et les systèmes sociaux prouvent assez que tous veulent avoir part aux affaires qui concernent tout le monde. On veut que TÉtat ne se mêle du travail social que dans les limites de la stricte nécessité; qui! considère le droit de tous comme Tunique restriction au droit de chacun ; et Ton commence à donner plus d'attention aux libertés réelles qu'aux libertés théoriques.
Les guerres tendent à devenir de plus en plus impossibles; et on doit espérer qu'elles ne se feront plus pour le caprice des rois , mais seulement pour Témancipation et le bonheur des peuples. Que si le système de la paix armée ruine les finances, il ne ruine pas les peuples; car les impôts d'un gouvernement régulier, quelque lourds qu'ils soient, n'équivalent pas, à beaucoup près, aux maux qu'une guerre entraîne avec elle.
Dans les pays où il y a une religion d'État , on peut défendre l'exercice public d'un culte dissident; mais nulle part on ne persécute plus les croyances et les pratiques privées. Les ecclésiastiques n'ayant qu'une puissance purement morale , leurs biens sont soumis aux mêmes charges que ceux des autres citoyens, leurs personnes aux mêmes juridictions; le droit canonique va se restreignant de plus en plus. Si dans quelques pa}'S (TAngleterre, la Norwége, l'Ecosse) le clergé participe au pouvoir législatif, c'est plutôt comme un des éléments du pa-
triciat que comme classe distincte , et tendant à un but particulier.
BBFOBIIES ET AMÉLIORATIORS. 309
Le droit d*aubaîne est aboli , au moins par des conventions réciproques. La foi publique forme l*une des bases du système financier, de même que les économies utiles et la publicité des comptes. Les falsifications , les fraudes en matière de monnaies disparaissent ; les douanes sont établies de manière à ne plus néoessiter l'immoral remède de la contrebande.
On a dérogé à beaucoup de prescriptions du droit civil qui dérivaient du droi^ politique, entre autres au partage inégal de rbéritage paternel. Quelques écrivains se sont même élevés contre le droit de tester, respecté pourtant dans toutes les législations. L'autorité paternelle a été modérée, mais maintenue ; dans les pays où le divorce est permis, les moti£i en ont été restreints.
L'importance attribuée à la propriété foncière dans le moyen flge n'a pas diminué, mais la propriété mobilière est mieux appréciée; et les constitutions accordent une représentation non-seulement à la ricbesse industrielle, mais encore à la pensée. La publicité des hypothèques garantit les créances, et diminue les causes de procès. En ce qui concerne Timpôt, tous les économistes admettent qu'il doit être basé sur le revenu avec une extrême modération, et qu'il peut être refusé lorsqu'il excède les besoins réels de TÉtat. Il doit être proportionné aux ÊKoltés de ceux qui doivent le payer, comme prix de la protection et des avantages sociaux; ceux-là étant tenus de donner plus, qui ont plus besoin d'être garantis. Partout on frappe de réprobation la taxe personnelle, qui atteint non le revenu, mais l'existence y et qui, instituée à l'origine en remplacement de l'obligation du service militaire, est maintenue aujourd'hui conjointement avec ce service.
La loi n'est plus un acte de puissance , mais de raison ; et, même dans les États absolus, des règles fondamentales limitent l'action du pouvoir suprême; là où il n'y a pas de garanties dans le gouvernement, il y en a dans l'administration. Les droits des nations sont déclarés imprescriptibles, et tout pouvoir qui réprime arbitrairement ce qui est nécessaire au bien et à l'extension des facultés humaines ne tardera pas à être regardé comme immoral. En effet, connaître, aimer, agir, c'est
310 BBFOAMES ET AMÉUOEATIOIIS.
tout rhomme. Les gouvernements qui veuleot le réduire à une seule de ces faicultés se fourvoient Gomment nier le progrès? N*en est-ce pas un déjà notable, que nous attribuions le mérite du bîen«étre actuel à Tabolition de ces mesures, à Taide desquelles nos pères se flattaient d'y arriver ?
Le progrès n'existe pas moins dans l'ordre intelleetnel. La violence , qui est un moyen de tyrannie , fait place à la pondération des forces et des moyens , à des dispositions dans Tintérét du plus grand nombre, a l'association des forces, à des écrits où l'on attaque les passions et non les hommes , où Ton soutient le droit sans blesser les convenances , où l'on parle de justice aux forts, de paix aux opprimés. Les sciences ne regarderaient pas leur mission comme accomplie, si elles n'appliquaient leurs conquêtes au bien général. Elles ont facilité par le recensement la répartition de Timpôt; elles ont mieux maîtrisé les eaux, et les ont dispensées en proportion des besoins ; elles donnent des conseils à la bienfaisance pour améliorer les hôpitaux et les prisons. L'économiste étudie la question des salaires; jusqii*à quel degré il convient d'organiser les classes laborieuses, sans entraver l'instinct et l'intelligence de l'individu; comment oo peut rendre moins pénible le travail des enfonts dans les manufactures; quelles institutions facilitent aux pauvres un meilleur emploi du produit de leur travail ; comment on peut les accoutumer à l'économie et à la prévoyance, favoriser les entreprises par des banques agricoles et d'escompte , faire que les travaux d'utilité publique tournent au plus grand avantage da particulier , combiner les intérêts du fisc avec la suppressioo des loteries, la diminution de l'impôt du sel, des douanes, et des autres taxes indirectes ; enfin on cherche à résoudre le grand problème d'équilibrer la subsistance avec la population.
La société a compris qu'elle perd le droit de punir le délit, si elle n'a eu recours à tous les moyens de le prévenir. C'est pcxir cela qu*on s'est tant occupé de l'enseignement. Le nombre dei établissements pédagogiques «'est donc énormément accru; mais on y a conservé (défaut capital) les systèmes d'une société bien différente, et l'on a abandonné à des mains vénales Tapplication de ceux qui ne convenaient qu'à des eorporatioos.
B^FOIMBS £T AMBLIOBATIONS. 311
Or, les corporations une fois détruites, il aurait fallu que les systèmes fussent complètement changés.
Quelques tentatives ont été faites dans ce but II n'était possible d'instruire le peuple que par des méthodes promptes : il y avait bien moins à lui charger la mémoire qu'à développer son moral, et à fiiire en sorte que l'enfant se trouvât amélioré par les choses qu'il apprend, et par la méthode à Taide de laquelle il apprend. ITest-ce pas ainsi que font les mères , qui, par la parole , communiquent aux enfants les idées du juste et du bien? Cest précisément en méditant sur l'éducation maternelle que le père Girard pensa que l'étude du langage, qui est en résumé Tétude de la pensée, peut devenir l'instrument d'éducation le plus complet , comme il en est le premier ; or il voulut qu'à tout travail de la mémoire et du raisonnement se rattachât une leçon religieuse ou morale. Pestalozzi, de Zurich, fut l'auteur d'une méthode qui tend à ce que l'élève développe par lui-même ses notions et ses qualités propres , indépendamment des opinions de l'instituteur , et qu'il appuie ses propres données sur la connaissance distincte des parties intégrantes et essentielles des objets. 11 voulut donc que le maître fût formé par l'élève « et qu'il lui donnât à son tour l'impulsion; que le savoir et le faire se trouvassent réunis ; que les facultés physiques , morales et intellectuelles de l'enfant pussent s'exercer harmoniquement. Mais, eiagérant une pensée de Locke, il fit des mathématiques la base de l'éducation ; comme s'il était possible de ne pas accepter aussi les vérités prouvées par la conscience et par le cœur!
Former le peuple à la morale plus encore quà la science, à Taide d'une méthode accessible à tous, et assez peu dispendieuse pour n'avoir pas besoin du gouvernement, tel est le but que se proposa Lancaster. Déjà Bell , prêtre anglican , s'était aperçu qu'il était possible de transmettre l'instruction aux élèves au moyen des élèves eux-mêmes ; et il avait fondé , d'après cette idée, une école à Madras. Lancaster établit aussi son enseignement mutuel : procédé mécanique par lequel les enûmts s'instruisent l'un l'autre, les plus avancés servant de directeurs, de moniteurs, de maîtres, sous la direction d'un instituteur.
^313 BlirOfiMBS ET AUÉLIOBATIORS.
qui est plutôt uq surveillaat. Il ouvrit, dans le quartier le plus misérable de Londres , une école pour la lecture , récriture et le calcul , ne demandant que la moitié du prix exigé par les autres maîtres. Épargnant la dépense des lims , il n*avait qn*un seul exemplaire suspendu à la muraille, qu'il Élisait copier, soit sur le sable avec le doigt, soit sur Tardoise avec un crayon. H parvint à rendre renseignement gratuit au moyen de souscriptions, et Ton s'étonna qu'un seul homme pût suffire pour des milliers d'élèves. Mais comme il était quaker, et qu'il recevait des élèves de tout sexe, quelques ecclésiastiques s'efOrayèrent de son succès. Lui-même ne sut pas s'accommoder aux nécessités dont tout novateur est assailli ; aussi vécut-il très-misérablei chargé de dettes, et en butte aux persécutions.
Sa méthode se propagea, malgré des contradictions de tout genre; le sentiment religieux y trouva place; car désormais personne, à l'exception d'Owen , n'admet plus ie paradoxe de V Emile , qu'il ne faut point donner aux enfants , dans le premier ftge, ridée de l'Être suprême. Mais, dans les pays manufacturiers , les parents , assujettis à un travail journalier, sont contraints de laisser à l'abandon leurs enfants , qui grandissait dans la misère et dans l'immoralité. Cest pour suppléer à ce déplorable abandon qu'ont été institués les asiles pour l'enfance : innovation excellente, pourvu qu'elle ne dévie pas de son but , qu'elle ne détache pas les enfants de leur état, qu'elle ne relâche pas, entre les enfants et les parents, ce lien qui sera toujours le principal frein du vice.
"En général, l'instruction du peuple ne sera jamais qu'une déception et une moquerie partout où on lui apprendra à lire et à écrire, sans qu'il puisse en faire usage. Quant au haut enseignement , qui trop souvent engendre des talents secondaires, et non pas de grandes intelligences, les gouvernements tendent à s'en emparer comme d'un moyen d'action , c'est-à-dire à eo faire un monopole , jusqu'à 6ter aux pères de famille le droit précieux d'élever leurs enfants dans les idées qu'ils croient les meilleures. On ne sait trop, par malheur, ce que l'on veut en fait d'éducation et d'enseignement. Nous critiquons ce qui est vieux , sans nous entendre sur ce qu'il y a à y substituer de
BirOBMKS ET AMELIORATIONS. 813
neof; nous allons à tâtons. Cela est si vrai, que nous nous débattons non sur le fond , mais sur les méthodes. Que dirons* nous de ces pays imitateurs, où l'on prétend copier des méthodes faites pour d'autres tout différents , et qui ont un but tout contraire à celui auquel ils doivent viser? Que dire de ces prôneurs de liberté qui imitent les despotes dans le monopole de renseignement , et qui imposent aux pères de famille , dont le droit, le devoir est de donner à leurs enfants Tinstruction la plus saine, et de choisir par conséquent leurs maîtres, des systèmes et des instituteurs désignés par Tautorité civile?
La bienfaisance est devenue plus active à sonder les plaies de rhumanité , et plus ingénieuse à les guérir. Les hôpitaux ont été améliorés autant qu'ils peuvent l'être dans des mains vénales. On veut qu^ les jeux de hasard ne soient plus un re* venu de finance , que les maisons d'enfants trouvés cessent d'être un cimetière, et que l'œuvre de la charité ne soit point convertie en supplices. Il a été établi à Londres , sur un vaisseau (ie Dreadnougth) ^ un hospice pour les marins, où l'on reçoit ceux de tous les pays , comme des gens dont la mer est la patrie commune. Dans les contrées catholiques, les ordres hospitaliers ont été rétablis ; et les sœurs grises , ainsi que les scnirs de Charité, ont mérité tout à la fois les sarcasmes et la confiance du siècle des machines. L'éducation des sourdsmuets et des aveugles s'est perfectionnée , et l'on s'est occupé des moyens de secourir efQcacement les asphyxiés. Le principe d'association a produit les compagnies de secours mutuels et d'assurances contre l'incendie, la grêle et les risques maritimes ; d'autres associations se sont formées pour venir en aide aux orphelins, aux jeunes débauchés, aux filles perdues, aux enfants trouvés, dont le nombre augmente d'une manière effrayante dans le monde entier '. L'œuvre de la Sainte-Enfance s'est proposé pour but de recueilibr les nouveau-nés qu'on
' Necker évaluait à 40,000 le nombre des enrants exposés et entretenus dans tous les hospices de France avant 1789. Il y en avait 67,966 en 1815, 99,346 en 1SI9, 129,689 en 1834, et la dépense s'élevait à près de dix millions. ( Conire-enquétes iur Us enfants troU' véSf mai 1S39.)
814 BÉP0B1IK8 BT AMRUOBATlOIfS.
expose en Chine par milliers. Une société s'est eonstituée dans rOcéanie pour commencer Péducation des peuples nouveaux ; une autre en Algérie , pour convertir les Africains. D'autres rachètent les esclaves, et travaillent à rabolition de l'esclavage : les paroles ne suffisent pas pour louer le zèle des missionnaires, ces pacifiques conquérants.
Si l'ignorance et le besoin continuent de pousser au crime tant de misérables, on fait des prisons un moyen de correction et de régénération. Lorsque l'Angleterre eut perdu ses colonies d'Amérique, elle déporta ses criminels à la Nouvelle-Hollande, où elle fonda la colonie de la Nouvelle-Galles du Sud; en 1817, elle créa celle du pays de Yan-Diémen. Les émigrés volontaires prospérèrent aussi dans ce pays fertile, qui n'a point de bétes féroces, et où les troupeaux sont une source de richesse. Là, des hommes dont l'Europe n'aurait su faire que des habitués de prisons , ont formé là des villes florissantes. Mais il arrive malheureusement qu'ils se corrompent les uns les autres dans le trajet, et que ce chAtiment n'effraye pas assez pour détourner du crime.
Le docteur Rusch lut en 1787, chez Franklin , des Recherches sur les effets des châtiments sur les coupables, ce qui conduisit à former une société pour raméUoration des pri' sons; et des essais de régime pénitentiaire. En 1790, fîit fondée à Philadelphie la prison d'Étal, dirigée par dix citoyens honorables : les détenus y furent distribués en prévenus , en condamnés pour fautes graves et pour légers délits, en vagabonds et en débiteurs; tous y travaillaient à leur profit, et la bonoe conduite leur valait une abréviation de peine. Ils y étaient isolés jour et nuit , tandis que dans les prisons d^Aubuni ils travaillent ensemble dans la journée , mais en silence : ces deux systèmes sont en présence, et tous deux tendent également à empêcher la contagion entre les prisonniers. L'Angleterre a imité cesétablissements ; mais les effets n'ont pas répondu à tout ce qu'on attendait, et ils n*ont guère servi qu'à faire briller l'héroïsme de quelques philanthropes , tels que La Fry, qui entreprit h Newgâte, d'améliorer la condition des femmes détenues. Les maisons pénitentiaires de Genève (1820) et de I^usanne ( 183-1 )
▲MBLIOBATIONS BEVÉES. — SOCIALISME. 315
ont donné des résultats dignes d*éloges; aujourd'hui tous les pays civilisés en possèdent ou en rédament.
En somme, aucun genre de souffrances n'échappe aux efforts combinés de la science et de la bienfaisance, qui s'empressent d'accourir partout où il y a des consolations h donner, des se* cours à préparer, des lumières à répandre. Mais l'expérience a bien démontré qu'elles ne réussissent à rien, ou ne recueillent que de mauvais fruits, quand elles ne sont pas inspirées par la religion ; c'est d'en haut seulement que peut venir le baume qui restaure.
AMÉLIORATIONS RÊVÉES. — SOaAUSME.
Depuis la paix, les gouvernements se sont obstinés à maintenir des lois économiques, faites pour un temps déjà éloigné où l'industrie était bien loin de son développement actuel; aux maux qui résultent de cette contradiction , la philanthropie n'a encore su trouver que des palliatifs. Les uns n'en meurent pas moins de faim, les autres de réplétion. L'abîme se creuse de plus en plus entre les entrepreneurs millionnaires et les ouvriers indigents, lorsqu'un petit nombre de mains accaparent l'industrie, et peuvent réduire le peuple au pain pour toute nourriture, ou le jeter, du jour au lendemain, sur la voie publique. Dans les pays agricoles et en Angleterre surtout, le système des fermages a amélioré les campagnes , simpliGé les administrations publiques et privées; mais il a réduit à la misère les basses classes, obligées de tout donner à un fermier, qui se trouve dégagé de toute clientèle d'affection envers les propriétaires traditionnels , envers les corporations religieuses ou bienfaisantes, qui comptaient au nombre des fruits du champ la vie de leurs paysans. Est-il bien permis de désigner comme la plus riche des nations celle où, chaque année, une multitude de gens est réduite à mourir littéralement de faim?
Les socialistes ont cherché un remède radical à ces maux
316 AHBLIOBATIONS BEVEES.
et à d'autres encore dont ils font d'effroyables et irritants tableaux, et dont ils accosent la société actuelle. Ils se composeDt de différentes sectes qui sont en désaccord entre elles, non-seulement dans l'application, mais jusque dans leurs principes les plus abstraits. Dans toutes ces écoles, les vieilles idées de démocratie se sont associées au développement nouveau de l'industrie, et au désir de réformer le droit individuel et le droit réel, ramenés à une théorie absolue. Aussi leurs docteurs croient que la science économique ne sert à rien , si elle ne se fonde sur le système social tout entier; et ils se mettent à repétrir le monde. Philosophes non plus du passé ni du présent, mais de l'avenir, leur science est une révélation , leur méthode rhistoire, la syntlièse leur but; c'est-à-dire qu'ils prétendent identifier la religion et la philosophie en une science de la vie et deractioQ, ou, si l'on veut, de la société.
Saint-Simon (1760-1825), d'origine aristocratique « et cependant frappé de l'injustice des inégalités sociales, prit pour devise : améliorer le sort de la classe la plus pauvre, « Si tous les princes du sang , disait-il , les officiers de la couronne, les ministres , les présidents , les évéques, venaient à mourir aujourd'hui , ainsi que les dix mille plus gros propriétaires de France, on en serait affligé sans doute, car ce sont d^excellentes gens; mais l'État n'en éprouverait pas le plus petit mal , et le lendemain la perte de ces trente mille colonnes serait réparée, attendu que des milliers d'individus sont capables de faire ce que font les princes du sang , les ministres , les millionnaires, les grands prélats. Si, au contrahre, les principaux artisans, les principaux producteurs venaient à mourir, et aussi les chimistes , les physiciens, les peintres, les poètes, etc.,
la perte serait irréparable Le peuple a beaucoup gagné dans
les dernières luttes, il a surtout gagné la connaissance de luiméiAe et de ses propres besoins : aussi ne croit-il plus à la nécessité de souffrir et d'être opprimé. Mais si la féodalité aristocratique est brisée, celle de la richesse subsiste; et la jouissance oisive est encore le partage des uns, les fatigues et les privations le partage de ceux en qui résident les puissances créatrices du travail, du génie, de la civilisation. Ces heureux, qui ont la
SOCIALISME. 3f7
plénitude des droits civils, sont en France le vingt-cinquième de la population : gens improductiflB , qui imposent des lois au reste. En même temps les progrès de la civilisation sont abandonnés au hasard, les sciences cultivées et appliquées de même au hasard ; les découvertes restent éparpillas , jusqu*au moment où Tavidité d*un capitaliste vient faire violence aux habitudes manufacturières; les faillites, les changements de mode, plongent dans la misère des milliers d'ouvriers. Il y en a qu>nrichit le hasard d*un héritage ; les machines et les capi* taux restent inféodés, tandis que tous les chemins sont fermés à ceux qui ne sont pas propriétaires , pour tirer parti de leur propre génie. Il y a des pauvres, parce que trop de gens vivent, non pas de leurs travaux de tête ou de main , mais des travaux d autrui , et qu'ils consomment tant , que le labeur ne peut suffire et à leur subsistance et à ceHe des travailleurs. Il y a des pauvres, parce que ceux-ci comptent sur les aumônes privées , aumônes faites par ceux qui ont à bail les terres et les capitaux. » Saint-Simon remplaça la qualification de libérai par celle ûHndustriel, qu'il trouvait mieux appropriée à des gens qui veulent instituer un ordre stable par des moyens pacifiques, et accomplir la volonté de Dieu, qui est que chacun puisse travailler, et soit rétribué selon ses oeuvres.
L'égolsme proclamé par Bentham ne saurait empêcher les intérêts privés et les intérêts généraux de se heurter ; en conséquence, Saint-Simon y substitua la sympathie , de même qu'il remplaça l'instinct individuel par la direction des grands hommes, des révélateurs, des initiateurs. Il accepta néanmoins les théorèmes de Bentham : seulement, comme ce dernier n'avait pas dit en quoi consistait l'utilité générale , Saint-Simon la fit consister dans la production : idée précise , substituée à une énonciation indéterminée. De même que, dans l'ordre matériel, la société est gangrenée par les souffrances des pauvres et par l'insuffisance des remèdes législatifs, de même elle est rongée, dans Tordre moral, par le manque de foi. La croyance religieuse a péri ; il n'y a plus de croyance politique ; l'astuce est substituée à la force; la justice a disparu; un é^oîsme impuissant survit seul ; on prodigue les serments et l'on se parjure au
SIS AHÉLIORÂTIONS BUTÉES.
gré des partis; Taulorité et la liberté sont des mots ioToqués tour à tour, et que personne ne comprend ; les diâtiments sont une vengeance , bien plus qu*ane correction salutaire et un moyen d'amélioration. L'éducation est réduite à un enseignement désordonné, sans but préciSy sans égard aux dispositioDS individuelles et aux intérêts généraux ; les déplorables éeoles classiques produisent un orgueil stérile diez des hommes qui connaissent Homère, mais non la Bible; Helvétius et Dnpav, mais non l'Évangile, et qui n'ont d'idée du catéchisme que par les sarcasmes de Voltaire. L'égoîsme émousse les passions et éteint les sentiments ; l'amour est un trafic , la littérature un jouet; il ne reste aux poètes que la satire pour le réel, et l'élégie pour cet idéal qu'ils ne savent déterminer. Comment y remédier? En faisant l'opposé de ce qu'on a fait jusqu'ici. Le passé se divise en deux grandes époques, le paganisme et le christianisme. Tous deux organisèrent la société d'après des principes universellement admis {époques organiques) \ vinrent oisuite les philosophes, qui y introduisirent l'examen lépoqnes cri* tiques), qui finit par saper l'édifice. Au milien de ce travail d'organisation et de destruction , Thumanité avance sans cesse, constante, infaillible dans ses trois grands organes, la science, l'art, et llndustrie. Maintenant, nous sommes dans le pèleméte d'une époque critique; et il faut préparer ime nouvelle époque organique, où les intérêts, les sympathies , les înstitutions^ convergent et s'unissent. Le christianisme, mal entendu ou corrompu , doit être ramené à l'amour du prochain , et principalement des classes pauvres , en stimulant l'activité industrielle et en répartissant les profits d'une manière plus (équitable , en la réglant , au moyen d'un pouvoir hiérarchique, sur le modèle de l'Église du moyen fige. La force régna d*abord avec la guerre, qui est sa manifestation , et l'esclavage, qui fut sa conséquence; le tout au détrinient des masses. L'association, au contraire, l'industrie, l'intelligence , <Hit créé la villes et les nations, émancipé l'esclave, affranchi la pensée. I^upprimer la guerre, détruire le règne de la force, et fonder rassociation universelle , voilà le but de ia science nouvelle. Comme les hommes écoutent volontiers ceux qui leur pro-
SOCI/^LISHB. 819
mettent loutes tes félicités sociales , ces idées se répandirent bientôt. I^ presse exalta sur tous les tons le progrès de Tindustrie, combattit le système prohibitif, démontra Pimportance des hommes de savoir, des travailleurs, des artistes; chercha en même temps à diminuer celle des hommes de guerre , à détrôner la richesse et la politique au proût du travail.
Quel est donc Tobstacle qui s*oppose à la réalisation de ce règne de Dieu? C*est un reste de la féodalité, c'est la propriété, transmise par accident , et non en raison du mérite : en conséquence, plus d'hérédité, et que les instruments du travail soient distribués en proportion de la capacité. Ainsi Tindustrie mettra chacun à sa pUice; le gouvernement sera une banque, qui centralisera tous tes biens , pour lés répartir entre ceux qui sauront le mieux en faire usage. Mais cela détruit la famille* Eh bien ! supprimons la famille , cette servitude de la femme. Que la femme s'affranchisse du père qui la vend , du mari ^ui Tacheté, et qu'elle devienne aussi un agent de production. Que les enfants soient élevés , non plus par Tégoisme domestique , mais conformément aux vues de la société.
C'est ainsi qu'on portait la hache aux racines mêmes de la société, qu'on abolissait l'hérédité, et qu'on proclamait, non la communauté des biens , mais leur répartition selon la capacité. Les saint-simoniens crurent voir le triomphe de leur doctrine dans la révolution de 1830. Ils proclamèrent donc sur l'industrie , sur les banques , les hypothèques , les enfants trouvés, les travaux publics, le paupérisme, Tassociation , même sur l'histoire et les beaux-arts, des idées dout Finvention ne leur appartenait pas, mais groupés, avec talent, en un corps de doctrine et sous forme dogmatique. L'éclectisme reçut d'eux une atteinte mortelle ; et l'on peut dire qu'ils ont jugé avec sagacité les autres systèmes, observé en grand la synthèse générale des sciences, comme complément de leur méthode, et proposé enfin le véritable but de la philosophie, en tant que science de la vie.
On entendit alors, non plus des prêtres, mais une secte qui n'était pas même chrétienne , proclamer l'importance civilisatrice de rfCglise et du clergé caihoiique , et de la séparation
320 AMBLIORATIOlfS BÉVBBS.
des deux pouvoirs ; déclarer hautement que Tautorilé spirituelle était dans son droit quand elle cherchait h s^assujeuir Tautorité temporelle , c'est-à-dire à soumettre les droits de naissance et de conquête à ceux de la capacité ; et que le clergé catholique avait édifié le premier une société à Taide de forces pacifiques '.
Ce fut, au milieu d*un monde égoïste, un spectacle noureau que de voir une réunion d'hommes riches, intelligents, répudier leurs avantages personnels pour les faire tourner au profit detous, se soumettre à la pratique de leurs théories et à la vie commune; des savants distingués se faire artisans et cuisiniers , af&onter Tennemi le plus mortel du bien , parce qu*il est le plus redouté, le ridicule; et quand il était de mode de dénigrer Pautorité, en proclamer la nécessité. Il est à remarquer ici que d'un système industriel on arriva à un système religieux ; de la liberté suprême à la papauté , de la toi écrite de Bentham à la loi vivante. En partant comme lui du principe utilitaire, les saint-simoniens durent nier rimmortalité da droit : si l'individu cessait d'être égoïste, le corps social le devenait. En conséquence , les actes, appréciés seulement en tant qu'utiles à la société , consistent soit en services grossiers, soit en désintéressements sublimes; les affections , la charité, la religion, l'art, les sacrifices, n'ont point de valeur par eux-mêmes, mais uniquement comme moyens de production.
Maintenant , pour distribuer les produits et faire l'éducation des producteurs , un sacerdoce est nécessaire. C'est ici que la doctrine se convertit en une religion dont le pouvoir devait s'exercer non-seulement sur l'industrie et le commerce, mais sur les sentiments, sur les idées, sur les découvertes. Les saint-simoniens tombèrent alors dans une théocratie hérétique, qui substituait à l'abnégation chrétienne la jouissance, la liberté des goûts, et la satisfaction des passions. Quand,
* On troove déjà dans Campanella la commiinaaté des bieDs, Tabolition de la famille, de la patrie, de la nationaUté ; Pagriculture pratiquée en commun , la distribution des richesses selon le capadié el la tiavail, et au sommet de cet édifice la papauté.
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sur la demande d Oliiidc Rodrigue, Si chat^ue enfant pourrait reconnaître son père , Enfantin , leur chef suprême , répondit qu*à la femme seule appartiendrait de décider, les |9lus distingués parmi eux désertèrent le drapeau ; et la réprobation qui s*y attacha resta imprimée même sur des hommes fort honorables , et sur des doctrines qui ne mourront pas complètement. En effet, la prédication saint-simonienne propagea généralement l'intérêt pour la classe pauvre, qui s'est fait jour dans la poésie, dans les romans , dans les débats parlementaires, et dans tes mesures adoptées par les gouvernements.
Owen et Fourier, bien qu'antérieurs à Saint-Simon, furent moins heureux que lui en disciples de talent. Fourier, d'une> main brutale, mit à nu les maux du siècle, les souffrances des basses classes ; montra le vice opulent et Thonnéteté pauvre , la politique corruptrice, la famille divisée, le conflit entre Tordre et la beauté physique; enfin les turpitudes morales du monde. Il établit ainsi la théorie des cinq mouvements : le matériel t attraction du monde, découverte par Newton; V organique » attraction emblématique dans la propriété; VinsUnctij, attraction des passions et des instincts ; Vat^maly attraction des corps impondérables ; le social y attraction de Thomme vers ses destinées futures. Les passions, selon Fourier, deviennent vices, uniquement parce que la société les réprouve. C'est ainsi qu'il parle, sans voir que les passions ne sont en soi ni bien ni mal, maisque ce sont des forces par lesquelles se révèle ta liberté humaine. Les supprimer est impossible , ne pas vouloir qu'elles soient comprimées est un crime; et l'Iiarmonie consiste non pas à s*y abandonner, mais à balancer le droit avec le devoir.
Fourier se proposa d'utiliser les passions comme forces vives, et, au moyen de l'attçaction passionnée, de substituer au morcellement l'association des hommes en capital , en travail et en talent. Dans ce but , il entremêla tous les travaux de plaisirs; au lieu de sales villages, il imagii\a des phalanstères élégants et commodes , où l'utilité n'était pas sacriGée au luxe, ni l'architecture aux nécessités, et qui devaient être habi* tés par des phalanges de travailleurs , ceux-ci recevant des pro* priétaires tous les biens, en échange d'actions transmissibles.
S22 AMÉLIODA^TIONS BÉVÉES.
Ainsi cessait le morcellement des propriétés et du travail agricole : chacun choisit Toccupation qui lui*pbît, et en change lorsqu'elle cesse de lui convenir; Témulation stimulera sans cesse ce travail en commun. Connaissant leur importance mutuelle ) les capitalistes tiendront compte des manouvriers , et ceux-ci des capitalistes; personne ne connaîtra le besoin; aucune convoitise ne sera limitée , aucun amour-propre humilié ; chacun recevra sa quote-part, en proportion du capital, du travail, du talent : quand le travail le plus bas, le plus rebutant sera le mieux rétribué , combien de haines cesseront dans le monde ! Puis-, toutes les phalanges contribueront à assurer aux grands hommes, qui appartiennent à Thumanité entière, la fortune, les honneurs et la reconnaissance générale. Il se formera des armées , non de guerriers exterminateurs, mais d'industriels et de savants , qui porteront leur assistance partout où besoin sera.
Les détails dans lesquels entre Fourier pour assurer les plai* sirs destinés à ses phalanges, prêtèrent facilement au ridicule; on se scandalisa de cette association domestique, avec ses divers degrés de favoris et de favorites, de géniteurs et de génitrices, etc. Toutefois il se plaignait , peut-être avec raison , de ce qu*on s^en prenait aux côtés accessoires de sa doctrine, au lieu de s'attaquer au principal , qui est Fart d'organiser Tindustrie, d*oà naîtront les bonnes mœurs, Taccord des classes pauvre , riche et moyenne, la cessation des hostilités de parti , des crises financières, des révolutions; enGn l'unité universelle. Victor Considérant, qu'on a appelé le saint Paul de cette doctrine, entreprit d'écrire une histoire de l'humanité. 11 commence par Védénisme » alors qu'il n'y avait ni propriétés individuelles, ni restriclion apportée aux amours par les préjugés ou les conventions, ni conflit d'intérêts. Mais l'espèce ne pouvait se perpétuer dans cet état de béatitude , et la pénurie se fit sentir. Alors surgit régoïsme , la société se dissout, la famille survit seule au naufrage des affections, et devient la base de la société. A Tétat sauvage succède le patriarcat, puis la barbarie, enfin la ci\ilisation : époque de souffrances nécessaires pour que l'homme enfantiit les sciences et les arts. Maintenant qu'ils ont pris nais-
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sance, doit venir Fflge da garantinme^ destiné à concilier la liberté de la nature primitive avec les raffinements de Pextréme civilisation.
Owen s*élève contre toutes les religions ; il y voit la cause de tous les maux du genre humain ; il nie Fempire de la foi et des lois : il veut le gouvernement rationnel , la communauté coopérative, en améliorant la condition des travailleurs, non par des réformes économiques, mais par de bonnes règles d'administration et de moralité; il abolit la propriété , cause de Tindigence ; il réforme TÉglise et l'enseignement : plus de mariages, de familles, de propriétés; plus de droits , de devoirs , ni de croyances ; la fatalité détermine le bien et le mal ; le seul lien social doit être la bienveillance. Il supprime, en un mot, le mobile de l'intérêt personnel , mais sans y substituer l'intérêt religieux. 11 fit une colonie modèle de sa grande manufacture de New-Lanark , où il dépensa beaucoup ; il y donnait Téducation , et combattait les inclinations perverses par des moyens ingénieux : école pour les enfants , secours pour les malades , récréations après le travail , association de chaque famille aux bénéfloes, en même temps que les âmes étaient disposées, par le bien^tre , à la sérénité et à Texpansion. 11 obtint, en effet, d*heureux résultats ; mais il ne s'aperçut pas quMts tournaient contre lui; car, pour ne rien dire de sa patience particulière et de ces vertus évangéliques qu'il exerçait, tout en les dénigrant dans ses écrits , Owen était un chef d'établissement désinté* ressé, tenant sous sa dépendance des gens salariés, ce qui ne constitue pas une société. New Harmony, qu'il fonda en Amé» rique, marcha bien tant que ne s'y développèrent pas les vices sociaux ; mais bientôt les travailleurs se trouvèrent victimes des oisifs , et les hommes intelligents exploités par les ignorants. Il exposa au congrès d'Aix-la-Chapelle ses vues économiques , les dangers d'une production excessive, et, comme les machines sufllsaient désormais à approvisionner le monde entier, la né* cessité de substituer à la concurrence l'unité d'intérêt. Mais ce congrès avait à s'occuper de bien autre chose que des humanitaires.
Tous ces sectaires, en résumé , attaquent , les uns d'une ma«
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nière , les autres d*une antre , le grand problème de la paavreté , et cherchent à concilier les progrès tes fabriques à Taide des machines , avec un adoucissement dans Texistenre du peuple ; à augmenter la valeur personnelle des* lM>mmes , dans quelque profession que ce soit ; à commencer par Tenfancf lamélioration de la race humaine. Quand les théoriciens économistes ont pris pour base la concurrence sans limites, les socialistes proclament l'association universelle ; mais tous, a commencer par Babeuf, arrivent a établir le despotisme , en créant un pouvoir omnipotent et infaillible , quMIs appellent le gouvernement, et auquel ils attribuent la responsabilité dont ils déchargent rindividu. Les socialistes oublient que riiomme est quelque chose de plus que la matière , et que les biens dont il 'peut jouir sont le moyen et non la fin de son existence. T^ propriété, selon les économistes, constitue un privilège, un monopole , mais qu'il faut respecter, parce qu*il est nécessaire. Ces socialistes admettent qu'elle est un privilège nécessaire; mais ils réclament pour ceux qui ne possèdent pas une compensation, qui est le droit au travail. Plus absolus , les eommu* nistes concluent que, si la propriété est un privilège , il faut l'abolir, fiaiire le partage des biens et des jouissances , et r^ler la part de chacun, non sur sa capacité , mais sur ses besoins. Ij» eommunistes se trouvèrent fortement organisés en France aussitôt après la révolution de 1830. Les uns voulaient le triomphe de leur principe, à l'aide de Tinsurrection ; les autres croyaient à sa diffusion lente et progressive. Les uns proda* maient l'athéisme , les autres le vague déisme du / icalre m* voyard; d'autres encore , V Évangile refondu en un christianisme de leur façon. Divisés sur les questions religieuses, ils éparpillèrent leurs efforts : se recrutant des débris des différentes Êictions démocratiques, ils n'ont pu s'entendre quant à Tapplication sociale de leur dogme de la communauté, solstitué à celui de la propriété particulière.
Lamennais , devenu d'apôtre tribun , a coiffé le Christ d'un bonnet rouge : il a dépeint avec une éloquence brdlante ki misère des masses , de ces esclaves modernes , plus à plaindrp, dit-il, que ceux du moyen âge; victimes innombrables d'un
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petit nombre d'heureux ou de dominateurs , dont on dirait que la félicité consiste dans la souffrance de tous. Comment guérir de pareils maux? Lamennais répond à haute voix ce que les autres murmurent tout has : « Peuple , réveille-toi ! esclaves , levezvous ; brisez vos fers ; ne souffrez pas plus longtemps qu'on dégrade en vous le nom d'hommes. Voudriez-vous qu'un jour vos fils, meurtris des fers que vous leur auriez transrois, pussent dire : Nos pères furent plus lâches que les esclaves r<h mains; car il ne s'est pas trouvé parmi eux unSpartacus î ^ Il appelle donc dès à présept le peuple à conquérir Tégalité absolue ) et à exercer directement sa souveraineté ; à constituer cette société libre, dans laquelle « le pouvoir, simple exécuteur de la volonté nationale, obéit et ne commande pas, de telle sorte que le monde ne forme plus qu'une seule cité , qui saluera dans le Christ son suprême et dernier législateur. » Lamennais néanmoins combat les socialistes ; il croit que la propriété est une condition nécessaire de la liberté. 11 n'y a de liberté qu'autant qu'elle est individuelle. Le socialisme concentre toute la propriété dans les maios de l'État; le communisme exagère cette concentration jusqu'à l'abus.
Sur les traces de ces nombreux réformateurs est accourue péle-roéle la jeunesse, qui se laisse prendre à tout ce qui se montre sous un aspect de générosité, de sacrifice, ou de résistance. Elle s'est précipitée sur ces problèmes sociaux avec toute l'ardeur de sa sympathie , acceptant aveuglément les nouveaux remèdes , comme s^il y avait une panacée pour les maux de l'humanité.