‹ Histoire de cent ans, de 1750 à 1850, (histoire, sciences, littérature, beaux-arts,)Chapitre 52 sur 61 · ESPERANCES DE L'ITALIE · texte numérisé non relu

ESPERANCES DE L'ITALIE

I.es idées qui paraissent simples, parce qu'elles sont contenues dans un seul mot, sont celles qui exercent sur l'homme le plus d'empire. Ainsi, le sentiment de ta nationalité, qui ne natt chez les peuples qu'après que le malheur leur a fait sentir la solidarité de toutes les infortunes, s'est réveillé dans l'Europe orien-

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taie, où il représente la fln da servage et la conquête des droits civils. Mais si ce noble sentiment s*y est fiait jour au milieu du sang et des ruines, ce fut sous de plus heureux auspices qu'il germa en Italie. Appelée à Tunité par sa position bien déterminée, et parla papauté qui en occupe le centre, cette contrée a été conduite au morcellement par sa beauté même, par sa conformation géographique^ et surtout parce que nul conquérant ne put s\v asseoir comme les Francs dans la Gaule, et les If ormaïub en Angleterre. Elle n'en atteignit pas moins aux destinées les plus prospères , alors qu*aucune ville ne l'emportait sur les autres, que chacune d'elles, enricliie par Tagriculture , le commerce, la science, se sentait assez forte d'intelligence et de courage pour devenir une capitale. La nationalité s'arrêta donc aux confins de chaque pays : Gênes n'éprouva pas le besoin de s'unir à Naples ; Milan ne demanda rien à Florence; les guerres entre Venise et la Romagne, entre la Toscane et la Sicile n'étaient pas plus des guerres civiles que l'on ne regardait comme telles les luttes entre la France et la Bourgogne, entre la Castille et l' Aragon. Mais le pressoir unit les matières séparées : c'est ainsi que, sous le poids de l'oppression' étrangère, l'Italie s'est sentie une; elle s'est sentie une dans les arts , dans la langue , dans sa littérature déjà nationale depuis le Dante, et dans laquelle son nom a survécu alors que l'épée l'effaçait de la diplomatie. Ce sentiment ne survivait pourtant que parmi les classes cultivées; il s'accommodait assez de la domination étrangère, contre laquelle on pourrait à peine trouver une plainte chez les écrivains du siècle passé. Cela tenait aux gouvernements d'alors, qui, respectant encore les formes historiques, laissaient beaucoup à faire aux corps municipaux et provinciaux. Ainsi, dans ce partage de l'autorité, beaucoup jouissaient du noble plaisir de travailler pour la patrie. Bonaparte apparut en Italie , et déclara que nous ne serions ni Allemands, ni Français, mais Italiens; puis il divisa, démembra ou vendit sa conquête, constitua un royaume d'Italie, formé seulement de quelques provinces, et organisé à la française. A sa chute, l'Italie demanda l'indépendance et lajiberté

• Le grand homme que M. C. Cantu est si enclioà blAmer, a^avaiC-fl

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à ceux qui avaient vaincu Napoléon au nom de la liberté et de l'indépendance ; mais ils lui répondirent par un nouveau partage en la divisant entre d'anciens et de nouveaux maîtres; et la Lombardie ainsi que Venise furent livrées à TAutricbe comme une conquête sans condition.

Ainsi le despotisme, chose nouvelle, s'implanta eu Italie ; avec lui vint la haine des gouvernants. En confisquant tout ce qui avait survécu des antiques libertés , en revendiquant pour eux toute Taction publique , ils assumèrent aussi la responsabilité de tous les maux, et se trouvèrent en butte aux exigences même exagérées. L'Autriche ayant proclamé bien haut qu'elle soutiendrait les gouvernements absolus, la haine de tous se réunit sur elle, et se traduisit par le vœu de délivrer Tltaliedes étrangers. Ce sentiment éclata dans les révolutions de 1821 et de 1831 , et dans les divers complots qui suivirent, mais qui influèrent peu sur l'esprit public. Les plus impatients parlaient de la liberté avec la rage du prisonnier. En les exagérant avec maladresse , ils arrivaient à faire excuser presque les torts des oppresseurs : bien loin d'aviser aux remèdes possibles , et de conseiller surtout le plus efficace de tous, la concorde, ils s'emportaient contre ceux qui, trop sincères pour être mobiles , différaient d'eux sur quelque point, ou qui refusaient de se jeter tête baissée dans des périls certains , préférant arriver au même but

p», ao contFrire, secondé Tes tendances de son pays vers runité, en créant ce royaume d^Itaiieqai comprenait déjà la meilleure moitié de la Péninsule, et dans lequel étalent venus s'absorber une partie de ses États morcelés f Ce n'est point au morcellement, à coup sûr, que tendait le génie de Napoléon : l'Italie ne fut point traitée par lui comme une conquête; plus qu'aucun de ses maîtres précédents, il a respecté sa nationalité; il l'a gouvernée et administrée par ses nationaux. Ce n'est pas seulement en couvrant Tltatle d'utiles monuments, y laissant de grands travaux, des établissements précieux, des exemples féconds que, Napoléon a mérité sa reconnaissance : c'est surtout en y rappelant le sentiment d'une nationalité endormie, en y ravivant les souvenirs, en y retrempant les âmes, en lui rendant les occasions de gloire, qu'elle ne eonnaisBait pins depuis longtemps. L'Italie en aurait-elle perdu la mémoire? ( An. R. )

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par des moyens légaux. Toutes ces jalousies de oatioD , de condition, d'intelligence, ces aniniosités entre concitoyeDS, se traduisaient en accusations réciproques , contradictoires, sourent abjectes; d'où l'on aurait pu conclure que nos tyrans sans doute étaient mauvais , mais nous pires encore , et que noas ne méri* tions pas la liberté, ou n'étions pas capables de Tacquérir. Ainsi nos discordes, nos haines insensées ont été la sauT^arde de nos ennemis. A quelques Tyrtées se joignaient une foule de Jérémies qui , par amour pour Tltalie , poursuivaient Fltalie de leurs plaintes et de leurs imprécations. Tous ces écrits n^arrivaient pas au peuple, mais seulement à la classe qui lit pour ne pas penser, et maintenait en elle une sorte de fièvre qui simulait la vie. Il s'ensuivit plusieurs soulèvements partiels , tentés avec rintrépidité de Tinexpérience , et par ce besoin qui pousse certains hommes à protester au nom d'un peuple entier, ou même contre un peuple entier. Deux frères vénitiens, du nom de Bandiera , ayant déserté la marine autrichienne, débarquèrent avec un petit nombre de complices en Calabre ( 24 juillet 1844), où ils furent pris et mis à mort.

D'autres, profitant de la paix, tentaient pendant ce temps des améliorations partielles, et s'efforçaient de faire passer du coté de Topinion une partie de la prépondérance attribuée aux baïonnettes. En garde contre la tentation des plaisirs, contre cette mollesse qui cherche ses excuses dans la difficulté , en ces temps funestes à la vertu, ils travaillaient, solitaires, méconnus , outragés même , mais persévérants. Surtout dans les derniers temps leur activité se portait sur des recherches historiques, des travaux littéraires et statistiques , où les faits anciens servaient de voile aux choses présentes. Ils appelaient l'attention sur les problèmes politiques et sociaux, répétant sans cesse le nom de l'Italie , réveillant ses espérances : la censure y effaçait des mots et des phrases , mais l'esprit échapiKiit à ses atteintes; les a.^sociations s'appliquaient aux écoles, à la bienfaisance ; sous la forme frivole et surannée des académies, on trouvait des prétextes pour rapprocher les Italiens, et leur donner l'habitude de l'ordre , de la parole , de la légalité. Les é^ inius de fer furent un nouveau moyen de contact ; de même

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les congrès scientîOques. A côté des sciences naturelles, les questions économiques arrivèrent bientôt ; et si ces assemblées servaient de piédestal aux charlatans qui profitent de tout pour attirer les yeux , ce fut beaucoup aussi de voir des Italiens se réunir en comités nationaux , discourir d'autres choses que de^ frivolités , mettre en commun le fruit de leurs recherches solitaires et, applaudir autre chose que des baladins et des chanteurs.

Mais approfondir et raisonner ses sentiments est chose peu commune en Italie ; la plupart les acceptent de l'éducation, de la mode , de Thabitude. Qu'on leur demande en quoi consistent les doctrines libérales, presque tous répondront : Dans la haine de l'étranger. Mais ce sentiment négatif ne sufût pas, il est sans relation avec la vraie liberté ; au lieu de l'étudier et de s'élever jusqu'à elle , on s'en détourne , en se contentant de railler, de mépriser, d'éluder la loi, et de regarder comme un trait d'héroïsme tout acte d'opposition au gouvernement. Ceux-là qui prétendaient à la liberté et la regardaient comme chose sacrée se divisèrent d'opinion ; et comme il faut des noms au vulgaire , on exhuma les vieilles bannières des Guelfes et des Gibelins.

Les Gibelins, se rattachant à Dante, à Machiavel, voire même aux jacobins, proclamèrent la nécessité d'avoir des gouvernements forts, quels qu'ils fussent : ils jetèrent les yeux sur quelqu'un des maîtres de l'Italie, pour la placer tout entière dans ses mains; peu leur importait que ce fût Charles- Albert de Savoie, François de Modène, ou même l'empereur d'Autriche. « Le premier besoin d'un peuple, disaient-ils, c'est l'être, c'est l'unité; le reste viendra après. »

L'autre parti, brûlant surtout pour la liberté , lisait dans l'histoire qu'elle eut toujours les papes pour défenseurs, et qu'opposant l'Église universelle à l'universel empire, la papauté avait créé politiquement la grande unité catholique : c'était donc elle qui avait préservé l'Italie, sauvé \es restes de l'antique civilisation, et empêché les barbares de prévaloir tout à fait. Les papes, il est vrai, avaient appelé un étranger pour l'opposer à un autre; mais c'était en leur nom que s'étaient faites les ter

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tatives d^indépendanoe et de fédération itaUeanes, soit dans la ligue lombarde ou dans la ligue florentine, soit dans celle qui se forma contre Ezzelin, puis sous Jules II, et enfin sous Pie VI.

Ultalie, en gâiéral , est mal disposée à Tégard des papes, parce que là ils sont princes aussi , et parce qn*ils ont été en butte aux attaques des écrivains modernes. Pourtant le lurogrès récent des études historiques et le réveil du sentiment religieux les ont fait regarder d*un autre œil : si cette piété cbez quelques-uns a dégénéré en mysticisme monacal , elle a inspiré des âmes supérieures, et a produit (pour n'en pas nommer d'autres) deux livres qui sont devenus populaires jusqu'au delà des Alpes.

Il sembla donc aux nouveaux Gibelins que le meillear moyen pour relever les peuples était de relever les pasteurs; ils entreprirent de rehausser le pouvoir spirituel, comme le mieux fait pour rétablir le respect de Tautorité, si nécessaire dans les gouvernements libres, c'est-à-dire ceux où il n'y a plus d'autre freio que la morale. Comment en craindre les abus quand lesgouvei^ nements avaient en mainla force, etles écrivains l'opinion .'Ainsi, prenant la tradition et Thistoire pour guides, on projeta une ligue des peuples italiens, avec le pape pour chef. Restaurer l'Italie dans l'unité non du pouvoir, mais désintérêts et des sentiments; unité de drapeau , d'enseignement, de douanes, de diplomatie.

Mais cette ligue, l'Autriche voudrait-elle y entrer? Voudraitelle isoler ainsi des autres ses provinces italiennes? ou bien sa puissance, dans ce cas, ne lui donnerait-elle pas la prépondérance aux dépens de l'indépendance? Grande difficulté, que Ton croyait éluder, comme il arrive trop souvent, en n'en tenant pas compte.

Cependant le parti des Guelfes modemesrencontra pour opposants tous ceux qui regardaientlepape comme le plus grand obstacle à la régénération de l'Italie, discernant mal raccident de la substance , les personnes des principes , le pape de la papauté. Mais beaucoup de cœurs droits et de bons esprits nourrissaient le «ulto de cette idée-t l'abbé Gioberti fut son représentant le plus fameux. Le salut de l'Italie , selon lui , est impossible saiis

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le concours des idées religieuses ; la Péninsule ne peut être libre et forte, si Rome, son centre et son chef moral , ne se relèvent pas. Si les tentatives politiques n'ont pas réussi jusqu'à ce jour, c'est que dans ces entreprises on n'a tenu nul compte du clergé et des croyances; c'est que la religion est la base du génie italien ; que Rome est sa métropole ; que la seule grandeur possible de l'Italie ne peut résulter que d'une confédération de tous ses États , présidée par le pontife romain.

Maïs Giobttrti, tout en voyant dans le pape rétemelle gloire, l'antique sauvegarde , la nouvelle espérance de la nation , prônait aussi Charles-Albert, se figurant qu'il se ferait le centre de la restauration italienne. Quant à l'Autriche, il n'en parlait pas. Ces idées eurent peine à se répandre, renfermées qu'elles étaient dans deux gros volumes imprimés à Bruxelles; elles ne comptécent d'abord qu'.un petit nombre d'initiés, jusqu'à ce que César Balbo en tirât un livre plus pratique, plus simple, plus bref. Il fut le premier qui osât parler sans voile en Italie de la politique italienne, et sous un prince qui ne Taurait pas persécuté, ni peut-être même défendu. Le livre se répandit ; ce fut un thème offert aux réflexions de ceux qui pensent, et aux discours de tous ceux qui ne font que répéter.

Le but suprême de Balbo, c'est l'indépendance ; au point qu'il n'hésite pas à lui sacrifier les formes de la liberté. Il ne croit pas possible • la formation d'un royaume d'Italie avec tant de variété d'opinions, de projets, de provinces; » mais bien une confédération dont le Piémont serait l'épée et Rome le cœur, et dans laquelle on referait aux peuples de telles concessions , que le dominateur étrangw s'en trouverait désarmé, jusqu'à l'heure où la Providence le forcerait d'abandonner l'Italie, et lui offrirait dans la Turquie un dédommagement.

Mais la France , où la presse et la tribune alors se jouaient de tout, feignit de s'effrayer de ceux qui , à Tombre de la liberté , avaient cru pouvoir se réunir pour prier, enseigner, prêcher. Les livres, les gravures, les chansons, les romans soulevèrent l'opinion contre les jésuites , feignant de croire le monde assez insensé pour se laisser bouleverser par quelques prêtres sans force contce M.

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(^tte polémique , ces écrits pénétrèrent aussi en Italie, où les gouvernements aiment assez que l'attention se détourne d'eux , pour se porter sur le clergé. Ce fut avec la rapidité d'une mode et la commodité d'un nom, que, dans un pays qui avait des ennemis réels à combattre, on répandit la haine contre les Jésuites, désignant ainsi, non les restes des disciples de Loyola, mais quiconque apportaitdu zèle dans le ministère ecclésiastique, quiconque favorisait les idées pontiGcales, et tous ceux enân qu'on voulait discréditer par une qualification qui n'admettait pas d'excuse, et qui danssa vague définition embrassait tous les degrés du mérite et de l'infamie ; et, comme la pire des infamies était de prendre parti pour l'étranger, on ne manqua pas de dire que les Jésuites étaient les amis de l' Autriche : et cependant l' Autriche ne les admettait qu'à grand^eine et en petit nombre dans ses provinces, et muselés par la Jalousie administrative. En Piémont, au contraire, ils étaient tout-puissants, au dire de GioberU, qui, craignant aussi sans doute de se voir compromis par les louanges qu'il leur avait données, réimprima en cinq gros Tolumes tout ce qui avait été dit contre eux , en y ajoutant encore des laits nouveaux et personnels.

Les jésuites n'eurent ni la dignité du silence , ni celle de la réplique ; ainsi les Néo- Guelfes s'accusaient les uns les autres et déshonoraient publiquement leur parti, tandis que les Gibelins les accusaient de républicanisme, et prétendaient que les papes avaient ruiné l'Italie.

Ce qui rendait surtout difficile l'entreprise des Néo-Guelfes, c*est la condition toute spéciale des États pontificaux, réduits, par une série d'événements, au malheur exceptionnel d'un gouvernement civil, mêlé à la puissance ecclésiastique. Un autre préjudice encore pour ce parti , c'est que les promesses de Grégoire XVI et des puissances avaient été bien mal réalisées. Le règlement législatif et judiciaire, donné en 183^, n*avait point introduit de réforme sérieuse. Les anciens revenus se trouvant épuisés sans qu'on en eût créé de nouveaux, les finances dépérissaient. Les travaux publics tendaient toujours au faste, non à l'utile; et le voyageur, gémissant sur ces incomparables ruines, demandait pourquoi les plantations et II

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