‹ Histoire de cent ans, de 1750 à 1850, (histoire, sciences, littérature, beaux-arts,)Chapitre 6 sur 61 · COLONIES EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

COLONIES EN AMÉRIQUE

mis à leur discrétion la vie et la fortune des sujets. Mais les rois d'Espagne les empêchèrent toujours, autant qu'ils purent , de s'immiscer dans les procès soumis aux cours d'audience.

Le conseil des Indes, le corps le plus considérable de la mo- ' narcliie espagnole , fut institué par Ferdinand , puis organisé par Cbarles-Quint, pour connaître de toutes les affaires civiles, ecclésiastiques, militaires et commerciales. Les décisions de ce conseil , prises au moins h la majorité des deux tiers de ses membres, étaient rendues publiques au nom du roi. Cétatt du conseil que relevaient tous les sujets américains , depuis le plus inflme jusqu'au vice-roi.

Le créole était considéré comme de condition inférieure, yoné aux travaux manuels ; la jalousie le faisait souvent écarter de l'administration , pour laquelle ses connaissances locales Taaraient rendu plus utile que des étrangers.

La loi ne faisait pourtant aucune différence entre le blanc et l'homme de couleur ; elle les déclarait également admissibles aux emplois. Mais, dans la réalité, on ne les donnait qu'aux Espagnols, surtout aux chrétiens purs, comme on disait , c'està-dire ceux dont le sang n'avait point été mêlé de sang maure ou juif : tous étrangers aux usages et aux besoins du pays, où ils ne venaient que pour peu de temps , avec l'intention de s^ enrichir le plus vite possible. Les vice-rois surtout s'enrichissaient outre mesure, disposant arbitrairement du mercure, dont le monopole appartenait à la couronne ; traGquant des titres , des privilèges , qu'ils se chargeaient d'obtenir à Madrid ; accordant licence de violer les lois prohibitives; vendant les emplois à des gens qui les acceptaient gratuits, sûrs d'y gagner suffisamment par leurs concussions.

Les Cappetoni, ou Espagnols purs , méprisaient les créoles, qui leur portaient en retour une haine mortelle. Les nègres, qui faisaient le service intérieur dans les maisons , en tiraient vanité, et maltraitaient les Indiens : source de haines que l'Espagne entretenait , comme un excellent moyen de prévenir des intelligences dangereuses.

11 n'est pas besoin de dire que d'innombrables entraves rendaient toute industrie impossible : ainsi se trouva résolu ce singu-

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lier problème cTappaumnine nation an milieu de Tor et sur on sol extrêmement fertile. Si le naturel et le créole se résignaient aux mépris des Jachvpinos et à l'exclusion de tous les emplois et de tous les honneurs , ils ne pouraient s*accoutumer à pa3^r excessivement cher des denrées de première nécessité, dont la mère patrie s*étatt réservé le monopole,* et que la terre qu*ils liabitaient leur aurait fournies en abondance, sans d'absurdes et trranniques prohibitions.

Le Mexique , où prospèrent tons les genres de culture, où le Ué donne trente pour un, le mais cent cinquante , le bananier trois ou quatre cents, comptait six millions d^habitants. Sur cent vingt raillions de revenu, quatre-vingt-quatre étaient employés en dépenses ; les mines d'argent en donnaient cent vingt autres. Il existait des esclaves dans toutes les colonies espagnoles, mais inférieurs en nombre. Les Indiens gémissaient sous une odieuse capltation , et dans un état de minorité perpétuelle. La couleur, en établissant une aristocratie ineffaçable, y assurait la domination des blancs, sans laisser aux classes mixtes aucun moren de s*élever. Les créoles occupaient le premier rang parmi les indigènes ; mais l'Espagne, qui les écartait systématiquement des emplois, en admettait peu dans les universités espagnoles; les quatre cinquièmes d'entre eux ne savaient pas lire, et un archevêque d^lara que , pour rester soumis , les créoles n'a* raient pas besoin de savoir autre chose que le catéchisme. Il était défendu d*imprimer quelque livre que ce fût. A Lima, en 1706, il fut interdit aux nègres et aux gens de couleur de trafiquer et de vendre par les mes , « afin qu'ils ne pussent s'égaler à ceux qui avaient fait choix de ces professions , et parce qu'il fallait les restreindre aux occupations purement mécaniques , les seules auxquelles ils soient propres. >

Le gouvernement lui-même ne savait pas ce que les colonies rapportaient à T Espagne. Il est certain que les dépenses d'ad* ministration y consommaient plus des deux tiers du revenu. Il j fut introduit quelque ordre pendant le ministère de la Ensenada, et l'on peut ainsi évaluer, dorant les douze années de son administration, à 17,719,448 francs ce que la couronne tira de ces contrées, en y comprenant les droits d'embarquement et de

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débarqaemeiit. Cette somme s'accrut encore, et, en 1780, le Mexique rendait au trésor 54 millions; le Pérou, 27 ; Guatimala, le Chili et le Paraguay, 9 millions. En déduisant 56 millions pour les dépenses, il en restait 34 au fisc , outre les 20 pour cent qu'il percevait en Europe sur les marchandises expédiées aux colonies et sur celles qui en venaient On calculait donc à 54 millions le produit net des provinces du nouveau monde.

Les papes, dont on a tant dénoncé Tambition traditionnelle, ou ne virent pas tous les avantages qu'ils pourraient tirer de T Amérique , ou du moins n'en prirent aucun souci. En effet , Alexandre VI y céda toutes les dîmes à Ferdinand le Catholique , à la condition d'y entretenir les missionnaires; et Jules II, le patronage et la nomination à tous les bénéfices. Voilà donc les rois d'Espagne chefÎB de l'Église américaine, et investis de ces droits qui avaient été si contestés en Europe, tels que ceux d'élire aux charges ecclésiastiques, de disposer des revenus, d'administrer les bénéfices vacants. Aucune bulle n'y était obligatoire avant d'avoir été acceptée par le conseil des Indes.

Le clergé séculier et régulier s'y multiplia extraordinairement, et, au dire de Gonzalve Davila, l'Amérique espagnole avait eu 1649 un patriarche, six archevêques , trois cent quarante-six prébendes, deux abbayes, cinq chapelains du roi , et huit cent quarante couvents. La plupart des ecclésiastiques venaient d'Espagne, et l'on conclura facilement que ce n'étaient pas les meilleurs. Le désir d'échapper à la règle rigide à laquelle ils s'étaient astreints dans leur patrie poussait une foule de moines à chercher en Amérique une sorte d'afTranehissement. Les moines mendiants y pouvaient posséder des cures et toucher des dîmes; tous se trouvaient exempts de la juridiction épiscopale; il en résultait que beaucoup s'égaraient, et s'adonnaient à toutes sortes de débauches , ou à d'ignobles trafics dont ils avaient l'exemple sous les yeux.

L'Ëglise était ainsi une partie de l'administration, et par suite entièrement dépendante du pouvoir. La sainte inquisition si^eait à Carthagène, et avait partout des officiers chargés de surveiller la pensée*

On récoltait selon qu'on avait semé; aus», quand on essaya

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de b Kberté , ob reconnut combien elle est préférable aux ruineuses prohibitions. Cuba, Tun des pays les plus favorisés de boatnre, au centre delà méditerranée du nouveau monde , qui d'un ekè s'étend vers TAtlantique et de Fautre vers le Afexiqne, avec les Antilies et les Lucayes pour cortège , ayant dans b bvane un des plus beaux et des plus vastes ports du iDoode, fut toujours d'une grande commodité pour les navires qui venaient d'Europe. Mais TEspagne, qui ne s'inquiétait que du continent et ne regardait les Iles que comme des relâches, négligea Cuba : voulant transformer les colons en soldats, elle irrita un peuple pacifique, et qui avait en aversion les mou- Tcments mécaniques de nos armées. Aussi, sans réussir à faire de bons soldats , les habitants abandonnèrent Tagriculture, et prirent en haine une nation qui ne savait que les tyranniser. Cuba, il j a nn siècle, n'était qu'une chétive possession de 96,000 habitants, qui ne donnait pas autre chose que des bois et des cuirs ; tout son commerce se faisait par trois ou quatre bâtiments expédiés de Cadix, et par quelques autres qui, après avoir vendu leur cargaison dans les ports de Carthagène, dje la Vera-Cruz et de Honduras, y venaient en chercher une nouvelle pour le re* toor; de façon que l'ile devait recevoir et les denrées et PargenC pour les payer. Mais à peine le gouvernement espagnol eut-il lefé les exclusions en 176S , qu'il y arriva d'Espagne cent un navires et cent dix-huit petits bâtiments provenant du Mexique et de la Louisiane. Puis les ordonnances royales de 1789 permirent à tons pavillons d'y aborder, à la condition de n'y pas introduire de nègres. Plus tard , en 1818, elle obtint la liberté d'exportation ; ce fut le premier exemple qui en ait été donné aux colonies. A l'époque où Saint-Domingue se souleva (1790), OQ commença à planter à Cuba du café ; et aujourd'hui cette Ue est le fond de réserve du gouvernement espagnol, au budget duquel elle figure pour 75 millions par an. Cuba répand aujourdlini ses produits par toute l'Europe; et, d'après les calculs récents, elle exporte sept millions d'arrobes; mille sept cent dm navires y abordèrent en 1 828 ; en 1 83 1 , elle expédia en A nfdetcrre 1,600,000 livres de café; en 1834, son commerce fut oaiué à 33 millions de piastres, où les seuls produits de Ttle

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figurent pour 9 millions. Voilà la prohibition ! Toilà la liberté!

Le système colonial n'avait engendré que des haines et les troubles. Puis au moment où la guerre éclatait en Europe, avant que les colons eussent eu le temps de se mettre en défense et d*étre informés même des hostilités, ils se voyaient attaqués; et, privés de leur seul moyen de subsistance par rintemiption des communications avec la métropole, ils devaient recourir à la contrebande et à des subterfuges immoraux.

Le régime intérieur des colonies fut amélioré sous le ministère de don Joseph Galvez. La population et les affaires s*étant accrues, le nombre des juges dont se composaient les cours d'audiences ne suffisait plus; les traitements n'étant plus en rapport avec les charges, il fellut une réforme générale ( 1 776 ). La division des provinces fut remaniée ; on forma alors les viceroyautés du Mexique, du Pérou, delà Nouvelle-Grenade; plus, une quatrième, qui comprenait Rio-de-la-Plata, Buenos* Ayres , le Paraguay, le Tucuman, le Potosi, Santa-Crux , Della-Sierra , Chuzcas, et les deux villes de Mendoza et de Saint-Jean; outre les huit capitaineries générales du Nouveau-Mexique, du Guatimala, Chili, Caracas, Porto-Ricco, Saint-Domingue, Cuba et la Havane , la Louisiane et la Floride.

Mais le vice était à la base , et l'union de ces contrées avec la métropole leur causait toujours une immense entrave. Il fallait éluder par la ruse les lourds impôts et les restrictions sévères; le commerce clandestin détournait plus de la moitié des revenus royaux ; le reste passait aux dépenses d'une administration compliquée.

L'Angleterre , maîtresse de l'Océan , avait peine à supporter la concurrence de T Espagne; et dans tout le cours de ce siècle elle travailla à détruire sa marine et à diminuer son empire transatlantique, pour la réduire à la servitude dans laquelle elle tenait le Portugal. Déjà elle la tenait sous sa main au moyen de Gibraltar; elle menaçait ses possessions d'Amérique; et, dans la guerre qu'elle soutint contre les princes de Bourbon, elle enleva à l'Espagne les lies Philippines et la Floride (1763), lui donnant, comme compensation, des possessions naguère françaises, telles que la Louisiane. Mais l'Espagne tardant à l'oc-

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r, la Louisiane goûta le plaisir de rindépendance ; et le pN>eorear géDéral de la colonie , la Fernière , tenta d*y fonder une république. Gomme elle refusait de suspendre son commerce atee la France et ses tles , il fallut recourir à une répression iSDglaite*

Les Espagnols eurent aussi à combattre avec l'Angleterre pour les Malouînes , voisines de la pointe méridionale de l'Amerîque, qui finirent par leur rester. Puis ils eurent aflfaire aux Portugais pour la colonie de Sacramento, sur la me septentrio* oale du Rio-de-la-Plata, qui était un asile de contrebandiers; et ib robtinrent en échange d'une vaste étendue de pays sur la rivière des Amazones. Le district du Paraguay rerté à l'Espagne fut érigé en vice-royauté de Buenos-Ayres , et son importance commerciale s'accrut considérablement.

L'Espagne, comme on l'a déjà vu, prit part avec la France à la guerre de l'indépendance des États-Unis. Elle obtint, par la paix de Versailles, Minorque et les deux Florides, en cédant aux Anglais les Iles de la Providence et de Bahama , avec la faculté de couper des bois d'acajou et de teinture sur la c6te de Mos* qnitos, ainsi que d'autres avantages. Elle avait perdu dans cette goerre vingt et un vaisseaux de ligne , et beaucoup de moindres Utiments; sa dette s'était accrue de 250 millions , et ses colo^ nies avaient appris par un exemple qu'une révolution couronnée de succès est légitime. Elles s'en souvinrent.

Pour nous servir du root de Joseph II, Charles III oublia son métier de roi, lorsqu'il favorisa, par condescendance pour le pacte de famille , l'indépendance des États-Unis. Le défaut de toutes formes représentatives empêcha qu'il ne se formât dans les colonies espagnoles ni magistrats ni capitaines; il leur manquait un centre de pensée et d'action.

Les Uaneros, maîtres d'innombrables troupeaux qui paissaient dans des plaines sans bornes, accoutumés dès l'enfance à rivre à cheval, à combattre le taureau et le jaguar, à faire de longs voyages, à passer des fleuves à la nage, à dormir en plein air, étaient demeurés indociles à la servitude. Montant des che* vaux à demi-sauvages , et toujours la lance à la main, ils étaient prtts au moindre signal de guerre. Les habitante des

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Villes t eréoles pour la plupart , acquéraient quelques idées par leur contact avec les Européens et par la lecture; et leur haine pour les fonctionnaires européens nourrissait chez eux Pespoir de l'indépendance. La Révolution française vint Taccrotire ; et les livres, les journaux qui pénétraient dans le pays y firent briller une' lumière nouvelle. Les métropoles elles-mêmes leur fournirent des moyens de résister, bien qu'avec de tout autres intentions. En 1804, le Mexique avait trente-deux mille hommes de troupes nationales, qui coûtaient vingt-deux millions de francs ;iBt le vice-roi Galvez établit dans le pays des arsenaux, des chantiers , des fonderies. La France fortifia le môle Saint- Nicolas ODmme elle l'aurait fait pour ses propres côtes , et transporta cinquante mille nègres à Saint-Domingue. Les exclusions ne purent être maintenues en face des progrès du commerce ^et des leçons de l'économie politique; en même temps la prospénté des colonies du nord, récemment affranchies, excitait à les imiter. Le cri des nègres de Saint-Domingue retentissait dans le cœur de tous les esclaves , et la liberté est contagieuse.

Durant les guerres de Napoléon , tout fut bouleversé dans les colonies ; les attaques qui se succédèrent achevèrent leur ruine : tout gouvernement y fat détruit, et les nègres refusèrent de travailler. Au milieu de ces changements subits, elles finirent par comprendre qu'elles pouvaient opter entre l'ancien maître et le nouveau , parfois même les repousser tous deux. Le blocus des métropoles déshabitua les colons des anciennes relations qu'ils avaient avec elles, et en fit contracter de nouvelles. Les Anglais, n'espérant pas les conserver pour eux, préféraient les voirlibres que rendues à leurs anciens possesseurs. Les États- Unis , qui n'avaient rien à démêler dans les questions euf opéennes , ayant ouvert tous leurs ports , souhaitaient que cette franchise qu'ils s'étaient donnée s'étendît aux autres pays : déjà fermentait partout l'indépendance.

Quand Humboldt les visita, les possessions de l'Espagne dans le nouveau monde occupaient soixante-dix-neuf degrés de latitude; leur longueur égalait celle de l'Afrique; leur surface était deux fois aussi vaste que celle des États-Unis, et ils surpas*

ÎIUlfCIPATlON DE L'aMBBIQUE BtPAOllOLl. 8S

il de beanooap en étendue Fempire britanniqne dans llnde. Quelques années après, il n'j restait plus à TEspagne un pouee déferre.

ÉUASVaPATIOSt DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE.

Le pays appelé maintenant Colombie, et dont l'étendue est de quatre-Tiùgt-dooze mille lieues carrées, se divisait de la nrte : la vioe^royauté de Santa-Fé, nommée depuis NouTelle- Grenade, dans le bassin du fleuve de la Madeleine; la capltatnerie de Venezuela, dans le bassin de rOrénoqne; et la présidence de Quito, qui formait presque une provinoe distincte, sur le cours supérieur de la rivière des Amazones. Ainsi Caracas, Santa-Fé-de- Bogota et Quito étaient presque mis capitales, auxquelles se rattachaient de nombreuses subdivisions. On y comptait, an commencement de ce siècle, 730,000 Indiens, 043,000 créoles et Européens, 1,250,000 nétis et 200,000 sauvages*

A répoque de la Révolution , il se forma à Bogota , à Pinstar de la France, une association qui fit circuler la déclaration des droits de Tbomme; mais ses membres ayant été découverts, lonnt incarcérés , et quelques-uns fiirent envoyés en Espagne.

On dqmrtait en retour, dans les colonies , ceux que l'Espagne proscrivait pour opinions révolutionnaires. Or, trois de ceux-ci, renfermés dans une citadelle près de Caracas (1797), parvinrent à nooer quelques intelligences avec les naturels, qui, s^inté^ rcssant à leur sort et au triomphe de leurs idées, ourdirent un eomploc pour la délivrance du pays , et y établir une république foà pOt servir d*exemfde et d'encouragement à d'autres. Ayant été trahis, les uns furent punis de mort, les autres envoyés aux gslères ou déportés. D'un autre c6té , les cruautés exercées contre les créoles par les Indiens soulevés détournèrent les esprits de la pensée d'un mouvement.

ÏJt général Miranda, de Caracas , ancien compagnon d'armes*

84 ÉMANCIPATIOn DB L*AltÉJIlQUB B8PAG1I0U.

deWashingtODf qui avait servi en France sons Dumouries, plein de haine pour l*Espagne et du désir de délivrer sa patrie, pressa l'Angleterre de soulever r Amérique méridionale. Il fut écouté d*abord « puis repoussé en 1804 , lorsque changèrent les rapports de l'Angleterre avec l'Espagne. Cet échec ne le découragea pas : se confiant à quelques négociants de New- York et à lord Cochrane , qui commandait la flotte anglaise dans ces parages, il forma des intelligences à l'intérieur, et s'aventura , avec cinq cents volontaires , sur les côtes de Venezuela ; mais n'étant pas soutenu, il fut obligé de se retirer (1806).

Quand les Bourbons d'Espagne eurent abdiqué (1808) et que l'année française eut envahi la Péninsule, le désir de l'indépendance s'allia au sentiment de fidélité envers les rois détrônés : ce sentiment fut même plus fort qu*il ne Favait jamais été dans leur prospérité ; car il fut question de faire comme au Brésil , et d'ofi^ir un asile aux monarques déchus en Europe. N'écoutant ni Joseph Bonaparte ni les juntes révolutionnaires, les colons formèrent des juntes de gouvernement, comme c'était leur droit dans un pareil bouleversement, et attendirent ainsi que l'ordre fût rétabli. Le nom de Ferdinand VII fut donc là aussi le cri de ralliement des libéraux.

Ce fut dans cet esprit que Quito s'insurgea ( 10 août 1809 } ; et une nouvelle junte, présidée par le marquis de Selvallegra, fut installée sans violence , et prêta serment à Ferdinand VII. Le bruit se répandit alors dans le peuple que les fonctionnaires européens complotaient pour livrer l'Amérique à Bonaparte. La junte centrale d'Espagne de 1800 , prenant en considération que « les provinces américaines ne sont pas des colonies, maisune partie intégrante de la monarchie espagnole , » déclara , au nom du roi, qu'elles devaient avoir une représentation natio* nale et immédiate dans les certes espagnoles; elle leur dit : « Vous voilà libres! vous voilà délivrées d*un joug que l'éloignément du pouvoir avait rendu intolérable, et qui vous livrait à l'arbitraire, à l'avarice, et à l'ignorance. » Les représentants d'outre-mer se rendirent à leur poste ; mais on ne pourvut en rien aux intérêts de ces compatriotes éloignés, et rien ne vint faire sentir en réalité l'égalité complète des deux peuples. LHdée

IJMAWCTPATIOW DB. L*AMBBIQUB BSPAGNOLB. 8&

de cette égaUlé se propageait toutefois par des écrits répandus au ddà des mers. Le parti napoléonien, qui cherchait à causer des embarras à on gouvernement qu*il traitait de rebelle, et les cmissaîres do Brésil, affranchis du joug de la métropole, travailbient les esprits dans le même sens. La junte d'Espagne, qui se soutenait à peine au milieu de tant de difficultés présentes, n'était pas en oiesore de prévenir ces embarras lointains. En effet, le 30 juillet 1810, l'imprudente insulte d'un commissaire espapol excite un soulèvement dans Bogota : on demande à grands cris la convocation extraordinaire de tous les citoyens, et le vicMOÎ Cisnéros n'ose pas s'y refuser. Bientôt il n'est plus maître de la Jante, réunie sous sa présidence, et qui se sent soutenue por Tardeor du peupie souverain. Le vice-roi est congédié, et la h'oQvette-Grenade se déclare indépendante de la régence d'Espigne , ne se reconnaissant sujette que de Ferdinand VU ; puis les provinces sont convoquées pour prévenir le démembrement éoat les symptômes se manifestèrent dès le début, comme il arrive partout où manque le sentiment national.

Carthagène, qui s'était élevée contre Bogota, s'attache à la régence espagnole. Elle convoque , dans un autre endroit , les rci* présentants des provinces , pour former une confédération dans laqueUe entrerait chaque État, seule forme compatible, disaiton, avec l'intérêt et la liberté du pays. Ainsi éclate la division; le congrès n'a pas lieu , et l'anarchie règne» même avant la liberté. Cependant Quito relève le drapeau de l'indépendance, qui est enfin décrétée ( 1811 ).

La révolution s'était faite dans la province de Venezuela le la avril 1810 , et le capitaine général de Caracas dut abdiquer entre les mains d'une junte qu'il avait constituée lui-même. Les autres villes imitèrent cet exemple; l'arrivée de Mbranda détermina la réunion d'un congrès général, qui proclama Tindépendance des provinces unies de Caracas, Cumana, Varina , Marguerite , Barcelone , Mérida et Truxilto , formant la conjédération de Fénézuéla ; mais aussitôt les idées fédéralistes prirent le dessus , grâce à la constitution qui venait d'être votée.

Les Espagnols, sous le commandement deMonteverde, ne pas à attaquer les nouvelles républiques ; mais, au mi-

86 ÉlCÀNaPATION DB L^AMSBÎQDS ESPAGNOLE.

lieu de la guerre civile, un tremblement de terre engloutit Caracas avec douze mille habitants (26 mars 1813); d*autres villes eurent leur part du désastre. La superstition y vit aussitôt le doigt de Dieu, d*autant plus que le désastre arriva le jour anniversaire de la révolution, et que les Espagnols n*en souffrirent pas; ils purent même en profiter pour commencer les hostilité. Beaucoup de colons abandonnèreut la cause de la révolutiob. Miranda, nommé dictateur (26 juillet), fut contraint de capituler, à la couditioQ toutefois que la conatitutlou qiH serait donnée à TEspagpe régirait aussi Venezuela. Une amnistie fut proclamée, avec liberté de s'éloigner pour ceux qui le voudraient. Beaucoup partirent, en effet, et ils furent bien inspirés ; car Monteverde sévit avec la dernière rigueur. Miranda lui-même fut jeté en prison (1816) et envoyé avec d*autres à Cadix, où il mourut quelques années après. Ceux qui se refît* gièrent à Carthagène apportèrent des forces à la révolution de la rîonvelIe-Grenade. '

Simon Bolivar, issu d*une ricbe et noble famille de Caracas (1783), avait étudié en Espagne. Il avait trouvé à Paris, en 1804, les souvenirs encore frais de la grande Révolution, et assisté au couronnement de Bonaparte, le représentant de l'unité de la France. Rome , avec ses souvenirs magnanimes, avait agi de même sur l'imagination de Bolivar, qui jura sur le mont Sacré de travailler à l'affrancbissement de sa patrie. Lorsqu'il y fut de retour, il ne prit point part aux soulèvements de 1810 , peut-' être parce qu'il les jugeait intempestifs , et qu'il goûtait peu l'esprit des libéraux. Quand il prit les armes, ses premières tentatives tournèrent assez mal ; ce qui n'arrêta point ses projets. Il entendait que l'Amérique entière fût solidaire de la révolution de chaque province ; il fallait éviter d'éparpiller les forces dans les districts , et les réunir toutes , pour frapper un grand coup sur l'ennemi, et ne pas laisser un coin de terre qui ne fût libre.

S'étant mis au service de Carthagène, il attaqua les Espagnols, qui gênaient la navigation intérieure sur la Madeleine. Sans s'inquiéter des limites qui lui avaient été assignées. Il entra dans Ocana, et rétablit la communication entre Carthagène et Pamplona ; puis, assurant ta liberté en la propageant.

iXAHCIPATIOlf DS L'AJftéSIQUK SSPAGlfOU. 87

iJ pénéCa dans le Yénézuâa poiir raffranehir, an nom de la IfooTdk-GreDade. Le méconteatement qu'y avait semé Montefade le iervit beaucoup; il se convertit bientôt en fureur, et le drapeau de rindépendance parcourut les fertiles vallées de

Bolivar, qui entreprenait de détruire Monteverde« eut peine 8 réunir une armée libératrice de dnq cents bommes, avec lafwOe il attaqua six mille vétérans espagnols, commandés par ce chef redouté. Cest avec cette poignée d*bommes qu'il propagea la révolution (1813), au moment où Ronaparte la laissait périr en Europe avec cinq eeoX mille soldats.

Il fit manœuvrer, grâce à une stratégie particulière, sa petite tnwpa à travers des déserts ou des savanes ssy^s bornes et ans chemins frayés, descendant parfois dans les marais de TOléaoqoe et de TApuro, d'autres fois gravissant les glaciers des Andes, et renouvelant les prodiges de la première conquête. Lofsqn'il ent joint l'ennemi, ce fut des deux côtés une égale teenr, un même sentiment de vengeance, sans pitié ni merci.

En efiCet, la régence de Cadix avait refusé de reconnaître les États nouveaux, et défendu par suite d'appliquer le droit interaatioDal à ceux qu'elle regardait comme des sujets félons. Les oflicîan e^aguols, en conséquence, ne faisaient point de quartier. Tout vaincu était un traître; mort à quiconque était pris ks armée à la main, à ceux qui les avaient portées ou qui avaient fivQnaé la révolte! Femmes, vieillards, étaient traités de même. Tout officier prisonnier était fusillé sur-le-diamp; des corps entiers qui s'étaient rendus étaient passés par les armes. Bover et Morales, capitaines royalistes, commandaient une légion in* fenude de nègres et de mulâtres altérés de sang. Le général Moxo, capitaine général de Caracas, écrivait, le 18 novembre 1S1&, ^ Ureztieta, gouverneur de 111e Marguerite : « PtÂnt de €9atidéraUoiu d'humanité! Tous le» insurgés^ ieursfauteurâ tmpartitans, trouvés avec ou sans armes, tous ceux gui ont pris tme pari guelconque à la présente crise de FUe, doivent être fusillés eur^le^champ, sans autre forme de procès. » Ce oém gouverneur écrivait au capitaine Gonigo : « Point de quar^ Her! kOsêez les troupes saccager dés leur arrivée. Si Fennemi

88 iSMANCTPATION DB L'AMÉRIQOB BtPÀGlfOLS.

96 retire, poursuiœz-le jmqtià Saint' Jean ^ et mettez-y le feu, » Quand les insurgés virent ce décret mis à exécutton, ils tuèrent huit cents royalistes réfugiés à Sampator, et Bolivar déclara aussi qu'il ferait une guerre à mort. « Toudiés de vos infortunes (disait-il dans sa proclamation du 15 juiUet 1818 aux habitants de Venezuela), nous ne pouvions rester indifférents aux maux que vous font souffrir les barbares Espagnols ^ qui vous ont opprimés par la rapine, détruits par le meurtre; qui ont attenté envers vous aux droits sacrés des nations, violé les traités et les capitulations les plus solennelles, et réduit, par les plus grands forfaits, la république de Vénézuâa à une effirayante désolation. La justice réclame vengeance, la nécessité Timpose. Que les monstres qui infestaient le sol colombien et Font inondé de sang en disparaissent pour toujours; que leur châtiment égale leur perfidie, afin que nous puissions ainsi laver notre ignominie, et montrer aux nations que Ton n*offense pas impunément les fils de TAmérique!... Tout Espagnol qui ne oons* pirera pas contre la tyrannie , qui ne servira pas la bonne cause par les moyens les plus actifeet les plus efficaces, sera tenu pour ennemi, puni conune traître à la patrie, et passé sans rémission par les armes. Pardon général , complet à quiconque se rendra à notre armée avec ou sans armes, et qui nous prêtera secours, ainsi que pour tous les bons citoyens qui se seront efforcés de secouer le joug de la tyrannie... Espagnols et Canariotes n*ont à attendre que la mort , n'eussent-ils fait que refuser leur coopération active à la liberté de TAmérique ; les Américains obtiendront la vie sauve, quand bien même ils auraient été coupables. » Indépendamment des représailles atroces qu'il annonçait ainsi, il espérait probablement déterminer les propriétaires espagnols à s'enfuir et à cesser leur opposition, ou à prendre parti pour Tindépendance ; peut-être aussi voulait-il y mettre le sceau , en rendant la réconciliation impossible. Les horreurs de la guerre civile passèrent tellement en habitude, que ce fut à qui irait le plus loin dans cette voie. Mais la postérité, qui ne jugera pas de la moralité des actes par leurs résultats , demandera compte de tant d'atrocités et à Bolivar et à ceux qui le réduisirent à les commettre.

BVIIICIPATION DB L'AMBRIQUB BSPAONOtB. 89

L'armée des insurgés ne pouvait manquer de se grossir ; la oeotralité entraînait la peine de mort (4 novembre 1813). Après doq mois de eampagne» Bolivar entra à Caracas, qui se rendit et ouvrit les prisons aux victimes du despotisme.

Le congrès de la Nouvelle-Grenade lui avait enjoint de rétablir le gouvernement fédéral; mais outre qu'il se sentait maître, parce qu'il était victorieux, il connaissait mieux les nécessités da pajs. Établissant donc un gouvernement militaire, il se flt dîdatenr ; et, tout en encourageant les Vénézuéliens à pousser vigoareusenient la guerre, il invitait les étrangers à le seconder, d à acquérir des terres dans un pays qui en possède tant. Le jeooe étudiant Santiago Marinbo, qui avait pris part à ses expé* dilicMis, fut proclamé dictateur des provinces orientales.

Monteverde s'était retiré à Porto-Cabello , d'où il pouvait Inir le pays toujours ouvert à une nouvelle invasion espagnole. Castillo, Cabal et Urdaneto, commandants des troupes de la Nouvelle-Grenade, s'étaient réunis sur un autre point; les Uaoeros et les esclaves, soulevés par la promesse de la liberté et du filage, remplissaient de gnérillas les immenses pampas; et la soif du sang, la hardiesse vindicative des nègres, s'associaient à l'astuce, aux raffinements européens. Bolivar se trouva donc resserré dans les villes. Alors l'enthousiasme échauffé par le succès venant à s'y attiédir, on se récria contre son absolutisme, et l'on réchima avec une impatience impolitique le gouvernement républicain. Pressé de toutes parts et battu à sou tour, il quitta Venezuela, et revint à Carthagène.

n y trouva la liberté, mais aussi la discorde entre les proviûces. Chargé par le congrès de contraindre celles qui résistaient à reconnaître l'autorité fédérale, il lui fallut assiéger Carthagène elle-même.

Quand les Bourbons d'Espagne eurent été rétablis, ils tournèrent leurs efforts contre les colonies révoltées; et dix mille hommes, aguerris dans les luttes nationales, 'sous les ordres de lloril]o,y furent dirigés. L'Espagne, qui se figurait avoir encore affaire aux Américains de Certes et de Pizarre, croyait qu'il afDrait de quelques bataillons pour les dompter. N'était-il pas d*aiileurs absurde de faire combattre contre rindépendanoe

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