‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notes (volume 2)Chapitre 21 sur 82 · HI8T. DE CBNT ANS. — T. III. \Q · texte numérisé non relu

HI8T. DE CBNT ANS. — T. III. \Q

UO ÉMANCIPATION DE l'AMÉBIQUE ESPAGNOLS.

mines d'argent rendent 22 millions de dollars , mais 1 2 millions à peine arrivent jusqu'au Gsc. Le commerce au Mexique va de mal en pis ; Fagriculture y souffre d'un état de guerre continueL

La population est belle ; eHe aime les fêtes religieuses ou profanes, le jeu, le théâtre, les combats de coq. On y trouve encore cent cinquante couvents , qui possèdent pour 80 millions de piastres de propriétés, bien qu'ils aient beaucoup perdu depuis l'indépendance.

Trois frégates à vapeur, deux bricks, trois goélettes, deux chaloupes canonnières constituent 'les forces navales du Brésil. L'armée de terre y est de deux cent quarante mille hommes. Mais ils se recrutent dans les prisons et aux galères; si leur nombre est insufQsant , des officiers recruteurs s'en vont ramasser des pauvres et des Indiens, qui, arrachés par force à leurs travaux et à leurs familles , sont dressés aux armes par la violence , mal vêtus et mal payés : aussi les citoyens refusent-ils de s'enrôler, ce qui fait qu'il ne se rencontre dans les officiers ni caractère ni instruction. Avides d'avancement , ils lè demandent aux révolutions, qui sont devenues périodiques dans ce pays.

La révolution du Texas est un des faits les plus singuliers de ces contrées, et un de ceux qui ont le plus influé sur l'Amérique méridionale. Ce pays confine à l'est et au nord avec les États- Unis., à l'ouest avec le Mexique; il est sillonné par de grands fleuves , et possède un littoral de 360 milles. Le gouvernement des États-Unis avait renoncé , en 1819, à ses prétentions sur ce territoire , alors presque dépeuplé. Il était en conséquence demeuré au Mexique. Moïse Austin, mineur du Missouri, ayant résolu d'y établir une colonie de ses compatriotes, en obtint l'autorisation du cabinet de Madrid. 11 eût été de l'intérêt du Mexique de conserver un désert entre lui et les États-Unis : cette population inobservée s'accrut avec rapidité, en déployant une activité prodigieuse. Il en résulta que les États-Unis demandèrent de l'agréger à leur confédération , sachant combien elle leur serait utile pour les rapprocher des pays métallifères , ainsi que de la merde Californie et de l'océan Pacifique.

Lorsque la république mexicaine abolit l'esclavage (1829), elle porta atteinte à la propriété des colons du Texas , qui s'y étaient

ÉMANCIPATION DE L^AMÉfllQUE ESPAGNOLE. lit

établis sous la condition expresse de conserver leurs nègres. Cette mesure fut donc révoquée; mais le Mexique dut faire des préparatifis militaires ( 1830 ) pour mettre obstacle à Tinfluence des États-Unis dans ce pays. Lorsque Santa- Anna , soulevé contre Bustamente pour établir le gourvernement central, fut vaincu par Samuel Houston dans la plaine de San-Jacinto ( 1832 ) , cet événement consolida la république du Texas. La nouvelle ville de Houston devint le siège du congrès et du gouvernement ( 1837 ); le vainqueur fut proclamé président et regardé comme un sauveur, puis bientôt calomnié et dénigré. Il succomba en effet, et eut pour successeur Mirabèau-Lamar ( 1838), qui voulait Tindépendance absolue. Après avoir longtemps hésité , le pays se décida enfin à entrer dans la confédération des États-Unis (12 avril 1844).

Le Texas a fait des progrès immenses : il ne possédait au commencement du siècle que neuf mille habitants; il en avait soixante^ix mille en 1836, et trois cent cinquante mille en 1844. Il exportait quarante mille balles de coton en 1833, cent mille en 1838, sans parler des produits entons genres, tels que troupeaux, chevaux, fer et charbon. Les habitants de ce territoire, défiant les sauvages, ont placé leur capitale à la limite des terres cultivées; et leur pays est comme le point d'appui qui doit servir aux Anglo-Saxons de T Amérique septentrionale pour assaillir la race espagnole de TAmérique du Sud , ces nouveaux maîtres ayant déclaré ne reconnaître d'autre limite que Focéan PaciOque. L'Angleterre s'y oppose de toutes ses forces, prévoyant bien qu'il en résultera pour|elle la perte du haut et du bas Canada.

Le nord-ouest de l'Amérique, qui embrasse quatre millions de milles carrés, c'est-à-dire un tiers de plus que l'Europe, est habité par cinquante mille Indiens à peine , et par dix mille blancs, répartis dans les établissements de diverses nations. Cest là qu'est le territoire de l'Orégon, dont la longueur est de six cent cinquante milles sur cinq cents de largeur, c'està-dire trois fois la, surface des îles Britanniques. Fertile eu tout ce que rAmérique demande à l'Europe, arrosé, sur une longueur de deux cents milles, par un fleuve que les grands vais-

112 BMANCIPATlOIf DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE.

seaux reirtontenl jusqu'à quinze milles de l'embouchure, ayant cent cinquante milles de côtes bien pourvues dlles, de baies et de ports , en contact avec la mer Pacifique , situé vis-à-vis du Japon et de la Chine, avec les îles Sandwich pour point de relâche, rOrégon donnerait aux États-Unis la clef du riche commerce de l'Asie occidentale, et ferait en outre prévaloir, dans l'intérieur de l'Union, le parti démocratique, qui pourrait y répandre la population industrieuse et marchande des provinces de l'ouest, et rétablir ainsi l'équilibre avec les planteurs aristocratiques du sud, renforcés par l'annexion du Texas. Par l'acquisition du seul grand fleuve du versant occidental, les États- Unis embrasseraient l'Amérique septentrionale tout entière, et domineraient les deux mers et l'isthme qui les sépare. L'Angleterre s'y oppose avec opiniâtreté. Si jamais la guerre venait à éclater, l'Union serait forcée d'émanciper les esclaves pour s'assurer la tranquillité intérieure. Ainsi, la civilisation y trouverait toujours son compte. Enfin, ces deux puissances ont conclu un arrangement, qui leur fixe pour limites le 49® parallèle nord, point où la navigation de TOrégon est abandonnée à la compagnie de la baie d'Hodson. Mais de nouveaux motifs de guerre ne tardèrent pas à éclater entre les États-Unis et le Mexique , qui fut envahi , et vit sa capitale Mexico occupée en septembre 1847. Les États-Unis gagnèrent à cette invasion le !Nouveau-Mexique, vaste territoire presque dépeuplé*, mais qui, avec la vieille et la nouvelle Californie', leur donne sur la mer Pacifique le port de Monterey et la baie de San-Fransisoo , la meilleure de la côte occidentale. Cette guerre, qui coûta aux États- Unis 254 millions, parut à ces marchands une excellente afftdre ; et, loin d'imposer les frais de la guerre au Mexique, ils lui donnèrent des compensations. Les richesses aurifères découvertes depuis dans la Californie ajoutèrent encore à la valeur de cette possession. Qui pourrait assurer que le Mexique luî-méroe ne sera pas absorbé dans l'Union américaine, laquelle, en moins d'un siècle, aura quintuplé sa population , triplé le terri-

* La nouvelle Californie, aussi étendue que le plus grand royaume d'Europe, aélé annexée aux États-Unis en 1850.

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toire, décuplé sa puissance productive, et cela (sauf la dernière guerre du Mexique ) sans armée ni conquête.

Cet envahissement des républiques est à coup sûr d'une importance incalculable, non-seulement pour ce^te moitié du monde, mais pour Thumanité tout entière. La différence entre les Américains du nord et ceux du midi naît de leur origine. Les premiers fondèrent des colonies, dont le chef était un roi. A c6té d'èlless'en établissaient d'autres d'après le même principe, et la Bible était à peu près tout ce qu'elles avaient de commun ; encore chacune d'elles Tinterprétait-elle à sa manière. Les chefs des colonies du nord étaient donc souverains et pontifes , ce qui amena la liberté et la confédération. Et tandis qu'elles puisaient leur force dans la cohésion du même principe, il n'eût pas été possible de fondre en un seul corps tant de variétés. De vastes ^litudes et une nature puissante invitent les Américains du sud à réaliser de grandes pensées , et tout y prend dés proportions gigantesques; mais le^principede l'autorité s'y étant naturalisé, toutes les républiques y aboutissent à la dictature.

La Colombie forme , avec le Pérou et la Bolivie, un territoire plus grand que l'Europe ; la population y est clair-semée, et séparée par d'énormes distances, par des fleuves et des montagnes gigantesques. Comment y établir jamais cette centralisation administrative dont l'Europe est éprise ? Tout plan général est extrêmement difficile sur un territoire aussi vaste : les habitudes serviles invétérées et les différences radicales de pays à pays s'y opposent : chaque province prétend, non pas seulement à l'égaJîté, mais à la souveraineté sur les autres ; la diversité de couleur forme des castes distinctes ', qui deviennent un obstacle pour le gouvernement républicain. Ajoutez que les habitants sont affranchis d'hier d*un pouvoir qui ne les avait habitués à aucune espèce de représentation , qui les avait tenus dans cette servitude patriarcale la plus propre à énerver léS esprits ; que la faiblesse de l'administration et la nécessité de la contrebande

' On appelle infâmes de race ( infâmes de derecho) ceu\ qui sont nés de blancs et de nègres , de blancs et d^ndiens , dlndiens et de nègres.

les avaient accoutumés à violer les lois, et à se conGer daus la force de leurs bras.

La classe moyenne qui succéda à Taristocratie espagnole était donc sans éducation et sans capacité ; de là la fragilité des gouvernements, ^influence des intrigants. Les chefs ne s*inquiètent que de conserver leur dictature. Le prétexte que la constitution est violée fait renaître à chaque instant les guerres civiles. Les immenses espaces qui séparent les villes y mettent obstacle à toute cohésion, et y rendent toute révolution facile. Les centralistes en général , soit qu'on les appelle aristocrates ou serviles, veulent conserver tout ce qu'il y avait de bon dans le système colonial, et particulièrement les privilèges de l'Église. Les libéraux , SQÎt fédéralistes, soit démocrates, précipitent toute innovation, veulent extirper la superstition, c'est-à-dire l'antique croyance, etxhanger d'un seul coup les idées et les habitudes. Tel est le fond de toutes les dissensions, soit intérieures, soit d'État à État; c'est là ce qui rend la condition de l'Amérique méridionale extrêmement malheureuse, et ce qui convertit en brigands les héros de l'indépendance K Sousle rapport économique, les pays en progrès, tels que le Brésil, le Paraguay, le Bande orientale, le Chili , Venezuela, proclament la liberté pour tous, favorisent la colonisation, les relations avec l'Europe, l'extension du commerce et de Pindustrie. Les pays rétrogrades conservent les vieilles idées coloniales de privilèges et d'exclusion, redoutent les influences européennes, et voudraient retourner au monopole et à l'isolement. En outre, ceux de l'intérieur font tous leurs efforts pour joindre leurs fleuves avec l'Océan , ceux du littoral les en repoussent : d'où la lutte entre Buenos- Ayres, le Paraguay et le Brésil. Cette libre navigation des fleuves , qui fut garantie en Europe par le

' Plusieurs Italiens prirent part aux mouvements de TAmérique méridionale. Manuel Belgrano , homme de lettres , qui prêcha Pindéiiendance dans les journaux, puis combattit pour elle, était d*origine italienne; il acquit une grande popularité en cherchant à répandre rinstruction dans les classes inférieures ( 1820). Dans le Venezuela, le colonel Augustin Codazzi , de Lugo , exécuta plusieurs travaux géographiques , et il s^occupc encore aujourd'hui de coloniser la haute ri^gion de la Cordillère maritime, qui appartient à cette république.

congrès de Vienne , n'existe pas pour les fleuves américains. L'Europe voudrait aussi porter son commerce et sa civilisation dans le centre de rAmérique , en remontant l'Amazone et la Plata, qui se joignent par d'admirables communications.

Les puissances européennes ne cessent d'inquiéter ces États du sud, tantôt en fÎBdsant revivre d'anciennes prétentions, tantôt en invoquant des griefs nouveaux. La France, qui avait reconnu ces républiques après 1830 , se mit en hostilité avec Buenos- Ayres, et y fomenta la guerre civile entre Rosas et le président Rivadivia. Le premier chercha sa force dans la population des campagnes , en s'attachant les tribus sauvages pour les opposer aux unitaires; il poussa ses excursions contre les sauvages de la Patagonie. Le sufi&age populaire lui valut ta dictature (1 835 } ; puis lorsque ses fonctions expirèrent en 1840, il fut réélu, malgré l'inimitié des Français , qui bloquaient alors Buenos- Ayres. Le vice-amiral de Mackau , qui conclut un traité avec Rosas, dut se convaincre que les imputations dirigées contre lui par les exilés étaient exagérées '. Les républiques du sud eu-

' Don Juan-Manuel de Rosas, qui vient de succomber (mai 1852} dans sa longue lutte contre Montevideo, et dont le nom a tant retenti en Europe depuis vingt ans, nous semble jugé ici avec une indulgence trop laconique ; il mériterait à la fois plus de bUme et plus d'attention. Rosas, né parmi ces propriétaires de troupeaux connus sous le nom de gauchos , arriva au pouvoir par leur influence et par celle du clergé : son triompke fut celui du parti fédéraliste. Le parti unitaire, composé surtout de négociants et d^babitants notables des villes, avait à sa tète le général Lavalle , qui s'était signalé dans la guerre contre le Brésil. La lutte entre ces deux rivaux tourna à l'avantage de Rosas, qui fut nommé gouverneur général de Buenos-Ayres on décembre 1829; ses partisans ayant envahi le congrès, décidèrent son élection par la violence. Le gouvernement de Rosas fut marqué par toutes sortes de vengeances, par des atteintes à la sécurité du conmicrce, à la liberté et à la vie de ses adversaires. Des avanies de toute espèce, des cruautés exercées sur plusieurs Français , Tobligation tyrannique qu'il voulut imposer aux étrangers ( les Anglais exceptés ) de servir, après trois aus de séjour, dans sa milice , décidèrent la France à envoyer une escadre qui bloqua les ports de la république Argentine ( 1838 ). Le parti enueml, commandé par Lavalle et Riveira, s'élaal concentré à Montevideo^

116 lÉMÀNCIPÀTION DE l'AMBBIQUE ESPAGNOLE.

reiit aussi de longs démêlés avec ta cour de Rome) et les sièges épiscopaux y restèrent longtemps vacants.

Le général Castilla, devenu président du Pérou, s*y montre administrateur habile et sage, et s'efforce de conserver ce qui est le suprême bien dans ces républiques épuisées par la guerre et Tanarchie , la paix. Lorsqu'une fois les F.tats du sud seront parvenus à s'organiser, les mines seront exploitées , le sol cultivé, et l'on y introduira de nouveaux produits, comme on l'a déjà fait au Brésil. Avec des chemins de fer et des bateaux à vapeur, on parcourra des lignes de mille lieues ; des forces navales seraient indispensables dans ces contrées, où des flisnves immenses et des forêts sans bornes mettent obstacle aux expéditions des armées. Enfin les missionnaires y reprendront leur œuvre civilisatrice.

Les Américains du nord étendent chaque jour leur domination sur quelque nouveau territoire. Les peuplades mêmes qui demeurent indomptées ne croupissent plus dans une barbarie absolue ; elles acquièrent des habitudes sociales , et commencent à se livrer à des métiers et à l'agriculture. L'ouverture de l'isthme de Panama sera aussi d'une extrême importance ; depuis que Humboldt l'a jugée possible, elle est étudiée de tous côtés, et l'exécution n'en parait pas fort éloignée désormais ' . Quand le trajet se trouvera ainsi abrégé pour six cent mille tonneaux de marchandises qui aujourd'hui doivent doubler le

continua jusqu^au moment actuel sa lutte contre Bosas. Lavalle périt dans un engagement en 1841 ; enfin Oribe, lieutenant deRosas, ayant été complètement battu par Riveira, Rosas a pris la niite sans attendre le vainqueur, qui s'avançait sur Buenos-Âyres; il s'est dirigé vers l'Europe. Tel a été le brusque dénoûment de cette lutte, et la fin inattendue du pouvoir de Rosas, au moment où il paraissait le plus solidement assis. Cette domination farouche a maintenu pendant vingt ans sous son joug ces contrées, que Tanarchie dévore; Tavenir nous fera voir si l'ordre y est possible à d'autres conditions, et si la tyrannie de Rosas était la seule forme de gouvernement capable de s'y soutenir. ( An. R. )

' En attendant que le canal projeté depuis longtemps. ouvre passage aux navires mômes, une compagnie poursuit à Panama l'établissement d'un chemin de fer. (Am. R. )

LITTÉBATÛAE. — L'ÉCOLE ROMANTIQUE. 117

cap Uorn , TEurope. entière devra s*en ressentir, mais plus encore les innombrables îles de la Polynésie , de la Malaisie , et les opulentes contrées situées sur le versant oriental du grand continent de l'Asie.

LITTÉttATURE. — L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

La littérature du dernier siècle, si peu originale qu'elle fût, avait emprunté une physionomie et une apparence d'unité à l'intention commune de démolir. Elle atteignit son but ; mais , comme toujours, les vainqueurs se divisèrent, et s!escrimèreut à l'aventure , avec cette diversité de plans et de moyens qui est le caractère et 1e défaut des modernes. Quand éclata la Révolution, ce ne fut pas seulement en France que les esprits en furent ébranlés ; l'enthousiasme et la haine , le spectacle ou l'attente de grandes commotions ôtèrent la réflexion aux écrivains, et le calme aux lecteurs. La main eut alors à combattre, au lieu d'écrire; et la littérature ne fut plus guère que le talent appliqué aux affaires. Les tribunes d'Angleterre et de France retentirent d'une éloquence sans exemple , parce que jamais ne s*étaient agités de plus grands intérêts. La poésie se retrouva dans les mouvements populaires et guerriers, dans telle chanson qui renouvela les prodiges de la lyre de Tyrtée, sans mériter pourtant d'être appelée belle. Dès qu'un peu de calme fut rétabli dans les esprits , Joseph Chénier devint le poète à la mode; mais l'enthousiasme de ses compositions lyriques n'est que celui de son temps. Ses tragédies , applaudies alors à cause des allusions qu'elles renferment, sont infidèles à l'histoire et d'une froide régularité. Dans ses dernières années, la déception lui inspira des plaintes énergiques et le frémissement d'un éloquent courroux.

Une fois que la république eut disparu, que toutes les volontés eurent été absorbées dans une seule , que l'admiration fut réservée à un seul, les journaux à ses gages louèrent ou bl^-

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mèrentâ son gré. Leur critique, celle de Geoffroy par exemple, manquait de courtoisie comme d'élévation ; elle ne Ot que continuer celle du siècle précédent, alors qu'on n'admirait que le poli, que Shakspeare n'était connu qu'à travers Voltaire et Ducis, que la Harpe ne voyait rien de grand en dehors des dix-septième et dix-huitième siècles, et faisait consister la gloire de Racine à avoir ajouté de nouvelles grâces au génie de Sophocle et d'Euripide.

Alors fleurissait Theureux Delille (1738-1813), qui sut réussir sans causer d'ombrage, et plaire en raison même de ses défauts. Il passa sa vie à chercher des sujets^ il mit toute son étude à peindre, sans réussir à faire un tableau. Il ne faut, lui demander ni des idées, ni l'enthousiasme de la nature, ni l'intelligence de l'histoire, ni de grandes connaissances : toujours à la piste de pensées dans les hvres d'autrui, dans les ouvrages en prose surtout, il les répète en vers harmonieux. La préface des Géorgiques, son meilleur morceau , est traduite de Dryden. 11 apprit dans ce travail les secrets du style descriptif, et son chefd'œuvre en ce genre fut le poème des Jardins, Alors que la prose avait pris de l'ampleur avec Rousseau et Buffon, il fallait aussi éleyer de ton la langue poétique ; mais , ennemi de toute hardiesse, il ne posséda qu'un vague instinct de mélodie et d'élégançe. Il n'appartenait point au parti philosophique. Il s'amusait à peindre des bagatelles , à parler science, à versifier toutes choses, jeux, paysages, expériences. On le portait aux nues : duchesses anglaises, princesses polonaises lui écrivaient à l'envi. Son apparition à l'Académie était une solennité; il y lisait ses vers au milieu des applaudissements et des larmes , et il s'en retournait dans les bras de ses admirateurs. Enfin ses œuvres se tiraient à cinquaiite mille exemplaires.

Fontanes (175M821 ), flottant entre la volupté et la dévotion, encensa beaucoup Napoléon ; mais il eut aussi le courage de glisser à travers cet encens plus d'un conseil et plus d'un blâme. Joubert, son ami, ne conduisit rien à fin ; mais il a laissé de beaux fragments et des Pensées ». La protection officielle accordée aux arts

' Il disait de Voltaire : » Comme le singe , il a les mouvements char-

l'école BOMÀNTIQUE. 119

avait ce fâcheux résultat que la plupart n'écrivaient que pour obte« nir, pour mériter des prix et des pensions. Quanta la littérature indépendante et altière, qui se souvenait du grand rôle qu'elle avait joué dans le siècle dernier, il faut la chercher hors de France.

En Allemagne, une science qui s'appliquait à élaborer tous les matériaux du passé , poussait Tintelligehce au doute. Beaucoup d'écrivains avaient combattu l'influence jfrançaise dans le siècle précédent, surtout Bodmer, moins célèbre par ses œuvres que par des disciples tels que Haller l'illustre naturaliste , le poète Wieland, et le plus grand de tous, Frédéric KIopstock ( 1724- 1803 ). La Messiade de KIopstock n'est pas une œuvre d'école : s'inspirant de la Bible, il traça la vie de l'Homme-Dieu; et comme la quiétude de la Divinité , exempte de passions, devait y répandre de la monotœiie , il y échappe en variant les caractères des apôtres et des esprits célestes, et surtout par le lyrisme qui éclate par intervalle dans ce poème. KIopstock, qui poursuivit son œuvre au sein de la misère, s'écrie en arrivant au terme : « Je l'ai espéré de toi , céleste Médiateur, et voilà que j'ai ter- « miné le cantique de la nouvelle alliance; la tâche redoutable « est finie, et tu me pardonneras mes pas incertains. Allons ! je « sens mon cœur inondé de joie, je verse des pleurs de ten- « dresse. Je ne demande point de récompense : n'ai- je pas goûté « les joies des anges en célébrant le Seigneur? Je me suis senti « ému jusqu'au plus profond de mon cœur, je me suis senti re- « mué jusqu'au plus intime de mon être. IS'ai-je pas vu couler « les larmes deà croyants? Et dans un autre monde ne serai-je « pas accueilli peut-être avec ces larmes célestes? »

Quand la mort vint le frapper, il murmurait un passage de la Messiade; on en chanta les vers autour de son cercueil. Qui pourrait désirer un hommage plus solennel P

mants et les traits hideux ; il connut la clarté , et se joua dans la lumière, mais pour réparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant ; » de le Sage : « Ses romans ont Tair d'être écrits dans un café par un joueur de dominos, en sortant de la comédie ; » de la Harpe : « La facilité et l'abondance avec lesquelles il parle le langage de la critique lui donnent Tair habile, mais il Test peu ; » de Barthélémy : « Anacharsis donne l'idée d'un beau livre, et ne l'est pas. »

120 LITTERATURB.

De nobles âmes se réunirent pour défendre les doctrines, réveiller les sentiments;, les traditions; les doetes se rapprochèrent des ignorants; il se forma des sociétés et des cercle» studieux. La littérature allemande en reprit quelque vigueur; et si d*abord elle avait imité la littérature française et ses formes classiques, elle marcha alors dans sa liberté, où tourna ses regards du côté des Anglais.

Ce fut aux sources nationales que sinspira Auguste Bûrger, poète populaire qui traîna une vie malheureuse; il fit revivre dans ses ballades les traditions vulgaires : familier et souvent trivial, il s'élève parfois jusqu'au sublime. Le tendre Uôlty est plein du pressentiment d'une fin prochaine.

Le théâtre, depuis Lohenstein, était livré au genre boursouflé et délslamatoire : les acteurs, habillés de papier doré, s'avançaient boufQs et superbes, flanqués d'une énorme épée, hurlant et trépignant. Ils traduisaient et représentaient, de préférence aux productions du pays, les pièces de Corneille, de Molière, et les farces italiennes. Mais lorsqu'en 1708 Stranizki eut fait jouer à Vienne une comédie allemande , lé succès alla jusqu'aux nues, et Hanswurst fut oublié.

Lessing, qui publia des critiques incomparables sur l'art dramatique, en donna aussi des exemples : Mina de Barnhehn, remplie de vivacité comique ; Sara Sempson, drame larmoyant, moins les déclamations à la Diderot; et Emilie Galotti, où il transporte la tragique histoire de la Virginie romaine dans l'intérieur du foyer domestique. Ëngel, son élève, dounade bons préceptes sur la mimique. Les comédies d'Ifland et de Kotzebue tombent de faiblesse, et visent plutôt à l'effet qu'à la peinture réelle de la société ; la morale y est bavarde et sententieuse ; vices et vertus y sont en dehors de la réalité.

Mais le roi de la scène allemande fut Frédéric Schiller (1759- 1805 ). La lecture de Rlopstock l'avait nourri de sentiments religieux et profonds ; pourtant il céda aux engouements de l'époque dans ses premières compositions. Dans ses Brigands, il oppose à la société , où les fripons réussissent à passer pour vertueux, la peinture trop flattée d'une troupe de voleurs, coupables sans être vils. L'effet produit par cette pièce fut tel, qu'une

l'école BOHAMTIQUE. 121

foule dejeuDes gens abandonnèrent le monde pour se jeter dans les bois. Dans r Amour et l'Intrigue, Schiller offre le triomphe de régoïsme habile sur les passions généreuses de la jeunesse, qui ne savent pas plier aux exigences d'un monde injuste. Le Don Carlos et la Conjuration de Fiesque sont remplis de ce républicanisme qui alors faisait son chemin, et du pressentiment de vagues améliorations , prêté à des personnages d'un autre temps, ce qui |es dépouille de toute vérité. Le titre de citoyen français , que lui décerna la Convention, en fut la récompense. Mais quand la lettre lui arriva , les six membres qui l'avaient signée avaient péri sur Féchafaud, et Schiller put jeconnaitre ce qu'il y a de différence entre les plus belles théories et leurs applications.

Schiller est bien loin d'avoir la féconde variété, le pathétique profond, la puissante originalité de Shakspeare. Fils de son siècle , il compromet la vérité de ses personnages en leur attribuant des idées et des sentiments d'un autre temps; il dogmatise quand il devrait peindre et émouvoir; il ne crée pas des êtres réels, CQmme le poëte anglais, mais il sait les rendre intéressants par le caractère moral qui domina tout à fait dans ses dernières compositions.

En effet, Schiller souffrait de voie dans la société la vertu et 1< devoir aux prises avec la négation de toute autorité morale; et un pénible sentiment de doute plana souvent sur ses ouvrages. Mais enfin la philosophie de Kant lui enseigna que la nation de Dieu, que le sentiment du devoir, sont des idées nécessaires à l'existence de l'homme , et qu'il doit s'incliner avec respect devant certains mystères. Il puisa alors ses inspirations à une source plus haute , dans ses poésies lyriques et dramatiques, et chercha l'intérêt dans le triomphe de la nature morale de l'homme sur la partie matérielle, en montrant la puissance du libre arbitre , et en rendant , comme il le disait, la tragédie digne du noble rôle que l'époque lui réservait.

Il écrivit alors la trilogie de IFallenstein, plus fidèle à l'histoire, pleine de caractères gigantesques , dont la rudesse cependant est tempérée par l'art; toujours un idéal de bonté et de vertu se trouve là comme correctif à côté du triomphe de la pér-

122 LITTERATUBE.

versité. C'est à ce sentiment qu'appartiennent Marie Stuart, Guillaume TeU et la Pucelle d'Orléans, bien que dans cet ennoblissement de la nature il courtisât certains types métaphysiques plutôt que la réalité, et qu'il résultât de ce procédé une vaine recherche qui est un supplice pour rintelligence.

Ses drames furent représentés à la cour de Weimar, qui, sous la régence d'Anne-Amélie de Brunswick, était appelée l'Athènes de la Thuringe. C'est là que la fleur des gens de lettres jouissait du calme de la paix au milieu des désastres de la guerre de sept ans et de la famine de 1772 : on y comptait Seckendorf, Einsiedel, Knebel, Voigt, le conteur MusœusetHèrder, qui, disait-on, était a une poésie plutôt qu'un poète; » Bertuch , qui y créait l'industrie; Ifland, qui y faisait jouer ses comédies ; Wieland, l'instituteur du prince. Wolfang Goethe y avait créé et y dirigeait un théâtre pour un petit nombre d'élus , devant lesquels il faisait passer les chefs-d'œuvre de toutes les nations, avec l'imitation la plus précise et la plus érudite des moeurs et des costumes. Tantôt tout était disposé pour un théâtre antique : le chœur descendait dans Forchestre, et l'on représentait une comédie de Térence ou V/phigénîe; tantôt on jouait des drames de Shakspeare ou la Sacontala indienne, traduits par Schlegel, le Mahomet de Voltaire, la Phèdre de Racine, les pièces de Charles Gozzi , d'après les traductions de Schiller et dti Goethe.

Le génie de Schiller se consumait an milieu de ces tranquilles jouissances, en même temps que s'usait son corps ; et il mourut en 1805. Goethe (1749-1832) resta sdorsle représentant suprême de la littérature allemande : poète lyrique, épique, dramatique, romancier, critique, physicien, et sans rival en tout genre. Il débuta par PVerther^ expression douloureuse d'une société en proie au doute, entre un passé qui s'écroule et un avenir auquel on aspire sans trop le définir. JVerther produisit des suicides réels et une foule d'imitateurs, dont il se moqua dans le Triomphe du Sentimentalisme y de même qu'il combattit le suicide dans le Noviciat de Guillaume Meister. En effet, ce fut sa marche ordinaire de faire paraître un chef-d'œuvre, de le roir imite par une tourbe servile, de se railler d'elle alors, et ,

après avoir fait peau neuve, comme le serpent , de s'offrir aux regards sous un tout autre aspect.

Dans son premier ouvrage dramatique, qui fut Gôtz de Berlin chingen^ Goethe personniGe d'une manière puissante les feudataires à leur dernière époque : il y offre aux regards , péle-méle et variés comme la nature, barons, clergé, minnesingers, bohémiens, peuple, tribunaux secrets, toute la société germanique. Dans les divers essais qu'il fit sur des sujets grecs , italiens , étrangers, il sut toujours se transporter dans la société qu'il peignait. Faust, son œuvre dramatique la plus célèbre, embrasse l'univers, de Dieu au crapaud, du paradis au sabbat, du palais des rois au laboratoire de l'alchimiste. Avide de science et de jouissances, Faust, pour assouvir ses désirs, pactise avec le démon Méphistopbéiès. Raillant l'humanité, tout matière et sens, ne s'élevant jamais au-dessus des intérêts positifs, celui-ci ne prise que le plaisir : il a une4noqu^rie pour toute vertu , un sourire pour toute souffrance, un sarcasme pour tout sentiment généreux. Méphistopbéiès expose à Faust les doctrines, mais c'est pour lui en montrer le néant; il lui offre l'amour, mais en précipitant dans un abîme d'opprobre et de misère une jeune fille naïve; et il s'écrie, en la voyant tomber : Elle n'est pas la pretniére. Ainsi l'homme de cœur est entraîné par l'homme de tête ; et tout sert de triomphe à Méphistopbéiès , le mal incarné. Marguerite, qui n'est que pur amour, se trouve entraînée inévitablement au péché, à l'infanticide, à J'échafaud. Après la mort de sa maîtresse, Faust se jette dans le grand monde; il y voit les turpitudes de la politique, les délires de la science, la folie des croyances, et pour lui tout se résout enfin en une impersonnelle unité.

C'est toujours ce problème de l'existence du mal qui se présentait à Job; mais, pour l'Arabe, il aboutit à l'idée d'une Providence consolante : Goethe ne trouve, dans un siècle de critique hardie et incrédule, que raillerie, orgueil, désespoir ; et il affirme que le mal est infini , éternel , irréparable. Ce drame compliqué et inextricable , où chacun peut trouver tout ce qu'il veut , agit fortement sur le caractère allemand , et suscita une foule de sceptiques qui, raillant la science et incrédules à l'a-

124 UTTBB4TURB.

inour, renièrent l'idéal ot se parèrent d'une élégante incrédulité. Goethe ne s'en inquiétait pas : le front calme et les mains ardentés , il façonne ses personnages en dehors de sa propre individualité ; il est sans cœur, et il s'en vante, ne songeant qu'à la forme et à l'effet , ne visant qu'à reproduire , comme un miroir, les images dont il est frappé. Tantôt vous le prendriez pour un Grec ou pour un émule de Properce; tantôt il vous transporte en Orient ; l'instant d'après , au berceau du christianisme ou au milieu des minnesingers; et toujours avec une simplicité savante , des couleurs hardies, une souplesse d'expression ou naïve ou sublime, à volonté. Ajoutez à cela une infinité d'articles, de traductions, de lettres, de travaux du premier ordre sur l'optique et sur la botanique, ce qui lui Talut un culte, une vénération sans bornes, mais non sans contradiction. « Le beau n'est , a-t-il dit , que le résultat d'une heureuse exposition ; « et telle parut être sa devise. Cest un coloriste sans égal ; mais quant au fond , il est indifférent entre la patrie et l'étranger, entre Brahma, Jupiter, et le Christ; toute religion, toute philosophie lui convient; peu lui importe le gouvernement anglais ou celui de la Turquie, Bayle ou Bo93uet : tout ce qui est lui est bon ; c'est sagesse que de lai^r dire et de laisser faire; c'est un bonheur que de regarder du rivage tranquille celui qui est ballotté par la tempête. Dans ce raffinement de l'égoïsme il voit les opinions s'élever et tomber, isanà s'en inquiéter; il voit sa patrie et le monde bouleversés , sans y prendre intérêt : il a besoin de conserver ses eaux limpides pour qu'elles réfléchissent les rivages. Il combattit, il est vrai, le cynisme voltairien, mais pour jeter les esprits dans l'indifférence. Il applaudit à quelques génies naissants, mais parce qu'il en attendait des louanges en retour, prêt à foudroyer quiconque eût attenté à sa divinité. Du reste, il ne guida pas son siècle, comme il aurait pu le faire, homme de génie qu'il était; mais il se laissa porter par le courant. Il ne seconda point l'élan de sa patrie contre l'étranger , ni ses efforts vers la liberté ; aussi faut-il le ranger parmi ceux qu'on admire sans les aimer, gue la puissance caresse sans les craindre, et que la multitude cte sans les bénir.

l'école bomàntique. 125

Goethe et Schiller, sortant des voies de rimitation, avaient rappelé l'art au sentiment et à la nature; des critiques puissants vinrent analyser à leur tour les sources du beau ; ils^n établirent le code, lui fixant des lois et des conditions précises , érigeant Testhétique en science philosophique. Du haut de la sphère des idées , ils jugèrent ce qui se manifeste aux sens , et firent une règle de ce qui n*était qu'une impression.

Lessing (1729-1781 ) entreprit d'arracher la critique aux entraves de l'école, qui alors ne jurait que par le Batteux , et' de donner à sa patrie une prose nouvelle et de nouvelles appréciations du beau. Il passa en revue les drames étrangers, et osa prendre Voltaire à partie , non sur quelques détails de ses œuvres , mais sur les caractères et les sentiments ; et, pour bannir toute affectation d'élégance, il ne craignit pas d'a£fronter la trivialité. Il vengea, dans toutes sortes d'écrits, la littérature allemande des dénigrements de l'Académie de Berlin, et Top peut dire que Testhétique naquit avec lui. Déjà Winckelmaou avait commencé à observer avec une pénétration inconnue les monuments de Rome; et, associant dans l'Histoire des Beaux- Jrts la théorie à la réalité, il avait vu les choses d'un point de vue nouveau, bien qu'il fût adorateur exclusif de l'antiquité et de l'école idéaliste. Lessing, au contraire, voulait ramener l'art à l'individuel , au réel. Quoiqu'il ait donné dans cet excès opposé-, il a le mérite d'avoir soulènu le naturel contre l'artificiel , et bafoué le clinquant classique ainsi que l'étiquette firançaise. Il a rajeuni la critique, en traçant les Limites de la poésie et de la peinture. Mais l'ignorance où il était des chefs-d'œuvre de l'art antique lui porta malheur : certaines de ses doctrines parurent fausses à l'application, même celles qu'il posait comme capitales. Il prétend à tort renfermer la peinture dans les limites assignées aux arts plastiques, et tracer entre les beaux-arts une ligne infranchissable, en mettant à part la poésie, qui est l'âme de tous les autres.

Une foule d'écrivains vinrent après lui, qui sondèrent tontes les sources du beau. Suizer de Wentertliur, métaphysicien en renom, donna la théorie universelle des beaux- arts , voulant leur assigner pour but l'utilité sociale, et former « Taidé du beau

12G LlTTÉaATUHË.

de bous citoyens. Bauingarten , de Berlin, donna le premier une forme systématique ù la théorie du goût , qu'il intitula esthétique^ en la définissant Tart des belles pensées, et, comme sentiment , la faisant dériver de la morale. Il la divisa en théorique et en pratique, plaça le- beau dans la connaissaDce parfaite qui consiste à ramener les pensées à Tunité, dans la beauté de Fordonnance , dans T expression des pensées et de leurs obje^ : conditions du beau qui se trouvent détruites par les contriidictious dans les pensées, le désordre des idées et des objets, l'expression fausse ou vicieuse. Ce n'était qu'une première tentative; mais depuis lors l'esthétique fut constituée comme science indépendante par Mendelsohn, Suizer, Éberliard, et elle devint une partie de la philosophie.

Kaat ne place pas l'essence du beau dans les objets , mais dans l'intelligence; il distingue le beau libre du beau adhérent; et, se conformant à son système philosophique, il rend l'idée du beau subjective , de sorte qu'elle n'a pas d'existence propre , mais qu'elle résulte de la libre impulsion de l'imagination. Fichte, qui tira les dernières conséquences du kantisme, soumit l'art à la morale comme toute chose , faisant de lui le représentant de la lutte de l'iiomme contre la nature, et du triomphe de la lUjerté. La philosophie de Schelling montre le beau comme l'accord du (mi avec rinGni, de l'existence fatale avec l'activité libre, de la vie et de la matière, de la rifcture et de l'esprit : ainsi l'art est la plus haute manifestation de l'esprit. De là sortirent les fortes études tournées vers ce noble exercice des facultés , et qui amenèrent la restauration de l'art chrétien, considéré jusqu'alors comme grossier et chimérique. Il était facile toutefois de confondre la philosophie , l'art, la religion , et les formes particulières à chacun : et, de fait, les abstractions sentimentales, à la fois mystiques et symboliques, firent irrup* tion non-seulement dans la littérature , mais encore dans les arts du dessin.

llégel détermina les limites de l'art en le plaçant au-dessous de la religion et de la philosophie , comme représentant le vrai sous des formes sensibles, et arrivant à l'esprit en passant par les sens et l'imagination. Après Tavoir étudie dans sa mani-

L ECOLE BOHÀNTIQUE. 127

festation historique, il donne la théorie des arts particuliers, en déterminant les principes et les formes essentielles de chacun , et en formant ainsi un système complet.

Une fois que Testhétique fut fondée sur la psychologie, elle fut développée par Krug, Hugedorn, Heinsius, Hender, Engel ; Sulzer, dans la Meilleure manière de lire les classiques à la jeunesse , en tire le secret de beautés nouvelles , en les distinguant du bon et du parfait. Tieck élève la critique jusqu'à la sublimité morale : Guillaume Schlegel (1772-1829) entreprit un cours de littérature dramatique aussi étendu que profond. Son frère Frédéric, partant de l'idée qu'il ne pouvait y avoir de véritable science qu'avec la connaissance de toute chose , étudia toutes les langues, se flt le contemporain des Romains, des Grecs , des Chaldéens , des Indiens ; et , de la comparaison des roots qui expriment les idées primitives , il conclut à l'origine commune des hommes. Il s'appliqua à reviser sévèrement les textes des classiques, à en procurer de meilleures éditions; et, s'enhardissant à' force de patience, il porta le doute sur les ouvrages anciens , en retrancha certaines parties, et appuya de raisons philologiques les innovations philosophiques de Vico , pour qui Homère se résolvait en un type idéal. Dans V Histoire de la littérature ancienne et moderne, il prouva qu'il comprenait tout ce que la poésie des Greqs, le génie romain, l'inspiration hébraïque , le développement intellectuel des modernes , offrent de grand et de beau ; et il dirigea tout vers le but qui lui parut être le seul pour obtenir la rénovation des lettres et des sciences, c'est-à-dire, l'union de la science et de la foi.

Ainsi s'introduisit une critique initiatrice , qui ne s'inquiète pas seulement de ce qui fut, mais de ce qui pourrait être ; qui étend ses conjectures jusqu'au possible, et montre, par ce qu'ont fait les génies les plus divers, où pourrait arriver un génie nouveau; abandonnant ainsi l'étroite ornière du collège et la tendance prosaïque du kantisme , pour explorer le domaine de la connaissance universelle et le3 systèmes tant religieux que politiques. Elle n'étudia plus seulement les formes diverses , mais la raison d'être et les causes de durée des différentes httératures. Elle s'ingénia moins à découvrir des dé^^vuV^

138 LITTEBATUBE.

qu'à augmenter le plaisir de Tesprit entier, signalant des beautés inconnues, qu'à chercher des lacunes à combler, des débris à restaurer, des civilisations à ressusciter. L'esprit critique et spéculatif arriva à la création, au drame, au lyrique; après avoir analysé le cœur, il sut le faire palpiter.

La littérature allemande associée à la lutte nationale contre rétranger, ne trouvant rien dans les temps modernes qui fût digne de son enthousiasme, se jeta sur le moyen âge et au delà ; elle étudia le grand rôle qu'avait joué dans le passé la race germanique : la liberté, la chevalerie, la poésie, l'art chrétien, étaient venus de là; le premier rang lui avait été conféré avec l'empire, jusqu'au jour où elle le perdît, en se soumettant aux influences françaises dans la politique et dans la littérature. On en conclut qu'il fallait retourner aux sources de l'originalité. Ce fut là que s'inspira la fille de Necker, la baronne de Staël (1766-1817), qui, sans être armée de tous les dons du génie ^ exerça une très-grande influence, parce qu'elle joignait à la vigueur de l'homme la grâce de la femme, l'imagination à la raison. Élevée entre le spéculatif et le positif aux approches de là Révolution , au milieu de tant d'innovations , d'espérances, elle céda avec ivresse à l'impulsion donnée par son père : bientôt, désabusée au milieu des horreurs qui suivirent, elle écrivit une admirable défense de Marie* Antoinette : c'était le cri d'une femme et d'une mère. Rentrée en France dans des temps plus calmes, elle chercha à faire revivre la société, la vie intellectuelle, ja délicatesse, l'esprit, qui fit d'elle une puissance. Son éducation et sa croyance , son adoration pour son père , ses premiers amis , la maintinrent en politique dans ce milieu qui ressemble au protestantisme en religion , et qui s'en tient aux monarchies tempérées. Associant, dans ses Considérations sur la Révolution française , l'amour de Tordre à celui de la liberté, qu'elle ne renia pas, malgré ses écarts, elle y signale avec la plus neuve éloquence les progrès de la civilisation, les maux qui accompagnent les révolutions , le profit qu'en tire le pouvoir absolu, et ce qui finit par en sortir. L'amour et la haine la rendent perspicace. I/hoslililé qu'elle afficha contre le système impérial rendait très-significalives les rélicences de ses livres,

L^ÉCOLE nOMANTIQUE. 129

et ses épigrammes dans les salons contre celui qu'elle appelait un Robespierre à cheval. Napoléon exila cette amazone intellectuelle; et la persécution accrut la puissance de la pensée, dont une femme était le représentant.

Détournant ses regards de la France railleuse et incrédule , pour les porter sur T Allemagne grave, studieuse, croyante, madame de Staël nous peint , sous l'impression de ses conversations brûlantes, ce pays où tout lui paraît juste, tout admirable. Elle parle en femme éprise de ses philosophes et de ses poètes, qu'elle fait connaître à toute l'Europe. Dans la Littérature chez les anciens et chez les modernes, elle exalte Shaks* peare aux dépens de Racine , et prend à partie Boileau. Dans Corinne, poëme, roman et traité philosophique, ce qu'elle excelle à peindre , c'est moins la nature et les arts que le coeur humain , la société, et les souffrances du génie au milieu d'un monde prosaïque. Mais l'important pour elle , c'était de montrer l'indépendance comme l'élément du génie; d'établir des théories dégoût, qui étaient des conseils de dignité et de courage; de protester sans cesse contre le gouvernement impérial , par la force de la volonté, par l'enthousiasme de la liberté, par la ferme confiance dans le progrès. Quand les Séides du nouveau César ne voyaient que l'empire planté sur les baïonnettes, elle disait : « Notre ordre social est fondé tout entier sur la patience et la résignation des classes laborieuses. » Pleine de ferveur pour tout ce qui était indépendance, justice, courage, elle sut pénétrer aussi sûrement dans l'avenir que les plus mâles penseurs; et un sentiment exquis fit entrevoir à dette femme l'accord des questions littéraires avec les questions politiques. Mais si elle désapprouva Goethe de ressusciter la mythologie , elle ne comprit pas ceux qui voyaient dans le christianisme la source du génie moderne ; et elle s'écrie : « Peut-être ne sommes- « nous capables dans les beaux-arts d'être ni chrétiens ni païens. « Ni l'art ni la nature ne se répètent; ce qui importe, dans le « silence actuel du bon sens , est d'écarter le mépris qui veut « s'étendre sur toutes les conceptions du moyen âge. » Plus admirable encore dans sa conversation que dans ses livresy elle y remplissait ce rôle de supériorité féminine qu'elle a si bien

130 XITTÉBÀTUBE.

peint dans Corinne; et le cortège de ses amis contribua puissamment à répandre des idées littéraires ou plus larges , ou tout autres que celles qui régnaient alors. Le principal mérite de récole consistait à imiter, ils voulurent roriginalité; Féeole offrait pour modèles les idées et les types grecs et latins , ils soutinrent qu'il ne faut point repousser les types moins parfaits, mais plus en rapport avec nous , que les époques romantiques nous fournissent; et de là le nom quij[eur fut donné.

Ceux qui cherchaient une formule du romantisme disaient , avec Schlegel : « La contemplation de TinGni révèle le néant de tout ce qui a des limites : la poésie des anciens était celle de la jouissance , la nôtre est celle du désir ; la poésie ancienne s'établissait dans le présent , la nôtre flotte entre les souvenirs du passé et le pressentiment de Tavenir. » Ainsi c'était l'expression d'un sentiment plus profond du présent en rapport avec le passé, contemplé d'un nouveau point d^ vue. Les classiques avaient considéré les règles , non comme une histoire de ce qu'avaient fait les maîtres ; pour eux c'était ,un moyen non-seulement d'imiter, mais de produire. Les romantiques placèrent la souveraineté dans le sens individuel , et firent de l'esthétique une science rationnelle , au lieu de la réduire à une recette empirique. L'école classique, née au milieu des cours, où abondent les conventions, les ménagements, les nuances aristocratiques, s'attachait plus au contour qu'au coloris, à 4a logique qu'à la fantaisie ; elle était pauvre d'images , parce qu'elle était pauvre de sentiment. Les romantiques se proclamèrent les fils du peuple ; ils eurent en conséquence moins de pureté , mais plus de vie. Les classiques peignent l'humanité dans ce qu'elle a de général , la vérité abstraite, la beauté qui provient de l'unité, sans s'inquiéter de la couleur locale et des particularités d'organisation. Les novateurs voulurent la vérité vivante, celle de l'individu plutôt que celle de l'espèce , les types exceptionnels plutôt que les types communs. En conséquence , les uns arrivaient facilement à une beauté de convention qu'ils appelaient improprement idéale; et comme les espèces sont peu nombreuses, ils s'emprisonnaient dans un champ très-étroit. Les autres ont devant leurs yeux l'univers; mais lorsqu'il s'agit de

choisir, il leur est facile de tomber dans le trivial, ou de se perdre dans tous les dérèglements de leur fantaisie.

La langue dut se ressentir de ces doctrines : les mots comme les personnes conquirent le privilège de Fégalité; on s'était écarté de Texpression propre , pour y substituer des circonlocutions ingénieuses et sans couleur ; les romantiques ne parlèrent plus que de réformer cette langue des cours et des académies, pour interroger celle du peuple.

En résumé, la variété et l'infini sont le caractère du genre romantique, qui, de là, introduisit le lyrisme partout.

La différence apparut plus grande dans le drame, qui est la réflexion de Thomme agissant sur lui-même; où nos passions, se réfléchissant dans les actions d'autrui, se reconnaissent et jouissent d'elles-mêmes , sans avoir à se redouter. Le théâtre étant aujourd'hui le seul lieu où le poète se trouve face à face avec le public , c'est là que le romantisme trouvait surtout à innover, d'autant mieux que la tragédie classique avait singulièrement dégénéré ; qu'elle s'épuisait en dialogues ou trop indéterminés pour rendre la nature, ou trop délayés pour peindre la passion ; et elle se trouvait resserrée dans uii cercle de sentiments fictifs ou toujours prévus.

Ceiîx qui voulurent ne considérer que l'écorce , ne voir là qu'une forme différente de celle des classiques , et une rébellion contre les règles , rabaissèrent la question jusqu'à ne faire consister le romantisme théâtral que dans le rejet des trois unités seolastiques. Cependant, dès le commencement du dix-huitième siècle, la Mothe avait démontré l'absurdité de ces unités , et Métastase prouvé qu'elles ne s'appuient pas sur la tradition antique , bien que tous les deux n'aient pas osé dans la pratique s'écarter des conventions , ni aborder toute la vérité ; car rejeter les unités n'en est qu'une partie.

Lessîng, ne reconnaissant pas aux critiques français la véritable intelligence de la théorie et de la pratique des Grecs, s'en autorisa pour proclamer la liberté de l'art. Avec des connaissances plus vastes, les Schlegel montrèrent la puissance de Shakspeare, qui ne dérive pas de cette liberté , mais qui y trouve l'occasion de se déployer. Ils traduisirent un drame indien (5acon(a(a^,

132 LITTÉBATUBE.

et firent voir que, dans des pays très-différents, Tlnstinct poétique, dégagé de préjugés, engendre les mêmes expédients; et, comparant Tart dramatique cliez les différents peuples, ils montrèrent à quel point il avait grandi chez les Grecs , chez les Espagnols, chez les Anglais, affranchi des règles que les humanistes avaient faussement déduites d'Aristote.

Mais si le drame est la forme la plus expressive de la civilisation, les autres compositions doivent s'y adapter aussi : c'est donc le fait d-un despotisme ignorant que de préétablir les règles d'après lesquelles l'inspiration doit s'exprimer; car elle n'a de puissance qu'en tant que manifestation personnelle de sentiments et d'idées. Ce ne fut pas de parti pris que les maîtres de la nouvelle école foulèrent aux pieds lesT préceptes , mais ils s'abandonnèrent à une inspiration sincère, de manière à peindre les vices , les vertus , les faiblesses du temps. Chateaubriand fut leur chef en France, grâce à l'opportunité de ses œuvres. "^

Les misérables triomphes de l'impiété, qui, regardant comme autant d'hypothèses la Providence, l'ordre et l'immortalité, y opposait d'autres hypothèses, la fatalité, le hasard et le néant, n'avaient laissé à l'homme que l'orgueil d'une science bavarde, la conviction de l'incertitude universelle ^ le désespoir d'une ambition impuissante. Quelques-uns se traînaient encore derrière le char vide de Voltaire ; d'autres se préparaient à flatter le nouveau héros, qui leur dispensait en retour des louanges officielles et des emplois. Mais tandis que Napoléon restaurait l'ancienne religion, comme moyen d'ordre et de discipline, Chateaubriand voulut en faire apparaître la beauté, he matérialisme, qui lui avait été communiqué par la science, avait ' réduit la poésie à une froide contemplation ; et les encyclopédistes, reniant la nature et Dieu, avaient procédé avec le compas et le calcul, jamais avec le cœur. Chateaubriand, dans le Çénie du Christianisme, restitua au ciel et à la terre les harmonies mystérieuses qu'ils ont avec Texistence humaine; il donna pour défense à la religion, ébranlée par le sarcasme de Voltaire, par Tesprit de Diderot , par les déclamations ardentes de Rousseau, par les égarements de Raynal, les charmes de Timaglnation, la

l'école romantique. 133

vie des affections, les beautés du culte. Cette effusion d'harmonies oubliées fit lire avec avidité son livre , qui trouva pour adversaires la haine et la frivolité. Hoffman et Morellet, traitant l'auteur comme un écolier, lui reprochèrent un style bariolé de pourpre et de haillons , tour à tour sublime ou trivial , et s'arrangeant d'un mot vulgaire pour exprimer une grande idée.

Comme livre de circonstance , cet ouvrage en a les qualités et les défauts. L'humilité profonde , le sentiment élevé de l'Eglise catholique, et de la lumière qu'elle répand sur l'histoire , sur la politique, sur les sciences humaines, c'est en vain qu'on les y cherche; il ne discute pas les fondements de la foi. Quoiqu'il ne s'en tienne pas à une croyance vague dans la Providence, et qu'il accepte le christianisme établi, l'auteur songe moins à raisonner qu'à chercher les dogmes au fond du cœur, à rendre la foi à l'fanagination, à réfuter le matérialisme par l'argument de Diogène , qui se mettait à marcher devant celui qui niait le mouvement. Je n'ai pas cédé,i\\'\\^ à de grandes lumières d'en haut; ma conviction est sortie de mon cœur : j'ai pleuré, et j'ai cru. Et c'est dans cette voie qu'il veut engager ses lecteurs : ainsi le sentiment avant tout, au point de faire parfois tort à la raison. Le penseur trouv^ qu'il y a quelque légèreté à traiter le christianisme^ comme une aspiration individuelle plutôt que comme la pensée collective de l'humanité , synthèse de toutes les conceptions, règle de tous les actes. Le sceptique s'enhardit en apercevant combien il est facile de lui répondre; l'esprit austère juge frivole un livre qui ne relève de la religion que ses beautés. L'Olympe ne pourrait-il pas y opposer autant de beautés, et plus encore? Cependant il n'inspirait pas le sacrifice, il n'élevait pas la raison, il n'imposait pas la charité. Mais, comme artiste, Chateaubriand excelle à peindre : il agrandit les sensations à l'aide de l'imagination , il pénètre et fait ressortir les rapports moraux des choses. Cette ambition qu'il eut d'être le chef d'une restauration littéraire dans les idées, dans les fortnes consacrées , et de remuer les ruines éloquentes de la Révolution , explique ses défauts vigoureux et ses puissantes qualités.

Chateaubriand mît en pratique , dans ses romans, la théorie

1 34 LITTÉBATUBE.

tracée dans le Génie du Christianisme, Jiala , qui rappelle Bernardin de Saint-Pierre, mais avec plus de profondeur, répondit à cette douleur des expériences avortées, qui fait imaginer le bonheur dans la vie sauvage. René révélait les passions intimes, les rêveries vagues, et sans bornes, de ces âmes qui ne peuvent être calmées que par la. foi religieuse; puis les malaises d*une société jetée hors de son ancienne voie, sans avoir pu encore s'en ouvrir une nouvelle. £n voulant démontrer dans les Martyrs que la mythologie païenne n'est pas plus poétique que le christianisme, il choisit très-heureusement l'époque à laqueUe Tun existait à côté de Tautre : celle-ci, jeune de vérité et de persécution ; celle-là , vieillie par le contraste et par la lumière qui jaillissait de cette foi persécutée. Mais il arriva que Fauteur poussa Tantithèse non-seulement jusqu'à donner à ses personnages, mais jusqu'à prendre lui-même tour à tour le langage du chrétien et celui du païen. NeVappuyant pas assez sur l'histoire, il confondit les «opinions et les couleurs des siècles éloignés, et les mêla av^c les opinions et les couleurs des temps modernes. Afin d'accumuler les faits, il se priva de l'espace nécessaire pour développer les affections, et il ne comprit pas la simplicité qui avait une si grande part d^ns l'héroïsme des martyrs.

Comme il arriva à tant d'autres écrivains français, ses premiers ouvrages furent les meilleurs : cependant son influence ne- commença que tard. Tant que régna ï^apoléon, la littérature ne grandit pas en France ; et la fortune, comme si elle eût voulu donner une mortification à celui qui était son enfant gâté, accorda deux grands poètes à l'Angleterre, son ennemie.

L'époque contemporaine s'est plu à applaudir, dans lord Byron^ la personnification et l'ostentation- ties défauts qui la caractérisent : cet air de souffrance au milieu des plaisirs ; cette générosité dans les actions, dont on se raille en paroles ; ce tapage de liberté, avec le cœur altéré de despotisme ; cette manie de substituer l'exception à la règle, de peindre le vice sous des couleurs attrayantes, en n'éclairant que le côté favorable; de représenter des existences orageuses, des situations vio-

l'école BOMANTIQUE. 135

lentes, des âmes en proie au crime et à la tristesse, des brigands avec le prestige de Théroïsme , des femmes en dehors de fa nature , Thomme aux prises non avec des géants , mais avec le destin, mais avec ses propres passions audacieusement révoltées contre le devoir. Byron ne connut point la nature, ou ne Taima pas ; et, prenant pour muse le dédain, n'étant point de ces génies qui se transforment^ il copia toujours le même modèle, drapé diversement : c'est-à-dire lui-même, ou ce qu'il vit et sentit.

Le moyen âge créa deux types du pécheur : Faust, qui, dans des vertiges d'ambition intellectuelle, veut tout savoir pour tout pouvoir; et don Juan, plongé dans le bourbier sensuel. Goethe prit Tun, Byron s*empara de l'autre, dont l'esprit se rapportait au sien. Dans son Faust, Goethe parcourt la vie humaine et riiistoire, pour jeter un sourire amer sur le néant de la science, de la beauté, de la vertu même, sur tous les efforts de l'humanité, de manière à désespérer, à honnir notre race trompeuse et trompée , toujours esclave ou tyran. Don Juan est une froide anatomie de la société , mettant à nu partout l'hypocrisie morale , religieuse , politique , poétique , et desséchant la plus belle des vertus, la charité sociale, et le respect de l'espèce humaine. Don Juan et Faust éprouvent l'un comme l'autre quelques retours vers la foi et les affections humaines ; quelques rayons de pure lumière viennent luire encore dans la sombre horreur des tableaux ; mais bientôt revient l'esprit d'orgueil , de révolte , de négation , d'ironie , de guerre contre toute supériorité.

Sous un masque voluptueux , Byron affectait la misanthropie > : élevé dans l'orgie, dans la galanterie, il reste toujours, même dans la poésie, enchaîné à son temps, toujours au centre des intérêts humains. En proie à l'orgueil de l'ange déchu, à la soif de la vengeance, aux luttes du désir avec la satiété des sens, à Tinquiétude de l'homme jeté hors de la sphère naturelle de sa propre^ activité, il chercha l'amour dans le liberti- Dage, la gloire dans l'excentricité , la liberté par boutades x;hez

* « Ces pierres couvrent les restes d*un ami , le seul que j'aie connu. >* 11 s'agissait de son chien.

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des peuples en insurrection , et non pas dans la forte constitution de sa patrie. Enfin, un noble but brilla à ses yeux; et il alla prodiguer ses biens et sa vie pour la Grèce, où il rendit le der* nier soupir, tristement désabusé.

Le monde, naguère ivre de combats , ne rêva plus que cheveux épars, corsaires, vices élégants et épergiques, débauchés blasés, haine des liens sociaux par besoin d'activité matérielle ; et comme Thomme qui guide les autres influe sur eux, non-seulement par son propre génie, mais par la manière dont il comprend rintelligence et raccommode à ses propres caprices, on se prit de goût, sur les traces de Byron, pour les jouissances du luxe et de la poésie, pour les chevaux, pour les femmes, pour les voyages en Orient; on courut après Tétrangeté au milieu de la vie sociale , dans un temps où la civilisation aplanit les inégalités, et à exagérer les sentiments dans la littérature , alors qu'ils s'affaiblissaient dans la société. C'est ce qui engendra toute cette engeance d'âmes maladives , se croyant élues parce qu'elles n'ont pas la force des âmes vulgaires, dont elles méprisent et envient tout à la fois la tranquille simplicité; se créant des joies et *des chagrins différents des autres, aimant mieux s'agiter que d'agir , et mettant trop souvent l'héroïsme dans la lâcheté du suicide.

La vie extérieure fournit à Walter Scott ses sujets , comme rhomme intime à Byron : l'un passionné, l'autre pittoresque , celui-ci offrant mille caractères variés , celui-là n'en connaissant qu'un seul , c'est-à-dire lui-même. Les lais du dernier Ménestrel avaient placé Walter Scott au premier rang en Angleterre comme poète, lorsque Byron parut. Ne voulant pas s'exposer à rester le second, il aborda la prose, en commençant, par fVaverley (1814) , cette série inépuisable de romans dont l'action constitue le mérite et le défaut.

Le roman, tel que nous l'entendons maintenant , est une production nouvelle de la littérature chrétienne, c'est-à-dire de celle qui porte à méditer sur la vie intérieure, à suivre les développements d'une passion depuis sa naissance jusqu'au moment où elle triomphe ou succombe. Les ascétiques et les satiriques s'y sont également complus ; mais le roman a revêtu un carao»

l'école bomautiqub. 1^7

tère différent, selon les pays. Les romans d'aventures ont prévalu dans le Midi : de là les cycles où tournent continuellement comme types les mêmes personnages. En Italie, les poèmes romanesques ont tous répété certains événements ; on bûtit les contes sur des anecdotes ; chaque poëte chantait une belle, mais toutes se ressemblaient. Les comédies généralisaient Thumanité , au lieu d'o£frir des individus. En Espagne, ces personnifications d'un vice ou d'une verta apparaissent jusque dans les meilleurs romans. Dans le Nord, au contcaire, prédomine la réflexion intérieure; et Sbakspeare , Richardson , Fielding , Sterne , scrutant de près l'homme, chaque passion individuelle^ chaque accident, douleur ou plaisir, déroulent à nos regards uae immense galerie de portraits. C'est de là qu'étaient venus les grands modèles du roman ; mais je ne sais quelle réprobation dédaigneuse ' pesait sur ce genre de littérature. Le roman n'est pourtant qu'une forme qui se prête à toutes les passions du cœur et à tous les caprices de l'esprit, aux inspirations graves ou railleuses : il a servi b, Vdtaire et à Diderot pour démolir, à Chateaubriand pour réédifier; il a été une peinture chez Walter Scott; il a été l'épopée de l'individualisme sentimental dans H^erther, René, Corinne, Obermanr^ Adolphe; il a été le poison de la société et de la morale avec Sue»

Walter Scott préfère à l'analyse du cœur la recherche archéologique, chère à l'aristocratie; il la^ traite avec une impartialité qui admettons les siècles, tous les usages, tous les vices; qui a des palmes pour tous les héroïsmes^ de la bienveillance pour toutes les conditions. Il tire plus de parti encore de ses réminiscences que de son imagination, prenant le beau où il le trouve; mais il se l'approprie par une couleur vigoureu.se et par la faculté poétique. Il est incomparable pour décrire: plein de vérité dans le dialogue , il a mille secrets pour produire Tintérét dramatique ;. lorsqu'une fois il a bien étuàié un sujet, il s'y jette à Taventure. « Un homme de la lune, dit il , ne sait pas plus

' M. Villemain s'excuse, dans son Cours ^ toutes les fois quMl cito mi roman-, et laisse parfois incomplète l'étude de certains auteurs, pour ne pas parler du roman. (C. C.)

138 LITTÉRATUBE.

« que moi comment je me tirerai du labyrinthe de mon his-

« toire Je n*ai jamais su écrire un plan entier, ni y rester

« fidèle Ma plus grande présomption a toujours été que ce

« que j'écrivais alors divertît et intéressât : au destin le soin du « reste! » C'est pour cela qu'on n'aperçoit chez lui que le désir de peindre ; jamais un but quelconque , excepté dans la f^ie de Napoléon , que la postérité ne lira pas. Talent tout à fait extérieur, il ne crée point de. types, et l'homme figure dans ses tableaux comme les buissons dans un paysage.

Anne Radeliffe avait introduit la terreur dans les romans anglais. Elle ouvre les tombeatix, expose le cadavre dans l'horreur de son immobilité et des approches de la décomposition. Klle déploie tout l'attirail de l'épouvante, les trappes, les tapisseries doubles, les tortures, les cris, les cachots , les spectres; puis, lorsqu'elle a rempli d'effroi l'âme du lecteur; elle se moque de lui en tirant le rideau mystérieux, et lui révèle en riant les ressorts de sa fantasmagorie. Les cornes du démon sont celles d'une génisse ; les os de squelettes sont les restes d'un dîner : ce qui fait que l'intérêt s'évanouit après une première lecture.

A son exemple, Waiter Scott introduisit parfois des êtres fantastiques, et mit en œuvre tout le machinisme de l'épouvante; mais il reconnut l'erreur, et y renonça. Tranquille dans sa villa d'Abbotsford, il se plaisait à cette existence de château qu'il retrace si bien dans ses romans , l'œil tourné toujours sur le passe, sur ces lords qui ont fait la grandeur de l'Angleterre. Il ne sympathise pas plus avec les douleurs et les espérances du peuple que les écrivains classiques. Sa tranquillité sereine et limpide plut aux âmes tourmentées par le souvenir des catastrophes contemporaines, et inquiètes sur l'avenir : apaiser le cœur est plus facile que de l'émouvoir. Quant à l'action exercée par Scott sur la littérature et la vie sociale , en réalité , elle se réduisit à des modes, à des cavalcades, à des mascarades, à des tourelles gotliiques , à des tournois , à la remise en usage de vieilles pantoufles. A sa suite vinrent une nuée d'imitateurs, héritiers de sa facilité, qui ne possédèrent pas sa richesse.

Scott et Goethe sont l'opposé de Byron et de Schiller. I^s premiers voient^ les seconds sentent ; les uns tirent l'inspiration

l'école romantique. 139

du dehors, les autres du fond de Pâme; ceux-là reproduisent le monde et les physionomies, ceux-ci la passion ; ceux-là sont la lumière qui éclaire, ceux-ci la flamme qui brûle. Byron renia ces siècles et tout ce passé que Chateaubriand adora , et que Walter Scott peignit ; Goethe les reproduisit tous. La peinture du barde écossais est vraie, mais inefficace. Byron, malade de haine, de doute et de désespoir, ne sait chanter que le mal, la défiance , le néant; il creuse jusqu'au vif les souffrances et les discordes de la société et des individus, et couvre tout d'un linceul funèbre. Ne s'inspirant ni du souvenir ni de l'espérance, il pousse, par un athéisme désolé ,- l'homme à l'incrédulité , au blasphème , à rinaetion, au suicide. Goethe, tout plein de soi, ne cherdiant point à faire prévaloir une idée quelconque , réfléchit l'humanité comme un miroir. Sa grande ' intelligence eut à souffrir, comme il arrive toujours , du désordre de sa volonté. Faust finit par dies railleries sur tout ce qu'il y a de sacré, la patrie, Tart, la foi ; il conspua le passé héroïque de l'Allemagne ; toujours froid, parfois insultant^ Goethe ne tint aucun compte du grand bien qu'il aurait pu faire. Chateaubriand répète, avec son éloquence exubérante et splendide, les harmonies du passé, cherche parmi les ruines du sanctuaire les étincelles du feu sacré ; mais il paya aussi son tribut au siècle , en fait de doute et de découragement.

Les adorateurs de l'art antique s'opposèrent aux formes nouvelles, car ils ne voyaient là que des formes, dans l'Italie principalement, amoureuse de la correction extérieure'.

Vincent Monti représente le côté pompeux de la littérature à l'antique. Ce fameux abbé, de l'Académie des Arcades, au milieu de tant de poétereaux pareils à des oiseaux en cage, que le moindre bruit excite à chanter, célébrait à Rome les Odescalchi et les Braschi , les mariages et les fêtes , s'habituant à s^inspirer des circonstances; ce qui valut tant d'agrément à ses productions, tant de reproches à son caractère. Une élégance

* Cette adoration des formes est si vraii\ que les historiens et les critiques italiens distingaent la poésie en sonnetSyCapito/ê, vers libres, etc , et que les auteurs sont rangés selon ces classifications. (C. C")

140 LITTÉRÀTUBE.

incomparable, une phrase irréprochablement classique, de& images brillantes, des périphrases pleines d'artifice, la plus savante combinaison de syllabes, d'où résulte une période aussi large qu'harmonieuse ; toutes ces qualités lui donnèrent des admirateurs et beaucoup d'envieux. Ajoutez-y l'art de donner aux choses nouvelles un tour antique , aux choses positives un tour poétique , comme il fit dans la Beauté de l'univers et dans son ode sur Montgolfier. La populace de Rome massacre le républicain Basseville; et Monti de faire un poème, où il évoque l'ombre de la victime pour lui faire envisager les maux et les crimes de la France, et leur châtiment prochain. La France triomphe au ^contraire, et improvise des républiques dans la haute Italie ; ce qui attire de violents sarcasmes au poète de la tyrannie. Mais te poète, accourant dans la Giàalpine, prouve bientôt sa conversion par des articles et des canzoni, où il renchérit sur ce qu'avaient fait retentir de plus exagéré et de plus farouche les clubs et la tribune. Une ode où il maudit le sang du vil Capet, sucé aux veines des fils de la France que le cruel trahit, restera à côté de cet autre poème dans lequel il pleure le roi le plus grand, le roi le plus doux. A propos de la mort du mathématicien Mascheroni , il fit un autre poème contre les Brutus et les Lyeurgues de la république cisalpine. Bonaparte n'avait pas encore quitté sa tente de Marengo, qu'il saluait en lui k rival de Jupiter^ parce qu'il ne pouvait avoir de rivaux sur la terre. Monti chante le héros qui compte ses jours par ses victoires, et lui fait conseiller par Dante de se faire couronner roi. Il célèbre les mariages, les naissances, tous les événements de la cour impériale. Il lance des imprécations contre l'Angleterre lorsque l'imprécation faisait partie obligée de la flatterie, et obtient des pensions, des honneurs, de la gloire. Le grand homme tombe : alors Monti chante le retour d^ Mirée dans un pays qui gémissait sous ses chaînes. Mais l'empereur d'Autriche, qu'il appelait un ouragan dans la guerre , un zé' phyr dans la paix , lui retira son titre d'historiographe et ses traitements.

Allons nous reprocher à Monti toute cette poésie trop versatile? Il faudrait n'avoir pas connu cette Ame sympathique, ni

l'école bomanttque. 141

vu ce qu'il mettait d'ingénuité dans ses' affections. 11 vivait à une époque qui, en entraînant rhomme à changer au milieu de tant de changements, ne permet guère que d'examiner si l'on fut de bonne foi. Son défaut était celui de l'école, qui s'occupait de la forme et non de l'essence, de l'extérieur et non du fond, et prétendait br6ier un grain d'eneens à l'idole de chaque jour.

Chez lui la forme est tout : avec un faire large et sûr, un dédain nragistra)* des réminiscences , qu'il sait s'assimiler jusqu'à leur donner l'air de la spontanéité, il triompha de cette médio- • crité qui. semble inévitable dans des sujets contemporains.

Monti sentait fortement ce qu'il sentait , et rendait avec vigueur toute» les images qui s'offraient à sa pensée. Mais, à la fin de chaque composition , il tirait le rideau. Ce qu'il avait voulu dire*, il l'avait exprimé admirablement. Le lendemain , il passait à une autre composition , sans s'inquiéter de celle de la veille.

Il en fut de même de ses opinions littéraires. Après avoir grandi en célébrant les événements contemporains ; après avoir relevé par le l3rrisme le poëme et la tragédie, qu*il vengea de la sécheresse d'Alfieri , lui qui avait rempli ses vers de tant d'ombres et de fantômes , et suivi dans un poëme entier les traces du fantastique Ossian, il se mit à regretter sur ses vieux jours cette mj^hologie païenne à laquelle il avait fait la guerre. Et il avait raison; car, sans elle, comment improviser des chants pour les mariages, pour les anniversaires des rois et des Mécènes?

Monti avait plus d'une fois jeté la pierre au bon Cesari, pour avoir, dans la réimpression du Dictionnaire italien , emprunté aux trécentistes ' des mots que le bon sens des premiers académiciens de la Crusca avait rejetés >. Il protestait ainsi contre la corruption de la langue , dont il fallait moins accuser la

■ On désigne sous ce nom les écrivains du quatorzième siècle et ceux qui imitent leur style. (An. R.)

' Foscolo faisait ses délices de ce dictionnaire de la Crusca ; et comme il faut choisir» il voukiit plutôt qu^il fût pédant que trop Tacilc, attendu que dans le dictionnaire italien , disait-il , je cherche des règles, et non des mots. (C. C.)

142 LITTERATUBE.

conquête française que le laisser aller anti-natiônal du siècle précédent. Dans le Piémont surtout, Napione, Botta, Grassi, s*étaient employés à combattre cette tendance, et prétendaient régénérer la langue par l'archaïsme. Monti déjà vieux, et perdant les occasions de chanter, reprit cette question de la langue, que les Italiens débattent depuis des siècles, et surtout dans les temps où l'on ne peut discuter autre chose.

Les uns veulent donc une langue courtisanesque , littéraire, choisie, de quelque nom qu'on rappelle , formée de tout ce que les bons auteurs ont écrit dç mieux dans toute lltalie. Mais quels sont les bons auteurs? les trécentistes ou les quinquécentistes > ? £t lesquels parmi eux? -^Puis chacun d'eux a-t-il écrit dans Tidiome de sa province ? et d'où ont-ils tiré ce qu'ils ont de bon ?de leur caprice ; non. Ils l'ont donc emprunté à d'autres auteurs (ce qui ne ferait qu'allonger la question), ou bien à la langue parlée ; et, dans ce cas, pourquoi ne pas recourir directement à celle-ci ?

Ceux qui concluent ainsi pensent que le législateur du langage (nous ne disons pas du style) est le peuple qui parle le mieux, c'est-à-dire les Florentins. IMais ici nouveau schisme : l'Académie de la Crusca, la première qui ait formé un dictionnaire d'une langue vivante , rétablit comme on avait l'habitude de faire pour les langues mortes , c'est-à-dire en allant chercher les mots dans les livres, et en les appuyant d'exemples. Mais, sans parler des fautes d'exécution inévitables dans un si grand travail, qui est l'œuvre de tant de gens, pourquoi recourir à une autorité morte , de préférence à celle qui est vivante?

On ne voulut pas comprendre cela. Des écrivains distingués s'étant produits dans d'autres parties de l'Italie, on prétendit que la langue devait être italienne, c'est-à-dire tirée de toutes les provinces , comme si ces écrivains s'étaient proposé d'employer le langage de leur pays natal ; comme si un particulier ou même une académie pouvait savoir quels mots sont usités

' Écrivains du seizicinc siècle. On donne aussi en Italie le nom de quatorzecentistes aux peintres du quinzième siècle , à Técole de Giotto et d'Orcagna. (An. R. )

dans toute ritalie, et les comparer, pour choisir celui qui vaut le mieux ! On se récria donc contre Torgueil des Florentins, qui prétendaient s'arroger le privilège du beau langage; on confondit la parole avec l'écriture, le style avec la langue ; et le^ partisans de l'idiome populaire furent traités de pédants par ceux qui voulaient qu'on s'en tînt aux livres et à l'autorité des morts '.

Telle serait à peu près la doctrine que soutint Monti dans ses Additions et corrections au Dictionnaire de la Crusca ; mais^ il se dédit et contredit d'une page à l'autre ; il reproduit les critiques dirigées déjà contre la Crusca , et s'écarte , dans la pratique , de ce qu'il professe 'en théorie. Au lieu de résoudre cette question de la langue, il l'envenima ; et son exemple servit d'exeuse à des luttes grossières et à des personnalités de carrefour.

Voilà en quoi consistent, si nous ne nous trompons , les principaux caractères de l'ancienne école , contre laquelle s'éleva la nouvelle avec Manzoni. Cet écrivain débuta, comme les maîtres le lui avaient enseigné , par des compositions dont l'une brillait de toutes les grâces antiques , et dont l'autre était iospirée par des rancunes et des sentiments profanes. Mais déjà Ton pouvait y sentir une plénitude qui n'était ni le charme élégant de Monti , ni la colère de Foscolo, à qui l'incohérence affectée donne un certain air de lyrisme. Il acheva son éducation en France , où des penseurs, ses amis , à qui l'opposition tenait

■ Foscolo dit dans sa lettre du mois de septembre 1826 , à Gino Cappooi , au sujet de son édition de Boccace, en parlant de ces disputes grammaticaJes : « La cause » la voici : c'est que la langue italienne n'a jamais été parlée; c'est une langue écrite , et rien autre chose ; littéraire par suite, et non populaire. Si jamais il arrive que l'état de l'Italie en fasse une langue à la fois écrite et parlée , une langue littéraire en même temps et populaire , alors les disputes et les pédants s'en iront tu diable, les g^ns de lettres ne ressembleront plus à des mandarins, et les dialectes ne prédomineront plus dans les capitales de chaque province ; la nation ne sera plus une multitude de Chinois , mais un peuple capable d'entendre ce qui s'écrit, juge de la langue et du style. Ce qui ne peut être aujourd'hui. »

lieu de liberté, Fliabituèrent à méditer sur les croyaneeB et sur les théories alors à la mode . 11 débuta par des cnais d'une poésie sobre , qui subordonne la phrase à la pensée , ne cberche les ornements que dans le sujet, et qui, nourrie surtout de pensées élevées et pures , se croit un enseignement, un apostolat. La simplicité originale de ses Hymnes fît qu'ils passèrent tout à fait inaperçus >. Carmagnola et Adelchis furent en butte aux insultes de ces dénigreurs dont la bassesse s'aide de perfidie, et qui s'agitent dans tout pays où la liberté de la presse ne les livre pas à un juste mépris. L'ode sur la mort de Napoléon^ inférieure à ses autres poésies lyriques, lui fit pardonner, même par ses concitoyens , une gloire qile les Fiancés ( Pro' tnessi sposi ) vinrent accroître plus tard.

Cette ode est la seule où il ait traité un sujet modenie ; et il put se vanter d'avoir conservé son génie « vierge d'éloges serviles et de lâches outrages. » Bien loin de Monti en heureuse facilité, chaque strophe lui coûte un effort, et il n'est jamais content de ce qu'il a fait ; mais Monti a limé ses vers toute sa vie, et jamais Manzoni n'a retouché les siens après les avoir livrés à l'impression. L'un peint plus qu'il ne pense, l'autre pense plus qu'il ne peint. Chez l'un l'imagination domine , chez l'autre la réflexion, qui est la conscience de l'inspiration, si nécessaire dans la poésie lyrique ; l'un vous laisse étonné, l'autre satisfait. Monti se pose en maître de l'opinion , en conseiller des Tois et des nations ; l'outre doute toujours de lui-même. Monti n'a pas un but spécial, mais il enseigne et pratique l'art : aussi ceux qui eurent le bonheur de se partager son manteau ont produit de belles choses; les disciples de Manzoni se sont attachés de préférence aux bonnes choses; aux uns l'idéal,

< ils parurent en 1815, et Cristophoris écrivait en 1819» dans le Conciliateur du 4 juillet : « Nous ne savons pourquoi les hymnes sacrés de Manzoni ont fait si peu de bruit en Italie. Quelle récompense réscrve-t-on donc désormais dans cette bienheureuse péninsule au petit nombre d'esprits élevés qui, répugnant à la flatterie , au vice et à Timitation servfle , se vouent généreusement à Part harmonieux de la parole par amour de la vérité, et par Tenvie de répandre de nobles conseils et des exemples de justice et de charité?

l'école BOMANTIQUE. 14;»

ans autres le réel. Tous deux ont essayé du théâtre, et Monti snt se hm applaudir avec des procédés anciens ; il n'en a pas été de même pour Tautre. Manzoui soutint aussi des polémiques ; mais, au lieu de cette critique agressive plus semblable à une attaque de parti qu*à la discussion d'un système, il donna l'exemple de celle qui procède d'un cœur droit, d'un jugement sûr et d'une bonne conscience ; qui apprécie loyalement chez ses adversaire^ ce qui mérite l'éloge , et admet à partager les applaudissements du public quiconque a bien mérité de la vérité. Il ne prit fait et cause ni pour lui-même , ni pour un patriotisme étroit, mais une fois pour la morale catholique , une autre pour les unités tragiques , en élevluit le débat à une ques> tion morale.

Chez Manzoni la poésie historique n'est ni une inspiration ni une allusion, mais un examen consciencieux de toute chose. Non content de prendre un nom et un fait pour le jeter dans une tragédie ou un roman, il ressuscite les temps, avec les sentiments dont ils ont vécu. 11 apporte donc une pudeur poétique, une dignité perdue dans la littérature, considérée comme sacerdoce et comme mission (qu'on ne rie point de ce mot, qui, trop prodigué, est devenu du jargon) ; et il ramène la poésie italienne vers son origine, au temps où Dante la mettait au service de la civilisation, et des sentiments qu'il regardait comme les meilleurs.

Le roman de Manzoni procède de Walter Scott ; mais Tauteur anghôs en a fait cinquante, l'auteur italien n'en a fait qu'un. Chez l'on toutes les couleurs sont extérieures, chez Fautre c'est, la vie intime; celui-ci s'applique à peindre et à amuser, celui-là à faire penser et sentir. Manzoni lui»méme crut son livre destiné à vivre; car il le retoucha , lorsque l'Italie l'eut accueilli. Il y fut amené par ses idées sur la langue, opposées encore sous ce rapport à celles de Monti -, car il veut qu'en Italie,, comme ailleurs, on coupe court aux querelles des pédants, en adoptant généralement le dialecte qui , de l'aveu de tous , est le meilleur, et qui , étant vivant , est complet , indéfectible, et peut suivre les progrès des idées.

hlanzoni a puni sa patrie par son silence , dans la u\al\xt\V^

UltT. DE CEKT A1I9, — T. ill, \%

146 LITTÉfiATUBE.

de l'âge et du jugement. Mais ]a cause était gagnée; le nombre de ses adhérents s*accrut sous la contradiction officielle; ils se tbrtiûèrent dans la lutte , en exprimant les besoins et les espéronces de la génération naissante.

Pïous ne parlons que des meilleurs; car la tourbe se fourvoya derrière ses deux chefs. Les uns continuèrent à appeler classiques les idées vagues, les expressions exagérées, les enjolivements du genre verbeux et stériie qui a empêché jusqu'ici les Italiens d'avoir une prose nationale. Us s'obstinèrent aux beautés stéréotypées de ce vieui procédé où il entre un peu d'imagination et beaucoup de forme; ils s'en tinrent à un style lâchef prodigue d'épithètes triviales et de marqueteries classiques, dénué de physionomie comme les femmes qui se fardent. Mais qu'ils restèrent loin de la majesté et de la délicatesse de Monti ! Les autres substituèrent à la mythologie des perscmnifications parasites , l'hypocondrie à la douleur, des conceptions fantastiques à la méditation s des passions de tête à l'étude du coeur: Us firent de la tragédie un ramassis désordonné de scènes qui respiraient le paganisme antique au milieu d'événements modernes ; ils firent des idylles qui sentent le jardin, et non les champs. Au lieu de chercher le roman de la pensée, du sentiment, deja morale, ils n'enfantèrent qu'un péle-méle où des dialogues sans fin , des détails qui distraient l'attention , remplacent la narration qui marche au but ; parfois même ils l'embellirent des rugissements lyriques de Jacopo Ortis. Puis ils sç crurent novateurs, parce qu'ils substituaient, aux Phylliset aux nymphes , des anges , des sylphides, des clairs de lune. On n'y rencontre guère cette inspiration fraîche et naïve de la nature, qui est le premier charme de la poésie et le reflet des choses elles-

* Sentimentaliste avant Tépoque romantique, Hippolyte Pindenionte se distingua parmi ses contemporains par sa veroe mélancolique et gracieuse. Ame. pure et gémissante, mais dénuée d^action , palpitante cependant pour la liberté, il se plut à représenter dans Arminim le . noble caractère dUm défenseur de Tindépendance nationale , et il re* procha à Foscola, qui , « tout en s'efforçant de suivre la pensée moderne, s'obstinë^ans les formes grecques ( Mazzini ), » de ne pas savoir tirer ô*éUncelles poétiques d'objets moins éloignés que Troie.

même», et non celui d'un autre temps. Bien peu s'aperçurent que Fessence de la vérité en littérature se rencontre, non pas dans les objets isolés, mais dans le rapport des objets entre eux.

Les couleurs sobres qui retracent la société véritable , et non une société fictive ; ce .souille de religion paisible, ce respect pour la volonté de Dieu , cet amour de la règle qui rend la vie facile et douce, ne pouvaient convenir à beaucoup , qui avec Foscolo encensent la fatalité, qui se passionnent, avec Alfieri , pour le tyrannicide à la romaine, incapable de changer les institutions et d'assurer une liberté ; qui aiment Fenthouslasiiie à la façon des rhéteurs, l'exagération dans le bien et le mal, cette philosophie désolante qui nous avilit sous prétexte de nous analyser, et qui exprime les convulsions d'une société expirante, plutôt que les palpitations d'une société qui renaît^

L'Italie, qui a eu son Chénier, a maintenant son Béranger; et la colère est leur muse : cœurs généreux , même lorsqu'ils sont mal inspirés. Mais un livre qui respire une tranquille résignation à un martyre atroce , et où respire cette sérénité pure que ne trouble ni la persécution ni l'ingratitude , servit mieux la cause des peuples que les emportements lyriques et les lieux communs d'un patriotisme arrogant et hargneux. C'est pour cela que l'Italie le vilipenda, tandis que l'Europe l'admirait. Mais revenons à la France.

Lamartine , l'une des gloires de la nouvelle école, a le sentiment de la solitude , et aperçoit sous les formes visibles un idéaV infini. Le monde se laissa bercer à l'harmonie mélancolique de ses Méditations, à ce mystère , à cette élévation bdUante , facile. Puis on le trouva monotone avant même qu'il tombât dans l'individualisme, dans l'amour vaporeux et stérile, dans le culte d'une Divinité vague et identifiée avec la nature; puis dans une démagogie qui ne procède que de l'enivrement de soi-même et de ses triomphes passagers. ^

Brisant les entraves imposées à la langue, que l'esprit d'analjrse , par amour de la clarté , avait privée de pittoresque et d'énergie, Victor Hugo risqua le mot propre , l'élision , l'entrelacement, la cadence suspendue, le vers brisé, les rimes libres; et souvent il atteignit à une force inconnue dans ce genre

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de poésie , très- varié d'aspect, et parfois d'une grande puissance lyrique. Supérieur dans le coloris, saisissant admirablement la vie individuelle de chaque objet, il sait représenter sous des images sensibles la pensée la plus abstraite. Lui aussi se gâta en avançant : il prit l'antithèse pour le caractère, voulut peindre pour peindre, supprima les gradations pour n'admettre que les extrêmes, abusa de Pallégorie, personnifia les passions, matérialisa l'idée , et poussa la fantaisie, jusqu'au délire.

Dans la nature physique et dans la nature morale, le laid est h côté du beau , comme l'ombre à côté de la lumière ; et celui qui ne présentera l'œuvre de Dieu que du côté brillant ne la montrera pas entière. Mais l'imitation de la nature est d'autant plus admirable qu'elle choisit mieux le beau , et qu'elle ne se sert du laid que pour lui donner du relief. Les romantiques français, au contraire, pnrent le laid pour but; et, de même que Bjrron mettait une vertu dans les âmes les plus perverses , de même Hugo s'attacha à retracer une qualité noble sous les formes les plus repoussantes ou dans la condition la plus abjecte.

Par opposition à la régularité du grand siècle , l'art dramatique se précipita dans l'étrange , mais il n'arriva pas pour cela à l'originalité : il ne fit que changer de modèle. Alfr^^ de Vigny, âme naïve, nourrie de ces belles études qui éternisent les ouvrages , offrit Shakspeare dans sa rude majesté , non plus mutilé et civilisé; puis dans ses drames, comme dans ses poëroes et dans ses romans ( £'//oa^ Stello, etc. ), il pénètre dans toutes les nuances de la sensibilité, et parle surtout aux âmesiélevées; mais il répand aussi par trop dans ses ouvrages ce découragement qui ne se pardonne qu'après des efforts vigoureux et continus. Dumas, au contraire, exploita Jes fortes passions; il les étudia à toutes les époques qu'il décrivait, et cela avec cette action qui est le ressort du drame, avec cette pratique deJa scène qui suffit pour obtenir des applaudissements, qui maîtrise l'auditoire, mais ne l'ennoblit pas. Hugo, qui s'était proposé d'être original, chercha dans les procédés cette puissance qui ne peut venir que de l'inspiration. Son attention se porta plus sur les clioses extérieures que dans les replis intimes du

l'école bomàntique. 149

monde qu'il peignait. Lyrique , même dans le drame , il dier* cha ses effets dans la pompe du spectacle ; il amena des situations terribles sans s'inquiéter si elles étaient vraisemblables , arrivant au point où la passion n'est plus du sentiment, mais de l'instinct, où elle a la violence, la brutalité de Finstinct. Son Hernani fut considéré comme un prélude heureux; mais il ne lui donna point de pendant , et il transmit à son école une manie de contrastes extravagants , d'anecdotes et de particularités exceptionnelles , qu'ils prirent pour caractéristiques , de descriptions, d'énumérations prolixes, là où un mot suffisait aux classiques. Cette école poussa le naturel jusqu'au trivial, tourmentant le style , afin de lui faire reproduire les angoisses physiques et morales. Comme le bizarre est moins varié que le naturel , on arriva bientôt à l'ennui par la route qu'on avait prise pour l'éviter. Hugo , qui a pourtant défini la poésie « ce qu'il y ade plus intime dans chaque chose , » édifia son principal ouvrage sur le moX fatalité; et ce mot, il Tinscrivit sur le temple d'où rayonne l'espérance qui console la terre.

La comédie est descendue à la farce, même chez les plus renommés. Il est rare d'en voir une qui soit faite sans collaborateur, et qui se soutienne par le développement dramatique, par des caractères constants, par un dialogue vrai, une leçon vive. Scribe est tout extérieur, accidents mesquins, mésintelligences, équivoques, petites causes qui amènent de grands événements; parfois il a touché le vrai , jamais l'idéal , jamais le fond du coeur : c'est par là qu'il platt; Quelques pièces des petits théâtres de Paris nous ont plus touchés que toutes ces figures de lanterne magique , parce qu'elles tendaient à ce but élevé sans lequel la littérature n'est qu'un bruit de tambour. Mais elles n'étaient pas l'ouvrage d'auteurs en renom. Le théâtre exagère les défauts, et il en résulte que l'on flatte l'homme vicieux en prétendant le corriger, qu'on stimule par des excitants ses sens blasés , ou qu'on étourdit la pensée qui l'assiège par le prestige du chant et de la danse.

Si les titres des ouvrages nouveaux parviennent à la postérité , elle s'émerveillera que notre siècle ait pu revendiquer \\ qualification de sérieux et de positif Les romans , devenus U

150 LITTÉBATUfiE.

lecture générale, ont agité toutes les questions politiques et sociales. Mais au besoin du nouveau on a répondu par le paradoxe, les moyens forcés, l'étrange, à ce point que tels de ces livres sont devenus de véritables délits contre la morale et l'humanité. Déjà Rousseau avait proclamé la nécessité et la sainteté de la passion, et la fatalité des circonstances; il avait produit le dégoût de la vie réelle, et l'abandon des devoirs qu'elle impose; il avait appelé l'intérêt sur l'homme vicieux, au détriment de l'homme de bien. Il fît école. Les romans de Vii^r Hugo sont l'application de sa théorie du laid. Dans Notre- Dame de Paris, peinture puissante, il ensevelit les hommes sous l'architecture, lésâmes sous les sens, dont il expose la physiologie; il se plonge dans une recherche inouïe de souffrances , sans s'élever jamais vers cet ordre de choses qui leur imprime le caractère de l'expiation et de la réparation. Dans le Dernier jour (Tun Condamné et dans Claude le Gueux, il se platt à fouiller les désordres sociaux , qui punissent Thomme pour des méfaits dont il impute le tort à la société elle-même. Balzac, par un regard pénétrant, par une description abondante et variée, par l'art de s'approprier les idées, sut plaire même aux esprits graves (Louis Lambert, Eugénie Grandet) ^ avant qu'il se fût abandonné à la sensualité, à laquelle il mêle je ne sais quelle spiritualité , qui produisent un ensemble étrange et bâtard.

Une femme qui, pour la hardiesse de la pensée et l'éclat du style, a peu d'égaux parmi les hommes , s'est servie du roman pour démontrer .des théories et appuyer des systèmes. Toutes ses créations ne sont pas à mettre au rang des premières, écrites sous l'inspiration d'un cœur déchiré et encore saignant; mais on pourra aussi lui demander un compte sévère de cette persistance à saper les bases de la société , à montrer le néant de la vertu, des croyances, de la volupté même; à précipiter les hommes dans le torrent des passions , dans l'immensité des désirs , au lieu de les aguerrir contre les penchants égoïstes et

lumains.

[ue le roman fit invasion dans les journaux, on cessa ;her l'art et les situations raisonnables ; on ne lui de«

l'jécole bomantique. 151

manda plus que ce qui pouvait exciter la curiosité du moment et les passions inférieures. S'adressant aux sens et non à la pensée, il étala les prouesses de l'adultère et de la prostitution, rhéroïsme du suicide , et répandit hypocritement l'immoralité sous^ rétiquette d'un apostolat humanitaire. Aussi le roman français, qui plaisante avec la mort, qui se roule dans la fange sociale , et dans cette abjection de sentiments et de langage indispensables, dit-on, pour fixer l'attention d'un monde affairé, s'est-il attiré de graves accusations. On lui reproche ce mécontentement de leur position sociale qui s'est emparé des femmes, ce désenchantement précoce des illusions généreuses chez ia jeunes^; chez tous, le scepticisme satirique, la tendance à con* templer la société avec une compassion pleine de mépris, comme si on la voyait dans un de ces miroirs rugueux et tachés dp rouille , qui ne renvoient que des monstres et des physionomies repoussantes. Or, une grande partie du monde civilisé, et ritalie notamment, se rassasie à ce bourbier; elle se repatt de livres dont nous souhaitons que les auteurs aient au moins à se rej^entir un jour, quand le monde les aura oubliés.

L'histoire de la littératMre ne saurait plus être le catalogue des écrivains de chaque pays, rangés par catégories arbitraires, avec la date et le titre précis des ouvrages et des éditions ; il faut qu'elle soit la révélation des idées et des passionsu C'est ainsi que l'ont conçue les Allemands, qui, adonnés à l'étude des dassîqaes, à la philologie, et naturellement peu passionnés, ne se laissent pas égarer par l'affection ou par la haine, et peuvent être neufis dans leurs jugements, sans que des feuilles mefoenaires calomment ou dénoncent leur libre langage. Sismondi jugea du même point de vue que madame de Staël les littératures du midi; mais^ trop imbu des idées de son époque, il ne comprit pas une infinité de choses, surtout ce qui est original et spontané. Hallam trouva sous sa main, pour tracer le tableau de la littérature européenne depuis la Renaissance, une foule de travaux entrepris dans son pays et en Allemagne ; aussi est-il, à leur exemple, tantôt trop succinct, tantôt trop^ abondant, dépourvu de jugements originaux et de points de

vue étendus. Sclïœll donna en compilateur une Histoire de la ' littérature grecque et romaine, en s'attaebant, comme Uallam, à des subdivisions de matière auxquelles le sujet se prête mal.

En France , la critique élargit ses vues durant les instants de calme dont la littérature put jouir sous la Restauration, avant de se trouver tout à fait absorbée dans la politique. Villemain , homme de goât et de style, ne se renferma pas dans la poétique d'Horace et de Boileau. Plus clair, plus judicieux Qu'animé, trop conciliant peut-être, il évite lestlécisions bardies; mais il sait, dans ses leçons, stimuler son auditoire en lui montrant « le talent et le génie appliqués aux intérêts civils de la société. » Tout en révérant V Encyclopédie, il ose trouver des beautés dans les Pères de T Église. Mais lorsqu'il dit que « l'allusion contemporaine enlève en duréç aux ouvrages ce qu'elle leur assure eu vogue , » c'est la condamnation de ses compatriotes , et c'est en partie la sienne. L'improvisation , c'est là le vice fondamental des travaux modernes. On dirait que les Français ont perdu la faculté de méditer un ouvrage en silence, de faire difficilement des pages faciles '. Us ont oublié que la tâche n*est faite qu'à

^ Le cadre d'une histoire générale ne peut guère permettre de s'étendre beaucoup sur IMiistoire littéraire, et Ton conçoit que M. Cantu , tenu à rétroit dans les limites de son plan , ne puisse indiquer que les caractères généraux de chaque école, l'influence des mattres, et le mouvement littéraire propre à chaque pays. Mais, tout en tenant compte de ces nécessités, le lecteur pourra se demander avec raison pourquoi riiistorien est si bref à Tendroit des Français, quand F Allemagne , par exemple, proportions gardées , prend une si large part dans son travail ? M. Cantu ne se borne pas à parler des maîtres, quand il s'agit des Allemands; il se plaît à citer une foule d'historiens, de commentateurs, de poètes, dont quelques-uns sont à peine connus de TAllemagne, et sont encore moins famih'ers sans doute à Tltalie. Serait-ce le plaisir de révéler ces gloires étrangères à son pays , qui expliquerait l'intérêt dont ils sont ici l'objet ? Dans ce cas, Bérangcr, Lemercier, C. Delàvigne, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, etc., dont M. Cantu ne parle même pas , ne feraient donc que porter ici la peine de leur renommée.

La même comparaison pourrait s'appliquer aux critiques et aux hisioriens; et Ton s'étonnera surtout du laconisme et du sans-façon irre»-

moitié , quand on a terminé le livre. A Texception de deux histoires et de quelques romans , nous ne voyons que des leçons recueillies à Taide de la sténographie , des articles de journaux ou des lettres , formes qui dispensent de donner de Tampleur aux choses, de la perfection au style; car on ne peut demander ces qualités à des travaux corrigés à peine sur les épreuves , et qui excluent en conséquence toute idée de méditation. C'est ainsi que sont nés les ouvrages de Guizot, Cousin, Lherminier, même ceux de Thierry < . Indépendamment de la médiocrité des ouvrages , il en est résulté Thahitude de s'en tenir à l'impression du moment, de rechercher le bruit, de caresser les petites passions du jour. Aussi faut-il, pour le petit nombre d'ouvrages qui survivent , se reporter à la date où ils furent composés. La critique qui exige une recherche scrupuleuse dans l'exercice de la pensée, la patience, la sagacité, le sentiment qui discerne le fond de la forme, et y saisit l'unité de Tesprit sous la variété de ses manifestations , a péri en présence de la critique des journaux, qui, trop souvent adulatrice, toujours myope, n'en

pectueux avec lesquels M. Cantu parle de M. Guizot, de M. Âug. Tliier* ry, de M. Tbiers surtout. On ne peut pas s'expliquer davantage, de la part d*on historien, un silence complet sur VHMoire des Français de Sismondi y sur les ouvrages de MM. Daunou, Michelet, Amédée Thierry, Henri Martin, Saint-Priest, Bazin, etc. S'il est un genre de travaux dans lesquels la France ait une supériorité très-avouée, c'est dans les travaux d'histoire assurément. Le labeur patient, investigateur, immense des Allemands , est confus , et pèche presque toujours du côté de l'art et de Tordonnance. L'école française contemporaine , quoi qu'en dise M. Cantu , s'est signalée aussi par la solidité des recberches , par la fécondité des vues, et elle y joint (ce qui est plus rare) la clarté, la métliode, et la consécration de l'art. (An. Renée.)

' On pourrait répondre encore que la plus grande partie des œuvres de ceg écrivains ont été composées en dehors de leurs leçons, et alors qu'ils avaient cessé de professer. Quant aux défauts que M. Cantu reproche aux travaux de leurs chaires, est-il UiScessaire de faire resssortir que, sous Timprovisation de la forme, on trouve le fruit d'immenses recherches et de longues méditations? Peut-on sérieusement prétendre que X Histoire de la civilisation en France ^ de M. Guizot, est un livre improvisé.' ( An. R.)

154 LITTÉRATUBE.

triomphe pas moins , parce qu'on lit les journaux et qu'on ne lit pas les livres.

Le siècle de Byrou et de Walter Scott fut pour l'Angleterre un siècle d'or, rival de celui d'Elisabeth , et plus original que celui de la reine Anne; mais c'est la vie domestique qui défraye la littérature , au lieu du but élevé qu'elle ambitionnait auparavant. Au milieu des innombrables imitateurs de Walter Scott, Bulwer seul se distingue par des idées larges, et tend à un but sérieux ; il sait beaucoup , mais il en résulte qu'il s'égare en digressions inopportunes. Il apporta tous ses ejfforts à procurer à la condition de l'homme de lettres cette dignité sociale qui lui manque trop souvent. Lewis, marchant sur les traces d'Anne RadcMe, prodigua la terreur dans le Moine ^ en y mêlant les couleurs fausses et les tableaux voluptueux. William Godwin se complaît aussi dans la terreur ; mais c'est du cœur, et non des moyens extérieurs, qu'il -la tire. En peignant, dans son Caleb fVillioTns, des situations effrayantes , des. âmes désolées, des passions furieuses et misanthropiques, il attaque le i^stème social, comme Byron le fit après lui. Distingué aussi comme politique, il a écrit sur la république d'Angleterre.

D'autres écrivains, et particulièrement des femmes (mesdames Edgeworth , d'Ablay , etc. ) , imitèrent Richardson dans l'analyse des affections. Lady Morgan, pleine d'esprit et de hardiesse, provoqua par ses attaques les injures que beaucoup de critiques lui adressèrent, surtout en Italie, où elle vécut en rapport avec les libéraux , qu'elle traite d'un air de protection singulière. Les Anglais excelleraient dans les relations de voyages , partie si riche de leur littérature et appropriée à leur vie errante, s'ils ne portaient partout leurs goûts, leurs habitudes, leur langue nationale, réprouvant tout ce qui n'est pas eux^ et, par suite, voyant peu ou mal. Ils ont mieux réussi dans les romans de mœurs et de scènes domestiques. Charles Dickens, dont la réputation va grandissant , est rempli de ce sérieux bouffon ( humour ) particulier aux auteurs d'essais, et il a une manière tout à lui de tirer des leçons morales de ses peintures de la vie populaire. D'Israëli , plein d'une verve puissante, prend pour but de ses traits , dans le roman politique , l'aristocratie

l'école bomamtique. 155

iDtolérante et tyrannique. Il oppose à une société « dont les relations, fondées sur l'égoïsme, la cruauté , la fraude , conduisent à Fimmoralité , à la misère , au crime , « les maux que souffre le peuple anglais , « autrefois brave , heureux, religieux, meilleur que tout autre, et aujourd'hui vicieux , avili , exténué , vivant sans bonheur et mourant sans espérance. »

Toute la littérature anglaise chemina sous les deux bannières politiques des conservateurs et des libéraux. De même que chaque parti avait son université dans Londres; les whigs s^ant créé , en 1802, la Revue d'Edimbourg, dirigée par ce Jeffrey que Walter Scott et Byron proclamaient le premier critique du siècle , les torys y. opposèrent la Revue trimestrielle. Les jugements se ressentent nécessairement de la politique; mais, en général , ils sont sérieux et profonds : ne se contentant pas de l'humble tâche de prononcer sur le mérite d'un livre, ces critiques prétendent juger les principes sur lesquels il s'appuie.

Dans un pays où l'importance du talent est si grande , les partis cherchent à se le conquérir, et de là vient que l'on voit paraître dans les Revues des travaux étudiés , et émanés des meilleures plumes , sur la jurisprudence , sur les arts , sur le gouvernement ; et l'on peut dire que les discussions du parlement se sont introduites ainsi dans la littérature. Robert Wilson, prosateur énergique , défendit le torysme avec une grande facilité , un sentiment profond , et beaucoup d'éclat. Macaulay se flt une réputation par les essais qu'il publia dans la Revue d'Édimbourg , et acquit un siège dans le parlement. Plusieurs problèmes historiques ont été discutés dans les Revues, d'où il s'est répandu beaucoup de connaissances et de bon sens dans les classes moyennes ; les auteurs , surveillés de près par la critique , se sont tenus sur leurs gardes , et ne se sont pas endormis sur leurs lauriers.

Le théâtre n'a pas été heureux en Angleterre : Byron n'écrivait pas ses drames pour la foule assemblée. Les Compositions sur les passions, de George Bailiie , valent mieux.

Le dictionnaire des dix mille auteurs anglais vivants, vers 1830, comprend dix-neuf cent quatre-vingt-sept poètes. Les critiques les distinguent en écoles irlandaise , écossaise et anglaise. La

156 LITTÉBATUBE.

première est vive, véhémente, parfois étrange, comme dans lady Morgan ; la seconde est philosophique , s'occupe d*analyse , d'histoire , de sentiments naturels et profonds ; parfois elle se montre minutieuse et pédantesque. Dans la dernière dominent le hon sens pratique , une rude simplicité , l'énergie, la discussion large et indépendante.

Beattie, philosophe et poète écossais, eut Byron lui-même pour imitateur, ce Byron dont on a fait à tort un révolutionnaire littéraire , hostile au passé , tandis qu'il défendait , au contraire, Pope et Addison contre Coleridge , et frappait sur les novateurs qui voulaient émanciper la poésie nationale. Coleridge , peu dramatique , acquit une réputation supérieure à son mérite, par une imagination brillante , plutôt que par des créations complètes. George Crabbe, satirique violent, poète de la réalité, de la vie obscure et positive , énumère les misères du paysan , chez lequel il ne voit qu'angoisses et désespoir. Rien de plus riant, au contraire, que les Plaisirs de ta mémoire et la f^ie humaine, par Rogers. Le ministre Canning connut les finesses de la satire. Campbell , auteur d'hymnes et de chants militaires, possède un rhythme savant, ainsi que l'harmonie qui doit régner entre la pensée et l'expression. Wordsworth, représentant d*une poésie que les deux siècles précédents avaient oubliée , montre la sympathie des êtres et de la nature inanimée : poète de la nature , épris de tout ce qui porte à l'honneur, à la morale , à la religion , il aborde les sujets vulgaires avec dignité, et emploie un langage aussi magnifique que les spectacles (fu'il contemple. Ce panthéiste Shelley , au souffie satanique , nie et blasphème la Providence.

Southey, bercé parla poésie rêveuse des lackistes, put jouir, très- jeune , du succès de sa Jeanne d'Arc. Lorsqu'il eut vu la Révolution française aboutir au despotisme , lui qui avait excité les peuples à la révolte, il maudit le progrès et la civilisation, et devint poète lauréat. Uni , facile , clair, souvent original , il se vit maltraité dans les Revues , à raison de la faveur qu'il obtenait à la cour.

Thomas Moore, le petit ami de Bloom, importa dans la Grande-Bretagne les contes de l'Orient, compositions bâ-

l'école BOMANTIQUË. 1â7

fardes. Dans ses Chants nationaux d'Irlande, \\ appliqua des ■ IHiroles patriotiques aux vieux airs de ses montagnes. 11 a écrit des satires très-mordantes ; mais, avec ,tant de facilité et d'éclat, il atteint rarement la véritable poésie.

Elle se fait mieux sentir chez le cordonnier Bloomiield, qui, abandonné de ses protecteurs, mourut de chagrin; comme aussi chez Allan Cuningham, pauvre enfant de TÉcosse, qui devint un lyrique distingué et un critique pleiq d^élégance. Walter Savage Landor est V\m des écrivains les plus exquis de la langue anglaise de nos jours.

Mais le champ de la littérature la plus vraie et la plus actuelle, c'est le parlement , où Tesprit se nourrit de science politique , et se complaît aux réminiscences de l'antiquité.

La littérature des Américains du Nord est la fille de ta littérature anglaise; mais , occupés à conquérir leur indépendance et à l'organiser politiquement, tâche plus difficile , poussés par un mouvement matériel incessant, inexprimable, ils ont été, dans leurs écrits, plus positifs même que les Anglais : encore n'ont-ils écrit que dans les journaux , jusqu'au moment où se sont révélés de nos jours des auteurs dignes de renom , s'inspirant toutefois de l'Europe , sans traits originaux dans un pays empreint de tant d'originalités. Cooper est le peintre de la vie maritime , et des relations de la vie sauvage avec le monde civilisé. Lui et Washmgton Irving nous ont fait connaître les mceurs natives de l'Amérique. Longfellow s'est placé parmi les meilleurs poètes; Brownson, qui rédige la Revue de Boston, parmi les meilleurs prosateurs. Les historiens Irving, Prescott, Bankroft, sont des fruits précoces , mais excellents. Channing, de la communion évangélique, appliquant à la société une morale sympathique et large , en agita , du haut de la chaire , les questions vitales, et surtout l'amélioration des classes ouvrières, avec une chaleur et une pompe inaccoutumées dans cette langue, mais qui ne conviennent pas mal à qui traite des intérêts de l'humanité. Lectures on the élévation of tlie labouring portion of the community, Charles SealsOeld , qui a surtout écrit en allemand, a peint la démocratie américaine avec beaucoup d'originalité.

158 LITTÉRATUfiE.

A la tête de la littérature allemande s'élèvent eneore Schiller et Goethe, Thomme du cœur et l'homme de Tesprit. Le premier est toujours inspiré; le second, toujours maître de sa verre et de son style, dispose tout avec une logique sévère, là même où il îi*apparaît que du désordre , et contemple, avec une ironie sans amertume, Tamour, la patrie, tous les intérêts qui s'agitent à ses pieds.

Goethe était si varié , si universel , quil serait impossible de dire quel était son genre '. Mais les Allemands aiment de pré-

' Goethe disait, dans ses dernières années : « La république des lettres va aujourd'hui absolument comme Tempire romain au temps de sa décadence, quand chacun voulait gouverner, et qu^on ne savait plus à quel chef obéir. Les grands hommes vivent dans Texil , et le premier rustre qui se fait chef de parti , pour peu qu'il ait d'influence sur l'armée, se proclame empereur. Wielandet Schiller sont détrônés : combien de temps conserverai-Je ma vieille pourpre impériale ? Movalis n'était pas encore empereur, mais 11 s'en fallait peu ; c'est dommage quMl soit mort jeune ! Tieck , lui aussi , fut empereur, noais bien peu de jours. H fut accusé de douceur et de clémence; le gouvernement veut aujourd'hui une main robuste , une espèce de grandeur barbare. Les deux Schlcgel ont régné en despotes. (Tétaient , chaque matin, des proscriptions ou des exécutions nouvelles; choses qui plaisent beaucoup au peuple dans tous les temps. Dernièrement , un jeune débutant appelait Frédéric Schlegel un Hercule allemand qui nettoie le pays avec sa massue. Aussitôt le magnanime empereur lui expédie des lettres de noblesse, avec le titre de héros de la littérature allemande , et lui affecte pour dotation les gazettes , qui s'essoufQent en faveur de ses amis et partisans , tandis qu'elles ont soin de ne pas dire un mot des autres. Expédient admirable, très-opportun avec ce digne public , qui ne lit jamais un livre tant que les gazettes n*en ont |>as parlé!...

«t 11 est mort récemment à léua un jeune poêle, trop tôt en vérité; car, pour peu qu'il eût continué , il se serait fait un nom: Ses amis assurent , dans les journaux , que ses sonnets Iront à la postérité. Eh ! mon Dieu , il faut autre chose que des sonnets et des almanachs pour devenir un grand homme. Dans ma jeunesse , j'ai entendu dire à des hommes graves que tbut un siècle a beaucoup de mal pour produire un poëte , un peinlre de génie. Mais nos petits jeunes gens y ont

l'égolb BOMÀNTIQUE. 169

féreDce les poètes qui piucent toujours la même corde, qui exercent leurs ailes dans un horizon étroit, qui chantent les traditions et les généalogies de chaque castel.

Cest de Schiller et de Goethe que la poésie allemande a reçu la forme classique; mais d'autres surent ramener à des innovations parfois originales , et réussirent à mêler les rêves du mysticisme aux mœurs prosaïques de leur patrie. Tieck , fameux critique de Técole romantique , lui communique un sentiment plus religieux , plus palpitant, plus essentiellement tudesque ; il donne à la forme plus de mouvement, de passion , de simplicité tout ensemble et de liberté, ce qui le rend le poète le plus allamand, Vinterprète le plus éloquent du moyen âge, soit du côté chrétien , soit du côté païen. Il foit revivre les traditions sous un aspect nouveau ,.en leur conservant la naïveté particulière à Fenfance des peuples. Dans le Fantasus, dialogue sur le véritable caractère de la poésie , il oppose celle du moyen âge , celle de Shakspeare , de Calderon , de Dante , à la poésie banale de nos jours; la mâle simplicité et Théroïsme de cestemps, aux rafflnements actuels; la profondeur et la chaleur de sentiment qui se manifestaient dans la religion, dans Tamour, dans Thonneur, à rintelligence superficielle qui f$e révèle par rincréduUté, par régoîsme, par la vanité. Très-fin dans l'observation et dans Tépigramme, il dirige sa satire, non, comme tant d'autres, contre l'exaltation des nobles sentiments , mais contre l'esprit calculateur et la prudence égoïste. Menzel et l'école de Schlegel, qui procède de Tleck, le placent au-dessus de Goethe; les moins enthousiastes le mettent à côté de lui. Bien qu'il dise que le mérite d'une composition se mesure au ploisir qu'elle excite, quel qu'en soit le sujet, il inspira pourtant le respect des traditions nationales. Il servit la cause de sa patrie dans

remédié, et c'est plaisir que de voir comme ils nous traitent. Aujoiird*hui on n'appartient plus à son siècle , comme cela devrait être , mais on prétend FatMorber en soi tout entier : puis, si tout ne va pas à leur fantaisie, les voilà brouillés avec le monde, méprisant le vulgaire , et le moquant du public... » Goethe aus nâ.hrcm persônlichen Urneçange dargeatelU , bey John Falk, p. 103.

160 LITTÉBA.TUBE.

rinsurrection contre Tétran^er; mais ce mouvement donna Tessor à une poésie qui n*eut pour but que d*exciter les sensations.

L'école suève, illustrée par les noms d'Uhland, de Korner, de Schwab , imprime à la poésie un sentiment religieux , grave, passionné, et des formes populaires plus libres. « Que « «elui-là chante, dit Uhland, à qui fut donné le chant dans la « forêt des poètes allemands. O joie ! ô vie! lorsque chaque arbre a irépète sa chanson I Le chant n'est pas l'héritage d'un petit « nombre de génies fameux , la semence en est répandue par « toutes leà terres de TAllemagne. Confie à de libres accents ce « que ton cœur te dicte intérieurement, v

Ce même Uhland, Rûckert à la poésie facile et libre, Amdt, Schenkendorf, Stagemann, Follen, Kleist, et d'autres encore, combattirent en chantant; c'est au bruit des odes de Kdmer que la jeunesse des universités s'élançait , intrépide, contre les étrangers (1813). Une fois le triomphe et la paix survenus, les politiques déplorèrent les déceptions qui suivirent , et décochèrent leurs traits contre ceux qui les avaient abusés. Dans la même route se signala aussi l'Autrichien Grùn ( Auerspei^). Collin, à qui Vienne érigea un monument comme à un poète national , excellait , nonobstant son penchant pour l'histoire grecque et romaine, à faire vibrer aussi l'esprit germanique.

Les poètes libéraux ressuscitèrent en t830; mais bientôt, retombés dans le silence , ils laissèrent retentir encore la voix des poètes du passé. Malheureusement la muse se rend parfois l'organe des démolisseurs religieux et dès espérances communistes.

Kotzebue alla fouiller dans les immondices sociales, ne visant qu'aux coups de théâtre et à l'effet , déla^'ant dans un style diffus une morale triviale, et idéalisant sans cesse les vices c^mme les vertus. Iffland, auteur du Joueur, combattit les révolutionnaires dans les Cocardes; maïs ses intentions^ morales ne rachètent pas sa facture relâchée. Aujourd,'hui, les auteurs de comédies se rappellent trop la manière française. Grilparzer, Bauernfeld, Charles Hugo et d'autres ont fait des tragédies qui méritent de vivre ; Raupach dramatise toute une génération dans les Ilokenstau/en , et toute l'insurrection grecque dans

Olga et Raphaël. La fatalité de Werner (1768-1822) est plus terrible et plus douloureuse que celle des anciens, parce qu'elle est transportée du palais dans la vie domestique.

De même que le mysticisme de Novalis venait de Taspiration vers l'absolu , Fécole humoriste introduisit Tironie dans Fart ; mais le rire traduit une souffrance intérieure , et la moquerie légère, une méditation profonde. Le père des bumoristès est Lichtenberg, qui, de même que Lessing, regardait la révolution comme une phase du progrès de Tesprit humain, et tendait à spiritualiser toute chose. 11 se moquait des inventions de ses contemporains, et parodia les théories de Lavater dans sa Physionomie des queues. Jean- Paul Richter, génie étrange, mêla dans ses compositions ce qu'il y a de plus trivial et de plus élevé, des connaissances profondes et des superstitions, des idées et des sentiments de tout ordre , de tout état, de tous siècles ; et tout cela dans un style plein d'ellipses , de parenthèses, de sousentendus , en phrases incohérentes ou en périodes interminables. Ceux qui peuvent débrouiller ce péle-méle y trouvent un sentiment profond, une appréciation très-ûne de la nature humaine et de son époque, des révélations qui éclairent les replis les plus secrets du cœur. Ces éléments si hétérogènes , on croirait à première vue y voir l'œuvre d'un fou; puis, à mesure que la scène s'éclaire, vous découvrez un poète passionné pour toute vertu, indigné contre tout vice; un poète tout occupé à chercher dans la nature et dans son siècle tout ce qu'il y a de beau, de tendre, de mystérieusement sublime dans la destinée de l'homme.

Hoffmann, pilier de tavernes, après s'être échauffé l'esprit par le vin et les vieilles légendes, composait ses Contes fantas' tiquesy remplis de diableries et d'inventions étranges, que l'on croirait à peine émanés d'un homme jouissant de sa raison. (;hamissus fut moins original, mais plus intelligible. SoTger agrandit le rôle de l'ironie dans l'art, en établissant que le but de Tart est de révéler à la conscience humaine le néant des choses finies et des événements du monde réel ; et que le génie consiste à se placer à ce point de vue de l'ironie divine qui se fait un jeu des choses créées, des intérêts, des passions, des luttes.,

des colHsioDâ de la vie humaine, de nos souffrances comme de nos joies, et à faire planer sur ces tragircomédies la puissance immuable de Tabsolu.

Les romanciers se jetèrent sur les traces de ces écrivains et sur celles des auteurs étrangers ; la nature et Thistoire ne leur sufGrent plus; ils cherchèrent des sujets dans le monde fantastique. Rarement les Allemands s'élèvent à un noble idéal. Dans leurs ouvrages scientifiques, Tentassement des détails diminue rinnpression et la valeur des idées générales. La facilité de leur langue si riche les rend négligés dans la poésie , et plus encore dans la prose; en même temps leur philosophie, hérissée de formules, s'enveloppe d'obscurité.

Dans les pays Scandinaves, la plupart des écrivains emplorent la langue allemande. Les ouvrages originaux ont le caractère sévère dont la nature se revêt dans ces contrées : les expressions sont roides et sans ornement, mais puissantes; point de frivolité élégante, point de modes éphémères. Les vieilles traditions, la vie toute particulière du mineur , les mystères de la nature, y engendrent cette poésie qui s'éloigne de l'Europe.

La mélancolie donna à Vitalis des ailes pour s'élever entre l'école mystique allemande et Técole toute régulière de Boileau, qu'il combattit par la satire. Tegner, évêque de Vexio , introduisit le romantisme , et chanta d'une manière originale VHistoire de Frithiof; mais ces écrivains restent presque inconnus n l'Europe, comme Geier, poète et historien, comme l'évéque Franzen, Atterbom, Nicander, Andersen, Baggesen, et le poète islandais Thorarensen. I^es romans de Frédérique Brenier> qui n'ont rien de l'ivresse démoralisante des créations en vogue, commencent à faire du bruit parmi les étrangers. Le théâtre danois, créé par Holberg (1720-1750), s'est soutenu depuis. OEhlenschleger, la gloire de la Scandinavie, a traité avec puissauce dans ses tragédies des sujets nationaux ; mais il a défendu la religion d'Odin contre le christianisme , avec les idées surannées de Yolney et de Dupuis.

La Hongrie n'a jamais eu une littérature florissante , bien que cette langue harmonieuse et énergique ait été parlée plus d'un siècle à la cour de Transylvanie, et qu'il existe des ouvrages

dans ses différents dialectes. £lle tend pourtant aujourd'hui à se constituer, comme Fexpression de cet esprit national qui s*est soulevé plus d'une fois contrôles dominateurs. Faludi l'a rajeunie avec talent. Quelques écrivains , déjà célèbres par des ouvrages composés en allemand, se sont appliqués au madgyare : il est employé dans l'administration et dans l'enseignement ; il s'est plié à des ouvrages de grammaire et d'orthographe , à des traductiotis , à des journaux, et au théâtre; mais il nous est arrivé de voir reproduire sur ta scène hongroise , comme sur celle de rAIlemagni^, les pauvretés brillantes des auteurs français.

La langue ûnnique a fait des progrès dans le dernier siècle, en laissant de côté les imitations pour y substituer les traditions , les usages et les sentiments nationaux. Après Lencqyist, qui publia le Miroir de la superstition des anciens Finnois (1782) , et Ganander, qui retraça la Mythologie finnique ( 1789 ) , le docteur Lonnrot fit paraître le Kalewala ( 1835), épopée qui est la source la plus pure de la mythologie finnique. Depuis la réunion de la Finlande à la Russie , la vie intellectuelle s*y est développée, et l'on y publie aujourd'hui des jouriiaux, oiitre des . livres élémentaires et des traductions. Il s'imprime des grammaires jusque chez les Lapons , ainsi que des livres ascétiques et techniques.

La littérature de la Bohême , s'appuyaht sur une langue qui fut longtemps celle des savants et de la diplomatie en Allemagne, lorsque Charles IV eut imposé aux électeurs de l'apprendre, cette littérature a dépéri , du moment que la contrée a été soumise à l'Autriche : mais elle se réveille aujourd'hui. Sehaffarik et Palacki s'occupent de dictionnaires et d'archives; Kollar cliante les anciens «xploits nationaux ; les journaux et les tra« ductions s^étendent, et la littérature slave a beaucoup à espérer de la renaissance de ce pays.

Au temps de Pierre le Grand , le peu de livres que la Russie possédait , la plupart sur des matières religieuses , étaient écrits dans un vieux slave mêlé de latin , de polonais et de russe vulgaire; jargon lettré , incompris du peuple, dont la littérature consistait en chansons et eu traditions orales. Le czjxï rktte ù\

prévaloir le russe ; mais comme cet idiome ne sufGsait pas aux éléments introduits soudainement dans cette civilisation , iV se mélangea d'expressions et de phrases suédoises, allemandes, françaises, hollandaises, mosaïque avec laquelle une littérature n*étaît pas possible. Lemonossof, qui parut dix ans après la mort de Pierre le Grand , peut être considéré comme le prendier qui ait écrit dans la langue russe. Au commencement de ce siècle, elle sortit de ses langes, et produisit Karamsin pour la prose, et le gracieux Joukofi pour la poésie : ni Fun ni l'autre ne furent pourtant originaux. Derjavine , hardi et poétique autant que le comportaient les formes mesquines alors en usage et rindocilité de la langue, montra plus d'originalité; de même que le fabuliste Krylof, rempli de bon sens malicieux et d'une finesse particulière aux Slaves.

Ces écrivains appartiennent encore à l'époque que l'on pourrait appeler philologique, attendu qu'ils profitèrent moins à la littérature qu'à la langue. Cette langue est arrivée aujourd'hui à la précision, à la finesse , à l'universalité, autant qu'il le faut aux auteurs et aux lecteurs de ce pays; elle tend à se purger des mots étrangers. Le Dictionnaire de l'Académie de Pétersbourg, dressé par ordre de racines, peut servir de modèle. L'empereur Nicolas , qui veut la nationalité jusque dans le langage, a décrété qu'à partir de 1845, personne n'obtiendrait les grades académiques sans avoir subi un examen rigoureux sur la langue russe.

Les écrivains russes, bien que les nationaux nous les citent en foule, manquent de cette originalité qui les rendrait dignes de l'attention des étrangers, et utiles dans leur patrie. Gryboiedof a fourni beaucoup de proverbes à la haute société dans sa comédie-: Malheur aux gens de talent! Tout en imitant Byron, Pouchkine conserva le fond et l'âme russes. Il donna , dans des vers énergiques et harmonieux , la plus haute expression poétique delà vie nationale, avec ses joies et ses douleurs, en homme qui a beaucoup éprouvé, et qui exprime ce qu'il a ressenti avec chaleur et liberté. Maître au point de vue de l'art, son influence fut plus littéraire que morale. 11 eut une fin prématurée, et fut tué en duel ( 1837). Lerihontof (1839) seul

L ECOLE BOMÀNTIQUE. 165

pourrait lui être comparé dans la poésie et dans les contes : on sent chez lui le besoin d*agir, stimulé par une inaction forcée ; il est rempli de ces inspirations généreuses , dont il a été jusqu'ici le meilleur interprète parmi les Slaves. Les écrivains se sont divisés sur leurs traces en classiques et en romantiques, les uns tendant à l'imitation , les autres à l'originalité. Nicolas Gogol a peint la vie de ITJkraine avec un coloris vigoureux et naturel : s'étant depuis fixé dans la grande Russie , où sa langue s'est perfectionnée, il a fait des romans fort répandus, des comédies qui lie manquent pas de force comique , et des portraits de la nature slave aussi fidèles pour le mal que pour le bien.

Les études philologiques sont très-répandues en Russie. On enseigne dans toutes les universités l'arabe, le persan , le turc ; dans quelques-unes , le sanscrit , le mongol , le kalmouk , langue que le père Hyacinthe a fait connaître. On forme à Pétersbourg des missionnaires et des ambassadeurs pour la Chine ; et c'est chez les Russes, plus flexibles et plus insinuants que les Anglais , qu'il faut chercher les meilleurs renseignements sur TAsie centrale.

Les poètes n'ont pas manqué aux Polonais pour déplorer les malheurs de leur nation , ou pour réveiller ses souvenirs. En 1801 , une université fut fondée à Varsovie pour l'étude de la langue nationale, étude à laquelle trop de désastres ont mis obstacle. Aujourd'hui la plupart adoptent la langue russe.

La littérature hellénique se forme chaque jour au sein d'institutions libres, et à côté d'elle grandissent les littératures valaque et illyrienne.

Les écrivairis espagnols , remués par les événements et par les alternatives de l'exil , ont entrepris de régénérer la littérature nationale. Arguelles, Quintana , Gallegos, Prias, Gallardo, Martinez de la Rosa , Ange Saavedra , Trueba , Toreno et d'autres encore , ont écrit dans des temps d'infortune , ou loin de leur pays. Reaucoup d'Espagnols ont déployé de l'éloquence à la tribune, ou de l'énergie dans les négociations. En contemplant leur pays bien-aimé, ils montrent moins de sympathie pour l'époque monarchique, que de regrets pour l'époque féodale. Mais, s'abandonnent aux faciles inspirations françaises^ ils çré*

fèrent la sobriété de pensée , la finesse du goût et le bon ^ns, à la brillante imagination des modèles nationaux. Sans parler de ceux qui , comme Burgos , Martinez de la Rosa , Lista , Moratin, restèrent fidèles à Técole classique, les romantiques euxmêmes , au lieu de recourir à cette inspiration spontanée des grands écrivains qui avaient servi de modèles à eux et aux autres, se sont mis à suivre les pas de Walter Scott ou de Goethe , et ceux des Français même. Plusieurs d'entre eux ont cultivé les genres humoriste et piccaresque , notamment Larra, Minano, Mesonero ; et, parmi les satiriques, François Seneriz a su choisir un sujet heureux, en essayant de faire un don Quichotte moderne dans son monsieur Legrand, héros philosophe , chevalier errant , réformateur de tout le genre humain. .

La littérature portugaise , qui a eu l'honneur de former un cycle complet, s'est ressentie, après la règne de Louis XIV, de l'influence française dans l'école créée par Xavier Menezès , auteur de la Henriade. L'Horace portugais , Gôrrea Garcao , fondateur de l'Académie des Arcades, qui fleurit depuis 1765 jusqu'en 1773, s'étant attiré, par sa rédaction de la Gazette y la colère dePombal, mourut de misère en prison. On se mit alors à traduire les productions anglaises ; enfin , Manuel da Gosta , Denis de Gruz et Silva , se hasardèrent dans des voies nouvelles. Barboza du Boccage, qui mourut à l'hôpital en 1805, fut un véritable poète. Dans l'agitation incessante de notre siècle , les lettres n'ont point grandi ; mais le goût littéraire se propage ; le théâtre ne s'est pas encore relevé de l'espèce d'opprobre qui a pesé sur lui , et il reste abandonne à des écrivains subalternes. On se plaît à l'Opéra, mais encore plus aux combats de taureaux.

Parmi tant d'écrivains cités ou omis , combien en est-il qui parviendront à la postérité, si , dans ce fracas de réputations qui se supplantent, il en est qui croient à la postérité ? La littérature est devenue un tourbillon; les journaux, qui se multiplient à mesure que les livres diminuent, en sont devenus les représentants; les livres même sont contraints d'en adopter la forme, et parfois jusqu'au ton. Le public aime les compilations ; il court aux encyclopédies et aux journaux , qui lui ap-

l'école BOMANTIQUE. 167

portent la science en détail et la présomption en gros. De là la pensée que rien n'est plus facile que d'écrire ; moins on a de choses à dire, plus on croit aisé d'y réussir ; chacun veut dire ce qu'il sent avant de l'avoir médité ; on regarde la moindre idée comme un véritable enfantement; toute lubie est comme une étincelle qui doit briller au milieu de la foule. M'a-t-on pas dit qu'en littérature il suffit dé plaire et d'émouvoir > ?

La politique étant devenue la préoccupation de notre siècle, comme la religion était la pas&ion du seizième , trop souvent la question littéraire s'est trouvée confondue avec la question politique. La liberté de l'art a été proclamée, comme la liberté civile ; et l'on s'est trouvé dispensé de toute recherche quant aux théories du bien. Mais la liberté, là comme ailleurs, n'existe qu'à la condition de l'ordre.

Le &ire s'étant glisié dans la littérature comme dans la musique et dans la peinture, la grâce simple , les scrupuleuses délicatesses de l'art ont disparu devant les basses pratiques du métier, et les procédés mercantiles sont appliqués à la ma-* nipulation conune à la vente des livres; l'on traduit et l'oii -copie; les Muses tiennent boutique , et l'on aspire à la vogue , parce qu'elle est un moyen de lucre. Les ouvrages qui demandent des années de travail à l'auteur, et de l'attention au lecteur, ont peu de partisans; on commence sans savoir où Ton aboutira , on promet sans tenir ; de là tant de travaux laissés inachevés*; ou, lorsque arrive la fin du livre publié à sonde caisse, les opinions ont changé; les conclusions démentent le début. On n'a plus que la fécondité des avortements , objets de dédain pour les pères eux-mêmes, qui n'en montrent pas moins au public , en révélant ainsi une de nos plus grandes plaies , un orgueil intr^ide et le mépris du sens commun. 11 en est plus d'un

* « L*antenr n*est pas de ceux qui reconnaissent à la critique le droit de questionner le poète sur sa fantaisie, et de lui demander pourquoi il a choisi tel sujet, broyé telle couleur, cueilli à tel arbre, puisé à telle source. » Hoco.

* Nous citerons, parmi les meilleurs, plusieurs ouvrages de Monti, les leçons de Fauriel, de Villemain, Guizot, etc. (G. C^;

168 LITTÉHATUBE.

que le culte du bon goût rend ennemi de toute innovation : c'est oublier que , dans les langues et dans Testhétique , les révolutions dépendent de tout autre chose que du sentiment des écrivains. C'est ce que méconnaissent aussi ceux que la démangeaison de Forlginalité fait courir après le paradoxe et l'extravagance , qui prennent Tinforme pour le colossal , Tétrange pour le neuf, et le défaut pour le système.

Trop de gens ont cru que Finnovation consiste dans la forme des idées et non dans les idées mêmes, dans la vérité historique et non dans la vérité morale : la faute en est à une éducation médiocre, toujours dirigée vers les objets extérieurs. Gomme on changerait de casaque en conservant le même drapeau , on a substitué de certaines formes d'école à d'autres , mais sans qu'elles résultent d'un sentiment ou de croyances communes. On s'est cru novateur en ressuscitant dtp omyances non-seulement tombées, mais conspuées, la magie, -les gnomes, les spectres ; ou bien l'on renouvelle le moyen âge sans la foi , qui en était la vie. Combien de drames , chrétiens quant au sujet , n'offrent, au fond de leur tissu bizarre, que scepticisme ou fatalité, mais non cette lutte du bien et du mal , ce conflit des principes , l'énergie qui n'exclut pas la tendresse , le péché que rachète une aspiration élevée! Combien de romans qui ne peignent que la vie exceptionnelle, une société restreinte et des croyances personnelles , Taccident , et non le vrai durable et universel !

Quand le culte de la nature redevint en honneur, on crut en trouver le sentiment dans les livres, sans avoir connu les grandes joies et les grandes souffrances , qui sont pour les âmes énergiques comme de hautes montagnes d'où se découvre le fleuve entier de la vie. Dans la poésie lyrique , on exprima avec de nouvelles formes et plus de vérité la même nature de sentiments. On chanta la patrie au lieu des amours , mais avec des accents de haine et de mort, avec des doctrines politiques théoriquement frivoles, et dangereuses en pratique. Rappelons donc que l'aspiration vers la vérité encore inconnue, que l'on ne doit pas railler même quand on en doute, est la source la plus abondante des inspirations lyriques, parce qu'elle participe de l'inlini, et que

l'école romantique. 160

la plus grande récompense , pour un auteur, est d'avoir éveillé dans les cœurs une étincelle d'amour.

Et cependant il faut des croyances fortes, des convictions profondes à la poésie Ijnrique ; car le doute ronge les cœurs , et la raison individuelle livre à Tanarchie les âmes énergiques; les écrivains blasphèment ou gémissent, selon que leur nature et les premiers événements qui les frappent les disposent à considérer la yie comme une comédie ou tsomme une tragédie. Aussi voyonsnous prédominer la satire et Télégie, qui sont Texpression de ces époques où Texercice de la pensée est devenu comme un tourment. Mais ces élégies et ces satires n'of&ent guère que plaintes stériles, héroïsme vulgaire. Le spectacle de la décadence humaine porte à la mélancolie , nous le voulons bien ; mais aujourd'hui on prend à tâche d'exagérer les douleurs. Si jadis on gazouillait de petits vèn, li^ poésie était à l'eau de rose ; maintenant on fait étalage de souffrances : après avoir épuisé les sources du pathétique , on va le chercher dans les situations violentes, dans la couche adultère ou sur les planches de l'échafaud. Ces lamentations saos fin ne sont pas la révolte de Prométhée contre la tyrannie des dieux , mais le fruit de cette éducation molle qui ne laisse que le courage pusillanime de se plaindre et de gémir ; c'est la faiblesse qui se révèle parla prédominance de la pensée et de la parole sur l'action.

Le sentiment religieux lui-même a pris tantôt le costume monastique , tantôt un jargon théosophiste : nous ne parlons pas de ceux qui n'offrent dans le Christ et les saints que des formes matérielles , et non l'expression du lien qui rattache les choses visibles aux choses invisibles. Peut-être dans aucun pays l'inspiration religieuse n'a-t-elle eu autant d'influence qu'en Italie, grâce aux deux ouvrages que le monde entier, connaît ' : l'un peignant des peines imaginaires, l'autre des souffrances réelles. La conclusion de tous les deux est : Pardonnez !

Il faut que le poète soit aujourd'hui comme la voix des nations ; et, comme la colonne de feu dans le désert, il doit mar-

' 11 ft^agit ici probablement des Fiancés de Manzoni , et du livre : Mes Prisons , de Sylvio Pellico. ( Am . R. )

170 BEAUX* ABTS.

cher en tête des peuples, pour les guider vers la- terre promise de Tordre, de la morale, et de ThoDoeur. Le bon goût, qui est la partie la plus pure du bon sens, finit toujours par répudier les œuvres du vice; et, dans le désaccord des esprits, tous s^accordent pourtant sur les idées morales. C'est donc là que doittendre celui qui aspire à une noble influence ; il doit gourmander la misanthropie, la paresse, Tindi^érence ; peindre le vice , mais pour le rendre odieux ; inspirer la générosité , Tabnégation , la charité; ne pas porter les cœurs à la haine, mais à la bienveillance; ni au découragement, mais à Faction ; réhabiliter Tamourau milieu de Tégoisme; réveiller Fenthousiasme de la vérité et de la vertu dans un siècle où la jeunesse se désespère de ne pouvoir rien exécuter de généreux, et finit elle-même par ne plus croire ; raviver enfin les forces de Tesprit au milieu des désordres produits par les calculs dellfttérét.

BEAUX -ÂBTS.

Les découvertes précieuses et les travaux critiques qui signalèrent la seconde moitié du dix-huitième siècle, vinrent ranimer Tamour de Tantique , et rendre à Fart une meilleure direction.

Les Allemands apportèrent dans Fétude des beaux-arts un sentiment plus large qu'on ne Favait fait encore , faisant de Festhétique une branche de la philosophie, c'est-à-dire lui donnant pour base la connaissance de la nature humaine. Nous avons déjà donné à Lessing , à Winckelmann , à Sulzer, les éloges qui leur sont dus. Mais FefGcacité pratique de leurs doctrines ne se fit pas sentir en Allemagne, où il ne se forma point d'école alors.

Diderot leur emprunta quelques idées, selon son usage, pour livrer bataille au goût mesquin de son époque. Ses lettres à Grimm, sur Fexposition de 1705, attirèrent Fattention par une critique originale, où il y avait beaucoup de vérités, mêlées à beaucoup de passion. Watelet , Lévesque. Mengs, et d'autres,

BEAUX-ABTS. 171

firent pour V Encyclopédie des articles sans liaison entre eux , et non moins incohérents quant à la méthode. Mengs étale une scienee pédantesque. Il réduit les peintres à Raphaël pour le dessin et l'expression, à Titien pour le coloris, à Corrége pour la grâce et le clair-obscur; il porte Tidolâtrie de Tantique jusqu'à proposer la Niobé pour type de la Fierge de douleur.

Algarotti, dans V Essai sur la peinture, est superflciel comme dans tout le reste ; mais moins encore que Rezzonico et autres pédants , qui extravaguent après le beau idéal dans une langue toute de convention. V Histoire de la peinture, de Lanzi, plaît par sa clarté ; mais il morcelle la matière , et manque de cette pratique qui rend les jugements de Vasari nets et instructifs , alors même qu'il tombe dans Terreur. Du reste , ces écrivains, de même que Reynolds, se contentent de prêcher rimitation éclectique te modèles , au lieu de recourir à la nature. Milizia au contrahre , plein de hardiesse , se pose en véritable Baretti des arts ; il prononce ses jugements d'un ton que l'on [Hrendrait pour de l'indépendance et de l'originalité , si l'on ne s'apercevait qu'il copie les encyclopédistes , sans s'inquiéter de finire disparaître leurs contradictions. Passionné , violent , sans égards, il dénigre Michel-Ange et exalte Mengs.

D'Agincourt, qui, vc^nu à Rome pour y passer quelques jours, y resta cinquante ans, entreprit de réhabiliter les arts du moyen âge. Mais son exécution fut des plus mesquines ; il y apporta des idées d^école , et il ne sut pas pénétrer sous la forme pour saisir l'inspiration et le sentiment. Il ne faut pas, au surplus , exiger trop d'un siècle qui ne voyait, dans le moyen âge , qu'erreurs, barbarie, ignorance. Les temps étaient loin généralement d'être propices aux beaux-arts en Italie. L'inspiration religieuse languissait ; les galeries s'enrichissaient de gravures plus que de tableaux ; le luxe se déployait en objets éphémères et en imitations françaises. On avait cependant sous les yeux les grands modèles; le hasard en révélait d'autres, d'autant plus observés qu'ils étaient nouveaux. Les ruines dès thermes de Titus, les peintures de Saint- Jean de Latran , les mosaïques de Palestrina, furent d^rites par l'abbé Amaduzzi, par Gazzohi de Plaisance , par l'Anglais Mayer, par le Français de la Gat-

173 BEÀUX-ABTS.

dette, et par Paoli ; de même que les monuments romains par Gontucci et par Galeotti.

. Les protecteurs généreux ne manquaient pasaux artistes. Le cardinal Albani réunit dans sa villa , près de Rome, tant de trésors, qu'après avoir enrichi plus d'un musée, elle fait encore l'admiration des connaisseurs. Le Parnasse qu'il y fit peindre par Mengs est le meilleur ouvrage de ce peintre. Le cardinal Valent! fit dessiner par l'Espagnol là Véga onze des loges de Raphaël en quatre-vingts feuilles ; il réunit dans sa villa , près la porte Pie, des objets rares de tous les pays, et suggéra à Benoît XIV l'idée de créer au musée du Capitole une galerie de tableaux. Ce pontife acheta les précieuses antiquités de François Vettori. Clément XIV, outre le musée qu'il commença, réunit la collection des papyrus décrits par Marin! , et prit des mesures pour que les antiquités qu*ou viendrait^ découvrir ne fussent ni détruites ni vendues. Pie VI hérita de cet amour éclairé pour les arts. Le prince Marc Borghèse* rassembla les richesses du célèbre musée qui porte son nom. L'ambassadeur d'Espagne Azara , Gavino , Hamilton , Jenkins , lord Harvey, comte de Bristol, soutenaient le zèle des artistes par leur munificence.

Hors de l'Italie^ l'électeur de Bavière favorisait aussi les beauxarts; Frédéric- Auguste de Saxe enrichissait XAugusteum des antiques de la collection Chigi ; Frédéric- Auguste II , qui fut roi de Pologne , y plaça les trois premières statues trouvées à Herculanum, acheta pour 4,800,000 livres la galerie destlucs de Modène, et pour 17,000 ducats la Fierge 4e Saint-Sixte, par Raphaël. Il en résulta que cette collection ne le céda , de l'autre côté des Alpes , qu'a celle de Paris pour les chefs-d'œuvre italiens. Ce prince fonda à Dresde l'école de peinture que Frédéric-Christian, son successeur, organisa ensuite sur un meilleur pied, d'après le plan du poëte Frédéric Hagedom.

La gravure, qui répandait les chefs-d'œuvre en les multipliant, eut aussi quelque succès à cette épo((ue ( 1 730 ). François Bartolozzi grava en Angleterre les tableaux d'Angélique Kauffmann, et valut à ce talent gracieux, mais sans sûreté de touche ni vigueur d'expression, une réputation supérieure à son mérite; il en garda toujours un peu de douceur efféminée. Pour se conformer

BEAUX-ABTS. 173

au goût anglais, il travailla au pointillé, genre dans lequel il se plaça au premier rang.

Jean-Baptiste Piranesi , architecte vénitien, publia des vues de Rome remarquables par la verve, et qu'il fit accompagner de descriptions. Rosaspina,de Rimini, se fit surtout une réputation à rétranger. Bartolomeo Pinelli , artiste romain, grava à Teauforte l'histoire grecque et romaine ; il prit des sujets dans la Divine Comédie, dans- le Tasse, TArioste et Don Quichotte, Son Meo Pattaca est une des gravures les plus originales que Ton connaisse.

Jean Volpato , de Bassano, grava à Rome les loges du Vatican : il y fut secondé par le Napolitain Raphaël Morghen , qui devint ensuite son gendre ; et leur ouvrage, fort recherché, eut une grande vogue parmi .les amateurs. Ils trouvèrent des émules dans le Milanais Josepl^Gougi et Garavaglia, qui formèrent une bonne école.

La lithographie, qui eut pour inventeur Louis Sennefelder, dePrague, vint rivaliser avec la gravure sur cuivre. Engelmann Tintroduisit à Paris, et Ulmandel à Londres. EUe^ répondit au besoin, qui est devenu universel, de mettre à la portée du publie les ouvrages de toute nature , et permit au peintre, sans emprunter le secours d'un interprète-, de reproduire son œuvre lui-même dans sa nouveauté.

François Ghingi , de Sienne , travailla les pierres dures avec un art admirable, de même que le Napolitain Costanzi. Les pierres gravées de Sirlefti , de Natter, Pazzaglia, Amastini', Marchant, Cader, Gapparroni , Rega , Gerbara, des Piehler^ peuvent se comparer à celles des anciens. Lippert sut reproduire rédlement les pierres antiques , avec ses empreintes en verre et en soufre. Les mosaïstes aussi réussirent à faire pour le Vatican d'admirables copies, des tableaux des grands maîtres.

Ainsi la réforme des beauxrarts commençait en Halie. Louis Vanvitelli (1700-1773), originaire d'Utrecht, et déjà architecte de Saint-Pierre à l'âge de vingt-six ans , éleva à Naples l'église de l'Annonciade, riche en colonnes et de bon goût, bien qu'une partie se trouve masquée. Charles III voulut ériger à Caserte un.

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palais qui ne le cédât à aucun en Europe. Le plan conçu par Vanvitelli se distingue par son unité grandiose, et il eut le bonheur de conduire lui-même TédiGce à fln, sans ces temps d'-arrét dans l'exécution , qui dépsfrent tant d'ouvrages d'architecture. 11 Gt venir l'eau d'une distance de douze milles pour les jardins , perçant einq fois les montagnes sur son passage , et ]a soutenant trois fois au-dessus des vallées au moyen de ponts h trois rangs d'arcades superposés, de 1618 pieds de long sur 1 78 de hauteur; ouvrage qui ne le cède à aucun de ceux de l'antiquité.

Le comte Pompéi , de Vérone , publia les Cinq ordres de F architecture civile de Michel San-Micheli. Il combattit les travers à la mode , et il exécuta divers travaux dans sa patrie , notamment la Douane et le Portique, ouScipion Maffei disposa les pierres antiques. Un autre patridaa de cette ville , Jérôme dal Pozzo , écrivit sur Fart , et attacha son nom à plusieurs monuments. Vicence continuait à profiter des exemples de Palladio ; et Othon Calderari , excellent artiste, à qui les occasions seules manquèrent, pourrait passer pour appartenir à un autre siècle.

Barthélémy Ferracino inventa , sans avoir étudié , des machines hydrauliques extrêmement ingénieuses ; il reconstruisit à Bassano le pont de Palladio. Ferdinand Fuga, de Florence, travailla beaucoup à Rome , où il éleva le palais de Monte-Cavallo et la façade de Sainte-Marie-Majeure;. il agrandit l'hôpital du Saint-Esprit, bâtit le palais Corsini ; Naples doit à cet artiste la Maison de refuge pour huit mille pauvres. Nicolas-Gaspard Paoletti transporta à Poggio-Imperiale une voûte sur laquelle étaient des peintures tie Roselli. Cerati, de Vicence, érigea dans Padoue l'Observatoire et l'Hôpital, et décora le Pré de la Vallée.

Joseph Camporèse, de Rome, grâce à Tétude des anciens, lutta contre le mauvais goût. Il donna le plan de l'église de Genzano , et travailla au musée du Vatican , où l'on remarque surtout le vestibule et la salle de la Biga ; puis il fut employé , pendant l'occupation française , à découvrir et à restaurer de grands débris antiques.

Pierre Marini , de Foligno , élève de Vanvitelli , vint à Milan

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pour restaurer le palais ducal , et y dirigea des constructions importantes , entre autres la villa royale de Monza , avec son jardin anglais , chose alors nouvelle, et les deux théâtres royaux. Il excellait à triompher des obstacles , et à se plier à toutes les nécessités ; il voyait bien les défauts de ses devanciers , niais sans oser s'en affranchir; il se rapprocha de la manière fraor çaise par une facilité sans grandeur et des formes sans relief. Polack travailla aussi à Milan dans le même goût. Simon Cantoni, de Lugano, plus correct , quoique moins connu , éleva dans le Milanais plusieurs palais, et à Gênes la belle salle du conseil, où, pour écarter le danger du feu , il substitua au plafond en bois une voûte hardie, sans clefs. Son compatriote Joconde Albertolli travailla dans cette ville comme ornementiste , et ressuscita le faire des artistes du seizième siècle , en décorant d'ouvrages en stuc les églises et les jpidais de Florence, de Naples et de la Lombardie. Il introduisit dans l'Académie milanaise , nouvellement créée, un goût très-correct d'ornements architectoniques, et en publia une série de modèles.

Cest aussi de Milan que sortit André Appiani , qui , répudiant franchement dans les fresques de Saint-Celse les défauts de ses contemporains, associa la force à la légèreté, la vivacité à Fbarmonie, la correc^on à la hardiesse. Déjà vieux , il représenta dans le palais du vice-roi, à Milan, V apothéose de Napoléon avec une grande richesse d'imagination et les procédés du style mythologique , revenu alors à la mode.

Cependant Rome n'avait à montrer en sculpture que de pauvres essais; et si le culte du Bernin était abandonné, les caprices, la recherche , continuaient encore. C'est ce qu'on voit dans le Pie f^/ d'Augustin Penna , qui décore la sacristie du Vatican , ddiûsles Anges de Saint-Charles au Corso, du même artiste, et dans la Judith tant vantée d'André Lebrun, l^es Sirènes de la place Fantana à Milan , par Joseph Franchi, de Carrare , sont d'une meilleure exécution.

Antoine Canova, detossagno ( 1747-1822 ) , conduit à Rome par l'ambassadeur vénitien Jérôme Zuliani, se prit à douter de lui-même, lorsqu'il y vit régner un goût si différent de celui qu'il s'était formé. Néanmoins il sut associer tant de naturel à Tact

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antique dans son groupe de Dédale et Icare, qu'il arra^aks applaudissements. 11 fut chargé du tomlMan qa*un partleolkr faisait élever au pape Ganganelli. Son génieae révéla à ses pro* près yeux dans ce travail grandiose; el« se dégageant des maavais exemples , il représenta le pontife avec noblesjse , en montrant, dans les plis et dans les détails de son TéCemeDtt 4^11 ne le cédait nullement en habileté de nuiln à eeux qui s^en tl^ guaient le plus. 11 symbolisa la Tempérance et la IfaBsuéçnde avecpn sentiment bien supérieur à celui de cetteépoque, ^ peutêtre Canova n'a-t-il rien produit de mieux. Il avait alors vingtcmq ans : ce fiit peu de temps après qu'il entreprit le monument du papeRezzonico. Dans rimmenseédlfice die Saînt-Piem ' ^ik correction prenait facilement une apparence grêle ; mais si les ,^' partisans du baroque avaient trouvé ou^ppi d*obvier à cet inconvénient par des masses àgrand effet 4HÎÉr des conoeptioDs hîzarrea , Canova arriva au même but en composant avee largeur, quoique avec régularité. Comme Fœil, âit^é des bizarreries étout^issantes qui déparent ce temple^le plus grand de la chrétienté, se repose avec plaisir sur ce monument!

Canova dut à ces diverses occasions le magnifique développement de son talent. Mais il étudiait sans relâche , et exécuûiit tout par lui-même ; et sll produisait moins , le peu d'ouvrages qu'il créait y gagnait en perfection. Il réunissait réellement les qualités qui semblent s'exclure chez les artistes : sagesse de composition, expression des physionomies, dessin châtié, vigueur de ciseau, et habileté patiente pour finir les extrémités, les cheveux, et donner au marbre le moelleux de la chair, à ce point qu'on le soupçonna de vernir ses statues. Mais il répondit aux reproches de l'envie par de nouveaux travaux ; et, proclamé^ le prince de la sculpture , il redoubla d'efforts. Son monument de Christine d'Autriche, à Vienne, avec ses neuf statues de grandeur naturelle, est un véritable poëme. Sa Madeleine. n'est pas, comme tant d'autres , une pécheresse étendue , plus voluptueuse que pénitente ; mais la sobriété du relief, l'expression de la tête , l'affaissement du corps , éloignent toute idée profane. Comme on lui reprochait d'être froid, il fit Hercule et lycas, Thésée et le Centaure , VAmour et Fsyché, grou^

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pleins de feu , où la nature est prise sur le fait. Il excella aussi à modeler les bas- relief, sans en confondre les effets avec ceux de la peinture.

Le sculpteur a , moins que tout autre artiste , le libre choix des sujets ; et Ganova dut se résigner à représenter Napoléop en demi-dieu, Ferdinand de Naplessous la figure de Minerve, et telles princesses sous l'aspect de muses et de divinités. Beau prétexte pour dénigrer ce maître, trop exalté peut-être par ses contemporains ! Si cependant la Ténus et le Persée qu*il fit pour remplacer, dans le Belvédère , les chefs-d'œuvre çnlevés par les Français , ne les ont point égalés» nous n'admettons pas qu'oti doive en conclure que l'art italien le cède à l'art antique , mais seulement qu'il ne peut pas déployer ses ailes quand il se rér duit à l'imitation.

Si la nudité mythologique pouvait convenir à Pauline Borghèse , qui posa devant lui comme modèle pour la statue d'une Grâce, Napoléon ne fut pas charmé de se voir^ travesti en Hercule , lui qui devait aller à la postérité avec sa redingote grise et son petit chapeau. Ganova eut occasion , en travaillant à sa statue , de faire entendre quelqu'une de ces vérités qui dépassent rarement le seuil des palais, et lui dire cpmbien Rome avait perdu à l'éloignement du souverain pontife. L'artiste vécut assers pour voir le pape rendu à sa capitale; et il fut alors député par les États italiens pour recouvrer les chefs-d'œuvre d'art que la conquête avait enlevés à leur patrie, et que la conquête reprenait

Ce fut en Italie que le Danois Thorwaldsen exécuta tous ses ouvrages : quelques-uns fournirent à sa patrie des modèlesd'an beau très-correct ; et il en a laissé même en Italie , surtout dans le bas-relief, qui pourraient le faire ranger parmi les classiques. Il se montra de force à rivaliser avec Ganova. Mais , ippelé à lutter avec lui dans Saint-Pierre pour un monument ooQsacré à Pie Vil , il conçut froidement les symboles de ce Srand pontificat, dont le triomphe avait inspiré à tous, catholilues ou non catholiques, tant d'allusions heureuses. Les beauxirts furent appelés par la Révolution, puis par le conquérant, à improviser des fêtes, des tableaux, des monuments. Mais ces tra-

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Taux, si grandioses qu'ils pussent être, n'enflammèrent pas le cœur des artistes, qui ne surent pas sortir de la classe des imitateurs. Les fêtes impériales étaient dirigées à Rome par Gamporesi , qui dessina ensuite la place du Peuple et le jardin contigu à cette place. Louis Cagnola , après plusieurs travaux éphémères , éleva à Milan Tare de triomphe du Simplon, l'un des plus grands et le plus beau qui existe en ce genre. Il en projeta un autre qui devait êlre placé sur le mont C4énis, avec cent quarante-quatre colonnes de dix pieds de diamètre. Il 9 laissé des églises et des clochers, ainsi qu'un château majestueux qu'il construisit à son usage. Maintenant arrêtons nos regards sur la peinture.

Raphaël Mengs (1728-1779) quitta la Bohême, sa patrie, pour s'établir à Rome, et il y devint l'artiste le plus célèbre de son époque. Mais quelle différence de lui aux maîtres de l'art ! Que son faire brillant est encore loin de la vérité ! Que de convention dans son dessin et dans ses couleurs ! On pourrait croire qu'il se défiait lui-même de l'enthousiasme de ses contemporains , cair il chercha jusqu'à la On à perfectionner sa manière. Pompée Batoni , qui était de Lucques , après avoir étudié à Rome Raphaël et les meilleurs maîtres, parvint à acquérir un coloris varié, transparent, quoique conventionnel. Il mania le pinceau habilement, sans avoir pourtant un style à lui, et porta, du théâtre à l'atelier, une idée vagoe et confuse de l'antique, ainsi qu'une manie stérile d'innovation.

Le Français David , élevé ^ans la manière de Boucher, son grand-père , se rendit à Rome , où il ne tarda pas à changer de style devant les œuvres des maîtres ; et, prenant l'art au sérieux, il rapporta, dans sa patrie (1780) son tableau de la Peste de Marseille, Jacobin effréné, David représenta les scènes de la Révolution, en commençant par le Serment du jeu de paume, qu'il exécuta au crayon. La statue du Peuple, qui devait être formée des débris de celles des rois et placée sur le Pont-Neuf, était un Hercule portant inscrit sur le front , Lumière ; sur la poitrine, Natt&e et vérité; sur les bras , Force et courage. C'était une pauvre conception. Dans sa Mort de Marat, emploi remaTquable de toutes les ressources de l'art dans un sujet odieux , David concentra tout Tintérêt sur ce scélérat et non sur Charlotte

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Cofday, qui pourtant devait paraître une liéroïne aux apologistes de Brutus. Membre du comité d*instruction publique , il fit assigner 2,500 francs de pension, pendant cinq ans, à de jeunes artistes qui furent envoyés en Italie et en Flandre pour s'y perfectionner. Il dirigea Tinstitution du Musée national ; et, en proposant la formation d*un jury appelé à juger les monuments des beaux* arts, il disait : « Les monuments des arts n'atteignent pas seulement leur but en charmant les yeux, mais en pénétrant rame, en faisant sur Fesprit une impression profonde. » 11 le disait, mais il ne le sentait pas, lui toujours classique dans ses compositions et dans sa conduite , terne dans le coloris , théâtral dans les mouvements, dur dans le dessin.

Napoléon lui paya 500,000 francs son tableau du Couronné' ment, le plus grand qu'il y eût en France; et 75,000 francs, la Distribution des aigles ; pages théâtrales et froides. Il réussit mieux dans le passage du Saint-Bernard , où il exprima ce désir de l'empereur : Faites-moi calme sur un cheval fougueux. Après le retour des Bourbons, le Léonidas et V Enlèvement des Sabines lui furent payés chacun 60,000 francs. Mais , proscrit comme régicide, il mourut à Bruxelles (1828).

Cest de David et de son école qu'est sorti ce que l'on a appelé le style de l'empire; genre qui s'étendit avec les conquêtes sans être soutenu par les inspirations classiques ou républicaines , en ne conservant que ce qu'il avait de pire, la partie technique.

Gérard (1770-1831) peignit dans de vastes proportions r£'ntrée de Henri IP^, les Batailles d'Austerlitz et de Marengo; il exécuta les pendentif du Panthéon , et mit plus de sentiment dans sa Corinne au cap Misène, ainsi que àdiïi&V Extase de sainte Thérèse, Mais il réussit mieux dans les portraits.

A cette école classique se rattachent d'autres peintres d'un talent grandiose et froid, comme Girodet en France, Camuccini et Benvenuti en Italie, tous deux issus de Mengs, et d'autres encore qui eurent l'excessive régularité, sans ce qui fait la valeur. Les saints furent modelés , par habitude académique, sur le type des statues grecques ; on attribua à des édiGces d'une destination nouvelle le caractère de l'antiquité ; le Panthéon et la Maison

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Carrée devinrent des églises à Paris et à Naples ; les bourses et les douanes singèrent les Propylées , ou le temple de Thésée. On peut voir, par les dissertations de Joseph Bossi sur la Cène de Léonard de Vinci , et par l'Histoire de la sculpture de Cicognara, qu'on ne jugeait du beau que sous le rapport de la forme. Un biographe de Canova lui fait dire « qu'avec les principes dirétiens aucun beau idéal n'est possible; qu'il n'existe d'art véritable que chez le4S anciens; et comme ils ont épuisé toutes les formes de la pensée et du sentiment , il ne reste qu'à imiter les Grecs et les Romains. » L'on se flatta d'encourager les arts en fondant des académies : celle de Miian se fit remarquer par le goût pur que les Albertolli déployèrent dans Tomementation ; dans celle de Venise, Matteoni fit de bons élèves , tels que Deuini, Polili, Lipparicci , Grigoletti. De l'école de Ferrare sortir rent les sculpteurs Zadommegi , Fraccaroli , Ferrario.

Mais bientôt le romantisme s'introduisit dans les beaux-arts , et marqua un retour vers le moyen âge. Aux Brutus et aux Atrides succédèrent les Stuarts , Jeanne Grey , l'inquisition , les doges , avec une fidélité de costumes que certains artistes regardèrent comme un mérite suffisant ; de même qu'ils se crurent originaux parce qu'ils changèrent de sujets et de personnages , conservant toutefois le faste , les scènes passionnées , en un mot , la seule vie extérieure ; et, dans les statues, ils abandonnèrent le contour classique , jusqu'à tomber dans l'amaigrissement et la laideur.

On se figurai^ ainsi qu'on réfornmit en changeant des détails; mais on ne vit pas surgir un véritable maître , parce que ces croyances pieuses ou héroïques qui sont les ailes de l'art manquaient généralement. Les expositions , devenues de mode partout, ont bien fait voir à quel point les artistes se sont écartés du droit chemin , faute de temps et de méditation. Pour se conformer au goût du public, souvent bizarre et amoureux de la nouveauté, on a plus songé à l'effet du moment qu'à des succès durables. Les maisons modernes, en outre, se prêtent mal à recevoir ces grands ouvrages , qui révèlent à eux seuls un artiste. S'il s'en présente, on les confie à des vétérans émérites , dont l'imagination est déjà épuisée, et qui s'en tiennent à

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la première conception venue, tout extérieure et matérielle, et dont le travail patient confié à des élèves ne supplée quln)parfaitement à TinsufOsance du sentiment.

Bîoi peu d'artistes comprennent que le beau est la plus haute expression <lu vrai ; que l'art n'est pas sa fin à lui-même , ni une simple jouissance pour les sens ; que son but suprême est la vérité représentée dans le sentiment, et que la forme doit être le vêtement des idées. Les théoriciens placés à ce nouveau point de vue ont cherché l'expression qui va à l'âme plus qu'aux sens; ils veulent d'abord redresser le sentimept , avant de songer au mode employé à sa manifestation : seul moyen de faire que les beaux-arts soient la langue universelle de l'humanité, une source d*émotion sans égale , uoe guerre déclairée à l'égoïsme.

Mais les théories académiques prévalent en Italie , qui se croit sans rivaur dans la partie technique. Riche en dessinateurs, en coloristes, en paysagistes, l'Italie incline du coté sensuel; et ceux qui prêchent l'idée y font bien peu de prosélytes. On y aborde bien des sujets du moyen âge, de la Grèce et de l'Italie modernes; mais ce qui doit constituer la. réforme, ce n'est pas un peu plus de vérité dans le costume et dans l'expression , plus de pureté dans les lignes, plus d'ordre et de goût dans 1^ distribution , mais bien le souffle intérieur, et le dçsir de faire du beau un moyen d'enseignement.

La sculpture a mieux fait ses preuves ; et les noms de Finelli, de Tenerani iront à la postérité , comme l'œuvre colossale qui couronne l'arc du Simplon et le groupe du Vendredi Saint. Malheureusement les ateliers regorgent encore de Vénus et du Lédas , tandis que le peuple demanderait autre chose. Dans les cimetières, lieu de méditation et de triste réalité, la vérité est aussi rare dans les figures que dans les inscriptions. 11 est peu de sculpteurs qui sachent donner une âme à la simple statue d'un ange priant , d'une Vierge résignée , et qui abandonnent la beauté de convention.

L'architecture civile s'est évertuée à reconstruire des villes entières , et plus encore à les embellir; à élargir les rues devant le nombre toi]û<'urs croissant des voitures , à établir des ports , des chantiers , des arsenaux , des canaux, des ponts , des routes,

BIST. DB CENT ANS. — T. fil. ^^

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Boit burlesque ou sérieux. Meilleur coloriste, il eût étéFégal des Flamands.

L'école anglaise doit à ces deux artistes, ainsi qu'à Wilson , Gainsborough et quelques autres , ui^ faire particulier, vigoureux, malgré son imperfection. Barry devint populaire en couvrant des panneaux immenses d'allégories gigantesques, sans savoir ni originalité. Flaxman traduisit , dans des dessins énerfçiques, Hésiode, Homère, Eschyle et Dante; il inventait et composait bien ; mais il tombait, en modelant et en sculptant, dans l'exagération.

Henri Fuseli, de Zurich (1741-1825), après avoir été peintre ,. devenu poète , écrivit sur la peinture et sur les études qu*il avait faites dans les galeries d'Italie. 11 est épris de Michel- Ange , et comme lui il n'admet pas qu'il existe de la dignité sans action, ni du sublime sans exagération. II méprisait tout ce qui n'était pas médité et creusé à fond ; et il peignait de telle sorte» que Piranési lui ditun jour : Ce n'est pas là dessiner un hommes mais le fabriquer. Il eut ses succès à Londres par des peintures bizarres, comme le Cauchemar^ la galerie de Milton, et plus encore par celle de Shakspeare, qui lui offrit une série infinie de caractères. Mais il réussit mieux dans la gravure, où l'on n'est pas blessé par l'étrangeté du coloris.

Beaucoup d*étrangers portèrent alors leur talent en Angle* terre ^ où les chefs-d'œuvre étaient payés par les seigneurs et par les établissements publics à des prix énormes : aussi peut-on en admirer l'ensemble le plus merveilleux dans le. pays qui en a le moins produit. Lord Elgin, ambassadetur à Constantinople , obtint l'autorisation de transporter d'Athènes à Londres beaucoup de sculptures et d'inscriptions , entre autres les statues de Tb^ée et de Tllissus , les bas-reliefs et les métopes du Parthénon. Achetés par l'État , sur l'estimation de Quirinus Visconti, au prix de 35,000 guinées, ces débris devinrent le plus bel ornement du Musée britannique ; mais l'Europe se récria , demandant pourquoi, au moment même où l'on restituait aux autres peuples les monuments qui leur avaient été ravis, on enlevait aux Grecs ces chefs-d'oeuvre de leurs ancêtres.^

L'Angleterre, cette terre classique des arts utiles, plutôt que

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des beaux-arts, eut pourtant une période assez heureuse de 1815 à 1830. Formés à une école étrangère, les artistes affectent un faire brusque et heurté, qu'ils appellent à la Rubens : leurs groupes sont à peine indiqués ; ils méprisent la forme et la précision , cherchant plutôt des effets d*ensemble et de premier jet que la correction et la pureté. On prendrait certains tableaux anglais pour des palettes 9 à la fin d'une journée de travail ; ce n'est qu*à force d'observer qu'on y distingue quelque chose. Enclins à l'exagération et à la bizarrerie , ils ne procèdent que par sauts, dans le coloris comme dans la composition; peintres de l'effet, ils sont excellents où il faut du faire et de l'habileté de main. 11 en résulte que l'art y tourne facilement à l'industrie , comme on le voit dans les livres d'étrennes et dans les illustrations. Les Anglais conservent encore la supériorité dans l'aquarelle et Taqua-tinta.

A défaut d'inspiration religieuse ou de sentiment, les artistes anglais produisent, selon le caprice des particuliers, des portraits, des tableaux de genre, des scènes de poèmes et de romans. Les portraits de Lawrence, élève de Reynolds, négligés du reste, sont remarquables dans les têtes par la dignité qui y respire, et qui convient à un peuple libre. Dans les sujets historiques , les Anglais recherchent avec prédilection le d^^il , les petits effets, l'anecdète. Wilkie représente des scènes familières et fantastiques, tantôt gaies, tantôt pathétiques. D'autres rassemblent dans de petits cadres une infinité de personnages, comme Farner, auteur à^Annibàl sur les Alpes, de la Fondation de Carthage^ des Plaies cT Egypte, et Martin , habile à leur donner ce^vague, ce fantastique qui séduit l'imagination. Tumer, meilleur paysagiste que Martin , produit plus d'effet dans les tableaux que dans Ids gravures, tandis que c'est le contraire pour Martin , qui n'a point de coloris.

Dans la sculpture de portrait ou à la manière italienne, Westmacott , Gibson, Ghautrey , Soanne, Rennie, se sont fait une belle réputation. Flaxman s'est fait connaître par les monuments deGollins à Ghichester, de lord Mansfield à Westminster, et les statues de Washington et de Reynolds. Wyatt a terminé en 1846 la statue équestre de Wellington, dans des propor-

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lions éDormes et en costume moderne ; elle a coûté 36,000 livres sterling.

L'architecture est toujours restée en Angleterre une entreprise et un métier. On bâtit plus à Londres que dans aucune ville du monde , mais il ne s'y £ait rien de beau ni de grand ; on peut citer cependant la salle de Westminster, reconstruction gothique de Barry, dont la dépense s'est élevée à un million sterling, l'hôtel Wellington , et les façades menteuses de Regent's^Park.

Cunningham, dans son Histoire de f école anglaise, déterrant force mérites inconnus , prise beaucoup trop des œuvres médiocres, et traite l'art sans se préoccuper de l'époque où vécut l'auteur dont il parle, ni des circonstances qui ont.agi sur son talent.

£n Amérique, le peintre d'histoire Trumbull (1725-1805) s'est fait un nom populaire , dans ce pays peu favorisé de l'art, en décorant le Capitole de Washington.

En France, le premier des peintres de genre, Greuze, s'était fait une grande renommée dans le siècle passé. Ses rivaux d'abord le trouvaient trivial, parce qu'il était vrai. Il fit le voyage de Rome; mais, tenant à garder son originalité, il trouva qu'il valait mieux étudier le beau ciel du pays, ses belles femmes, et il chercha la poésie dans la vie et non dans les réminiscences; il ne s'entendait guère à représenter les rois, les héros , les Grecs et les Romains. J'ai trempé mon pinceau dans mon cœur, disaitil. N'observant pas par les yeux seulement, plus poète qu'aucun de ses contemporains, au lieu de peindre des scènes de cabarets et de cuisines , il peignit la vie de famille , comme dans le Père paralytique, la lionne MèrCy la Malédiction paternelle, la Dame de Charité. Il tombe quelquefois aussi dans le théâtral , et répète les mêmes caractères de têtes , bien qu'on retrouve dans leur fmi ses qualités de peintre de portrait. Il néglige les draperies, et cherche trop le relief. Lebas, Cars, Martenasie, Macret, Massard, Porporati, et Flipart mieux encore, ont gravé ses ouvrages ; mais il mourut pauvre et oublié dans son pays, alors tout absorbé par la vie politique.

A cette époque, où Julien, Houdon , Moitte , Cbaudet, ramenaient la sculpture vers l'antique, on voyait dans la peinture

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succéder, aux traditious de Vanloo et de Bouclier, le goût noble et judicieux, mais académique, de Vien, Ménageot, Barbier, Regnault , Vincent, et surtout David. Ingres effectua la transition entre les principes de la statuaire qui avaient gouverné Técole de David « et le mouvement qui s*est produit plus tard. Il retrouva dans son dessin les qualités de Tancienne école. Delacroix excelle dans le coloris propre à la peinture historique. Delarocbe tient de Tun et de Fautre ; il recherche les sujcfts dramatiques, et varie ses compositions avec l'entente la plus habile des procédés de Tart. La peinture religieuse a peu d*éclat en France, où Ton se repaît delà gloire militaire et patriotique. La première est encouragée cependant par des prix, par des récompenses^ et par une publicité qui n'a point d'égale dans aucun autre pays. Le roi Louis-Philippe a ouvert à l'autre un noble champ , lorsqu'il a fait de Versailles un temple consacré à toutes les gloires nationales.

La marine et le paysage ont eu en France leur moment d'éclat» Antoine Veruet, peintre d'Avignon ( 1714-1789), fut le père de ce Joseph qui pendant son séjour en Italie s'éprit de .passion pour la mer, et qui se fit lier au mât d'un vaisseau pendant une tempête, afin de mieux la contempler. Après vingt ans de travaux en Italie^ appelé par Louis XV pour peindre les ports de France, il s'en acquitta avec une habileté qui a fait sa renommée , et sut jeter de la variété , de l'intérêt dramatique , dans ces sujets unifonhes. Son fils Carie (1758-1836), qui excella surtout dans les chocs de cavalerie, représenta plusieurs batailles delà république. Horace , son fils, se conforma à l'esprit d*une époque qui substitue la prose au vers, le roman à l'épopée , la gazette à l'histoire ; il abandonna résolument le grec et le romain en vogue sous l'empire, où, même dans les sujets de circonstance, on calquait les bas-reliefe antiques. Improvisateur du pinceau, il reproduisit la multitude sans iàésA , les soldats dans toutes les situations de la vie militaire , avec une fécondité qui empêcha sa vogue de se refroidir. Le sentiment napoléonien , qui s'était ranimé sous la restauration comme une protestation contre elle^ demanda incessamment des scènes de la grande armée ; puis^ lorsqu'il pouvait se trouver épuisé,, la révolution de Xuillei

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et la guerre d'Alger vinrent lui fournir de nouveaux sujets.

Les marines de Gudin , les scènes champêtres de ce Léopold Robert qui se donna la mort à Venise ( 1835 ), les sujets tendres et profonds d*Ary Scheffer, éveillèrent les sympathies , en s'adr^santà dessentim^ts universels. Dans son tableau du Christ au milieu des affligés, Scheffer a symbolisé tous les genres de souffrance : c^est une mère privée de son fils, up poète dédaigné, un Grec et un nègre chargés de chaînes , un Polonais égorgé , des vieillards succombant sous le poids des infihnités, des ouvriers affamés; tous entourent le Sauveur, en qui se peint la bonté, la compassion, l'amour de celui qui a souffert pour ceux qui souffrent.

Après le Naufrage de la Méduse par Géricault, dont l'apparition produisit une sensation profonde et fraya la voie à une nouvelle école, les novateurs cherchèrent, avant tout, le drame et la passion. Mais en France , comme ailleurs , il li'y a plus d'écoles aujourd'hui ; il n'y a que des individualités. Les artistes, sans lien avec ceux qui les ont précédés , sans égard pour ceux qui les suivront, jettent sur la toile les premières conceptions venues ; on se sert de la religion comme d'une mythologie à laquelle on ne croit plus.

La sculpture, en France, a été bien servie de nos jours, et les sujets ne lui ont pas fait défaut : David d* Angers a reproduit avec une grande vérité les contemporains illustres. Maroclietti, Bosio, noms italiens, ont exécuté des travaux remarquables > . La Belgique en doit aussi quelques-uns à Geefs, qui à immortalisé les héros de sa dernière révolution.

L'école de Mengs à la fin du dix-huitième siècle, et celle de David au commencement de celui-ci, avaient détourné la peinture allemande des traditions originelles : méprisée par les étrangers, elle s'estimait elle-même; et, appliquait à ses types les idées classiques de Winckelmann, adoptées aussi par Goetlie et

' Ou pourrait, sans trop multiplier les noms propres dans cette rapitle revue, en ajouter quelques autres (et ce serait Justice), tels que : Pradier, €ortot, Dûment, Duret, de Tlnstitut , et la princesse Marie d^Oiléans, dont la Jeanne cTArc est un chef-d^œuvre devenu populaire. (An. It.)

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par les autres critiques , elle se résignait à Tobscurité des imitateurs; aussi ne connaissait-on pas au dehors Koch, Wachter, Schiok, Hartmann. Quand les études se furent retrempées dans le sentiment de la nationalité , on se dégoûta du mythologisme académique. L'esthétique, fondée sur la psychologie , enseigna raccord de Tart avec la philosophie, avec la religion , avec Thistoire; le résultat fut la restauration du style chrétien, et une sorte de dévotion de Tart. Mais les novateurs se laissèrent entraîner, surtout à la suite de Schelling , dans une esthétique ténébreuse, qui consista plus en règles qu'en pratique. Ils affectèrent une simplicité puérile, une étude de la vérité triviale ; et, peu sûrs de leurs forces , ils cherchèrent des types non pas dans la nature, mais chez les Byzantins, dans Cimabue, dans Hemmeling, substituant une imitation à une autre, et non la vérité.

Ils sentirent bien que Tart doit représenter Tétat social , et que par conséquent il doit être chrétien ; mais ils ne virent pas assez que le christianisme , immuable au fond , est soumis au progrès dans ses formes. Ne retournez point en arrière ou remontez jusqu'au berceau, mais ne vous arrêtez pas à un point arbitraire; gardez-vous de copier, mais apprenez comment on doit imiter la nature. Adonnés à Tarchaïsme , trop facile à des époques d'érudition , les Allemands sacrifient la forme et la couleur à la pensée, lorsqu'il faudrait produire tout d'un même jet. Ils veillent que la forme soit une et spontanée, mais ils n'en recherchent pas la perfection , comme s'il suffisait qu'elle exprimât certaines abstractions.

Or, les abstractions sont encore un de leurs abus. En s'étudiant eux-mêmes, ils perdent cette naïveté à laquelle ils veulent arriver par l'étude ; en cherchant le symbole, ils deviennent obscurs, et fls auraient besoin de longs commentaires. Owerbeck, l'un des plus sages , eut besoin d'écrire un livre pour expliquer son triomphe de la religion clans les arts. Les meilleurs ont un sentiment profond, mais avec des formes débiles; et ils embellissent la maigreur ascétique d'un placide sourire , qui ferait confondre l'amour et la foi. Ces artistes, étrangers au luxe de hi société élégante, ont peu d'ambition, et cultivent l'art avec

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conscieDce. De petits princes , et même des villes, ont dépensé des sommes énormes pour favoriser les arts. Il £emt citer à leur tête le roi liOuis de Bavière, dont la capitale est devenue l'Athènes de FAlJemagne. Des rues entières ont été bordées de palais imitant les styles romain, florentin, gothique. Plusieurs églises , construites sur les dessins de Kleuze, de OhlmùUer, de Gartner, de Ziebiand, ont reproduit les édifices byzantins, les basiliques^ les cathédrales du moyen âge ; et leurs vastes murailles se sont offertes aux habiles pinceaux de Zimmermann , de Schadow, de Rottmann, de Kolbach. Dans le palais du roi , une suite d'appartements est décorée de sujets anciens ou mo^ dernes ; le bazar est consacré à l'histoire bavaroise '. Puis c%st à peine si l'atelier du sculpteur Schwanthaler et la fonderie de Stiegelmaier peuvent suffire aux importantes commandes de l'Europe entière.

Cornélius, qui a peint à fresque dans le palais les légendes germaniques, dans Saint-Louis l'immense Jugement universel, dans la Glyptothèque les histoires des artistes, mélange de mythologie, de christianisme et d'allégorie, où Fortoul croit voir le système de Fichte personnifié, Cornélius s'est trop épris > de Michel- Ange ainsi que de la peinture décorative conventionnelle, et il a voulu associer le gigantesque aux chastes pensées de l'art chrétien. Schnorr a ipeinXles Niebelungen avec un talent des plus hardis ; il y a empreint le grandiose et la rudesse, qui sont le cachet de l'époque. Hess a fait, avec un sentiment profond de l'art chrétien, les Vierges et autres peintures, dans Sâint-Boniface, basilique à la romaine , et dans la chapelle byzantine de Tousles-Saints.

Ce fut le 18 octobre 1842, anniversaire de la bataille de I^eipsick, que les arts fêtèrent l'ouverture de la Walhalla près de Ratisbonne , le plus vaste monument de l'Allemagne , bâti par Kleuze , que le roi de Bavière a consacré à tout ce que la

> Celte inscription frappe les yeux en entrant : n Sans histoire de la patrie, il n'y a pas d'amour de la patrie. ( Ohne Geschichte de4 .Varterlandes giht as Keine Vaterlandsliebe. )

» Fortoul, De Vart en Allemagne , 1842.

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pensée ou la force ont produit d'illustre en Allemagne, et auquel ont mis la main tous les artistes dont la Bavière peut s'honorer. C'est un temple dorique, situé sur une éminence, où l'on monte par trois rangs de terrasses aux escaliers variés, et dont le revêtement est dans le genre cyclopéen. Au-dessus s'élève ce vaste parallélogramme entouré, à l'extérieur, d'an péristyle couronné d'une firise , où Martin de Wagner a représenté, sur deux cent vingt-quatre pieds de développement, des sujets tirés de l'histoire d'AHemagne. Les deux frontons supportent chacun quinze statues de Schwanthaler. Dans la salle intérieure sont placés, à différentes hauteurs, des bustes , des statues, ou au moins les noms des Allemands célèbres ; le tout en marbre blanc, avec des murailles colorées, au plafond peint et doré , au pavé en mosaïque, orné de colonnes et de tous les dieux de l'Olympe scandmave.

Dans les pays protestants même, on a senti le besoin de revenir à l'art chrétien ; témoin les écoles de Berlin et de DùsseN dorf. Hartmann de Dresde, savant en dessin et en composition, est arrivé à se faire une main hardie. Le- Christ devant Pilate, par Uemsel, est du nombre des bons tableaux religieux. Aschembach, Lessing et quelques autres, ont réussi dans le paysage. Kupelvtreise et Domhauser out su plaire et toucher. Joseph Fûhrich, de Bohême, se distingue parmi les champions de la peinture catholique.

L'école actuelle de Hollande est moins connue qu'elle ne le mérite; mais les paysages de Vanhaanen sont admirés dans toute l'Europe.

La Suisse aussi compte plusieurs paysagistes , en tête desquels il faut nommer Calame.

En résumé, le culte de la pensée dans l'art tend à se substituer à celui de la force pure , et nous promet une sorte de renaissance plus vraie peut-être, et en tout cas différente, de celle qui s'est accomplie il y a quelques siècles. Toute grande réforme n'est que l'expression collective des convictions individuelles et de l'idée sociale ; mais toujours le sentiment individuel devance de longue main et prépare le sentiment public ; il faut du temps pour que les académies, les commissions^ les

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gouvernements arrivent à comprendre ce qu'un esprit d'élite a deviné.

L'esthétique aujourd'hui établit ses lois* non sur des préceptes arbitraires, mais sur les enseignements de l'histoire ; plusieurs systèmes sont en présence : les uns veulent faire prévaloir le sentiment individuel sur l'autorité des exemples et des traditions, d'où résulte plus d'indépendance que de justesse; d'autres voient plus de profit à obs^ver les lois générales de la convenance et de l'harmonie; mais tous s'accordent à reconnaître que l'art atteindra son but suprême , quand la réforme sera l'expression vraie de l'esprit et des besoins de notre temps.

On étudie avec passion l'histoire de l'art, quoique les efforts ne répondent pas toujours à la grandeur du sujet. Il n'est ni homme ni monument qui n'ait son panégyrique ou sa monographie. On interroge les archives pour en exhumer les souvenirs perdus, ou corriger les erreurs qui oût cours. ]^ se plaçant à des points de vue nouveaux, on porte sur les œuvres anciennes de nouveaux jugements, on hasarde dès théories qui renversent les anciens systèmes de l'école.

Répudier les mauvaises pratiques du siècle passé ; rendre à l'imitation la force qu'elle a perdue; rompre avec certaines conventions admirées par la société plus aristocratique d'un autre temps; donner aux ouvrages une autre valeur que celle de la perfection matérielle ; suivre l'indépendance de l'mspiration : telle est la mission difficile des artistes. Celle des critiques est de porter leur attention non point seulement sur la forme, mais avant tout sur la pensée qui a dû naître dans l'âme des artistes avant de prendre corps dans le marbre ou sur la toile.

L'opéra en Italie consista d'abord dans un spectacle où la poésie, leciiant, l'instrameptation, ia décoration, se trouvèrent associés. On les sépara plus tard ; la poésie n'y eut ensuite qu'un rôle secondaire, puis on se passa de cet accessoire dans les symphonies, et enfin Tinstrumentation prévalut.

Le ballet vint après, qui fit concurrence à l'opéra. A peine commençait-il, que le silence se faisait dans les loges, où l'on ne se gênait point, pendant le chant, pour causer haut, jouer et manger. Les danseuses avaient, pour se faire applaudir, des moyens qu'il est aisé de deviner.

11 n'est pas étonnant que la musique ^it acquis dans les sociétés modernes un empire inconnu aux anciens. Le peuple alors se contentait de pain et de spectacles ; chez les modernes la classe élevée , manquant d'occupations et ayant besoin de se distraire, chercherait à se mêler des affaires publiques , si les gouvernements , dans certains pays, ne songeaient à l'amuser et à retourdir. Aussi, depuis le temps où les ménestrels égayaient les fêtes desoonrs.plénières, nous voyons la musique jouer, dans la société « un rôle qui ne fait que croître à mesure que celle-ci se raffine. Tout prince avait à sou service des troupes de musiciens ; Topera passa de l'Italie daAS les autres pays ; et, dans le dernier siècle, plus d'un roi, non-seulement joua de quelque instrument, mais sefit compositeur. Le régent de France composa la musique de Panihée ;\eTo'i George établilàLondresTopéraitalien en 1710, et envoya Haendel à la recherche des meilleures voix. Léopold F' l'introduisit à Vienne; Charles Vi fit un opéra qui fut chanté par les principaux personnages de sa cour, tandis que luimême faisait sa partie dans l'orchestre , et que ses deux filles dansaient sur la scène. Frédéric II, si parcimonieux, entretenait un théâtre sur sa cassette, et envoyait lui-même les billets d'invitation. Les bonnes tragédies et comédies devenant rares firent

Ja fortune de l'opéra , malgré ses défauts et sou influence corruptrice Ejd France même , ce n'était point déroger que de chanter en public. Bien d'autres villes que Paris avaient des salles, des concerts et des académies de musique; c'était manquer d'éducation que de ne savoir ni chanter ni jouer d'un instrument. Le luth et le téorbe , qui avaient fait les délices du siècle précédent, firent place à la basse de viole et au clavecin', désormais en faveur; mais le violon et l'accompagnement étaient si peu considérés alors, que le régetit n'en trouva pas pour faire exécuter les sonates de Corelli. C'était encore le règne de Lambert et celui de Lulli, révéré comme inventeur, parce qu'on ne connaissait ni Carissimi, ni Cavalli, ni tous ceux qu'il imita. A peine un air de Lulli commençait-il avec ce presto aux cadences marquées, que tout l'auditoire se mettait à l'accompagner. C'était une musique facile , expressive , bien barmo» nisée, qui s'exécutait sans effort, et qui n'usait point les chanteurs. Elle exigeait plus d'inspiration que d'étude; et en effet, sous la régence, le mousquetaire Destouches composa un opéra sans connaître le contre-point. Mais partout ailleurs la musique italienne avait prévalu, et l'Italie produisait une foule d'excellents chanteurs; Bologne et I^aples furent surtout favorisées. Balthasar Ferri , de Pérouse, « qui d'une haleine descendait et remontait deux octaves entières avec un trille continu sans accompagnement, » fut l'objet d'un enthousiasme universel. On allait au-devant de lui à trois milles de Florence; ce n'était que portraits , médailles, sonnets en son honnetir. Farinelli, à la voix vigoureuse et flexible , recevait à Madrid quarante mille livres paran, pour chanter chaque soir devant Philippe V. Les chanteurs étaient payés largement, surtout les castrats, qui alors se multiplièrent. Du reste, beaucoup de prétentions et de ridicules chez ces artistes ; les virtuoses battaient la mesure avec leur sceptre ou leur éventail, riaient avec les loges,

> Le forte-piano n^a pas été inventé, comme on Ta dit, par rAllemand Schrœter, mais par Barthélémy Cristofori, de Padoue, qui l'appela cembalo a martelletti. Loti! l'améliora ensuite. ( Carli , Œuvres t t. XIV.)

prenaient du tabac, traitaient le souffleur d'âne bâté, se délaçaient pour mieux chanter, et finissaient par se trouver à moitié déshabillés. Guadagni ,. qui jouait le rôle d'Aétius, s'habillait en Thésée à la dernière scène, pour se donner le plaisir de combattre le Minotaure.

Déjà l'orchestre s'attribuait Timportance principaKi ; on composait la musique avant les paroles , les récitatifs étaient négligés, et Topera buffa, qui ne faisait que de naître, était prostitué. Au surplus , la musique d'église n'était pas plus digne que celle du théâtre : elle était bruyante à l'excès ; les instruments à vent étant interdits dans certains rites, on les faisait jouer au dehors.

Le dix* huitième siècle pourtant produisit d'excellents maîtres, tels que Porpora, Féa, Corelli, Tartini. Pergolèse, inimitable de simplicité et de grandeur, porta très-loin l'harmonie; et il se serait corrigé de ses défauts, s'il ne fût mort à vingt-six ans. Il n'eut que des sifQets de son vivant ; à peine avait-il rendu le dernier soupir, qu'il était proclamé le Raphaël de la musique ; en effet, s.on opéra de la Servante maîtresse est un des chefe-d'œuvrede l'art.

Nicolas Jomelli ( 1714-1774 ) s'immortalisa par son Miserere, et dans plusieurs drames de Métastase perfectionna la musique de théâtre. Jean Paesiello (1741-1806) perfectionna la symphonie, et employa largement les instruments à vent, mais de manière à ne point couvrir la partie vocale. Il introduisit le final dans l'opéra sérieux , les chœurs dans les airs , et il réunit à l'unité de la pensée mille variations : son Te Deum et sa Folle par amour sont des modèles dans des genres opposés.

I>ominique Cimarosa (1754-1801 ) fit la musique de plus de cent vingt opéras , qui se distinguent par d'heureux effets scéniques , par l'unité des partitions et par la richesse des accompagnements. Son Mariage secret est encore représenté aujourd'hui. Sacchmi, qui séjourna longtemps en Angleterre, plaît par un faire aimable et facile , par la douceur et la mélodie. Son OEdipe à Colone parut en France le comble de l'art. Caffariello sut adapter les motife au sentiment du poëte. Tous trois étaient Napolitains. Nommons encore Pachierotti , le philosophe de la musique , et Ferdinand Bertgni , de Salo.

£o France la tiiëorie se perfectionnait : Rameau publiait, en 1724 , son premier recueil de sonates pour le clavecin ^ en employant cinq clefs au lieu jde neuf. Deux sins après , il supprima encore les trois clefs à^ut, en ne laissant subsister que celle de fa pour la main gauche et celle de sol pour les notes aiguës , système qui est encore suivi aujourd'hui. Il s'était élevé contre le goût français dans son Traité de V Harmonie; mais il resta obscur jusqu'au jour où il en vint à Tappiication de ses préceptes, c'est-à-dire douze ans plus tard. Dix-sept opéras composés en peu d'années attestèrent sa fécondité; et, bien que les partisans de Lulli le trouvassent dur et outré., sa musique prévalut. Alors son Système de la basse fondamentale se répandit, et pendant tin demi-siècle on n'écrivit plus que d'après des formules commodes , mais dans l'application reconnues contraires aux faits que fournit l'expérience. Rameau, de même que Tartini, cherchait l'explication philosophique de l'harn^onie , à l'aide d'ingénieuses expériences d'acoustique. Il est certain que de pareils moyens n'étaient pas à la portée du commun des compositeurs, et qu'ils réduisaient à un pur calcul la philosophie d'un art dont la principale puissance réside dans le sentiment, et chez lequel les explications de l'acoustique ne rendent jamais compte du rhythme.

Ces recherches attirèrent sur la musique l'attention d'esprits supérieurs, tels que Rousseau, d'Alembert, Diderot. Mais tandis que le premier voulait rejeter tous les moyens d'expression que l'harmonie fournit à la musique, d'Alembert disait : Comme géomètre j je crois devoir protester contre l'abus que ïonfait^ en musique , de la géométrie, Martini ( 1706-1784) , de Bologne, écrivit aussi sur les rapports de la musique avec les mathématiques, et fit un recueil très- étendu de traités sur cet art. Il associa à la théorie une excellente pratique, quoiqu'en montrant plus d'art que de génie. Dans les trois volumes de son Histoire de la musique, il ne va pas au delà des Grecs. Il voulait que l'on conservât à la musique sacrée le caractère grandiose, sans les mignardises du théâtre et le fracas de la place publique.

J.-J. Rousseau soutenait, avec Grimm, qu'il n'y avait de honm musique que celle d'Italie, et qu'aucun compositeur m

remportait sur Pergoièse; son petit intermède du Devin du f^t^a^e détacha les Français, par sa facile et gracieuse simplicité, du système de Rameau. L'Italien Duni et le Français Philidor, compositeurs d'opéras-comiqoes , ainsi que Monsigny, contribuèrent à faire oublier entièrement la lourde musique française. Cette révolution fiit complétée par Grétry ( 1741-1813) : défà sensible à Tâge de quatre ans au rhythme musical , il s*éprit de la manière italienne en entendant un opéra de Pergoièse , et répudia les méthodes mesquines de son pays. Il arriva en Italie avec une étrange compagnie , dont il raconte , dans ses Mémoires, les aventures joyeuses. Les beautés de ce pays, dit-il, furent ta première leçon de musique que je reçus en Italie; le chant des belles Milanaises laissa un étemel écho dans mon âme. Les minenti de Rome, les églises et les palais, produis!* rent sur lui autant et plus d'effet encore. Il aborda la musique religieuse , qui , grâce à Clément XIII , se dépouillait de ce qu'elle avait gardé de profane ; puis il se donna au théâtre.

Lorsqu'il eut triomphé des premiers obstacles qui attendent dans Paris ceux qui vont y chercher la gloire , il Ait porté aux nues, et devint, dans quarante-quatre opéras, le créateur d'une musique française, aimable, gaie, vive comme la société. 11 chercha le sentiment plus que le bruit, la grâce plus que la force, rinspiration plus que la science; et il disait : Je veux faire des fautes; l'harmonie n'y perdra rien.

Tandis que l'art se réformait dans Topéra-comique, les adeptes de la musique française suivaient encore ses vieux errements dans le grand opéra , lorsque parut Gluck. Associant à la profondeur de la science harmonique des Allemands l'inspiration mélodique des Italiens et la justesse du sens français, il obtint à la fois harmonie, mélodie, expression convenable, et créa enfin la véritable musique dramatique par YOrphée, représenté à Vienne en 1774. VArmide^ VAlceste, les deux /phigénie, montrèrent jusqu'où peut aller le génie musical. Toujours fidèle à l'expression dramatique la plus sévère, il n'admet pas les doux repos de la cadence naturelle; aussi n'a-t-il pas les tours larges et symétriques , ni les ondulations de chant , ni les passages inattendus

des compositeurs italiens

musique, privée des secours de la parole , a besoin de répéter souvent les formules mélodiques , afin que Tauditeur puisse se rendre compte des impressions quHl en a reçues, et du sentiment du compositeur. Haydn, qui s*était habitué ainsi « à peindre sans objet, comme dit Grétry, et sans être guide par le langage particulier aux divers caractères, » ne réussit pas dans le drame, où il devait soumettre ses idées à celles du poète. Ses hardiesses, ses accords, ses étranges moyens artificiels, firent faire fausse route à ses imitateurs, qui ont toujours, à la recherche des tours de force, étouffé le chant sous Faccompagnement.

Le Fidelio de Beethoven fut sifflé en 1805; mais on s*enthousiasma, quelques années après, de ces harmonies que Ton avait trouvées si étranges et si confuses. On porta aux nues cette énergie austère et puissante , ces sublimes divagations , cette expression mystérieuse de -vagues sentiments. Beethoven a mis en musique les chants nationaux de l'Ecosse, publiés par Thomson. Il surpassa peut-être dans le sublime le genre Haydn et Mozart ; mais, ainsi que Cromer, il manque de naturel et d'unité , car tous deux substituent la fantaisie individuelle aux règles de Tart. Ainsi , après Gluk et Grétry, qui avaient médité la parole , en avaient cherché l'expression rhythmique , la déclamation naturelle , et Pavaient prise pour base du chant , la musique finit par s'affranchir tout à fait de la parole. Le chant ne devint plus que l'accessoire des accompagnements dans les com« positions de Mayer ( 1845), et le récitatif en fut banni , comme la ligne droite, dans la peinture romantique , avait été exclue du dessin.

Le sentiment tendre de Mozart, le style profond et vigoureux de Weber, la manière tragique et pathétique de Gluck, furent supplantés par les prestiges de Rossini (né en 1792), qui devait être, après le schisme de Gluck et de Piccini, le réformateur de la musique. Sans être plus italien que français ou allemand, il choisit chez tous ce qu'il y avait de bon, et en forma une musique très-omée et toute fleurie , sans manquer pourtant de simplicité dans l'idée fondamentale. Moins travaillée et moins majestueuse que celle de Haydn , de Mozart , de Beethoven , elle

fîitpar cela m^me plus universellement comprise, grâce à sa symétrie rbythmique , qui n'offre ni irrégularité , ni disproportion. Capable de délicatesse, mais plein surtout de comique et de gaieté, il est tout vivacité , tout esprit, tout bruit et mouvement. Son premier ouvrage {Démétrius et Polybe ) remonte à 1809; mais sa réputation commença avec Tancrède^ïï 1823; Vltatienne à Jlger le classa parmi les maîtres; V Othello et le Bar» hier Grent perdre à ses rivaux tout espoir de le surpasser. Ils lui ont reproché l'uniformité de son style et la pauvreté de sa manière , attendu qu*il revient toujours aux crescendo , aux appoggîature. On Ta accusé aussi de s'approprier sans gène les pensées des autres, et plus souvent de répéter les siennes,* d'avoir nui à l'art du chant en écrivant tout, ce qui fait que l'air produit toujours le même effet, quel que soit celui qui le chante ; de remplir tellement la mesure, qu'il ne reste rien à faire pour rhablleté et le goût du chanteur. La médiocrité des exécutants s'est mise sous le couvert du maître, comme les paroles se sont perdues sous le bruit de l'orchestre.

Sur ces traces ont marché Goccia, Generali, Vaccai, Paccini, Donizetti , Verdi. Sa popularité devint telle , que sa musique seule remplit la scène, jusqu'au moment où parut le Freyschûtz de Weber (1787-1825), tout plein des inspirations de la vieille école allemande, et d'une fraîcheur alpestre qui contrastait avec le fracas sensuel du maître italien. Il n'y eut ni ville ni village d'Allemagne qui ne voulût l'entendre , et la musique y réveilla le sentiment de l'infini. Ce fut alors que Rossini écrivit son Guillaume Tell ( 1327), plus profond, plus chaleureux, et d'une iostramentation plus soignée que tout ce qu'il avait écrit jusqu'alors.

Au temps de Zeno et de Métastase, la musique était encore subordonnée à la poésie ; le cantabile lyrique était négligé pour le récitatif^ <;hant lent et déclamé, comme dans les tragédies grecques, et où l'orchestre était presque réduit à rien. Aujourd'hui , aucontralre, la poésie est nulle et abandonnée à des gens de métier, soumis à toutes les exigences du compositeur. Bellini voulut corriger cet excès, et ne pas laisser la musique étouffer les paroles ; au lieu de préférer comme Rossini les poèmes médiocres>t

il y voulut un intérêt aussi profond que possible, des élans At joie ou de sombres angoissas, de l'éniotion dramatique et de la passion, fât-ceniéme aux dépens de l'effet musical. Les un; virent uneinnovalion dans ce qui parut à d'autres stérilité d'ima* gination : par exemple, les ipterruptions fréquentes de motifs, au lieu de la répétition seii^ilernelle et consacrée; et aussi l.t courte durée de la mélodie. La mélodie est l'âme de la musique; mais fiellini, pour'elle, négligea l'orchestre.

L'école allemande , et à sa suite quelques compositeurs tels que Berlioz , tentèrent une réforme, à leur tour, au prarn de l'harmonie et de^ld science du compositeur. Meyerbeer fondit dans Robert lejDiable et les Huguenots les deux musiques sacrée et profane', et embrassa tous les genres dans un vaste cadre. C'est l'eïpressioa sentie des passions et des caractères, avec un luxe de moyens un peu trop étourdissant. Sans génie original. Meyerbeer excelle dans cet éclectisme qui consiste a combiner les méritas de divers maîtres,

L'Allemagneabonde en exécutants, en chanteurs, en fabricants d'instruments, plus que le reste de l'Europe. La musique y est généralement cultivée : elle a dea écoles dans toutes les villes. et le difficile y est préféré. Des airs de danse très-go (Ués, c(»nme la polonaise , la cracovienne, la mazurca , la polka , nous sont venus des pays les plus septentrionaux de l'Europe.

Mais désormais la musique ne connaît plus guère qm le théâtre : ce sont des morceaux d'opéra ^'on entend h la tête des régiments, et les voûtes des églises ne reUntissent que dé l'instrunientation ou des airs qu'elles empruntent à la scène. Cett là un champ qui reste ouvert à l'artiste , capable de s'ériger en réformateur d'un art qui s'est emparé de la société au détrîmebt des autres, et au détriment de choses qui importent eocore plus que les arls.

Mais qne le génie de l'artiste, que les chefs-d'œuvre de i'att> et bien moins encore les vertus civiles , ne s'attendent pas aux triomphes que notre siècle réserveseulement pour les cfaanlenra et les danseurs! Qu'on les couvre d'applaudissements, de tleâii et d'or, rien de mieux ; que notre siècle si sérieux paye bieh ceux qui le divertissent ; que les politiques habiles rémunèirât cnii

ÉaUDITION. — ÀBGHÉOLOGIE. 203

qui donnent aux esprits de pareilles diversions ! Mais lorsqu'on vajusqu^à éleverdes monuments durables à desgloires fugitives, on peut en rire sans danger, dans ces contrées du nord où les âmes s'éveillent à d'autres genres d'enthousiasme , et se permettent quelque dissipation au milieu de la plénitude des af< faires. Dans les pays , au contraire , où l'âme ne se sent qu'à propos du théâtre , où le théâtre est l'unique occupation commune , l'unique entretien social ; où l'on ne se passionne pour aucune noMe cause, pour aucune vérité sublime, mais seulement pour un pas de ballet ou une roulade ; où l'on veut des distractions qui dispensent de penser, de pareils enthousiasmes sont de la folie et de la honte.

ERUDITION. — ARCHEOLOGIE.

Les sciences qui se rattachent à l'histoire étaient entrées, dès le siècle dernier, dans une voie de progrès, surtout en Italie. Les Exercices sur Fitruve, de Jean Poleni, aidèrent à l'intelligence de cet auteur. Bianconi écrivit sur le grand cirque et sur Celse. L'abbé Guamacci, deVolterra, rassembla un musée d'antiquités nationales , et voulut faire de son pays, dans ses Origines italigués, le berceau de la civilisation. Le Turinois Paciaudi réunit des antiquités chrétiennes et différents objets trouvés dans Velleîa ; il contribua à la création de l'université de Parme et de la bibliothèque de cette ville ; on lui doit aussi une histoire de l'ordre de Malte. On commençait à prêter à l'archéologie sacrée l'attention qu'elle mérité.

Jean-Bàptiste Passeri étudia avec succès les antiquités étrusques, surtout les tables eugubines * et la langue étrusque;

' Ces tables furent découvertes en 1444 près de Gubio (États de PÉglise) , vers les mines d'un mausolée et d*un théâtre. Il y avait neuf tables d^airain , chargées d'inscriptions dont le texte a exercé beaucoup de saVànts, et dont il n^est guère résulté que des hypothèses. ( Am. R. )

30i ÉBDDITION.

mais il ne se tiut pas toujours en garde contre les écarts de son imagination. L*abbé Marini porta la lumière sur les actes des frères Arvales, et se livra à Tétude des papyrus, en abordant une foule de questions archéologiques.

Mazzocchi , de Capoue, qui passa pour un prodige d'érudition, fit connaître Fadmirable amphithéâtre de sa ville natale et les deux tables d'Héraclée. Le recueil de ses leçons sur la Bible, à runiversité de Naples, composa son précieux SpicUegium biblicum. Louis Lanzi s'occupa des anciens Étrusques, en rapportant tout à des origines grecques. Dempster avait entrepris un musée étrusque, que de nouvelles découvertes permirent plus tard au sénateur Philippe Buonarotti d'augmenter. Initié par lui à cette étude, l'helléniste Gori s'en engoua au point de tout voir dans les Étrusques, et l'origine des arts et tous les usages. Il rendit toutefois de grands services à l'archéologie et à Tépigraphie. Jean Lami , du val d'Arno , d'une érudition étendue et d'un caractère aimable, publia, dans les Délices des érudUs toscans, plusieurs documents précieux de la bibliothèque Riccardiana.

Des découvertes inattendues vinrent répandre le goût des antiquités. Indépendamment d'Hereulanum et de Pompéi,les temples de Pestum furent trouvés, en 1752, dans une forêt; en 1761, ce furent, près de Plaisance, les ruines de Veileïa, détruite au quatrième siècle. Les princes , les papes dégageaient à l'env la villa d'Adrien, et exhumaient d'autres débris antiques ; d'Uan carville, Wheler, ChoiseuUGouffier, Spon, Revêt, Stuard, etc. mettaient en lumière les arts de la Grèce; Chardin, Norden Pokocke, Niebuhr, ceux de l'Arabie, de l'Egypte et de Palmyre

Déjà l'archéologie, cessant d'être un objet de simple curiosité une lice ouverte aune érudition pesante et à de bizarres hypo thèses , apprenait à rejeter les observations futiles, les citations accumulées, mais à interpréter, à l'aide de la pliilosophie, les religions, la politique, la civilisation.

Winckelmann (1717-1768), (ils d'un cordonnier du Brandebourg , dénué de ressources , mais passionné pour l'étude , parvint jusqu'à Rome, où la protection des cardinaux Areliinto et Albani lui ouvrit la voie daus laquelle il sut se faire un nom immortel. Dans un lemps où rarchéologie ne s'occupait encore

ABGHEOLOGIB. 205

que d*ârudition , Winckelmann s'appliqua aux arts du dessin , dont il publia une histoire ( 1 764 ), prenant œ nom dans le sens grec de système, et n'ayant en vue que Texistence de Fart, non les vicissitudes des artistes. 11 faut voir, dans sa préface, les erreurs grossières de ses prédécesseurs : conjectures téméraires, ouvrages récents accepta pour anciens, assertions fondées sur des rapprochements maladroits , descriptions faites bien moins pour l'instruction que pour l'amusement , bévues de voyageurs observant en poste , erreurs commises par les dessinateurs. Winckelmann vit les choses de ses propres yeux , et , dans sa pensée , Tétude de l'antiquité n'était pas digne du sage , si elle ne tendait à épurer le goût et à éclairer l'histoire de l'humanité. 11 est vrai qu'il tombe dans quelques erreurs de fait, qu'il procède avec peu d'ordre, qu'il affecte l'érudition dans la description des monuments , et que cet air inspiré qu'il prend parfois ne lui réussit guère ; on se sent gagner pourtant par son enthousiasme du beau , et par une éloquence qui sMnspire du sentiment de l'artiste. Le comte de Caylus (1692-1768), qui suivit la même voie , est aussi loin de Winckelmann en érudition qu'il lui était supérieur comme artiste ; mais il s'épuisa en petits travaux, tandis que Winckelmann eut occasion d'en mener à fin de grands. Il ne vit dans l'art antique que le côté industrie] et voluptueux ; et la manière dont il copia les monuments montra qu'il n'en connaissait pas l'importance.

Le Saxon Heyne ( 1729-1812), fils d'un tisserand , n'eût pas quitté le métier sans les trois sous par semaine que son parrain paya pour qu'il reçût des leçons de latin. D'autres lui vinrent en aide, et il finit par devenir, en gagnant laborieusement son pain, un latiniste distingué. Placé comme copiste dans la bibliothèq^e du ministre Brûhl, à cent écus de traitement, il se vit pendant la guerre de sept ans réduit à de dures épreuves; après, il fut appelé comme professeur à Gôttingue, où il commença sa réputation en expliquant les anciens, non pas avec les minuties philologiques et la pure érudition alors en usage , mais en cherchant à en faire sentir la poésie , le goût, les beautés. 11 apprit, de ce moment, à considérer la mythologie comme un dépôt de symboles, l'assemblage des traditions de peuples et de temps di-

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