‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notes (volume 2)Chapitre 22 sur 82 · ÉRUDITION · texte numérisé non relu

ÉRUDITION

vers; il rechercha les altérations qu'elles avaient subies dans leur idée primitive , pour les faire servir de supplément à Thistoire.

Heyne étudia les monuments avec moins d'imagination que Winckelmann , mais avec plus de Jugement et de connaissance des textes : il s'appuya en conséquence sur des notions positives, et non sur de brillantes hypothèses; il corrigea de nombreuses erreurs historiques commises par Winckelmann concernant les époques des arts, et réfuta les causes qu'il avait assignées à leurs progrès ou à leur décadence. Il s'appliqua aussi, autant qu'on le pouvait alors, aux monuments étrusques, et mieux encore aux byzantins. Ses précieuses éditions de TibuUe et surtout de Virgile le laissèrent sans rivaux. Devant l'Académie de Gôttingue , ses dissertations portèrent la lumière sur bien des points douteux; il sut toujours en écarter l'esprit de dispute et les subtilités modernes , et elle lui fut redevable d'une réputation qui la protégea contre la fureur des armes.

Mais il fallait encore un homme qui , embrassant tout l'ensemble de l'art , parvint à saisir le sujet , l'époque , le mérite de chaque travail , à suivre les vicissitudes du goût , et à lire dans les monuments l'histoire de l'homme : ce fut la tâche d'Ennio Quirino Visconti , natif de Rome, et qui vécut de I75i à 1818. Doué d'une mémoire prodigieuse, il eut bientôt amassé un trésor de connaissances qui le mit à même de parcourir l'antiquité d'un coup d'œil sûr. Les fouilles d'Herculanum et de Pompéi excitèrent dans toute l'Italie une émulation de recherches, et à Rome plus qu'ailleurs. Clément XIV songea à réunir toutes les conquêtes archéologiques , achetant celles qui étaient éparses, et s'occupant d'en découvrir d'autres. Visconti fut mis à la tête du musée qui reçut le nom de ce pontife, et qui fut enrichi par la munificence de Pie VI. Il y consacra les salles du Vatican contiguës à la cour des statues, qui fut alors entourée d'un portique ; et le pape ordonna la publication de ces monuments : Description du musée Pio-Clementino, Visconti y joignit à une érudition sûre l'art d'exposer avec clarté ce qui était encore resté obscur et confus, d'éviter les digressions pompeuses, de s'en tenir à ce qui regarde directement chaque ouvrage. Dans sa classification des monuments , il plaça en premier les

AfiCHEOLOGIE. 207

divinités du ciel, de la mer, de la terre, des enfers; puis les héros, rhistoire ancienne et romaine, les sages, les philosophes, les savants ; enfin ce qui concerne Fhistoire naturelle, les usages, les arts ; chaque classe y fut distribuée selon l'époque et le mérite des ouvrages. *

Visconti décrivit encore les tombeaux des Scipions déterrés en 1780, les ruines de Gabio exhumées grâce aux soins du prince Borghèse , en un mot tout ce qui s'offrait de nouveau en fait d'antiquités , et tout ce qui avait été mal interprété jusque-là. Lorsque la France eut enlevé à l'Italie ses trésors d'art , Visconti fut appelé à Paris en qualité de conservateur du Musée des antiques, qu'il classa selon sa méthode. Il y continua ses travaux ; Napoléon fit faire une édition magnifique de V Iconographie grecque et romaine , collection des portraits authentiques qu'il avait commandés à Visconti.

La numismatique fut aussi rattachée à sa véritable fonction, qui est de venir en aide à l'histoire. Spanheim, Vaillant, Pellerin, Barthélémy l'avaient déjà mise en bonne voie, quand Joseph Eckhel, jésuite autrichien, songea à former un ensemble de toute la science numismatique. Il adopta l'ordre géographique de Pellerin en l'améliorant, et distribua les médailles romaines selon les fiistes, eu apportant, dans la discussion, de la critique, des vues ingénieuses, une érudition étendue, et sans charlatanisme. D'autres pourront peu^ôtre relever quelque erreur dans son œuvre, y combler des lacunes; mais il sera difficile de lui enlever le premier rang dans ce genre de travail. Dominique Sestini, de Florence, chargé par le ministre britannique Ainslie de faire une collection de médailles grecques et romaines, prit goût à cette étude, et donna sa géographie numismatique et diverses descriptions de musées et de médailles. Il a décrit en outre toutes les médailles connues, dans son Système géographico'numismatique , en quatorze volumes infolio, resté manuscrit.

L'étude de l'archéologie dut ses découvertes et ses progrès à trois circonstances mémorables : la première fut l'expédition d'Egypte, conception hardie et multiple de Bonaparte , qui sut y faire la part des sci^ces. Au milieu des combats, une commis*

308 ÉKUDmon.

sion de savants, dont il se fit acoompagner, recildlRt et rapporta en Europe des reliques prédeotes de ce mystérieux pays , qui donnèrent naissance à de^ investigations nonvèlliai, 'et font espérer de voir un Jdnrtomberles voiles delà mystérieiise Mi.'L*inscription de Rosette , en trois Tangues, &ît partieul^rement espérer la découverte de l'alphabet hiéroglyphique; mais les systèmes divers proposés par Champollion, Klaproth, Jonny, Sdffiirth, Phasiri et autres , n*ont pas produit Juaiqu^à ee Jour ks fruits que Ton espérait.

En présence des découvertes dont l*Étrariea été le tfaéfttre, il est permis de se demander si sa civilisation n*a pas été antérirore à celle delaGièce. On a comparé, dans ée but, les monument pélasgiques répandus dans tonte Tltalie moyenne et basse, à ceux du même genre qui se rencontrent dans le PéloponnèaB, FAttique, la Thessaiie, TÉpire et TAsie Mineure. Les tombes et les vases étrusques qui ont é^ découverts eureitt eneore plus d'importance. Ces derniers étaient fort rares eneore , Ibrsqu^en 18S7 on trouva de nombreux tonibeaax au nord de C3vita-T^ ebia , et dans le pays où s^élevaîent Targuinîe, Gère , Chishim, Bomarzo, Yulci et autres cités toscanes. Grâce aux fouilles entreprises par Lucien Bonaparte, prince de Canino, Ton avait réuni, avant la fin de 1828, plus de trois mille vases peints qui, dispersés plus tard, ont passé sous les yeux des hommes de Part. Les fouilles continuèrent; et les trésors vinrent non plus seulement de TÊtrurie, mais de la Grande-Grèce, de la Sicile, de la Campanie, de TApulie, des environs de Rome; la haute Italie et la Grèce fournirent aussi leur contingent. Outre la variété et la beauté des formes, on put admirer aussi les peintures, le style original de chaque pays, quelques-uns offrant des sujets fournis par la mythologie et les poètes grecs, d'autres sans rapports avec les types classiques. Il se trouva aussi dans les chambres sépulcrales des ornements d*or et d'argent d'une finesse ex* quise , des bijoux en tout genre , des statues de pierre et de métal.

Mais une révélation plus importante encore fut celle du monde oriental : les langues de l'Asie, que l'on cultivait dans un but seulement religieux ; se trouvaient limitées à l'hébreu et

ARCHEOLOGIE. 209

à Tarabe. Les papes s'efforcèrent toujours de faire instituer des chaires dans les universités pour ces langues. Les questions suscitées par la réforme accrurent le nombre des orientalistes , même hors de l'Italie et des rangs du clergé. Ainsi , Guillaume Poste] publiait à Paris, en 1538, les alphabets des langues hébraïque, chaldéenne, syriaque, samaritaine, arabe, indienne {éthiopienne)^ grecque, géorgienne, serre, illyrienne , arménienne, latine : c'était une tentative pour ramener tant de langues à Funité, et qui devançait la philologie comparée. Conrad Gessner ûûsait connaître en 1565, dans le Mlthridates, cent trente langues et dialectes , et donnait vingt-deux traductions de rOraison dominicale.

JJ Introduction aiix langues chaldéenne , syriaque et arménienne, d'Ambroise Lomellino (1539), et le commentaire De raiione commani omnium linguamm ac litterarum, du Suisse Bibliander, furent composés dans le même but. Le cardinal de Richelieu faisait acheter par Brèves , ambassadeur à Gonslantinople , de très-beaux caractères orientaux pour Tlmprimerie royale. Les travaux de David Michaëlis , professeur de Gôttingue , sur Fexégèse biblique , méritent encore d'être consultés. Des dictionnaires javanais et malais étaient publiés à Amsterdam; et le grand orientaliste Erpénius donnait une grammaire arabe, qui resta la meilleure jusqu'à celle de Sacy»

L'An^eterre produisait de son côté, outre les hébraïsants^ Pokocke, traducteur d'Aboulfarage , et Hyde, qui traita de la religion des Persans. £n Italie , Grégoire XIV avait fait fondre des caractères orientaux et imprimer une foule d'ouvrages ; le collège de la Propagande et sa bibliothèque aidèrent à ce genre d'études. h'OEdipus œgyptiacus du jésuite allemand Kircher, publié à Rome, appela le premier l'attention sur lès hiéroglyphes , qu'il disait inventés par les prêtres pour tenir leurs doctrines cachées, et qu'il se vantait de pouvoir expliquer. Jablonski, son compatriote, le continua dans le Panthéon égyptien (1750) , où il scrute , d'après l'idée de l'Anglais Wilkins, le systènae religieux des Égyptiens , en interprétant, à l'aide du cophte, les noms des divinités; tandis que de Guignes prétendait expliquer les hiéroglyphes à l'aidodu chinois. George Zoéga«.

210 EIUDITIOFI.

qui avait puisé le goût du grec et des antiquités à Técole de Ueyne, ayant quitté le Jutland, sa patrie, pour se rendre à Rome et emlurasser le catholicisme, classa les manuscrits du musée Borgia , fit imprimer les médailles égyptiennes , et fut chargé par Pie YI de décrire les obélisques de Rome; mais des découvertes ultérieures ont donné un démenti à ses élucubrations. 11 avait étudié la langue cophte , et soupçonné Texistence d'un élément phonétique dans la langue sacrée.

Les jésuites nous avaient fait connaître les premiers la langue chinoise, en traduisant les livres sacrés et quelques chefsd'œuvre littéraires du Céleste Empire. D'autres apprirent Findieu , assez à fond pour composer en sanskrit V Ezour-Fedam, et le faire prendre aux encyclopédistes pour un livre original qui remontait à dix mille ans. D'autres nous révélaient l'état des connaissances et des opinions de ce pays. Le père Giorgi donna les premiers renseignements sur l'Asie centrale dans VAlphabetum thibetanum (17G2). Il n'y eut pas d'autre livre sur cette matière jusqu'à la grammaire de Schrœter en 1826, et à celle de Cosma de Kôrôs en 1834, qui vaut mieux. Etienne Borgia vendait jusqu'à son argenterie pour acheter des objets rares , surtout ceux que les missionnaires expédiaient du fond de l'Asie. Il en forma un musée à Vellétri , et fit imprimer le Systema hrahmanicum de Jean AVerdin, connu sous le nom de P. Paulin de Saint -Barthélémy, qui montra des analogies entre le sanskrit et le latin , la parenté du premier avec le zend, et les ressemblances de la mythologie brahminique avec les autres. Clément XI acheta beaucoup de manuscrits orientaux d'Abraham Échellense, des manuscrits arabes, cophtes, étliiopiens, de Pierre délia Valle; et il fit dresser par Asseraani de Tripoli , qui avait toujours vécu à Rome parmi les Maronites , le catalogue des manuscrits syriaques et arabes de la Vaticane : il lui commanda en outre divers travaux d'érudition orientale. Adler s'appliqua aux antiquités cuOques , de même que Menter et Ungarelli aux antiquités cophto-memphitiques. Saint-Martin se voua principalement à l'arménien , et en fit profiter VUUtaire du Bas-Empire de Lebeau. Le père Méchitar, de Séliaste, qui fit tant pour ranimer parmi les siens les travaux de l'intel-

ARCHEOLOGIE. • 211

jigence, étouffés depuis leur séparation de l'Église romaine, obtint du sénat de Venise File de Saint-Lazare (1717), où il établit Tordre de Saint-Antoine , abbé , et une imprimerie d'où sortirent beaucoup de livres de sciencas, et des traductions; comtoe des antres imprimeries du môme ordre existant à Vienne , à Constantlnople, à Smyme, à Moscou et autres villes russes. Ces publications ont propagé la littérature arménienne, qui, toutennoas Initiantà l'histoire de cette importante contrée, contribue à jeter la lumière sur les pays voisins.

Déjà Leibnitz avait répandu des vues élevées sur la philologie, et reconnu de quel secours peuvent être les langues pour l'histoire des temps reculés, et pour constater la parenté des peuples. Les connaissances positives durent beaucoup à Niebuhr et aux autres savants que Frédéric V, roi de Danemark , envoya en Orient pour connaître les idiomes, l'histoire , les monuments de r Arabie et de TÉgypte. Pallas publia en 1786 son FocabU' laire de toutes les tangues du monde, et en 1800 l'Espagnol Hervas, le Catalogue des langues des nations connues. Adelung fit paraître à Berlin son Mithridates en 1804. De Guignes rattacha le premier, dans son Histoire des Huns, les vicissitudes de l'Europe à celles de l'Asie centrale , et y retrouva des nations dont le nom était à peine connu. Anquetil-Duperron, qui avait été dans l'Inde pendant la domination française, appliqua l'érudition aux religions , en publiant les livres sacrés «le la Perse et VOupanishad des brahmines (1771). Une fois qu'ils eurent mis un pied dans ce pays , les Anglais firent plus encore; ils approfondirent le sanskrit, et de plus les divers idiomes qui en dérivent ; on peut dire que ce fut un monde nouveau qu'ils trouvèrent là , avec l'empreinte de l'état social le plus ancien. La nécessité de connaître les lois et les usages d'un peuple qu'ils voulaient non-seulement conquérir, mais gouverner, leur fit un besoin de connaître à fond sa langue et les trésors de sa littérature. Hastings fonda à Calcutta une académie orientale (1784), d'où sortirent les Institutions d*Akbar par Gladwin , les Lois de Manou par Jones ; puis une série de mélanges^ où Jones, Wilkins , Colebrooke , Prinsep, Wilson, firent connaître ce que la littérature et la philosophie de ce v^N^

312 KfiUDITIOff.

avaient de plus saillant. Une société se forma à Londres pour propager ces ouvrages, bien que le clergé anglais trouvât ce zèle oriental un peu dangereux. Jones considérait la littérature orientale comme un vaste ensemble destiné à devenir une base pour Thistoire universelle , et où chaque partie servirait à éclairer le tout : c'est un but bien défini , mais que nous sommes encore loin d'atteindre. Le goût désintéressé de la science poussa r Allemagne à méditer sur les découvertes des autres, et à y appliquer sa patiente et profonde critique ; aussi finit-elle par créer une science toute nouvelle , la linguistique. Lorsque le livre de Frédéric Schlegel sur la philosophie et la langue des Indiens (1808) eut fixé l'attention de ce côté , Bopp se mit à étudier le sanskrit, et en donna la grammaire en 1827, après avoir critiqué celle de Wilkins, qui avait paru en 1808; puis il publia à Londres le système de conjugaison sanskrite comparé avec les conjugaisons grecque , latine , persane et allemande.

D'autres marchèrent sur ses pas, tels que Lassen, Rosen, Humboldt. Après de longs voyages, Klaproth publia VMie polyglotte, et les Mémoires relatifs à l'Asie, En France , la convention avait créé des chaires d'arabe, de turc, de tartare, de persan, auxquelles on ajouta ensuite l'arménien, le chinois, le malais, le tibétain. Chézy fut le premier qui professa publiquement le sanskrit en Europe. De Guignes et lui commencèrent l'importante publication des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale, Sacy publia en 1810 sa grammaire arabe, très'forte d'analyse, et où se joint la connaissance approfondie de l'hébreu, du chaldéen et du syriaque. Rémusat rendit le chinois aussi accessible aux esprits patients que peut l'être toute langue qui appartient à une autre souche que celle de notre pays. Pauthier, Julien, Bazin, Pavie, Biot, ont donné de nombreuses traductions. Le Journal de la Société asiatique, établi à Paris ( 1822 ), sert d'archives aux études orientales dans toute l'Europe.

Dans l'Inde , les Anglais ont ëontinué leurs travaux , et envoient fréquemment en Europe des éditions et des traductions des Yédas, des Pouranas, des poèmes sanskrits ; ils poursuivent les diverses ramifications bouddhistiques. Déjà Ton connaît

ARCHEOLOGIE. 2f3

douze cents inscriptions dans ces diverses langues, cinquante mille médailles, et d'innombrables sculptures. Wilson a recueilli, dans VJriane antique (Londres, 1842), tout ce que Kon savait sur les médailles de tout âge trouvées jusqu'à présent dans rinde et dans l'Afghanistan. Des travaux pareils ont eu lieu sur TÉthiopie. Quant à TÉgypte, on peut dire qu'elle a été récemment découverte ; et si chacun prétend avoir trouvé la def des hiéroglyphes , on s'accorde au moins sur la nécessité de commencer par connaître la langue qu'on veut traduire , c'est-à-dire le cophte.

L'histoire peut donc puiser aujourd'hui à d'autres sources qu'aux ouvrages classiques. Les médailles sassanides, les monuments de Cil-Minar, les œuvres de Calidasa , de Mirkhond, de Firdousi , le Dabistan , Moïse de Corène , et toute une bibliothèque indienne et tibétaine , sont venus en aide à Thistoire. Les recherches philologiques ne se bornant plus à des étymologies, mais ayant pour but des comparaisons sur la connexité des langues, aideront h débrouiller les temps antérieurs à l'histoire, ainsi que les migrations des peuples. Ainsi les regards n'auront plus pour limite l'horizon du Sinaï, de l'Olympe ou du Palatin. Tandis que les antiquités orientales ne jouaient, du temps de Winkelmann et de Visconti, qu'un rôle accessoire dans l'archéologie , voilà qu'elles en sont aujourd'hui la préface indispensable ; et il faut convenir que l'antiquité classique doit quelque chose à sa devancière. Les langues de l'Inde deviennent nécessaires à l'explication des monuments flgurés , comme le prouvent les travaux de Princep, Lassen, Wilson sur les médailles de Lahore , ceux de Fellows sur Licia, de Froyer sur Cachemire , etc. H faut interroger la Bible quant aux monuments de Babylone, de Phénicie, etc., sur lesquels il n'existe pas de documents écrits. La prétendue découverte de Ninive parait nous menacer d'une révolution dans cette science, comme Ta foit l'expédition d'Egypte. On retrouve dans les livres de Zoroastre les traces d'une civilisation très-ancienne, et d'une religion qui a survécu jusqu'à ce jour parmi les Guèbres. Rask a démontré l'antiquité et l'authenticité de la langue zend et du Zend-Aveata, Eugène Burnouf, dans son commentaire sur

214 EBUD1TI0N. — ARCHÉOLOGIE.

Ylacna (1834), a créé Tétude de cette langue; il a reconnu quele pâli était un dialecte vulgaire du sanskrit , porté de Tlnde dans rindO'Chine avec le bouddhisme ; et, en faisant le zend antérieur au sanskrit, c'est sur les plateaux de TAsie qu'il marque le point de départ des plus anciens idiomes, pour les suivre de là , avec la civilisation et la religion , comme il Ta fait au nord avec le bouddhisme. De FAsie orientale, la civilisation se répandit dans la Médie et la Perse , sur les mystères desquelles on interroge récriture cunéiforme. Le Danois Munter fut le premier qui s'en occupa, en 1798, dans l'Académie de Copenhague,, mais sans en fournir suffisamment la clef. Cest à quoi ne réussirent pas mieux Tychsen , Herder, Lichtenstein. Grotefend affirma que la langue de ces inscriptions était le zend; Rask et Saint- Martin s'en sont emparés pour déchiffrer quelques-unes de celles de Pérsépolis. Puis Burnouf fixa l'alphabet cunéiforme , en démontrant son origine sémitique et proprement assyrienne; résultat dont Lassen avait aussi approché. Ainsi surgirent partout les recherches et les discussions : les académies , celles de France, de Gôttingue, de Leipzig, de Turin, de Calcutta surtout, prirent à tâche de résoudre des problèmes spéciaux ; il se forma des sociétés pour la découverte , la conservation , l'interprétation des monuments , comme on en voit pour les fouilles d'Herculanum et de Pompéi, pour l'archéologie romaine. Les souverains firent à l'envi étudier et copier les monuments de l'Egypte, de l'Inde, de la Morée... Chaudler, Choiseul-Gouffier, Cockerell , Gell , Leake, Dodwel , Pouqueville , Hakelbery, Texier, explorèrent la Grèce; la France profita pour cela de son expédition de Morée; lord Elgin enrichit le Musée britannique des dépouilles du Parthénon ; la Bavière fit l'acquisition des marbres d'Égine ; la France et la Toscane envoyèrent des expéditions scientifiques en Egypte. En 1840, Flandin et Coste voyageaient en Perse par Tordre du gouvernement français; Ker- Porter et Texier nous faisaient connaître les mines d'Istakhar; des inscriptions encore indéchififrables étaient recueillies à Babylone ; dernièrement , Botta exhumait les débris grandioses de Ninive. En Amérique, on découvre à chaque moment des villes entières, et plus souvent des monuments,

HISTOIBE. 215

mais qui sont restés muets jusqu'à présent, comme la tradition. La géographie aussi, qui n'est plus un répertoire de noms et un amas de chiffres, se croit obligée d'enregistrer chez les peuples tous les éléments de civilisation. Le Danois Malte-Brun sut y allier Fintérét et la couleur poétique aux notions positives ; le Prussien Guillaume de Humboldt y associa la minéralogie, rhorologie, la climatologie, l'ethnographie, sans que les sciences naturelles fissent rien perdre de son coloris et de sa vigueur ; Charles Ritter a tracé avec éclat les grands aspects de la géographie comparée, en déterminant tous les caractères de notre globe, et l'influence que sa configuration extérieure a exercée sur les phénomènes physiques delà surface, soit sur les migrations, soit sur les lois, soit sur les principaux événements des peuples (jui rhabitent. Les relations des voyageurs , des missionnaires , nous révèlent mieux chaque jour la nature humaine, les mystères des pays lointains , et les voies de la civilisation.

L'histoire a mis à profit tant de recherches , et mieux encore rexpérience des événements contemporains. Nous avons rappelé, dans un chapitre précédent, comment, dans le dernier siècle, l'histoire s'était trouvée enrôlée dans la croisade de toutes les sciences,, pour prodiguer l'opprobre à tout ce que le monde jusqu'alors avait respecté, en substituant aux faits, cette langue étemelle de Dieu, les opinions, qui ne sont que la langue éphémère des hommes. Ce dénigrement fanatique des coutumes et des institutions du passé se faisait jour dans le^ épigrammes, comme dans les immenses volumes de V Encyclopédie. La critique évitait de combattre à visage découvert les nobles, le clergé, les princes contemporains; mais elle pwnait pour but de ses traits les pontifes béatifiés , les barons sculptés dans les pierres sépulcrales. Les croisades n'étaient à ses yeux qu'une explosion du fanatisme; saint Louis, un honnête homme halluciné;

216 UISTOIBE.

Charlemagoe, on clerc armé de pied en cap; Grégoire VII et Innocent III, deux ambitieux qui mêlaient le règne de Dieu à celui des hommes. Ainsi Tbistoire avait encore plus trompé qu'elle n'avait corrompu les esprits ; et la nation française, faute de la bien connaître , ne put modérer par l'expérience la fougue révolutionnaire qui la précipita vers Pavenir au milieu des ruines et du sang. On a trouvé depuis , en cherchant sérieusement la liberté , qu'elle est chose ancienne; que c'est le despotisme qui est nouveau ' ; et qu'il n'y a de durable que les institutions qui se fondent sur les coutumes , c'est-à-dire celles qu'engendrent spontanément le caractère des peuples et leurs évolutions progressives.

Le hasard une fois écarté, on reconnut que les accidents s'enchaînent; que les petits événements sont parfois l'occasion i^ais non la cause des grands, dont la raison réside dans les institutions et dans les mœurs; que le génie naît dans des circonstances déterminées ; qu'il n'est donné à aucun législateur de façonner le peuple à sa guise, le peuple, qui, sans arguments subtils , démêle pourtant à la fin ses propres intérêts , ses amis et ses ennemis, et juge les hommes autrement que les historiens de profession. Il faut donc étudier le peuple , au lieu de se moquer de ce qu'il a aimé et vénéré à d'autres époques ; approfondir jusqu'à ses erreurs, qui ne sont que les solutions temporaires des grands problèmes que l'humanité se propose à chaque période, et dont elle cherche à chaque période une solution nouvelle.

Ceux qui savent que l'histoire vit de liberté, ne s'étonneront pas que les grands événements de la Révolution et de l'Empire n'aient pas trouvé de dignes interprètes dans un temps où l'on en était encore aux pâles généralités du siècle précédent , avec

f La liberté est ancienne assurément ; mais le despotisme est-il nouveau ? Ces deux ohases opposées de la vie sociale n'apparaissent-elles pas dans tous les temps? Les noms de Denys, de Tarquin, de Tibère, de Louis XI , de Henri VIII et de mille autres ne viennent-ils pas nous rappeler que le despotisme n'occupe pas moins de place dans l'iiistoire que la libcrti^? (Am. R.)

HISTOIBE. 217

lenthousiasme démolisseur de moins. Disciple de la vieille école, qu'il aime , redoute , loue et dénigre tour à tour, Lacretelle s'inquiète peu de puiser aux sources; dans son récit déclamatoire, boursouflé, il s'attache à la pompe extérieure, à rélégance sonore, au lieu d'aller au fond de la société ; il garàe le ton sentimental, les haines des encyclopédistes; mais il ne comprend pas mieux le grand mouvement social qu'il ne pénètre les rapports intimes des cabinets. IMîchaud a étudié avec plus de soin la grande époque des croisades; mais son ordonnance académique défigure les originaux ; il a fait de ces expéditions , dans son histoire , ce que le Tasse en a fait dans son poëme ; il a supprimé les détails caractéristiques, et s'est ri d'une crédulité qui pourtant avait mis en mouvement le monde entier. Sismondi représente toutes les idées de son temps; mais on lui reprochera toujours de désenchanter, comme à plaisir, la jeunesse de tout ce qu'il y a d'élevé et de magnanime '. Ginguené,

* 11 serait superflu de répéter ici ce que nous avons déjà remarqué, à regret, dans une note précédente (t. III, p. 1 52 ) : combien M. C. Cantii se montre rigoureux , et nous pourrions dire peu équitable , à l'égard des historiens français. Lacretelle et Michaud sont-ils caractérisés comme il convient dans ces sortes de verdicts brefs et tranchants? Estce parler de Sismondi avec le sentiment que commandent ses grands travaux? est-ce le traiter selon sa mesure? Et est-il permis de dire qu'il « désenchante comme à plaisir la jeunesse de tout ce qu'il y a d'élevé et de magnanime? » Est-ce que les sentiments de moralité, de justice, de respect pour la vie , la liberté et la dignité bumaine ne comptent point parmi ce qu'il y a d'élevé? Et peut-on contester cela à Tautenr de V Histoire des Français. Ce n'est pas le lieu d'engager une controverse sur ce grand et substantiel ouvrage, qui laisse à désirer sans doute du côté de l'émotion sympathique et de l'intelligence profonde du moyen Âge, mais qui se recommande au respect par d'autres qualités : par une méthode sincère, une main sùrc, des recherclies approfondies , un jugement sérieux lors même qu'il se méprend , et cnfm la plus parfaite probité qui ait jamais conduit la plume d'un écrivain. Sismondi était en droit de dire, dans la dernière page quMI a tracée : « J'ai donné à la nation française ce qu'elle n'avait pas, un tableau complet de son existence, un tableau consciencieux dans lequel l'amour

inST. nE CEXt ANS. — T. III. \*i

218 HISTOIBE.

dans son Histoire littéraire de r Italie, a compilé Tiraboschi , tout en substituant aux discussions chronologiques l'analyse de livres ou trop importants pour que cette analyse puisse suflîre , ou trop médiocres pour mériter cet honneur. Il y a semé force traits d'irréligion, et c^t ainsi qu'il a écrit le livre que Ton recommande à la jeunesse italienne. Chose étrange , que les Italiens veuillent aller chercher Thistoire du pays qui est à la tête du catholicisme chez deux auteurs qui, non-seulement furent hostiles au catholicisme, mais qui ne le comprirent même pas.!

Lorsque la chaîne des traditions nationales se fût renouée à la paix, la jeunesse, rebutée de la littérature du dix-huitième siècle et de l'Empire, voulut rendre à Thistoire ainsi qu'au drame la vérité, la vie, le mouvement, en écartant les types de convention, la personnalité de l'auteur, l'ombre du temps présent se projetant sur le passé; elle se mit à observer les faits, les temps, l'homme, le pays, au lieu de n'étudier que les livres; et elle crut que ce qui se rapproche le plus du vrai était ce qui remplit le mieux les conditions de l'art.

Ce fut alors que l'on reprit en France le travail sur les antiquités nationales , qui avait été entrepris par les Bénédictins, et que les patriotes ardents avaient délaissé. On y apporta moins de patience peut-être , mais plus d'intelligence. Dans les années qui précédèrent la Révolution , Bréquigni publia de nombreux documents. Ses dissertations sur les communes et sur la bourgeoisie prouvent qu'il avait compris le problème des libertés municipales du moyen âge, et ce qui se mêlait de droit romain aux conquêtes faites par les nouvelles communes insurgées. Bien qu'il ne reconnût ces conquêtes qu'autant qu'elles étaient consacrées authentiquement par des concessions royales , il enseignait à retrouver les origines du tiers état d'après un mode qui aurait souri aux révolutionnaires , s'ils avaient eu le temps de s'occuper de livres.

Montlosier publia, sous les Bourbons, une Histoire de la Mo-

ou la haine , la crainte ou la flatterie ne m^ont jamais porté à déguiser aufuue vérité. » ( Am. Rénke. )

IHSTOIRE. 219

narchie française, qui, tenant le milieu entre les systèmes de Montesquieu^ de Dubos, de Mably et de Boulainviliiers, nie la conquête au cinquième siècfe , l'admet dans le douzième , et blâme les communes aussi bien que les rois d'avoir attenté aux droits de la noblesse. Il convint bien que l'ancien peuple était en lutte avec le nouveau ; mais prenant parti pour les Francs, c'es^à-dire pour les nobles, les privilégiés, il aida à la réaction contre-révolutionnaire.

D'autres apportèrent des solutions différentes , expliquant la Révolution comme un conflit entre des vainqueurs et des vaincus, mais où les plébéiens se faisaient gloire d'être les vaincus d'autrefois , parce qulls se trouvaient les vainqueurs d'à présent. Augustin Thierry fait sortir la liberté , non des concessions des rois , mais de l'effort des hommes de métier qui fondèrent les communes ; c'est ainsi qu'il rattache la génération actuelle à celles qui nous ont précédés. Il appliqua ce point de vue à deux faits, qui présentent une révolution identique : l'établissement des races germaniques dans la Gaule et celui des Normands en Angleterre, dernière conquête des barbares. La nouveauté du point de vue, le respect qu'inspirait un écrivain qui conservait, au milieu des souffrances et dans une cécité précoce, la force opiniâtre de sa volonté ; l'appui que cette thèse apportait au libéralisme , empêchèrent d'examiner si ce système n'attribuait pas trop d'influence aux races , combien de questions il laissait sans solutions, combien il se trouvait compromis par ses préjugés irréligieux et sa haine pour la constitution anglaise, qui avait servi de modèle à la Charte.

M. Guizot commença à écrire quand les encyclopédistes n'avaient pas encore de disciples puissants ; aussi les traite- t-il avec de grands égards ; et dans une réimpression de Gibbon , s^l le réfute sur quelques points, il y apporte beaucoup de ménagements. Du reste, sans haine comme sans enthousiasme , il appliqué à l'histoiye la philosophie éclectique et le sens commun ; il eherche les généralités dans ce moyen âge , où l'on était habitué à ne voir que désordre ; il y discerne les causes de la composition et de la recomposition sociale, et l'influence de ror^auisation ecclésiastique. Pour lui, la civilisation est le dévelo\>v^-

220 IllSTOIBE.

ment simultané de Tétat social et de Tétat intellectuel dans le rapport intime des idées et des faits. Aujourd'hui la science est fondée sur les faits , et le principe qui domine la société actuelle est la science , ou le mouvement des idées. Les leçons de M. Guizot, quoique inachevées, ont contribuée élargir les idées historiques , et à montrer que l'homme, par Timpulsion de la force et des croyances, aspire à un état toujours plus complet , où il ait la faculté de développer son intelligence , ses sentiments et son activité.

L'histoire dut, par malheur, prendre, comme tout le reste, un air d'improvisation et de polémique ; et les ouvrages qui ont fait le plus de bruit en France sont ou des leçons inspirées par l'auditoire et recueillies par le sténographe, ou des lettres et des articles de journaux ; cela peut bien excuser les fautes et les imperfections , mais ne peut autoriser la confiance, qui ne se fonde que sur la méditation et la patience. Les écrivains en état de concevoir et de combiner un long ouvrage, d'embrasser un système, de le soutenir dans une suite de volumes , en y apportant de l'intérêt et un style abondant, sont en fort petit nombre. En pubUant son Histoire des ducs de Bourgogne , M. de Barante inaugura l'école descriptive , ce qui est une forme, mais non une nouveauté capitale ; et beaucoup d'écoliers après lui ont abusé du pittoresque. D'autres portèrent leurs regards sur des pays étrangers , comme M. Yillemain dans son Histoire de Cromwell, M. Guizot dans celle de la Révolution d^ Angleterre; c'est ce que fit aussi Armand Carrel dans V Histoire de la contre-révolution de ce pays : ouvrage écrit avec une mâle simplicité et le ton décidé d'un soldat, mais où se rencontre à chaque page l'allusion à la Révolution française et aux fautes de la Restauration, dont il prophétisait la chute. M. Thiers, dans son Histoire de la Révolution, arrive à justifier ses excès, grâce à un système de fatalisme qui fait qu'un acte dérive inévitablement d'un autre , et que les hommes accomplissent ce que comportent le temps et les circonstances. C'est fahre trop bon marclié de ce libre arbitre qui est le premier don de notre nature : système dangereux et déplorable. L'auteur a négligé l'étude des cabinets étrangers ; mais il s'est attache à peindre les scènes

orageuses des assemblées , à recueillir les échos de la tribune ; il a retracé au vif les luttes des factions, et mieux encore les batailles : aussi la jeunesse, qui pendant longtemps ne connaîtra cette époque que par des pages énergiques , pourra considérer comme principal ce qui fut tout à fait accidentel, c'est-à-dire le mouvement guerrier.

Le livre de M. Mignet, plus concis et plus égal , met en relief cette philosophie révolutionnaire , et y ajoute un danger de plus pour Timagination : c'est de donner aux hommes de la Terreur des proportions grandioses et souvent mensongères. V Histoire parlementaire de Bûchez et Roux nous a conservé une partie de ces verbeux débats dont les assemblées et les clubs ont retenti pendant toute la période révolutionnaire ; ils y ont joint des théories particulières où le jacobinisme est gloriûé. Ceux qui ont jugé la Révolution du point de vue de Tancienne monarclùe, se sont adressés aux morts; d'autres ont commis un crime social : ce sont ceux qui ont voulu diviniser le spectacle le plus abominable qui puisse s'offrir à l'âme humaine, c'est-à-dire, comme l'a dit Chatham, la force dépouillée du droit.

Parmi les richesses de la France il faut citer encore ces mémoires historiques, où les événements sont si étranges, les acteurs si nombreux, et qui font éprouver des impressions vives, si elles ne sont pas toujours justes. Les Mémoires dont ISapoléon est le sujet, publiés pour la plupart sous la Restauration, étaient, comme tout le reste , un moyen d'opposition ; il y est dépeint du côté le plus favorable, mais aussi le plus faible; car, pour l'opposer aux Bourbons, on l'y a représenté comme un homme excellent, familier, spirituel, plutôt que dans ce qui faisait sa grandeur. Les plus importants de ces Mémoires sont sans contredit ceux de Sainte-Hélène, pourtant altérés, attendu qu'ils furent dictés ou recueillis de souvenir ; la vérité en outre y subit des variations qui s'expliquent par le changement des circonstances. Les écrivains à venir pourront chercher dans tous ces écrits ce qu'aucun contemporain n'a pu à lui seul retracer, un demi-siècle qui a changé tant de fois d'idole et de nom , une monarchie finissant sur Téchafaud, une autre sortant d'un soulève.

222 UISTOIBE,

veinent de trois jours, une nation couronnée, des tribunes élevées et bientôt détruites, le même échafaud se dressant pour des entreprises opposées , des prospérités et des infortunes inouïes , des pouvoirs se ruant les uns sur les autres, et, à peine établis, condamnés ; la république , l'empire , la restauration , une nouvelle révolution , tous enfin n'ayant guère que le temps de décliner leur nom à Fappei de Thumanité , et ne faisant que disparaître.

Des histoires nationales ou étrangères ont paru à profusion en France dans le cours de c«s cinquante années : les unes ont popularisé les laborieuses recherches des Allemands ; d'autres ont été l'organe de tel ou tel parti, pour mourir avec eux. Trop souvent une légèreté inexplicable se rencontre à côté d'une érudition rare et d'heureux aperçus. £n général, elles s'éloignent trop de cette sobriété essentielle à l'histoire , et se perdent en détails romanesques ou en élans lyriques qui diminuent fort le crédit de l'auteur.

V Histoire de dix ans, par Louis Blanc, que les espérances socialistes rendaient originale et attrayante , est le dénigrement systématique du gouvernement créé par la révolution de 1830, qu'elle calomnie intrépidement , en le montrant toujours aussi inepte que pervers. L'auteur a voulu tirer des faits contemporains la démonstration de quelques principes sociaux, chose facile quand on n'a point à aborder en face des difficultés réelles. Lamartine divinisant, dans ses Girondins^ les ennemis de la liberté et de la dignité humaine, y a trouvé de misérables succès et de longs remords. Montalembert, dans la vie de sainte Elisabeth, s'est ouvert un champ nouveau, où d'autres se sont engagés à sa suite, quoiqu'il soit donné à bien peu d'interpréter la naïveté des légendes et des traditions sacrées , de manière que la piété en profite sans que le monde s'en scandalise.

Jetons un regard sur l'Italie : Charles Botta (1757-1837) compte plus parmi les littérateurs que parmi les historiens. En racontant l'histoire de l'indépendance américaine, dont il ne savait à fond ni les choses ni les hommes, il garde cependant la dignité de rhistorien, parce qu'il était sans haine et sans parti, et que, défiant encore, il ne se hasardait pas à trancher. Établi

dans un i)ays où la presse était libre, il écrivit, sous riu2>iigation des Bourbons, son Histoire d'Italie ^ depuis 1790; puis , déjà vieux, il fit en quatre aimées celle de trois siècles remplis d'événements, et dont chacun aurait exigé des aimées de recherches. Aussi n'est-ce qu'une compilation, qui, pauvre de choses, ne se relève que médiocrement par une rhétorique élégante. Le moyen âge, selon Botta, est une époque extravagante, échevelée, qui rC offre que mauvaises chroniques, moines et châtelains ignorants; un misérable temps où la machine sociale ne fonctionnait que grâce aux menaces et aux promesses de la vie future. Le grand triumvirat italien y remédie en partie ; puis la lumière apparut enfin avec les Médicis. Comment de cette grandeur sortirent les malheurs de l'Italie, c'est ce qu'il n'a garde de raconter, c'est en effet ce qu'il ne comprend guère ; mais il décrit les misères et les sou^auces sans gloire du pays depuis 1534. Irrité de l'arrogante domination des étrangers , il ne voit dans les Italiens que bassesse et férocité, jusqu'à l'heure où ils viennent à succomber : alors il se met en frais de compassion, d'excuses et d'éloges. 11 ne voit pas la seule grandeur qui est restée à l'Italie. Les papes en sont toujours à ses yeux le fléau ; il parle en riant du concile de Trente, à la manière de Sarpi qu'il a copié ; et il ne voit dans les moines que des vauriens fainéants ou de rusés fripons. Enfin, les princes, dirigés par des philosophes ou des jansénistes, allaient réaliser en Italie des progrès merveilleux, quand une armée de jacobins firançais s'est ruée sur elle, commandés par unaventurier qui, en dépit de fautes continuelles, sortait vainqueur de toutes les batailles. Botta déclame contre l'avidité et la tyrannie de ces administrations militaires , et contre les imitateurs des folies françaises. Il emploie la plus grande partie de son livre à raconter ces égarements , et il remarque à peine la création d'un royaume , qui fut un objet d'étonnement pour ses ennemis même. C'est à peine s'il sait qu'une armée italienne a combattu en Allemagne , en Espagne, en Italie , en Russie. Il parle de Bonaparte avec un courroux qui touche au mépris. Bonaparte avait cependant tout ce qu'il fallait pour plaire à Botta , qui n'aime pas V autorité amoindrie, ni ces constitutions qu'il maudit, jusqu'à s'écrier qu'en

Italie les assemblées nationales sont de véritafiUs pestes. Il ue croit ni au progrès, ni à la raison, ni à la sympathie. Im race humaine, i^A-W^ conserve des instincts de bétefauve^ et le diable la pousse ; bien fou qui veut répandre parmi les hommes de ce temps des semences salutaires!

Il y aurait à lui demander de tout ceci un compte sévère , s'il existait chez lui cette unité d^idées et de sentiments sans laquelle il n'y a pas d'œuvre sérieuse. Mais c'est un engouement d^école; il aime les événements extraordinaires, les choses horribles, comme étant les plus pittoresques; et alors il s'embarrasse peu de choisir. H s'étend là où il trouve des matériaux tout préparés. Très-habile à décrire les choses extérieures, il s'arrête longuement aux marches , aux batailles , aux tremblements de terre, aux famines, et répond à tout avec les mots « destin, fortune, nécessité. » Personne ne voudra apprendre dans Botta l'histoire italienne ; mais on le lira toujours pour la variété et l'agrément du style. A part ce nom célèbre, l'Italie a peu donné en fait d'histoire, et c'est déjà beaucoup qu'elle ait donné quelque chose. Séduits par de brillants exemples, plusieurs ont fait de la rhétorique , et ont mis des fleurs où il fallait des fruits. Un discours d'Alexandre Manzoni sur l'histoire de Lombardie vint transporter en Italie les idées françaises sur la conquête, et sur les rapports entre vainqueurs et vaincus ; d'autres , suivant ses traces , ont étendu la matière. Beaucoup ont fait de l'histoire municipale, mais point d'une manière neuve , et sans se préoccuper de chercher dans l'événement local les causes ou les symptômes du mouvement général. Les recueils commencés dans le siècle précédent seront continués avec plus d'intelligence ; ils seront la condamnation de ceux qui sont restés en adoration devant les principes arriérés et les vieilles haines. L'histoire de notre temps ne pouvait pas s'écrire en Italie lorsque les impressions personnelles, les rancunes de parti, les affections de famille, les préjugés de classe, ne se sont pas encore effacés.

Les écrivains anglais du dix-huitième siècle n'ont pas été égalés, à beaucoup près, de nos jours. Le positif étouffe dans ce pays le sentiment qui est indispensable pour comprendre le passé. Ilallam , dans son livre sur fFumpe au moyen âge,

HISTOIBE. 225

se préoceupe partout du développement des constitutloos plus que des péripéties de la guerre ; mais il ne voit pas le peuple, il ne pénètre pas Tétat social. Compilateur de son propre aveu , il s'en tient à ces généralités qui peuvent se passer de preuve, et mettent à Taise toute espèce d*opinion. Il est toujours hostile au catholicisme , et ne comprend pas ce qu'il y a de beau dans cette unité dont le monde lui est redevable.

Les Annales de r Europe de TÉcossais Arcbibald Alison, qui ▼ont de la révolution française jusqu'en 1815, se recommandent surtout par le récit des discussions du parlement britannique. Thomas Carlyle {the french Révolution)^ qui a fait sensation de nos jours , grâce à un style anglo-tudesque obscur, plein de formules et de métaphores , mélange d'ironie et de drame , raconte les plus grandes catastrophes sous forme burlesque : inaccessible à l'enthousiasme et au mépris , il regarde avec pitié les acteurs de l'immense tragédie, qu'il divise en trois actes : la Bastille, la Constitution , la Guillotine '.

' On y trouve des chapitres intitulés Astrée revient sur la terre sans un sou. — Les sacs à vent, etc., etc. Nous citerons, comme un écliantilion de ce livre étrange, le passage suivant, dans lequel Carlyle décrit Pouverture des états généraux :

« Voici le baptême de la démocratie ; le temps Pengendra après le Dombre de mois nécessaires , et il s*agit de baptiser la nouvelle née. La féodalité reçoit Textrômc -onction; il faut qu'il meure ce système monarchique décrépit , usé par le travail , car il a travaillé beaucoup , quand ce ne serait que pour vous produire, avec tout ce que vous avez et tout ce que vous savez ; il faut quMl meure , épuisé par les rapines et iMirles combats appelés glorieuses victoires, par les voluptés et les sensualités : il est vieux , très-vieux , il tombe en enfance. Au milieu des angoisses de Tagonie et des douleurs de Fenfantement, un nouveau système va nattre. Quel ouvrage I O ciel , 6 terre I que résultera-l-il do cette révolution f Des batailles et du sang versé : massacres de septembre, pont de Lodf , retraite de Moscou, Waterloo, réformes parlementaires, guillotines, journées de Juillet. — Et, à partir de Theurc où nous écrivons, il s'écoulera encore deux siècles de combats ( s'il est permis de prophétiser ! et deux siècles c'est peu dire ) avant que la démocratie traverse ces tristes et nécessaires époques de charlatano-

La guerre d'Espagne a fourni un noble sujet au comte de Toreno ' ; il produirait plus d'effet s'il était plus bref, et s'il avait plus cherché l'élévation et la profondeur, sans se tant préoccuper de la forme de ses célèbres prédécesseurs. Don Manuel Quintana

cratie , avant qu^un monde empesté s'en aille au cimetière , et qu*un inonde nouveau, verdoyant et frais, apparaisse à sa place.

« Membres des états généraux réunis à Versailles , ré jouissez- vous : le but lointain et défînitif apparaît à vos yeux ; mais vous ne voyez pas l'espace intermédiaire. Aujourd'hui une sentence de mort est lancée contre le mensonge, une sentence de résurrection en faveur de la vérité.

« En attendant , observez les deux battants de Téglise de Saint-Louis qui s'ouvrent; une grande procession s'avance vers Notre-Dame , et un vaste cri , un cri unique frappe Tair. Spectacle vraiment solennel et splendide! les élus de la France, puis la cour française, tous rangés par ordre , avec leurs devises respectives et à leurs postes assignés ; nos communes en petits manteaux noirs et en cravates blanches; la noblesse en velours brodé d'or, aux nuances éclatantes, couverte de rubans, ombragée de panaches; le clergé en rochet et en surplis, dans sa splendeur ecclésiastique; enfin le roi lui -môme et sa maison, tons étalant la plus grande magnificence.

« C'est le dernier jour d'une pareille pompe! Quatorze cents hommes, apportés par le tourbillon politique de tous les points de l'horizon , se réunissent pour une œuvre inconnue et profonde. Oui , dans cette foule qui s'avance silencieuse , il y a de l'avenir qui dort. L'arche symbolique ne marche pas devant eux , comme devant les anciens Hébreux. Ils ont cependant, eux aussi, leur alliance; eux aussi président à une ère nouvelle dans l'histoire des hommes. Tout l'avenir est là : le destin les couve sous ses sombres ailes; l'avenir impénétrable et inévitable gtt dans les cœurs et dans les pensées flottantes de ces hommes. Singulier mystère! ils ont en eux l'avenir, et ni leurs yeux ni ceux d'aucun mortel ne peuvent le découvrir; le secret est à Dieu seul. 11 éclôra de lui-même , je vous le dis , au milieu des éclairs et des tonnerres , dans les assauts et sur les champs de bataille , dans le frémissement des étendards , dans le piétinement des coursiers , dans l'incendie des villes embrasées , dans le cri des nations

' Histoire du soulèvement , de la guerre et de la révolution d^Es» pagne.

IIISTOIBE. 227

suivit aussi l'école classique dans les Fies des Espagnole célèbres, dont le style est simple, dégagé et rapide. Ferdinand de INavarète a écrit les aventures des navigateurs espagnols ; son ouvrage est riche de documents curieux; mais Albert Lista, de Sévillc,

égorgées. Voilà les choses qui restent cachées, profondément enveloppées an fond de cette journée du 4 mai. Elles y étaient déposées depuis longtemps, et à cette heure elles se dégagent. En vérité, combien n'y a-t-il pas de miracles dans chacun des jours qui naissent, si, nous savions les dévoiler! heureusement nous n*avons pas les yeux assez perçants. La plus dédaignée de nos journées n*est-elle pas le confluent de deux éternités?

ce Or, suppose , ami lecteur, que nous prenions place comme tant d'antres sur cette corniche, sur cette architrave. La muse Clio nous le permet sans miracle. Jetons un regard passager sur cette procession , sur cet océan de vie humaine, mais un regard prophétique, qui n*appartient qu'à nous seuls d*aujonrdMiui. Nous pouvons y monter, et y rester sans peur de tomber. »

Ici Carlyle passe en revue les principaux personnages de la Révolution.

« A coup sûr, dans quelque coin peu honorable rampe ou glisse en grommelant un petit homme laid, pâle, plein de pustules, puant le suif et les cataplasmes. C*est Jean- Paul Marat, de Neufchâtel. O Marat! rénovateur de la science humaine, auteur de traités d'optique, vétérinaire des plus distingués, ci-devant médecin des écuries du comte d'Artois, dis-moi, que crois-tu voir à travers tout cela? Ton âme malade est abattue, enfermée dans un corps engourdi, misérable, empoisonné.. Est-ce un faible rayon d'espérance , une aurore après les ténèbres, ou seulement une lumière sulfureuse et des spectres bleuâtres? Infortones, douleurs , soupçons, envie et vengeance sans fin, voilà , je pense, ce que tu vois uniquement....

« Noos distinguerons encore deux autres personnages seulement : l'homme puissant et musculeux , aux sourcils noirs , à la face écrasée, annonçant une force sans emploi , comme un Hercule qui attend sa colère. Cest un avocat sans clients, et qui a faim; il s'appelle Danton : regardez-le bien. 11 y en a un autre, son confrère, maigre, mince, au teint bronzé, aux longs cheveux bruns et frisés, à la physionomie de singe, merveilleusement éclairée, comme si une lampe de pétrole brûlait au dedans de lui. C'est Camille Desmoulins, jeune homme de pénétration, d'esprit, d'une force comique infinie; et, parmi ces milliers d'hommes , il y a peu d'intelligences aussi nettes et aussi vives.

remporte sur lui en profondeur dans Tappréciation historique. IVous mentionnerons aussi les Annales de C inquisition jusqu'en 1834, époque de son abolition, et V Histoire législative de C Espagne après la domination des Goths, ainsi que de nombreux

Pauvre Camille, qu'on dise ce qu'on voudra , il est diflicile de ne pas se sentir porté à Taimer, étourdi , brillant, léger Camille !

a Parmi ces six cents députés des communes en cravates blanches, réunis pour régénérer leur pays , quel sera le roi ? Car il faut un roi , un chef à tous hommes rassembla pour une œuvre quelconque, un homme qui, par sa position, son caractère, ses facultés, soit le plus apte de tous à Taccomplissement de cette œuvre. Cet homme, ce roi non élu , ce roi nécessaire à Tavenir, marche au milieu des autres et comme un autre. Serait-ce ce député à la chevelure touffue, au grincement terrible, comète flamboyante devant laquelle vacilleront les trônes? A travers ses épais sourcils, dans ses traits taillés à coups de hache, sur son visage tout labouré par la petite vérole, tu lis le libertinage et la banqueroute, mais en même temps tu y vois la flamme du génie. Il est le type des Français de 1789, comme Voltaire fut le type des Français de 1750. Français dans ses désirs, dans ses espérances, dans ses conquêtes, dans ses ambitions , il résume , il exprime, U a au suprême degré les vertus et les vices du temps ; il est plus Français qu'aucun autre , au moins aujourd'hui. Voilà pourquoi il est le roi de France en fait et en vérité; puis, intrinsèquement, profondément, c'est un homme , et un homme très-viril.

« Si parmi nos six cents régénérateurs celui-là est le plus grand , quel est donc le plus petit ? C'est un individu chétif avec des lunettes , d'une physionomie peu expressive , maigre , inquiet , Tœil incertain lorsqu'il ôte ses lunettes , le nez en l'air comme s'il aspirait vaguement je ne sais quel avenir inconnu , d'un teint atrabilaire et formé de nuances diverses , mais où le verdâtre domine ; homme couleur de mer. C'est

Robespierre Son intelligence rigide et triste, son esprit méthodique,

prompt mais étroit, ont plu à tel homme en place, charmé de ne lui trouver aucun génie , mais seulement les qualités négatives qui conviennent à l'homme d'affaires. Il ne voulut pas condamner à mort un accusé lorsqu'il fut nommé juge parl'évêque, et se retira. C'est un homme austère, voyez-vous, un homme strict et scrupuleux, un homme peu fait pour les révolutions , dont la petite âme , transparente et pure comme de la bière simple , se pique comme elle facilement. Peut-être que plus lard il pourra Nous verrons ,. etc. »

documents relatifs au passé. Martinez de la Rosa a douué dans son Esprit du siècle un tableau politique et philosophique de Tépoque actuelle. Le Protestantisme comparé au catholicisme en ce qui touche à la civilisation européenne, par Jacques Balmes, est un beau pendant à l'ouvrage de M. Guizot.

Le Suédois Lindberg , qui fut coudamné à mort, puis gracié et retenu prisonnier, sans plier ni sous le châtiment ni sous le pardon, a écrit et jugé avec une extrême liberté le règne de Bernadotte.

L'histoire primitive de la Russie a été traitée par Schlôzer et par Krug. D'autres ont écrit les événements des dernières guerres; Bulgarin a publié un tableau historique, statistique, géographique et littéraire de ce pays, et Ustraiolof une histoire où il considère la Grande-Russie comme le point central autour duquel gravitent la Petite-Russie , la Russie Rouge , et la Lithuanie.

L'Allemagne a poursuivi ses études avec conscience et persévérance ; elle a secoué le joug du génie français dont elle s'était faite la suivante au temps de l'invasion de Napoléon , et à l'aide de l'école publiciste de Amdt et de Jahn. Une connaissance plus approfondie du droit public devint très-utile à l'histoire ; et les travaux de Runde, de Danz , de Mittermaier, et surtout ceux de Eichhom ( Histoire du droit public et privé), portèrent la lumière sur les états successifs par lesquels la société moderne a passé , en ce qui concerne le droit , dont les antiquités se trouvèrent éclaircies. Ces écrivains en même temps ont exhumé les anciens poèmes, les légendes, les monuments, les statuts de villes, de villages, de corps divers.

En 1812, les deux frères Grimni [Jacques et Guillaume) découvrirent le poème de Hildebrand et Udebrand ; et ce chant national, applaudi dans la réaction de cette époque, devint un grand sujet d'études. Jacques publia la Grammaire tudesque (1819), où quatorze idiomes sont ramenés parallèlement à des lois uniformes ; puis, dans les Jjitiqultés du droit tudesque, il déduisit d'auteurs anciens , de codes barbares , de vieilles chartes, la législation primitive des nations allemandes ; enfin il acheva , par la ^fythologie tudesque ( 1835 ) , la recons-

truction du monde gerniauique. Guillaume démontrait , dans ses Recherches sur les ruines (1821 ), l'existence de l'écriture alphabétique parmi les anciens Allemands , et il rassemblait dans la Tradition héroïque (1829) les fragments d'une grande épopée septentrionale, dont les Niebelungen nCySeraient qu'un épisode. En même temps Gans, Phiiipps, Klenze, Zôpff, Waitz, approfondissaient le droit germanique, et lui trouvaient les mêmes fondements qu'à celui de Rome , de la Grèce et de l'Inde ; enfin la lumière portée par Rask et G^yer sur les antiquités Scandinaves réfléchissait une clarté nouvelle sur celle de l'Allemagne et sur les émigrations des peuples. Plus d'un cependant se laissa égarer par le patriotisme jusqu'à peindre comme autant de héros accomplis les Genséric, les Alaric, les Odoacre, et jusqu'à regretter la sauvage grandeur de la race germanique, détournée par l'invasion romaine et par le christianisme de ce libre développement, de ce génie propre, qui peut-être aurait amené une civilisation supérieure à celle d'Athènes et de Rome.

On en a vu d'autres encore-, au milieu d'une érudition déréglée, introduire dans l'histoire un scepticisme qui n'a pas encore fait grâce aux faits qui ont le plus influé sur l'hunianité. Eichhorn et Spiltler, l'auteur de V Histoire ecclésiastique et de celle des^/a^5 européens, suivirent les traces de Gatterer. Woltmann et Menzel ont continué V Histoire du monde de Recker , avec plus de solidité ; Schlosser les a surpassés pour la connaissance des faits et l'élévation des idées. Les vues philosophiques et politiques émises par Pôlitz, Hapfer, Mayer, de Eggers, Jenisch, Gruber, Carus, Rreyer, Luden, Schneller et autres, ont été recueillies par Heeren. Rotteck , dans son Histoire universelle , réimprimée tant de fois , considère la vie des peuples au point (le vue du droit naturel et des réformes politiques , c'est-à-dire de la liberté et du bien public ; mais il est plein de sécheresse et de préjugés. Comme Dahlmann, il veut le trône héréditaire, mais avec des assemblées délibérantes. Reaucoup ont remué le moyen âge : Wilken s'est attaché aux croisades ; Ranke, aux peuples germains et tudesques du seizième et du dix-septième siècle ; Raumer, aux Ilohenstaufen et à l'Europe depuis le seizième

siècle. L'histoire moderne a été traitée par Saaifeld, Hormayr, Mùnch ; la Révolution française et les événements contemporains ont fourni la matière de beaucoup de travaux. Les Art' ncUes européennes depuis 1795, publiées par Posset, fondateur de la Gazette universelle d'Augsbourg, et supprimées par la diète en 1832 , méritent d'être citées comme do^cunients historiques; de même la Chronique de Venturini, la Minerve^ le Journal historique et politique de Buchioz , le Monde primitif par Malten , les Mélanges sur Tétat présent du monde par Zschokke , suivis des Traditions sur notre époque. Michel Schmidt (1786) manque de solidité et de portée dans sa volumineuse Histoire des Allemands, aussi bien que Krause, Risbeck, Henrich, Westenrieder, quelque recommandabies qu'ils soient dans certaines parties. Mais après la réaction qui suivit le despotisme de Napoléon, on cessa de s'occuper exclusivement de la bizarre constitution de l'Empire et de la généalogie des maisons régnantes, pour étudier la vie du peuple sous ses divers aspects ; ce qui ranima res[»rit national allemand. L'histoire de Wolfang Menzel, qui respire la haine des Français, est vive, mais déclamatoire. Le verbeux Luden pousse l'exagération patriotique jusqu'à trouver tout parfait. Pfister, qui dans son Histoire de Suéde réunit on jugement droit à de grandes recherches, n*a pas aussi bien réussi dans son Histoire d'Allemagne y où il vise trop à l'enseignement. Il n'y a pas de villes, de villages même, de châteaux, de corporations, qui n'aient leur historien. Juste Moser, en étudiant, dans son Histoire dOsnabruck, un petit pays, dirigea d'abord ses recherches sur le droit national. V Histoire de la Confédération suisse, entreprise par Jean MuUer, réunit, au plus patient examen des sources, une grande richesse d'idées et un noble amour de la liberté. Zschokke, écrivain populaire, a traité aussi le même sujet, et nous a donné une histoire de Bavière qui a été continuée par Monard et Guiliemin. V Histoire de la Hanse de Sartorius , celle de la Prusse par Yoigtel et par Lanzizol , celle de l'origine des différents États germaniques (1806), l'histoire de la formation des ligues libres du moyen âge (1827) par Kortum, et beaucoup d'autres, nous révèlent la condition générale des villes ou celle de quelques-unes en particulier.

Des archéologues fameux ont interprété Tantiquité , surtout les deux ISiebuhr, dont l'un nous a fait connaître TArabie , Fautre la constitution primitive des Romains. Il n'y a pas de nation étrangère, pas d'époque que les Allemands n'aient prise à partie et étudiée ; pas de question d'art, pas d'invention sur lesquelles ils ne se soient exercés ; et ils ont dans les monographies la supériorité qui revient aux Français dans les mémoires. L'histoire ecclésiastique a une importance particulière là où se trouvent chaque jour aux prises des universités , des peuples , des lois , qui appartiennent :à des cultes différents. *■ Les matériaux historiques et diplomatiques abondent en Allemagne, aidés encore par des Regesta qui mettent à la portée de l'historien tous les faits mémorables d'un temps, d'une famille, ou d'un pays. S'il est des écrivains qui se noient dans de menus détails par affection de clocher ou par curiosité archéo< logique, tes historiens généraux sont là pour juger du parti que Ton en peut tirer. Mais l'esprit rêveur et systématique de l'Allemagne a fait plus d'une fois évaporer la valeur positive des plus laborieuses recherches en abstractions et en chimères.

Et maintenant que resterait-il u souhaiter? C'est que de tant de travaux partiels il pût sortir une histoire vraiment universelle, où le chemin que l'humanité a parcouru se déroulât tout entier; c'est qu'à travers tant d'événements on découvrît la loi qui donne l'impulsion au progrès, et celle qui lui sert de guide; que l'on dégageât l'idée éternelle de l'idée passagère , la justice immuable des mille formes variables sous lesquelles elle nous apparaît; en un mot, que l'on nous donnât enGn la vraie philosophie de l'histoire. C'était une opinion universellement répandue, dans les siècles qui nous ont précédé, que la décadence de l'humanité allait toujours croissant : de là le devoir de remonter au passé, de se reporter aux principes des choses, de rétrograder vers notre berceau. A cette croyance a succédé aujourd'hui celle du progrès, qui ne conduit point à mépriser ce qui a été , puisque ce fut une amélioration sur un état antérieur, mais qui nous donne la certitude de continuelles conquêtes en fait de bonheur et de liberté. Chez les peuples arriérés , rétrogrades, morcelés ou -compri-

mes par la force, plongés dans un bien-être matériel sans dignité, chez les nations où Texercice de l'autorité est le privilège d*iiu maître, Tamélioration un monopole, et rabaissement du caractère un système, où les erreurs de l'intelligence ne sont pas redressées, mais punies , où Ton inflige à des gens avides d'action le supplice de Toisiveté , c'est une difficile conquête que celle de la liberté. Là, l'enthousiasme ne s'enflamme que pour les danseurs^ et les cantatrices. Malheur aux peuples qui plaisantent avec leurs chaînes , qui ne savent pas opposer le droit au pouvoir oppresseur, et qui ne savent protester que par une raillerie frivole ou par une soumission hargneuse ! L'avenir n'est pas pour eux. Les peuples corrompus appartiennent à la tyrannie, comme les cadavres aux corbeaux. L'histoire n'aura à raconter que leurs humiliations. Les gens de cœur qui se rencontrent dans une société pareille , injuriés ou méconnus parce qu'ils sont austères et convaincus , ne se résignent pas au joug du despotisme , par cela qu'ils respectent les bons gouvernements; ils savent se soumettre à l'ostracisme, se repliant sur eux-mêmes comme le fort resté sans appui ; ils savent combien il faut d'efforts , de vertu , d'héroïsme pour créer et perpétuer un peuple ; combien il est difficile de conserver le désintéressement au milieu des calculs de la vie matérielle, l'amour du travail au milieu de la passion des jouissances , la vie du cœur, de l'intelligence , de l'imagination , au milieu de la préoccupation absolue des affaires et des plaisirs. Ils savent que les grandes choses ne s'improvisent pas ; ils modèrent l'impatience fébrile qui aspire au mieux. Dans la lutte des principes absolus avec des faits inévitables , ils cherchent à fortifler le sentiment moral et cekii de la dignité personnelle, ce sentiment qui porte à connaître , à vouloir son droit , et à s'élever vers le but suprême ; enfln ils sont convaincus que le soleil dore le nuage même qui intercepte ses rayons.

Page 1