FRANCE
aux idées républicaines. Ce trône était sans éclat aux yeux du vulgaire, parce qu'il ne se montrait pas entouré de drapeaux victorieux. La Restauration enGn privait en partie les gens de finance de ces bénéfices énormes dont ils avaient été redevables aux prohibitions et aux monopoles.
Les royalistes, d'un autre côté, revenus avec des idées.de vengeance et de réaction, réclamaient, en récompense de leur fidélité oisive ou de leurs intrigues d'émigrés , des emplois pour eux, des châtiments et des rigueurs contre les auteurs <( des premiers forfaits et des derniers désastres. » Comme ils dominaient dans la chambre de 1815, ils exigèrent la mise en jugement du maréchal Ney, dont la condamnation « ne fut pas juste, parce que la défense ne fut pas libre. « Les cours prévôtales rétablirent, par des exécutions sanglantes , la tranquillité partout où elle fut compromise. L'amnistie, cette première mesure de tout gouvernement qui n'a point le vertige, éprouva de l'opposition , et fut limitée par des exceptions. L'Institut vit exclure plusieurs de ses membres ; on traita la science comme une faction ennemie. La tribune retentit de déclamations furieuses contre la Révolution, bien souvent de la part de ceux qui, n'ajrant pas eu à souffrir de ses violences, profitaient de ses bienfaits; puis, comme le gouvernement se montrait plus modéré que la faction qui le soutenait, celle-ci constitua une opposition qui travailla à ressusciter la prépondérance ecclésiastique et le vieil esprit provincial.
Il se forma donc, hors des chambres, une congrégation de royalistes forcenés, qui chercha à recruter tous ceux qui pouvaient agir sur les masses par la science , par les richesses , par la parole ou par les prières. Ils avaient des assemblées , des conférences , sous le patronage du comte d'Artois , depuis Cliarles X, et d'autres princes , qui voyaient avec répugnance les limites apportées au pouvoir royal. Louis XVIII lui-même cherchait volontiers à faire montre de son autorité, en laissant de côté ces formes constitutionnelles qui voilent le roi pour ne laisser paraître que le ministre. Mais les vrais amis du trône s'attachaient à la charte ; Chateaubriand voyait en elle la seule ancre de salut ; ]e général Foy disait : « Quiconque veut plus que la charte,
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moins que la charte , autrement que la charte , manque a ses serments. »
Que ces luttes, que ces conflits nous servent d'enseignement à nous étrangers; appliquons-nous à les bien comprendre, puisque nous les voyons se reproduire partout où commence la vie constitutionnelle. Nous prenons la France pour modèle, et nol^ ne savons pas profiter de ses fautes et les éviter.
Ce pays avait de larges plaies à cicatriser. Les alliés avaient voulu se faire indemniser de leurs frais de guerre et de leurs frayeurs. La déplorable invasion de 1815 coûta cinq cents millions. Il fallut en payer sept cent cinquante , en trois ans , pour l'occupation étrangère, puis deux cent quatre-vingts plus tard. Les créances sur le gouvernement, réclamées surtout par les pays abandonnés sur le Rhin , s'élevaient à un milliard six cents millions; la médiation de Wellington les fit réduire à deux cent quarante. La dette publique monta ainsi d'un milliard deux cent soixante millions à trois milliards sept cent soixante millions. C'était une rude punition infligéea la gloire, mais qui manquait de prudence de la part de ceux qui professaient l'amour de la paix ; car ils forçaient par là le gouvernement a des mesures oppressives et irritantes. Ce qui indignait surtout la nation , c'était la. joie insultante des étrangers ; c'était de voir flotter sur les villes les drapeaux qui portaient encore la trace du pied de la France victorieuse. L'armée d'occupation fut réduite, en 1817, de trente mille hommes ; puis les souverains alliés décidèrent à Aix-la-Chapelle l'évacuation complète (septembre 1817). Alors le gouvernement devint libre, et, comme tel, il entra aussi dans la Sainte-Alliance; mais la France en fut blessée, comme d'une menace qui montrait un retour plus marqué vers les idées absolutistes.
Ces idées avaient soulevé contre elles l'opposition parlementaire ; mais il en existait une aussi hors des chambres. Vingt mille officiers, rejetés du bivouac dans l'oisiveté, tournaient leurs regards vers Sainte-Hélène , ou vers l'enfant qui grandissait sous la main de l'Autriche ; ils espéraient que cette puissance leur viendrait en aide , soit pour élever au trône le fils d'une archiduchesse, soit pour satisfaire à d'anciennes jalousies dyuasti-
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ques. D'autres rêvaient la république : ceux-ci, avee la Fayette, la voulaient paisible et casanière, à ramcricaine; ceux-là , se reportant vers 93, la demandaient vigoureuse, extrême, conférant les droits les plus larges, se faisant la terreur des rois et l'espoir des peuples. Un troisième parti, les yeux arrêtés sur la révolution d'Angleterre, se rappelait que ce pays, pour la compléter, s'était vu ccfbtraint de renverser la dynastie restai^e , pour lui en substituer une autre n'ayant ni regrets du passé , ni vengeance à exercer, et devant tout à la Révolution. Tous ces partis s'appelaient libéraux , et cherchaient à gagner la classe nooyenne en excitant ses craintes ou ses espérances, en accueillant tous ceux que les Bourbons mécontentaient , en se servant des journaux et des caricatures , en battant en brèche les missionnaires et les jésuites. Ce dernier nom servait à désigner le clergé et son parti.
L'opposition légale s'exerçait au sein des chambres, à qui la charte attribuait un rôle important. Depuis deux siècles , la politique se fait au grand jour en Angleterre; d'où il résulte que l'opinion la surveille , et l'oblige à se régler d'après l'intérêt du pays. £n France , cela était nouveau : la politique y était dès lors mobile comme les ministres, pilotes novices qui prenaient le moindre vent pour une tempête , et qui dès lors croyaient tout perdu. Le peuple aussi n'était point fait à de telles discussions , et son imagination facile s'enflammait aux débats de la tribune et aux accents de ses orateurs favoris.
L'opposition surtout s'attachait à deux points : la loi électorale et la censure. 11 ne saurait y avoir de gouvernement représentatif sans la liberté de la presse ; aussi était-elle défendue même par des royalistes, tels que Chateaubriand , qui semblait dire aux Bourbons : Je soutiendrai votre sceptre , pourvu que vous respectiez le mien. « Je ne veux pas , s'écriait-il , que, s'il < naissait des Copernics et des G alliées, un censeur pût, d'un « trait de plume, replonger danjs l'oubli un secret que le génie de « l'homme aurait surpris à l'omniscience de Dieu. » « La censure, « ajoutait Daunou , est essentiellement partiale , et le fut tou- « jours. 11 lui est impossible de ne pas l'être, comme il est im- « possible à l'arbitraire de s'arrêter... » Royer-Collard , qui
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avait aussi demandé des restrictions à la liberté de la presse , disait, avec une amère ironie : « Ce fut une grande impré
• voyance, au ^rand jour de la création, de laisser Thomme s'é- « chapper libre et intelligent au milieu de Funivers. De là le « mal et Terreor. Une sagesse plus haute vient réparer la faute
• de la Providence, restreindre son imprudente libéralité, et « rendre à l'humanité, sagement mutilée, le service de Télever « à la bienheureuse innocence des brutes. »
Quant aux élections, base du gouvernement représentatif, le gouvernement cherchait à les dominer. La lutte s*établit d'abord entre les ultra-royalistes et les royalistes modérés ; puis entre les modérés , les ministériels et les doctrinaires , et enfin entre les ultra et les libéraux.
Royer-CoUard avait combattu le sensualisme de Condiilac , comme cause de l'asservissement des esprits sous Napoléon, et du despotisme brutal delà Terreur ou des baïonnettes. Il puisait son éloquence dans la contradiction et dans sa haine contre un système bien plus que dans l'amour du peuple, quMl voulait, au contraire , laisser en dehors de la constitution ; car il avait été désabusé de la souveraineté populaire par le terrorisme , et il considérait la chambre comme élective , plutôt que comme rrprésep.ia!;''e Pour lui, les députés étaient avant tout le^ conseillers du roi. Royer-Collard acquit une grande importance en parlant peu, et eu écrivant moins encore. Comme il résumait d'ordinaire lé débat sous une forme dogmatique, en répétant souvent le mot doctrine, son parti reçut le nom de doctrinaire, mot vague du reste, comme toutes les désignations de parti, et que chacun interprétait à son gré. C'était une réunion assez nouvelle de littérateurs et de publicistes , qui s'étaient fait certaines maximes , d'après lesquelles ils prétendaient régler la politique. Par opposition cependant aux esprits absolus, qui n'envisagent qu'un seul côté des choses , les doctrinaires tenaient compte de toutes ces puissances de fait qui résultent de la propriété, de la richesse , et autres avantages de position ; se proposant d'accorder entre elles ces puissances sociales à l'aide de transactions : contraires en cela aux libéraux , (|ui auraient voulu restreindre leur action, et nous y soustraire le