I1I8T. DE CI■:^T ANS. ^ T. III
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France que de végéter sous une demi-indépendance faible , eu butte à des intrigues continuelles.
Si la France avait agi librement, elle aurait du moins acheminé les choses vers cette future réunion qu'elle n'osait encore accepter; mais, en marchant d'accord avec la conférence, Louis-Philippe refusa formellement; et Ton prit le parti de fonder une dynastie nouvelle. Les négociations traînèrent en longueur, et les protocoles contradictoires qui se succédèrent témoignèrent des incertitudes d'une politique qu'aucun motif supérieur ne dirigeait. EnGn Léopold de Cobourg fut nommé par cent cinquante-deux voix contre quarante-trois, et salué roi des Belges (4 juin f831 ). Mais le roi des Pays-Bas s'obstina à repousser tout arrangement, et prit les armes. Alors la France, violant elle-même la non-intervention qu'elle avait proclamée, fait marcher cinquante mille hommes sous le commandement du maréchal Gérard , et la prise d'Anvers démontra quels progrès l'artillerie avait faits depuis les dernières guerres. Le roi Guillaume retira ses troupes, et les Français évacuèrent à leur tour le territoire belge.
Restaient à régler les conditions de la séparation. Les Pa^-s- Bas prétendaient obtenir les limites de 1790 et la dette publique de t830; la Belgique voulait au contraire la dette de 1790 et les frontières de 1830 : de là une nouvelle série de protocoles. La Belgique n'obtint ni le Luxembourg, ni le Limbourg, ni la rive gauche de l'Escaut, tandis que seize trente et unièmes de la dette néerlandaise furent mis à sa charge.
Ce furent alors de nouvelles colères, de nouvelles invasions à main armée; et l'arrangement définitif n'eut lieu que le 19 avril 1839. La Belgique pendant ce temps s'était donné l'une des constitutions les plus libres d'Europe. L'Église y est indépendante de l'État, bien qu'elle en reçoive un subside ; liberté du culte, de la presse, de renseignement. Les droits dévolus aux conseils municipaux et provinciaux et au pouvoir législatif, re» présenté par deux chambres électives , y sont autant de freins pour le pouvoir exécutif. Quiconque âgé de quarante ans paye deux mille florins djs contributions , y compris la taxe des patentes, peut faire partie du sénat; la chambre basse estconi-
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posée de représentants rétribués, sans conditions d'éligibilité.
Il n'y a point en Belgique d'aristocratie capable de résister au peuple ; point de lutte entre la monarchie constitutionnelle et la république. La loi électorale a établi un cens variable plus élevé pour les habitants des villes, où le clergé a moins d*influence, et plus bas pour ceux des campagnes; d'où il suit que les deux tiers. des élections appartiennent à celles-ci. Le clergé a donc beaucoup d'influence sur les nominations ; il en résulte que les catholiques ont la prépondérance sous un roi protestant.
Dans les premiers temps les partis ne se dessinèrent point; le catholique tempérait l'audace du libéral, en affermissant le lien religieux ; mais tous voulaient l'indépendance , ceux-ci par la guerre, ceux-là pacifiquement ; les uns voulant tenir tête aux prétentions de la diplomatie , les autres s'y soumettre. La question extérieure vidée, le conflit recommença ; le parti catholique devenu triomphant chercha à conserver , et se vit bientôt qualifié de rétrograde par les libéraux, qui l'accusèrent d'aspirer à une domination exclusive, de vouloir mettre l'Église au-dessus de l'Ëtat, d^accaparer les emplois, l'enseignement, de rêver jusqu'au rétablissement de la censure. £t cependant personne ne saurait nier qu'il n'y a pas en Europe de pays où la presse jouisse de plus de liberté. Ces noms de catholiques et de libéraux s'appliquent donc à des questions étrangères à la religion ; . elles indiquent la démarcation habituelle entre les idées de. conservation et de progrès.
Pendant dix ans les catholiques conservèrent l'avantage. En 1840 , après le ministère de Thom, les libéraux gagnèrent du terrain; il en résulta des luttes que le ministère Pïothomb chercha à calmer, en ramenant « les questions de parti à des questions d'affahre ; » mais il finit par succomber (1845).
Le fait est qu'en peu de temps et avec de faibles moyens la Belgique est parvenue à un degré de prospérité dont II y a peu d'exemples dans l'histoire ; et cependant cet enfant de la di* plomatie, faible au milieu de voisiiSs puissants , est sans poids dans la balance européenne. Le commerce belge essuya une rude secousse après la séparation , ses manufactures se trouvant
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alimentées par la Hollande, qui en expédiait les produits dans ses colonies; mais il chercha des dédommagements en se tournant vers raliiance douanière de TAllemagne, dont Anvers pourra devenir le principal port. Comme il fallait en attendant occuper à des travaux publics les bras que Tintemiption du commerce laissait oisiâ , six cents kilomètres de chemins de fer furent construits aux frais du gouvernement, etlaMbertédu commerce raviva les manufactures.
La Hollande resta Tennemie de la Belgique jusqu'à Fabdieation de Guillaume ( 1840 ) ; son successeur rentra dans le concert européen, ense résignant aux faits accomplis,, et en renouant des relations avec le pays qui s'était détaché de sa cooromie. Il mit également fin au conflit qui s'était élevé entre son père et les états généraux, se montra plus juste envers les catholiques, qui forment les deux cinquièmes de la population , et renouvela le concordat avec le saint-siége ; il substitua la politique d'isitérét à la politique de sympathie , donna une constitution au Luxembourg (1841), et s'occupa réellement de remplacer le f^ouvernement personnel par le gouvernement parleivientaire. L'impôt s'élève en Hollande à trente-huit francs par tête , sans compter le droit de consommation des viHes et les autres taxes locales. L'armée, maintenue si longtemps sur le pied de guerre, finit par obérer les finances. Les routes sont très-coûteuses sur uu sol marécageux, de même les digues; on a aussi dépensé énormément pour conserver les anciens canaux, si nombreux, et pour en ouvrir do nouveaux. Il a été employé douze millions de florins à celui du Nord, qui ouvre à la grande navigation le port d'Amsterdam , et huit millions au dessèchement de la mer de Harlem : grande entreprise qui offrira de nouveaux champs à cultiver, et de la houille en abondance. La marine inarelKiBde a beaucoup déchu ; la flotte militaire est très-réduite , mais le Douveau système qui s'est introduit dans les colonies d'Asie tend à les faire prospérer. La dette publique, qui est énorme, n'a pour garantie que les revenus de la Malaisie, qui, sur 85 millions de florins hollandais , n'en coâte que 50. Que deviendirait-elle donc si elle venait à les perdre? et elle peut les- perdre au moindre mouvement de TAngleterre.
La France , dont les secousses avaient déterminé celles des autres États, ressentait, comme autant d'événements intérieurs, le triomphe ou la défaite des révolutions du dehors. La politique de sentiment et celle de système y étaient aux prises , et la discorde agitait tous ces partis, au milieu desquels il y avait à asseoir une constitution, a rétablir l'ordre, cette première né- . cessité de tout gouvernement.
La charte de 1830 assurait mieux que l'autre les grands principes de la liberté : la pensée , la presse , la conscience , le culte, renseignement, étaient libres et àTabri de tout attentat ; rincompétence de TËtat en fait de doctrines était formellement déclarée.
Mais sur quelles bases établir la loi électorale , pour que la chambre des députés pût être considérée comme représentation nationale? Le droit d'élire appartiendra-t-il encore au principe féodal delà propriété foncière .î* Préférera- t-on la souveraineté de Tintelligence à celle du nombre et à celle de la richesse ? Et à quel signe reconnaître Tindépendance et la capacité des électeurs ?
On semblait d'accord pour rendre la vie aux provinces, qui en avaient été privées par l'excès de la centralisation. Afin d'enlever le monopole aux bourgeois et aux légistes, on demanda le suffrage universel; les légitimistes voulaient l'élection à deux degrés : finalement on se contenta d'abaisser le eens d'éligibilité de mille à cinq cents francs , et le cens électoral, de trois cents à deux cents! Dans une révolution faite par des avocats et des écrivains, on refusa une représentation à la pensée ; les membres de l'Institut eux-mêmes eurent à payer cent francs de contributions directes pour être électeurs. Ht cependant l'on assurait h la chambre qu'une nation où le cens électoral est iïxé à deux cents francs est la plus libre du monde.
Ainsi se fondait de nouveau le pouvoir de Targeut, sous la
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protection d*une garde nationale composée de bourgeois désireux de conserver, ^hérédité de la chambre des pairs serait-elle maintenue? La jeunesse, au nom des principes abstraits, le peuple, par aversion pour ce reste d'aristocratie, demandaient qu'elle fût abolie. L'hérédité fut combattue dans les chambres par ceux qui avaient le sentiment de la dignité populaire ; les hommes d'État et les publicistes la défendirent ; et comme les doctrinaires avaient jugé nécessaire de conserver l'hérédité dans le pouvoir suprême, ils devaient, pour être conséquents, i'adinettre aussi dans la pairie > afin de fortiûer la couronne. Ils eurent le dessous , et la chambre haute elle-même vota pour Félection ; mais comme cette élection fut abandonnée au roi , c«la aboutit à faire de la pairie un collège royal , n'ayant sa base ni dans le. privilège héréditaire, ni dans la propriété, ni dans le vote populaire , et qui se trouverait dépouillé même de ces traditions que donnent la pratique des affaires et l'indépendance. Le principe de la souveraineté nationale fut cependant substitué au droit divin.
Ainsi la constitution resta dégagée de ses entraves, et la iiionarchie se combina avec le plus haut degré possible de liberté. Mais il n'est pas de tempête qui ne laisse les flots longtemps agités, a Le gouvernement de Juillet , a dit M. de Broglie , est né au sein d'une révolution populaire. C'est sa gloire , c'est son danger. La gloire fut pure , parce que la cause était juste ; le péril est grand , attendu que toute insurrection heureuse , légitime ou non, produit, par l'effet de son succès, des insurrections nouvelles. »
La chute de l'ancienne dynastie avait froissé les sentiments et les intérêts de bien des gens ; beaucoup d'autres, dont la nouvelle ne pouvait contenter les espérances , n'étaient pas moins mécontents ; puis le conflit est inévitable là où coexistent trois pouvoirs ; car lorsqu'une majorité a prévalu , reste une minorité qu'il faut satisfaire ou comprimer. La révolution de 1830 n'avait pas adopté la république, parce qu'elle ne pouvait manquer d'entraîner la guerre étrangère : mais suffisait-il d'élire un roi pour échapper à ce péril et à celui de la guerre civile? Les demirésolutions ne pouvaient convenir à la multitude, ni à ceux-là qui
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avaient combattu. Le gouvernement n'ayant pas la main assez forte pour réprimer Tanarchie , il en sortit les émeutes , le déebalnement des passions personnelles , et Fétemel courroux de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent : c'était une opposition sauvage qui déshonorait l'opposition légale.
Lyon fut le centre d'un soulèvement où la faim eut plus de part que la politique ; le gouvernement y répondit par des coups de canon et des fortifications. La Fayette , qui faisait son mé** tier de républicain avec la candeur et la générosité d'un enfant, était incapable de se plier à tous les artifices qu'entraîne la pratique des affaires ; et l'on pouvait dire de lui , comme des Bourbons, qu'il n'avait rien appris ni rien oublié. Chef des. gardes nationales du royaume , il se trouvait le véritable maître de Paris : il était donc à propos de lui enlever cette autorité exorbitante ; mais on vit là un premier pas contre la révolution.
Cependant les républicains dépassaient de toutes parts les constitutionnels : Armand Carrel par ses écrits> Garnier-Pagès a la tribune, Philippon avec la Caricature, Barthélémy avec la Némésis, bien d'autres au moyen des journaux, battaient en brèche le système ; et le nom du roi ne fut pas épargné dans des procès scandaleux. Une foule d'associations tendaient à la république ; mais on y trouvait plutôt les. sentiments que les opinions du républicanisme ; on y voyait , comme trop souvent dans ce siècle , une critique sans but , habile à détruire, mais ne sachant pas édifier. La Gazette de France, organe des légitimistes ^ avait proposé le suffrage universel ; les républicains Tadoptèrent ; et ce principe donna quelque unité et un symbole à ce parti, qui n'en avait aucun.
Des idées religieuses se mêlèrent aussi à ces luttes : l'abbé Châtei prétendit fonder une Église française , avec une liturgie dans la langue nationale. Mais Lamennais eut une bien autre influence. Dans son livre du Progrès de la révolution et de la guerre contre ¥ Église (1826), il avait signalé comme ses ennemis le libéraUsmeet le gallicanisme. Il sentait bien que l'œuvre de Dieu ne peut s'appuyer sur des dynasties périssables , mais que l'idée religieuse doit se greffer sur la démocratie. La révolution faite, il la salua comme « un avenir de grâces célestes
et de miséricorde infinie, » comme Févénement le plus prospère pour les institutions sociales et religieuses. Il fonda alors le journal V Avenir j avec cette épigraphe : Dieu et la liberté ! Il eut pour collaborateurs des hommes d'une grande intelligence et d'un grand cœur, radicaux en politique, papistes en religion, qui , du même principe d'où de Maistre avait fait découler le pouvoir absolu, faisaient dériver la liberté , et s'élevaient contre les entraves apportées par l'Église gallicane au pouvoir pontifical. Les concordats n'étaient que des schisnoes déguisés : le prêtre, •éisaient-ils, ne doit vivre que des offrandes des fidèles; l'État ■n'a à s'ingérer ni directement ni indireeteraent dans les choses ecclésiastiques* Liberté absolue de conscience , d'association , de presse; suffrage universel dans les élections; plus de centralisation , plus d'intervention de l'État dans les af&ires de la commune, des cantons, du département ; en un root, liberté entière et pour tous. Ces novateurs ouvrirent une école au nom du libre enseignement, proclamé par la charte; elle firt fermée par la police, et ils se virent traduits en justice; le tribunal retentit de discours antigallicans qui respiraient la liberté, et où figurait le Christ coiffé du bonnet républicain.
Il s'agissait donc de ressusciter Grégoire VU , le patriarche dti libéralisme , disaient-ils , qui vit le véritable moyen d'instituer même ici-bas le royaume de Dieu : il s'agissait de faire du pape le tuteur des nouvelles libertés des peu[^es, de mettre le saint-siége à la tête de tout le progrès moderne , et d'en faire le centre de la politique, comme il l'est de la religion. Mais le pape accepterait-il ce rdle nouveau ? Le trouverait-il selon la mission qu'il tient de Celui dont il est le vicaire ? L'auditoire se demandait : « Est-ce là vraiment la religion catholique.^ » comme le disait Lacordaire dans sa défense.
Et beaucoup disaient que non. Aussi les rédacteurs de VA» venir, qui cherchaient de bonne foi à fonder la liberté au nom du Christ, déelarèrent-ils qu'ils suspendaient leur pubhcation, pour aller à Rome interroger Toracle infaillible. Ils s'y rendirent ^n effet comme des députés du peuple , pour offrir au pape cetle nouvelle suprématie ; mais il réprouva leurs doctrines quant à la liberté de conscience et de presse , quant à la restauration de
l'Église , déclarant que la soumission au prince est de foi , que toute association est interdite entré hommes de religion différente , et que la séparation de TÉglise et de l'État est contraire au bien de tous deux >.
U Avenir se tut devant cette condamnation inattendue. Montalembert s'y soumit, et , entré par l'hérédité à la chambre des pairs, îl y devint , au nom du christianisme et dans les limites de la foi , le champion ardent de la liberté. Lacordaire , après de longues épreuves , se lit dominicain et prédicateur, laissant souvent percer le vieil homme sous l'obédience et l'orthodoxie, en traitant du haut de la chaire des rapports de l'Église et de rÉtat , bien qu'il subordonne la raison individuelle à l'autorité. Lamennais hésita un peu avant d'adhérer à l'encyclique, voulant faire des réserves pour ce qui lui paraissait d'ordre purement temporel : il se résigna pourtant, à la un. Mais il éclata bientôt dans les Paroles d'un croyant, pleines du courroux que lui inspiraient les gémissements de la Pologne et de l'Italie : premier anneau d'une chaîne d'écrits dans lesquels cet esprit puissant, cet écrivain admirable sortit du christianisme. Celui qui avait soutenu l'infaillibilité dans|e pape, comme le représentant de la raison générale, transféra cet attribut à la souveraineté populaire , et se fit l'apôtre de la démocratie absolue. Plus révolutionnaire que rénovateur, il peint les souffrances des peuples, les désordres delà société, avec une éloquence sans égale; mais des remèdes efficaces , il n'en propose pas ; car ce n'est pas là un remède que dédire au peuple : « Soyez unis, armez-vous, arrachez des mains de ceux qui sont rassasiés le pain dont vos enfants affamés ont besoin. »
Plusieurs sectes, conduites par d'autres motifs, prêchaient une réforme sociale, et parlaient de substituer, au système négatif et des^ucteur du libéralisme , des idées organiques qui , au lieu de diviser et d'affaiblir les forces sociales, pussent les combiner dans leur ensemble : il en résulta de grandes pensées et des folies. Au moment où le corps social se trouvait attaqué par la concurrence individuelle dans l'économie commerciale ,
■ Encyclique du 18 septembre 1832.
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par le scepticisme dans la morale, par l'anarchie dans la politique , les saint-simoniens proclamèrent le principe de Tautorite, une religion sociale, l'association des intérêts- et l'organisation de l'industrie. Il ne s'agissait doûc plus de questions politiques ,mais sociales : abordant les problèmes les plus délicats et les plus profonds, ils prirent pour principe : « Rétribuer chacun selon sa capacité, et chaque capacité selon ses œuvres. » En conséquence ils nièrent non-seulement tout droit héréditaire, mais jusqu'à la famille; ils firent la guerre à la concurrence, et donnèrent aux passions un libre cours.
De l'élan, un apostolat chaleureux, des sacrifices pécuniaires, des efforts gratuits, le culte de la fraternité et. de la suprématie du père , voilà ce qu'offrirent les saint-simoniens. Les chefs néanmoins n'étaient pas d'accord entre eux : Bazard n'arrivait qu'à une conclusion politique ; Enfantin voulait une religion , c'est-à-dire embrasser tous les problèmes , et refondre la société, non avec les éléments qu'elle fournit, mais en créant au milieu de nous des mœurs et des habitudes nouvelles. La question. du mariage et du sacerdoce divisa l'école; la morale s'effraya lorsqu'on osa parler de la communauté des femmes ; puis arrivèrent les excentricités fanatiques et les scènes ridicules. Rodrigues prétendait être l'Esprit-Saint incarné; Enfantin soutenait qu'il n'appartient qu'aux mères de déclarer la paternité des nouveau-nés ; et la secte tomba au milieu du ridicule et de l'indignation. Mais toutes les idées qu'elle avait émises ne périrent pas avec elle ; ses prosélytes s'adonnèrent principalement à l'économie politique et à l'industrie. La dignité de l'homme avait été hautement proclamée ; l'attention se porta davantage sur la classe inférieure , et l'on commença à croire qu'il peut y avoir quelque chose de plus sérieux que l'opposition politique systématique , et de plus profitable que l'émulation mercantile abandonnée à une liberté désordonnée.
Le pays , agité par ces doctrines , ne pouvait demeurer en repos ; le mouvement et la résistance étaient aux prises : Laflitte était tombé; Dupin et Sébastiani, les chefs de la chambre, étaient impopulaires. Le ministre Casimir Périer, l'un des plus fermes qui ait gouverné la France, effraya les républicains et
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dissipa les associations. Cet homme d'État fut l'une des notabilités que le choléra moissonna dans Paris. On rendit à sa dépouille de grands honneurs, auxquels le peuple ne s'associa pas ; et ce dont Royer-Collard le loua principalement , ce fut de n'avoir ni provoqué ni désiré la révolution de juillet.
On vit alors des républicains traduits en justice contester à leurs juges le droit de les condamner, étant redevables de leur poste à une révolution victorieuse. Dans ce procès et dans celui des saint-simoniens la foule entendit soulever, devant elle, les questions sociales les plus brûlantes.
Un mécontentement qui se traduisait par des émeutes et des tentatives de régicide encouragea les légitimistes , et la Vendée prit les armes en faveur du duc de Bordeaux , proclamé sous le nom de Henri V; la duchesse de Berry, sa mère, s'y montra elle-même, et enflamma le zèle de ses partisans. Le ministère Thiers , plein de ressources et d'expédients, réussit à éteindre la guerre civile par l'arrestation de la duchesse , qui fut livrée par un traître. Un soulèvement républicain ayant éclaté à Lyon , il le réprima , et refusa une amnistie. Il demanda cent millions aux chambres pour les travaux publics, et fit terminer l'église de la Madeleine, l'arc de l'Étoile, et d'autres monuments ; il fit replacer la statue de Napoléon au faîte de la colonne , pour ressusciter le culte de la force , moins redouté que celui du droit. La prise d'Anvers le mit à même de conduire à fin la question belge.
Il voulait aussi que la France intervînt en Espagne, afin d'empêcher les puissances du Nord d'y prévaloir; mais Louis- Philippe s'y refusant, Thiers déposa son portefeuille (15 avril 1837). Le roi trouva plus de condescendance dans MoIé, son successeur, qui faiblit dans les questions extérieures d'Orient , d'Espagne , de Cracovie et de Belgique. Il évacua même Ancône, et laissa ainsi sans contre-poids la puissance qui était prépondérante en Italie (décembre 1838).
Ce ministère succomba sous une coalition ; après la courte présidence du maréchal Soult (12 mai 1839), le roi fut contrainti bien qu'à regret, de rappeler Thiers ( t^'^mars 1840 ).
Guizot éta^t resté le représentant du parti doctrinaire \ il avait
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combattu sous la restauration avec Toppositiou conservatrice. Il voulait, dans Tintérét de la liberté, de la dignité nationale . de Tordre publie, que le gouvernement s'affermît, le pouvoir n'existant qu'à la condition d'être respecté. Il avait en conséquence préparé cette loi sévère qui fut rendue contre la presse, et exercé la censure avec Royer-GoUard ; mais il avait combattu le ministère Villèle, parce qu'il compromettait l'autorité en provoquant la réaction. La révolution de juillet accomplie, il s'employa à en modérer la fougue , à rétablir Tordre , comme pour faire oublier que c'était Témeute qui l'avait mis au pouvoir. De c^ moment, Guisot et Thiers représentèrent les deux idées du progrès et des faits accomplis ; et la politique intérieure se réduisit presque au gouvernement alternatif de ces deux hommes. Aucun d'eux ne sortit toutefois des limites convenues; aussi se trouvèrent-ils d'accord sur les questions importantes, principalement sur ce qui était à leurs yeux l'objet capital , l'affermissement de la nouvelle dynastie.
La lutte engagée entre les bourgeois et l'aristocratie, entre le gouvernement représentatif et le vieux système monarchique, en un mot entre la constitution et l'absolutisme, se transforma, à partir de 1830 , en un conflit entre le gouvernement représentatif et la république , entré la bourgeoisie et la démocratie turbulente , qui plus d'une fois en vinrent aux mains. Une fois la victoire obtenue , grâce à la fermeté souple déployée par le roi, il ne resta plus qu'à équilibrer la monarchie avec les classes moyennes , toutes également désireuses de repos. L'agriculture et l'industrie prirent donc un essor qui ne s'était jamais vu, et la France put recouvrer sa liberté d'action au dedans et au dehors. Les rois lui pardonnèrent sa liberté, en voyant de quel poids pesait Louis-Philippe pour maintenir Tassiette deTEurope, en dépit de tant d'occasions de guerre, qui se multiplièrent plus eu dix ans que dans tout le siècle passé. Les grandes puissances purent donc remanier à leur gré les petits États , et tout rentra dans le cercle de l'ancienne diplomatie.
Quanta l'intérieur, la faction légitimiste dut se croire perdue, du jour où les hommes religieux professèrent une liberté plus étendue que ne la formulent les constitutions : celle des croyances
et celle de renseignement, par exemple. La charte de 1830, eu supprimant la religion de TËtat, inaugurait la liberté des cultes : le gouvernement voulut pourtant encore y mettre la main , et, pour courtiser le« vieux libéralisme, il renouvela les défenses portées contre certains ordres religieux ; il mit des entraves à ce droit sacré , qui appartient à chacun , de faire élever ses enfants comme il Tentend. C'étaient là les questions vitales, et peutêtre les seules importantes qui eussent été agitées depuis plusieurs aimées dans les chambres françaises ; et c'est la que se portait Tattention de ceux qui voyaient dans la politique quelque chose de mieux que la charte et la frontière du Rhin , et que les déplorables tracasseries de l'opposition systématique, qui s'en alla soulever tout un pays, pour une indemnité donnée à un précJkeur, anglais au fond de TOcéanie.
Un autre soin du gouvernement fut de consolider la conquête d'Alger. On hésita d'abord à la conserver malgré l'Angleterre , et cette hésitation fit perdre du temps et des hommes, et laissa s'effacer l'impression de la victoire sur ces races barbares. Sa conservation une fois décidée, c'est alors qu'apparut l'inhabileté des Français à rien fonder au dehors. Le sang et les trésors y furent dépensés à profusion ; toutes les expériences 4le colonisation, de civilisation, d'utopies même, n'ont eu pour résultat que de transporter plus ou moins de Français dans les villes africaines , sans tirer d'autre parti d'une contrée si vaste et si. riche en ressources, sans autre avantage que d'ouvrir un débouché aux ardeurs militaires, d'exercer l'armée pendant la paix , et de faire briller la marine. Si Alger n'est rendu un jour comme )'a été Saint- Jean d'Acre, attestant une nouvelle recrudescence de l'islamisme , une guerre pourrait bien la faire tomber dans les mains de l'Angleterre ; et les Français n'auraient servi là encore qu'à leur frayer la voie, comme dans les Indes.
Les pays le plus spécialement travaillés par l'influence française étaient les trois péninsules méridionales, tant à cause du voisinage que par sympathie. Nous verrons plus loin comment la Grèce se constitua. En Italie, le drapeau tricolore, après avoir flotté quelques instants dans Ancône, finit par s'éclipser (décembre 1838 } , en livrant de nouveau le pays au protectorat de
r Autriche. La Lombardie avait repris ses chaînes , livrée qu*elle était :sans la moindre garantie à la domination autrichienne. Son roi, ce fut l'empereur lui-même, soumis à la seule obligation de se faire couronner à Milan; à lui la nomination à tous les emplois, la Gxation de l'impôt, l'administration des Onances, de l'instruction publique. Il fallut que tout arrivât de Vienne , malgré tous les inconvénients qui pouvaient résulter de la lenteur ou de l'ignorance. Une congr^ation centrale devait représenter le pays; mais le gouvernement lui-même en nommait les membres , lui seul les convoquait ; et leurs délibérations n'aboutissaient qu'à un votç consultatif. Un admirable système communal, reste des anciens municipes, était resté debout au milieu de tant de ruines; c'était assez pour conserver la vie etsauvegarder la prospérité de cette opulente province. Bien que réduite a une pure bureaucratie, l'administration cheminait encore régulière et forte ; fa justice, intègre et prompte toutes fois que la raison d'État ne la faisait point, était rendue d'après la loi autrichienne, qui avait remplacé le code français.
La Lombardie pouvait servir d'exemple au resté de l'Italie en ce qui est de l'administration ,'pour peu que ses dominateurs, comprenant leurs intérêts et ceux du pays , eussent consenti à laisser fonctionner librement cette organisation municipale qui dispense les rois de la tyrannie , remplit les coffres des gouver* nants, tout en apportant aux sujets la satisfaction de travailler au bien de leur patrie. Mais, sans respect pour les susceptibilités nationales , pour les promesses qui avalent été faites , tout alla se concentrer à Vienne ; et cela non pas d'un seul coup, ainsi qu'il arrive le lendemain d'une conquête , mais lentement , avec calcul. Les hautes magistratures furent occupées par des Allemands , sans expérience du caractère et des mœurs italiennes. La foule des employés en fut réduite à instrumenter, à appliquer des ordonnances tombées d'en haut , sans permission d'examiner, sans voix pour rien exposer : le silence fut commandé sur toutes choses. Cette unité de Tempire, qui était le rêve de l'empereur François , imposait à l'Italie les mêmes lois qu'à la Gallicie et aux Croates,. jusqu'à enlever la publicité aux jugements, supprimer le droit de défense que l'Italie possédait,
jusqu'à expélier de Vienne un règlement sur les eaux à cette Lombardie qui avait inventé Tirrigation artificielle. Elle avait une belle armée , et bientôt Ton vit ses conscrits Incorporés dans les régiments allemands, sous des officiers autrichiens; aussi vit-on s'éloigner de Tarmée tout ce qui gardait quelque sentiment de dignité nationale et put acheter un remplaçant Le système communal se vit entravé et désorganisé de jour en jour ; et la congrégation centrale, composée de gens à gages , se trouva sans voix pour hasarder des réclamations , ou sans courage pour exiger une réponse. L'Église elle-même vit peser sur elle le même joug , grâce au système introduit par Joseph II : il fallut que les curés prétassent serment de fidélité au souverain ; les évêques, nommés par l'empereur, eurent défense de correspondre avec Rome , et ne purent conduire leur troupeau sans se voir exposé à la censure de quelque employé subalterne.
Les meilleures choses se trouvèrent gâtées par l'action de la police , arbitre de tout. Une police aulique, une police du viceroi, une police générale, une police communale, une police du gouverneur, une autre de la présidence, se firent la guerre réci* proquement ; tous les emplois, tous les honneurs, toutes les positions, jusqu'aux chaires et aux fonctions ecclésiastiques, tombèrent sous l'action de cette police ; il ne put se faire de nomina* tions que d'après ses enquêtes et ses notes secrètes, dont le coup étaitirrémédiable.Ëlleéplucha les passe-ports» empoisonna toutes les relations civiles et domestiques , en semant mille soupçons de trahison entre amis et parents , dans le but d'affaiblir ainsi Tesprit public par la haine et la discorde ; elle se mit sur la piste de tous les secrets, pour les divulguer, et jeter le blâme ou le déshonneur sur ceux qu'elle voulait atteindre. Faute de rien découvrir, elle inventait; elle mettait en évidence un homme obscur, pour porter ombrage ou préjudice à quelque mérite solide , à quelque caractère indépendant. Elle violait sans nulle pudeur le secret des lettres, elle emprisonnait sur les plus légers soupçons , quitte à relâcher ensuite , sans même articuler un pourquoi à ceux qui rentraient de l'exil ou sortaient des cachots. Elle disait tout bas : a N'avez-vous pas assez souffert? Pour-
Mjriu
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quoi tant de souci des affaires publiques ? Jouissez de la vie , le gouvernement n*y met point obstacle ; soyez riches, soyez heureux. » Cest ainsi que T Autriche s'efforce, au moyen des jouissances, à étouffer tout souvenir d*honneur, et à faire tourner en un mol embonpoint tout ce qui devrait servir à fortifier les muscles ; puis , montrant du doigt à TEurope cette vie nonchalante, ces brillants équipages, cette campagne florissante, elle s*écrie : « Voyez comme la Lombardie, mon esclave, est heureuse! »
Il ne manque pas d'hommes assurément qui , poussés par le besoin ou par le vice , s'offrent à lui vendre leur âme, ceux-ci pour des jouissances, ceux-là par ambition, d'autres par vengeance. La police a su accréditer le bruit que o«t espionnage était à la fois très- mystérieux et très-étendu; des patriotes menteurs , (les patriotes sincères , répètent cette calomnie, qui en fait dispense la police d'une vigilance dispendieuse, et qui déshonore le caractère moral du pays. En l'offrant sous ce honteux aspect, elle réussirait peut-être à éterniser les chaînes, si ce n'était pas l'inévitable destinée de la police de faire haïr plutôt que de sauver les gouvernements.
L'empereur François V^ disait au congrès de Leybach : « Je veux des sujets obéissants , et non des citoyens éclairés. » Selon ce programme, on réduisit les écoles à ne donner que des sujets médiocres , en refoulant toute supériorité ; on borna l'instruction populaire à ce qu'il faut pour changer les intérêts récalcitrants en résignation et en obéissance ; on s'embarrassa peu de mettre l'enseignement classique en harmonie avec les positions et les besoins sociaux : un savoir littéraire superficiel engendra des esprits à la fois légers et dogmatiques ; il en -résulta la vanité des petites choses , le goût de la parole et du bruit ; il en sortit des journalistes et non des gens lettrés, des bureaucrates et non des penseurs. Vienne se réserva d'expédier les livres, et souvent aussi les professeurs ; on les nommait au concours , de façon à écarter les grandes capacités, et faire passer toute une race de charlatans bien dressés à ces exercices. Quant aux esprits d'élite, ils avaient la prison pour les soumettre, et les journaux pouvoir pour les décrier ; on les faisait diffamer, pour avoir
moins à les craindre. Une pareille guerre déclarée à toutes les forces vives , à la moralité et à Tintelligence d*un pays, ne suffiraitrelle pas pour déshonorer un gouvernement? Et ce gouvernement, qui dispose de la terreur, de Téloge, des emplois, des honneurs , des décorations n*a jamais pu trouver pour le louer un homme d'un véritable mérite. L'avenir tiendra compte à la Lorobardie de cette indépendance incorruptible de ses esprits d'élite ; et ceux-là pourtant ont été en butte à bien des attaques envieuses et frivoles; car dire aux peuples. Soyez sages, quand on ne peut dire aux rois, Soyez justes , c'est paraître de complicité avec ceux-ci.
Les grandes voix faisant silence , ce fut le règne de cette foule qui traûque de louanges , d'annonces , de camaraderie ; qui fait échange de plats éloges et d'odieux outrages, comme il advient partout où les amitiés sont sans lien et les inimitiés sans respect. La sonorité du vide résonnait dans les journaux, autre plaie de la littérature italienne ; journaux qui encensent la médiocrité, idolâtrent la négation, et surveillent avec l'inquiétude de la défiance quiconque prend un certain essor; critique futile et sans conclusion, car elle n'enseigne jamais comment il faudrait faire, et qui, servile et emportée, réussit à faire détester la franchise en la séparant de la dignité. C'est la dernière misère d'un peuple, lorsqu'il a perdu toute foi en lui-même , que de ne plus savoir employer le peu de liberté qui lui reste qu'à se déchirer et s'avilir ; misère d'autant plus déplorable, qu'une nation à qui toute autre voie est fermée n'a plus que sa gloire littéraire et morale qui puisse attester à l'avenir que la génération présente n'a pas été complètement vile.
Le faux patriotisme ne nous pardonnera pas de mettre à nu de pareilles plaies ; nous savons qu'il ne nous fera point grâce : mais, pour avoir le droit de dire la vérité à nos ennemis, il faut que nous n'ayons pas peur de nous la dire à nous-mêmes.
A François 1**^ succéda en 1835 Ferdinand, sonflls, qui inaugura son règne par le pardon, ainsi que peut le faire tout prince qui n'est point un insensé. Mais le vice-roi et le ministre dirigeant chicanèrent ce projet d'amnistie , et , de générale qu'elle devait être, la réduisirent à des proportions étroites et illusoires.
Mais c'était chose si nouvelle qu'un tel acte de pardon, que l'empereur fut accueilli à Milan par des transports et des fêtes, quand il s'y rendit pour ceindre la couronne de fer. Soit enivrement causé par ces fêtes, ou lassitude de maudire, ou bonté native du caractère italien , il y eut un entraînement inouï vers le prince. Beaucoup qui la veille exhalaient leur courroux ou partageaient l'espoir des patriotes, apparurent travestis en gardes , en chambellans ; il y eut une pluie de décorations , de dignités de cour , et une recrudescence d'aristocratie.
Tandis qu'un patriotisme sans portée, engourdi dans ses souvenirs , et qui s'adore lui-même , restait à l'écart de toute réalité.; tandis que la haine d'un pouvoir oppresseur rendait indocile même aux institutions tutélaires , les esprits sages étudiaient le pays, et avant tout s'étudiaient eux-mêmes. Sans fermer les yeux sur des maux trop réels , ils savaient qu'il est plus aisé de les dénoncer que de les guérir; c'était moins encore leurs adversaires qu'eux-mêmes qu'ils surveillaient. Ils savaient que les espérances d'un peuple sont de longue durée; que le succès demande autant de prudence dans le dessein que de vi<i gueur dans l'exécution; que les longues souffrances retrempent les nations. Mais il est bon , dans le malheur même , d'éviter les avortements ridicules , et de se souvenir qu'une révolution , en Italie surtout, est aussi facile à faire qu'il y est difiicile d'en faire surgir une société capable de se défendre, de s'ordonner, et de se gouverner elle-même. Ceux qui tenaient un pareil langage étaient naturellement bafoués et vilipendés.
C'est de la Lombardie que nous parlons, car c'est elle qui nous est le mieux connue; elle a été et sera longtemps encore le pivot des destinées italiennes. Mais ce que nous disons d'elle, nous pourrions le répéter du reste de l'Italie , qui croyait toujours à l'efficacité de l'ordre matériel, telle que l'Autriche la représente ; aussi se résignait-on plus ou moins à recevoir ses inspirations ou ses commandements.
Les petits duchés , situés sur le Pô , n'étaient en quelque sorte que des fiefs impériaux. Parme était en. viager dans les mains d'une archiduchesse qui sut ménager les finances de ce petit État, ens'aidant de sa fortune particulière. Le dueliéde
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liiieques était admiDistré temporairement et avec insouciance par un Bourbon, que ni le passé ni Tavenir ne rattachaient à ce pays. Le duché de Modène représentait le régime absolu , caractérisé par les supplices des patriotes , par les monopoles et rhorreor de toute espèce de progrès.
La Toscane, plus heureuse, vivait dans un accord paisible sous un gouvernement patriarcal par tradition, et qui n'eut point, pendant longtemps, de révolutions à combattre. Les beaux-arts et le climat y attiraient les étrangers ; les étudiants afiQuaient à Pise , dont l'université comptait tant de maîtres habiles. Les mines de l'Ile d'Elbe , l'excellent acide boracique qui se tire des Lagun^i, les chemins de fer et la liberté du commerce, faisaient la richesse de ce pays, qui voyait s'accroître sa popula* tion grâce au dessèchement des maremmes , entreprise mieux conçue toutefois qu'exécutée. Mais nul esprit d'initiative n'animait le gouvernement, dont la douceur n'était que négligence, comme le repos do pays n'était que sommeil. Aux deux bouts de la Péninsule deux jeunes monarques semblaient vouloir \% bien, sans trop savoir le chemin pour y arriver. Nous parlerons plus loin de Charles- Albert, au moment où il sembla tout prêt de réaliser les vœux de l'Italie. Quant à Naples, trois révolutions lui avaient coûté beaucoup d'or et de sang, et elles avaient laissé après elles bien des plaies et bien des ressentiments. Arrivé au trône sans avoir rien à venger, Ferdinand II n'épargna -pas les promesses, et en réalisa quelques-unes. Ce que les Français avaient laissé de bon après eux fut en partie conservé , leurs codes entre autres , qui furent modiGés selon les besoins du pays. Les titres de noblesse perdirent beaucoup de leur prestige dans un temps où tant de choses plus solides s'en sont allées en poussière. Les ordres religieux furent réduits au tiers de ce qu'ils étaient avant la Révolution. Le clergé, en rapport avec les besoins, perdit cet esprit d'hostilité à.l'égard de Rome, qui dans h siècle dernier l'avait inféodé au pouvoir civil. La marine marchande et l'armée ont pris des accroissements considérables; mais la pèche du corail, si importante naguère qu'il fallut publics à son usage le code Coralin ^ tomba en décadence. Les Soufres , qui sont Tor de la Sicile , furent l'occasion^ en 18:&<»>
d'un démêlé avec F Angleterre, qui faillit amener la guerre : le gouvernement napolitain prétendait conserver ses privilèges , tout en respectant les contrats existants. Cet incident fit comprendre la nécessité d'augmenter la marine militaire et de protéger la capitale, trop exposée aux agressions du dehors.
Chez ce peuple, qui s'achemine aussi vers les innovations, le pittoresque du costume s'en va comme le reste; c'est à peine si le voyageur curieux y trouve encore ces lazzaronis nus et ces bandits qui abondent dans tous les voyages romantiques. Le peuple, s'il est toujours bruyant , est moins insubordonné; il y eèi resté joyeux, quoique moins dissolu. L'instruction et le travail corrigeront à la longue ses autres défauts. Le gouvernement et les commissions provinciales se sont efforcés de doter Tagriculture de nouvelles méthodes et de nouveaux produits , de l'affranchir des servitudes territoriales , de rem dier h la plaie des fidéicommis , de la mainmorte et des biens communaux. Où ne pourrait point arriver, s*il le voulait bien , un pays de six millions d'habitants, et qui peut payer cent millions d'imp6ts?
Mais il y a toujours la grande plaie d'un gouvernement qui associe sur la même tête la souveraineté temporelle et l'empire des consciences. Les haines que fait naître une administre*)tion vicieuse retombent sur le pontife , et la politique suscite à l'organisation catholique de nombreux ennemis, quoique l'Italie lui doive ce privilège de suprématie unique qu'elle a conservée dans les temps modernes. Ce qu'elle a à craindre, ce sont moins les excès du fanatisme ou les abus de la science , que le dissolvant de la paresse et de la volupté , et ce lâche découragement qui arrête tous les essais, ou cette résignation volontaire à des maux auxquels on n'a pas le courage de chercher les vrais remèdes.
Au nombre de ces remèdes, il faut compter assurément ceux ide Tordre matériel, tels que l'accroissement de la richesse publique et sa meilleure répartition. L'Italie compte vingt-quatre millions d'habitants, tous catholiques, parlant à peu de choses près la même langue , quoique fractionnée en quinze États , iont sept sont soumis à des princes étrangers. Elle possède ii*exce])eDtes lignes en fait de topographie militaire , des for-
teresses inexpugnables , de bons ports, des canaux et des fleuves qui ne gèlent jamais ; les fers de Tile d'Elbe, les cuivres d'Agordo et de la Toscane, les chanvres du Pô inférieur, les forêts des Alpes et de TApennin, fourniraient tout ce qu'il faut pour donner une excellente marine à ce pays, qui est assis sur deux mers, en vue de la France, de l'Algérie et de la Grèce.
Cependant sa marine est insuffisante , bien que Naples et les États sardes aient fait de notables progrès pour porter directement sur les marchés lointains les huiles, les soies et les fruits de la Péninsule. L'esprit militaire manque aux troupes, comme l'esprit d'entreprise au négoce. L'instruction peu répandue y est superficielle , si bien qu'à quinze ans les jeunes gens savent tout; mais à quarante-cinq ans ils en sont au même point qu*à quinze. Les idées pratiques, manquant de publicité, ont peine à faire leur chemin ; lés forces ne tendent point à l'association ; point d'assistance mutuelle , nul sentiment de la légalité ; nul respect pour le travail ; nulle tolérance pour l'opinion d'aur trui; point de dignité ni dans les actes, ni dans les discours; l>oint d'union entre les intelligences ; chacun ne trouve que la désaffection, si ce n'est même la persécution, sur le coin de terre qu'il appelle sa patrie.
L'uniformité manque dans les lois civiles et pénales, comme l'unité dans les poids , les mesures , les monnaies ; l'égalité n'existe pas non plus dans les droits de douane ; tant de frontières assurent l'impunité à la contrebande en même temps qu'elles multiplient les entraves et les dépenses de perception. La Lombardie voit croître sa richesse agricole et sa population , tandis qu'elle diminue dans les contrées du midi , qui pourraient offrir tant de ressources de colonisation, et des refuges à tant de familles de l'Italie supérieure et de la Suisse qui émigrent vers les régions transatlantiques. Aujourd'hui que la Méditerranée reprend son antique importance, c'est le moment pour l'Italie de se mettre en mesure, et de ne point se laisser ravir par d'autre& le bénéfice de ces nouvelles communications qui seraient pour son activité un champ si favorable, et où elle trouverait ^es pacifiques conquêtes auxquelles l'insouciance et la paresse seules ne sauraient prétendre.
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La France de 1830 n'était pas sans se douter que la Sainte- Alliance, dissimulant par nécessité, n'en gardait pas moins rancune à son humeur turbulente, si fatale au repos de T Europe ; qu'elle guettait l'occasion Â'y rétablir sinon l'absolutisme , au moins ce vieux système bourbonnien, qui ne donne ni inquiétude aux rois, ni espérance aux peuples. 11 était donc de son intérêt de faire que, dans le midi de l'Europe , les constitutions prissent racine de façon à balancer le système monarchique pur du nord. ?(ous verrons plus loin comment la constitution hellénique se consolida. L'Italie, sitôt qu'eut disparu le drapeau tricolore qui avait flotté un instant sur Ancône , retomba sous le protectorat de l'Autriche, qui , bien résolue à repousser toute innovation, veillait, du haut de ses forteresses lombardes, sur le reste de l'Italie , sans réussir pourtant à enrayer ces espérances que nous verrons éclater bientôt, et toucher presque au succès.
En Portugal le roi avait repris le pouvoir absolu , et choisi pour ministre le marquis de Palmella. Don Miguel son fils, resté le chef des absolutistes fougueux et ennemi juré des francsmaçons , comme on appelait les libéraux , excita les soldats de la Foi à finir l'œuvre commencée. Il fit arrêter beaucoup de gens (avril 1824) sous prétexte d'une conjuration , entre autres Palmella , et voulut, on le croit , forcer son père à abdiquer. Le roi, avec l'aide de la diplomatie, reprit le pouvoir, pardonna h don Miguel son usurpation , et l'envoya à Vienne pour y ap* prendre à abhorrer les constitutions , en attendant le moment opportun. Il donna cependant une amnistie et quelques insti* tutions. Les factions, au milieu de tout cela, s'agitaient avec fureur; l'Angleterre était jalouse de la France, et elle réussit à décider le roi à reconnaître l'indépendance du Brésil.
On ne voulut pas même prévoir le cas où les deux couronnes viendraient à se réunir sur la même tête. En effet , Jean Yl
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mourut (19 mars 1826), et la question fut de savoir qui lui siHscéderait. Don Pedro, son fils aîné, possédait dans le Brésil , un empire indépendant ; ce qui n'empêcha point son père de le reconnaître aussi pour héritier du Portugal. 11 s'en déclara roi aussitôt , et y envoya une constitution ayant pour bases une monarchie héréditaire , avec une chambre des pairs dont les membres sont désignés par le roi, d'après certaines conditions; et une chambre des députés nommés par des électeurs provinciaux , nommés eux-mêmes par des électeurs de paroisses jouissant d'un revenu de six cents francs. Cette constitution ressemblait donc à la charte française, sauf que l'élection y était à deux degrés, et basée sur le suffrage universel , à peu de chose près. Homme de cœur et ambitieux de gloire , don Pedro suivait en cela tes idées du libéralisme; mais il foulait aux pieds les vieilles franchises nationales, ce qui amena le trouble et la confusion dans le pays. Craignant l'influence du parti absolutiste, il déclara qu'aussitôt le serment à la charte prêté , il abdiquerait en faveur de sa fille dona Maria da Gloria , que sou intention était de marier à don Miguel.
Là constitution fut jurée ; mais beaucoup de gens se réfugièrent sur le territoire espagnol , et, appuyés par Ferdinand Vil, ils la repoussèrent comme opposée aux institutions nationales. Le comte d'Amarante se mit à la tête de ceux qui se levèrent en armes; les uns proclamèrent don Miguel, les autres divers princes , jusqu'à Ferdinand Vil lui-même; et le sang coula, malgré l'intervention des cours étrangères. Don Miguel , sur l'invitation de son frère, arriva de Vienne, et jura la charte ( novembre 1827) ; mais il seconda sous main les absolutistes et s'appuya sur la multitude. A peine les troupes anglaises furentelles parties , à peine eut-il reçu le montant d'un emprunt négocié en Angleterre , qu'il abrogea la constitution et la loi électorale, pour réunir les anciennes cortès des trois états du royaume. I^ question de succession y fut soulevée; on y déclara don Pedro étranger, et don Miguel s'empara du pouvoir absolu (juillet 1828). Cependant une partie de l'armée refusa de servir Fusurpation ; les constitutionnels proclamèrent dona Maria, et mirent Palmella à la tête de la régence ; la guerre civile éclau.,
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les constitutionnels furent dispersés, et réduits à s^enfair; les supplices furent le prix de la fidélité ; et T Angleterre chercha vainement à arranger les choses, en faisant épouser à don Miguel sa nièce dona MQria.
La révolution de 1830 n'ôta pas Tinfluence aux absohitistes; et les patriotes, qui avaient espéré obtenir des secours du dehors, reconnurent qu'ils ne devaient compter que sur eux-mêmes. Une révolution s'était accomplie au Brésil , et don Pedro revenait en Europe, après. avoir abdiqué en faveur de son fils. Accueilli en roi par l'Angleterre et la France, il rassembla les émigrés portugais, à la tête desquels se mit Saldanha. Uarmée libératrice, partie des A^res , arriva à Porto; mais elle fut repoussée par le peuple. Ce fut une guerre acharnée, que les passions rivales , la famine , les persécutions, rendirent misérablement désastreuse. Don IVliguel , don Pedro , se virent réduits à lutter par Tépée dés étrangers : le premier employa celle du Français Bourmont , l'autre celle de l'Anglais Napier. Palmella réussit à négocier un emprunt en Angleterre, procura à son parti des vaisseaux et des munitions , et décida enfin le triomphe de dona Maria. La mort de don Pedro (4 septembre 1834), qui survint peu de temps après, donna le pouvoir à cette reine de seize ans, dans un pays épuisé et peu tranquille encore. Elle accorda sa confiance à Palmella. Au milieu des graves embarras causés par l'état des finances , les cabales firent une guerre incessante aux ministres; enfin un soulèvement (1835) éclata, et l'on demanda leur renvoi, avec la constitution de 1822. Les certes en rédigèrent une nouvelle qui amena une guerre civile entre les constitutionnels et les chartistes, ce qui ruina les finances et conduisit à la banqueroute. Le trône de dona Maria se maintint pourtant à travers tant de vicissitudes , et ies constitutionnels modérés eurent le dessus jusqu'en 1847, où une nouvelle insurrection éclata à T improviste et menaça le gouvernement. On l'accusait d'avoir violé la constitution , et la guerre civile força ce malheureux pays à subir encore l'intervention étrangère.
En vertu d'anciens privilèges concédés par la maison de Bragance, au temps de ses révoltes contre l'Espagne ; en reconnaissance aussi des secours qu'ils lui accordèrent depuis^ les Anglais
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ont obtenu , pour leur commerce en Portugal , des avantages que n'y ont pas les nationaux. La compagnie anglaise, qui a le monopole des vins de Porto , dissoute par don Pedro , a été rétablie depuis-, grâce à Textréme besoin que Ton avait de se procurer des subsides par anticipation. Les dettes contractées et la nécessité de s'assurer une protection lient ce pays à l'Angleterre, qui y donne et y reprend la couronne à son gré. 11 sera bien difficile au Portugal de conserver Goa, et plus encore Macao. Cette ile, pendant la dernière guerre contre la Chine, fut occupée par les Anglais, qui s'arrogent tous les privilèges de navigation dans les comptoirs portugais de l'Afrique orientale. Ils se montrent peu disposés à restituer Ceylan , et à permettre que « le Tage verse ses eaux dans l'Océan sans leurpermission. »
Quoi qu'il en soit, ce petit pays, qui a été riche de tant de gloire et comblé de tant de ressources, reprendra de l'importance , s'il s'y forme une opinion publique ; si le peuple apprend à connaître ses intérêts politiques, et s'habitue à l'agriculture et à l'industrie ; si les majorais cessent de rendre les propriétés inaliénables, même les petites; si le souverain accepte sincèrement la constitution, et s'applique à la développer au lieu de l'entraver ; si la représentation nationale, prenant plus de dignité, vote, non dans des intérêts de faction , mais dans l'intérêt public ; si les Portugais enfin apprennent à subsister par eux-mêmes , sans qu'une autre nation vienne cultiver et commercer pour eux.
En Espagne, Ferdinand VU, redevenu absolu, forcé de céder aux conseils de la France, avait accordé une amnistie ; mais trop d'exceptions l'avaient rendue dérisoire. Détestant les libéraux encore plus que le libéralisme , il avait produit une telle irritation, qu'il s'était trouvé forcé de demander, pour sa sûreté, que Toccupation fût prolongée , ce qui enraya la fougue des absolutistes. Ledésordre était partout : les impôts n'étaient pas payés ; des bandes armées se montraient de tous cotés, et les cours alliées renversaient les ministres selon leur caprice. La terreur peut bien réduire au silence un peuple faible qu'une grande puissance tient sous ses baïonnettes ; mais un gouvernement indigène aurait-il réussi à maintenir la tranquillité dans un pays où les
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rgitatioiis sont chroniques, où Tusage des armes est général, si |a population ne fût pas restée étrangère à ces mécontentements des hautes classes? En effet, la révolution est partie, en Espagne , de la noblesse et de la bourgeoisie aisée ; Tabsolutisme y était , comme une démocratie royaliste et religieuse , en insurrection contre les constitutions de France et d^ Angleterre, yice le roi absolu ! fut souvent le cri du peuple; et Ferdmand dut protester très-haut contre Tintention qu*on lui prétait de poser des limites à l'autorité royale. Les absolutistes, mélange de monarchiques , de théocratiques, de chefs de la multitude qui s'intitulaient apostoliques, trouvaient que Ferdinand n'opérait pas avec assez de résolution ; et ils mettaient leurs espérances dans rinfant don Carlos, son frère. On put voir, à la révolution de 1830, combien les idées révolutionnaires étaient peu répandues au delà des Pyrénées. On eût dit qu'un trône qui n'avait plus pour soutien les Bourbons de France allait écrouler. Cependant le libéralisme trouva si peu d'échos, que l'invasion de Mina échoua du premier coup, et que ce général , qui s'était vu deux fois porté en triomphe comme un libérateur, ne trouva pas une cabane pour s'y réfugier, alors qu'il était traqué comme une béte fauve.
Mais tous ceux qu'un gouvernement absurde avait fini par s'aliéner se réunirent aux libéraux. Les apostoliques, à force d'accuser Ferdinand de trahir la monarchie et la religion, finirent parle dégoûter lui-même ; et il s'aperçut qu'un roi doit être quelque chose de plus que l'homme d'un parti. Ses trois mariages ayant été stériles, il voulut essayer d'un quatrième, et épousa Marie-Christine de Sicile. Les réjouissances, les fêtes qui accueillirent une jeune reine pleine de vivacité, changèrent l'aspect de ce pays, que tant de misères avaient assombri. Les royalistes fougueux prirent en aversion Christine , qui , se voyant entourée d'ennemis puissants , s'appuya sur le parti constitutionnel. En effet, le libéralisme reprit faveur partout; Ferdinand lui-même retrouva de la gaieté, surtout lorsqu'il se vit père d'une princesse ; et il porta la condescendance pour sa femme (31 mai 1830) jusqu'à promulguera loi des cortès de 1789, qui avait aboli la loi salique, et rendu aux femmes, eon-
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fonnément à rancienne coutame, le droit de succéder au trône '.«Étrange abus du despotisme, qui fait et défait tant de fois, dans un siècle, une loi aussi importante que celle qui règle rhérédité royale!
D*aiNrè8 la constitution de 1812, le trône était également àé'vola aux aines, mâles ou femelles. Quoi quMl en soit, si la constitution subsistait, la loi salique était abolie ; sinon, le roi absolu pouvait, à son gré, changer cette loi. Don Carlos se trouvait, de cette façon, écarté du trône. La France et Naples réclamèrent, au nom des droits éventuels que leurs princes avaient à cette couironne. Les apostoliques, qui avaient compté sur l'avènement de l'infant , se récrièrent et s'agitèrent. Calo-
■ Philippe V avait fait modifier, par les cortès de 171 3, l'ordre de succession an trône de Castille , en ce sens que les femmes ne succéderaient qu'après l'extinction des lignes masculines, le droit de réprésentation étant conservé dans ces dernières. C'est donc à tort que cet acte de Philippe V a été confondu assez généralement avec la loi salique, qui exclut complètement les femmes du trône ; loi qui est encore en vigueur en France, dans les anciens électorals allemands, dans les pays où la succession dérive de droits féodaux ou de pactes héréditaires , comme dans les maisons de Saxe, de Hesse , de Brandebourg ( moins la Prusse toutefois )• Dans la succession en ligne cognatique pure , les deux sexes jouissent d'un égal droit, sauf| pourtant qu'à un même degré lea frères sont préférés aux sœurs, se réglant, du reste, sur le droit de représentation tel qu'il existe dans le droit romain; de sorte que la fille d'un mAle est préférée à l'oncle , s'il est cadet de son père. Cest ce qui a lieu en Angleterre , en Portugal , comme jadis en Castille , en Aragon, en Navarre, qui, pour cette raison, changèrent plusieurs fois de dynastie. Philippe V, en modifiant l'ancien ordre de succession, vonlut empêcher que le royaume ne passât dans des mains étrangères; et il introduisit, non pas la loi salique, comme on l'a beaucoup répété , mais la succession cognatique mixte, qui n'admet le droit des femmes que lorsqu'il n'y a plus , dans une ligne , de mâle issu de m&le. Ce fut cette loi de Philippe V que Ferdinand VII abolit par sa pragmatique du 29 mars 1830, pour assurer la couronne à sa fille Isabelle, au détriment de son frère don Carlos. Du reste , il ne faisait que rétablir l'ancien droit de succession, et le conformer à ce que les cortès de 1789 avaient réclamé de Charles IV.
marde et Aicudia furent renvoyés du ministère ; leurs partisans furent destitués. Les espérances des progressistes se portèrent de plus en plus sur Christine , nommée régente, et les diverses nuances libérales se confondirent sous le nom de chriS' tinos. Le ministère qui se forma alors sous Zéa-B«rmudès s'attacha à réparer les maux causés par le précédent : il amena le roi à quelques concessions, et fit prêter aux cortès le serment de fidélité à la reine Isabelle (juin 1833). Il rouvrit les universités, que Calomarde avait fait fermer ; l^amnistie , en même temps qu'elle était une réaction contre Tabsolutisme passé , tira de l'exil ou des prisons beaucoup d'hommes distingués et de riches propriétaires , disposés à soutenir la régente contre don Carlos. Ce prince protestait, retiré en Portugal, sous le patronage de don Miguel. C'est ainsi que Ferdinand emporta au tombeau la certitude de laisser son royaume en proie à la guerre civile, qui ne tarda guère à éclater.
Marie-Christine prit alors le gouvernement (3 octobre 1833); et Zéa-Bermudès , à qui le portefeuille fut conservé, fit paraître en son nom une proclamation célèbre. Les nouveaux actes, vus de mauvais œil par les apostoliques, étaient d'autant mieux reçus des libéraux. Entre eux toutefois il y avait un parti moyen, qui, ennemi de la tyrannie, mais aussi de la révolution, se composait de gens d'affaires inQuents , et désireux de réaliser des bénéfices. Puis on avait en face le peuple, fidèle à la religion et à la monarchie , à qui il fallait faire entendre que ni Tune ni l'autre n'étaient compromises par les mesures nouvelles, et que le gouvernement ne livrait pas l'Espagne aux piérils de l'esprit d'innovation. Pour cela, Zéa-Bermudès annonçait, au nom de la régente, l'intention de maintenir le système de Ferdinand, et de pratiquer un despotisme éclairé. En faisant ce sacrifice aux idées monarchiques du pays , il détacha certains partisans de don Carlos , jeta de l'indécision parmi les autres , et rassura le peuple , détrompé de ces constitutions tant de fois tombées, remises au jour et changées. Mais, comme il arrive d'ordinaire au premier ministère d'un nouveau gouveme-
ent, Zéa-Bermudès ne put contenter personne. Martinez de la , qui lui succéda , tailla, sur le patron anglais , un statut
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royal, avec une chambre des pairs, moitié héréditaire , moitié viagère. Cette constitution , qui ne dérivait ni du droit ni des antiques coutumes, répugna aux franchises du pays , et fut mal accueillie. Ce fut alors que commença Tinsurrection carliste; il £Bdlut armer le peuple, il fallut lui complaire, en donnant une constitation au moment où le choléra exerçait ses ravages. On opposa Mina aux carlistes de Zumalacarregui ; à sa mort , Espartero, qui avait fait la guerre en Amérique (1836), devint le héros des ehristinos. Il réorganisa Tarmée, et finit, après six ans de vicissitudes et de petits combats , par repousser sur le territoire français Cabrera, chef des insurgés du centre, ainsi que don Carlos (juin 1840 ), qui resta prisonnier en France jusqu'au moment où il renonça à ses prétentions en faveur de son ûls ( 1845). Les provinces basques avaient prospéré dans Findépendance , et trouvaient honteuses ces révolutions de palais ; elles opposèrent donc une résistance énergique, préférant leurs anciens privilèges aux avantages chimériques d*un système unitaire. Forcées de mettre bas les armes, elles ne furent pourtant pas vaincues, attendu qu'elles conservèrent leurs fueros, c'est-à-dire l'indépendance municipale, le droit de fixer leur impôt elles-mêmes et d'administrer leurs biens, de n'avoir garnison que dans les forteresses, d'être affranchies du recrutement, de jouir de la liberté du commerce , et de n'obéir aux actes du pouvoir exécutif et législatif qu'autant qu'elles les approuveraient.
Christine, débarrassée de ses ennemis, se trouva bientôt aux prises avec ses amis : le plus puissant , Espartero , se trouvant en foce d'un gouvernement faible , devint le véritable maître.. Klle se décida à abdiquer, et passa en Italie,, puis en France. L'agitation continua après elle : apostoliques, constitutionnels, royalistes , se montrèrent également conspirateurs et anarchiques. Le peuple soupirait après l'absolutisme ne comprenant la liberté que sous la forme de privilèges historiques. Les libéraux, classe aisée, instruite, voulaient transplanter, dans le pays des systèmes étrangers ; aucun esprit public n'y mûrissait à côté des idées de provinces et de privilèges. On ol)éissait par force à quiconque disposait de l'armée Mais le vain-
queur d^aujourd'hui sera à coup sûr renversé demain, sans qu'on puisse dire par qui*. Cette fière nation espagnole a trop longtemps vécu sans émulation ; les classes nobles, surtout dépossédées par les princes de la maison d'Autriche, ont perdu le point d'honneur et rambitioii , pendant que le clergé s'abais* sait à servir les passions royales ; le commerce et tout ce qu'il y avait de forces dans le pays s'est éteint ; faute de moyens de les exercer avec liberté. De là cette grande uniformité que nous présente l'histoire de l'Espagne, où depuis trois siècles le roi seul parait agir ; aussi est-ce à lui seul que la révolution devait s'attaquer. 11 ne reste plus de véritable aristocratie dans le plus aristocratique de tous les pays , attendu que le despotisme d'une part, mais plus encore le sentiment catholique , puis les anciennes guerres soutenues en commun , les moines enOn , dont le nombre était si grand, y ont enraciné partout les idées d'égalité. Le procès ne put donc être décidé là par la guillotine,. comme en France : il devait traîner en longueur, entre gens dont eliaque homme comptait.
La centralisation répugne dans ce pays, façonné à la division des anciens royaumes; et, tandis qu'en France les mouvements procèdent de la capitale au reste du pays, eu Espagne ils partent des provinces pour envelopper la capitale. Dans un pareil état de choses, les crimes et les délits abondent > ; l'agriculture et le commerce sont nuls. Au fond, cependant, la nation est plus morale qu'on ne le croit en Europe; elle est arrivée à une liberté plus réelle et plus logique que les antres ; les municipalités , très-anciennes el trèi^-enracinées , ont en Espagne une force morale extrême; on n'y comprend guère ces libertés écrites uniquement dans une charte ; et l'on y traite de tyrans ces libéraux qui dépouillent les gens de privilèges véritables, pour leur offrir en échange des droits fantastiques , qui n*ont rien à faire avec le caractère national. Les libéraux eux-mêmes
* En 1841 , Taudience de Barcelone ^ eu à juger 3,681 procès crimi* nels, dont 160 assassinats , 1 parricide, 24 suicides, 6 infanticides, 5 attentats centre la vie , .33 meurtres involontaires, 318 blessures graves, 40 incendies, 40 'i vois, et 315 cas de contrebande.
PÉNINSULE IBÉBIQUE. 319
sont divisés en exaltés et en modérés : les premiers , sous les divers noms de communeros , de carbonari , déjeune Espagne , de centre universel, de Sainte-Hermandad , se recrutent dans les sociétés secrètes sorties de la franc-maçonnerie de Tempire, et s'appuient sur TAngleterre ; les autres, amis de la France , sont des nobles, des riches, des gens d'affaires, qui s'appuient sur la couronne.
Il n*e8t donné qu'à l'épée d'imposer un maître à un pays désuni à ce point : Espartero, avec la sienne , semblait devoir suspendre au moins la discorde. Tous ceux qui depuis Napoléon avaient gardé le culte de la force, attendaient de lui, à défaut d'autre résultat, la tranquillité, ce premier besoin du pays. Mais ce général , inconcevable mélange de férocité et d'inclécision, vint à bout de Barcelone soulevée en la bombardant ; puis il. n'osa, peu de temps après, employer la force contre une autre insurrection; il s'enfuit en Angleterre, insulté, pour sa couardise, de ceux qui avaient maudit sa rigueur. Alors Isabelle fut déclarée majeure (1844 ) ; Christine fut rappelée, avec Martinez de la Rosa et les modérés ; mais la tranquillité ne revint pas. Le mariage de la reine devint une affaire d'État, dont toutes les puissances se mêlèrent ; et ce perpétuel va-et-vient de ministères et départis atteste bien qu'aucun d'entre eux n'avait son point d'appui dans le peuple.
La seule unité du pays, l'unité catholique, cette force de la monarchie espagnole, a reçu .une forte atteinte de la con6sca>tion des biens du clergé, de l'abolition du tribunal de la nonciature, et du droit de nommer aux évêchés, réservé à Rome. Ces mesures, destinées à pourvoir, d'un autre côté, à la dette publique, ont produit de grands changements dans les propriétés e: les intérêts locaux : telle est la richesse du sol , qu'il sufGrait de peu d'années de tranquillité pour ramener une situation prospère. De bonnes lois sur les mines ont déjà produit des résultats avantageux à l'industrie du fer ; et Ton ne retire pas moins de 60,000 kilogrammes d*or, par an, des mines de Grenade et de Murcie. Gibraltar, il est vrai, est un entrepôt de produits anglais , destinés à être introduits en Espagne par contrebande : le cours des fleuves aussi est interrompu par la
douane du Portugal , dont ils traversent le territoire pour se rendre à la mer ; mais on pourra y remédier en modifiant le système de prohibition, dont aucun pays n'a eu plus à souffrir que TEspagne. Si le mouvement d'absorption des petites nationalités dans les grandes se poursuit, la Péninsule, réunie en un seul corps, retrouvera la prépondérance qu'elle a eue jadis parmi les nations européennes.
L'Espagne n'a pas trouvé, après la perte de ses colonies, les avantages que l'Angleterre a recueillis après l'affranchissement des siennes. Trop faible et trop malheureuse alors pour conclure des traités de commerce à son profit, elle n'a pas même obtenu plus tard quelques indemnités pour les propriétés confisquées de ses sujets, ni pour les domaines de la couronne ; elle n'a pu davantage mettre à la charge de l'Amérique émancipée une partie de la dette qui l'écrase.
Il lui reste pourtant assez de possessions pour figurer encore parmi les puissances coloniales. Cuba est l'ile que la nature a le plus richement dotée ; et la Havane, qui domine la double entrée du golfe, est l'un des meilleurs ports du nouveau monde. Depuis que le gouvernement a renoncé au monopole de son excellent tabac , la culture s'en est considérablement accrue. Indépendamment du coton et des rayons de miel , on exporte de la Havane autant de sucre et de café que de toutes les Antilles anglaises et de l'ile Maurice. Porto-Ricco, qui, en 1808, manquait de sucre pour sa consommation , est arrivé à en produire plus d'un million de .quintaux. Mais l'Angleterre, qui connaît l'importance de ces positions, travaille à rattacher les habitants à ses propres intérêts; et si une guerre survenait, l'Espagne pourrait-elle les défendre? Le / pourrait-elle contre les États- Unis?
Les Philippines offrent aussi en Asie un beau champ à l'activité espagnole, situées, comme elles le sont, de la manière la plus favorable au grand commerce. Manille, assise au fond d'une vaste baie où se jettent les grands fleuves qui la mettent en communication avec toute lUe de Luçon, fut comme oubliée par les Espagnols , après sa fondation : c'était Tépoque de leurs guerres avec les Pays-Bas et l'Angleterre; mais quelques colons
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restés là, soutenus par Vénergie de don Juan d'Autrkhe et par les missionnaires , finirent par donner Tessor à sa prospérité. LMndustrie et le commerce y ont pénétré aussi avec les Chinois; mais ces hôtes turbulents ont besoin d'être sévèrement contenus; Les établissements européens, les sociétés commerciales s'y sont multipliés depuis, grâce aux émigrations, h tel point que la population espagnole y a doublé depuis le commencement du siècle. Mais ce sont là aussi des possessions précaires ; la marine espagnole ne suffirait pas pour les pro* téger ' contre les Anglais , ni même contre la piraterie des iiianos.
De tous les soldats de la Révolution devenus souverains ^ Bemadotte seul a su conserver le trône et fonder une dynastie. Volontaire dans le régiment de Royal -Marine , il était sergentmajor lorsque arriva la Révolution qui devait faire de lui un prince, puis le porter enfin sur les marches du trône de Suède. Vieux soldat républicain , il sut conserver sa personnalité intacte, quand tant d'autres étaient absorbés dans celle de Napoléon : ce fut par là qu'il attira sur lui les regards d'un peuple qui cherchait un roi parmi les satellites de cet astre resplendissant*. Alors il comprit que son devoir était de préférer les intérêts de la Suède à tous autres ; et, comme elle n'avait point de raisons pour détester les Anglais et ne pouvait vivre sans commerce , il refusa de se prêter au blocus continental. De là les dissentiments qui firent à Napoléon un dangereux ennemi de son an«
' En 1764, TEftpagne comptait cent soixante-dix-huit bâtiments de guerre, savoir : soixante-sept vaisseaux de ligne , quarante-sept frégates, Mixante-quatre bâtiments plus petits. Elle n'avait plus, en 1846, que Ifoif vaisseaux de haut bord , six frégates , cinq corvettes , sept l)ricks de vingt , et quelques bâtiments moindres encore.
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cien général. Les uns veulent que Bernadette lui-même ait irrité la baine des rois contre le maître de la France; d'autres, qu'il ait ambitionné le rôhe de médiateur entre eux et Napoléon ; c.<^ux-ci, qu'il ait songé à lui succéder; ceux-là ^ qu'il se soit entendu avec les vieux jacobins pour rétablir la république française. Tout cela s'est dit , et plus encore. Le fait est qu'il fut maintenu par le congrès de Vienne.
La Poméranie devait être cédée au Danemark , aux termes du traité de Kiel, en échange de la Norwége; mais eette puissance ayant manqué à ses engagements en 18t4, la Suède occupa la Norwége à main armée, et, le fait une fois accompli , elle le fit accepter sans indemnité; puis , n'espérant guère conserver la Poméranie et Tlle de Rugen en cas de guerre, elle les vendit à la Prusse pour 5 millions.
Deux royaumes de constitutions différentes se trouvèrent ainsi réunis. Une assemblée constituante, en 1814, rédigea dans quatre jours la constitution norwégienne , que le congrès de Vienne approuva sans beaucoup d'attention. £Ue ressemble fort à celle des États-Unis : c'est une démocratie sous un roi, selon l'antique esprit d'un pays où la féodalité n'a jamais pris pied , où le paysan a toujours été libre , et où la propriété est très-di visée. Tout Norwégien âgé de vingt-cinq ans , propriétaire , usufruitier ou fermier à vie d'un fief, tout habitant d'une ville est électeur ; à trente ans il devient éligible , pourvu qu'il ne tienne .ni à la cour ni à quelque ministère ; qu'il n'ait ni pension, ni emploi subalterne dans une maison de commerce. Le vote est pubb'c; le parlement (^tor/Aîn^) triennal se convoque lui-même, et une loi adoptée dans trois législatures n'a point besoin de la .sanction royale. Ce fut ainsi que passa l'abolition de la noblesse héréditaire. Il n'y a point de profession honorable qui ne soit représentée dans le parlement; aussi y yoit-on des gens de toute condition. Le président et le vice-président sont renouvelés tous les huit jours , et au commencement de la session un quart du itorthing est choisi pour former la chambre haute ^agthing), qui délibère sur les propositions de la chambre des communes ( odehthing ), et juge les ministres accusés par elle. Ceux-ci n'assistent point aux discussions. Non-seulement la presse
€St libre, mais le gouvernemeut favorise les journaux en les exemptant du droit de poste. La peine de mort est inconnue en Morwége. L'émancipation des catholiques a été décrétée en juin 1845, taudis qu'en Suisse on fait encore le procès à ceux qui abandonnent TÉglise luthérienne. Toutes les cérémonies qui existaient avant le luthéranisme ont été conservées. Ainsi ce pays goûte tous les fruits des mœurs simples de la liberté.
La féodalité pénétra en Suède vers Tan 840 , lorsque Brandtassund distribua à ses sujets le sol déboisé pour le cultiver, sous Tobligation du service militaire ou d'un tribut équivalent. La couronne aliéna plus tard sa propre souveraineté , et transmit à des seigneurs tous les droits qu'elle avait sur le sol ; mais comme il n'existait ni loi de substitution , ni droit de primogéuiture, ce n^était point, à vrai dire, une aristocratie. Eric, fils de Gustave Wasa , créa le premier des titres de noblesse , dont le nombre s'accrut dans les guerres qui se succédèrent depuis : mais on ne trouva là que des ofGciers nobles , dépendants de la couronne , et qui ne formaient point un corps ; tandis que le clergé, propriétaire d'immenses domaines inaliénables, jouissait d'une grande puissance. La bourgeoisie était sans force dans un pays pauvre et sans industrie ; les paysans formaient la masse de la population : libres, ils fournissaient des troupes au roi, mais non aux feudataires ; et, toujours armés pour la chasse, ils ne furent jamais asservis. La couronne, élective, se conférait sous des restrictions de plus en plus sévères. Dès le treizième siècle 9 un sénat souverain, nommé par le roi, mais que les états généraux pouvaient déposer, discutait les affaires du gouvernement.
La constitution donnée sous le ministère d'Oxenstiern fut abolie par Gustave lil; et lorsque Gustave IV fut déposé par le duc de Sudermanie (juin 1809) ' , les états s'assemblèrent pour rédiger à la hâte une nouvelle charte. Comme on ne visait qu'à restreindre l'autorité royale , chaque député y apporta quelque article qui fut adopté après discussion , sans qu'on s'inquiétât de rien coordonner ; aussi cette charte, qui ressemble en partie
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à TcTUvre d'Oxenstiern, pèche-t-elle par la confusion. Les états généraux sont composés de quatre chambres, la noblesse, le clergé, les bourgeois, et les paysans. L'ordre du clergé , dont le roi est le chef visible , se compose de Tarchevéque dUpsal , de onze évéques, et des députés élus par les ecclésiastiques de chaque diocèse. I^ luthéranisme n'a guère modifié un peuple qui n'y était pas préparé; le clergé y est très-riche, et le culte très-pompeux. La secte des illuminés de Swedenborg a trouvé dans ce pays de nombreux adeptes. Deux mille quatre cents familles environ ont été anoblies par le roi et inscrites dans le livre d'or ; ce nombre est demeuré invariable. Le chef de chacune de ces maisons , méritant ou non , est membre effectif de l'État. Les terres nobles sont exemptes d'impôt. La bourgeoisie est représentée par les élus des quatre-vingt-cinq villes, qui comptent plus de 280,000 habitants; les représentants des paysans sont élus par district, et doivent être propriétaires; point de représentation pour les non-propriétaires , qu'ils soient savants, chefs de manufactures, jurisconsultes. L'ordre des paysans compte 2,600,000 âmes , possédant les deux tiers du territoire. Les états se réunissent tous les cinq ans pour arrêter les comptes et voter l'impôt ; le vote a lieu par ordre séparément, ce qui peut rendre nul le dernier, attendu que si les trois premiers adoptent , le veto du quatrième est sans valeur. L'unanimité n'est exigée que pour les lois fondamentales; et il faut que la proposition se discute sur-le-champ; mais elle n'est votée que dans la session suivante , c'est-à-dire cinq ans après, ce qui rend les délibérations très-difficiles. Le roi gouverne selon les formes établies, avec un conseil d'État de neuf membres nommés par lui , ainsi que tous les fonctionnaires ; s'il s'absente pendant une année , le trône est déclaré vacant.
.Les états généraux nomment un procureur général de la justice , pour veiller à la stricte observation des lois, ainsi qu'un comité de constitution , qui peut se faire communiquer les procès-verbaux du conseil d'État, et, le cas échéant, mettre les ministres en accusation. La presse est libre; cependant le chancelier peut non-seulement réprimer, mais même supprimer les journaux. Le Jury n'existe que pour les délits de presse.
SUÉDE ET DANEMARK. 335
Le tribunal de Topinion {opinions namud) est une institution toute particulière à la Suède; c'est une sorte d'ostracisme qui peut renverser le pouvoir exécutifr La législation a conservé beaucoup de vieilles coutumes, et le code ordonné par le roi en 1833 n'a pas été promulgué.
LMn^alité, comme on le voit, est consacrée par la constitution. L*ordre le moins nombreux possède les emplois et la majorité des votes dans la diète ; il dédaigne le commerce , qui périrait s*il n'était ravivé par les étrangers. Toutes les industries s'exercent par privilèges, sauf Tagriculture : source d'entrave et d'isolement. La vanité s'attache , en outre , à ces faveurs ; et l'esprit de corps amoindrit le sentiment de la moralité personnelle.
Le système militaire est bon, et l'armée indelta mérite d'être citée en particulier. Jadis les propriétaires étaient obligés de suivre le roi à la guerre, avec un nombre dliompies proportionné à leurs possessions ; X élection et la noblesse furent conférées aux plus riches, qui servaient à cheval. Clierles XI, voyant que les finances de l'État ne suffisaient pas à l'entretien d'une armée permanente , fit revenir à la couronne, par l'acte de rédaction de 1680, un grand nombre de propriétés. On eut alors des régiments soldés (vaerfoade); une partie des biens furent assignés en guise de solde aux officiers et aux sous- officiers {bostelle ). Les provinces n'en restèrent pas moins obligées de fournir un contingent de troupes qui , sauf les cas de besoin , vivent dans des cabanes séparément et cultivent un petit tetrain , au lieu de paye : troupes essentiellement nationales , et qui ne s'amollissent point en temps de paix. Beaucoup d'ofBdèrs remplissent d'ailleurs des fonctions civiles.
Lors de la mort de Charles XIII, en 1818, Bemadotte eut à réprimer un soulèvement momentané en Norwége, et fut ensuite couronné dans les deux royaumes. Habile à passer d'une religion à l'autre, d'une politique à une autre, à sacrifier l'idée au fait, il soutint sa dignité en face de la Sainte-Alliance, qui ne lui épargnait pas ses conseils contre les libertés du pays. Durant sa longue irie, qui ne finit qu'au 8 mars 1844 , il se consacra à là prospérité de sa patrie adoptive ; il sut conserver la paix, malgré