EMPIRE TURC
main beaucoup de troupes et de Tartillerie ; hors de là , se retrouve la vivante image du système féodal. Les pachas sont Té* quivalent des barons, avec F hérédité de moins. Les villages correspondent aux communes , ayant des revenus particuliers. L'administration civile et militaire appartient au pacha , la justice au cadi , le culte au muphti , divisions qui du reste signi- Gent peu de chose là où Tarbitraire fait tout. Presque tous les emplois sont mis à Fenchère tous les ans, et ceux qui les achètent ne négligent rien pour rentrer au plus vite dans leurs déboursés.
Très-peu de gens savent lire et écrire en Turquie ; le sultan signe en trempant son doigt dans Fécritoire ; les pachas signent avec leur cachet. IN'ayant point à passer par les longues filières des procédures judiciaires, les affaires pourraient marcher rapidement, si on ne faisait pas durer à plaisir celles dont il y a de grands profits à tirer. Les jugements sont généralement équitables, dictés par le bon sens, et d'une simplicité patriarcale ; puis on brûle le peu de documents qui ont figuré au procès , et la cause est irrévocablement jugée.
Les municipalités sont chargées de répartir Fimpot entre les familles, et les relations avec le centre de Fempire sont extrêmement rares. Écrire à Constantinople n*est guère dans Fusage d'un peuple illettré. Le Grand Seigneur, s'il a un ordre à transmettre , est obligé d'expédier un Tartare.
La population diminue à vue d'œil, et toutes les villes ont entre elles de vastes déserts. La médecine n'y est pratiquée que par un petit nombre d'empiriques ; nulle attention à l'état saultaire du pays ; point d'hôpitaux, point de routes, point de ponts, point d'établissements d'instruction ; dans les prisons se trouvent confondus les prévenus et les condamnés; l'assassin y coudoie le débiteur insolvable.
Les servitudes personnelles, les logements militaires, les exactions , pèsent sur les habitants des villes. Ainsi la richesse , étant une occasion de péril et de ruine , se cache et n'ose tenter des entreprises qui la démasqueraient. L'argent s'entasse improductif, soit dans le trésor impérial , soit dans la bourse des particuliers. Vient-il à se montrer, il est écrasé sur-le-champ
EMPIBB TUBG. 13
de contributions; en attendant, des soldats s*établisseut en maîtres dans votre maison ; et si la charge devient trop lourde , le village émigré tout entier.
Ce n*est point par leur taux exorbitant , c'est par leur mauvaise répartition que les impôts sont le plus vexatoires ; c'est parce que le recouvrement s'en opère avec brutalité par la main des traitants qui les ont à charge , et à travers une longue chaîne de concussions. Le gouvernement turc n'entend rien au maniement des finances, et ne connaît point d'autres expédients que Faltération des monnaies.
Une grande portion des terres appartiennent aux mosquées, et sont exemptes d'impôts. Elles sont sacrées, à ce point que, si urgents que les besoins puissent être , on n'ose y porter la main. Les pachas lèvent les impôts, sur les autres terres^ sans cadastre , sans règle fixe , grevant à volonté les propriétaires sans que le trésor en profite.
L'égalité qui règne entre les musulmans leur inspire un orgueilleux mépris pour les chrétiens , qui n'y participent point. Lorsqu'en traversant les rues de Gonstantmople , on entend les femmes même dire aux raïas , « Que la peste t'étouffe ! que les oiseaux fientent sur ton menton! » on peut se figurer ce que doit être la condition des chrétiens. La ligne de démarcation entre les deux peuples est aussi tranchée qu'au jour de la conquête. Ils vivent ensemble, sans se mêler, sans se saluer. Le pouvoir, dans les cas les plus extrêmes , ne demande pas un soldat aux chrétiens ; il ne les force pas de parler sa langue , mais il ne s'inquiète pas d'apprendre la leur. Ainsi les gouvernants ignorent les gouvernés ; ils ne leur parlent qu'au moyeu d'interprètes qui, pour la plupart, sont des renégats, et couséquemment d'une foi suspecte : autre ressemblance avec le système des conquérants de notre moyen âge.
Chrétiens et Turcs traitent donc entre eux comme d'esclave à maître : la justice n'est point la même pour les uns et pour les autres; le délit qui meneau gibet le chrétien, se rachète par une amende pour le musulman. Sur le premier seulement pèse la taxe personnelle. Le Turc a pour le chrétien tout le mépris du planteur pour l'esclave , disposant de sa maison , de soue\\^N^\^
14 EMPIBB TUBC.
de ses ustensiles. 11 arrive que le pacha met en réquisition les raïas, les envoie travailler au loin, sans pourvoir le moins du monde à leur nourriture.
Dès qu'un village compte un nombre suffisant de chrétiens, il leur est permis d'élire un chef (kodia basckè) qui les représente auprès de Tautorité musulmane, répartit l'impôt, £ut connaître les ordres du pacha, et porte devant lui les réclamations des raïas. Mais se fondre avec les Turcs est impossible autant que d'unir la polygamie avec le mariage , la liberté avec l'esclavage , l'Évangile avec le Ck>ran. Si déjà nous voyons en Grèce, en Algérie, en Moldavie, en Servie, prévaloir les races chrétiennes, cela vient de la disparition des Turcs, ou de œ qu'il n*en reste qu'un petit nombre, qui y sont comme à l'état de prisonniers. Mais les chrétiens, par malheur, n'offrent point, dûis toutes ces contrées, les éléments d'une forte agrégation entre eux, pas plus qu'avec le reste de l'Europe. Point de nationalité, point de patrie , ni origine; ni langue qui leur soit commune. Point d'intérêts généraux, à part la religion. Qu'ils se soulèvent, et ils n'ont à arborer que la croix. En réalité, ils n'ont de patrie que la commune ; et entre ces petits groupes il y a d'immenses espaces et point de communications. Presque tous ces chrétiens sont schismatiques, par conséquent hostiles à Rome, qui est le centré de l'unité européenne : c'est là ce qui a facilité la longue domination de la race turque. Et maintenant que reste- t-il du Coran? la polygamie, l'anarchie des pouvoirs, la corruption de ses agents , l'appauvrissement général , la stérilité du sol , et la dégradation de la race turque; aussi sa chute est-elle inévitable. Mais qui peut prédire ce qui en surgira?
BéGÉNÉaATION DE LÀ GBAcB. 15