REGENERATION DE LA GRECE
La décadence de la Turquie semblait devoir ûvoriser Taffranchissement de la race grecque , peuple deux fois vaincu , qui D*ayait point pactisé avec la tyrannie, ni même rejeté Fespérance dans les temps les plus désastreux.
Ce peuple occupe la péninsule située au sud des Alpes orientales , sur laquelle la Porte avait institué quatre pachalicks : celui de Salonique , formé de Tancienne Macédoine ; celui de Janina , qui comprend l'Albanie Amante ; celui de Livadie , Tancienne Hellade, et celui de Tripoli, la Morée; sans compter les ties de Candie et de Négrepont, les Cyclades et les Sporades, placées sous le commandement direct du capitan-pacha. Ces contrées furent conquises par les Turcs peu de temps après la prise de Constantinople; mais un peuple n'est point mort, tant que survivent les éléments de sa nationalité. Les Grecs restaient unis entre eux par une même religion ' contre la horde mahométane; une même langue leur servait de lien et de protestation contre leurs oppresseurs; leurs chants nationaux exprimaient des haines et des espérances communes.
Quand la plaine thessalienne eut été soumise , le gros de la nation et ce qu'elle comptait de plus viril se réfugia dans les montagnes ; et, des hauteurs de TOlympe, du Pélion, des rochers du Pinde et des Agrapha, s^élancèrent les Clephtes déterminés,
' La capitulation de Mahomet II avait respecté l'Église grecque ; elle garda le droit d'élection canonique aux dignités, sauf le bérat du Grand Seigneur. Le patriarche œcuménique de Constantinople présidait le saint syuode, composé de dix ou douze évêques des villes les plus proches ; il recevait Tappel des sentences épiscopales , nommait au\ dignités ecclésiastiques, et réglait la répartition de Timpôt. Le patriarche protégeait les coreligionnaires près de la Porte, jugeait les ecclésiastiques dans les cas criminels, pouvait condamner à Pemprisonncroent ou aux galères sans que le sultan pût intervenir, à moins que te coupable n'embrassât l'islamisme.
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la terreur du territoire occupé par les Turcs et les Grecs soumis à leur joug. Les Turcs , fatigués de combattre des populations pauvres et indomptables , se décidèrent à les laisser vivre sous leurs propres lois, et à leur laisser les armes, sous la condition d'un léger tribut ; mais ceux qui babitaient les régions élevées de la montagne se refusèrent à toute transaction.
Dès son plus jeune âge , le Clephte était habitué aux privations, à la souffrance , à ne redouter rien : toujours prêt à affronter la mort pour piller, comme pour défendre son territoire ou sa religion, et bravant à sa dernière heure la férocité des oppresseurs. Contents de peu, ces hommes rudes gardaient leurs troupeaux , et ne considéraient pas le brigandage comme un opprobre; ils vidaient par les armes les différends quMIs ne pouvaient terminer à Tamiable, et respectaient les femmes prisonnières. Ils ne combattaient pas selon les lois de la guerre, mais disséminés çà et là , tirant à main posée, fuyant pour revenir sur l'ennemi à Timproviste. Comme ils ne voyaient point de mérite à se comporter vaillamment, ils ne gardaient point souvenir de ceux qui mouraient en braves , mais seulement de ceux qui cédaient lâchement. Les femmes aimaient leur valeur, et les assistaient dans leurs fatigues; souvent les popes marchaient à leur tête, ou combattaient dans leurs rangs. Parfois deux Clephtes se juraient sur les autels fraternité d'armes ((iôeX<poT:XrToi) à la manière antique, pour n'être pas séparés, même par la mort ■. Les alliances chez eux étaient héréditaires, de même que les inimitiés et les vengeances. Après la mort du père , la mère le remplaçait dans le gouvernement domestique. L'épouse adultère était mise à mort par le mari ou les parents. Cette vie d'aventures avait pour eux autant de charmes que le bien-être des villes peut en avoir pour nous. Ils tiraient leur nourriture de leurs troupeaux ; ils faisaient rôtir les viandes destinées à leurs repas , comme les héros d'Homère, et les arrosaient de copieuses Ubations de vin , au milieu des s-aillies et des chants joyeux. A côté de leurs frères de la plaine pillés et ou-
* Avant rinsurrection de i 81 5» Milosch sauva un Turc auquel il était lié par une fraternité de ce genre.
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tragés à toute heure, ils puisaient des forces et de dures consolations dans les sacriGces même qu'ils s'imposaient.
Ceux qui habitaient ^moins haut dans la montagne , plus exposés au danger , créèrent pour leur défense une milice composée de Grecs dits ^rmaioles, qui s étendait de Taxîus .1 risthme de Corinthe ; elle fiit divisée en autant de bataillons qu^il y avait de districts, et commandée par un capitaine héréditaire ,. qui résidait au chef-lieu. Les Turcs consentirent à accorder de certaines franchises à ces Paliikars^ et les mirent par ee moyen sous la dépendance du pacha ; mais comme ce dernier cherchait à empiéter sur leurs privilèges, c'était une guerre continuelle entre eux. Les Pallikars, lorsqu'ils avaient le dessous, se réfugiaient dans les cantons plus montagneux, et redevenaient Clephtes.
La poésie , qui est immortelle au sein de ces montagnes que les anciens avaient données pour habitation aux Muses , soutint l'esprit d'indépendance et célébra ses martyrs. Les chants des Gephtes racontent les exploits des braves, terreur des Turcs et des troupeaux ; leur courage à endurer la faim , la soif, les tortures ; leur dévotion envers les popes et les reliques^ : œuvres de poètes mconnus, n'ayant nul souci de gloire, n'ayant d'autre besoin que d'épancher lear cœur. Les aveugles les apprennent, y adaptent des airs, et , rapsodes nouveaux, ils les répètent en mendiant; c'est ainsi qu'on les entendait chanter : « Un fusil , « un sabre, ou , faute de mieux , une fronde, voilà nos armes.
« Avec le fusil , le sabre , la fronde , j'aurai des champs , des « blés , du vin.
« J'ai vu les agas prosternés à mes pieds ; ils m*appelaient « leur seigneur et maître.
« Je leur ai enlevé leur fusil, leur sabre et leurs pistolets.
« O Grecs, relevez vos fronts humiliés! Prenez le fusil, le « sabre, la fronde , et nos oppresseurs vous nommeront bientôt •> leurs seigneurs et maîtres. »
' Voy. Fauriel, Chansons populaires de la Grèce, I82i. On a put»lié en 1837 une collection des Piesma, traditions des Montéoi^grins, concernant Ivon le Koir et ses combats contre les Turcs.
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Le système communal avec ses formes représentatives avait survécu chez les Grecs ; ils élisaient leurs juges, les percepteurs des impôts , et répartissaient entre eux les tributs et le recrutement. Ils respectaient les vieillards , à ce point que des villages entiers n'étaient administrés que par Tancien du pays. Us gardaient le culte du foyer. Devenus étrangers aux idées de nation et d*Ëtat , ils conservaient profondément celles de famille , de tribu , de patrie et de religion. Ce que la constitution civile ne donnait pas , le sentiment religieux le produisait. A peine s'ils avaient sur leurs rochers inaccessibles des prêtres et des ég]|« ses; c'était donc une fête pour eux lorsque arrivait un pope pour célébrer la messe dans quelque pauvre oratoire , dans une caverne où étaient déposées des reliques miraculeuses. Ainsi TËglise avait conservé beaucoup de pouvoir sur les masses. Le patriarche , assisté de son synode , correspondait avec six exarques , ceux-ci avec les évéques et avec les curés , qui dirigeaient les anciens , préposés à Tadministration publique. Cétait un gouvernement patriarcal, indépendant de celui des conquérants, et qui se séparait d'eux de plus en plus. L'espérance patriotique se traduisait jusque dans les hymnes sacrés qui annonçaient le royaume du Christ , la restauration de la sainte Jérusalem ^ et le triomphe de l'Église militante. Tandis que les Turcs restaient attachés au fsitalisme, les Grecs-Slaves se confiaient dans la Providence : tout en obéissant , ils se rappelaient les andens jours de la Grèce , et se nourrissaient d'espérances.
Une nation qui vit de pareils sentiments peut se laisser opprimer, mais non anéantir; et le jour arrive pour ceux en qui la vie morale n'est pas éteinte.
Les affaires des Turcs se faisaient par les mains des Grecs : les premiers, dans leur ignorance, s'étaient vus contraints, dés les premiers instants de la conquête, de se servir des Grecs pour Padministration de l'empire ; et quelques familles privilégiées du quartier de Constant! nople , appelé le Phanar, dirigeaient la diplomatie et les finances. Les Phanariotes étaient des gens que rintérêt attachait, il est vrai, aux dominateurs; mais encore pouvaient-ils , dans rintérêt de leurs frères , trahir les secrets de l'État, et le mettre en péril. Beaucoup d'insulaires allaient
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à Constantinople mettre leur dextérité au service des Phaoariotes, ou preuaient de remploi dans les maisons commerçantes de Smyme; d^autres parcouraient la Méditerranée comme agents des Turcs. Ces insulaires étaient tous pauvres et ignorants , n'étant visités dans leurs îles que par quelques armateurs et par des missionnaires catholiques. Ceux-ci cherchaient à s'insinuer partout sous la protection des ambassadeurs. Us pénétraient dans les bagnes , assistaient les pestiférés , les mourants, malgré les contrariétés que leur suscitait le synode grec. Us établissaient des écoles, attiraient toutes sortes d'enfants, comme à Smyrne, et dans les lieux où les Grecs avaient dominé autrefois. Les parents venaient parfois assister aussi à renseignement ; les pompes deFÉglise catholique leur plaisaient, et ils ornaient de fleurs et de feuillages les fêtes du saint sacrement.
Mais la mésintelligence entre les Grecs schismatiques et les catholiques restait toujours une cause de troubles; car le patriarche tendait naturellement à favoriser les siens, en discréditant ces. derniers. £n 1817 notamment, le métropolitain Gérasime obtint un hatti-schérif du Grand Seigneur, qui enjoignait aux catholiques de se rendre à Téglise des schismatiques dans Alep. Il en résulta des troubles , où il y eut beaucoup de gens tués on incarcérés. Les Arméniens, qui jouissaient à Constantinople de la liberté de leur culte , s'étaient associés aux Grecs schismatiques dès le siècle précédent ; mais le zèle de quelques missionnaires s'éleva contre cette association ; il en résulta des conflits et d^ scandales entre chrétiens , qui compromirent leur repos et éveillèrent l'attention de l'Europe.
L'Europe plaignait les Grecs ; mais la politique ne les regardait que comme des instruments, toujours prête à exploiter leur patriotisme et leur foi religieuse dans des vues intéressées. Catherine avait reçu, par anticipation, l'encens de la philosophie, comme libératrice de 4a Grèce. Elle y sema le trouble et la révolte , en effet , chaque fois qu'elle eut besoin d'une diversion contre les Turcs. Grégoire Papazogli de Larissa , au service de la Russie , insurgea le pays ; mais Timpératrice l'abandonna dès que le mouvement cessa de lui être utile. L'Angleterre, elle aussi, sous le règne de la reine Anne, avait parle aux Grecs
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de religion, de patrie, d'affranchissement, pour tirer parti d'eux contre les Turcs dans la guerre qu'elle projeta de concert avec l'enipereur Charles VI, et qui n'eut aucun résultat.
Les Grecs, après tant d'épreuves, devaient cesser de croire aux étrangers , si ce n'était pas la dernière illusion que déposent les nations souffrantes. Mais la première étincelle jaillit d'un point d'où on ne l'attendait pas.
Les Albanais , peuplade guerrière d'un million et demi d'iih dividus, fournissaient à l'empire turc ses meilleurs soldats ; mais leur vie toute d'aventure a repoussé jusqu'ici la civilisation quoiqu'ils soient si rapprochés de l'Italie. La race noble panni eux s'appelle mêrei^iY^ c'est-à-dire les braves. Chacun de ces braves peut se faire boulouk-bachi ou capitaine ; il engage une bande, et va se mettre au service d'un pacha, ou se livre au brigandage. Ce sont de bons soldats et d'habiles voleurs. On appelle ceux de la classe inférieure skipétars ou montagnards. Us conservèrent , avec toute l'énergie des anciens Grecs , là foi chrétienne jusqu'après la mort de Scaaderbeg , quand Bajazet les obligea de se faire musulmans. Le plus grand nombre toutefois s'enfuit dans les îles ou dans des montagnes inaccessibles^ d'où beaucoup sortent pour faire le métier de bûcherons , dé moissonneurs , de maçons , de taillOTrs ; d'autres convertissent en forteresses des habitations isolées, où ils vivent pauvrement. C'est un mélange de catholiques superstitieux, de Grecs sdiismatiques, ou bien encore de musulmans, divisés là aussi en seh3rytes et en sunnites. Roger de Sicile, et les croisés qui conquirent et conservèrent quelque temps plusieurs principautés en Morée, y avaient introduit des beys et des agas héréditaires, sorte de féodalité modifiée. Encore aujourd'hui on y trouve le moyen âge, l'anarchie féodale, les excursions, le droit de guerre et de justice, les vengeances , la piraterie, la division en fares ou clans. La Porte a cherché à substituera cet état d'anarchie quelquesformes de gouvernement régulier, en exterminant les chefs ; mais les beys , expulsés des châteaux , se sont retirés dans les montagnes, où ils se rendent indépendants , et donnent asile à ceux qui viennent se joindre à eux. S'ils ne peuvent résister davantage, ils se réfugient dans le Monténégro, qui , situé en face de l'Italie ,
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domine la Dalmatie, THerzégovine et le nord de FAlbanie, et depuis un siècle est le repaire assuré des rebelles gréoo-slaves. A la cbute de l'empire serbe , ce pays serait pourtant tombé au pou?oir des Turcs , sans la fermeté de ses princes, qui repoussèrent le joug. Ivan , le héros de ces montagnes , prescrivit, par une loi , que quiconque abandonnerait son poste fût rejeté de la condition des bommes, pour être mis à filer avec les femmes. Son fils George , qui avait épousé une Mocenigo , se laissa persuader par elle d'aller finir ses jours à Venise. Il résigna en conséquence l'autorité au métropolitain de Cettigua ( 1516). De ce moment, les pouvoirs temporel et spirituel se trouvant réunis , les Monténégrins furent gouvernés par le vladika ou hospodar, quoique les Turcs , restés les plus forts, fussent parvenus à les soumettre à la capitation.
Les Monténégrins, dans le dix-septième siècle, n'étaient guère que de vingt à trente mille ; on en compte aujourd'hui cent vingt mille. Ce n'est point un peuple constitué : c'est un asile d'insurgés de toute nation, ou tout au plus une réunion de familles sous un chef. Ils n'ont ni villes, ni forteresses, ni chemins. Tous y combattent , jusqu'aux femmes ; et c'est une insulte que de dire à quelqu'un : « Les tiens sont morts dans leur lit. »
La Russie a remplacé Venise dans l'estime et la vénération des Monténégrins. Pierre le Grand les avait excités déjà contre la Porte , qui leur fit une rude guerre et les écrasa en 1712. Ce fut pourtant le premier signal de leur séparation; car les Monténégrins , depuis , ne reconnurent plus pour souverains que les Russes , et reprirent les armes toutes les fois que la Turquie eut sur les bras quelque puissance chrétienne. £n 1796, ils tuèrent le pacha chargé de les combattre , et c'est de ce moment que date leur indépendance. Lorsque ^Napoléon eut fait la paix avec la Porte, ils ne cessèrent pas de harceler les garnisons françaises postées près de leurs frontières; et , toujours en défiance contre la civilisation , ils refusèrent les routes qu'il offrait d'ouvrir dans leurs montagnes.
La portion de l'Albanie soumise à la Porte était partagée en trois gouvernements : les pacbaliks de Delvino , de Paramatra et de Janina. C'était ce dernier qui comprenait le plus de Grecs
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et de skipétars. Le pays n*était pas soumis cependant à un chef absolu ; mais chaque ville ou canton formait une espèce de république subdivisée enfares, avec de gros feudataires vassaux de la Porte, en lutte avec les autorités ottomanes, dont ils combattaient les abus.
Au milieu de cette étrange contrée avait grandi Ali-Tébélen, qui commença , comme les anciens héros , par voler des troupeaux et dévaster les champs ; puis , son ambition grandissant avec sa bande , il fit route entre le gibet et l'empire. Dans un État où la valeur mène à tout , il mit la sienne au service de quiconque en eut besoin. Après avoir épousé la fille du pacha de Delvino , rebelle à la Porte , il dénonça son beau-père , et vit tomber sa tête. N'ayant pu le remplacer comme il Fespérait , il travailla à se fortifier de plus en plus dans son pays natal, en se débarrassant de ses rivaux. Il tua son beau-frère , pacha d*Argirocastro. Il ne réussit pas davantage à succéder à celui-là ; mais son forfait le rendit fameux et redouté. Bientôt, voyant la faiblesse de l'empire , la vénalité du divan ,~ l'impatience des Grecs, et se sentant fort d'une résolution indomptable , il conçut le projet de se rendre maître de l'Albanie, peut-être même de toute la Grèce.
Sélim, pacha d'Épire, avait apporté quelque adoucissement aux mesures de rigueur ordonnées contre les chrétiens rebelles : la Porte , le soupçonnant d'intelligence avec les Russes et les Vénitiens, envoya l'ordre à Ali-Tébélen de le tuer; ce qu'il exécuta, sous le couvert de l'hospitalité. Il obtint , en retour de la tête du pacha, qu'il envoyât à Constantinople le sandjiakat de Thessalie avec quatre mille hommes, pour écraser les bandes chrétiennes des vallées du Pénée. C'était le moment où les émissaires d'Orlof poussaient les Grecs à l'insurrection , en promettant l'assistance de Catherine et de Joseph II. Mais les Russes n'envoyèrent que peu de forces, avec des bâtiments mal équipés. Les Grecs , bientôt abandonnés tout à fait , furent massacrés par milliers. Une partie des vaincus s'enfuit dans les îles Ioniennes , les autres frémirent sous leurs chaînes, comme par le passé; les plus hardis se réunirent en bandes armées dans la Morée.
Ali-Pacha , chargé de cette expédition , réussit, en employant
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tour à tour la forée et Fartifiee, à rétablir le cafane, des Hiermopyles à la Tallée de Tempe ( 1780). Fort de n lenommée cC de ses trésors, il acheta le sandjiakat de Janîoa, ce qui loîdoooa les moyens d'abattre l'Épure ^ ses emiemîs. Ces morens cCaiciit l'argent , les intrigues , la violence : tons loi étaient indifiEncnts. La peste accumula sur lui les héritages ; les Toloftés ne lui disaient oublier ni PambitioD ni les fiorÊits; il caresBit tous les partis, s'enivrait à la santé de la Yieige Marie, achetait les memlnes influents du divan, parlait am Grecs de fiberté, tout eo exécutant les sentences sanguinaires de la Turquie contre tout ce ^'il y avait d'élevé parmi les Grecs. Coofimié danssoa poste par Sélim(1788), il organisa, administra, mettant à profit rhabileté des Greâ,et se ménageant toujours, parla trahison, des succès qui étendaient les limites de ses domaines.
Mais U trouva pourtant de rudes adversaires dans la commune indépendante de Souli , située à douze lieues de Janina , sur le bord de rAchéron. IHsséminés sur la montagne de Gassiopée, les Souliotes, à rapproche du pérfl, y entassaient vivres et troupeaux; et malheur à qui venait les y attaquer ! Irrités des massacres d'Ali dans la plaine, ils Pattaquèrent, le repoussèrent (1791 ), et, parcourant la Thesprotie et le Pinde , ils ravagèrent le pays et y détruisirent les communications ; mais ils ne surent pas profiter de la victoire pour se rendre indépendants. Ali puisa une nouvelle vigueur dans sa défiûte, et , tout en s'occupant d'autres oitreprises, il surveilla ses ennemis , qu'il voyait s'endormir.
L4)Tsqu'après la chute de Venise ( 1797 ; le drapeau tricolore flotta à Gorfou, avec le mot magique de liberté, Ali accepta la cocarde française, pour qu'eUe le fit reconnaître de l'Europe. Il se donna à Bonaparte comme « un fidèle disciple de la religion des jacobins, et qui ne demandait qu'à se £aiire initier au culte de la Carmagnole , » qu'il prenait pour un symbole nouveau : mais en même temps il surprenait les Acrocérauniens au milieu des cérémonies de Pâques, et en égorgeait six mille. La guerre ayant éclaté bientôt entre la Porte et la France, il servit la première par des trahisons ; il attaqua Prévesa , qu'il brûla après l'avoir saccagée; il y massacra les Français ou les
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emmena comme esclaves ^ et en fit décapiter un grand nombre, un à un, sous ses yeux ; ce qui lui valut de la part du divan sa troisième queue, et les félicitations de Nelson.
Paul r*" avait stipulé avec la Porte (1800) que les Épirotes resteraient sujets des Turcs , mais que la croix seule serait arborée dans leurs villes. Cen fut assez pour que les habitants rentrassent dans leurs foyers. Un vaivode turc, révocable sur la demande du sénat ionien , devait avoir Tadministration civile , la police, le droit dç faire donner la bastonnade ; et la milice ne devait ^tre composée que d'Armatoles chrétiens. Ali, enorgueilli de ses victoires, espérait abolir ce traité, et se soumettre les pays autrefois vénitiens; mais tous les Albanais s'insurgèrent contre ses tentatives. Le courroux d'Ali se tourna alors contre lesSouliotes, qui avaient résisté héroïquement à ses nouvelles attaques. Sdmuéi^jugefinal^ se mit à leur tête en leur criant que Theure de la délivrance était arrivée, et, avec des allures d'inspiré, il les conduisit au combat ; les Tzavella se montrèrent en héros , mais ils furent réduits aux dernières extrémités. Émina, la femme d'Ali, qui osa implorer son mari en leur faveur, périt soit d'un coup de poignard, soit de terreur.
Les habitants de Souli se dispersèrent; Samuel, resté le dernier dans la place , mit fe feu aux poudres , et se fit sauter avec six cents musulmans (1803). Ceux qui avaient survécu s^étaient réfugiés dans Parga, ville voisine, où ils furent bientôt pressés par les Turcs. Sur tous les points, les femmes elles-mêmes combattirent en héroïnes; et quand tout espoir fut perdu, elles se précipitèrent par centaines dans les flammes, avec leurs en£oints à la mamelle. Les supplices achevèrent l'extermination des malheureux Grecs, empalés > écorchés, écartelésde tous côtés.
Porté aux nues par la Porte, le féroce Ali reçut la périlleuse commission de purger la Macédoine et la Thrace des bandes dont elles étaient infestées. Il en prit occasion pour lever des contributions, pour rançonner et réduire en servitude les beys de l'Épire , inventant des artifices que Machiavel lui-même eût admirés. En 1806, il se trouva maître de toute l'Hellade, moins la Béotie et l'Attique, qu'il finit par soumettre après avoir dompté les Agraphiotes. 11 intriguait avec tous les partis, vou-i
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lant s'élever toujours*. Il volait des deux mains, détournait la solde , récompensait les services au moyen de billets tirés sur qui bon lui semblait; il se constituait Théritier universel, comme il était le financier universel ; il commandait et exigeait des services de tout genre, étalait un luxe sans goût comme sans honte : des calices chrétiens et des rosaires indiens ornaient ses appartements, où la dévotion se mêlait à toutes les débauches. Il remplit Janina de viols et de crimes impurs ; puis tout à coup il se mita proclamer les bonnes mœurs, et fit noyer par douzaines les ministres de ses voluptés, ain&i que les victimes souillées par lui et par ses fils.
Dans les iles Ioniennes, Taristocratie, qui était toute-puissante sous la domination de Venise-, voyait de très-mauvais œil Napoléon, qui venait d'abattre la mère patrie ; puis, quand les Français eurent été expulsés par les Turcs et les Russes, elle voulut revenir aux anciennes formes; et bien que la Russie, par politique , favorisât leis démocrates , une constitution aristocratique s'y établit sur le modèle de celle de Raguse ( 1800 ) , et sous la souveraineté de la Porte : ce fut le premier exemple de Grecs constitués. Cependant les Russes prirent le prétexte de la guerre pour occuper les îles, et leur donnèrent un statut nouveau , dans lequel l'intérêt populaire eut aussi sa part. Ces insulaires, cédés de nouveau à la France en 1810, offraient à Napoléon de faire une diversion en sa faveur sur les côtes de Sidle ; mais les Anglais prévinrent le coup f et les soumirent avec Taide d'Ali. A la chute de Napoléon , le drapeau anglais continua de flotter dans les iles Ioniennes , qui formèrent une république sous le protectorat de T Angleterre, avec un lord
■ 11 disait à Pouqneville : « Vois- tu ces pages qui m^entourent? il n^en est pas un dont je n'aie fait tuer le père, le frère, Toncle, ou quelque parent. — Ils vous servent pourtant, et passent les nuits près de votre Ut , sans qu'un seul ait jamais songé à venger ses parents. — Venger ses parents? Us n'ont que mol au monde. Exécuteurs aveugles de mes vofontés , je les ai tous compromis ; et plus les hommes sont avilis, plus ils me restent attachés. Ils me regardent comme un être extraordinaire , et mes prestiges sont for, le fer, le bâton. Ainsi , je dors tranquille. »
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commissaire plus absolu qu'aucun gouverneur de colonies. Des Anglais dépend la nomination à tous les hauts emplois ; la garnison anglaise est entretenue aux frais du pays; les troupes indigènes y sont sous le commandement d'ofûciers anglais; le gouvernement protecteur a le veto sur les lois proposées par le sénat ; il s'arroge le droit de lever des marins pour ses équipages; les emplois laissés aux indigènes ne sont le partage que de la noblesse.
Les Anglais avaient promis aussi à Parga le sort des tles Ioniennes ; maiâ Ali répondait à toutes les ouvertures : Je veux Parga. L'Angleterre finit par la céder à la Porte (mars 1817), c'est-à-dire qu'elle ratifia l'apostasie et l'esclavage , se bornant à stipuler une indemnité pour les biens de.ceux qui voudraient s'expatrier. Lord Maitland , commissaire dans les fies Ioniennes , présida à ce honteux marché : les Parganiotes sortirent de leur patrie , emportant les os de leurs pères ; et Ali vit ses longs désirs satisfaits. Il avait reçu des Anglais , en récompense de ses services, de l'argent et un parc d'artillerie. Il avait coutume de répéter « qu'un vizir est un homme revêtu d'une pelisse , assis sur un baril de poudre qu'une étincelle peut faire sauter, » et il ne dissimula pas le projet de se rendre indépendant : en conséquence, au milieu des irrésolutions du divan, qui ne songeait qu'à le perdre , il satisfit son ambition et ses vengeances, en massacrant ses ennemis avec des circonstances dignes du palais d'Atrée. Il devint pire encore en vieillissant, ne crut ni au Christ ni à Mahomet, se chargea d'amulettes, écoutant avec humilité les reproches des derviches , tout en se plongeant dans des voluptés que l'impuissance rendait plus ignominieuses. Les flatteries , les hommages d'une cour rampante à ses pieds , redoublaient son insatiable ambition.
Un incendie consuma son palais à Tébélen , où il avait amoncelé ses trésors, véritables magasins de montres, de cachemires, d'étoffes , de bijoux , d'orfèvrerie ; on portait en outre son revenu annuel à douze millions , et à dix celui de ses fils. Le sultan Mahmoud brûlait de s'emparer de tout, et de l'arrêter dans ses projets d'indépendance. Il le somma donc de se rendre à Constant] nople, et le fit excommunier par le muphti(mai t820}.
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Ali soppliaeHnenaça, il tremMa et blasphéma. Mais la Porte, qui *n*aTait point d'argeot, lai laissa le temps d*armer. Fort de ses nchesses, il acheta des secours aux Anglais et des délais au divan. Le sultan exdta les Épirotes à Fassassiner, et les rajas à se le\*er contre loi : TÉpire fut bientôt soulevée , du Pinde aux Thermopyles.
Ali , assailli par toutes les forces grecques, fut trahi par ses propres fils, Méhémet-Veli et Moktar, qui cédèrent les trois forteresses de Parga , de Prévesa et de Bérat. L*armée s'avança sur Janina , et Fassaillit avec vigueur. Le pacha Tiucendia hiimême du haut de sa citadelle ; et Fou prit pour de rhéroïsnie sa fermeté farouche , dont tout le secret était dans les mines qu'il avait préparées sous son dernier asile. Ali traita avec les Souliotes , qui se dégradèrent comme lui par ces négociations ; et il gagna un de leurs corps, commandé par Marc Botzaris. 11 corrompit à prix d*or Tarmée turque , et , se tournant du côté des chrétiens, il exhorta les Grecs à ressaisir leur indépendance, espérant se sauver ainsi , ou ensevelir avec lui Tempiro sous ses ruines.
Durant les guerres de Tempire , les Hellènes avaient prospéré par le commerce ; Hydra , Spezzia , Ipsara , entreprirent des spéculations heureuses, qui ranimèrent TArgolide et TArcadie , et firent pénétrer Tindustrie dans les villes. Six cents navires marchands au moins sillonnaient la mer Ionienne , et trente mille Grecs étaient occupés à transporter les produits de la Turquie à travers la Méditerranée. Un grand nombre de jeunes gens étaient envoyés dans les villes de l'Europe pour y faire leur éducation, et ainsi se formait une classe moyenne entre les oppresseurs et les opprimés. Les idées de liberté reprirent leur essor, et les sociétés secrètes semèrent partout Tespérance. \je poète Bighas fonda la première kétérie*; et, tout échauffé des idées françaises , il s'apprêtait à soulever sa patrie , quand
' D'un mot grec qui signifie société ( ixaipeia ), association secrMo ({ni prépara rinsurrection de la Grèce. M. Pliilémun a pnblii; h Nau|)lio en 1834 , sur ïhétériey un essai historique plein de curieuses r(^vélationH.
(Am.R.)