RUSSIE
et sur la mer d^Azof. Des Russes, des Ck>saques, des Allemands, des Juifis, des Bohémiens, se sont répandus sur le pays conquis, où ils sont tous respectés, mais tenus de travailler. Les Arméniens y ont apporté les versa soie; les Allemands, les métiers à tisser et les pioches; tés Italiens et les Français , la culture de la vigne. Aussi la Grimée devint-elle bientôt le jardin de Saint- Pétersbourg, le vignoble de Moscou , le grenier de l'Italie et de l'Angleterre. Odessa, Taganrog, Kertsch, Ismaïl , ont grandi à vue d'œil ; d'autres villes se sont fondées. Les Russes se sont civi" lises de même au nord du Caucase, de la mer Caspienne, du lac; Aral, du Pont-Euxin, procédant avec mesure et patience, alter* nant la force et la persuasion, les conversions et la tolérance, et adaptant les institutions à la nature de chaque pays. Les Kirghiz mahométans ont transporté leurs tentes dans le vaste territoire qui s'étend entre la rive gauche de Tlrtyche , la c6te orient taie de la mer Caspienne , et Tlaxarte. Les Kalmouks, qui leur ressemblent , grossiers sectateurs du lama , relèvent des gou* vernements d'Astrakhan et du Caucase; ils ont ving^ mille tentes dans les plaines situées entre le Caucase et la mer Cas* pienne.
La Russie s'assimile de plus en plus les Cosaques; elle commença à les organiser en troupes légères, du moment où elle eut subjugué les Tartares. Les premières lignes cosaques dont elle s'entoura s'étendaient du Volga au Don , et de ce fleuve au Dnieper, autrefois les limites de l'Ukraine. Après la conquête de Kasan et d'Astrakhan , ces nomades s'en éloignèrent, et iXiaintenant ils entourent le Caucase et les steppes des Kirghiz. En 1804 , les Cosaques de la mer Noire furent organisés comme ceux du Don , mais avec plus d'indépendance et avec le droit d'élire leur chef. Ceux du Dnieper et de l'Ukraine sont déjà soumis à un gouvernement. Ce peuple, qui se modèle facilement sur ceux au milieu desquels il vit et fait la guerre , fournit une avant-garde légère et hardie , dont la rapidité contribue efficacement à tenir dans l'obéissance des populations disséminées sous des climats très-différents. Mais si cette ligne de circonvallation préserve la Russie du danger d'être envahie , elle pourrait aussi se retourner contre le centre ; de là la nécessité de
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]*amuser par des guerres, dont le mairrais succès même tourne au profit de Temptre.
Ainsi cet empire russe est semblable au P6>, qui menace toujours d'inonder les campagnes qui l'environnent; et l'Europe civilisée est toujours contrainte dans ses progrès d'avoir l'œil tourné de C6 côté , dans la crainte que des hordes ennemies ne se mettent en marche pour étouffer les mouvements que pourraient tenter soit la Pologne, soit Naples, soit l'Espagne.
Avec ce qu'il a gagné même au sein de la paix, l'empire rusie embrasse 261,000 lieues en Europe, 684,000 en Asie , 72,400 en Amérique; et, au moment où nous parlons, il s'accroît encore. Moscou , sortie de ses cendres , compte trois cent cinquante mille habitants; bien mieux située que Sain^Péter8bourg, elle est toujours considérée comme la capitale réelle et nationale ; et s'il arrive qu'un jour le colosse se partage en deux, tme Russie moscovite restera attachée au Kremlin; une autre, finnoise et allemande, s'apptiiera $ur la Baltique, avec la C!ourlande, l'Esthonie, la Lîvonie, la Finlande, dont les autres provinces envient les privilèges politiques, ainsi que les droits municipaux > , conservés depuis le moyen âge à travers tant de conquêtes. Lés colonies russes ne sont pas, comme celles des autres nations , détachées du territoire de la métropole , bien qu'elles s'étendent de l'Autriche à la Chine, de la mer Glaciale au Kaboul. La nature a prodigué bien des richesses à ce vaste em^pire ; l'Oural, qui abonde en fer, en cuivre , en platine, fournit maintenant de For en abondance ; l'Altaï , des porphyres précieux; le Caucase , à peine conquis , du plomb et du cuivre; et peut-être y trouvera-t-on bientôt l'argent et l'or dont la Sibérie aussi abonde. Depuis 1823, la Russie a tiré plus de 400 millions de ses mines.
Beaucoup de terres sont encore couvertes de forêts; d'autres restent en friche et en marais; mais la Russie n'en possède pas moins de deux cent cinquante mille lieues carrées , aussi fer-
' Citons en particulier celui qui exclut de la bourgeoisie tout individu né russe.
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tiles que les meilleures terres de la Pologne : aussi exporte-telle un quart de leurs produits.
La capitation , qui est de quatre à cinq francs par homme libre, figure pour 70 millions dans les finances russes ; Vabrok^ cens annuel de dix francs environ par chaque serf mâle de la couronne, pour 75 millions; pour 100 millions, le monopole de Teau-de-vie, qui n'atteint que les pauvres, attendu que les seigneurs peuvent en distiller pour la consommation de leur fa* mille; pour 15 , les mines ; les douanes , pour 50. Mais l'armée de terre seule coûte 160 millions; la marine, 40; et l'adminis- Iration , 225.
Les manufactures se sont multipliées dans ces derniers temps ; l'importation des machines s'est accrue de cent cinquante pour cent; les matières premières tirées du dehors pour les fabriques étaient évaluées , en 1833, à 90 millions de roubles; elles s'élèvent à présent à 130 ; et l'on croit favoriser l'industrie nationale par des prohibitions rigoureuses qui écartent la concurrence , mais n'imposent pas la nécessité d'améliorer. Le commerce intérieur est facilité par d'innombrables canaux, à l'aide desquels vont , de la mer Caspienne à Saint-Pétersbourg, sur un parcours de 1,434 milles, des produits tels que le thé de la Chine, l'opium de Perse, les fers et les pelleteries' de Sibérie. La Russie fait un trafic immense avec l'empire chinois , bien que certaines lois restrictives ne le permettent pas sur tous les points de contact des deux États , mais seulement par Kiachta : ce qu'elle ambitionne aujourd'hui, c'est de pouvoir remonter le fleuve Amour, pour y débiter ses fourrures. Que sera-ce quand tout l'empire sera sillonné de chemins de fer?
La Russie manque de débouchés extérieurs; aussi lui importe-t-il d'acquérir des mers qui la mettent en communication avec l'Europe. Il y a un siècle à peine qu'elle était encore en* tourée d'ennemis; et le port d'Arkhangel, sans cesse bloqué par les glaces, ainsi qu'Astrakhan sur la mer Caspienne, étaient les seuls points maritimes de ses relations extérieures. Ce fut en vue de les étendre que Pierre le Grand s'opiniâtra dans ses guerres avec la Suède ; et la paix de IN'ystad lui donna le littoral des golfes de Livonie et de Finlande, puis toute la Finlande et
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la Courlande; et il plaça sa nouvelle capitale de manière à dominer la Baltique. Mais cette mer est encore trop éloignée , et la moitié de Tannée obstruée par les glaces ; aussi ses successeurs ont-ils tourné leurs vues sur la mer rïoire. De là leurs guerres toujours renaissantes contre la Porte. Mais quoique ces beaux pays touchent à deux mers, dont Tune communique avec l'Europe , l'autre avec la Perse , et que de grands fleuves s'y jettent , ces mers n'ont point la liberté du commerce, et les fleuves ni les routes ne sont appropriés aux communications; ** c'est ce qui fait qu'Astrakhan dépérit, et que la prospérité d*Ok ^ dessa est tout artificielle. Puis , ni la mer Caspienne ni la mer ^ Noire ne peuvent avoir d'importance qu'à la condition de pos* séder les Dardanelles et le golfe Persique. Aussi est-ce vers ces deux points que se dirige surtout le génie militant de la Russie, qui , de même que l'Angleterre, ne vit qu'à la condition de conquérir.
La Kussie n'est point en dehors du mouvement des études européennes : ses universités et ses académies s'appliquent à éclairer des points épineux d'histoire et de philologie ; ses expéditions au nord, ses explorations de la Sibérie, des steppes verdoyantes des Kirghiz , de l'Altaï, de l'Iénisseî, ont agrandi le domaine de la géographie. La Russie possède les meilleurs observatoires du monde; elle y attire des savants et des artistes de tous les pays, tandis que les nationaux vont chercher la science au dehors.
C'est une pensée gigantesque que celle de réunir sous une loi unique et sous une constitution identique tant de pays et de peuples si divers , mais dont le succès n'est ni souhaitable ni possible. C'est le côté faible de la Russie que de manquer d'unité politique, nationale et religieuse ; elle veut y substituer l'unité administrative : c'est dans ce but qu'elle détruit les fran* chises nationales, comme celles des Cosaques, et les franchises municipales, comme celles dont jouissaient les mille colonies de la partie méridionale.
Mais sa prétention d'arriver à l'unité religieuse a produit de plus grands maux. Les czars avaient fait plus d'une tentative pour se réunir à l'Église romaine, dans le désir de se montrer
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Européens ; et, lors même qu'ils y eurent renoncé, ils accordé* rent du moins leur protection aux catholiques. Catherine II avait promis, après le démembrement de la Pologne, de respecter i'Ëglise rutène (1); mais elle était trop philosophe pour cela, et les vexations ne tardèrent guère , malgré l'intervention du pape et de Marie-Thérèse. Elle avait, dès 1774, enlevé aux Grecsunis douze cents églises, pour les donner aux schismatiques. Employant tour à tour la ruse, les menaces, la séduction, la législation, elle abolit le métropolitain de Halicz, puis tous les évéques grecs- unis; et en 1791 on ne comptait pas moins de 145 couvents, 9,316 paroisses, et huit millions de fidèles enlevés à rÉglise-unie. Alexandre rétablit, de sa propre autorité, le titre de métropolitain de Halicz ( 1807 ), mais comme in partibus, de même que les évéques de Polotsk et de Luck ; il conserva dans le royaume de Pologne Tévéché grec-uni de Chelm : et en 1817 il nomma un métropolitain de TÊglise grecque-unie en Russie : le pape constitua en outre cet évéque légat apostolique, avec des pouvoirs très-étendus.
Mais l'empereur Nicolas réduisit, en 1832, tous ces sièges à deux seulement , les diocèses de la Lithuanie et de la Russie blanche; il supprima 221 couvents du rit latin, et tous les Basiliens, qui seuls fournissaient des évéques aux églises ; puis , reprenant les errements de Catherine, il exhuma en 1833 l'ordonnance qu'elle avait rendue en 1795, et qui enjoignait « de punir comme rebelle tout catholique, prêtre ou laïque , de condition obscure ou élevée, qui se sera opposé par paroles ou par actions au progrès du culte dominant, ou qui aura détourné un autre catholique de se réunir à rÉglise grecque. » Les biens des jésuites, 4^' Alexandre avait promis^ en supprimant cet ordre, de conserver aux catholiques, furent appliqués à d'autres usages; le nombre des églises et des paroisses fut réduit ; on défendit toute communication entre le clergé romain et le clergé grecuni, qui auparavant se prêtaient assistance , vu Ténorme distance des églises ; il fut interdit de réfuter publiquement les
' Manifeste de Saint-Pétersbourg, 5 septembre 1 773 ; traité de Grodno, 13 juillet 1793.
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objections faites contre le catholicisme; il fîit prescrit d'élever éûàs la religion grecque les enfants nés des mariages mixtes ; la direction des écoles fut remise aux mains des laïques, et les élèves se virent forcés d'aller achever leurs études dans des universités schismatiques; on prodigua toutes sortes de faveurs aux prêtres apostats , et ceux qui persévéraient dans leur foi se virent molestés. Le catéchisme des catholiques russes, imprimé à Wilna en 1832 , s'exprime ainsi , en expliquant le quatrième précepte du Décalogue : « L'autorité de l'empereur procède .c-, ^ 'i ou émane directement de Dieu. On lui doit culte , soumission. . service, principalement amour, actions de grâces, prières; en un mot , adoration et amour. Il faut l'adorer en paroles , en signes, en actions , dans le fond de son cœur. Il faut respecter les autorités qu'il nomme, parce qu'elles émanent de lui. Grâce à l'ineffable action de ces autorités, l'empereur' est partout. L'autocrate est une émanation de Dieu ; il est son vicaire et son ministre. » Enfin , le gouvernement finit par obtenir que tout le haut clergé apostasiât; et, malgré les fdrtea résistances d'en bas , le très-saint synode déclara que « la soidisant union effectuée depuis 1596 dans les provinces occident taies de la Russie, par la désertion d'une partie du clergé de ces contrées, et qui avait déchiré pendant deux siècles la famille russe, avait cessé en 1839, par l'acte synodal de Polotsk. »
Eu beaucoup d'endroits, les nobles, même schismatiques, protestèrent contre la violence, disant que c'était porter le trouble dans la conscience des paysans , que de les contraindre d'adopter un rit qu'ils détestent ; et qu'en les atteignant dans la religion, on sapait chez eux la base de toute vertu civile: Dès que les plaintes des catholiques opprimés eurent retenti à Kome , le pontife se fit l'interprète éloquent et sévère des consciences tourmentées; et l'allocution de Grégoire XVI, du 22 juillet 1842, restera comme l'un des monuments le$ plus mémorables de l'histoire ecclésiastique : « c'est le tableau lamentable de tous les maux sous lesquels gémit la religion catholique dans' la vaste étendue des possessions russes, ainsi que des efforts incessants et toujours inutiles du saint-père pour en arrêter le cours , et pour y remédier. » Quoique le pape y parlât plutôt