‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notes (volume 2)Chapitre 69 sur 82 · l'J HPIMJCATIOKS · texte numérisé non relu

l'J HPIMJCATIOKS

Hi 1827, ce cliitïre s'élevait ù deux cents millions; à quatre (^ents, en 1833. Dans les filatures, les broches qui faisaient cinquante tours à la minute en font aujourd'hui huit mille. Dans une seule fabrique, à Manchester, on en fait fonctionner eeot trente-six mille, qui, en travaillant ensemble, filent par semaine un million deux cent mille éche veaux de coton. ANew-Lanark, Owen produit par jour, avec deux mille cinq cents ouvriers, autant de fil qu'il en faudrait pour faire deux fois et demi le toui'dQ globe. La Jenny-muil tire d une livre de cotOD un fil de cinquante-trois lieues de longueur, ce que ne pourrait faire la main la plus habile. Dans le seul comté de Lancastre, on fournit chaque année, aux manufactures de calicots, autant de fil qu'en pourraient préparer avec le fuseau vingt et un millions de Gleuses.

En résumé , la vapeur donne déjà la force de dix millions de chevaux ou de soixante millions d'hommes; et pourtant elle n'est encore qu'à ses débuts. Depuis 1814 , Tapplication en a été faite à la presse; ce fut d'abord pour l'impressioa du jour nal anglais le Times, ce qui donna un tirage de 10,000 feuilles à l'heure, célérité qui répond à cette fièvre impatiente que noire époque ressent pour les nouvelles. 11 est une infinité d'ouvrages qui ne pourraient absolument s'exécuter sans la vapeur. Il faut aux mines de Cornouailles cinquante mille chevaux pour en retirer Teau, c'est-à-dire trois cent mille hommes ; une seule mine de cuivre y emploie une machine à vapeur d^une puissance de plus de trois cents chevaux, et , pendant vingt-quatre heures qu'elle opère sans relâche , elle exécute le travail d'un millier de chevaux.

L'homme est donc arrivé désormais, avec l'aide de la vapeur, à dessécher des marais , à tarir des puits et des mines, à faire jaillir des fontaines , à distribuer l'eau , dans des villes comme Paris et Londres , aux étages les plus éle\'^s. Il construit, il domine les mers et les vents, il parcourt la terre avec une vélocité impossible aux moteurs animaux ; il creuse des ports et des canaux , et il dirige des fleuves ; il pourra couper des montagnes et combler des vallées , fendre les isthmes qui joignent et séparent les grands continents, rattacher à de grands centres

les populations disséminées. En un mot, l'iiomme se rapproelie chaque jour davantage de Thomme, et s'empare de la surface de ce globe. Qui sait s'il ne pourra point, par la suite, y pénétrer plus avant ? Comme agent physique et chimique , la vapeur est employée dans une foule d'opérations , comme le blanchiment , le tannage , la teinture, le chauffage des appartements, ta concentration de la gélatine et des sirops, la purification des matières animales et des métaux. En un mot , elle pourra devenir l'agent le plus puissant de la technologie moderne.

Source dé richesse dans la paix, elle pourra être dans la guerre un auxiliaire formidable. Déjà les troupes peuvent se transporter rapidement, ce qui diminue la nécessité d'en entretenir un aussi grand nombre sur pied et de multiplier les garnisons^ Les sièges, et les batailles sur mer et sur terre, changeront peut-être de caractère au moyen de ces agents. Si Perkins a tenté vainement d'appliquer la vapeur aux projectiles, son système ne pouvant servir que pour des boulets pesant moins de quatre livres, Madelaine a proposé de faire opérer des volants dont les balles, à la fois fortes et élastiques, lanceraient l'un après l'autre des projectiles pesant jusqu'à huit kilogrammes, pour repousser les attaques. Peut-être parviendra-t-on à s'en servir pour donner à l'artillerie l'agilité qui lui est si nécessaire , ou pour lancer contre l'ennemi des masses qui en rompraient l'ordonnance i, comme les chars armés de faux des anciens.

L'application de la vapeur est la plus grande œuvre de notre siècle, et peut-être n'est-elle pas la dernière. L'invention des chemins de fer à propulsion atmosphérique , par Samuel Clegg et Samuda, fait disparaître les plus grandes diffîcultés, et écarte les dangers dé ce genre de locomotion. Enfin l'électricité et le magnétisme se trouvent partout dans la matière à l'état latent, et la science cherche déjà à en tirer parti pour se créer un mo*teur nouveau et d'une extrême puissance.

IMIILOSOPIIIE.

Depuis Descartes, la pliilosophie se trouvait avoir recnlé vers le doute et le matérialisme. L*école anglaise de Locke devint populaire , d^autres diront vulgaire, en raison de cette conGance avec laquelle elle explique les faits intellectuels, en sautant à pieds joints par-dessus toutes les difficultés. Il n*} a pas d*idées innées, nous dit Locke; toutes dérivent des sens et de la réflexion. Alais comment Tidée de substance peut-elle venir des sens? Ix)cke, au lieu de s*attacher a ce problème, nia Texisteuee de cette idée , parce qu'il ne pouvait la déduire des sens.

Le vulgaire accepta aveuglément ses assertions ; mais d* Alembert, qui pourtant le proclamait le Newton de la métaphysique, 8\'iperçut que deux choses restaient à expliquer. Si les sensations sont des modiiications intérieures de Tesprit, comment se fait-il qu'elles nous semblent être dans les corps ? Comment pensons-nous ce qui est en dehors de nous? Les sens nous offrent en outre diverses sensations indépendantes : or, de quelle manière l'esprit les rapporte-t-il à un sujet unique? Lorsque je manie une boule de neige, je sens le froid , la résistance, la pesanteur : comment ces trois qualités distinctes se réunissentelles dans ridée complexe d'une boule de neige ?

Objections fondamentales, devant lesquelles on s'étonne que l'on ait pu nier l'idée de substance, et confondre les sensations extérieures avec les jugements qui s'y mêlent.

Condillae ( 1715-1780 ) prétendit expliquer les difficultés soulevées par d'Alembert ; mais il ne les comprit même pas, parce qu'il prenait pour point de départ la matière de la connaissance, et non la forme. On connatt l'hypothèse de la statue, à laquelle le philosophe attribue successivement les divers sens. L'odorat, la vue, l'ouïe, le goût, ne suffisent pas pour assurer la statue qu'il existe quelque chose en dehors d'elle; mais le toucher lui donne le sentiment de solidité, qui est conmie le pont à Taide duquel l'inteUigeuce t)asse hors d'elle-même, et arrive à se rendre

PHILOSOPHIE. 24:y

compte de l'existence des corps. Condillac supprima la très-petite part que Locke avait laissée à la réflexion, réduisit tout aux sens ; la psychologie devint avec lui une branche de la zoologie. L'homme ne forme plus qu'un anneau dans la chaîne des êtres ; ses facultés ne sont que le développement varié d'une première sensation. L'attention est la perception de l'objet pré-« sente par les sens ; si elle est double, elle s'appelle comparaison ; si l'objet de l'attention est éloigné, c'est la mémoire. Sent h' la différence et la ressemblance de deux objets, c'est le jugement ; une suite de jugements constitue la réflexion ; déduire un jugement d'un autre qui le renferme, c'est raisonner, c'est- à-dire qu'on ne peut raisonner sans sensation ; et l'ensemble de toutes ces facultés se nomme entendement. Si l'on considère les sen* sations en tant qu'agi^ables ou désagréables , on a la genèse des facultés qui se rapportent à la volonté, laquelle n'est que le désir rendu permanent par l'espoir. La réunion de toutes les facultés relatives à l'intelligence ou à la volonté constitue la pensée , qui , en conséquence, est engendrée par la sensation.

Cette unité parut une merveille. Il sembla que c'était chose merveilleuse que d'effacer le sujet , et de réduire les facultés même les plu3 actives de l'âme à un seul principe passif. Raisonneur superficiel, Condillac ignore tout à fait l'idée de cause ; il croit à la sensation , mais il ne se demande pas comment elle est perçue. Il parle sans cesse des transformations que subit la sensation, mais sans nous dire comment ce phénomène s'opère, et d'où procède ce nouvel élément. Si c'est la sensation qui perçoit, qui juge, abstrait, se perpétue , ne serait-elle pas synonyme à la fois du mot âme7 La naissance simultanée de la parole et de la pensée, déjà indiquée par Locke, en passant, fut reproduite par Condillac : ce sont les mots qui , selon ce dernier, donnent naissance à la réflexion , à l'abstraction , au raisonnement , en vertu de quoi l'intelligence de l'homme surpasse celle des animaux. Certes la parole forme bien une condition essentielle de cette supériorité, mais elle n'en est pas la cause originelle; et Condillac, qui attribue tous les progrès à l'habileté avec laquelle nous nous sommes servis du langage, ne s'enquicrt pas d'où cette habileté nous est venue.

\je sensualisme était porté en Angleterre à ses dernières conséquences avec plus d'esprit et de résolution. I/axiome, Tout effet a une cause ^ est impossible à déduire de Texpérience, qui nous présente des (aits isolés, mais Jamais la connexion qui existe entre eux et leur cause , encore moins leur nécessité. Au lieu donc d*en conclure qu*il existe en dehors des sens une autre source de connaissances, Hume aima mieux établir Taxiome de Tlu' bitude ; et, pour ne pas douter du jugement arbitraire d*un philosophe , il supposa tout le genre humain en erreur, et supprima le fondement le plus général de Tactivité humaine. L'idée de cause supprimée , tous nos jugements tombent ; car nous ne pouvons expliquer les phénomènes qu'en y appliquant cette notion, qui seuiie nous permet de croire à Pexistencedes corps car nous croyons en tant qu'ils sont la cause de nos sensations. Les notions morales ne se soutiennent pas davantage ; car Thomme. d'après ce système, ne peut plus être mû que par rintérét personnel ; et tout motif rationnel manquant de générosité, d'abnégation , il ne reste plus que le doute. L'idée de liberté tombe aussi , car un choix libre sans motifs n'est pas possible; et le motif ne pourrait être qu'une sensation qui entraîne irrésistiblement la volonté. D'un autre côté, les sens n'offrent plus uu moyen d'arriver à Dieu , si Ton cesse de le considérer coiniw cause ; donc plus de religion. H n'y a point de philosophie possible sans connaître le rapport qui existe entre la cause et les effets ; et l'esprit humain est capable de connaître autre chose que certains faits qui se passent en lui-même , et dont il se souvient.

Berkeley était arrivé par une autre voie à la même négation. Les substances ne peuvent nous être connues que par les qualités qui leur sont inhérentes. Or, nous ne pouvons concevoir aucune qualité comme inhérente aune substance matérielle; le monde extérieur n'est rien qu'un phénomène , et il ne nous est donné de percevoir que des idées. Tous ces ordres de sensations ne sont que des signes conventionnels , de^ mots d'une langue dans laquelle nous parle Dieu , qui est la seule cause efliciente. Comme Berkeley n'admet que les idées, sou système fut appelé idéalisme ; mais il vaudrait mieux le nommer idclsme.

ïellï^s furent les conséquences logiqucsde la doctrine de Locke:

le sens comman s'en effraya , et se mit à examiner l'erreur et à chercher un remède. L'Écossais Thomas Reid (1710-1790). esprit solide , y opposa la doctrine du sens commun, et les principes indépendants de Téducation. La philosophie ne doit pas prétendre expliquer les causes et les substances , attendu que nous ne pouvons connaître de la réalité que les faits ou les phénomènes que nous observons, et que nous devons nous contenter de bien décrire. Parmi les faits , les uns tombent sous les sens , d'autres sont l'objet des perceptions intimes ; les premiers regardent la physique , et les seconds la philosophie ; il se trouve dans l'esprit' humain quelques vérités fondamentales, indépendantes de l'expérience , d'après lesquelles , non-seulement le vulgaire , mais les philosophes eux-mêmes, raisonnent et sont contraints de raisonner, s'ils veulent être compris^ L'un de ces axiomes est la véracité du témoignage des sens ; l'autre , qu'il n'y a point d'effets sans cause efficiente. Partant de là , nous acquérons la notion des corps au moyen de Vimpression que ceux-ci font sur nos organes, de la sensation qui en, résulte dans notre âme, de la perception de l'existence, et des qualités sensibles de ces corps. Comme la sensation ne peut être cause de la perception de l'existence d'un corps , il faut bien admettre dans l'esprit une activité innée qui le porte à juger, par la voie de la sensation , l'existence du monde extérieur.

Reid entreprit donc de fortifier les principes du sens commun contre la philosophie, qui prétendait l'anéantir. Mais, en voulant que la sensation diffère de la perception , il enlève la certitude à la connaissance, et retombe dans Vidéisme qu'il voulait combattre. 11 croit que la sensation est précédée par le jugement, à l'aide duquel on la reconnaît et on la distingue ; et que la première opération de l'esprit est la synthèse , et non Tanalyse. Mais, s'il combattait ainsi les partisans de Locke, il ne voyait pas que le jugement m^e suppose une idée simple, générale, puisqu'on ne peut. juger qu'une chose existe sans avoir une idée de son existence ; si tel objet perçu existe dans la réalité, les idées générales n'ont d'existence que dans l'esprit : il manquait donc à Reid un moyen de les expliquer. Dugald Slowart (1753-1828) crut plus à propos de les nier, et d'affir-

mer qa*elles ne soni que dei Domi. Il'oe Vaperçut pw que la Doaif ne peuvent expliquer Taeta pwr lequel Tesprit Itaginte deeétree possibles, et en plps gnndnoiiteBqu towlsi ëm qa*ll a perçus par les sens: ^estàquolna.aollaaiit paanospUi les notions des qualités perçues dans les MbridiiB atrfiiMs, st qui leur sont adhérentes; il fiint que faspriieonçoivéaéa qualités en elles-mêmes , c*estrà*diffe Isolées dès indlvidna^ cts&iplemoit eomme possibles. Lss signes ne aont'paa non ptai suffisants pour expliquer comment on arrive ms Téritéa générales , lorsqu*(m n*admet pas que ees véritéa M^ent qosiqas chose de réel. Ainsi le problème de l'origina des idées générala n*est pas résolu par Ticole écossaise.

En Allemagne aussi » Ton vit les diseiplM delicllmiti et de Wolf (e laisser supplanter par l'emphisnie de Locke^ ptéflrant la variété des applications à Tunîté du prhieipe. Hais ce scepticisme provenait moins de la convictiDii qu» du vide ^% trouvaient dans le dogmatisme. Us sentaient dope qu*ll éUk temps de changer de route, si Vmk voulait arrivier à la-oertitafe. CTest ce que fit Emmanuel Kant, de Kœnigsberg( 1724-1804), qui réalisa, avec plus de résolution que personne, cette idée' dés modernes, que robjet unique de la philosophie estTesprit humain en lui-même, isolé de tout ce qu'il touche, réfléchit et suppose.

Mais, loin que la vérité ait brillé tout à coup à ses yeux, noiB trouvons sa doctrine enchaînée à celle de ses prédécesseurs, dont elle semble un corollaire. Lorsque Descartes posa le problème fondamental, Puif-je savoir quelque chose? Çnepuitjfi savoir? il dit que les sens nous tronopent si bien, que nous ne pouvons que douter des choses extérieures , et que la seule chose dont nous puissions être assurés, c*est de n*être sûrs de rien. * Cependant, en même temps qu'il doute de tout, il ne peot douter de sa propre existence , c'est-à-dire que l'être qui doute n'existe. Il établit donc cet axiome fondaniental : Je pense, donc f existe. L'existence de l'âme est donc.plus certaine poitf lui que celle du corps; l'idée de l'existence est nécessairement comprise dans celle de l'être parfait ; Dieu existe donc certainement ; et comme il ne peut être que vrai , il n*a pu vouloir nous abuser : les corps existent donc.

C'est ainsi que ce grand apôtre du doute prend pour point de départ un acte de foi ; mais il cessa d'observer la coDs<;ience, après y avoir vu seulement la pensée ; et il ne fonda pas du même coup Fautorité de la conscience et celle de la raison pure. INTais ce qu'il faut chercher de préférence dans les inventeurs , c'est la méthode , qui survit même aux vices de l'application. Descartes avait donné l'exemple de déduire toute la métaphysique d'une donnée psychologique : il fallait pousser plus loin que lui l'observation de la conscience , et , avant de tirer les déductions, reconnaître toutes les croyances qu'on nous présente comme aussi nécessaires que l'existence de la pensée même. Ce fut la tâche que se proposèrent les Écossais, qui s'efforcèrent de compléter la philosophie par la métliode : ils n'inventent pas, mais ils sapent l'erreur; ils nient comme Locke , mais ils arrivent aussi à quelques afGrmations. Kant, ayant trouvé faibles leurs arguments , reprit 1^ problème de la connaissance au point où l'avaient laissé Berkeley et d'Alembert. Il commença par affirmer la nécessité d'une science qui explique la possibilité de l'expérience extérieure. Mais cette science résultera-t-elle des seules notions fournies par l'expérience? ou en existe-t-il qui soient indépendantes des sensations, et qui ne soient produites que par l'intelligence.'

Kant admit comme base que toutes nos connaissances ont pour point de départ l'expérience ; mais il affirma que la connaissance à priori est nécessaire et universelle. Dans toute proposition il y a un élément général et logique , et des élé^ nients particuliers, variables, accidentels. Lorsqu'on dit un ab'sassinaf, on suppose un meurtrier et une victime ; les circonstances varient , l'instrument diffère; mais reste le principe général que tout assassinat provient d'un assassin , et un plus général encore , que tout accident a sa cause. Celui dont il est question serait la forme, les autres la matière. La matière , mais non la forme, provient du dehors; la forme résulte de rintérieur du sujet; les connaissances sont donc ou subjectives ou objectives. ISIais comme la matière n'entre dans la connaissance réelle que par la forme , l'objectif ne nous est connu que par le subjectif. 11 faut danâ Tétudc philosophique partir

de la pensée , de b forme ^ et non de l'objectif. La métaphysique change donc de point de départ. Il en résulte que ni te sensualisme ni l'idéologie ne peuvent se soutenir, attendu qu'ils vont de la matière à la forme , de Tobjet a« sujet, de Tétre à la pensée , de Tontologie à la psychologie*

Les sensations sont félément matériel de la sensibilité; le temps et l'espace , formes de nos perceptions , en sont TéléineDt formel. L'entendement réunit les matériaux fournis par Texpérience , à Taide des catégories qui établissent le rapport de la .matière, aux conceptions indépendantes de rexpérience; et ces catégories, réunies à la forme des perceptions sensibles, donnent les principes constitutifs de Tentendement. Notre esprit, ou divise Tidée en plusieurs parties, ce qu'on appelle analyse, ou réunit ces parties en une idée, ce qui est la synthèse. Par les jugements analytiques, nous attribuons au sujet un prédlcametU qui lui est inhérent et essentiel , comme lorsqu'on dit : Le triangle est une figure de trois côtés; par les jugements synthétiques, le prédicament est quelque chose de plus que ce qui se conçoit dans le sujet, comme lorsqu'on dit : Le ciel est serein. Le jugement analytique suppose le jugement synthétique déjà fait , attendu qu^on ne décompose que ce qui est déjà composé. £u portant son attention sur le» jugements synthétiques, Ton trouve que les uns ont pour base l'expérience {empiriques)^ et que d'autres se forment a priori. Les premiers s'opèrent sans difficulté, mais l'appui de l'expérience manque aux jugements a priori. Or, d'où proviennent les prédicanients de ces jugements? Les sens ne nous les fournissent pas; nous sommes donc forcés de les tirer de nous-mêmes, et d'admettre en conséquence qu'il existe en nous une énergie merveilleuse , d'où émanent les prédicaments de l'espèce des choses. Ces prédicaments, qui existent en nous a priori, doivent être et nécessaires et uiiiversels. La philosophie doit donc s'appliquer à énumérer ces prédicaments , sans lesquels les objets perçus par nous n'existeraient pas , et à décrire la manière dont notre esprit applique ces prédicaments aux objets , et en forme les objets de ses connaissances.

Il fallut par conséquent entreprendre la critique générale

tant de la raison théorique que de la raison pratique , et d'une troisième qui établit TaHiance de la première avec la seconde. I^cke, voyant que certaines idées dérivent des sensations, en conclut que les sensations étaient la source de toutes les idées ; Kant, voyant que quelques-unes ne peuvent en dériver, conclut que les idées ne sont pas fournies par les sens : avec le premier on arrive .h nier toute vie intellectuelle en dehors des sens, et l'on va droit au matérialisme. Kant, faisant une réaction puissante, reconnaît une révélation de la conscience^ indépendante des sens : les idées , selon lui , viennent toutes de Texpérience; mais Texpérience ne suffit pas pour les expliquer toutes. Après avoir nié la causalité. Hume arrivait à déclarer la métaphysique impossible comme science. Kant accepta cette décision , at* tendu que notre savoir ne s'étend pas au delà des limites de Texpérience; mais il ajouta que la métaphysique est un fait, comme disposition naturelle de notre esprit. En effet, en voyant les phénomènes s'enchatner, nous sommes portés naturellement à rechercher si le monde a eu un commencement, sMl a une limite par rapport à Tespace, s'il y a des corps indivisibles? T/expérience n'a pas de réponse à ces questions : d'où il résulte que notre esprit tend à en outre-passer les limites. Il est certain encore que , dans la solution de pareils problèmes, la raison arrive à des conclusions contradictoires.

D'où provient donc cette illusion transcendantale , par la* quelle la raison est contrainte d'établir une réalité au delà du sensible? D'où naît le conflit de la raison avec elle-même ^ lorsqu'elle conclut tantôt que le monde est limité, tantôt qu'il ne Test pas; tantôt qu'il est éternel , tantôt qu'il est temporaire?

Kant se met en conséquence à rechercher l'origine de la métaphysique naturelle, et montre que la raison est la fa<iuUé de déduire des conséquences particulières de principes généraux. Or, la conséquence de tout raisonnement peut être considérée comme un conditionnel d'où Ton remonte à un principe qui est la conséquence d'un autre raisonnement, jusqu'au moment où l'on est forcé de s'arrêter h un absolu ou à un inconditionnel qui a sa base dans l'essence de la raison même , et qui devient le fondement de toute unité.

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