‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 119 sur 159 · GUBBRB DB BU88IE · texte numérisé non relu

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puis, quaud le tambour battait la marche, ils se traînaient sur la terre avec des hurlements, en leur montrant les Cosaques qui arrivaient, et implorant, comme un dernier service, un coup de Aisif , pour ne pas tomber au pouvoir de ces barbares. Beaoooup d'entre eux étaient atteints de folie , ou tombaient dans une gravité farouche.

Un hiver aussi rigoureux ne pouvait entrer dans les prévisions d'un général ; mais il aurait dû aviser à des mesures d'ordre, ainsi qu'aux moyens de prévenir la famine, qui sema la route de cadavres , et livra aux Russes cent trente-cinq mille prisonniers. Les fuyards mirent au pillage les magasins, qui dès lors ne purent subvenir aux besoins : seule la garde impériale conserva sa Gère attitude , en restant unie ; et Pïapoléon loi dut son salut.

Les armées russes du Danube et de- la Finlande se concentraient sur laBérézina, pour attaquer de front les Français que poursuivait Kutusow, que harcelaient sans repos Miloradowitch et Platow; mais cette bataille que l'armée napoléonienne avait tant désirée lui était présentée quand elle se trouvait hors d'état de combattre (26 novembre). Elle fut rejointe alors par les deux corps restés en Lithuanie sous les ordres de Victor et d'Oudinot; ces corps purent donc protéger le passage de ces débris contre les attaques de Wittgenstein et de Titchakov. Mais tandis qu'ils s'étaient flattés, sur des relations trompeuses, de trouver une armée victorieuse , ils ne rencontrèrent que des fantômes inspirant le dégoût et l'effroi ; des malheureux d'une gravité sombre, sans armes , sans souliers , le nez et les oreilles gangrenés ; le reste livide , gonflé ; les yeux immobiles ou frappés de cécité, et qui , stupides ou insensés, tombaient à leurs pieds en implorant du pain.

Le passage du fleuve s'opéra avec une extrême confusion. Ney protégea la retraite ; la garde royale italienne prodigua héroïquement sa vie pour une gloire qui n'était pas la sienne. Cinq mille soldats y restèrent , huit mille huit cents seulement répondirent à l'appel. Les commissaires ordonnateurs, trompés par les bulletins , qui ne cessaient de proclamer des victoires, n'avaient tien^tè^^té sut la route. En France même, eu Italie,

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en Allemagne, la douleur silencieuse de tant de familles décimées était adoucie, par Tannonce répétée de nouveaux triomphes, lorsque le XXIX^ bulletin, dans lequel Napoléon avouait le désastre , vint tout démentir. Pour en ôter la gloire aux hommes , il Tattribuait aux éléments : « Ceux à qui la nature « n'avait pas donné une trempe assez vigoureuse , dit-il , pour « surmonter les vicissitudes de la fortune , perdant leur gaieté u et leur bonne humeur, ne pensèrent qu'à des revers et à des « catastrophes ; ceux qu'elle créa supérieurs à tous les événe- « ments conservèrent leur vivacité, leurs manières ordinaires, « et virent une nouvelle gloire dans les difficultés qu'ils avaient « à surmonter. » Ce fameux bulletin se terminait par ces mots : « La santé de sa majesté ne fut jamais meilleure. »

Ainsi, qu'un million de veuves et de mères aient à se consoler , l'empereur se porte bien '; et il n'a pas un mot de corppassion pour tant de morts, pas un mot de consolation pour ceux qui survivent.

Ce langage lui était dicté par le sentiment imperturbable que sa grandeur se fondait sur lui seul, et que sa race n'était rien. On venait d'en avoir la preuve. Huit années d'epnpire , avec ses pompes brillantes , n'avaient éteint ni le parti répubUcain ni celui des Bourbons ; et la persécution religieuse avait accru le nombre des mécontents. Jetés péle-méle dans les prisons d'Ëtat, ils pouvaient s'entendre dans un sentiment commun de haine contre leur oppresseur; ils pensèrent que la servilité sur laquelle Napoléon s'appuyait ne lui donnait point de force durable, et qu'il tomberait au premier choc. C'est ce qui n'avait pas échappé au général Malet, qui , au milieu de Paris et du fond d'une pri*

' 11 est impossible de trouver rien de plus froidenrtent inhumain que la note suivante, ajoutée par le Moniteur à Tannonce de la perle de quatre cent mille hommeç : « Ce bulletin doit ajouter à l^dmiration qu'inspirent la fermeté stoïque et le puissant génie de sa majesté. Peu dp pages, dans Phistoire ancienne et moderne, peuvent être comparées à ce mémorable bulletin sous le rapport de la noblesse, de Télévation et de Pinlérét ; c'est une pièce historique du premier ordre, X(>nophon et César ont ainsi écrit , Tun, la Hctraite des Dix millCt raiilre, se» Commentaires. »*

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son, se fit le elief d*une conspiration étrange. Il appartenait à la société des Phitadelpes, composée de gens qui depuis la fin de 1804 avaient fait le serment de tuer Feropereur, et qui, épiant le moment favorable, le suivaient dans ses expéditions comme au fond de ses palais. Malet et ses confidents, très-peu nombreux, résolurent d'annoncer la mort de ^^apoléon, de foire déclarer par le sénat la déchéance de sa dynastie, puis de réveiller le patriotisme au chant de la Marseillaise. Il mena si bien l'affaire au milien de gens qui avaient cessé de croire Napoléon invincible, que, pendant une nuit, il eut Paris entre les mains, et que le ministre de la police, arrêté, alla le remplacer en prison. Une partie de la garnison avait ajouté foi à ses paroles, et la révolution était faite, si un général , concevant des doutes , ne Teût fait arrêter lui-même. Alors tout l'échafaudage tomba aussi vite qu'il s'était élevé ; la police fut honteuse de n^avoir rien su ; les autres autorités rougirent d'avoir accepté la déchéance prononcée, et n'en montrèrent que plus^de rigueur à punir. Malet, à qui l'on demanda quels étaient ses complices, répondit: Toute la France, et vous-même, général, si f avais réussi. Invité à se défendre : Un homme^ dit-il, qui s'est lerè pour défendre les droits de son pays n'a pas besoin de défense; il triomplie , ou meurt. Il mourut en effet avec douze de ses complices, en s'écriant : Citoyens, Je ne suis pas le dernier des Romains! Tandis qu'il était fusillé comme traître, on le représenta partout comme un fou, et Ton donna sa tentative même comme preuve de sa folie.

C'était une folie en effet; mais elle révélait la faiblesse de l'empire, et elle en détruisait le prestige. Comment! dans une seule nuit, on avait enlevé à l'empereur sa capitale; et, parmi tant de personnages qui lui étaient dévoués, pas un n'avait résisté! Bien plus, ni conjurés ni sénateurs n'avaient songé à l'impératrice et à son fils ; et lorsque Cambacérès rendit compte de cette échauffourée à Marie-Louise, elle ne lui adressa que cette réflexion : Ils m'auraient donc laissée retourner à tienne^ Ainsi , personne ne croyait à la stabilité de cette dynastie ; et, dans un temps où un décret faisait tout, un autre décret pouvait touV dé\tu\Tft. De pareil?; g>jm\)tômos étaient bicR faits pour

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effrayer Napoléon ' ; de plus, les cris nationaux de rAllemagne et de r Espagne retentissaient jusqu'en France; une propagande anglaise réveillait les idées libérales, et un certain nombre de républicains étaient fusillés dans le Midi.

Napoléon sentit , en conséquence, qu'il importait de retourner au plus vite au centre d'une machine qui ne se mouvait que par lui , de comprimer les espérances que son désastre pourrait faire naître, et de préparer une nouvelle armée. Il céda le commandement à Murât, non parce qu'il était le plus habile» mais parce qu'il était roi, et arriva rapidement à Paris ( 5 décembre), laissant derrière lui quatre cent mille morts >.

' « Je me sentis bien moins choqué de Tentreprise du coupable , que de la facilité avec laquelle ceux mêmes qui m^étaient le plus attachés se seraient rendus ses complices : pas un seul n'avait à mentionner la moindre résistance ,* le plus petit effort pour défendre^ et perpétuer la chose établie. On ne sembliiit pas y avoir songé, tant on était habitué aux changements, aux révolutions; c^est-à-dire que chacun s'était montré prêt et résigné à en voir surgir une nouvelle. Aussi tous les visages changèrent , et l'embarras de plusieurs devint extrême, quand , d'un accent sévère , je leur dis : Ëh bien , messieurs , vous prétendez et vous dites avoir fmi votre révolution! Vous me croyiez mort. Mais le roi de Rome ? vos serments , vos principes , vos doctrines? Vous me faites frémir pour l'avenir I » Mém. de Sainte-Hé^ Une, novembre 1816.

' Napoléon nie les grandes pertes de son armée en Russie, et dit qu'elle coûta moins de cinquante mille hommes à la France actuelle : » L'armée russe, dit-il , perdit quatre fois plus que Tarmée française. I/incendie de Moscou coûta la vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois; Tarmée russe fut assaillie par les intempéries durant sa marche de Moscou à POder. Tout calculé, la perte de la Russie fut six fois plus grande que celle de la France (^aujourd'hui. « Kn admettant môme, ce qui est impossible, cette assertion |)our vraie , à qui demander compte du sang de trois cent mille Russes, morts en défendant leur pays?

ZdB COALlTIOn. <(— CAMPAOHS OB SAIK.

COALITION. — CAMPAGNE DB 3AXE. — LES ALLIB8 BN nàlUS.

Une foisf rentré dans sa caiHtale, Napoléon adressa desékgei aux uns , des reproches aux autres, et a'efTorça de ranimer lifa éteinte ; mais la feseinatîbn était détraite : la France eommoçÉ àsedéfiigr d^un empereur qui lui annonçaicie beau temps Malien des tempêtes. llnesereldeliapasnâumioinsdeBesliabilides^ il accusa de tout le mal hs idées libérales, on,eoiQmei disait, l'idéologie ' ; il demanda de nouveaux sacrifiées, sau foi- ^ nArtien concéder aux peuples. Il oôtinit à Fontainebleau poD y . eèaftrer avecle pape (181S); et il arracha, par la sédoetiai, la signature d'un c^mcoirdat à ce vieillard de soixante et os» *' ans, malade, et entouré uniquenrént de cardinaux assorriiM gouvernement impérial. Par eet acte. Pie VII renonçait àb souveraineté temporelle, et abandonnait l'institution des évéqufs au métropolitain ou au doyen, lorsqu'il ne l'aurait pas doDDée dans les six mois. Napoléon s^en réjouit comme d'un triomphe, et mit en liberté les cardinaux détenus. Mais Pie VU ne tarda pas à gémir de ce qu'il avait fait, et publia une protestation contre cet acte de faiblesse.

Comment peindre la joie des nations opprimées, à la nouvelle des désastres de Russie ? L'Allemagne célébra ses nouveaux héros sous le nom des anciens, et divinisa la reine Louise. L'Italie s'agita pour se constituer en royaume indépendant, sous Eugène ou sous Murât. L'héroïsme des Espagnols fut ranimé par celui des Russes. L'Angleterre se sentit encouragée, par le succès de ses efforts, à en tenter d'autres. Les mécontents anciens et nouveaux renouèrent leurs intrigues; Louis XVIII écrivit à

* 11 disait, le 20 décembre 1812, au conseil d^État : « Cest à l'idéologie, à cette métapliysique ténébreuse qui , recherchant avec subtilité les causes premières , veut fonder sur ces bases la lëgislation dos |)euples , au lieu d'approprier les lois à la connaissance du cœur humain et aux leçons de Tliistoire, qu'il faut attribuer fous les maii\ éprouvés par notre belle France. >»

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