PHILANTHROPIE
tait pas rare que ceux-ci prolongeassent les peines h leur gré , tandis qu'ailleurs on permettait aux bourgeois de venir boire et jouer avee les prisonniers. Il en était de même en Irlande et en Ecosse ; mais l'instruction , plus répandue dans cette dernière eontr^ , et le sentiment de la dignité personnelle , y rendaient les crimes très-rares.
En Suède, un officier de la chancellerie devait visiter tous lea samedis les prisons, qui étaient régies avec plus de bon sens et d'humanité qu'ailleurs.
En Danemark, on enchaînait encore les prévenus de meurtre; les coups de fouet, le gibet , la roue y étaient infligés sur les places publiques. Les infanticides y étaient fréquents, et les femmes condamnées pour ce crime à la réclusion perpétuelle sortaient chaque année de leur cachot, le jour anniversaire de leur crime, pour être fustigées publiquement.
Les Russes étaient de vrais barbares; et les particuliers même avaient chez eux des prisons. En Hollande, au contraire, il y régnait de l'ordre et de la propreté : les séparations convenables y étaient établies; les heures du jour y avaient leur emploi déterminé ; des médecins y étaient chargés de la surveillance ; on y célébrait Toffice divin les jours de fête, et les gardiens étaient désignés par les noms de pères et de mères. Il y avait des chambres pour renfermer, à la requête de leurs parents, les jeunes gens de mauvaise vie, usage pratiqué dans toute TAllemagne. Là , on inscrivait sur la porte de ces cellules les noms de certains pays , afin que les parents pussent répondre au besoin, et sans se charger la conscience d'un mensonge, que leurs fils étaient en France, en Italie, aux grandes Indes, etc. On comptait, du reste, peu de détenus en Allemagne, où les procédures s'expédiaient promptement, et où les condamnés étaient forcés de travailler aux routes et aux fortifications. 11 n'y avait plus de cachots au fond des tours ; mais la torture y subsistait encore (sauf en Prusse), et les condamnés devaient gagner leur vie en travaillant ou en mendiant. A Hambourg, le geôlier était en même temps bourreau. A Manheim et ailleurs, ou donnait aux détenus une bastonnade à l'entrée et à la sortie, A Gand, les états de Flandre avaient fait construire une maiî$ou iiiST. i)i: r:K>T ans. — t. i. ^^^
de correction modèle. Mais la France était bien arriérée : beaucoup de malheureux y étaient ensevelis dans des cachots souterrains , tant en province qu'à Paris même , bien qu'une société fondée dès 1753 s'occupât de procurer des secours aux détenus., et qu'une dame de charité fût attachée à chaque prison. Les cachots de la Bastille étaient particulièremeut redoutés.
Les prisonniers étaient aussi enchaînés en Suisse, mais les jugements y étaient prompts ; les condamnés aux peines infamantes devaient balayer les rues avec un collier de fer; les autres, fller et tisser.
Kn Espagne, à l'exception de la Navarre, la torture était toujours en usage ; les jugements n'avaient pas de fin ; les geôliers louaient des chambres, et allégeaient le poids des chaînes moyennant finance. Deux membres du conseil privé devaient visiter les prisons chaque année , avec pouvoir de commuer les peines. Les libertins et les vagabonds étaient renfermés dans la magnifique prison de Saint-Ferdinand, près de Madrid, o(i ils portaient un vtltement uniforme et se livraient à un travail régulier. En Portugal , la société de la Miséricorde, composée de gens distingués, secourait les prisonniers , payait, pour ceux qui n'étaient pas en état de le faire, la taxe due à la sortie. Dans quelques pays, les détenus ne vivaient que d'aumônes. Les procédures étaient fort longues, et les geôliers permettaient aux prisontiiers de sortir, «i la condition de revenir pour l'appel.
Les prisons étaient déplorables à Turin , et cHes ne valaient guère mieux à Milan, à l'exception de la maison de correction. Les plombs et les puits de Venise ont conservé une sinistre renommée. Lucques était dans l'habitude d'envoyer ses délinquants à Venise ou à Gènes ; elle eut ensuite de mauvaises prisons. En Toscane, le grand-duc Léopold en avait fait disposer de meilleures. A Gtlnes , les débiteurs insolvables, les femmes è*t les prévenus de délits divers, étaient sagement répartis dans des endroits séparés. Les prisons de Rome avaient plus d*apparence que de bons effets; celles de Naples regorgeaient de malheureux sans air et sans trnvaij.
Howard dit à Joseph II que le gibet était préférable aux for-
PHILANTHfiOPlE. ] ] (
teresses autrichiennes. Ce philanthrope, qu'on appelait le Père des prisonniers, disait : « Les coupables doivent être conlinés dans des cellules séparées, et s'y livrer à quelque travail. S'ils sont réunis, ils auront honte de revenir au bien; laissez-les seuls avec eux-mêmes , et ils ressentiront la honte du mal. L'homme solitaire sent sa faiblesse ; il craint plus qu'il n'espère, et il n'est pas entreprenant. La solitude et le silence efirayent le crime; ils portent l'âme à la réflexion, et la réflexion porte au repentir. Le méchant est un être dépravé , il se purifiera dans le recueillement et dans le calme; et les heures taciturnes et pensives ramèneront plus d'hommes égarés ou coupables à l'amour de l'ordre et de l'honnêteté , que les plus sévères châtiments. »
L'agriculture était tout à fait n^ligée en Allemagne , surtout dans les provinces dont s'est formée la Prusse. Les grands propriétaires s'occupaient d'intriguer dans les villes, laissant leurs terres à des fermiers ou a des colons dénués de connaissances et de moyens pour les améliorer. Le Hanovrien Albert Thaer, après avoir étudié les méthodes et les pratiques de l'Angleterre, établit à Celle une espèce d'école rurale, publia un traité sur l'agriculture anglaise (1794), et plus tard les Annales de Cagriculture, Mitterpacher, de Bude , donna en latin le premier cours complet de cet art , qui fut traduit dans toutes les langues.
Geoffroy Copley fonda, à la Société royale de Londres, un prix pour les meilleures expériences ayant pour objet la conversation des hommes. Ce prix fut décerné au capitaine Cook, qui mena à fin ses mémorables expéditions, en n'y laissant qu'un très-petit nombre de marins. L'Anglais William Hawes fonda la Société d'humanité, destinée à donner des secours dans tous les cas de mort apparente, d'inhumations précipitées, et d'asphyxie par immersion. Henri Pestalozzi introduisit à Zurich des méthodes rationnelles d'éducation , se proposant pour bot la vie réelle et non l'école, et où il n'entrait rien des songes de Jean- Jacques : il s'appliqua, conjointement avec Felleniberg, à former les enfants pauvres à la vertu. L'abbé Gauthier rendait riiistruction amusante pour ses élèves.
112 ECONOMIE POLITIQUE. — PHILANTUfiOPIE.
( 1739-1792. ) Richard Arkwright, né dans la Lancasbire d*unc pauvre famille dont il était le treizième enfant, commença par chercher le mouvement perpétuel : il délaissa bientôt cette étude stérile, pour s'occuper des moyens de venir en aide à l'industrie au milieu de laquelle il grandissait. L'Angleterre commençait à tisser les indiennes , au lieu de les tirer du pays dont elles ont reçu leur nom; mais on en faisait la chaîne en fils de lin pour qu'elle eût assez de solidité , et le coton de la trame était filé à la main. Malgré sa pauvreté, Arkwright monla dans sa maison une mécanique à filer, et bientôt il établit des ma* nufactures. Contrecarré comme tous les novateurs, il triompha de ses ennemis par le succès , et mourut certain d'avoir doté sa patrie et le monde d'un mécanisme qui fournirait à bas prix les étoffes que les riches jusqu'alors avaient pu se procurer. ( 1736-1819. ) L'Écossais Watt devait exercer une influence plus grande encore. En perfectionnant les machines a vapeur pour les rendre régulières et précises , il songea à les appliquer aux besoins de l'industrie; il en fit d'abord usage pour épuiser Feau dans les mines de charbon de Kinneil. S'étant associé avec Boulton, riche fabricant de Birmingham, il construisit des machines qu'il donnait aux extracteurs de mines , n'exigeant d'eux en retour que le tiers de l'économie qu'ils feraient sur la combustible, ce qui produisit des résultats énormes. G'^t à quoi se borna, dans le dernier siècle, une application qui^ dans le nôtre, devait acquérir une si vaste importance.
Au milieu de cet élan communiqué à la société au nom de la philanthropie, comme en d'autres temps au nom de la charité, on eut à déplorer plus d'un genre de délire. Certaines expériences coûtèrent des millions à TÉtat, et entraînèrent la ruine de beaucoup de familles. On voulut expliquer, par les attractions de Newton, la formation du fœtus aussi bien que celle des montagnes. Des géomètres même soutinrent qu'en provoquant l'exaltation de l'âme à un certain degré , il était possible de deviner l'avenir. On attaqua la propriété; la société fut accusée de pervertir les hommes... Mais la philosophie, qui avait pour croyance les droits de l'esprit et pour but les progrès de Thumaiiité, montrait, ù ceux qui Kaccusaient de ces folies, les améliora-
RÈGNE DES PHILOSOPHES. t]3
tiens qui étaient son ou\Tage; et, devenue de plus en plus al>- 8olue , affranchie de doutes , se complaisant en elle-même, elle élevait contre le passé une bannière sur laquelle elle avait inscrit : Raison et humanité!
RÈGNE DES PHILOSOPHES. — INFLUENCE DE L*£œLE PHILO- SOPHIQUE SUR LES GOUVERNEMENTS.
I^ vieille société européenne était doublement attaquée par les doctrines encyclopédiques, par la science, par les intérêts, par la haine, par la philanthropie. Il faut bien que le libéralisme de nos jours en convienne, quoiqu*il lui en coûte : les idées nouvelles furent non-seulement tolérées, mais protégées par les souverains ; voyons-les à l'œuvre.
Charles III, après avoir occupé vingt-quatre ans le trône de Naples, succéda en Espagne à son frère Ferdinand. Sans être un de ces grands princes dont la force sufllt pour régénérer un pays, il prépara du çioins les améliorations futures. Riche de qualités naturelles mais peu cultivées, il régnait par lui-même, dans la tempête comme dans le calme : de mœurs pures, trèsreligieux , sans se mettre sous la dépendance de Rome et des confesseurs, il était opiniâtre dans ses opinions. Le marquis de Squillace, qu'il avait chargé des finances et de la guerre, y introduisit de bonnes réformes. Il fit éclairer Madrid , défendit de porter des armes , interdit les manteaux longs , les larges chapeaux, et proscrivit d'autres abus. Le peuple se souleva et voulut le massacrer (1766); n'ayant pu s'emparer de lui, il demanda son renvoi, la diminution des denrées et surtout qu'on lui rendît les lon^s manteaux et les chapeaux rabattus. 11 fallut, pour calmer ce tumulte, que le roi envoyât quatre jésuites, le cruciGx à la main , pour consentir à toutes ces réclamations, raisonnables ou non.
C'était là un événement inouï en Espagne, et Charles III en garda rancune à la France , qu'il soupçonna d'y avoir mis la main : mais le duc de Choiseul sut lui persuader que c'était l'œuvre des jésuites, et qu'un soulèvement qu'il leur avait clé si facile de calmer ne pouvait venir que d'eux, (iharles lil le