RÈGNE DES PHILOSOPHES
crut, et travailla activement à la destruction de Tordre. Afin de prévenir d'autres orages, le comte d'Arand9, nouveau ministre,. chassa de Madrid six mille oisifis, et y fit entrer vingt mille hommes de troupes. II améliora Torganisation administrative, modela Tarmée sur celle de la Prusse , augmenta la marine , affaiblit le tribunal de la nonciature, restreignit les lieux d*asîler établit des écoles pour suppléer à celles des jésuitea; etTinquisition, qu'il u'était pas possible d'abolir, fut du moins modérée.
L'Espagnol José de Samoza décrit ainsi, en 1760, la vie de Madrid, qui était celle d'une grande partie de l'Europe : « Tout gentilhomme, en sortant du Ut, attendait le barbier. Puis le perruquier venait peigner, pommader et poudrer la tête ; ce qui était fort long. Alors seulement on procédait à la grande affaire de s'habiller, ce que les plus lestes ne terminaient pas en moins de trois quarts d'heure^ tant il y avait de pièces à ajuster, d'agrafes à mettre, depuis celles qui soutenaient le col jusqu'à celles qui serraient les chausses. Cette architecture terminée , notre homme ceignait son épée, et priait Dieu qu'il fît beau, attendu qu'il allait affronter l'intempérie de l'air, de pied ferme et la tête découverte, quelque temps qu'il fît. Allait-il à pied? il lui fallait la plus grande précaution pour préserver de la boue ses bas de soie blanche et ses souliers à la MahonnaUe. J'ai connu un jeune officier qui se fit une grande réputation pour avoir traversé Madrid en hiver sans se crotteft Les plus indépendants étaient astreints à certaines convenances^ réglées par un cérémonial inexorable, qui ne laissait pas un seul jour de repos. Manquer à l'un de ces devoirs suffisait pour que deux familles devinssent ennemies. Le moindre voyage exigeait des visites de congé , que chacun rendait le lendemain ; de même au retour. Quand venait la fête d'un saint, l'étranger qui entrait dans une ville pouvait croire qu'il y éclatait un incendie ou une sédition , tant la foule courait empressée, se heurtant, se bouleversant, criant par les rues. Les artisans mouraient a la peine pour servir tant de pratiques qu'il falla^jt peigner, chausser, habiller, dans ces grandes circonstances. ïelle était la société dans les jours solennels.
«t On dînait à une heure; on mangeait plus qua présent, et
il fallait plus d'habileté pour savoir manger que pour gagner de quoi manger. On s*adaptait sur les manchettes certains entonnoirs de carton. D'autres machines avaient été inventées pour garantir des taches le bord de l'habit et le col de la chemise ; mais aucune n'était si compliquée et si singulière que celle dont on se servait pour foire la méridienne , usage général de notre climat J'ai vu le oélM)re Jovellanos dormir le nez sur l'oreiller, mais sans le toucher autrement qu'avec le front, pour ne pas se défriser.
a Cependant la condition des hommes était meilleure que celle des femmes, car ils pouvaient du moins appuyer le pied par terre ; tandis que, perchées sur de hauts talons en bois , étranglées impitoyablement par un corps de baleine , elles ne pouvaient faire le moindre exercice, sans s'exposer à être renversées au plus petit choc. Ce corset était un tel esclavage, que certaines mères allaitaient leur enfant à travers une espèce de trappe ouverte dans l'étoffe baleinée.
« Chaque jour le cavalier subissait trois métamorphoses : la cape et le bonnet le matin, l'uniforme militaire à midi, Thabit galant l'après-dînée, pour assister aux combats de taureaux. La gravité espagnole conservait le silence et le décorum pour les soirées. Rien de plus grave et de plus solennel que ee qu'oïi appelait un rafraîchissement ou une collation. Les dames, placées sur une estrade, formaient un front de bataille formidable, ne donnant d'autre signe de sensibilité et de vie que le mouvement régulier et monotone des éventails» Venait ensuite une ligue parallèle de senores, par ordre de dignité , de rang et de mérite. Vous auriez dit de gens assemblés , non pour s'amuser, mais pour assister à la terrible cérémonie de la vallée de Josapbat. Point de musique, point de danse , point de causerie galante ; seulement des joueurs de cartes plantés au milieu de la salle avaient le droit de hurler, de s'injurier, et de marquer toutes les péripéties du jeu par de grands coups de poing sur le tapis.
« Cette belle affaire terminée , chaque famille se retirait. Il fallait autant de temps pour défaire cette toilette compliquée qu'on en avait mis à l'ajuster. Tandis qu'on désarmait la t^te de madame, qui déposait un énorme bonnet et une perruque
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gigantesque , le front de Tépoux se dégarnissait aussi d*une batterie de frisures dont il était hérissé.
<t lia dernière occupation de chaque jour, pour nos pères, c'était de monter leurs montres. Ce n'était pas un petit exercice : chaque gentilhomme avait deux montres, et deux boites par montre. Tout était double en ces bienheureux temps : on portait
deux montres , deux mouchoirs , deux tabatières Que l'on
nous passe ces futiles détails , qui remplissaient cependant la vie de nos aïeux. »>
A l'exemple de l'Espagne , le Portugal aussi était entré dans les voies de réforme : le roi Joseph était un prince voloptiieQX et ignorant ; le marquis de Pombal , son ministre, esprit lésolu , despotique , prit à tâche de relever le pays. 11 avait , dans ses voyages, fait connaissance avec les philosophes; et cesrér formateurs lui persuadèrent que, pour créer des citoyens ^ un gouvernement, un État, un esprit publie, il suiGt de jeter une constitution sur le papier. Il poussa donc le roi aux innora* tions avec une énergie qui ressemblait à la violence.
Écarter les jésuites, auxquels il porta le premier le coup; humilier les nobles, qui le traitaient avec hauteur, quoiqu'il appartînt a leur caste, c'est là ce qu'il eut de plus pressé. 11 fit rentrer au fisc grand nombre de propriétés que les rois préeé* dents avaient assignées, tant en Asie qu'en Afrique, à certaines familles; il interdit les mariages enXre\es fidalgos, contesta aux fils les titres des pères, défendit à l'inquisition de conduire per* sonne au supplice sans l'approbation du roi, détruisit les registres où étaient inscrits les noms de ceux qu'elle avait condamnés, ce qui était pour leur postérité une note d'infamie ; il supprima la distinction entre les vieux chrétiens et les nouveaux, restreignit la faculté de léguer en mainmorte , guerroya de toutes les manières contre la juridiction romaine, repoussa la bulle in Cvena Domini et l'autorité du chef suprême de l'Église.
Pour remédier à la décadence des études , qu'il imputait aux j('^suites, Pombal réforma l'université de Coïmbre, en y faisant prédominer les sciences mathématiques , et en y appelant des hommes distingués d'Italie et d'Irlande. 11 fonda le collège des
nobles ^ dota les hôpitaux et les écoles avec les biens des congrégations supprimées, et il songeait à instituera Mafra un ordre rival des religieux de Saint-Maun II fut puissamment aidé dans Taccomplissement de ses desseins par la tentative d'assassinat dirigée contre le roi, et par le tribunal ^inconfidenzay dont rinstitution remonte à cette époque.
Le jour de la Toussaint de Tan 1755, un faorrible tremblement de terre renversa les deux tiers de Lisbonne; une partie de ses habitants , que Ton a portés jusqu'à soixante mille , forent écrasés ou enterrés vivants. La mer s'éleva de six pieds au-dessus des plus hautes marées, fracassa les navires, renversa les édifices', et noya les campagnes'. L'incendie accrut encore la masse des rumes; des pluies torrentielles furent pour les sur- Tivants, réfugiés sous des tentes au milieu des champs, une nouvelle cause de maladies et de mort. D'autres villes se ressentirent de ce désastre, surtout Coïmbre et Braga; Sétubàl fut abîmée avec tous ses habitants.
Pombal s'acquit une gloire véritable en portant remède à rette désolation ; mais, voulant régénérer à fond son pays, il agit avec celte précipitation inconsidérée qui était une mode, sans règle fixe en politique, désireux du bien sans en avoir l'intelligence. £n France, où l'on considérait plus les idées que les faits, il fut beaucoup loué; mais les faits firent bien voir qu'il était animé par la haine et par la cupidité , désireux avant tout d'af- 'fennir le despotisme par la calomnie et la terreur. Il voulut rétablhr Tordre matériel, et il prépara le désordre moral, en sapant les institutions et les croyances nationales.
Les ordonnances les plus minutieuses attestaient sa fiévreuse
■ Cette secousse se fit sentir sur un espace quatre fois plus grand que tonte l'Europe : dans les Âlpes, sur les côtes de Suède, aux An-' tilles, au Canada, en Thuringe, sur les rives de la Baltique. Des fleuves éloignés furent détournés de leur cours ; les sources thermales de Toplitz tarirent, puis coulèrent de nouveau, colorées d^ocre ferrugineux, ef inondèrent la ville. A Cadix, la mer s'éleva jusque vingt mètres audessus du niveau ordinaire; dans les petites Antilles, où la marée ne «k^passe pas soixante-quinze centimètres , eUe monta à plus de sept ■Mires.