HIST. DE CENT ANS. — T. I
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la Pologne , et avaient à venger leur antique asservissement ; mais FAutriche se disait son amie et sa tutrice ; TAutriehe lui devait de n'être pas tombée au pouvoir des Turcs, quand Sobieiàky délivra Vienne : comment F Autriche avait-elle pu tremper dans le meurtre de sa protectrice? Parmi les seigneurs polonais, les uns se donnèrent la mort; d'autres affrontèrent la pauvreté , en laissant conOsquer leurs biens par les envahisseurs , plutôt que de consentir à leur prêter hommage. Les autres remplirent F Europe de plaintes et d'appels à la postérité.
Ainsi se trouva rompu Féquilibre établi par la paix de Westphalie. Les trois puissances prédominèrent , tandis que l'Angleterre s'agrandissait d'un autre côté ; mais la France se trouvait repoussée au second rang: et ce fut un effroi général dans toute F Europe lorsqu'on vit la sûreté de tous les États compromise, et la.force considérée comme l'unique base du droit.
Les choses de plus en plus tendaient au positif, dans ce temps où le règne des idées était proclamé si haut. Xa Prusse avec sa discipline militaire l'emporte sur la monarchie autrichienne, composée d'éléments hétérogènes ; l'industrie et le bon sens pratique des Anglais , sur l'insouciance espagnole et sur la mobilité française ; le despotisme russe, sur la turbulente aristocratie polonaise. Les monarchies se consolident partout, en abattant ce qui reste encore du moyen âge , et en poursuivant l'unité administrative sur les ruines de tous les autres pouvoirs. La puissance royale fut longtemps aux yeux des peuples une providence devant laquelle on s'inclinait, sans oser scruter ses fondements. Cette forme de gouvernement, quand on l'examina plus tard , parut bonne pour extirper ce qui restait debout des anciennes institutions, et déblayer le sol. Aussi les classes privilégiées, les droits seigneuriaux , les immunités du clergé et des corporations, les prétentions de Rome, les parlements, furent tour à tour battus en brèche. Les gouvernements en profitèrent pour se rendre absolus ; mais ils se mirent ainsi en
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présence des peuples , qui apprirent à connaître leurs droits , en attendant Theure de les réclamer.
Dans la politique extérieure , la morale fut hardiment foulée aux pieds ; on ne tint plus compte des nationalités, des anciennes possessions : on voulut à tout prix arrondir les royaumes. , On sacrifia les faibles restés sans défense , pour éviter une lutte entre les forts ; on u^évalua la prospérité d'un État que diaprés la configuration et l'étendue de son territoire , le nombre des têtes , et le produit des contributions. La statistique seule témoigna de la félicité d'un pays. On inventa cette politique appelée de cabinet , toute d'intrigues sans loyauté , qui consi* dère comme le plus habile celui qui sait le mieux tromper. En aucun temps on n'avait entamé tant de négociations, ni sur des questions si compliquées, si graves; mais toujours en prenant pour base la convenance, et non la justice. Un système d'alliances contre alliances fut échafaudé pour soutenir l'équilibre artificiel établi par la paix de Westphalie, et restauré imparfaitement à XJtrecht : édifice conventionnel comme la poésie du temps, comme la peinture et l'architecture, comme les costumes de cette époque.
Le commerce devient un intérêt nouveau, et inaugure comme une nouvelle ère ; on dirait que les cabinets sont devenus des comptoirs : on y fait des traités , des ligues , des guerres, pour des tarifs, pour des exclusions de marchandises, pour la pèche, pour le droit de visite. Les guerres européennes commencent ou se propagent dans les colonies ; mais c'est de là aussi que le monde verra surgir l'exemple nouveau d'une vaste démocratie. Les dettes contractées amenèrent l'invention du papier-monnaie , qui accroît les ressources des gouvernements , et les aide dans des entreprises qui autrement seraient inexécutables.
L'argent devient plus que jamais le moteur universel , le nerf des armées et des gouvernements ; il sert à fomenter les factions dans les pays rivaux ; le faste usurpe la place du mérite ; les traitants et les agioteurs , cette engeance nouvelle , deviennent des puissances. Cependant ce mercantilisme tempère Tintolérance religieuse, et conduit l'administration , aussi bien que la science, à d'utiles applications.
L'importance des lettres se fait sentir, et de protégées elles deviennent protectrices. L'étude des langues , tes voyages plus fréquents , le français , dont Tusage se répand , facilitent la communication des idées ; les penseurs sont admis dans les cabinets , ou y font pénétrer du moins leurs opinions. Ils veulent que tout soit soumis à Texpérience; que l'administration et la politique s^élèvent à l'état de sciences , en répudiant le mystère et les vieux préjugés.
C'est un des caractères les plus distinctifs de cette époque, de ne reculer devant aucun doute , de hasarder les hypothèses et les utopies les plus hardies , parce que la réalité ne lui a encore enlevé aucune illusion. Mais ^ tandis qu'en certains pays ]è peuple, enivré des idées nouvelles, pousse aux révolutions, il reste ailleurs tellement attaché aux vieilles traditions, qu'il fait des révolutions pour les conserver. Les princes , entraînés par l'impulsion , cherchent à la diriger, mais avec des intentions timides qui ne satisfont pas les novateurs , quand déjà la foi des conservateurs est ébranlée. Ainsi le dix -huitième siècle reprenait l'œuvre commencée dès le seizième; œuvre suspendue dans le cours du précédent , et qui allait s'accomplir avec une violence terrible.
Mais, pendant que les rois s^évertuaient à débarrasser leur pouvoir de toute entrave , un grand spectacle allait attirer tous les yeux sur ces contrées qu'on appelait le nouveau monde, La persécution religieuse les avait peuplées de ces sectaires anglais qui étaient allés chercher, au seizième et au dix-septième siècle, la liberté de conscience sur ces rivages déserts. Ils obtinrent, en grandissant, des privilèges importants qui firent la prospérité de ces colonies , au grand profit de la métropole. C'est ainsi que l'Angleterre parvint à s'étendre depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique, et depuis l'Atlantique jusqu'au Père des fleuves, comme les Indiens, appellent le Mississipi , sur un espace de plus de douze cents milles du nord au midi , et de mille de l'est à l'ouest. Parmi ces colonies , le New-Hampshire. le Massachusets, Rhode-lsland, le Connecticut , étaient au nord tt à Test ; New-York, New- Jersey, la Pensylvanie, la Delaware, au centre : enfin le Maryland , la Virginie , les deux Carolines
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présence des peuples , qui apprirent à connaître leurs droits , en attendant Theure de les réclamer.
Dans la politique extérieure , la morale fut hardiment foulée aux (Heds; on ne tint plus compte des nationalités, des anciennes possessions : on voulut à tout prix arrondir les royaumes. On sacrifia les faibles restés sans défense , pour éviter une lutte entre les forts ; on n'évalua la prospérité d'un État que d'après la configuration et l'étendue de son territoire , le nombre des têtes , et le produit des contributions. La statistique seule témoigna de la félicité d'un pays. On inventa cette politique appelée de cabinet , toute d'intrigues sans loyauté , qui consi* dère comme le plus habile celui qui sait le mieux tromper. En aucun temps on n'avait entamé tant de négociations, ni sur des questions si compliquées , si graves ; mais toujours en prenant pour base la convenance, et non la justice. Un système d'alliances contre alliances fut échafaudé pour soutenir l'équilibre artificiel établi par la paix de Westphalie, et restauré imparfaitement à XJtrecht : édifice conventionnel comme la poésie du temps, comme la peinture et Tarchitecture, comme les costumes de cette époque.
Le commerce devient un intérêt nouveau, et inaugure comme une nouvelle ère ; on dirait que les cabinets sont devenus des comptoirs : on y fait des traités , des ligues , des guerres, pour des tarifs, pour des exclusions de marchandises, pour la pèche, pour le droit de visite. Les guerres européennes commencent ou se propagent dans les colonies ; mais c'est de là aussi que le monde verra surgir l'exemple nouveau d^une vaste démocratie. Les dettes contractées amenèrent Tinvention du papier-monnaie , qui accroît les ressources des gouvernements , et les aide dans des entreprises qui autrement seraient inexécutables.
L'argent devient plus que jamais le moteur universel , le nerf des armées et des gouvernements ; il sert à fomenter les factions dans les pays rivaux ; le faste usurpe la place du mérite ; les traitants et les agioteurs , cette engeance nouvelle , deviennent des puissances. Cependant ce mercantilisme tempère Tintolérance religieuse, et conduit l'administration , aussi bien que la science, à d'utiles applications.
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Américains , au contraire , repoussèrent tout mélange , refoulèrent les races indigènes dans les déserts au delà duMississipi , sans que la civilisation ni Tégalité républicaine soient parvenues à vaincre, même à présent, la répulsion dont ces races sont l'objet.
Le gouvernement des propriétaires s'était conservé dans la Pensylvanîe et le Maryland ; le pouvoir royal s'était étendu sur les autres colonies, à l'exception du Gonuecticut et de Rbode- Island, qui conservaient la constitution qui leur avait été accordée par Charles II.
Ainsi divisées de gouvernement et d'intérêts, mais riches et peuplées , ces provinces contenaient déjà des éléments de confédération. £n 1637, elles contractèrent une alliance défensive contre les sauvages. £n 1690, elles tinrent un congrès à Mew- York , dans le but de conquérir la Nouvelle-France, sans consulter même la mère patrie; mais la ligue projetée entre elles donna de l'ombrage au gouvernement anglais.
L'Angleterre n'exerça d'abord sa suzeraineté que pour aider et prot^er ces établissements; elle employait à des dépenses d'utilité publique les contributions , qui , selon divers auteurs, s'élevaient à peine , entre toutes les colonies , à trois millions de francs ; mais elle voulut prendre pour elle tous les avantages commerciaux. Les manufactures ne pouvaient prospérer beaucoup dans un pays où les habitants étaient peu nombreux, vivaient simplement, et où la main-d'œuvre était fort chère. L'on n'y connaissait guère que Tagriculture, et l'on exportait des bœufs du nord , des grains du centre , du tabac , de l'indigo , du coton , du midi ; ajoutez-y le poisson et les bois de construction. L'Angleterre réglait les prix , de manière à balancer celui des matières premières qu'elle tirait en grande quantité de ces contrées, avec la valeur des produits manufacturés qu'elle y expédiait eu petit nombre. En conséquence, l'argent y était très-rare , et Ton y suppléait par un papier imprimé, et par les polices de tabac en entrepôt,
La Virginie était de tous ces pays le plus prospère. Constituée par l'aristocratie anglaise , elle en conserva le caractère ; les lois, principalement celle qui concernait les successions, y favorisèrent la formation des grandes propriétés, cultivées par
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des esclaves. Les maîtres y acquirent ainsi Thabitude et Tesfirit du commandement : n'ayant point à vaquer à des travaux de bas étage, ils purent développer leur intelligence par Tétude ; de là vient que ce pays a eu et garde encore en partie le privilège de produire les hommes 1^ plus distingués, de même que les États du nord de l'Amérique produisent les sujets les plus aptes à rindustrie , au négoce, au travail. Les premiers colons , brownistes, indépendants, puritains, donnèrent à la législation et aux moeurs un cachet judaïque , s'attachant a l'observation rigide des formes extérieures, et déployant une grande rigueur de pénalités. Ainsi on lisait, en tété de la loi du Connecticut : Que celui-là meure, qui adore un autre Dieu que le Seigneur! A cela se mêlaient les idées protestantes : réalité de tous , comme saints et inspirés; la conscience universelle, comme arbitre du bien et du mal; la souveraineté du peuple, comme principe du pouvoir. La fraternité puritaine , qui se tourna ensuite en philosophie politique , portait à s'occuper de détails alors négligés , pour prévenir et satisfaire les besoins sociaux , tels que l'entretien des pauvres aux frais du public , rétablissement des routes , l'éducation à tous les degrés.
L'esprit démocratique s'implantait ainsi, se propageait ; et en peu de temps les colonies grandirent en nombre et en puissance : l'accroissement rapide de Boston , de New- York , de Philadelphie , montrait à quelle prospérité ces villes étaient destinées. Elles avaient produit des magistrats , des administrateurs, des guerriers; la vie de chasse et de commerce avait favorisé l'esprit de liberté et d'opposition que les premiers fondateurs y avaient introduit. Originales sous le rapport des idées et des institutions, séparées par une vaste mer de la métropole, qu*elles avaient aidée dans ses guerres comme alliées libres, elles se sentaient assez fortes pour se passer désormais d'une dépendance qui , d'utile dans les commencements , devenait onéreuse par les droits que la mère patrie prétendait exercer, et parce que cet esprit qui fait de chaque peuple une individualité distincte était parvenu à sa maturité. Un seul lien les retenait encore : le besoin d'être protégées contre des voisins menaçants , comme les Français dans le Canada, el les Kspa<ziio|s
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dniis lés Florides; mais quand ces dernières contrées eurent été cédées à l'Angleterre par la honteuse paix de 1763 , ce motif même disparut.
Les Américains, dans la guerre de sept ans, avaient appris la discipline et fait Tessai de leurs forces. Mais les officiers anglais, orgueilleux du brevet royal, traitaient de haut les officiers coloniaux, et le gouvernement entretenait ces jalousies en donnant une plus forte solde aux premiers.
Les privilèges dont jouissaient les colonies de rAmérique ne s^accordaient guère avec cette maxime fondamentale des colonies modernes , qui veut que la mère patrie y expédie des marchandises et en exporte des denrées. C'est ce qu'un bili tenta de réaliser sous George P'^(1745). Mais les colons, qui croyaient n'avoir perdu aucun de leurs droits comme Anglais en transportant leur résidence hors de l'Angleterre , y opposèrent une telle résistance, que l'ancien système fut maintenu. Plusieurs fois l'Angleterre s'efforça d'y rétablir le monopole; mais l^ Américains y échappèrent toujours par la contrebande, surtout avec les Hollandais.
La guerre de sept ans avait donné aux Anglais la suprématie en Europe et en Amérique : ils crurent donc pouvoir traiter les peuples comme ils s'étaient permis de traiter les rois. D'énormes dettes étaient résultées pour eux de la dernière guerre; après avoir épuisé dans la mère patrie les combinaisons d'une savante fiscalité , on voulut que les colonies , au profit desquelles elle avait été faite,' contribuassent à les payer ( 1764). En conséquence, on imposa une légère taxe sur les objets qu'elles ne tiraient pas directement de la métropole, comme les toiles, les mousselines de l'Inde , et le thé. Bientôt un second bill frappa d'un droit de timbre le papier employé dans les transactions ]mbliques : le produit de cette taxe devait servir aux dépenses de l'administration, et l'excédant, à éteindre les dettes de l'État.
Il est de principe dans la constitution anglaise , comme dans les autres constitutions d'origine germanique , que nul n'est tenu à payer de contributions à moins de les avoir votées; d'ailleurs les Américains, de tout temps, s>n croyaient exempts :
aussi se récrièrent-ils contre un acte arbitraire qui lésait leurs intérêts. Us formèrent des réunions , mais on les dispersa ; ils présentèrent des réclamations , mais le cabinet anglais les re^ poussa avec opiniâtreté ; et une mesure qui devait alléger les charges du peuple d'Angleterre , eu fieiisant entrer dans les coffres de réchiquier 300,000 livres sterling, trouvait beaucoup d'appui dans les chambres.
Il ne restait donc aux Américains que la résistance ouverte^ Les Virginiens furent les premiers à se déclarer, et les autres suivirent leur exemple , en refusant de recevoir désormais les produits anglais ; moyen terrible de ruiner un pays qui ne vit que du travail de ses manufactures. Le peuple se livrait partout à des démonstrations violentes : on inscrivait le mot Liberté jusque sur les cercueils portés au cimetière; on brûlait des balles de papier timbré; et, pour en répudier l'usage, on inter* rompit les actes publics auxquels il s'appliquait. Une société des Fils de la liberté s'organisa pour entretenir cette fermentation populaire.
L'industrie anglaise éprouva , par la prohibition complète de ses marchandises , des pertes que le produit du timbre n'aurait pu compenser. L'opposition appuya dans le parlement les griefs des colonies, et, arrivée au ministère avecPitt, elle proposa la révocation des mesures en question.
L'impôt du timbre fut aboli , et la joie qui se manifesta en Angleterre fiit encore plus vive que dans les colonies. Mais une déclaration jointe au nouvel acte portait que « les colonies étaient de droit subordonnées à la métropole , et dépendaient de la couronne ainsi que du parlement d'Angleterre , en qui résidait l'autorité et la pleine puissance de faire les lois et statuts, auxquels elles étaient tenues d'obéir. » Dans cette question de la taxe , les droits de la métropole avaient été discutés. Nonseulement on avait soutenu qu'il n'appartenait pas au parlement d'établir cet impôt, parce que les colonies n'avaient pas de représentajits dans son sein ; mais on avait refusé même à la mère patrie toute suprématie sur elle, et le pouvoir de leur donner des lois. T^ déclaration parut donc tyrannique , et l'on commença dès lors à discuter riudf'-pendance des colonies, et à la
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préparer. Le parlement agit avec une imprévoyance qui devait les irriter davantage. Après avoir aboli le timbre, il s'avisa de mettre une taxe légère sur les vitres, les couleurs, le thé et le papier importés chez elles. Les Américains défendirent aussitôt Fintroduction de ces marchandises (1769). Le Massachusets invita les autres colonies à s'unir. Les troupes envoyées pour réprimer la résistance ne servirent qu'à Taccrottrè; et, dans une assemblée générale tenue à Bostpn, on résolut de ne plus laisser aborder dans les ports de navires marchands anglais.
Ce fut la ruine de beaucoup de maisons en Angleterre. Le nouveau ministre , lord North, bon financier et mauvais politique, se décida à abolir les taxes (1770), en maintenant seulement celle du thé , non pour le produit qu'il en espérait, mais dans le but de sauvegarder le principe de la suprématie. Les chefs des Américains ne s'y trompèrent pas; et, en rapportant l'exclusion prononcée contre les autres marchandises, ils laissèrent subâster celle qui frappait le thé. Le calme parut alors rétabli, autant du moins qu'il était possible entre des esprits aigris. .
Il y avait à Boston un citoyen déjà illustre, nommé Benjamin Franklin ( 1706-1790 ). INé pauvre , mais laborieux et économe , il avait commencé par être ouvrier imprimeur. Il avait publié un journal, un almanach de vérités populaires, et il s'était appliqué à la physique. Sa réputation et son crédit firent écouter ses conseils dans ces premiers mouvements , soit pour les modérer selon le cas, soit pour en assurer l'effet, et persuader à ses compatriotes de bien prendre leurs mesures et rassembler leurs forces avant d'en venir à une rupture ouverte. Envoyé à Londres comme agent des colonies , il parvint à intercepter des lettres fort hostiles du gouverneur Hutchinson , qui conseillait au ministère de réprimer vigoureusement ce premier symptôme d'indépendance. Elles furent livrées à l'impression (1773), et les Américains demandèrent le rappel d'Hutchinson ; luimême se fit , peu après , remplacer par lord Gage , qui avait le commandement de l'armée. Les colonies virent là une raison de s'unir plus étroitement. On forma dans chacune d'elles des comités en correspondance avec le comité central de Boston , <ur veiller au salut de la liberté. Ce fut un véritable gouverne-
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ment indépendant. Il ne manquait plus qu'une impulsion , et le parlement pardes mesures imprudentes ne tarda pas à la donner.
Nous avons dit que les Américains avaient refusé de recevoir le thé anglais : ils tiraient cette denrée de la Hollande, par contrebande. Il en résulta que la compagnie des Indes orientales vit dix-huit millions de livres de thé , son principal commerce , accumulées dans ses magasins. Lord North proposa d'autoriser, pour se tirer de ses embarras pécuniaires , Texportation du thé sous la taxe ordinaire d'un schelling, et d'en étal)lir des magasins en Amérique. La proposition passa. Que flrent alors les Américains? Ils prirent la résolution de se passer de thé , et repoussèrent les bâtiments qui leur en apportaient Tout ce qui fut débarqué resta à moisir dans les magasins , ou fut jeté à la mer.
(1774) Le parlement ne vit plus alors que la force à employer. Il décréta doncrinterdiclion du port de Boston et l'abolition de la charte du Massachusets : le gouverneur des colonies fut autorisé à embarquer pour l'Angleterre les Américains rebelles, et l'on envoya des troupes à lord Gage pour mettre ces ordres à exécution.
Ces actes cependant avaient rencontré une vive opposition dans le parlement, où les droits des Américains étaient soutenus avec autant d'ardeur que les Américains auraient pu en mettre eux-mêmes à les défendre. On menaçait le ministère de la perte des colonies ; on représentait que leur liberté était la compagne et la sauvegarde de la liberté anglaise ; qu'il fallait leur envoyer l'olivier, et non le glaive ; leur demander de partager les charges , mais constitutionnellenient ; et qu'enûn le meilleur moyen de les engager à subvenir aux besoins communs était de leur faire aimer le gouvernement. Mais lord North , composé de violence et de faiblesse , se conGait dans la supériorité des armées disciplinées.
Les Américains des colonies épousèrent les griefs de Boston et du Massachusets. En conséquence , ils repoussèrent unanimement les marchandises britanniques , et les habitants des ports déclarèrent qu'ils ne consentiraient jamais às'enriçJiir au détriment de leurs frères.
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Peudaut dix ans de débats , Tétude de la législation s'était répaudue. Les théories de Sidney et de Locke avaieut été nouseulement proclamées, mais avaient passé dans la pratique. Les journaux des colonies discutaient toutes les questions ; et les articles d'Adams, dans la Gazette de Boston, sur le droit canonique et féodal , auraient fait honneur à tout écrivain en Angleterre. Les assemblées étaient^l'usage général pour Tadministration intérieure. Aussi, bien que les colonies fussent de formation récente, s*y trouvait-il déjà une hardiesse et une expérience dignes de la salle de Westminster. La division en whigs et en torys avait passé de la métropole dans les colonies, où Ton désignait sous ce dernier nom les gens riches, ennemis des bouleversements et favorables au roi ; mais ils étaient par cela même primés par les whigs, défenseurs de la liberté, dont la fougue était soutenue par le peuple, qui est toujours du parti de ceux qui s'agitent le plus. Leur crédit s'était accru de Thésitation du parlement, qui, par ses demi-mesures, menaçait avant de frapper, ou s'arrêtait après avoir menacé. La presse propageait Fesprit de liberté en Amérique autant qu'en Europe. On appela , à Boston , arbre de la liberté un orme sous lequel on se réunissait. Partout on se mit à planter aussi des arbres de la liberté ; et les réunions se convertirent en conventicules révolutionnaires. On n'y parlait pas encore ouvertement d'indépendance, mais du droit de décréter les impôts , et de l'injustice qu'il y avait à vouloir leur faire prodiguer pour le luxe de Londres ce qui était nécessaire à leur propre sûreté. De pareils mouvements ne s'arrêtent pas au premier choc : bientôt l'on en vint à refuser obéissance au gouverneur. Puis, au lieu de l'anarchie à laquelle l'ennemi s'attendait , une discipline rigoureuse s'établit spontanément , et un congrès général des colonies fut constitué à Philadelphie. Ainsi le péril commun rapprochait ceux qui n'avaient pu s'entendre pour repousser les sauvages, quand ceux-ci les avaient attaqués isolément.
L'Europe prenait intérêt à cette résistance légale; et, dans ce temps où l'enthousiasme périssait sous une froide incrédulité, on sentit renaître le besoin de croire à quelque chose. Ou se mit a discuter les droits des autres, à défaut des siens; ou
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eut de Fenthousiasme pour les Américains, soit par ce pencliant que Ton éprouve pour des gens qui soutieunent des droits menacés, soit par renvie de voir le despotisme anglais humilié.
Telle était fa disposition des esprits , quand s^ouvrit le con« grès de Philadelphie, d'où sortit la célèbre déclaration de droits (1774). A^rès avoir rappelé que le parlement britannique, à la suite de la dernière guerre, s'était arrogé le droit de dicter des lois et d'imposer des taxes aux colonies d'Amérique; qu'il avait étendu la juridiction des cours de l'amirauté, rendu les juges, les gouverneurs, les conseillers dépendants de la couronne ; entretenu des troupes durant la paix , déclaré que les accusés de trahison pouvaient être transportés en Angleterre pour y être jugés ; que le port de Boston avait été interdit et la constitution de Massachusets abrogée, le congrès proclamait que les colons avaient droit à la vie, à la propriété , à la liberté, comme les premiers émigrés, leurs ancêtres; que le parlement anglais ne pouvait faire des lois pour eux, parce que personne ne les représentait dans son sein; qu'ils ne devaient être jugés que par leurs pairs et voisins; qu'ils avaient la faculté de se réunir pour dis(iuter sur leurs intérêts, et adresser des pétitions au roi. En conséquence , ils cassèrent tous les actes inconstitutionnels, et décidèrent, d'un commun accord, qu'il ne serait plus introduit aucune denrée ni aucun produit manufacturé d*origine anglaise, et qu'ils n'enverraient plus rien dans les ports anglais.
Ils adressèrent au roi une lettre respectueuse dans la forme, mais plus hardie qu'il n'étail habitué à en recevoir ; et une autre à la nation anglaise, où ils lui représentaient que sa liberté se trouvait menacée dans celle de sujets qui relevaient de la même couronne.
L'enthousiasme des Américains fut grand pour les actes de ce congrès ; tout ce qui se sentait opprimé s'y associa , et ce fut l'objet des entretiens de toute l'Europe, Une déclaration des droits de l'homme à rencontre de l'État pouvait convenir à un peuple nouveau, mais non à ceux dont le gouvernement était fondé sur Thistoire- Cependant les autres puissances, pour faire pièce à l'Angleterre, la laissèrent publier dans toutes les
gazettes , sans deviner Finfluence dangereuse qu'elle pouvait avoir sur Timagination des peuples. Le roi d'Angleterre et le parlement , asservi à ses volonté, repoussèrent les pétitions des Américains; on adopta le bill de prohibition^ qui interdit tout commerce avec les treize provinces , déclarait de bonne prise tout bâtiment, toute propriété appartenant à des Américains. Il ordonnait, en outre, des prières et des jeûnes solennels pour attirer les .bénédictions du ciel sur les armes britanniques. « Quoi donc ! s'écriait Burke, nous appeler au pied des autels avec la guerre et la vengeance au cœur? Le Sauveur nous a dit : Que la paix soit avec vous! mais nous , nous célébrons ce jeûne public, n'ayant dans le cœur et sur les lèvres que la guerre, la guerre contre nos frères. Tant que nos églises n'auront pas été purifiées de cet abominable office , je les considérerai non cx)mme les temples du Seigneur , mais comme des synagogues de Satan. » Heureux le bon droit qui trouve pour sa défense de si chaleureux accents ! Lord Gage commença les hostilités (1775), et d'une manière malheureuse pour les Anglais. Cest alors qu'un nouveau congrès , réuni à Philadelphie , proclama la confédération des treize Provinces-Unies « pour partager la bonne comme la mauvaise fortune. » Il nomma pour président .Tean Hancok , créa un papier-monnaie et une armée centrale , dont le commandement fut confié à George Washington > ( 1732-1799 ). Ce riche planteur de la Virginie, qui avait acquis, en combattant les Français dans le Canada , la réputation d'un homme sage , prudent , plutôt que le renom d'un général , ne présente à l'histoire rien d'héroïque : rien de brillant ne raccompagne ; point de débuts remarquables , point de vive éloquence , point de magnifiques victoires , ipais un jugement solide, une profonde connaissance des hommes et des choses, une patience extrême contre les attaques de ces exagérés qui gâtent les œuvres des véritables patriotes. « Simple soldat , dit là Fayette , il aurait été le plus brave ; citoyen obscur, tous ses voisins Tauraient respecté. 11 avait un cœur droit comme son
' Vie, correspondance et écrits de Washington , avec une introduc- IJojideM. Guizot; Paris, 1839, 4 vol. in-4".
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esprit > . » Chef suprême pendant neuf années, il ne gagna aucune de ces grandes batailles destinées à l'immortalité, et les avantages décisifs furent remportés par d'autres. Mais il eut le mérite de créer un gouvernement là où il était si difGdle de faire prévaloir sur les causes de discorde les intérêts et les sentiments qui étaient eommuns à tous.
Washington réunit vingt mille hommes de milices , tirés de divers États , ayant des usages divers et une discipline différente; dans quelques-uns de ces États, les soldats nommaient leurs officiers; souvent la subordination succombait sous l'esprit de liberté ; pour tous le service n'était que d*une année : cependant Wasliington sut établir l'ordre et la discipline. Il bloqua Boston , où lord Gage avait reçu des reoforts, avec les instructions les plus sévères ; et la lutte se continua autour de cette ville avec des chances diverses : escarmouches, combats d'avantpostes, qui pourtant (comme le disait plus tard la Fayette au vainqueur d*ArcoIe et de Marengo) devaient décider le sort de ce nouveau monde.
Le congrès , dont les membres n'étaient guère que des délégués des diverses colonies, dont les décisions étaient soumises aux ratifications particulières de chacune d'elles , le congrès préparait la guerre avec modération et activité; il soutenait le crédit, et publiait des proclamations pour justifier sa cause aux yeux du monde.
Le gouvernement anglais, résolu à tous les efforts pour terminer la guerre d'un coup, fit un marché d'hommes avec les petits princes de l'Empire, s'engageant à payer 30 thalers par tête, et 30 autres pour chaque soldat tué ou pour trois estropiés. Véritable assassinat que ces princes commettaient sur leur» sujets pour se procurer de l'argent, puisqu'ils n'étaient déterminés ni par les obligations d'un traité d'alliance , ni par la communauté d'intérêt politique.
A l'aide de ce trafic, l'Angleterre put porter l'armée de terre à cinquante-cinq mille hommes. Mais l'infamie de cet acte décida , d'autre part , ceux qui hésitaient encore ; et le congrès
' Mémoires de la Fayette.
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américain rompit tout à fait avec la mère patrie : il déclara les colonies indépendantes, afin de pouvoir, à ce titre, réclamer des secours étrangers et agir avec ^us de résolution.
Les succès de Washington venaient déjà entretenir la confiance ; et un opuscule de Thomas Payne , intitulé le Sens commun, communiqua aux opinions une nouvelle ardeur; chaque colonie fut invitée à se donner la forme de gouvernement qu'elle croirait là meilleure, et toutes se mirent à Tœuvre aussit'ôt. La forme populaire prévalut là où les fortunes étaient médiocres, les moeurs simples, et où il n'existait pas de classes privilégiées. Le système représentatif, qui y fut généralement adopté , se modifia selon les circonstances particulières. Le pouvoir législatif fut divisé entre la chambre des représentants, qui proposait les lois, et le sénat, qui les sanctionnait ; Télection se fit directement ; l'autorité judiciaire demeura distincte des autres pouvoirs ; toutes les religions furent protégées , et les ministres du culte exclus des fonctions publiques.
(1776) L'indépendance existait donc de fait avant même que le congrès, sur la proposition de Henri Lee, déclarât les colonies libres et indépendantes '.
> « Nous regardons comme des vérités évidentes par elles-mêmes, que « tous les hommes ont été créés égaux ; quMls ont reçu de leur Créateur « certains droits inaliénables ; qu'au nombre de ces droits sont la vie , « la liberté, et la recherche du bonheur ; que c'est pour assurer ces droits M que les gouvernements ont été institués parmi les hommes, et qu'ils ne t( tirent leur juste pouvoir que du consentement de ceux qui sont gouver* « nés ; que toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient des- « tructive de ces faits, le peuple est en droit de la changer ou de l'abolir, « et d'instituer im nouveau gouvernement, en établissant ses fondements <c sur les principes , et en organisant les pouvoirs dans les formes qui « lui paraîtront les plus propres à assurer sa sûreté et son bonheur. La « prudence veut, il est vrai , que des gouvernements établis depuis long- <« temps ne soient point changés pour des causes frivoles et passagères : « l'expérience de tous les siècles a prouvé, en effet, que le genre hu- « main est plus disposé à souffrir, tant que les maux sont tolérables , « qu'à se faire droit à lui-même en abolissant des formes auxquelles il " est accoutumé. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations. « ayant invariablement le môme objet pour but , prouve évidemment
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Les Etats-Unis de r Amérique septentrionale » , comme ils sintitulèrent, conservèreut chacun sa constitution particulière,
« un dessein de soumettre le peuple à un despotisme absolu , il est «en droit (et c'est même son deToir) de secouer le joug d*un pareil « gouYemement, et de pourvoir, par de nouYclles institutions, à sa « propre sOreté. Telle a été la longanimité des colonies, et telle est « présentement la nécessité qui les contraint à altérer le système pri- « mitif de ieur gouvernement. L'histoire du roi de la Grande-Bretagne « est une suite d'injures réitérées , et d'usurpations tendant à établir « une tyrannie absolue; il suffira, pour le prouver, d'exposer la série « des faits au jugement impartial du monde. » Suit l'énumération des griefe; puis le congrès ajoute : « A chacune de ces oppressions, nous « avons imploré justice en termes respectueux; mais à nos suppliques « réitérées il n'a été répondu que par de nouvelles injures. Un prince « qui s'est signalé par des actes de tyran n*est pas digne de gouverner « un peuple libre.
« Nous n'avons pas négligé de recourir à nos frères anglais, en les « informant des attentats de leur corps législatif pour étendre sur nous « une autorité illégitime. Nous leur avons rappelé les circonstances de « l'émigration et de notre établissement dans ces contrées ; nous avons «< fait appel à leur justice et à leur magnanimité naturelle, en les con- « jurant , par notre commun lignage y de désapprouver des usurpations <« qui finiraient inévitablement par interrompre nos relations ; mais ils « sont aussi restés sourds à la voix de la justice et de la parenté. Nous « nous trouvons donc dans la nécessité de nous séparer d'eux , et de « les tenir, de même que le reste du genre humain , comme amis en « paix , comme ennemis en guerre.
« En conséquence, nous , les représentants des États-Unis d'Amérique « assemblés en congrès général, attestant le Juge suprême de l'univers de « la droiture de nos intentions, au nom et de l'autorité du bon peuple de « ces colonies, publions solennellement et déclarons que ces colonies unies « sont et doivent être de droit des États libres et indépendants ; qu'elles « sont franches et exemptes de toute obéissance envers la couronne « britannique ; que toute liaison politique entre elles et le royaume de la n Grande-Bretagne est et doit être entièrement dissoute ; et qu'à titre « d'États libres et indépendants elles sont pleinement autorisées à faire
* C'étaient New-Hampsliire, Massachusets, Bay, Rhode-Island , Connccticut, New- York, New-Jers(*y, Pensylvauie, Dclaware, Maryland Virginie, les deux Caroliucs, G^rgie.
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avec le droit de la changer, eu attribuant au congrès la direction des affaires politiques , la conciliation des différends entre les divers États , le droit d'établir les impôts , de faire des emprunts, d'organiser Tarmée et la flotte.
Mais en attendant il fallait, sans armée, sans argent, sans alliés , tenir tête à une nation formidable. Nous n'avons pas à suivre toutes les vicissitudes de cette guerre , où Washington, à travers les rivalités jalouses et les tracasseries d'une liberté naissante , s'accrédita de plus en plus dans l'estime et la con- ' flance de son pays. Ce congrès , pour faire face à de croissants dangers , conféra une autorité dictatoriale à Washington , fit des emprunts, et se décida à rechercher l'alliance des Français. Benjamin Franklin et Arthur Lee furent envoyés pour la négocier. Ils trouvèrent l'Europe , et surtout la France , pleines d'admiration pour les mâles vertus de ce peuple nouveau , qui, jaloux de ses droits, résistait, avec des milices improvisées, à ceux qui faisaient trembler l'Europe. Les classiques les com* paraient aux Fabius et aux Curius; les philanthropes lisaient dans la charte de l'indépendance un manifeste contre tous les tyrans , et dans le triomphe de cette cause , la cliance de vpir accomplir leurs rêves. Tous les nobles cœurs battaient pour cette guerre , qui seule , entre toutes les luttes politiques et dynastiques de ce siècle , répondait aux idées du temps. Franklin , déjà illustre par ses découvertes en physique , faisait l'admiration générale par la simplicité de ses manières et de son costume. Les philosophes, directeurs de l'opinion et dispensateurs de toute gloire, le comptaient parmi les leurs et popularisaient sa renommée ; et lui, plein de finesse sous son air débon« naire, riait de leurs exagérations, tout en les mettante profit.
La France aspirait à effacer la honte de la guerre de sept ans ; les philosophes la poussaient à propager et à soutenir les
« la guerre rx)rome la paix , former des alliances , établir des règle- . « ments de commerce, faire tous autres actes et régler tous autres objets, « tel qu'il appartient à des Élats indépendants. Et, nous reposant fern mementsur la protection de la Providence divine, nous engageons <' mutuellement, Pun envers Pautre, pour le maintien de la présente « déclaration, nos vies, nos biens et ^otre honneur. »
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principes généreux. Tout le monèefe réjouissait de rhuiniliation d'une puissance rivale. Mais les finances étaient en mauvais état , et il était peu séant à un roi d'encourager la rébellion. Turgot représentait qu'il ne convenait pas d'aider les colonies , vu que l'Angleterre, pour les dompter, serait obligée d'^uiser ses forces; que le moment d'ailleurs n'était pas éloigné où lés métropoles seraient contraintes d'abandonner leurs possessions lointaines , et de s'en tenir à des relations commerciales avec elles. Cependant le cabinet de Versailles louvoyait. Il déclarait les armateurs et les captures exclus du royaume , mais il les laissait entrer; il ne reconnaissait pas publiquement les ambassadeurs, mais il les écoutait en particulier; il laissait transporter en Amérique des armes et des vivres. Néanmoins, après la défaite de Burgoyne, les envoyés américains demandèrent au cabinet français une décision cat^orique: autrement, ils annonçaient l'intention d'offrir un arrangement à l'Angleterre , et de 8*allier avec elle contre la France. Il ne restait donc à cette puissance qu'à choisir entre deux guerres : l'une qui promettait gloire et profits , l'autre où il y avait tout à perdre. Mais , au lieu de reconnaître ouvertement Findépendance des Américains , et de déclarer avec eux la guerre à la Grande-Bretagne, les appréhensions pusillanimes de Louis XVI firent dégui-' ser le Iraité d'alliance sous l'apparence d'un traité de commerce (1778). La France ne stipula généreusement aucun avantage pour elle, sauf la promesse que les Américains ne traiteraient jamais avec les Anglais pour se remettre sous leur joug. Elle leur avança jusqu'à 18 millions en argent, remboursables seulement à la paix, sans intérêts; elle garantit un emprunt contracté par eux en Hollande. Mais ce qui était nouveau et important pour toute l'Europe, c'est qu'elle légitimait ainsi le principe de l'insurrection.
Déjà un certain nombre de volontaires étaient passés de France en Amérique avec he jeune marquis de la Fayette, qui abandonnait, pour aller servir cette cause lointaine, les jouissances aristocratiques au milieu desquelles il était né, les loisirs de la fortune , et la tendresse d'une jeune épouse de grande famille, et dont on vantait les vertus. Quelques Polonais allèrent
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aussi verser leur sang pour la liberté, qu'ils avaient perdue dans leur patrie ; et cette intrépide jeunesse était moins utile par sa valeur que par Topinion qui en résultait, que la cause des colonies avait Tapprobation de TEurope. Enfin, Louis XVI expédia ouvertement des troupes : sa flotte mit à la voile, sous le commandement du comte d'Estaing, et réunie à celle d'Espagne ', s'éleva à soixante -six vaisseaux de ligne : c'était la flotte la plus forte qui jamais eût menacé l'Angleterre. En même temps soixante mille hommes , dirigés sur les cotes de Bretagne et de Normandie, 6e tenaient prêts pour une invasion, d'autant plus redoutée que les troubles de l'Irlande étaient un sujet d'inquiétude à l'intérieur. Pendant ce temps la guerre tournait en Amérique à l'avantage des insurgés , qui firent prisonniers lord Comwallis et toute son armée (1781 ). Ce fut le coup de grâce du ministère North : l'Angleterre s'avoua lasse d'une guerre où toutes les victoires amenaient des désastres , où tous les sacrifices aboutissaient à la ruine; et le parlement reconnut l'indépendance américaine (3 septembre 1783). Les préliminaires furent arrêtés à Paris, où les républicains obtinrent plus que des espérances; car l'Angleterre, voyant les colonies échappées de ses mains, se plut à leur accorder au delà de ce que désiraient l'Espagne et la France.
^ Les voyages de Beliring et de Cook avaient fait connaître aux Anglais rimportance du pays de Noutka , chaîne de montagnes ou de forêts impraticables, à l'exception de bordures verdoyantes le long de la mer, foutes en golfes et en ports, avec une température tellement douce à une pareille latitude, que les plantes d'Europe s'y acclimataient. Dès 1774, les Espagnols s'étaient établis dans le port Saint- Laurent pour la I)éche de la baleine et d'autres cétacés , pèche qui est extrêmement abondante. Le commerce des peaux et des fourrures y attira les navires anglais, russes, français; au point que le port de Noutka fut considéré comme le principal marché de la côte nord-ouest de l'Amérique. Les Espagnols, qui en conçurent de la' jalousie, envoyèrent des gens pour y construire une redoute , et arrêtèrent un bâtiment anglais qui survint. Mais l'Angleterre obtint par les armes une réparation complète des prétendues injures qui lui avaient été faites; elle eut la liberté de naviguer et de pêcher tant dans la mer Pacifiqi^c que sur ces côtes, et bientôt elle piaola son drapeau sur les ruines du fort es[>agnol.
En conséquence, rAngleterrt reconnut les treia^e États comme pays libre et souverain. Le Mississipi et la pèche au banc de Terre-Neuve furent déclarés libres entre les deux nations. Les frontières embrassaient des territoires habités par des peuples indépendants, et qui étaient inconnus aux uns et aux autres. Elles restèrent donc mal déterminées ; et il s'en falhit peu , à plusieurs reprises , que la guerre ne se rallumât par ce motif. La question a enfin été vidée par le traité du 9 août 1842.
La France conclut aussi sa paix , qui lui valut des droits pkis étendus pour la pèche de Terre-Neuve et la propriété exclusive des tles Saint-Pierre et Miquelon. Elle conserva Tabago , en restituant la Grenade et les Grenadines , Saint- Vincent, la Dominique, Saint-Christophe et Montserrat. Elle recouvra , avec des augmentations, ses possessions dans Tlnde ; et, en Afrique, le Sénégal et Tîle de Gorée ; les restrictions mises sur le port de Dunkerque furent annulées. L'Angleterre renonça , vis-à-vis FEspagne, à toutes prétentions sur Minorque et les deux Florides ; de son côté , cette puissance lui restitua Jes îles Bahama et de la Providence , et lui accorda la faculté de couper des bois de teinture dans la baie de Honduras. La Hollande, abandonnée , se résigna à céder à la Grande-Bretagne la ville de Négapatam , et la libre navigation dans les mers de Flnde.
Cétait beaucoup pour la Grande-Bretagne, sans alliés, au milieu d'ennemis puissants , avec la guerre intérieure et la division au sein des chambres , de sortir d'une pareille crise avec honneur. Les hésitations à l'origine, les atrocités commises dans le cours des événements , les conseils de vengeance dont on s'était inspiré , avaient détruit tout espoir d'amener à bonne fin une guerre qui coûta à l'Angleterre trois millions de sujets , un territoire d'un million de milles carrés , cent mille soldats , et cent millions de livres sterling ajoutés à la dette nationale. Néanmoins, elle ne perdit pas autant qu'elle devait le craindre; son commerce interrompu reprit avec plus de vigueur; elle tira meilleur parti des terres incultes et de tout l'argent qui , depuis la paix d' Aix-la-Cliapelle , avait été employé à tenir les colonies eu état de défense. La France avait espéré ruiner le
commerce et la puissance de TAngleterre ; mais si elle réussit à lui faire reconnaître rindépendançe de ses colonies, elle n*en tira pour elle-même aucun avantage, et elle donna un exemple qui bientôt fut imité à son détriment.
Tandis que leurs destinées se décidaient en Europe, les États- Unis étaient en proie à une violente agitation : Wasliington avait à souffrir les amertumes et les contradictions réservées à quiconque sert sa patrie. Après avoir apaisé la sédition et repoussé les ennemis , Washington , sans écouter Tambition , et ne prenant pour guide que le pur zèle de la liberté et Tamour 4e la patrie , déposa le généralat. Puis, avec cette lassitude des affaires publiques, qui saisit toujours ceux qui ont eu une grande part aux vicissitudes républicaines , il se retira dans son habitation de Mount-Yemon, pour y jouir d*un glorieux repos.
Homme de bien plutôt que héros à la manière antique , une Ibis que Fidée du devoir lui était apparue , il raecom^dissait sans prétentions. Ferme dans sa conviction , hardi à exécuter ce qui était sa conviction, il ne s*effrayait pas des obstacles , se confiait dans la Providence; et, plus fort que ses passions et que celles des autres, il suivit invariablement une conduite aussi simple que calme. Modeste et patient, il n'aspira point à gouverner les hommes, ni à s'offrir à leur admiration; mais il se .conserva toujours le même , soit qu*il cultivât son domaine, soit qu'il réglât les destins de T Amérique. Après avoir lutté dix ans pour fonder Findépendance de son pays, il lutta dix autres années pour en constituer le gouvernement; et jamais on ne vit faiblir ni sa conGance dans la cause qu'il défendait, ni sa probité, ni son désintéressement.
LOUIS XVL - TURCOT. - NECKER.
Au milieu des scandaleuses misères dont la France eut à gémir sous le règne de ce Louis XV , qui semblait résumer eu lui le libertinage et le profond égoïsme du siècle , les yeux se tournaient avec amour vers le Dauphin. On se plaisait à répéter de lui des traits de bonté, des mots caractéristiques. Il s'était amusé un jour à dessiner des jardins et des palais magnifiques;
TURGOT. — NECKEB. 203
comme il entendait les courtisans en faire Téloge : Leur vérh table mérite, dit-il , c'est qu'ils ne couleront rien au peuple, car ils ne seront Jamais exécutés. Il avait dit à Tambassadeur d'Espagne : Pour qu^un prince puisse goûter les plai' sirs de la table , il faudrait qu*il fût sûr que dans ce même hur aucun de ses sujets ne se couchera sans souper. Son père voulant augmenter sa pension, il lui répondit : f aimerais mieux que les impôts fussent diminués d'autant. Pendant une chasse, il évita de passer sur un champ ensemencé; et comme. les paysans chantaient ses louanges : Ces braves gens, dit-il, nous savent gré même du mal que nous ne leur faisons pas. Lors de la naissance de son fils , la ville de Paris ayant destiné six cent mille livres à un feu d'artifice , il proposa de les ero* ployer plutôt à doter six cents jeunes filles.
Le Dauphin était donc un type de cette philanthropie dont on £ai8ait alors parade ; mais elle avait pour base chez lui la religion. 11 semblait fait par conséquent pour réconcilier les gens pieux et les philosophes, et promettre une ère de bonheur, de morale, d'économie, de religion'. Mais il mourut à l'âge de trente-six ans ( 1765), laissant trois iils, le Dauphin, le comte de
> Nous sommes loin d'accepter en tout les jugements de l'auteur italien, surtout dans les parties de ce livre qui concernent la France. Sans engager une controverse sur des points trop nombreux, nous prendrons la liberté de citer, soit comme addition, soit comme variante, dans les notes qui vont suivre, quelques passages d'un livre qui traite de la même (époque. (Am. R.)
» Le fils de Louis XV vivait à Pécart, relevant, mais trop silencieusement, à Versailles, les devoirs du mariage et de la paternité, tout ce que son père avait le plus foulé aux pieds. Certes le Dauphin était fait pour donner à ses fils , du câté des mœurs , les meilleurs enseignements et les plus purs exemples ; mais son âme manquait de ressort, et s'usait tout entière en scrupules. Fait pour être moine plus que pour être roi , il s'épouvantait de cette terrible charge drames qu^on appelle la royauté, et tremblait prématurément devant sa couronne. Un tel homme n'était fait pour aucune direction, pas plus d'une éducation que d*un royaume; il ne pouvait transmettre à son élève que sa morale craintive et défiante, et sapeur mélancolique d^étre roi. » Am. Rûnée, nist. du règne de Louis XV J (contin. de Sismondi ).
Provence et le comte d'Artois, qui furent plus tard Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
L'atné de c€s princes avait été élevé dans des' sentiments de piété étroite qui contribuèrent à le rendre timide, et à lui inspirer Téloignement des hommes et des affaires. Il acquit de rinstructiôn , mais non celle qui donne de l'énergie; il se livrait à des travaux de maçonnerie et de serrurerie. Il avatit lu, en traduisant la vie de Charles I^ par Hume, que ce prince était mort sur l'échafaud pour avoir tenu tête à la révolte : il en conclut que le moyen d'apaiser les mécontents était d'user de condescendance. L'alliance de la France et l'Aiitriche, ce diefd'œuvre de Kaunitz , s'était faite en dépit des répugnances de la nation , qui se rappelait l'éternelle rivalité des deux puissances, les dévastations du pays par les Autrichiens , la captivité de François P*^, les troubles fomentés sous la Ligue, La victime expiatoire de ces haines fut Marie-Antoinette, fille de Marie- Thérèse, mariée au Dauphin. Lors des fêtes de leur mariage, un grand nombre de personnes périrent, par un accident étrange, au milieu de la foule qu'avait attirée le feu d'artifice : le chiffre en est porté à trois cents par les uns , à douze cents par les autres; déplorable hécatombe, dont on ne manqua pas de tirer des augures sinistres. Marie-Thérèse avait inspiré à ïa future reine de France les sentiments hautains dont elle-même était animée, ce qui fit dire aux Français que la Dauphîne avait le cœur autrichien. En même temps , vive et capricieuse , elle désolait ses dames d'honneur par ses infractions aux règles rigoureuses de l'étiquette. La du Barry et ses créatures tournaient en ridicule les deux époux, surtout ce Dauphin dévot, sans grâce dans le maintien , sans promptitude d'esprit ; et l'on prédisait qu'il serait sévère , tyrannique , parce qu'il n'était pas corrompu comme tout ce qui l'entourait.
(1774) Quand le fracas des courtisans qui s'éloignaient du cadavre de Louis XV pour se tourner du côté d'un nouveau maître , quand la joie du peuple aussi , qui remerciait Dieu d'avoir enfin pris la France en pitié, apprirent aux deux époux la mort de leur aïeul , ils se précipitèrent à genoux , en s'écriaut : Seigneur, nous sommes appelés trop jeunes à ré-