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gner ; Seigneur, prenez notre inexpérience sous mire garde!
C'était le sentiment vague, mais vrai, de leur incapacité dans
une position si difficile. Cependant les commencements du règne
parurent heureux <. La cour avait été jdotée, dans les dernières
' Nons avons essayé de caractériser avec précision , dans le fragment qui va snivre, cette période du dix-huitième siècle qui commence à Pavénement de Louis XVI : ^
« La nation se sentit prodigieusement émue devant ce règne qui allait s'ouvrir. Toutes les espérances s'y étaient reportées; ce fut un moment de foi et d'attente. Toutes les aspirations vers un ordre meilleur en politique et en morale s'y étaient ajournées patiemment; ce qu'on attendait , ce n'était plus un règne à la manière des précédents. L'idée de cet avenir était confuse, la notion de cet ordre nouveau était bien vague; mais le mouvement qui y portait était immense et généreux. On croyait à une transformation , on ne croyait pas encore à une ruine. Un redoublement d'activité , mais d'une nature plus arrêtée et plus pratique, est le vrai caractère de ce moment Le dix-huitième siècle, depuis peu , détournait le cours de ses études. La métaphysique , la philosophie générale, s'étaient épuisées. La pensée, moins occupée d'elle-même, travaillait davantage au profit direct de la société. L'éclat était moindre du côté des hommes; les plus grands avaient disparu , ou étaient sur leur déclin ; mais la société tout entière gagnait en lumières et en force. L'influence que les hommes supérieurs de ce temps: avaient exercée n'appartint plus après eux qu'à l'opinion ; c'est la société qui fit la loi aux écrivains à son tour : à aucune époque peut-être, l'esprit général n'entra si pleinement et avec une pareille autorité dans les livres. Cet esprit du dix-huitième siècle, qui remplissait les conversations, les harangues, les correspondances épistolaires, suscitait et conduisait la littérature ; et, à défaut d'institutions régulières, on s'acquitta d'écrire comme d'une fonction publique qui relevait de la société.
« Ainsi la marque du temps où commence le règne de Louis XYI , c'est une grande ardeur d'application immédiate en toutes choses; déjà les idées , les théories pour elles-mêmes ne contentaient plus. Il y avait moins d'attaque , moins de combat du côté des questions religieuses et de la haute philosophie ; à son tour, l'autorité civile était discutée. Les sciences politiques et morales semblaient se constituer du ipême coup que toutes les autres sciences : d'une part naissait la chimie, de l'autre l'économie politique ; et la méthode qui conduisait aux découvertes dans les sciences physiques semblait faite pour réaliser aussi
mmu
années, de trois princesses belles, vertueuses, applaudies, qui, ne se mêlant point des affaires, recherchaient les plaisirs, la mode, les théâtres, Fesprit. Il semblait que la jeunesse cherchât à se régénérer dans des idées calmes et honnêtes. Les
too8 les progrès de l'état social. H faut recommencer la sociélé humaine, disait-on, comme Bacon avait dit « qu'il fallait recommencer « l'entendement humain. » L'esprit éprouvait dans sa course une telle ivresse et se voyait déjà parvenu si loin, que Ton croyait aux (acuités de l'homme comme à un dogme nouveau. L'autorité , rinfalHibilité même semblaient avoir passé du côté de la raison. Les institutiotts seolee paraissaient braver l'influence de cette raison publique qui pariait de si haut- Elle avait rompu dédaigneusement avec la tradition en toute chose, et le gouvernement ne connaissait rien , n*invoqualt rien que la tradition. Sur toute la surface du pays l'image du passé s'étalait, et (aisait ombrage. Partout des mouastères et des édifices féodaux. Dans les provinces , on trouvait à chaque pas l'image conservée de la société du moyen Age. Cette France , si fière d'elle-même , de l'ascendant de ses écrivains et des lumières qu*elle dispensait autour d'elle , rougissait devant l'étranger de son état politique. « La vraie Turquie d'Europe , c'est la France, dit Champfbrt. Ne lit-on pas, ajoute-t-il, dans tous les almanacbs anglais : « Les pays despotiques, tels que la France et la Tur- A qnie ? » Rapprochement , après tout, plus insultant que réel.
« Il y avait ceci de particulier dans l'état social de l'ancienne France, qu'à tous les inconvénients du despotisme se mêlaient presque tous ceux du régime féodal autérieur. Les ordres privilégiés écartés du pouvoir politique, au c<Rur de TÉtat, s'en dédommageaient par des restes de souveraineté locale; il y avait de la sorte double oppression. Le prince pesait sur la nation par l'impôt et toutes les vexations du pouvoir arbitraire ; le seJgneur, par les redevances et les servitudes pleines d'affront de la féodalité. La couronne en cela n'avait rendu qu'à moitié ce service public, qui seul eût pu faire excuser ses usurpations; elle n'avait abattu de la féodalité que ce qui la gênait , et n'allait point au delà ; elle se débarrassait du vassal puissant qui lui disputait une province , et laissait faire à peu près le petit tyran qui n'inquiétait que le hameau
« L'Europe n'était pas aussi avancée que la France. Elle n'avait pas vieilli si vite; elle n'avait rien de ce glorieux malaise des peuples qui aspirent aux changements, à la transformation. Elle ne rêvait point de vie nouvelle ; elle n'avait ni la souffrance d'institutions trop anciennes,
fimpatience d'institutions plus jeunes et meilleures. Parfois les idées
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athées et les matérialistes passaient de mode; Técole de Rousseau et des philanthropes remplaça Tesprit de critique et d'irréligion. On cessa de isire étalage de dépravation , de rire de la vertu; un langage d'un sentimentalisme exagéré remplaça le vocabulaire de la galanterie licencieuse ; l'infidélité conjugale dut se couvrir de l'excuse d'une grande passion, de menaces de suicide, de sacrifices romanesques. Au lieu de la PuceUe et du Compère Matthieu , on lut Gessner, Florian, Delille, Bernardin de Saint-Pierre. A la place des soupers licencieux , il se forma des sociétés de philanthropes pour secourir l'indigence, et procurer aux nègres la liherté. La mode orna d'épis les coiffures des femmes; l'art des jardins anglais se perfectionna, en ménageant partout de frais asiles, des accidents champêtres, comme il en faut à des gens heureux. Marie- Antoinette construisit à Trianon une petite ferme où elle ne parlait que du /Tauvre peuple, et lui préparait des écoles, des aliments, des ouvrages, des hôpitaux ; Louis XYI porta à sa boutonnière une fleur de pomme de terre. La comtesse du Barry et l'abbé Terray furent congédiés, à la grande joie du peuple ; la correspondance secrète cessa , et fut jetée au feu. C'est alors que Voltaire écrivait : « Si Louis XVI continue, il ne sera plus question du siècle de Louis XIV. Je l'estime trop pour croire qu'il puisse faire tous les changements dont on nous menace. II me semble qu'il est prudent et ferme; il sera donc un grand et bon roi. Heureux
lui venaient de France, dans cette belle langue française qu^on entendait partout, et tombaient sur elle comme de vives semences que ravenir devait féconder. Mais ces idées, de même que la lumière , qui s'attache d'abord aux sommets , ne pénétraient que les gouvernements et ne plongeaient pas jusqu'aux peuples. Ainsi Frédéric le philosophe régnait en Prusse; mais la philosophie dont il était Thdte ne dépassait pas le seuil de Potsdam. Ainsi Catherine de Russie faisait d'impériales coquetteries aux libres penseurs de France ; mais, Française dans ses lettres à Diderot , elle se maintenait Russe et autocrate dans les actes de son gouvernement. La société européenne, d'une cohérence très-solide encore, se conduisait d'après ses rites séculaires : aristocratique, religieuse, militaire, ne concevant rien de plus grand que des batailles, et pensant peu anx révolutions » Am. Renée, Hist. du règne de Loitis XVI.
ceux qui ont vingt ans comme lui, et qui goûteront longtemps les douceurs de son règne ' ! »
( 1 774 ) Quand on eut appeléTurgot pour diriger les finances, la philosophie parut entrer au ministère avec lui; les encyclopédistes crurent que les temps étaient proches où celle qu'ils appelaient rinfâme allait recevoir le coup de grâce *.
Louis XV I , d'un caractère timide, embarrassé, fort peu grarieùx quelquefois , ne possédait, avec le désir de faire le bien, ni la sagacité de Tapercevoir, ni la force de le vouloir. Bien que son prédécesseur lui eût recommandé, à son lit de mort, de considérer TAutriche comme sou ennemie, il maintint Talliance, mais d'une manière ombrageuse, qui Tempéchait d'en tirer quelque avantage. Il s- effrayait des innovations, parce qull ne les comprenait pas, ou qu'il les comprenait trop ; et jamais il ne sut diriger le gouvernement, ni poursuivre l'élan une fois donné, ni se mettre franchement à la tête du mouvement. Il lui fiallait donc s'abandonner à un ministre. Marie-Antoinette, qui avait sur son mari toute l'influence que les maîtresses avaient eue sur ses prédécesseurs ^, penchait pour l'élégantChoiseul ; mais
* Lettre à M"*d'Épinay, I, 69, p. 10, éd. Beuchot.
*'' Voltaire écrivait à d'Alembert : « Si vous avez plusieurs sages de cette espèce dans votre secte, Vin/âme est écrasée par la bonne compagnie. » Et au roi de Prusse : « Les prêtres sont désespérés. C'est le principe d'une grande révolution. Le vieux patois de Timposture, fondé il y a dix-sept cent soixante et quinze ans, s'écroule. »
^ft Marie> Antoinette avait toutes les séductions nécessaires aux projets de. Kaunitz et au rdie que lui avait tracé sa mère : c'était d'être à la cour de France la gardienne et l'instrument des intérêts de la cour impériale ; c'était de se faire aimer de son mari au profit de rAutriche. Élevées par une femme qui avait été roi plus que reine , les filles de Marie-Thérèse devaient, dans leur fierté de femmes et de filles, tenir à l'honneur d'imiter leur mère , et aspirer, comme elle , à un grand ascendant politique, aux dépens des princes leurs époux. La contagion de l'exemple des Catherine et des Marie -Thérèse remplissait le siècle, et la jeune Dauphine avait emporté de Vienne des souvenirs dangereux. Klle y avait vu la triste attitude de son père , que Marie-Thérèse avait, pour ainsi dire, cloîtré dans un désœuvrement éternel : de bonne heure ede put comprendre comment sa mère entendait qu'on régnAt. Si elle
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Louis XVI, ne sachant pas lui pardonner d'avoir été l'ennemi de son père, préféra le comte de Maurepas, vieillard septuagénaire , courtisan frivole et corrompu, qui vivait, depuis vingt cinq ans , éloigné des affiaiires. Il croyait certains abus irrémédiables, et la monarchie si solidement assise, qu*elle devait résister par ses propres forces.
Turgot , au contraire, associant le zèle d'un néophyte à la persévérance d'un magistrat intègre et à la conviction de la toute-puissance du roi, crut pouvoir déraciner les abus les plus opiniâtres , et faire passer dans le gouvernement les rêves les plus hardis de la philosophie. Il s'associa Malesherbes, homme, comme lui, d'intentions droites, et se mit à réformer les finan* ces ainsi que la constitution civile. Bien que les dépenses excédassent de 22 millions les revenus , indépendamment des i:> millions nécessaires pour l'amortissement de la dette , il dit au roi : Point de Jaillite ; point cT accroissement d'impôts; point d'emprunts; et, par la seule vertu de l'économie, les intérêts arriérés furent payés peu à peUy et le déûcit diminua.
Les impots s'élevaient, à la fin du règne de Louis XV, à 3G.S millions : fardeau intolérable, à raison de la mauvaise répartition. Les dîmes foncières, les rentes féodales, les rede-
avait pu Toublier, on avait mis à côté d^elie un homme chargé de le lui rappeler : c'était son précepteur, l'ablîé de Vermond. L'abbé de Verniond , envoyé par Choiseul à Vienne , y était devenu Aulricliien ; quelques familiarités de la fenime qui disait Ma cousine à madame de Poinpadour, avaient entraîné et gonflé cette âme subalterne. L'abbé de Vermond avait les défauts des mauvais prêtres de son siècle. CVtait un mélange d'irréligion, dMnliigue et de vanité.
« Dans le temps de sa faveur auprès de Marie -Antoinette, quil avait faite trop frivole pour le juger, il recevait insolemment au bain [es ministres. Appliqué sans relâche à manier l'esprit d'une jeune femme i)our y exciter d^ardentes ambitions, le tentateur lui soufflait sans cesse qu'il fallait s'augmenter en crédit, en influence, et faire jusque dulit royal un instrument de domiuation. Ce nouveau directeur de conscience , au service de la maison d^Autriehe , était pour cette enfant qu'il égarait linfaillil)ililé vivante. Nous Tavons dit , elle avait tout ce qui attire , mais il lui apprit à repousser; il lui apprit à blesser l'opinion, à se faire haïr j il l'eiupôcha d'ôlrc Française » Am. Rémîe, Uist. de Louis AT/.
Tances des serfs, les rentes sur TÉtat, n étaient point atteintes par IMmpot direct, c'est-à-dire par la capitation, le vingtième et la taille; le clergé s'en rachetait moyennant un don gratuit de 1 1 millions à peine, tandis qu'il jouissait d'un cinquième du produit agricole. La iH>blesse payait la capitation et le vingtième; mats on s'en rapportait à sa déclaration, d'où résultait une inégalité scandaleuse et irritante. La taille, que le roi et son conseil pouvaient accroître à volonté, était avilissante, attendu ({u'elle était un signe de roture ; et les exactions les plus dures semlrlaient permises envers des gens dénués de droits.
Les revenus publics consistaient principalement en contri* butions indirectes, péages, douanes, taxes de consommation, monopoles dn tabac, du sel, des postes et autres, qui tous ensemble montaient à 300 millions. Or la plus grande partie de ces impôts pesait sur le pauvre ; car la consommation se règle, non d'après la fortune, mais d'après le nombre des bouches; le père de famille chargé d'enfants, l'artisan qui emploie le plus d'ouvriers , payent plus que le millionnaire.
Là seule ville de Paris rapportait au trésor près de 80 millions, c'est-à-dire plus que tout le revenu des royaunïes de Sardaigne, de Suède et de Danemark. Les exemptions dont jouissaient les classes privilégiées faisaient retomber tout le fardeau sur le peuple.
Les contributions indirectes étaient afiermées à des compagnies dans lesquelles les courtisans étaient intéressés; aussi en faisaient'ils obtenir la perception à bas prix, et par là ils s'enrichissaient des misères publiques. Les fermiers généraux présentaient au roi en guise d'étrcnnes, au bout de l'an, une partie de leurs bénéfices, dans une bourse de velours; pensant ainsi lui fermer les yeux sur les souffrances et l'oppression de ses sujets. Cette oppression devenait plus intolérable encore par les différences qui existaient de province à province, de la ville au village, du plébéien au noble, de Turtisan au prolétaire : dans quelques provinces on payait le sel de 8 à 9 livres le quintal, dans d'autres 10, et jusqu'à 62 dans quelques autres; c'était une excitation puissante à la contrebande , qui devenait une pr/finièic de bandits. Comme les impôts variaient selon les pays
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'et avee des complications qui n'étaient connues que des fermiers , le contribuable ne savait combien il devait, ni en vertu de quelle loi; on perdait son temps à réclamer contre le caprice des exacteurs , gens avides et grossiers. Sous prétexte qu^ils seraient hors d'état de remplir leurs engagements s^ils rencontraient des obstacles , les fermiers obtenaient un pouvoir despotique ; ils arrêtaient arbitrairement , et punissaient la contrebande avec une rigueur brutale. Quand un receveur des tailles ne payait pas le fisc , on arrêtait quatre des plus fort imposés, jusqu'à ce que la dette fût acquittée. On alla jusqu'à infliger la peine de mort et la roue pour des affaires de ferme, et les galères étaient remplies de faux-sauniers *. Un horrible souterrain de Bicêtre, réservé aux grands criminels qui échappaient au gibet en dénonçant leurs complices, renferma pendant six semaines un individu soupçonné de contrebande , et jamais îl ne put obtenir réparation des fermiers généraux.
D'autres ciiarges pesaient encore sur le peuple , comme les travaux exigés pour les routes, et l'obligation de laisser les commis rikmeillir le salpêtre dans les maisons, où ils pénétraient pour tout dévaster, si on ne les payait grassement.
De plus , tout était monopole dans l'industrie, tout se trouvait entravé par les maîtrises. A Rouen , une communauté de cent douze marchands pouvait seule faire le commerce des grains; quatre cent quatre-vingt-dix porte-faix étaient seuls admis à les transporter, et cinq moulins à les moudre. Il en était ainsi partout. S'il était introduit à Marseille du vin récolté sur un autre territoire , il était répandu dans le ruisseau , la charrette brûlée , et le charretier fouetté. « Ainsi , dit Turgot^ toutes les notions de morale et d'équité sont bouleversées : un vil intérêt sollicite et obtient , contre des infractions qui ne blessent que lui, les peines déshonorantes que la jtistice n'inflige que malgré elle, et lorsqu'elle y est contrainte dans l'intérêt de la sûreté publique. »
Ce ministre voulait porter remède à tant d'abus criants. D'un jugement indépendant, il rectlGait toutes les idées de son temps,
' Galonné dit qu'on y en envoyait 500 par an ; ^ccke^ dit 300.
et y ajoutait quelque chose; il sut même se soustraire à la su-*" prématie de Voltaire, et dogmatisa sérieusement là où celui-ci ne faisait que plaisanter '. Libre sans témérité, modéré sans condescendance , ennemi des abus sans déclamation, il fortifia le sens commun par la logique , et convertit ^n science exacte les vues confuses d'un siècle qui mêlait le mal au bien. Terreur h la vérité. Ami tout à la fois de Quesnay et de Gournay, il voulait concilier les économistes et les physiocrates.
Touché de la misère des paysans, que les dîmes aceablaient, et de la gêne où languissaient les ouvriers, qui créent la richesse, il rendit une foule d*édits où il proclamait la liberté du commerce et de rindustrie. 11 diminua les droits qui frappaient sur le consommateur, cherchant à les réduire à un seul , dont ne fussent exempts ni le clergé ni la noblesse. Un grand nombre de monastères furent fermés; une existence aisée fut assurée aux curés, Tautorité civile affranchie de l'autorité ecclésiastique, Finstruction publique réformée, l'avis des savants réclamé pour les choses d'État. £n abolissant les corvées et les corporations, véritable émancipation des ouvriers, il s'exprimait ainsi : « Dieu, « en donnant des besoins à l'homme et en lui rendant le travail « nécessaire , fît du droit de travailler la propriété de tous , « propriété qui est la première, la plus sacrée, la plus impres- « criptible. »
Turgot, voyant les inconvénients d'une législation qui pose des limites à l'intérêt de l'argent, tenta d'affranchir le négociant de Tusure au moyen d'une caisse d'escompte, destinée à prévenir les prétentions exagérées des capitalistes. Il songeait à donner de la publicité aux hypothèques ; à rendre les poids et les mesures uniformes ; à promulguer un code criminel plus équitable, et à substituer un code civil aux différentes coutumes ; à établir des administrations provinciales combinées avec les municipalités ; enfin, à racheter les rentes féodales sans porter atteinte au droit de propriété. Il aurait voulu, en un mot, et peut-être aurait-il pu, à force d'invention, de courage et de persévérance, prévenir
' L'article de Turgot sur V Existence , dans V Encyclopédie , est le morceau de mclapliysique le plus solide du dix-huitième siède.
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la révolution. Par malheur , il ne s'apercevait pas , dans la droiture de ses intentions , qu'il avait affaire à des hommes : aussi provoqua-t-il les plus vives résistances. Pourquoi changeri disaient les financiers; ne sommes-nous pas bien? Les nobles disaient de leur côté : Si le roi nous enlève aujourd'hui le droit de commander des travaux aux paysans, ne pourra-t-il pas nous obUger à les ;f aire nous-mêmes! Les chefs des corps de métiers s'écriaient que c'était favoriser les manufactures anglaises, que de supprimer les maîtrises. Les nobles ne voyaient dans ses actes que la vengeance d'un bourgeois. Le parlement, qui voulait faire parade de hardiesse en faisant de la résistance â tout propos, refusa d'enregistrer les édits populaires qui aliplissaient les maîtrises et les corvées sur les grandes routes. Turgot ne put vaincre son opposition qu'en recourant à la violence, et à l'expédient d'un lit de justice.
IVlais indépendamment des sordides résistances de l'intérêt , il en était quelques-unes de fondées en raison. Les erreurs de récole à laquelle Turgot appartenait l'empcchaient de reconnaître combien le crédit public peut ûifluer sur la prospérité. Il pensa qu'en réduisant toutes les contributions au seul impôt territorial , il frapperait uniquement le produit net. Les propriétaires s'effrayèrent de cette taxe unique sur les biens-fonds, qui laissait les richesses créées par l'industrie exemptés de charges, ruinait en réalité l'agriculture en voulant lui venir en aide , et privait l'État de l'immense revenu des impositions indirectes.
Voyant que les entraves à la circulation intérieure des grains amenaient la disette dans certaines localités , tandis qu'elle accumulait les blés dans les greniers publics , il en déclara le commerce libre. Malheureusement cette mesure tomba dans des années de disette; et la populace, l'attribuant aux nouvelles ordonnances , courut en vociférant jusqu'au château de Versailles , en demandant le pain à bon marché. Le parlement donna raison et appui au peuple, et Turgot se vit contraint d'envoyer des troupes pour apaiser le tumulte. Il en résulta que les artisans et le peuple s'unirent à l'aristocratie contre le ministre réformateur.
Louis XVI aimait à s'entretenir avec Turgot et Maleslierbcs
du boniieur futur de sou peuple ; il applaudissait à des projets qu'il comprenait mal , et manquait de vigueur dans l'exécution pour les soutenir. Il était touché des désordriBs dont il avait connaissance , et embrassait avec joie, les remèdes qu'on lui proposait, yoyez, disait-i) un jouràTurgot,j6^ra{7ai//^ai/««î, et il lui montra un projet pour la destruction des lapins qui ravageaient les plants des maraîchers. Il s'écriait en plein parlement : // n'y a que Turgot et moi qui aimions le peuple l Mais sa conscience s'effrayait de tout ee qui intimidait sa faiblesse, et un lit de justice lui paraissait un acte de tyrannie. Aussi, l)ien qu'il eût promis de soutenir le ministère, il laissa Malesherbes se retirer, pour le retrouver ensuite à ses eotés, au pied de l'échafaud. Après un court ministère plus remarquable par les intentions que par les actes^ et où le mal balança le bien, Turgot fut congédié, sans éprouver d'autre regret que de n'avoir pu remédier aux souffrances du peuple, ni conjurer la révolution qu'il sentait approcher ' . Fous êtes plus heureux que moi,
I Le portrait suivant pourra eompiéter par quelqHes détails cette appréciation du caractère de Turgot :
'< Issu d*one ancienne famille de magistrats, Turgot était devenu maître des requêtes, après avoir été prieur de Sorbonne, où il soutint des thèses de théologie avec éclat ; mais il ne se sentait point de voca- .: tien pour le sacerdoce : malgré les instances de sa famille , il abandonna les ordres , et passa de la Sorbonne à l'Encyclopédie. Il avait une ardeur presque égale pour toutes tes branches des connaissances humaines, et nourrissait d'ans la paix de ses études Tambition d'un savoir universel. C'était un esprit qui , par son étendue et la nature de ses besoins, appartenaft à son siècle et à l'école des libres penseurs. C'était aussi une âme généreuse et haute, vraiment passionnée pour le bien. Aucun homme d^alors n'entretint plus grandement que Turgot ces belles espérances de bonheur public qui commençaient à nattre, et ne fit de sa vie un usage plus désintéressé. 11 se sentait né pour Tétude et pour la retraite, et cependant il entra, par une vertueuse conséqueftce de ses principes, dans la vie de l'action et de la pratique. Il avait promené son esprit à travers toutes les sciences ; et cependant jamais intendant ne s'appesantit si bien dans les devoirs de sa charge. Placé par la tournure de son génie sur les hauteurs de la spéculation , c'était par amour pour les hommes, par désir sincère d^ètre utile , que , lui aussi, il as|>irait à
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lui dit le roi, cat vous pouvez au moins vous retirer! Voltaire lui assura, dans sa disgrâce, le triomphe de la faveur populaire, en courant au-devant de lui et s'ëcriant : Que je baise cette main qui a signé le salut du peuple!
en descendre. Ce que Turgotfit en dix ans dans sa province, a de quoi surprendre; il est même inouï que sous Louis XV, dans ce temps de despotisme el d'abus, un intendant ait pu s'arroger autant de pouvoir et de latitude pour le bien. Il relevait par là en quelque sorte les hommes du bon plaisir. Aux plus mauvais jours de ce règne, quand le temps était le plus dur pour tout le royaume, Turgot abolissait la corvée, rendait libre la circulation des blés, allégeait les charges publiques, et osait afficher le souci des intérêts de tous. 11 avait fait de sa province une espèce de Saleote. C'était un Fénelon à Pœuvre , avec une intclli> gence plus vive de la réalité , un sens plus fort, une main plus virile. Ses principes étaient nouveaux , surtout pour un administrateur ; mai« tel était Tascendant de son caractère, qu^il Imposait aux ministres mêmes, et qu'ils laissaient passer ses réformes avec étonnement et respect.
n Cesi un nom qui est resté imposant que celui de ce penseur,
un instant ministre , et qui porta au pouvoir tant de caractère, tant d^étendue d^esprit et tant de cœur : alliance merveilleuse et rare ! Et pourtant ne sent-on pas qu'un grand homme de gouvernement n était point là. QuVt-il donc manqué à Turgot? quelques défauts peut-être, quelques-unes de ces passions qui sont des forces : il fallait de l'ambition à €6té,de ses vertus. En mettant toute sa vie moins haut, il eût été pinsi utile an monde. Il faudrait savoir descendre et se garantir parfois de sa perfection. Cette grande âme désintéressée n'avait pour passion que la science et le bien. Mais pour se maintenir au pouvoir, il aurait fallu aimer ce pouvoir! Turgot ne l'aimait pas, il sVn défiait. Il fallait se prêter à bien des misères , condescendre à de riiabileté , regarder à tous les ressorts qui font mouvoir les hommes. Faute de cela, Turgot les indisposait et manquait les affaires. Tout ce qu^il voyait à Versailles blessait sa vue, et sa belle figure en avait gardé le pli du dédain. Il s^en détour^nait pour s^arrêter aux idées , et ne croyait à nulle puissance que celle du juste et du vrai. Il faut citer cette parole dans laquelle tout son caractère se révèle : « Ce que j'admire dans Christophe Colomb, disait-il, ce 1 n'est pas d'avoir découvert un monde, c'est d'être parti pour le cher- « cher sur la foi d'une idée. » Turgot, lui aussi, avait pressenti un monde, et il faut l'admirer d'être parti. Mais ce n'est pas la même chose pour riiistoire que de partir et d'arriver. » Am. Hknke, Hist. de Louis XVI,
Kn renvoyant Turgot > , Louis XVf reniait les idées de bien public; il montrait une hésitation funeste, et se résignait à s'entourer de gens médiocres, par la peur des hommes éminents. Clugny , qui remplaça ce ministre disgracié , détruisit ce qu'il avait fait, et établit jusqu'à Timpôt immoral de la loterie, lorsque ensuite il eut pour successeur Necker , banquier protestant de Genève, toutes les habitudes furent blessées; mais les novateurs se réjouirent. Necker, qui s'était enrichi par le commerce, montra, dans Y Éloge de Colbert, qu'il entendait les grandes combinaisons financières. Il censura , dans la Ijégis- /a (ion des grains, Turgot et les économistes, alors très-accrédites. Le beau monde, que réunissait chez lui une femme d'un esprit cultivé , près de laquelle grandissait une jeune fille qui devait s'illustrer dans les lettres , avait ajouté à sa réputation d'intégrité celle d'habileté. Il avait en conséquence la confiance des négociants et des capitalistes, dont on avait besoin pour remplir les caisses de l'État. Lui-même désirait déployer sou expérience dans un large champ. Mais on s'aperçut à l'épreuve qu'il avait encore plus de vanité que de mérite, et qu*il ne ^ savait trouver que des palliatifs insuffisants pour des maux invétérés.
La dette laissée par les rois précédents , et les préparatifs de ^ la guerre contre l'Angleterre, suffisaient bien à expliquer le vide des finances. Necker , qui avait étudié superficiellement l'éco^ nomie anglaise, et voulait prendre le contre-pied de Turgot, crut le combler à l'aide d'emprunts dont il n'y aurait qu'à payer les intérêts etauxquels il serait pourvu à l'aide d'économies : système faux, qui exagérait les effets du crédit public sans le fonder sur des bases solides. Sa réputation lui fit trouver des prêteurs. Il opéra pour G millions d'économies; et les mille expédients auxcjuels il eut recours pour mettre les dépenses au niveau des
' Maicshfirbes écrivait : a Turgot et moi nous étions (Hionnôtes gens, très-instruits, passionnés pour le bien : qui n'aurait dit qu'on ne pouvait mieux faire que de nous choisir ? Cependant , ne connaissant les hommes (jue pat les livres, manquant (rhabileté pour les affaires, nous avons mal administré...; et sans le vouloir, sans le savoir, nous iivuns donné rimpulsion à la révolution. >»
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revmus , donnent à croire qu*il se faisait pour le moins illusion. Si rantorilé, selon Turgot, n^avait d*autre tâche que de supprimer les oitrafes et de laisser ûiire, Necker voulait qu*elle se montrât active, toujours prête à tendre la main au peuple, aux faibles , à leur assurer le travail et le pain.
Il étiJ>lit des assemblées provinciales ' , chargées de répartir l'impôt , d^entretenir les routes , de proposer les mesures d*intér^ publie; et quoiqu'elles n'eussent pas le caractère repré* sentatif et ne pussent correspondre directement avec le roi« mais seulement avec le ministre des finances, ces assemblées se trouvaient ainsi appelées à contribuer au bien commun , et ce n'était plus seulement des commissaires royaux qui se trouvaient chargés de ce soin.
Ce fut une autre innovation que le compte rendu dont Necker obtint du roi la publication en 1781. Cet appel à Topinion publique ' fut suggéré par le désir de donner au crédit une base dans * la confiance publique. Ce document fit voir comment il avait été remédié en quatre années au déficit annuel de 27 millions, et obtenu un excédant de 10 millions sans nouveaux impôts, mais à l'aide d'emprunts habiles et de petites économies ^.
* Necker ne réalisa pas complètement cette réforme ; il rétablit , à titre dressai , dans quelques provinces seulement. — Il lit abolir le droit de main-morte dans les domaines royaux , par un édit de 177fli^
(Am. R. ) ' Vergennes disait au roi : « La France est une monarchie atMolne ; si Topinion publique , selon Necker, prévalait , Votre Majesté pourrait s^attendre à voir commander ceux qui obéissent, et obéir ceux qui commandent. » SouLAViE, Mém, hist,, p. 208-213.
^ Nous extrayons de V Administration des finances de Necker les cliiffres suivants : Le territoire du royaume, sans y comprendre la Corse, était de 26,951 lieues carrées; sa population s*élevait à 24,676,000 (916 par lieue carrée); les contributions produisaient 584,400,000 livres, c'est à-dire pour chaque lieue carrée 21,684, pour chaque tête 23 livres 13 sous 8 deniers; les dépenses s^élevaient à 616 millions.
Le compte présenté par Turgot en 1775, le seul qui n^ait pas été attaqué comme mensonger, portait les dépenses à. . 414,445,163 livres.
la recette à. . . 377,287.637
Déficit "37^157,526
IIIST. I)K CENT ANS. — T. I, \*)
2iB LOUIS XVÏ. — TUBOOT. — NECKEB.
Leê chiffres disent ce qu*on veut. Maintes erreurs se glosèrent dans ce travail à côté d'un grand nombre d'omissions ^ et un air de candeur et de conscience y suppléait au peu de clarté. Le public resta frappé de cette communication inusitée, en voyant associés, pour la première fois, la morale aux (Calculs, les chiffres aux nobles pensées, les comptes des dépenses et des revenus aux réflexions philosophiques ; et les mystères de rÉtat , les éléments de la force et de la faiblesse d'un gouvernement, exposés au grand jour. Le compte rtndu fut lu dans les sdlons , dans le silence du cabinet ; et les finances , la législation devmrent l'objet de toutes les discussions. Mais les esprits avisés le virent de mauvais ceil; on murmura de voir le ministre éclipser le roi, et s'attribuer seul le mérite de tout; et Ton ne fut pas plus satisfait du projet, qui s'y découvrait, d'une égale répartition des charges. Necker, se trouvant bientôt contrarié dans ses vues , donna sa démission ; et ce ministre , déjà populaire , devint l'idole de la nation.
Turgbt et If ecker étaient les seuls ministres qui auraient pu prévenir la révolution, en détruisant ses prétextes : tous deux étaient animés de la passion du bien publie , entièrement désintéressée chez Turgot , et auquel se joignait chez Kecker le tiésir de la gloire. Avec eux disparurent les ministres réforma - Jleurs , pour faire place aux courtisans et à l'influence de la reine Ifarie-Antoinette , sans aucun contre- poids.
Un nouveau conseil des finances empira les choses. Il manqua dans le trésor 210 millions pour la guerre, 80 pour d'autres dépenses; il en avait été prélevé 178 sur Tannée suivante , outre un déficit habituel de 80 millions. Mais si les sévérités de Tïecker avaient effrayé , si la médiocrité de ses successeurs avait découragé , la sécurité audacieuse de Galonné , que les intrigues de la cour firent nommer contrôleur général , releva la confiance. Homme d'esprit , il considérait comme un jeu ce qui avait paru une tâche d'Hercule, et se faisait passer pour habile, parce qu'il traitait légèrement les choses les plus sérieuses, y compris la vertu. 11 ne manquait jamais une fête de la reine et du comte d'Artois; il trouvait de l'argent pour payer leurs prodigalités, pour entourer Paris de murs, pour acheter Saint-Cloud pour le
roi , et Rambouillet pour la reine. Il répondit une £6is à Marie- Antoinette : Si ce que feutre Majesté désire est possibie, c'est fait; ai c'est impossible, cela se fera. Cette oonfianoe qu'il montrait en toutes choses en rendit aux autres ; il inventa de nouveaux moyens de faire de l'argent , et ils eurent du suceès, comme il arrive en France de tout ce qui est nouveau. Les appointements furent payés, et Galonné devint Tidole des Parisiens. Mais quand on croyait tous les vides comblés, le voile tomba, et la dette publique se trouva accrue de 1 ,600 millions.