‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 27 sur 159 · MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE

La paix d'Amérique avait été suivie d'une lièvre de propagande cosmopolite. La jeune noblesse, revenue avec d^s idées républicaines, faisait chorus avec le tiers état La mollesse des mœurs introduisit une bienveillance générale , une sorte d'égalité à l'anglaise et à l'américaine. I^a redingote et les cheveux courts remplacèrent l'habit à la française et les cheveux longs; un gentilhomme put, à certaines heures, se montrer sans épée. Les conseils, toutes les sommités du pouvoir se remplissaient de plébéiens qui faisaient alliance avec des familles illustres. L'éloge des institutions américaines et de celles de l'Angleterre était dans toutes les bouches. On proclamait la nécessité de les introduire en France.

« Pour nous , jeune noblesse française , dit M. de Ségur, sans regret pour le passé , sans inquiétude pour l'avenir, nous marchions gaiement sur un tapis de fleurs , qui nous cachait un abtme. Riants frondeurs des modes anciennes, de Torgueil féodal de nos pères et de leur sévère étiquette , tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait; la philosophie riante de Voltaire nous entraînait en nous amusant. Sans approfondir celle des écrivains plus graves, nous l'admirions, comme empreinte de eourage et de résistance au pouvoir arbitraire.

« L'usage nouveau des cabriolets, des fracs , la simplicité des coutumes anglaises nous charmaient, en nous permettant de

2i0 OPPOSITION. — LA NOBLESSE.

défobcr à on éclat gênant tons les détails 4e notre fie privée. ComacnHittoot notre temps à la sociélé, an ifites, an plaisin, an defoiispeo assujettissants de la cooT et des fiaraironsnoos jomssîonsà la fois afee ineorieet desafantages que nous Sfaient tnmsinis les anciennes institotionSf et de la liberté que noos apportaient les nooreiles mœurs : ainsi ees deux régimes flattaient égalemoit. Ton notre Tanité, loutre nos pen^iams pour ksplainrs.

« Retroavantdans nos châteaux, a?ee nos paysans, nos gardes et nos baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal ; jouissant à la ooor et à la ville des distinctions delà naissanoe; élevés par notre nom seul anxgradessnpérieors dans les camps, et libres désormais de nous mêler, sans faste et sans entraves, à tous nos concitoyens pour goûter les douceurs de l'^jalité plébéienne ; nous voyions s'écouler ces courtes années de notre printemps dans un cercle d'illusions , et dans une sorte de bonheur qui, je crois , en aucun temps n'avait été destiné qu'à nous. Liberté, royauté, aristocratie, démocratie, préjugés, raison, nouveauté , philosophie , tout se réunissait pour rendre nos jours heureux : et jamais réveil plus terrible ne fut {Nnécédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisants.

« Jamais on ne vit plus de contraste dans les opinions, dans les goûts et dans les mœurs : au sein des académies on applaudissait les maximes de la philanthropie , les diatribes contre la vaine gloire , les vœux pour la paix i)erpétuelle ; mais , en sortant, on s'agitait, on intriguait, on déclamait, pour entraîner le gouvernement à la guerre. Chacun s'efforçait d'éclipser les autres par son luxe, à l'instant même où l'on parlait en républicain et où l'on prêchait Tégalité. Jamais il n'y eut à la cour plus de magniGcenee , de vanité, et moins de pouvoir. On frondait les puissances de Versailles, et on faisait sa cour à celles de l'Encyclopédie. Nous préférions un mot d'éloge de d'Alembert , de Diderot, à la faveur la plus signalée d'un prince. Galanterie, ambition , philosophie , tout était entremêlé et confondu ; les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer des ministères, les abbés faisaient des vers et des contes licencieux. On applaudissait à la cour les maximes républicaines de Brutus ; les mo^

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narques se disposaient à embrasser la cause d*uD peuple révolté contre son roi ; enfin on parlait d'indépendance dans les camps, de démocratie cbez les nobles, de philosophie dans les bals, de morale dans les' boudoirs.

« Gomme le bonheur rend indulgent et confiant, on laissait parmi nous un libre cours à tous les écrits réformateurs, à tous les projets d'innovation , aux pensées les plus libérales , aux systèmes les plus hardis. Chacun croyait marcher à la perfection , sans s'embarrasser des obstacles et sans les craindre. Nous étions fiers d'être Français , et plus encore d'être Français du dix-huitième siècle, que nous regardions comme l'âge d'or ramené sur la terre par la nouvelle philosopliie.

« Dans toute l'Europe , les universités , les académies étaient les échos de la philosophie française; l'amour pour la liberté devenait un sentiment universel. Les parlements condamnaient quelques livres par devoir et par habitude ; mais les remontrances de ces grands corps et leur opposition au ministère parlaient plus haut à l'opinion que les auteurs mêmes qu'ils avaient condamnés.

« L'imitation des costumes et des mœurs anglaises n'était pas un triomphe décerné à leur goût , à leur industrie, à leur supériorité dans les arts ; c'était l'expression d'un sentiment bien différent, et qui se développait de jour en jour; c'était le désir de naturaliser chez nous leurs institutions et leur liberté. Nous commençâmes aussi à avoir des clubs : les hommes s'y réunissaient, non encore pour discuter, mais pour dîner, jouer au whist, et lire tous les ouvrages nouveaux. Ce premier pas , alors presque inaperçu, eut dans la suite de grandes et momentanément de funestes conséquences. Dans le commencement , son premier résultat fut de séparer les hommes des femmes , et d'apporter ainsi un notable changement dans nos mœurs : elles devinrent moins frivoles , mais moins polies ; plus fortes , mais moins aimables : la politique y gagna , la société y perdit. Tout tendait évidemment à un but sérieux : le parti philosophique , qui marchait à une révolution, se voyait grossi par des hommes considérés, dont le but cependant n'avait rien de commun avec le leur.

« Ces progrès de Tégalité , cet hommage rendu à tous lot geores de mérite personnel , cet enthousiasme pour tous les succès littéraires et philosopliiques, réveillaient Fimagination , en électrisant les poètes, les artistes et les hommes de lettres ■ . »

Tels étaient les songes dorés de Taristocratie sur le bord du précipice. Près d'elle s'élcTait une génération qui tirait sa force de la haine dont elle avait hérité de ses pères longtemps opprimés, et qui se croyait mûre non-seulement pour mettre un terme à d'anciennes injures, mais pour s'en venger. C'est à quoi elle travailla tantôt par une opposition sérieuse , tantôt par la raillerie, toujours en dénigrant le roi , la reine, la noblesse.

C'est qu'en même temps que la société devenait grave, la cour restait frivole. Des charges inutiles ne servaient qu'à déguiser les prodigalités du souverain. Ses deux frères et la maison d'Orléans étalaient un luxe inouï. Pour rivaliser avec les Anglais, ils introduisaient la mode des chevaux de prix, celle des paris, la ruineuse fantaisie des jardins, la manie du jeu. La reine y perdait des sommes énormes ; elle ne dépensait pas moins en modes et en bijoux ; et Louis XVI , manquant de résolution , ne savait que désapprouver par son silence cette prodigalité et cette anglomanie.

Tandis que les penseurs étudiaient les causes de la ruine des finances, le peuple, qui s'en prend plus volontiers aux personnes qu'aux choses, avait trouvé sa victime; et comme on ne s'attaquait pas au roi à cause de sa grande bonté , on se déchaîna contre rAulrichienne.

Douée d'un cœur excellent , Marie- Antoinette aurait pu devenir une bonne reine, si elle eût été guidée. Mais l'ambition de sa maison la poussait à des prétentions dommageables , et son faible époux ne pouvait rien lui refuser. Sentant vivement ce besoin d'amitié et d'épanchemeut qu'il n'est guère donné aux princes de satisfaire , elle chercha ce bonheur près de la du-

" Ségur, Mémoires, — Vers ce temps ( 1782 ), le fameux Vénilien Casanova étant revenu voir Paris , disait : « Paris est la ville de tout le monde, où il ne manque rien au philosophe, ni à Tartisle, ni à l'écrivain , ni au dévot^ ni au voluptueux.

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flhesse de Polignac ; et des iiuprudeDces , desléj^èretés que cette amie ne sut pas réprimer chez la reine , furent cruellement interprétées par la malignité.

Û s'introduisit alors un changement dans la toilette des dames, qui, de magnifique qu*eUe était, devint simple et élégante ; de bizarre et pesante, légère et gracieuse. Ainsi l'on préférait les moQSMlines anglaises aux soieries de Lyon, qui se trouva ruiné; mais si les robes coûtaiont moins, il allait les renouveler plus souvent, à tel point que les maris se plaignaient d'être ruinés par le changement continuel des parures.

Marie-Antoinette, tout expansive, tout aimante , pleine d'abandon et de goût pour les plaisirs *, allait au bal masqué sans son mari. Elle fut la première reine de France qui admit des hommes à sa table ; et, afin que l'étiquette ne fût point une cause de gène, elle les recevait en simple habit noir. Elle-même mit de côté la mode des paniers. Son plaisir était de respirer la fraîcheur du soir. 11 lukviut la fantaisie de voir lever Taurore , spectacle nouveau pour elle ; et ce pèlerinage avant l'aube provoqua de malins propos. Les Français , qui avaient ou souffert ou applaudi les maîtresses de leurs rois , se montrèrent impitoyables pour une reine légère sans doute, mais qui n'était pas

' Madame Campan décrit fort bieu Tétiquette rigoureuse de la toilette de la reine, et raconte qu'elle demeura un jour fort longtemps la clie* mise de Sa Majesté à la main , attendu qu^il survenait toujours une nouvelle dame ayant droit de la passer à la reine, qui restait, en attendant, toute nue à grelotter de froid. Elle ajoute : Cette étiqiiette^ gênante à la vérité, était calculée sur la dignité royale, qui ne doit trouver que des serviteurs , à commencer même par les frères et les soeurs du monarque. Et Je ne veux pas désigner cet ordre majestueux, établi dans toutes les cours pour les jours de cérémonie : Je parle de cette règle minutieuse qui poursuivait nos rois dans leur intétieur le plus secret, dans leurs heures de souffrances^ dans celles de leurs plaisirs, et Jusque dans leurs infirmités humaines les plus rebutantes.... Quand la reine prenait médecine, c^était la dame d'honneur qui devait retirer le bassin du lit..- Des princes , accoutumés à être traités en divinités , finissaient naturellement par croire qu'ils étaient d'une nature particulière, d'une essence plus pure que le reste des hommes. » Mém., cliap. 4.

dépravée; et des chansons infamantes parvenaient jusqu'au roi. Les personnes graves répétaient que ses affections de famille lui faisaient sacriGer la France à l'Autriche. Quand Joseph II voulut ouvrir TEscaut, les Parisiens prirent parti pour les Hollandais. Cet empereur arriva à Paris alors que les façons puritaines et les prétentions au franc parler étaient le plus à la mode. 11 se mit à visiter sans faste , avec des manières toutes populaires , les divers établissements, s'étonnant beaucoup que Louis XVI n'en eât pas vu un seul , et débitant des sentences philosophiques ; à quoi le public applaudit , sans songer querien n*est plus facile que de se montrer libéral dans le pays d'autrui.

Des circonstances fortuites vinrent fournir des armes aux ennemis de rAutrichienne. Déjà le terrain était miné par les sociétés secrètes, autre imitation anglaise, et surtout par la francmaçonnerie. Cette institution prétendait remonter à la plus haute antiquité, genre de noblesse dont toutes les sociétés secrètes sont jalouses de se parer. Les uns la faisaient sortir du temple déSalomon, les autres des mystères égyptiens. Elle avait été perfectionnée par Manès , dont les disciples répandirent le culte du G. A. D. L. U. ( grandJrchitecte de l'univers). Elle fut la première institutrice de TEurope sous le nom de Pytha-r gore ; elle conserva , au moyen âge , toutes les traditions du savoir; elle reparut de l'Orient en Europe, à l'époque des croisades, par l'intermédiaire des hospitaliers et des templiers, à la destruction desquels elle survécut dans le mystère. En réalité , les loges maçonniques n'étaient qu'une des nombreuses associations à l'aide desquelles l'industrie cherchait, au moyen âge , une défense au milieu de tant d'ennemis , une assistance dans une si grande pénurie de ressources. La tradition des méthodes architectoniques s'était conservée parmi ses affiliés avec le soin jaloux commun alors à toutes les méthodes. Cette association fut reconnue par les princes, et l'empereur Maximilien en confirma les statuts <.

' Ceux qui ne se soucient pas de se plonger dans une mer d'écrits mystiques aussi obscurs que bizarres, peuvent trouver des lumières à ce sujet dans un livre assez étrange d*un auteur italien, intitulé II piisiero

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Durant la révolution d'Angleterre, la tyrannie d'une part et de rautre Thumeur taciturne du peuple donnèrent naissance à des sociétés secrètes. Elles furent entées sur les loges ma^nniques, tolérées dans le pays pour qu*on ne les considérât pas comme des innovations, au cas où elles seraient découvertes; et on les entoura de ces symboles bibliques dont le langage dV lors était rempli.

Les jacobites exilés les apportèrent en France. Mais ce pays est moins que Fautre çmateur du secret, et la police rigour^ue de Louis XIV les empêcha de se propager. Le Prétendant anglais en institua plusieurs ; le Régent, qui aimait tout ce qui pouvait offrir à rimagination Taiguillon du mystère, se prit de goût pour cette mode anglaise comme pour toutes les autres ; et la première loge fut tenue en 1725 , sous la présidence de trois chefs étrangers , lord Derwemwater, le chevalier Maskeline , et sir Heguettye. A cette époque précisément, la franc-maçonnerie cessait d'être secrète en Angleterre ; et, au mois d'avril 1724, il était tenu, sous la présidence du grand maître comte Alkeitb , une assemblée publique, où cinq adeptes , après avoir reçu le tablier de cuir, le marteau et la truelle, allèrent, dans cet afi^iblement, se promener à travers la ville.

En 1736 , lors du départ de lord Harmonester, second grand maître de France, la cour Gt entendre que si le choix tombait sur un Français, il serait mis à la Bastille. Le duc d'Antin fut cependant élu , et sous lui la maçonnerie française parvint à s'acclimater; plus tard elle eut pour chef le comte de Clermont, prince du sang. En 1744, les loges furent défendues; mais cette défense les multiplia et les propagea dans les provinces ; enOn,

del ramor platonico del medio evo , derivato da* misteri antichi , fMr Gabriel Rossetti, 5 vol.; Londres, 1840. Tout s'y trouve appuyé sur l'existence de sociétés secrètes, ou les anciens mystères auraient été conservés par tradition. La franc-maçonnerie, comme il est naturel, y tient une grande place, et il en est parlé principalement dans le tome IIL

Voyez aussi Regoellini, la Maçonnerie considérée comme le résultat des religions égyptienne, juive et chrétienne ;Gaind, 1828.

Esprit du dogme de la/ranc-maconnerie; Bruxelles, f 825.

les loges parisiennes s'affranchirent de la dépendance de celles d'Angleterre.

Michel Ramsay , membre de l'Académie de Londres , gouverneur des fils du Prétendant, et auteur estimé de différents ouvrages, qui, converti par Fénelon , avait renoncé au déisme , fut un des plus ardents propagateurs delà maçonnerie en France. Il la regardait comme instituée en Palestine, au temps des croisades, pour réédifier les églises détruites par les Sarrasins; et elle avait dû, selon lui, se modifier en Angleterre, pour ne pas causer d'ombrage à la reine Elisabeth , qui voyait dans les francsmaçons des papistes déguisés. Ramsay se proposait, en sa qualité de grand chancelier, de convoquer à Paris les députés de toutes les loges de l'Europe , et d'amener tous les membres , qu'il portait à trois mille, à verser dix louis chacun, pour l'impression d'un dictionnaire français des arts libéraux.

Le ministre Fleury dissuada Ramsay de donner suite à ce projet; alors il écrivit V Histoire de la maçonnerie^ qui ne fut pas imprimée. Il s'accusait, dit-on, d'avoir dissimulé dans son histoire combien la franc-maçonnerie avait contribué à la restauration des Stuarts sur le trône d'Angleterre.

Cette association conserva dans la Grande-Bretagne un caractère sérieux; mais elle se convertit ailleurs en réunions joyeuses, en une hérésie innocente qui ne faisait tort à personne, et qui même se rendait utile par la bienfaisance. £n France , i elle offrait le type d'une société organisée sur des principes différents de la société civile : dans ses loges, nulle prérogative héréditaire; sur les murs intérieurs s'étalaient des maximes ; entre les tentures noires et les emblèmes mortuaires, on lisait : Si vous tenez aux distinctions humaines, sortez ; ici elles sont inconnues. Le néophyte entendait l'orateur déclarer que le but de la maçonnerie était d'effacer toute différence de race , de couleur, de patrie; de détruire les haines nationales et le fanatisme : c'était pour ce motif que le temple de l'Architecte de l'univers était élevé par des ouvriers de tous pays. Sur le trône du vénérable, on voyait le triangle avec le nom hébraïque Jéhovah, pour exprimer qi^e l'unique devoir religieux de l'initié était d'adorer Dieu. Comme on rencontrait dans les loges une foule de gens

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ennemis de tontes subversions sociales, les plus ardents instituèrent des grades secrets, où on n'arrivait qu'à travers des épreuves combinées pour marquer te progrès de l'éducation révolutionnaire. Ainsi l'on fit trente-trois grades, dont les quatre premiers avaient le symbole des maçons : du cinquième au dix-huitième, ils indiquaient les degrés d'une dievalerie religieuse ; au trentième, on recevait la solution du problème caché sous les signes pré« cédents.

Ce mystère offrait de l'attrait aux imaginations , et les stimulait. L^ visionnaires y apercevaient une école de perfections chimériques et un mysticisme ténébreux ; les charlatans , un amas de prestiges : certaines gens s'en servirent pour se livrer à des escroqueries ; un plus grand nombre trouvèrent dans l'institution un moyen de venir en aide à l'indigence.

Il était impossible que les princes ne prissent pas en défiance ces réunions secrètes , cette intelligence mystérieuse entre gens de tous les climats. Les loges furent donc proscrites en France d'abord en 1729, puis en Hollande en 1735 , et successivement en Flandre , en Suède , en Pologne , en Espagne , en Portugal, en Hongrie , en Suisse'. A Vienne , en l'année 1743 , une loge fut envahie par des soldats : les francs-maçons remirent leurs épées , et furent conduits aux maisons d'arrêt , ou relâchés sur parole. Dans le nombre se trouvaient des personnes de haut rang; -mais ils déclarèrent ne pouvoir répondre à l'interrogatoire , liés qu'ils étaient par la promesse du secret. Le gouvernement se contenta de cette fin de non- recevoir, et les mit en liberté , en se contentant de prohiber les réunions de ce genre.

Déjà ClémentXIIlesavaitexcommuniés en Italie : Benoît XIV renouvela l'anathème , et aussitôt Charles III leur appliqua dans le royaume de Naples, où ils étaient très- répandus, les peines portées contre les perturbateurs de la tranquillité publique. Les autres princes l'imitèrent.

De semblables défenses donnèrent à ces sociétés l'attrait d'un danger à braver; tout ce qui pensait voulut y être affilié : les discours y roulaient sur ce que la philosophie d'alors rêvait de plus hardi ; elles ne contribuèrent pas peu à répandre les idées révolutionnaires.

L'expérience de chaque jour nous montre que les hommes deviennent superstitieux en perdant la religion , et crédules en reniant la foi. Ce ne fut pas le vulgaire seul qui continua de croire aux spectres et aux sorciers, en dépit de la philosophie : des savants , des médecins , tels que Wedal et Hofimann , croyaient aux enchantements et aux possédés du démon, comme les jansénistes avaient cru aux convulsionnaires de Saint-Médard. Le père Gassner de Bludenz, dans le Tyrol, attaqué d'un mal de tête, se persuada que c'était le fait du diable : il se jeta dans la lecture de tous les traités d'exorcisme , et une fois passé maître dans cet art, il se mit à pratiquer et à traiter au nom du Christ tous les possédés, tous les obsédés. L'évéque de Ratisbonne le fit nommer chapelain de la cour.

Ainsi la philosophie tant vantée ne sauvait pas des illusions même -les savants et les penseurs; et on cherchait à remplir, par la cabale , par des doctrines théosophiques et par des sociétés secrètes, le vide immense laissé par la négation de Dieu. L'Allemagne avait ses nicolaïtes ou illuminés {JufklGrer); la France, les martinistes et les philalèthes : mais Paris surtout , initié à la nouvelle sagesse des philosophes , était devenu le juuet et la dupe des imposteurs. Un aventurier, qui se faisait appeler le comte de Saint-Germain , fut amené en France par le marquis de Belle-Isle , à qui il avait donné des avis. Rempli de connaissances, doué du moins de beaucoup de mémoire,^il était eu rapport avec les illuminés d'Allemagne. Madame de Pompadour le présenta à Louis XV, qui s'amusa pendant de longues soirées à écouter ses bizarreries. Il disait que, pour estimer tes hommes, il ne fallait être ni confesseur, ni ministre, ni commissaire de police. Il montrait de riches pierreries ; il en faisait même des présents. Traitant avec une familiarité excessive les grands et la haute société , il enflammait la curiosité par les plus étranges récits , où il se donnait pour avoir été le témoin oculaire des événements les plus anciens. Peut-être n'était-ce qu'un espion; mais ces animaux de Parisiens, comme il les appelait , crurent bonnement qu'il avait deux cents, cinq cents , mille ans même , et que , grâce à son élixir d'immortalité, il avait pu figurer comme convive aux noces de Cana.

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Le Vénitien Casanova , qui nous a laissé des mémoires pleins d*originalité, où le cynisme de Texpression le dispute à l'immoralité de la pensée ■, acquit aussi alors une seandaieiise célébrité. Il &ï fut de même d'Etienne Zannowic, joueur de profession et escroc, qui se disait descendant de Scanderberg et prince d'Albanie : il publia divers écrits en italien et en français , trouva des dupes dans le Levant , en Allemagne , dans les Pays-Bas, et tira de grosses sommes de différentes cours et des négociants hollandais. Arrêté eafin pour dettes et pour escroqueries à Amsterdam , oii il était venu réclamer un million en rémunération de prétendus services, il se tua, pour échapper au gibet ( 1785 ).

11 serait trop facile d'allonger cette liste. Un médecin allemand, Antoine Mesmer (1734-1815), s'étant mis à étudier le système nerveux, crut découvrir que les planètes influaient sur l'état des ner£B, et entreprit de traiter les maladies nerveuses par l'aimant. Un certain frère Hell , qui guérissait par le même procédé, prétendit que l'autre lui avait volé son secret. Mesriaer déclara alors qu'il se passerait de cet agent, et que le magnétisme animal lui sufBrait, an moyen de certains attouchements particuliers. Cela fit grand bruit : les savants se divisèrent. Mesmer fit des cures merveilleuses. Bel homme, beau parleur, l'air inspiré, il

' Nous citerons raventure^oivante, parmi celles qu^il raconte avec une nudité scandaleuse. Il persuada à une vieille dame fort riche quMl possédait une liqueur magique , à Paide de laquelle on pouvait se rajeunir. Pour lui en donner la preuve , il lui amena une jeune fille des rues, travestie en vieille; puis Tayaut fait se coucher, après lui avoir donné de sa liqueur, il la lui présenta fraîche et revenue à dix-huit ans. La vieille dame lui montra alors des trésors, et les lui offrit pour obtenir un pareil effet sur elle-même. Casanova la mit au lit, lui fit prendre un somnifère puissant ; et, après l'avoir ainsi endormie, il lui vola tout ce qu^il lui plut d'emporter en or et en pierreries. 11 remit le tout, dit-il, à un valet de confiance qui se tenait à la porte, avec ordre d'aller l'attendre à une auberge non loin de Paris , tandis quMl allait porter cinquante louis à la prostituée , sa complice. Cette fiUè reçut le prix de son escroquerie; mais Casanova ne retrouva plus son valet, et resta sans un sou vaillant, dupé lui-même grossièrement.

frappait les imaginations. On s'extasia de voir rapporter à un principe unique toutes les maladies; on battit des mains à cet ami de Thumanité, qui promettait de la soustraire aux médecins.

Mesmer fit en Allemagne force prosélytes. Les thaumaturges et les maladies démoniaques y étaient en grande vogue. Le savant médecin Selle, après force expériences dans les hôpitaux de Berlin , conclut qu'à Taide de passes et de frottements , on endormait les gens, on les faisait parler et raisonner sur des matières dont ils n'auraient pu discourir éveillés ; qu'ils pouvaient peut-être discerner certaines maladies intérieures; mais il leiir contestait la faculté d'en Indiquer le remède, et de répondre sur des matières tout à fait étrangères à leur intelligence *.

Les choses en étaient là en Allemagne ; mais les contradicteurs élevèrent la voix, et Mesmer, dégoûté, partit pour Paris, avec des recommandations pour l'ambassadeur autrichiea. 11 y arriva quand la curiosité n'avait plus pour se repaître les affaires publiques, qui se traînaient langnissamment, ni les querelles, désormais assoupies, des molinistes et des jansénistes. Les découvertes de la science habituaient les hommes à ne rien voir d'impossible; et la manie de tout savoir faisait que l'on confondait le chimiste avec le marchand de drogues , le physicien avec l'escamoteur. Ceux-là donc qui d'abord avaient hésité à croire aux phénomènes électriques acceptaient, une fois convaincus de leur réalité , toutes les exagérations des diarlatans. Ceux qui avaient ri des convulsionnaires de Saint- Médard prêtèrent foi à Mesmer, qui transformait les hommes en machines électriques parfaites , où ce que l'un avait de trop passait dans l'autre, et y produisait non-seulement la santé, mais la science. Mesmer fit fureur : on accourut de toutes parts à ses séances, où les adeptes formèrent la chaîne autour du célèbre baquet.

Les médecins comme les philosophes , la Fayette comme Bergasse , l'intrépide parlementaire d'Éprémesnil comme le naturaliste Jussieu, lui accordèrent créance. Le médecin d'Eslon

' Conspectus rerum qux in pathologia medicali pertractantur ; Hap, 1789-1790.

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