ADMINISTRATION. - HIERARCHIE- — FOLITIQOE FRANÇAISE
Comme les autres gouvernements de l'Europe , celui de la France était sorti de la conquête et de la féodalité. Quelques seigneurs, égaux entre eux et indépendants, s'étaient imposés comme maîtres à un peuple vaincu et réduit à une condition servile, en s'appropriant, de par le glaive, le droit de propriété, de justice et de guerre. Après de longues vicissitudes à la suite desc|uelles la richesse mobilière réagit sous cette oppression armée, s'élevèrent les communes, où l'industriel et le marchand rentrèrent dans les droits d'homme et de citoyen. jMais il faut 1 caucoup de temps avant que la force résigne ses
privilèges aux mains de la justice et de la raison ; les habitudes de la violence et de l'inégalité s'opposent a un ordre uniforme : aussi la lutte du privilège contre la liberté, ou de la force contre la justice , se prolongea>t-elle durant des siècles.
Cependant, parmi ces feudataires, un plus heureux était parvenu à assujettir les autres; ses successeurs donnèrent peu à peo l'unité au territoire français , et étendirent sur tout le pays la force pubhque, représentée par le nom du roi. Cette oeuvre s'étant poursuivie à de longs intervalles et par des moyens divers , il en résulta une très-grande variété de privi^geSy de droits locaux ; et tout reposa sur des coutumes, sans qu'il y eût jamais ni loi générale ni constitution.
Deux rois, le premier artificieux, le sex^nd magnifique, réussirent à concentrer en eux toute la force de cette monarchie. Avec Henri IV elle devint non plus le faite , mais la base de la société; le municipalisme s'éteignit; la noblesse guerrière se métamorphosa en noblesse de cour. Louis XIV , après avoir employé d'abord l'autorité pour établir l'ordre , puis l'ordre pour établir l'absolutisme , put s'écrier : CÉtat, c'est moi ! En effet, légalement rien ne s'opposa plus au bon plaisir du roi, qui faisait une guerre pour un caprice, des ligues par vanité de ministres ; qui suspendait ses victoires en llollande pour faire visite à une maltresse, et prétendit changer la loi de succession au profit de ses bâtards.
Alais si les masses gagnèrent à cette ruine de la féodalité par les rois , la concentration de l'autorité en eux seuls ne leur fut d'aucun proGt. On eût dit un juge retenant le fruit d'un larcin, au lieu de le restituer au propriétaire. I^ monarchie, séparée de la noblesse et du clergé , ne représentant plus , depuis l..ouis XIV , les intérêts des peuples , ne chercha désormais qu'à se fortifier; elle achetait des serviteurs, mais n'avait pas d'amis ; et tous ses efforts se réduisirent à se procurer de l'argent , des soldats , et un pouvoir arbitraire.
L'administration proprement dite tendait à devenir despotique comme le gouvernement, et à exclure les seigneurs de toute ÎDgéreoce dans l'assiette et la répartition des impôts, même dans les pays d'élection. liCS finances étant devenues l'art suprême,
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il fallait s'en assurer le produit par des moyens énergiques : on les affermait en conséquence à des capitalistes nommés fermiers généraux, dont le pouvoir était sans frein. Les lettres de cachet détruisaient toute sûreté individuelle : il sufSsait d'un oitlre , souvent délivré en blanc , pour envoyer Voltaire à la Bastille , retenir Maurepas en exil pendant vingt-cinq ans , se débar* rasser d'un mari jaloux ou d'un rival heureux ; celui qui en était frappé n'avait pas à s'informer des motifs : l'unique raison alléguée était la volonté du roi, qui le plus souvent ignorait l'acte exécuté en son nom.
Le roi était entouré d'un faste qui devait lui persuader qu'il était plus qu'un homme. Ce qu'on appelait sa maison se composait d'un grand aumônier, d'un grand chambellan , d'un grand maître de la garde-robe, d'un grand maître des cérémonies, d'un grand écuyer, d'un grand veneur, avec quatre cents officiers au moins qui relevaient d'eux : la maison de la reine et celle des princes n'étaient guère moins nombreuses. 11 y avait d'énormes traitements affectés à des fonctions bizarres, comme un hâteur des rôtis y un coureur des vins, chaînes achetées , qu'il fallait dès lors respecter, ou racheter à des prix énormes.
Les rois étaient devenus tout-puissants , même sur le clergé; le pays comptait dix-huit archevêques et cent seize évéques, ayant cinq millions de revenus déclarés , qui s'élevaient peutêtre au double en réalité. Louis XVI porta à sept cents livres la portion congrue des curés, et celle des vicaires à la moitié. On trouvait rarement dans le haut clergé des mœurs régulières, de la doctrine et l'esprit de concorde ; car la naissance et des protections scandaleuses déterminaient les choix. Les prélats de cour paraissaient peu dans leur diocèse ; et les studieux tombaient dans le fanatisme. Beaucoup jouissaient de titres d'abbayes et de bénéfices , sans être même ecclésiastiques. 11 n'a été que trop parlé de ces abbés galants qui faisaient l'ornement indispensable des salons et des boudoirs , faiseurs de madrigaux, de chansons, toujours prêts à se livrer eux-mêmes aux railleries des petits- maîtres à la mode. La dépravation avait j)énétré dans les ordres religieux. On avait aboli dans plusieurs
POLITIQUE FBANÇAISB. 337
rmage do maigre , des prières de naît , des ofBees du choeur, pour y substituer des fêtes, des banquets, des oonoerts. 11 s*éfeva chez les capucins de Paris des démêlés scandaleux. Les pères de la congrégation de Sain^Maur, qui rendaient tant da services, cessèrent leurs utiles travaux, par suite de leurs discordes. Vingt-huit bénédictins de Saint-Germain des Prés adressèrent au roi une demande pour être débarrassés de leur habit, qui les rendait ridicules; de Tobligation du mai* gre et de Poffice de nuit , qui , disaient-ils , les détournait d*œuvres plift utiles ^
La tendance du clergé séculier à se faire national s*était manifestée surtout en France , où , sous le nom de Ubertés de tÉgliMegaUicane, on mit en avant le droit d'obéir en toutes choses au roi, sans que le pape y pût intervenir *. Le clergé y perdit cette puissance qu'il avait tirée , au moyen âge, de son union en un seul corps formant la catholicité; aussi jamais n*eu^il de force réelle en France , bien qu'il y formât un des trois ordres de l'État, et que plusieurs des principales charges fussent remplies par des prélats.
Cette querelle du jansénisme, à laquelle on donna une publicité fâcheuse, et où l'intrigue et la force figurèrent en même temps, discrédita encore plus les gens d'Église. Au moment où le péril croissait , le clergé catholique se trouva divisé en deux camps , qui se haïssaient et se calomniaient avec la fureur de partis rivaux. Dubois conquit le chapeau de cardinal en faisant adopter de force par le parlement la bulle Unigeniius, et l'archevêque de Beaumont repoussait de l'hôpital quiconque ne faisait pas profession de foi orthodoxe (1752). Il n'était pas permis à l'abbé de l'Épée de confesser les infortunés dont il
' L^assemblée du clergé en 1780 est d^une extrême importance , tant pour la révélation des désordres qui existaient, que pour les remèdes qui y furent proposés.
' 11 serait juste de faire ici une distinction entre le temporel et le spirituel. Pour tout ce qui touchait à la Toi, le clergé gallican ne cessa de faire profession d^obéissance et de soumission à la cour de Rome. A la vérité , depuis la pragmatique de saint Louis , il plaçait la décision des roDciles au-dessus de l'autorité pontificale. (Am. R.)
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avait fait des chrétiens et des hommes. Les incrédules avaient beau jeu.
Il existait parmi les gentilshommes une infinité de gradations. La noblesse d'épée regardait avec dédain la noblesse de robe , et celle-ci reprochait à Tautre ses déportements ; la noblesse de province accusait de servilité la. noblesse de cour, qu'elle enviait; et leurs prétentions occasionnaient des duels fréquents et des haines continuelles. La robe grandit au point de rivaliser avec la noblesse territoriale, qui ne forma plus un corps distinct; les ducs et pairs siégeaient au parlement, m^is confondus avec les magistrats.
Tout en perdant les droits qu'ils représentaient en face^ du souverain, les nobles conservèrent tous ceux qui les faisaient peser sur le peuple. Indépendamment des immunités et des privilèges dont ils jouissaient, ils obtenaient presque seuls les grades militaires ; ils pouvaient se démettre du grade, et continuer d'en toucher les émoluments. I^ duc de Fronsac était colonel à sept ans. Dans l'Église même , la vertu et la doctrine devaient céder aux prérogatives du sang ; et la pourpre décorait des ignorants , des débauchés , parce qu'ils étaient princes. Les juridictions seigneuriales, dont la justice était livrée à l'arbitraire du seigneur, continuaient de subsister. L'immunité attribuée aux terres des nobles rendait la perception de l'impôt difficile, et très-onéreuse pour les plébéiens. Les gentilshommes ne pouvaient , sans déroger, se mêler d'affaires de commerce ; puis vint le système de Law,' où beaucoup d'entre eux s'engagèrent avec ardeur, comme à une partie de jeu. Quelques-uns remplissaient des charges onéreuses sans nul profit , s^ns aucune espérance même , grâce à cet esprit de corps qui a ses bons comme ses mauvais effets. Mais ceux qui étaient vicieux pouvaient se livrer impunément à leurs mauvais penchants , se jouer de leurs créanciers, obtenir des lettres de cachet contre leurs ennemis particuliers , exercer des vexations. Il était du bon genre d'avoir des dettes, d'entretenir des filles, d'étaler le luxe de ses équipages à la porte des danseuses en vogue , en laissant à sa femme la liberté d'agir à sa guise de son côté.
Des gentilshommes ruinés daignaient parfois épouser la fille
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de quelque flnancier, ce qulls appelaient fumer leurs terres; et le maltâtier enrichi se plaisait à faire manger ses dîners somptueux pa^ des gentilshommes affamés. Mais si Tamour oa Tintérét déterminaient quelques grands seigneurs à 6*aUier à la roture, les distinctions orgueilleuses ne cessaient pas pour celiL Le littératemr et l'homme d^esprit , bien venus drâs les sociétés anstocratiques, y rencontraient pourtant leurs humiliations. Us ne poufaient demander réparation, Tépée à la main , des in* jures qu'ils receraient, et les coups de bâton des valets répondaient à un cartel de Voltaire '•
Si nous jetons les yeux sur cette foule , nous y verrons .surnager un nom qui fera grand bruit dans la Révolution ; c'est le nom de Mirabeau. Les Riquetti de Mirabeau descendaient des Arrighetti, bannis de Florence en 1268; ils se fixèrent en Pro* vence : cette maison compta dans ses illustrations le créateur du canal de Languedoc * , des hommes d'épée et de robe. Victor, marquis de Mirabeau , l'un de ces économistes qui croyaient r^énérer le monde avec leurs théories , publia le livre VAmi des hommes, qui fut lu, traduit, applaudi , et où se trouvaient sous un galimatias peu intelligible beaucoup de notions d'agriculture et de statistique^. Ce marquis passa sa vie à solliciter les ministres d'adopter ses vues philanthropiques; ses parasites l'appelaient le plus grand homme du siècle, et il le croyait. Dans sa famille, Tami des hommes était le plus dur des tyrans : il avait eu onze enfants de sa femme , qui lui avait apporté une fortune considérable ; et les plus grands scandales troublèrent cet intérieur. Fier de ses aïeux comme de son génie , tout en
> L'outrage auquel il est fait allusion est d^une époque très-éloignée de celle dont il est question ici. Rien de pareil ne s'est vu dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; les gens de lettres et les philosophes étaient devenus Tobjet d^un grand enthousiasme de la part de toutes les classes, ainsi qu^on a pu le voir dans le passage de M. de Ségur, cité plus liaut. (An. R. )
' C'est une erreur : Riquet n'avait aucun lien de parenté avec les Riquetti de Mirabeau, (âm. R.)
^ On appelait ses œuvres, dont la réunion formait près de quarante volumes, V Apocalypse de Véconomie politique.
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aimant à s^entendre appeler CAmi des hommes^ il obtint cinquante-sept lettres de cachet contre les membres de sa propre fiimille, toujours convaincu de sa justice et de soninfaillibilité <.
Gabriel-Honoré , son cinquième enfant^ défiguré par la petite vérole , à côté de ses frères qui étaient parfaitement beaux^ devint l'objet de Taversion du père *. Lorsque la rare intelligence de l'enfant se révéla, le père se montra pour lui dur, contradicteur, jaloux, jusqu'à dire : Cest un rien eiyolivê de fadaises qui donnera de la poudre aux yeux des caillettes, mais qui ne sera jamais qu'un quart di* homme, si par qventure H est quelque chose.
Il le fit changea de maîtres 4'écoles et même de nom^, pour qu'il ne déshonorât pas sa race ; il l'entoura d'espions,, et s'irrita de l'estime que lui portaient ses maîtres 4.
* « Le marquis écrivait au bailli son frère : « Il y a quatre jours que je rencontrai Montpezat, que je n'avais pas vu depuis vingt ans, et dont la sottise s'attira une hùuaeprovençalade: « Votre procès, me dit-il, avec madame la marquise, est-il fiai? — Je Tai gagné. — Et où est-elle? — Au couvent. — Et monsieur votre (ils, où est-il? — Au couvent. — Et madame votre fille de Provence ( madame de Cabris)? — Au couvent. — Vous avez donc entrepris de peupler les couvents ? — Oui, monsieur; et si vous étiez mon fils, il y a déjà longtemps que vous y seriez. »
* a Ton neveu est laid comme celui de Satan , v écrivait le marquis de Mirabeau à son frère le bailli. On se rappelle que le prince de Talieyrand fut contraint par sa famille d^entrer dans les ordres, parce qu'il était boiteux ; et il passa de collège en collège , sans jamais dormir une nuit sous le toit paternel.
^ Le marquis de Mirabeau , ne voulant pas que « un nom habillé de quelque lustre fût traîné sur les bancs d'une école de correction, » imposa à son fils le n^m de Pierre Buffière,
4 On trouve, dans les lettres d'une originalité si vive et si singulière du marquis de Mirabeau, les jugements les plus contradictoires à l'égard de son fils. Tantôt la force de la vérité lui arrache des aveux comme celui-ci : (c Cestune intelligence, une capacité qui saisissent , éba» hissent , épouvantent. » Emporté ailleurs par ses sentiments d'aversion et de jalousie, il s'écrie: c< Ce n'est qu'un sot dangereux, à qui l'impudente présomption tient lieu d'esprit; l'orgueil, d'dme; et la fougue, de comr. » ( An. R. )
' Opprimé par une séTère et iojuste discipline, vivant dans la crainte des diâtiments, Mirabeau ne put acquérir ni le calme de Tesprit, ni la paix de Tâme , ni les éléments de la oobs* cience et de Thonneur. Avec les années, croissait en lui cette inquiétude d*un caractère qui ne peut «se pliera Tesclavage. Son père voulut essayer l'effet de la discipline militaire sur cette nature rebelle : sans argent, il fit des dettes, puis s'entait à Paris. Son père l'envoya prisonnier dans l'tle de Rhé. Mirabeau obtint bientôt, grâce à l'amitié du gouverneur, de faire partie de l'expédition contre les Corses. Il s'y distingua, et étudia à fond l'art militaire , lut tous les livres de tactique, et écrivait à sa sœur : « Ce que je suis le plus né, ou Je me trompe fort, c^est homme de guerre ; parce que là seulement Je suis froid, calme, gai, sans impétuosité, et Je sens moi' même que Je grandis beaucoup^, »
Mais l'Ami des hommes l'arrêta court dans cette carrière ; il le rappela, lui fit lire ses ouvrages, et voulut en faire un économiste. Le fils s'y résigna, et s'y appliqua avec tant d'ardeur et d'intelligence, que son père se décida à lui rendre son nom.
Mirabeau se livrait à l'étude et aux plaisirs avec une égale violence ; mais les sinistres impressions laissées par son éducation entretenaient chez lui rirritation et le mécontentement. Le savoir ténébreux et pédantesque du marquis, son dogmatisme arrogant, étaient en perpétuel désaccord avec le génie, Tactivité, riusouciance et la franchise du fils.
Son père lui donne enfin la liberté de visiter Paris et de paraître à Versailles, lui recommandant de ne pas souiller les cinq siècles d'honneur de la maison de Mirabeau. Il s'y fit bien venir et distinguer; et son père, dont l'orgueil n'avait jamais voulu s^enversailler, disait : a Le voilà donc lancé dans ses présentations, et Dieu sait comme il s'y démène! Sois sûr qu'il me lavera du soupçon d'en vouloir faire un philosophe. Il est aussi insinuant que je suis intraitable. Il a le terrible don de la familiarité...'. »
* il écrivit une Histoire de la Corse , et dressa une excellente topogrdpliie de l*lle.
' La lettre suivante du marquis de Mirabeau fora comprendre, mieux
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Mirabeau voyant les affaires paternelles aller à mal entre les procès et les utopies , chercha à s'assurer une position indépendante. Il épousa Emilie de Marignane , qui lui devait apporter trois cent mille francs comptant, mais qui ne lui donna qu'une pension de mille écus : avec pareille somme que son père y ajouta, il se mita tenir maison. C'était peu pour ûdre face à ses goÂts fiastueux et désordonnés. Par magnifleence, par. amour pour sa femme, il s'endette en une année de cent soixante mille francs. Pour satisfaire ses créanciers, il fait des plans d'économie ; mais son père, qui en fait de système ne goûtait que les siens , s'oppose à tout, met des obstacles à tous les expédients, et
que toiis les récits, la nature de son fils et le caractère expansif de sa première jeunesse. Ce tableau si vif de la cour de Versailles donnera en même temps une idée du style plein de relief et d^originalité dn marquis de Mirabeau. 11 écrit à son frère le bailli : « Ton ne?eu est trois jours « par semaine à Versailles; il n'usurpe rien et atteint tout, attrape les A entrées partout. Tout le monde est son parent : les Guéménée, les « Carlgnan, les Noailles, et je ne sais combien d'autres, le portent; il a étonne ceux-là même qui ont rôti le balai à Versailles. Ils le trouvent « tous fou comme un jeune braque. Madame de Durfort dit qu'il dén monterait la dignité de toutes les cours nées et à naître ; mais ils K trouvent qu'il a plus d'esprit qu!eux tous , ce qui n'est pas habile de « sa part. Je n'ai pas du tout l'intention qu'il y vive , et qu'il y fasse, <c comme les autres , le métier d'arracher ou de dérober sa substance « au roi , de patrouiller dans les fanges de l'intrigue , de patiner sur les « glaces de la faveur ; mais il faut, pour mon but même, qu'il voie ce « dont il s'agit. Et du reste, quand on médit pourquoi moi, qui n^ai ja- « mais voulu m'enversailler , je l'y laisse aller si jeune, je réponds qu'il « est bâti d'une autre argile que moi , oiseau hagard dont le nid fut en <c quatre tourelles ; que là il n'extravaguera qu'en bonne compagnie, soi- <t disant. Qu'au reste, comme depuis cinq cents ans on a toujours souf- K fert des Mirabeau, qui n'ont jamais été faits comme les autres, on souf- « frira encore celui-ci, qui, je le promets , ne descendra pas le nom. • Avec ses alternatives d'admiration orgueilleuse et de dédain liaineux pour son fils, toujours sensible et toujours persécuteur, au nom d'une conscience que l'esprit de système avait faussée , le marquis de Mirabeau est l'une des figures les plus singulières, l'un des types les plus rares au dix -huitième siècle , époque d'indulgence et de relâche- Jtoent. (Am. R.)
eofin obtient une lettre de cachet contre son fils. Le voilà confiné dans la petite ville de Manosque , interdit, et réduit aux plus modiques ressources.
U avait bien mérité ce châtiment par ses désordres et ses folles amours : la renommée ne respectait même pas ses relations avec sa sosnr, pour qui il avait une afifection immodérée, comme tontes ses passions. Un gentilhomme ayant insulté cette sœur, il rompit son ban et vint le défier. Son adversaire refusa le cartel ; et Mirabeau lui donna un soufflet. De là procès. Le marquis obtint que son fils fût enfermé dans le château d*If. C'est de là qu'il écrivait à son oncle le bailli : « Relevez-moi donc, daignez me relever; sauvez-moi de cette fermentation tervible où je suis, et qui pourrait détruire l'effet produit sur moi par les réflexions et par l'épreuve du malheur. Croyez-moi , il est des hommes qu'il faut occuper, et je suis du nombre : l'activité, qui peut tout et sans laquelle on ne peut rien, devient turbulente et peut devenir dangereuse, alors qu'elle n'a ni objet ni emploi. »
Madame de Mirabeau fit prononcer sa séparation de ce mari, qui dans sa prison séduisit la seule femme qui habitât alors le fort; il parvint de plus à gagner l'amitié du gouverneur, qui s'efforça d*adoucir son père. Mais le marquis n'y répondit qu'en cherchant pour son fils une captivité phis sévère : il le fit transférer au fort de Jouxen Franche-Comté. Le nouveau gouverneur, ne résistant pas mieux à l'ascendant inexplicable de son prisonnier, lui accorda aussi quelque liberté. Il le présenta chez la marquise de Monnier, femme de dix-huit ans, mariée à un vieillard, et à laquelle le gouverneur, âgé de soixante ans, faisait la cour. Mirabeau gagna bientdt son cœur ; mais leur intrigue fut découverte. Sophie se vit chassée, et Mirabeau renfermé par son père dans la citadelle de Doullens. Tous deux cependant parAÎnrent à s'enfuir, et après maintes aventures ils se réfugièrent en Hollande'. Ils y vécurent étrangers, pauvres, persécutés. Mirabeau parvint enfin à travailler pour les libraires ; il écrivit, pour cinquante louis, son JEssai sur le despotisme. L'ouvrage eut du
' Ce fut le ministre Malesherbes qui lui donna avis , par une lettre s^rôtc, du dangcr^qui le menaçait, et qui l'engagea à sortir de France.
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succès ; et l'auteur, travaillaut de sept heures du matin jusqu'à neuf du soir, réussit à gagner un louis par jour, en composant et en traduisant'.
Condamné en France pour rapt et séduction, il fut décapité en effile : le marquis avait dépensé six mille livres à feire poursuivre son fils par la police; il s'applaudit de le voir exilé pour toujours. Mais les parents de Sophie, espérant la rendre à son mari, firent si bien qu'elle fut arrêtée sur le sol étranger. Mirabeau pouvait fuir, mais il voulut suivre sa maîtresse; Sophie fut mise au couvent; son amant fut emprisonné à Vincennes ; et son père s'écriait : Enfin le scélérat est dans les fers ! C'est ainsi que s'élevait un fils de Êimille '.
Enfermé dans un donjon, lui , le fils , le représentant d'uo( siècle d'amour, de révolte et de corruption, il s'abandonna aux sinistres conseils de la solitude et de la haine. Il y écrivit des lettres d'une sensualité brûlante à Sophie , il y composa des livres empreints de cette obscénité efîrontée que nous ne comprenons même plus aujourd'hui, et rendit par là sa captivité de trois ans et demi plus funeste à la société que le libertinage de vingt débauchés. Au milieu de ces honteux ouvrages, Mirabeau se mit à travailler sérieusement; il étudia Tacite; il écrivit sur les lettres de cachet et les prisons d'État, démontrant éloquemment, d'après les principes du droit naturel , l'iniquité de ces procédures sommaires.
Ses suppliques au roi et au ministre demeuraient sans ré^ sultat ; son père le laissait à la merci de tous les besoins. Instruit de sa correspondance avec sa mère et sa sœur, il osa faire courir le bruit d'un double hiceste : le fils, porté aux dernières extrémités, y opposa des imputations non moins infâmes , qui pour-
' Il écrivait sous le pseudonyme de Saint-Martin, et donna, entre autres ouvrages, la traduction de VBistoire d^ Angleterre, par madame Macaulay, et celle de VHistoire de Philippe 11, par Waston. Le premier de ces livres a été publié en 1791 avec des notes, sous le nom de Mirabeau ; mais plusieurs biographes contestent qu'il soit de lui.
(ÂM. R.)
' L^éducation des fils de famille , à cette époque , péchait en général par un autre excès. (Am. R.)
POUTiQUE fbak^:aisb. 24Ô
tant ne^emblent pas avoir compromis ki réputation de TA mi des homnes.
Ce qui irritait le plus Téeonomiste contre son fils , c'était de le voir marcbor sous le drapeau de la philosophie. « APéganlde œt enragé sot de Vineennes, écrit le marquis à son frère, tout cela n*e8l que le bavard philosophisme du grand Peut-être, phâiut des mauvais sujets, impudente réminiscence. Trois ou quatre sots, tels que Rousseau, d'Alembert, Diderot, ou autres hommes de paille, habillés -de clinquant, dont la bibliotlièque est l'inventaire de la tour de Babel, et qui la plupart n*ont d'original que l'impudoice , ont été le magasin de toutes ces philotaphicaUkries modernes , qui ne méritent que Saint- Lazarrd ou Charenton. »
Mirabeau se consumait, sans parvenir à toucher cette âme de glace ' ; il épanchait, dans ses lettres, sa fiévreuse indignation. Son fils légitime mourut subitement à l'âge de cinq ans, et avec des
> Ce serait se &ire, nous le croyons , une idée assez Tausse du marquis de Mirabeau , que de juger cet homme d'une 8l forte originalité d'après la conduite quMI tint avec les siens. Dans ces procédés m^me, si durs, si étranges quMls soient, il était pénétré de Tidée qu*il remplissait le plus impérieux des devoirs : ce n^était point une àme de glace, une partie de sa correspondance en fait foi; r/élait une ftui« très-passionnée, une conscience fourvoyée par un sentiment jaloux et une fausse idée de devoir. U écrivait à son frère : « La lettre de mon (iU « m'eût-^Ue touché, il n^en serait ni plus ni moins de ma façon de penser, « et du plan de conduite qui est à poste fixe dans mon âme et dans ma « conscience, que j'aurai dans tous les cas vis-à-vis de ce personnage, « parce que tout est fondé sur Tidée très-réfléchie de mon devoir. Mais « cette lettre n'a fait ni l'un ni l'autre, et je le laisse sur le fumier de ses
H crimes. » « Ce n'est point le témoignage des hommes que j'implore,
« ce n'est pas leur justice après laquelle je cours ; mais si ma propre ^ existence me pèse, C/ombien ne pèserait-elle pas aux autres? Envi^ « ronné de crimes : la mère, et sur cinq enfants, quatre d'enfermés ! « débris de nom, débris de fortune, débris d'amis, que puisé-je sentir n en moi qui me rassure contre les décrets de la Providence, qui me M laisse si longtemps dans la tonne de Régulus?.... On m'a remis ma « maison saine , florissante , sans. dettes ni procès, parfumée d'honneur « et de dignité, en possession de Testimc générale. — En quel état... ?
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cifieonstancea qui purent faire croire sa mort le crime d'un collatéral ' . La famille entière s'effraya à Tidée de voir périr son nom ; le marquis lui-même pensa à délivrer son fils. Il mit pour condition que sa mise en liberté serait demandée par sa femme ; elle y consentit. Sophie aussi , avec cette chaleur d'Ame qui fut la cause et l'excuse de ses parements, écrivit au marquis, prenant toute la feute sur elle, exhortant son amant à se rapprocher de sa femme; ce qui fit papier d'admiration l'Ami des hommes. Pourtant rien ne put le décider à relâcher sitôt sou prisonnier: il différa d'une amïée. Après quarante paois de souffrances, Mirabeau sor^t de Vineennes, la santé ruinée, mais Tinteltigence armée d'une force et d'une audace indomptable. Fou de vengeance, il se constitua prisonnier pour fsiire casser la sentence rendue contre lui en Franche-Comté. Il y allait de sa tête , et il écrivit sa défense de telle manière que la sentence fut annulée. Sophie obtint sa séparation de son mari. Elle s'était démoralisée avecson amant; devenue veuve , au mo^ient de se remarier avec un çiutre, il mourut, et çllç ^'asphyxia.
Mirabesiu rçlevç par son talent, mais couvert de dettes, tenta de se rapprocher de sa femme, qui le repoussa. Alors il se
R N'allons pas plus loin ; mais lu dois sentir comment et pourquoi ma R conscience intérieure appelle des témoins. »
Il est impossible dç méconnaître à ce fier langage , et à bien d^autres passages de ces éloquentes lettres , une conscience inflexible qui s'est trompée sur aes devoirs. (Am. R.)
' Le marquis de Miraiieau écrivit : » Je reçois la nouvelle de la mort de mon enfant, le dernier espoir de notre nom Après avoir tout supporté, je croyais à ma force. Dieu a voulu me détromper ; il a voulu , par 06 dernier coup, me détacher de la terre. Je n'ai pu m'empèclier de lui demaader, avec plus de sanglots que je n'en laissai percer en toute ma vie, de me juger sur Tlieure même, ou de me donner une autre eoBScience qui m'éclair&t sur les dettes par lesquelles j'ai mérité un entatteuieat sans exemple de malheurs. J'ai tâché d'être bon fils, bon frère, bon mari, bon père, bon voisin, loyal en afTaires, facile en accord. Cependant je semble être un objet du courroux du ciel , et dans tous les détails et de toutes les manières ; et , après avoir longtemps repoussé le dur sentiment de me faire pitié à moi-même, je tombe dans un état plus cruel encore, qui est de me prendie en rebut. » (Am. R.)
POLITIQUE FBANÇAI8B. . S47
touina vers les tribuuaux, et, certain que le juge à convainere était le public, il (daida lui-même : une foule avide de scandale y cQunit; sa demande fut repoussée, mais il resta triomphani dans ropinioq. P'une puissance irrésistible auprès des femines migré sa laideur, il contracta avec mademoiselle de Ne|ira une union qui dura tant qu^elle vécut , malgré de nombreuses in^délités. Il s*enfuit avec elle en Hollande; il vint à bout 4^ sa grande fortune , retomba dans la misère , et écrivit.
Il soutenait sa réputatioa cependant, au milieu de ses désordres, à force de talent et de travail. Spéculant sur la baine des deux nations, en Angleterre il écrivait contre les Américains; pour flatter le ministère français , il bafoua Joseph II et ses projets contre la CEolIande.
Mirabeau, è tout prendre, n'était pas pire que les autres ; d'autres' aussi avaient subi des condamnations, taudis que lui en était sorti absous. Mais les autres se taisaient; lui, il donnait du retentissement à ses persécutions. Il faisait vanité de 1 oppression dont il avait souffert ; il joignait à ses vices une vigueur de talent qui manquait aux autres ; et les intelligences comme la sienne traînent à leur suite d'implacables haines, comme des attachements passionnés.
Pangereux ami et ennemi plus dangereux encore, craint de ses rivaux et caressé toutefois par eux, vendu à Galonné , considéré comme espion dans les cours d* Allemagne, il s'attaqua à toutes les réputations pour se faire de l'argent et un nom. Toujours pauvre et dissipateur, on le voit lutter sans relâche. Plusieurs de ses libelles furent brûlés par la main du bourreau ; il était enfermé dans le château de Saumur, lors de la convocation des états généraux ; là se termina le roman de sa vie ; nous la verrons bientôt passer à T histoire.
Nous avons voulu, par ces détails , donner une idée de la manière dont s'élevaient les représentants de la gloire nationale '.
' L'éducation de Mirabeau et ses passions fougueuses, pas plus qm) Timplacable rigueur de son père envers lui, ne sauraient être présentées comme des types communs à celte époque. F^e marquis de Mirabeau était un père tout exceptionnel , dont la sévérité tyrannique et cons- ( iencieuse fait contraste, nous Pavons déjà dit, avec rindulgtiice relâchée
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Les doctrines de liberté et d'égalité qu'avaient préchées les philosophes servaient à la jeune noblesse à se débarrasser d'entraves gênantes , sans qu'ils renonçassent pour cela aux avantages de leur rang. Ils revenaient d'Angleterre enchantés de sa constitution, et dégoûtés des institutions de leur patrie; mais l'Angleterre ne donnait que plus de force à leurs instincts aristocratiques; et leurs aspirations, en &it de liberté > se réduisaient à siéger dans une chambre des pairs.
Mais la France telle que l'histoire l'avait faite n'y étaii point préparée ; les circonstances ne l'avaient pas mise en état de pouvoir concentrer dans un seul corps tous les pouvoirs eonstir. tutionnels, et de se donner le prestige d'une représentation nationale. Cétait le système des peuples germaniques, de réunir les chefs de la nation conquérante pour traiter des iotéréts communs; les vaincus n'étaient point représentés dans ces assemblées, sauf le cas où les év^ues y apportaient quelques plaintes contre l'oppression des seigneurs.
La division des races devint moins absolue sous la troisième dynastie ; celle de classes et d'états lui fut substituée. Les premiers nobles, appelés francs, ou barons, étaient réunis par les rois en assemblées appelées cours ou parlements, mais sans époques fixes ni régularité. Ils y siégeaient d'abord, sans autre distinction que celle qui résultait des titres féodaux ; puis Louis le Jeune choisit douze grands vassaux qui, sous le nom de pairs, furent considérés comme les conseillers-nés du roi. Ils se rendaient, comme les autres, aux parlements, composés seulement de barons et d'évéques; mais, à la fin du treizième siècle, les
des autres pour les dérèglements de leurs fils. « Si on enfermait, disait le bailli à son frère, tous les jeunes gens endettés, on oe verrait que des barbons par les rues. » Les Mémoires de Mirabeau, publiés par son fils adoptif M. Lucas de Montigny, nous ont révélé, par des extraits précieux de leurs correspondances, le portrait saillant de chacun des membres de la famille de Mirabeau : ce sont autant de caractères d'une origioalité frappante ; tout, jusqu'à leur langage si fortement buriné, lesdistingue de leurs contemporains. Aussi le marquis disait-il : « Il y a cinq cents ans qu'on est habitué à voir des Mirabeau qui ne sont point faits comme 9es autres. » (Ah. R.)
légistes y entrèrent en qualité de conseillers, et en même temps les évéques en sortirent, à Texception de ceux qui étaient pairs de France du droit de leurs sièges.
Saint Louis changea le caractère des parlements , en y faisant prévaloir le rôle judiciaire ^ le rôle politique. En effet, cette haute cour féodale renonça implicitement à concourir avec les représentants de la nation à la confection des lois,, du moment où elle se mit à les interpréter en se faisant magistrature. Comment aurait-il été posâble de donner place à la mobile représentation du peuple, lors de son avènement à la vie publique, au milieu des pairs, conseiller»<nés de la couronne, et des gens de loi , ses conseillers de conGance?
Les parlements ne pouvant donc être un corps législatif,, où se eoneentrassait toutes les forces vives de la nation, ou fut forcé, dans les circonstances graves, de convoquer les états généraux, où le roi appela, outre les nobles et le clergé, les représentants des communes, c'est-à-dire les représentants de la ri* chesse mobilière, qu'on nomma le tiers état : s'ils obtinrent cette faveiir, c'est qu'ils étaient en mesure de fournir au roi de quoi payer des troupes, aveclesquellesil pouvait se passer des barons.
Les états généraux furent convoqués pour la première fois sous Philippe le Bel ; et peu à peu ils remplacèrent le parlement dans les questions qui tenaient le plus à la politique, surtout pour l'établissement de nouveaux impôts. Il leur arriva parfois , au milieu de l'anarchie des factions et de l'invasion étrangère, de se saisir violemment du gouvernement du royaume ; mais la paix publique à peine rétablie , ils ne prétendaient à rien de plus qu'au droit d'accorder des subsides , et de statuer, d'accord avec le roi, sur les grands intérêts de la nation. Cependant les limites et les formes étaient fort mal définies; et les prétentions réciproques des cours suprêmes et des états confondaient les idées et les faits. Il n'y avait rien de fixe pour leur réunion. A partir de 1302, les états ne furent réunis que vingt-deux fois. Ceux de 1484 avaient demandé que les assemblées revinssent périodiquement et d'une manière stable ; mais ils ne l'obtinrent pas. I^ur dernière réunion eut lieu en 1G14; et le tiers état y parut dans un rang si inférieur , que , sur quelques mots de fraternité
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qu'il fit entendre , les nobles s'indignèrent comme d'un outrage. Au milieu des désastres de la fin du règne de Louis XIV, ses ennemis disaient qu'il était impossible de conclure avec hii une paix durable tant qu'il serait roi absolu , et proposèrent de soumettre le traité à la ratification des états généraux : mais le roi se garda bien de les convoquer; et il fit répondre aux pamphlets où l'on démontrait la nécessité de rétablir l'usage et l'autorité des états généraux , par d'autres écrits où ils étaient représentés comme une imitation étrangère que le pays n'agréerait pas. On lisait dans l'un de ces écrits : « Presque toutes les fortunes particulières dépendent de l'autorité royale : à celle-ci sont attachés les gages, les emprunts énormes, les pensions, les arrérages des rentes. Si donc elle est ébranlée , plus des trois quarts des autres biens sont en danger de périr. » iLe Régent, dans les embarras produits par le système de Law, pensa aux états généraux; mais Dubois, à qui il demanda son avis à ce sujet, lui répondit que les rois de France avaient évité avec raison de tes réunir. « Un roi , dit-il , n'est rien sans sujets : bien que le monarque soit leur clief , l'idée qu'il tient d'eux tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, l'appareil des députés du peuple , la permission de parler devant le roi et de lui présenter des doléances, ont je ne sais quoi de fâcheux , qu'un grand roi doit toujours éloigner... N'oubliez pas que le dernier malheur d'un roi est de ne pas obtenir l'aveugle obéissance du soldat... Éloignez de la France la dangereuse pensée de faire des Français un peuple anglais. » Le Régent écouta ce conseil, et il préféra la banqueroute.
Les états n'étaient donc pas une institution régulière et stable, mais un moyen de résistance instantanée et de vengeance , qui n'éveillait aucun sentiment de droit et de liberté. On cessa de les convoquer ; les parlements accrurent leur pouvoir, et les magistrats s'arrangèrent peu à peu pour que leur autorité ne fût pas seulement apparente , mais réelle. Certaines provinces , en se rendant au roi de France , avaient sauvegardé leurs droits ; et leurs parlements agissaient comme lé parlement de Paris. L'esprit de corps et le savoir rendaient dangereuse l'opposition de ces cx)iupagnies , qui étaient devenues indépendantes l^ar
suite d*un désastreux expédient de Gnance. Dans uu luoni^t de besoin extrême, les rois avaient vendu les cliarges; et lorsque la pénurie d^argent reparut, ils en avaient créé de nouvelles, qui avaient été achetées de même. Ces charges étaient devenues un patrimoine , et les magistratures administratives et judiciaires se transmettaient par héritage. Une pareille absur^ dit§ Élisait toutefois que le magistrat, se sentant inamovible, se trouvait fort contre les volontés despotiques de eehn dont il ne tenait pas son siège. De là la stabilité des parlemaDts, dans lesquels les g&os du roi siégeaient plus bas que les conseillers, et ne pouvaient parier qu*après avoir plié le genou.
Ce fut Chartes VII qui fractionna le pariement unique alors en plusieurs parlements provinciaux, de façon à placer un centre de justice partout où il y avait eu un centre féodal. Le pariement de Paris devint la plus puissante institution judiciaire qui se soit rencontrée dans aucun pays. Placé près du roi, il était à portée de donner et recevoir des conseils ; il se regarda comme Théritier de la cour des pairs , il éleva ses prétentions , et ne voulut pas restreindre ses remontrances et ses formalités d^enregistrement à ce qui concernait le duché de France; il les étendit à tout le royaume. Le roi s^accommoda de cette prétention, trouvant plus facile de faire admettre ses volontés par le parlement que par les états généraux. La nation elle-même sembla préférer à leur réunion, presque toujours orageuse , un corps stable et permanent.
Les droits du parlement ne se fondaient que sur l'interprétation ambiguë du mot enregistrer; car la question était de savoir s'il entraînait le droit de remontrances , et en conséquence celui de s'opposer à la volonté royale. Mais jusqu'à quel point les parlements pouvaient-ils résister légalement? Jusqu'à quel point le roi pouvait-il les réprimer sans faire acte de tyrannie? Aucune loi ne le disait. Des exemples antérieurs justiûaient les coups d'État. Louis XIV avaitcongédlé le parlement le fouet à la main ; Louis XV avait multiplié les lits de justice.
Le parlement aspirait à se faire considérer comme le suc^ cesseurdes états généraux : il voulait que toutes les cours souveraines du royaume formassent un seul corps réparti en diverses