FRANCE.. — LA RÉGENCE
Louis XIV avait constitué l'unité de son -gouvernement, mais sans lui donner d'autre base que la volonté arbitraire du sou« verain , après avoir détruit tout ce que les anciennes institutions auraient pu y apporter d'obstacles. Rien n'assurait donc cette centralisation ni contre une réaction légitime, ni contre l'action du temps, qui sapèrent ce pompeux édifice; et il en résulta une époque sans dignité , où l'intrigue et la faveur dirigèrent tout, roi , ministres , généraux , gouvernement , et où la politique changea avecles maîtresses et les confesseurs.
Louis XrV laissait un petit-fils , âgé . de cinq ans et demi , sous la tutelle de Philippe, duc d'Orléans , chargé de protéger ce berceau resté au milieu de tant de cercueils. Le parlement, désireux de protester contrel'anéantissementauquel le roi défunt l'avait réduit , cassa le testament par lequel Louis XIV posait des limites à l'autorité du Régent. Caressé par ce prince , il se hâta de profiter de l'occasion d'un règne nouveau et mal assis pour recouvrer le droit de remontrances, que lui avait enlevé le grand roi. Il rappela ceux qui avaient été bannis pour opinions religieuses, et songea à rétablir aussi les protestants dans leurs droits ; puis il rabaissa les princes légitimés , en les déclarant inhabiles à succéder. Le Régent, de son côté, paraissait vouloir agir en tout à l'opposé de Louis XIV. Ces actes, inspirés par la haine ou par la politique , furent applaudis par aversion pour le feu roi. C'est ainsi qu'on enseignait à la nation la désobéissance, et qu'on la rendait incrédule à l'infaillibilité des rois.
Philippe d'Orléans , né d'un père que Louis XIV avait éloigné des afiiaires, possédait une vaste intelligence, une bonté et une justice instinctives ; il était doué, par la nature, des plus heureuses qualités pour faire le bien. Quarante années , passées sans chance probable de régner, l'avaient mis à même de connaître les hommes et les choses plus qu'il n'est donné d'ordinaire aux princes nés sur le trône. Il parlait avec grâce , avec
abondance; sa mémoire lui foarnissait toujours à propos des histoires et des anecdotes qui faisaient Tagrément des couYersations; juste et exact dans les choses positives, il n'avait ni prétention ni arrogance ; son désir eût été plutôt de commander les armées que de gouverner TÉtat. Il lisait avec rapidité, et retenait ce qu'il avait lu ; mais il lui était impossible de s'arrêter longtemps sur une même chose, et il avait plus d'aptitude à deviner les affairesqu'à les étudier. Malheureusement il avaitété élevé par l'abbé Dubois, qui lui enseigna à considérer la morale comme un préjugé vulgaire , et la religion comme une invention humaine. 11 se jeta, en haine de l'austérité de la vieille cour, dans un libertinage effronté , et il embrassa systématiquement ce que la corruption d'alors avait de pire. Entouré d'une bande de débauchés de qualité, il renouvelait avec eux tout ce que les satires de l'antiquité dévoilent de plus monstrueux. Des femmes belles et spirituelles prenaient part à des orgies où tout sentiment de religion et de piété domestique était foulé aux pieds. Là, Philippe, pour mieux oublier son rang de prince, oubliait sa dignité d'homme. Il voulait encore plus faire parade de débauches, que s'y livrer; ce qui lui en faisait inventer d'extravagantes. Les jours les plus saints étaient ceux qu'il choisis*sait pour faire les parties les plus scandaleuses, et pour y réunir les personnes les plus diffamées. Le Régent et la duchesse de Berry , sa fille , poussèrent l'oubli de toute pudeur au point d'éveiller des soupçons d'inceste.
Dans sa manie de nouveautés , le duc d*Orléans se prit de goût pour tous les arts; il y travaillait lui-même, et faisait des collections précieuses. D'autres fois il se livrait à la chimie , dont il s'ingéniait à surprendre les secrets. Après avoir cherché à se persuader, par ses lectures et par ses discours , que Dieu n'existe pas, il lui prit fantaisie de voir le diable, et de le faire parler; et il passait des nuits entières dans des souterrains à faire des évocations ; il interrogeait l'avenir dans un verre : tout cela par amour des nouveautés.
Dubois, le complice de ces excès, montait en faveur; payé à la fois par la France et par ses ennemis, il accumulait les emplois et les pensions. Cynique, méprisé, de manières repous^
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santés, il osa demander rarehevéché de Cambray, auquel était attaché le titre de prince de TEmpire , et , qui plus est , le souvenir de Fénelon ; et il l'obtint. Le régent lui demanda : Où trouveras-tu Finfâme qui consentira à te consacrer? Et pourtant la France dépensa, dit-on, huit millions pour obtenir à ce misérable le chapeau de cardinal, quand le pape, qui le lui accorda, aurait dû plutôt le chasser du sanctuaire.
Le duc d'Orléans, placé entre une gloire éclatanteet de grands revers , a été jugé peut-être avec une sévérité excessive, et déprécié plus qu'il ne le méritait : personne ne saurait nier tou* tefois que son gouvernement n'ait été signalé par des désordres déplorables. Leà finances se trouvaient épuisées à tel point, qu'il manquait chaque année 77 millions pour faire face aux dépenses courantes; ce qui accumula une dette de 2,062,000, équivalant à 3,786,000 d'aujourd'hui.
Dubois, trouvant insuffisants les remèdes financiers qui avaient été proposés, présenta au Régent un homme qui promettait d'amortir là dette du royaume, d^augmenter les revenus et de diminuer rimpôt, en créant une valeur fictive équivalant à une valeur réelle. Cétait l'Écossais Law , qui se vantait d'être le disciple de Locke et de Newton. Voyant que le crédit avait fait prospérer la Hollande , tandis que les autres nations luttaient contre la misère , il s'exagéra la puissance de cet élément de richesse et l'activité de la circulation. Voici comment il raisonnait : « Faites abonder l'argent, et vous verrez l'industrie, la prospérité de la nation s'accroître ; car avec l'argent vous pouvez commander le travail. On arrive à ce résultat moyennant des banques de circulation , qui permettent de faire autant d*argent qu*on en veut. Or toute matière apte à représenter des valeurs peut devenir argent, et le papier est plus propre à cet usage que les métaux. Le crédit individuel , c'est-à-dire celui des banquiers et des autres marchands d'argent , est funeste à l'industrie , attendu que les préteurs avides traitent en despotes les travailleurs qui ont besoin de capitaux. Il faut substituer à la commandite du crédit individuel celle du crédit de l'État; le souverain doit donner le crédit, et non le recevoir. » 11
disait aussi qu'un artisan qui gagne vingt sous est plus précieux c|u'un terrain qui rapporte 25,000 livres.
« Un bonnéte négociant, ajoutait Law, fait des affaires pour te décuple de ce qu'il possède, et en retire un avantage décuple : si l'État attire à lui tout l'argent, quel bénéfice ne fera-Ml pas? >» Mais Law se trompait , en ne calculant pas l'action vigilante de l'homme privé et sa bonne foi ; il errait . en attribuant au crédit des effets dont il n'est que la conséquence. 11 proposa au Régent de créer une banque d'escompte , moyennant laquelle le gouvernement aurait le bénéfice de tous les monopoles, faciliterait toutes les opérations de finance , et se procurerait assez d'argent pour subvenir à ses besoins démesurés. 11 aurait fallu, pour remplir son but, une banque générale et nationale appelée à percevoir tous les revenus publics , et à exploiter tous les privilèges que le gouvernement aurait voulu lui accorder. Pour commencer ses opérations , la banque de Law obtint la ferme des monnaies , puis celle de tous les revenus publics, moyennant 52 millions par an, à la condition de prêter au roi 1,200 millions à trois pour cent, pour le remboursement des rentes perpétuelles.
Jusque-là tout allait pour le mieux : la banque ne compliquait point ses opérations de prêts ni d'affaires de commerce; elle correspondait dans les provinces avec les directeurs des monnaies; elle avait dans ses mains les caisses des particuliers, escomptait, recevait des dépôts, émettait des billets payables à vue et en monnaie inaltérable. La banque d'escompte raviva instantanément le commerce , éteignit l'usure , fixa le taux de l'argent , renoua les relations avec l'étranger : les richesses se trouvant multipliées par le crédit, et le commerce par la circulation , la fortune publique et privée se rétablit; les fortunes subites ne s'élevèrent pas sur la misère commune , mais au milieu du bien-être général. Seize cents séquestres furent levés dans la généralité de Paris ; les manufactures s'accrurent de trois cinquièmes ; une affiuence énorme d'étrangers augmenta la consommation ; on rechercha les jouissances et le luxe ; les impôts sur les subsistances furent abolis ; l'enseignement de l'université fut rendu gratuit, et des travaux publics furent entrepris.
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11 ne faut donc pas s etonuer de cette ivresse générale qui s'empara de la France : c*était déjà quelque chose de prodigieux que d'avoir organisé si promptement des banques ; que d'avoir fait couler lor à flots là où Ton ne trouvait pas auparavant à emprunter à trente pour cent sur nantissement; que d'avoir procuré une valeur considérable à des billets dont personne ne voulait d'abord, et d'avoir fait succéder un vif enlliousiasme au plus profond découragement *.
Cest alora que Law eut Tidée de fonder une vaste colonie (Mississipi); il organisa une compagnie > pour exploiter les mines, cultiver les terres. Ce fut à qui participerait à cette spéculation : tout Paris courut dans la rue Quincaropoix, le rendez-vous des agioteurs : heureux qui pouvait clianger son argent contre des actions dont la valeur s'éleva jusqu'à trente fois le capital! IKobles, négociants, dames et bourgeoises assiégeaient de grand matin la gnlle de cette rue : on y contractait par centaines de millions dans un jour; puis, le soir venu, on avait peine à mettre les gens dehors, et beaucoup passaient la
' « Avec an fonds qnî n'était qae de six millions , dit M. Tliiers dans » célèbre notice snr Law , la banque put émettre jusqu*à cinquante et soixante millions de billets sans que la contiance fût le moins du monde ébranlée. La demande des billets s'élevait, au contraire , cliaque jour, et les dépôts d'or et d'argent s'augmentaient à vue d'œil. Si Law s'en était tenu à cet établissement, il serait considéré comme un des bienfaiteurs de notre pays, et le créateur du plus beau système de crédit ; mais son impatience , jointe à celle de la nation chez laquelle il opérait , amena un établissement gigantesque et désastreux. Law songeait toujours à réunir en un vaste ensemble la banque , l'administration, les revenus publics et les monopoles. Il résolut , pour arriver à ce résultat, de constituer à part une compagnie de commerce à laquelle il rattacherait successivement différentes attributions à mesure qu'elle réussirait, et qu'il fmirait par réunir à la banque générale. Com- |K>sant ainsi séparément chaque pièce de sa vaste machine , il se proposait de les réunir ensuite, et d en former le grand ensemble, objet de ses nH'ditatious. » (An. R.)
' Sous le titre de compagnie des Indes occidentales, elle devait réunir le commerce de la Louisiane, découverte récemment, et la traite du castor dans le Canada. (An. R.)
nuit à l'endroit même, pour se trouver les premiers arrivés le lendemain. Law vendait jusqu'à 30,000 francs la lieoe carrée de terres que personne n'avait vues; et les acheteurs y. en* voyaient des colons pour les défricher, en asâgnant à chaque famille deux cent vingt arpents. Comme il était plus commode d'avoir en poche des billets que de l'or pour négocier les actions, ils se soutinrent de préférence au numéraire. Le gouvernement n'avait autre chose à faire qu'à émettre de nouvelles actions ; c^était une faveur que de les obtenir de première main, c'était de plus un moyen de se faire bien venir du pouvoir.
Le Régent et les plus grands seigneurs assistèrent à l'assemblée des actionnaires, qui reçurent, pour un seul semestre, sept et demi pour cent. Le duc d'Orléans, qui se flattait de l'idée de mettre la dette publique à la charge dé la compagnie , la fovorisa moins peut-être par ilhision que par calcul ; il ne tint aucun compte des remontrances du parlement, et nomma Lavi^ contrôleur général dés finances. Il fut décidé que les billets de la banque seraient reçus comme argent comptant dans les caisses publiques ; elle fut même déclarée banque royale , et il fallut bientôt la soutenir à coups d'ordonnances et de prohibitions >. On ne garda plus de proportion entre l'émission des billets et le capital qui les garantissait : ces billets furent portés à 70, puis à 100 millions et jusqu'à un milliard. Le dividende s'éleva en 1720 à quarante pour cent, et les actions haussèrent jusqu'à la valeur de 18 et 20,000 livres.
Ce fut ainsi qu'une institution très-utile se corrompit. Ces rapports de la banque royale avec la compagnie des Indes introduisirent un agiotage effréné ; le Régent voulut en faire une machine financière qui pût servir docilement à ses besoins, au lieu de lui laisser l'indépendance d'une institution commerciale. Law dut marcher d'accord avec le gouvernement dans une voie de concessions réciproques , de privilèges momentanés , d'expédients
' Law avait parcouru rAllemagne et Fltaiie, ofïrant le plan de sa banque à tous les gouvernements. Viclor-Amédée , duc de Savoie, réconduisit , en lui disant : « Je ne suis pas assez puissant pour me ruiner. »» (An. K.)
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ruineux, sans considérer Tavenir. La défense de faire des paye« ments en argent an delà de 600 livres obligea tout le inonde d'avoir des billets; la poste ne transporta plus de numéraire; enfin il fut défendu d*avoir chez soi plus de 600 livres effectives, soit en or, soit en argent, les orfèvres exceptés. Ainsi une banque instituée pour activer la circulation du numéraire finit par interdire Tor et l'argent , et par altérer les monnaies. Klle devait favoriser la liberté, et chaque maison fut remplie d'espions pour dénoncer quiconque gardait de l'argent comptant; au lieu du génie de l'industrie, en n'invoqua plus que le démonde l'agiotage.
Law, qui avait proclamé que le crédit n'existe qu'à la condition d'être libre, ne cessait de solliciter des ordres pour le rendre obligatoire. Il avait trop compté sur la mode , toute-ponsante en France , mais qui passe vite; il avait compté sur l'association universelle sous un gouvernement gangrené par l'égoïsme , et qui ne voyait que son propre gain où Law ne considérait que le bien public. Alors commença une série d'édits désastreux , qui ruinèrent de plus en plus le crédit. Déjà les billets avaient perdu quatre-vingt-cinq pour cent. Vingt mille familles se trouvèrent réduites à la misère pour enrichir un petit nombre de fripons; et le peuple ne pouvait se procurer du pain, les mains pleines de ces symboles menteurs d'une richesse anéantie. Ce songe si brillant était suivi d'un déplorable réveil.
Law fut destitué, et on mit des gardes près de lui pour le défendre contre la fureur populaire et protéger sa fuite. Les opinions sur lui sont encore divisées. Il se trompa en croyant que l'accroissement indéfini des espèces , qui représentent les richesses réelles, accroîtrait indéfiniment la richesse publique , et que le papier-monnaie, signe conventionnel, sans valeur hors de l'État, pourrait remplacer les espèces métalliques acceptées de toutes les nations ; mais ses intentions étaient grandes et généreuses. Voici les bons côtés de sa tentative : les classes et les partis se mêlèrent sur le terrain de l'agiotage ; l'inégalité de castes disparut dans l'égalité de l'imprudence et de l'avidité ; la prodigieuse mobilité des fortunes détruisit l'éclat attaché aux noms aristocratiques ; on prodigua à Law, plébéien étranger, les
flatteries, les adulations, comme à un roi. Ainsi se trouva diminuée la distance entre les rangs, et beaucoup de préjugés féo« daux n'y survécurent pas. La richesse se détacha de la terre pour entrer dans Tindustrie, au grand profit des manufactures, qui prospérèrent aussi de Fincroyable luxe des nouveaux enrichis ; la propriété commença à se morceler, et les nouveaux maîtres du sol le cultivèrent avec plus d'ardeur, etavec la facilité que leur procurèrent les capitaux.
L!esprit d'entreprise profita de ce premier essai de Tassociatîon. Ces résultats se firent particulièrement sentir dans les provinces de l'intérieur de la France, où la civilisation était en retard , où l'argent était auparavant sans valeur, les produits du sol sans débouchés, le commerce nul, la perception des impôts diCQcile. C'étaient des fruits que le temps devait mûrir : en attendant, la dette de la France se trouvait portée à 2,400,000,000 effectifs ; le mécontentement s'accrut , et la position du Régen) en devint plus difficile. Il s'attacha davantage à l'alliance de l'Angleterre, au grand détriment de la marine française.
Louis XY grandissait sous la direction sévère de l'évéque Fleury, en qui il avait mis toute son affection. Lorsqu'il eut été déclaré majeur, le duc d'Orléans quitta le pouvoir, pour se livrer tout entier aux plaisirs; Dubois garda le ministère jusqu'à sa mort. Il faut convenir que, malgré ses scandales, son administration ne fut pas sans bienfaits pour le pays. Il projeta d'établir l'égalité de l'impôt, et, sous prétexte de routes et de ponts, il s'occupa de faire mesurer et estimer les terres. Il rétablit la paix avec le saint-siége , et réussit à faire accepter en France la bulle Unigenitus. L'acharnement avec lequel il poursuivit ceux que la banque avait enrichis fit peut-être exagérer ses vices. On ne lui fit point d'oraison funèbre ; mais la baisse extraordinaire des actions de la compagnie des Indes montra combien il inspirait de confiance.
Le duc d'Orléans reprit après lui le fardeau des affaires ; niais lui-même mourut bientôt dans les bras de sa maîtresse, laissant
la direclion de TÉtat au duc de Bourbon , auss» dépourvu de talents qu'avide et vindicatif, entouré de iavoris et de femmes, mené surtout par madame de Prie, qui s'était donnée a lui perdes motife moins eicusables que l'amour et lambition '. Enfin parut un ministre plus honnête et plus désintéressé, le cardinal Fleury *, de moeurs pures, maître de ses passions, religieux sans hypocrisie » économe sans grandeur, administrant le royaume comme une Ceimille, et ménageant, comme dit Saint- Simon, jusqu'aux bouts de chandelle. Ce cardinal-ministre, prudent, mais sans génie « ennemi de tout luie, même de celui de l'esprit , ne peut être mis à c6té ni de Richelieu ni de Maza* rin. Son ministère peut se comparer à l'assoupissement qu'un
' L'acte le plus important de ce ministre médiocre et déprédateur fut la nipture do mariage de Louis XV avec une fille du roi d*l^spagne fiaaeée an jeuse n^ et qui avait éléenvoyée en France. Le duc de Bourbon, pousiépar une politique capricieuse et égoïste, renvoya rinlante, et maria le prince à Marie Leczin&ka« fille de Stanislas, roi de Pologne, que venait d'être détrôné. (An. R.)
* La probité du cardinal Fleury est un fait non. contestable;. mais son désiutéressement est au moins douteux. « Il cachait sous les appa- « rences d'une vieillesse tranquille une ambition q,u*uoe longue attente « n'avait pas refroidie. 11 compromit Téducation de Louis XV ; il s'ioquié* « ta peu de communiquer à son élève, qui était doué de beaucoup d'iii- « telligence , les lumières et les qualités propres au gpuvemement d«ï « TÉtat. 11 travailla moins à former un souverain, qu'un disciple qui ne « pût penser qu'avec l'assistance de son maître , qui ne pût rieu voir « que par ses yeux, il mettait toute son adresse à entretenir Louis -XV « dans sa timidité et sa paresse , à Téloigner des afTaires, à jie lui lais- « ser voir ni ses troupes, ni ses places de guerre, ni ses provinces. « Fleury conserva toute sa vie, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, « cette faveur sans borne et ce pouvoir vers lequel il s'était acheminé si « doucement et si tard. Dans cette extrême vieillesse, l'ancien préce|>- •« teur du roi fut un de ceux qui tendirent les premiers pièges à s» «( faiblesse, et qui furent coupables des désordres où il tomba. L'anilM- « tieux vieillard, qui voulut garder jusqu'au bout pour lui seul le gou' n vemement tout entier, prêta les mains à ses séductions, qui lui H semblaient une bonno diversion pour retenir Louis XV loin de touto M occupation sérieuse. » Am. Renée, art. Loiks XV, Kmycl. des Gcn& du monde.
médecin procure à uu malade en danger, afin de réparer ses forces et de le mettre en état de soutenir une nouTelle crise. Il aimait le pouvoir comme Farare aime For, sans &ï rechercher les avantages extérieurs et les jouissances. H sut obtenir beaucoup avec des ressources restreintes, et conserva la paix par économie. Il diminua Tarmée , et accrut cependant Tinfluence française. Il éloigna les intrigants , quoiqu'il ne sût pas se mettre en garde contre la délation ni contre ses préventions. Enfin il tenait du courtisan, en ce qu'il ignorait la reconnaissance. Lors de la guerre ou il fut entraîné pour la succession de Pologne s il acquit à la France la lorraine, qui lui était devenue nécessaire depuis la conquête de TAlsace , et qui mettait Paris à couvert d'une surprise.
Une autre conquête vint plus tard s'ajouter à celle-là * : la France s'empara de la Corse, qui plus tard devait lui donner un maître. Les Corses avaient de tout temps subi impatiemment le joug de Gènes, et plusieurs fois ils s'étalent soulevés contre cette république. P^ation sauvage et livrée à Toisivété, nu point qu'il fallait que Htalie et la Sardaigne lui fournissent des cultivateurs. Cet instinct de haine et de vengeance privée qui poussait les Corses à s'entre-tuer était encore plus vio-
' Une partie de l'Ëuropo prit les armes en 1734. Le roi de Pologne AU{{iiste do Saxe étant mort, Stanislas, le beaa-père de Louis XV, voulut roniontor sur le trône dont il était tombé. Il obtint dans la diète la majorité des sunVages; mais il eut le sort qu'avait éprouvé dans le siècle prt^r^^dt'nt le prince de Conti , et ne se trouva pas assez Tort pour faire tHoniphor ses droits. L'Empereur et la Russie prirent parti contre \m , TassiOgèront dans les murs de Dantzick ; et la France, après quelques hésitations, fut entraînée h soutenir le beau-père de son roi. Mais »a cause (Mait i\f^ perdue, rt Louis XV en intervenant trop tard ne put atteindre le but pour lequel il sVtait armé. Cette guerre fut glorieuse co|>cndaut, et eut |K)ur la France, d'un autre cdté, des résultats so- Hdis. (An. K.)
' Ce no fut qu*apiès la guerre de la succession dWutridie et la guerre do sopt aa>. et \ers la fin du résine do Louis XV, que la France entreprit, MMi."* K' uunistoio du {\w do Chou<oul. do >oumottro la Corse.
(Ay. R.)
LOUIS xv. 31
lent contre les Génois , regardés comme des ennemis publies. Les Génois, à leur tour, les considérèrent toujours comme des colons, et ne songèrent guère à les civiliser.
En 1729 les insurgés nyauX pris pour cbefis André Cecaldi, gentilhomme de nie , et Louis GiafTeri , patriote intrépide , repoussèrent les Génois, qui eurent recours à 1* Autriche. L'Empereur envoya contre les révoltés huit mille soldats commandés par le général Waetemdock, et six mille quatre cents sous les ordres du prince de Wurtenberg : mais les Corses en tuèrent mille dans un seul engagement. On les engagea à se confier a la clémence autrichiame ; mais à peine eurent-ils déposé les armes, sur la promesse de conditions avantageuses, que FAutriche livra plusieurs de leurs chejfîs aux Génois : elle publia une nouvelle amnistie, et donna au gouvernement une forme plus libérale , mais tout à fait illusoire, en ce qu'elle était sans garanties. Les Corses, résolus déscnrmais à conquérir leur indépendance, relevèrent la tête, et proclamèrent la république, sous la protection de la Vierge immaculée : ils élurent GiaiFeri général et primat, conjointement avec Paoli. Les Génois prirent à leur solde des Suisses et des Grisons, et allèrent jusqu'à faire grâce aux malfaiteurs et aux bandits , pour les pousser à prendre les amies contre leurs compatriotes; mais ce fut en vain.
ici se présente un épisode bizarre : un gentilhomme weslphalien, Théodore, baron de^'euhoff, qui menait une vie d'aventures , courut en Corse pour en chercher de nouvelles. Il avait quarante ans, une belle taille, des manières imposantes. Après s'être mis au service des Stuarts lors de leur tentative de débarquement en Angleterre, et avoir secondé Alberoni dans ses intrigues, il avait été employé par Law dans sa banque, où il vit les trésors s'accumuler et s'évanouir dans ses mains. Se trouvant à Florence en qualité de résident pour Tempereur Charles VI, il noua des intelligences avec des Corses qu'il avait connus à Gênes, lorsqu'il s'y trouvait en prison pour dettes. Après avoir demandé en vain des subsides pour la Corse à différentes cours, il obtint de la régence de Tunis un vaisseau, quatre mille fusils et mille sequins, qui, ajoutés à ses brillantes promesses, déterminèrent les Corses à lui confier la direction
de leurs affaires. S^intilulant donc • Tliéodore 1^, roi de Corse par la grâce de la très-sainte Trinité et par Télection des trèsglorieux libérateurs et pères de la patrie, » il battit monnaie , institua Tordre de la Rédemption, et fit à Gênes une guerre hardie. Cependant, lorsqu*il eut dissipé le peu d^argent qu'il possédait, et que ses illusions se furent évanouies, il prit le parti d'aller chercher des secours au dehors. Arrêté pour dettes en Hollande, il détermina, par la promesse d'avantages commerciaux, une compagnie de négociants juife à payer sa rançon et à lui fournir cinq millions, avec lesquels il équipa une flottille et retourna en Corse. Les Génois se voyant au moment de perdre cette île, traitèrent aveclaFrance,qui,craignantquerAngleterre ou l'Espagne ne vinssent à s'en emparer, s'entendit avec Vienne, et expédia des troupes pour rétablir la paix. Le roi Théodore s'enfuit, et alla mourir dans la misère à Londres , où l'on peut lire sur son tombeau : que ia fortune lui donna un royaume^ et lui refusa un morceau de pain.
Pascal Paoli, proclamé chef en 1755, après cet aventurier, conduisit heureusement la guerre. Déjà des bâtiments corses inquiétaient le commerce des Génois. La république signa alors avec ia France le traité de Compiègne , sous la condition de 40 millioDS poiur prix de la cession.
Ce honteux marché irrita les Corses, qui, animés par Paoli. résolurent de montrer qu'ils étaient des hommes, et non un troupeau de bétail , dont ses maîtres pussent trafiquer à leur gré. La première campagne coûta à la France plusieurs milliers de soldats et 30 mililoas ; car l'héroïsme et la discipline y combattirent avec une connaissance parfaite des localités. Le duc de Choiseul, alors ministre, s'opiniâtrant à réussir, redoubla d'efforts ; et les insulaires, trompés dans l'espoir que les Anglais leur avaient fait concevoir, finirent par se soumettre. Paoli chercha un refuge en Angleterre ; ceux qui se refusèrent à accepter le joug se jetèrent dans les montagnes, où ils se livrèrent au brigandage, et pendant vingt ans enlevèrent à cette possession toute sécurité.
1^ France paya de beaucoup de sang et de GO millions Tacquisiliou d'une iie dont les produits suul nuls, mais qui est
d^une très-grande importance pour la sûreté des eotes de Provence et du commerce de la Méditerranée.
Td était l'état des afGures au dehors : voyons quelle était leur situation à l'intérieur.
I/mis XIV avait promulgué cinquante et une lois contre les protestants, avant de révoquer l'édit de Nantes. Lorsqu il fut mort, beaucoup d'entre eux rentrèrent, et demandèrent à reprendre leurs assemblées. Un édit renouvela les rigueurs dont ils étaient l'objet : tout autre culte que le culte catholique fut interdit, sous peine des galères pour les hommes, de Temprisonnement perpétuel pour les femmes, et de la conGseation pour tous. Beaucoup de familles émigrèrent, surtout en Suisse. On s*alarma des effets désastreux de cette loi , et on la laissa tomber dans l'oubli ; mais elle attira sur le molinisme de la cour, et sur le jansénisme des parlements, la haine et le mépris. Plus tard on tenta de la remettre en vigueur, alors que l'incrédulité notoire de la cour la rendait encore moins tolérable. Deux procès alors firent grand bruit : Un certain Jean Fabre trouva moyen de rester sept ans aux galères en place de son père, condamné à subir cette peine pour avoir assisté aux prêches. Jean Calas, accusé d'avoir tué son fils parce qu'il inclinait au catholicisme, fut condamné à mort, sur des preuves absurdes, par le parlement de Toulouse. Voltaire se fit l'interprète de l'indignation publique; l'orrét fut cassé, mais trois ans après son exécution.
Louis XV était un des hommes les plus beaux et les plus heureusement doués de son royaume. Mais avec un jugement droit, un esprit sagaoe, il avait un caractère timide : cY^tait le fruit de son enfance maladive et de son éducation. Son intelligence avait été peu cultivée, et il se trouvait mal à l'aise avec les gens de mérite , dans un temps où l'instruction commencerait à se répandre; aussi aimait' il mieux s'entourer de jeunes gens. Or la jeunesse de la cour avait été pervertie par les exemples de la Régence ; et tout ce que le cardinal de Fleury put obtenir, ce fut qu'on cessât du moins d'afficher le libertinage, l^jitraîné dès sa première jeunesse par la passion de la chasse, liOuis XV y passait ses journées , et les terminait par des soupers d'une étrange profusion .
Uue ÎDtrigue lui donna pour femme Marie Leczinska, fille Jir roi de Pologne détrôné , qui se consolait dans l'infortune avec Vaide de la philosophie. Marie, qui avait grandi au milieu des vertus domestiques , était un ange de bonté ; mais elle inspim pea d'amour à son mari. Bien que par sa condescendance, sa douceur, sa vertu et sa fécondité qui lui donnait un enfant chaque année, elle conservât l'estime et les ^ards du roi, elle expia par vingt-deux années de peines l'honneur de porter une couronne.' Les courtisans mirent en omvre les séductions les plus adroites pour arracher Louis XV à ses devoirs conjugaux. Une fois qu'il eut goûté à la coupe , il s'y enivra. Ses liaisons successives et presque contemporaines avec einq sœurs de la maison de Nesle scandalisèrent un monde corrompu , et firent mépriser celui qu'on avait déjà cessé d*estimer.
Louis XV, à la mort du cardinal (1743), ne voulut plus de premier ministre; la duchesse de Châteauroux, alors maîtresse en titre, devint l'arbitre des affaires. Elle sut pourtant inspirer à l'indolent Louis XY un certain désir de gloire, et elle le poussa à se mettre à la tête de l'année de Flandre. Mais si le peuple applaudit à cette résolution guerrière du roi, il fut scandalisé de voir au camp cette maîtresse toute-puissante, qui se vantait de faire de Louis XV ce qu'Isabelle faisait de saint Louis. Dès le début de la campagne , le roi tombe malade ; les prêtres lui reprochent le scandale de ce double adultère , et l'étrange spectacle que donnerait au monde un petitfils de saint Louis, s'il mourait dans les bras d'une courtisane. La duchesse est congédiée , et la reine vole au chevet de son époux repentant. Louis guérit; et le peuple, qui le croyait revenu de ses erreurs, le surnomma le BieU'Aimé.
Mais Louis XV ne changea point de genre de vie; il changea seulement de maîtresse. La duchesse mourut, et fut bientôt remplacée par la marquise de Pompadour, dont l'empire survécut à l'amour. Sans être capable de combinaisons fortes et puissantes, elle possédait un art qui était de tous les moments. Elle arrachait Louis à ses deux maux les plus graves, l'ennui et les affaires ; elle voulait tout connaître, pour avoir mille sujets de raconter, de rire, de louer ou de bafouer auteurs, ma-
gistrats, diplomates. Éprise des arts et de tout ce qui pouvait charmer ou distraire le roi, elle s*eDtoura de gens de mérite « défoués à ses intérêts. Elle réunit une bibliothèque choisie , augmenta la galerie du Louvre, embellit Versailles dans le goût auquel elle a donné son nom ; et elle posa elle-même plus d*une ibis, comme modèle, devant les artistes qui ornaient la demeure royale de tableaux et de statues. Elle disposait du trésor, moyennant de simples billets payables sur la seule signature du roi, sans avoir à rendre compte de remploi'. Elle en usait tantdt pour &voriser le mérite, plus souvent pour soutenir des talents médiocres, pour secourir les pauvres et les orphelins; car elle affectait la philosophie et la philanthropie. Lors des couches de la Dauphine, elle suggéra au roi de doter six cents jeunes filles , au lieu de dépenser cet argent en fôtes. Elle en mariait dle-méme un grand nombre sur ses terres ; et les courtisans de marier à Fenvi, par imitation. <
Lorsque la marquise sentit que le prestige de ses charmes allait s*évanouir, elle s'arrangea pour procurer au roi, dont elle aimait le pouvoir et non la personne, des amours passagères, en prenant soin de diriger elle-même sa lubricité. Le parc aux Cerfs, enceinte décorée dliabitations élégantes, fut peuplé de jeunes Glles destinées aux plaisirs du maître. Pour rapprovisionner, on portait le trouble dans les familles les plus vertueuses; on préparait pendant des années entières des séductions à l'innocence et à la fidélité ; on y éleva jusqu'à des petites Allés, pour y être livrées, dans la fleur de Tâge, à ritnpudtcité. Quelques-unes eurent le malheur de se prendre de passion pour ce libertin. Toutes sortaient de ce sérail enrichies et dépravées.
Ce harem d'un roi très-chrétien, qui sut être scandaleux même après les soupers du Régent, coi\ta plus de 100 millions à la France. Les courtisans, suivant de loin ses traces, se livraient à Tenvi aux déportements du vice et à un jeu effréné.
• Sous Louis XIV, les acquits décomptant montèrent à 10 millions par an; sou» Louis XV, ils 8VIev^renl dans une seule année jusqu'à IM) millions.
La disposition d'une fête donnée par madame de Pompadour; l'-inconveuant caprice du roi, qui faisait dîner en tiers avec ellç et lui le frère de sa maîtresse ; la chronique lubrique des nou* velles victimes royales, tels étaient les graves intérêts dont s'occupait la cour.
Pendant vingt ans, cette courtisane titrée conduisit à la baguette un gouvernement dont llmpéritie et la faiblesse apparaissaient de plus en plus. On voyait l'impératrice Marie* Thérèse lui écrire familièrement. Aussi, flattée de cette démarche et blessée des épigrammes de Frédéric, madame de Pompadour fit-elle conclure avec l'Autriche, par le traité de Versailles, une alliance impolitique , et réprouvée de toute la nation. Pour consommer ce traité, elle fit de l'abbé de Bemis, sa créature, un ministre des affaires étrangères; mais comme il la détournait d'une guerre contraire aux intérêts de la France, elle lui substitua le duc de Choiseul. Avec son concours, elle consomma cette alliance, au grand détriment du royaume; car la France y perdit , après d'immenses sacrifices d'hommes et d'argent, le Canada, la Louisiane , sa marine militaire et mar* cliande capturée ou détruite, dans toutes les mers, par les Anglais.
liOuis XV croyait V comme son aïeul Louis XIV, que les rois étaient supérieurs aa^têste des hommes , même aux yeux de Dieu. Une fois qu'il menaçait le due de Choiseul de l'enfer, œlui-ci lui répondit quîii .courait les mêmes risques : Pour moi, reprit-il , cest autre ckose! je suis l'oint du Seigneur. 11 pensait que ses désordres 4ui seraient pardonnes^ s'il se faisait le diainpion de la religion catholique ; et il consentit à s*allier à l'Autriche, par l'espérance de détruire le protestantisme avec la monarchie prussienne.
Blasé à trente ans , il ne cherchait les plaisirs que pour édiapper à l'enn-ui ; incapable de manier le pouvoir avec suite, il ne comprenait que l'autorité absolue , et il en affichait les formes quand la ferme volonté lui manquait. Toujours il entretint une correspondance secrète avec ses ambassadeurs près des cours étrangères, où il envoyait, en outre, des agents particuliers et dos espions. Les uns et les autres étaient chargés de lui faire
des rapports rédigés avec plus de franchise qu'on n'en met d'ordinaire dans la correspondance officielle. A cette manière peu digne de surprendre la vérité, il joignait la faiblesse de ne pas savoir en profiter, et laissait son conseil prendre des mesures que la connaissance des faits aurait dû lui faire rejeter.
Les guerres occastonnées par une politique de boudoir, et les dispendieuses ignominies de la cour, ruinaient les finances ; il fallut donc mettre de nouveaux impôts, et les faire accepter par les parlements; en cas de refus, on les exilait, on les cas« sait, on les soumettait par la frayeur.
Les esprits, à qui Law avait donné Téveil, étudiaient les bases de la richesse, et construisaient maintes théories dans le but de supprimer les guerres, la pau\Teté, Toisiveté, l'oppression. Les plus célèbres de ces systèmes furent ceux du docteur Quesnay et de l'intendant Vincent de Goumay ; Tun préconisait l'agriculture , et l'autre l'industrie, comme unique source de richesse. Quesnay, trouvant injuste le système fiscal qui frappe cent fois le propriétaire et le cultivateur, entrave la circulation et l'exportation des grains , proclamait la nécessité d'un impôt unique sur le produit net des biens-fonds. Goumay, poussant plus loin l'esprit d'analyse, démontrait que les divers genres d'industrie se donnent la mnin, demandait uniquement que le gouvernement ne leur opposât point d'obstacle, et ne cessait de répéter : Laissez faire , laissez passer!
Mais le gouvernement s'entendait peu à ces doctrines , et 1rs appliquait encore plus mal. Pour seconder les idées des physiocrates et relever la marine languissante, il fut permis d'exporter des grains de certains ports déterminés , sur des bAtimeuts français, sans qu'un semblable commerce fit déroger les gentilshommes qui l'entreprendraient. Mais la fraude s'en mêla , et des bâtiments étrangers eurent bientôt épuisé les magasins. 11 fallut en conséquence suspendre forcément rexéculion de cette mesure , qui demeura discréditée par sa mauvaise application.
L'incrédulité s'enhardissait au milieu des désordres intérieurs, et se décorait du nom de liberté de penser. On pouvait déjà apercevoir ses tendances dans quelques actes du fiouverne-
HIRT. Dr CEWT ANS. — T. I. ^
ment. En même temps que les philosophes proclamaient que tous les citoyens doivent contribuer également aux charges publiques , on songeait déjà , comme allégement aux charges de r État, à abolir ïes couvents pour s*approprier leurs biens. Les édi'ts de cour, des arrêts de parlement intervenaient dans les questions théologiques. Des deux côtés , ces décisions étaient également vexatoires, tyranniques, et la moitié des catholiques aussi bien que les protestants avaient à souffrir de cet arbitraire. Les libres penseurs , qui commençaient alors à devenir à la mode, prirent en main la cause du parlement; et tous les ordres de l'État furent bouleversés , attendu que chacun d'eux aspirait à rindépendance. Il n'y a guère de sectes qui mettent le poignard à la main de leurs affiliés; mais lorsque l'on a déclamé contre le pouvoir, qu'on l'a dénoncé comme mauvais , funeste, tyrannique, le peuple, logicien absolu, va droit aux conséquences. AMfenoment donc où l'on se déchaînait partout contre le tyran , un nommé Damien songea à en délivrer la terre. Louis reçut à peine une égratignure ; mais le peuple , la boui^eoisie et jusqu'aux dames de la cour, se firent une fête d'assister à son supplice , qui fut des plus atroces. C'en fut assez pour que le roi recouvrât l'amour de la nation, qui, éminemment monarchique, était habituée à considérer les joies et les douleurs de cour comme les siennes. Le parlement se réconcilia aussi avec le roi, qui révoqua les édits les plus odieux, et sacrifia les jésuites.
Le Dauphin , en butte aux railleries pour la régularité de ses mœurs , était l'objet de beaucoup d'espérances ; mais il mourut à trente-six ans , et il fut suivi au tombeau par sa femme et par sa mère. Peu de temps après, mourut madame de Pompadour, qui conserva le pouvoir jusqu'à son lit de mort. Les gens de lettres la regrettèrent ; Louis XV Toublia ; le peuple la mau* dit , et espéra.
LcducdeChoiseuIhéritade sa toute-puissance, tandis qu'une prostituée de bas-étage lui succédait dans son titre de maîtresse. Mademoiselle Lange ( c'était son nom ) trouva bientôt un comte du Bnrry, son ancien amant , pour lui donner sa main et un titre. C'était en vain que les chansons et les libelles, appelés seuls par Tusageà tempérer l'absolutisme monarchique, rappe-
laient au roi ses cent prédécesseurs. Cette âme énervée , qui n'eut jamais de courage que pour braver le scandale , voulut que la du Barry fût présentée à la cour : ce fut d*elle que dépendirent le ministère , Téquilibre de r£urope, le sort des colonies américaines. Dans cette monarchie qui se faisait encore redouter par sa police secrète et par ses coups d'État, mais qu'une immoralité odieuse, des dilapidations sans fin, des spéculations abjectes sur la misère publique avaient rendue méprisable , si la Révolution faisait des progrès , qui pourrait s'en étonner ?
Choiseul , ministre brillant, qui poussait à des réformes utiles et surveillait l'agrandissement des puissances européennes , ne put se résoudre à plier devant la nouvelle favorite ; et , soit dignité , soit dépit de n'avoir pu lui substituer sa propre sœur, il ne cacha pas le mépris qu'elle lui inspirait ; peut-être même excita-t-il sous main le parlement dans la nouvelle guerre qu'il déclara alors au roi. A ce sujet on rapporte qm la du Barry fit placer dans son boudoir un tableau de Van Dyck, qui représentait Charles I^'^ fuyant devant ses persécuteurs ; et quand le roi entra, La France y lui dit-elle (c'était le nom qu'elle lui donnait), mire-toi dans cette peinture. Si tu laisses faire le parlement, il te fera couper la téie, comme celui (TAmjkterrc à Charles i''^
Le duc de Choiseul fut exilé; et qujoique le peuple ne l'aimât pas , il sufQt de sa disgrâce pour, Uiii attirer à profusion les démonstrations d'intérêt et presque dildolâtrie. Son portrait était partout; c'était à qui obtiendrait 'la permission d'aller à Chanteloup, lieu de son exil, pour s'y idésinfecter près de lui, disait-on, de l'air de Versailles. Il offrit y phose rare, le spectacle de la disgrâce courtisée à l'égal de. la faveur.
11 fut remplacé par le duc d'Aiguillon , petit-neveu de Richelieu, qui, rival du roi dans les faveurs si prodiguées de la du Barry, avait été l'instrument de cette courtisane pour renverser Clioiseul. L'abbé Terray, devenu contrôleur général, imagina force expédients pour rétablir les finances, et parvint , au moyen de la réduction des rentes , à diminuer annuellement de treize millions les intérêts de la dette pul)li(iue, qui pourtant montaient encore à G3 millions; le dciicit annuel