XI. La liberté individuelle sera sacrée
Ces cahiers , comme on le voit, renferment tout ce qui a été rédamé depuis, tout ce que i*on avait appris à l'école des écono* misteset des philanthropes. Ainsi ces députés , convoqués pour rétablir des finances, portèrent leurs vues bien plus haut : ils ne prétendaient à rien moins qu'à renouveler la constitution, à changer les rapports entre le clergé, la noblesse, le tiers état, les parlements et le roi. On pensait toutefois que cette révolution, déjà faite dans les idées, s'opérerait sans difficulté ; car le roi pour« rait en prendre la direction , en acceptant ce qu'il y avait de
Questions sur lesquelles Vuniversalité des cahiers ne s'est point expliquée
d*une manière uniforme, ^
AsT. I*'. Le roi a-t-il le pouvoir légisUtif , limité par les lois constttiitioiH Délies du royaume?
II. Le roi peat-il Taire seul des lois provisoires de police et d'administration dans rintervalle des tenues des états généraux? lU. Ces lois seront-elles sownises à Tenregistrement libre des oourl souveraines?
IV. Les états généraux ne peuvent-ils être dissous que par eux-mêmes?
V. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les états gé-
néraux?
VL En cas de dissolution, le roi est-il obligé de faire sur-le-diamp une
nouvelle convocation ?
VII. Les états généraux seront-ils permanents ou périodiques ? VIU. S'ils sont périodiques, y aura-t*il ou n'y aura-t-il pas une commission intermédiaire ?
IX. Les deux premiers ordres seront-ils réunis dans une même chambre? X. Les deux chambres seront-elles formées sans distinction d'ordre? XL Les membres de l'ordre du clergé seront-ils répartis dans les deux
autres ordres?
XII. La représentation du clergé , de la noblesse et des commune sera-
t-elle dans la proportion d'une, deux et trois? \III. Sera-t-il établi un troisième ordre , sous le titre d'ordre des campagnes?
IV. Les personnes possédant diarges, emplois ou places à la coor peuvent-elles être députées aux états généraux? XV. Les deux tiers des voix seront-ils nécessaires pour former une résolution?
XVL Les impôts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale,
seront-ils perçus jusqu'à son entière extinction? XVU. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiées? X yiïL La liberté de la presse sera-t-elle indéfinie ou mo(|ifiée ?
mieax dans tous les cahiers : une constitution écrite, la responsabilité des ministres, et la convocation régulière des états.
Ainsi pensait la capitale : à la cour, la reine n*ignorait pas qu'on la voyait de mauvais oeil, et elle évitait de se mêler ouver* tement des affaires ; le roi, au contraire, savait qu'il était aimé, et il méritait de Fétre. Mecker, pensant que l'opinion marche toujours de conserve avec la sagesse et la modération , se flattait de pouvoir la guider à l'aide de sa rhétorique financière. Mais les esprits clairvoyants apercevaient beaucoup de symptômes alarmants. Ces six cents députés ne se connaissaient pas entre 0DX, et ils ignoraient les jfbrmes parlementaires : un grand nombre , parmi les bourgeois surtout, étaient agrégés à la francmaçonnerie , dont le duc d'Orléans était le Grand Maître. Si les prélats se flattaient de voir l'esprit antireligieux réprimé pai l'assemblée, une foule de curés y arrivaient avec l'espoir d'a« battre les barrières qui leur interdisaient les hautes dignités de l'Église; et les philosophes machinaient déjà la démolition de Tédifice religieux. La classe moyenne était dirigée par des ban* quiers et des gens de finance, qui spéculaient sur les boulever* semeuts, et par des avocats, qui, ayant puisé à la hâte dans les clubs et dans l'Encyclopédie une teinture de politique, dans leurs discours mêlaient Voltaire , Helvétius , Port-Royal , et voilaient sous de grands mots leurs intérêts personnels. Les uns avaient appris de Mably à n'admirer que les anciennes républiques; d'autres, de Raynal, à décrier toutes les institutions; ou de Diderot, à haïr la religion et les prêtres : la plupart étaient enthousiastes du Contrat social de Rousseau, qui fut à la révolution française ( 1789 ) ce qu'avait été la Bible à celle d'Angleterre. Ce n'était donc déjà plus la révolution de l'intelligence; c'était celle des intérêts et des passions.
En dehors de l'assemblée , les bourgeois , braves gens , timides , crédules , avides de nouveautés , assistaient au drame qui s'ouvrait, comme à un spectacle. Mais il vint s'y mêler une tourbe inquiète, poussée à Paris par la faim et par les rigueurs d'un hiver cruel, et ne demandant que troubles, dans Tespoir d'y donner libre carrière à cette fureur haineuse dont elle avait déjà donné des signes terribles.
312 ASSEMBLES NATIONALE.
Cette haine du peuple tombait plus sur la noblesse que sur le roi ; et, en effet, après les cruelles expériences de la Révolutioo on a vu le trône se relever, mais non la noblesse. Le tort de celleci était de se considérée non-seulement comme une institution, une fonction sociale, mais comme, une raee supérieure.
Voter par tête ou par ordre, c^était là toute la Révolution. La majorité du clergé n'attendait qu'une occasion décente de s'unir avec le tiers état; mais la noblesse, au lieu de réserver ses forces pour les grandes* drconstances, commença à se montrer hostile sur des futilités. Quand il fut question de vérifier les pouvoirs en commun, elle ne voulut pas y consentir; et, reniant deux siècles de progrès , elle s'obstina à vouloir qu'il fût procédé comme en 1614.
La résistance devient un stimulant de plus. Excités par les railleries de ceux qui disaient que le tiers ne réussirait à rien, les hommes de ce parti prirent les choses de si haut, que, rer niant l'histoire, ils se déclarèrent les représentants de vingt» cinq millions de Français laborieux, ajoutant que leurs adversaires ne représentaient à peine que cent vingt-cinq mille^pro* priétaires improductifs.
Pour l'œil attentif, le coup décisif fut porté dès la première séance. Le gouvernement, qui aurait pu prendre une initiative énergique, livra tout à la discussion. Mirabeau, dans le Journal des États généraux, usa de la liberté de la presse avant même qu'elle eût été réclamée, rendant compte de la séance avec une liberté et une hauteur qui ne s'était jamais vue. Il se pose comme l'organe , le maître, le régulateur de rassemblée ; il exerce de fait la liberté de la presse. Son journal est supprimé : anssitôt il en commence un autre. Il y débute en dénonçant les ministres, qui « couvrent, dit-il, leurs âneries de l'autorité du monarque. » Ainsi il sépare les ministres du roi , posant déjà l'une des principales bases du régime constitutionnel. Ainsi cette grande capacité d'homme d'État guidait les premiers p^ de l'assemblée à travers le labyrinthe dans lequel elle s'engageait. Ne ressemblait-il pas, ce Mirabeau, au peuple lui-même? Comme lui , resté mineur à l'âge de la raison , courbé sous une paternité dure, légale inexorable ; pauvre , et mal élevé parmi
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les richesses ; humilié parmi les privilégiés , il venait revendiquer ses droits; inégal, violent, cynique, sublime, comme ce peuple à son réveil, et comme lui avide et généreux tout ensemble. Appartenant à'cette classe qu'il foudroyait, Mirabeau avait Tair de se dévouer, de se sacrifier lui-même; et ce qu*il en avait souffert lui était le ridicule qui s'attache à un excès d'abnégation. Il régnait encore par l'immoralité sur tous les libertins, qui ont foi dans leurs pareils. Sa puissance d'orateur avait sa source dans les masses : il traduisait leurs vagues instincts en résolutions positives, en systèmes précis d'amélioration.
Quand il s'agit de décider quel nom prendrait l'assemblée, Mirabeau proposa de donner à ses membres le titre de représentants du peuple français. Mais le mot peuple avait un sens si peu relevé, qu'un murmure s'éleva dans toute la salle. Mi* rabeau expliqua sa pensée en ces termes :
« Je suis peu inquiet de la signification des mots dans la langue absurde des préjugés. Je parlais ici la langue de la liberté; je n'imaginais pas que je pusse être accusé de dégrader le peuple... Oui, c'est parce que le nom de peuple n'est pas assez respecté en France; parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé; parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la vanité se révolte; parce qu'il est présenté avec mépris dans les chambres des aristocrates ; c'est pour cela même, messieurs, que je voudrais, c'est pour cela même que nous devons nous imposer non-seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les cœurs.
« Si ce nom n'était pas le nôtre, il faudrait le choisir entre tous, l'envisager comme la plus précieuse occasion de servir ce peuple qui existe, ce peuple qui est tout , ce peuple que nous représentons , dont nous défendons les droits, de qui nous tenons les nôtres, et dont on semble rougir que nous empruntions notre dénomination et nos titres. »
Les députés prirent le nom 6i^ assemblée nationale; c'en était fait du passé , et une révolution commença , plus radicale que personne n'aurait pu le prévoir.
L'assemblée fait immédiatement acte d'autorité en votant
les impôts , qui devaient cesser d'être exigibles du moment où elle serait dissoute; et elle prévint la banqueroute qu'on redoutait <, eu mettait les créanciers de l'État sous la caution de la loyauté française. Une audace si mesurée rassura le peuple et effraya les grands^ qui se réconcilièrent alors avec la cour, pour réprimer l'audace du tiers état.
Necker, voyant où le mouvement tendait, proposa une cons* titution semblable à celle qui fut octroyée vingt-cinq ans plus tard , après tant de souffrances. Mais Louis XVI , à l'instigation de la reine et des princes , voulut y apporter des modi6ca« tions , et convoqua les états pour une séance royale. La salle ayant été fermée pour les préparatifs nécessaires, les députés du tiers se réunirent dans un jeu de paume; et là , sous la présidence de l'astronome Bailly , doyen de l'assemblée ( 10 mai), ils jurèrent de ne se séparer qu'après avoir accompli la régé* Aération politique du pays.
Louis XVI tenta alors ( 23 mai) de se rendre maître du mouvement , en faisant des concevions plus larges que jamais en eût accordées un roi ; mais Mirabeau s'écria : f avoue que cela pourrait être le salut de la patrie, si les dotis du despotisme n'étaient toujours dangereux.
C'est alors que le marquis de Brézé , grand maître des cérémonies , se présenta , et demanda si on avait bien compris les ordres du roi. Saisie, comme il arrive, et troublée devant un acte de la force , l'assemblée hésitait , quand Mirabeau se leva et répondit ces mots célèbres : « Dites à votre maître que nous « sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sorti- « rons que par la puissance des baïonnettes. » N'était-ce pas frapper à mort l'antique monarchie des Capets, -que de présenter Louis XVI comme le roi de la cour , au lieu du roi de la nation? Les députés, électrisés de cette audace, répondirent par leurs acclamations; et Mirabeau leur proposa de se déclarer inviolables.
Ainsi les concessions elles-mêmes furent déclarées tyrannie; on trancha de l'héroïsme en face d'un roi faible et incertain , (]ui , exclu du mouvement , fut réduit à une inaction absolue. Necker, qui avait donné sa démission , la retira , comme pour