III8T. 1)E CENT ANS. — T. I. 'J
espérances sans bornes; et ce qui est pis, la capitale, ou plutôt une multitude grossière, en vint à peser sur les délibérations de rassemblée. Cette tourbe commença à traduire ses théories en forfaits, à goûter la volupté du sang; et les nobles, qui .n'avaient pu empêcher la Révolution , la virent avec satisfaction se déshonorer par des excès. Quelques assassinats révélaient de temps en temps quels instincts et quelles habitudes Ton cherchait à donner au peuple. Le crime bientôt devint un objet de plaisanterie ; des pasquinades et des caricatures habituèrent le peuple à rire des victimes ; Desmoulins s'intitula procureur général de la lanterne, et Thonnête Barnave s'oublia jusqu'à dire : Ijb sang versé est-il donc si pur ?
Un des artifices en usage dans toutes les révolutions , c'est d'entretenir la terreur, jc'est de répandre des bruits de complots, d'assassinats, pour forcer les gouvernements à sévir, et jeter par là dans le pejuple cette épouvante qui ne raisonne plus, mais qui croit todl^iXïu^i^^ ^^ désigne un objet à sa haine, un but à ses vengeances. C'est ainsi que les hommes de désordre surent profiter des colères et des ressentiments amassés dans le cœur du peuple. Tout à coup le bruit se répandit dans les provinces que des brigands arrivaient de tous côtés pour piller et détruire les récoltes : aussitôt tous les gens des campagnes se mirent sur la défensive. Les brigands ne parurent pas ; mais la France entière se trouva en armes , et en état de défendre ses droits. L'insurrection s'étendit; les districts et les corporations imitèrent Paris ; partout on discuta et on délibéra. On brûla les châteaux, on égorgea les nobles et les suspects; l'on infligea à plus d'une victime les plus atroces tourments. Heureux ceux qu'on envoyait seulement à Paris pour y remplir les prisons !
Chaque fois que des opinions modérées l'emportaient dans rassemblée, la populace s'ameutait en criant au despotisme et à la lanterne! Parfois arrivait à l'assemblée un message conçu en ces termes : « L'assemblée patriotique du Palais Royal a « l'honneur de déclarer que si la faction aristocratique , com- « posée en partie du clergé, en partie de la noblesse, et de cent « vingt membres des communes ignorants et corrompus, per-
ASSEMBLÉE N ATIORALE. 327
« siste à troubler Tharmonie et à demander le veto, quinze mille « hommes sont prêts à mettre le feu à leurs maisons et à leurs « châteaux. » C'est ainsi que les fureurs du dehors se joignaient à rinexpérience législative, à la manie discoureuse, aux abstractions métaphysiques d'une assemblée livrée à toutes les incertitudes d'un pouvoir sans traditions. Était-il possible, dans des circonstances pareilles , de préparer une bonne constitution ?
(t789) La multitude entendait par liberté le droit de ne rien payer du tout : il en résulta que le déficit des finances s'accrut de jour en jour. Il avait fallu, pour entretenir un peuple entier sous les armes , vider les caisses publiques. On avait réduit le prix du sel , en même temps que d'autres branches de revenu périssaient. Un emprunt de quatre-vingts millions était nécessaire ; mais on ne trouva personne pour le souscrire. Quand ]Necker proposa la taxe d'un quart sur les revenus , on y.||t'le résultat d*un complot : Mirabeau seul, bien qu'ennemi diiratnistre , la fit décréter, et sauva pour le' moment la monarchie.
Les factions souhaitaient naturellement d'arracher la cour d'une petite ville où elle n'était entourée que de ses serviteurs , pour la transférer au milieu du peuple , dans le palais des Tuileries , inhabité depuis un siècle. Une masse composée en grande partie de femmes , parmi lesquelles se trouvaient des individus travestis , fit irruption dans l'hôtel de ville ( 5 octobre ), et delà se mit en marche sur Versailles. La Fayette , qui mieux que personne pouvait sauver la cour, y fut entraîné par la garde nationale ; le château fut envahi , non sans effusion de sang , et le roi promit de se transporter à Paris. Il y fut précédé par la foule victorieuse , qui rapporta en triomphe des têtes sanglantes , et par des mégères échevelées poussant des vociférations. Louis XVI arriva à l'hôtel de ville, et, tout bouleversé , il s'écria : Je reviens avec confiance au milieu de mon peuple de Paris,
328 MIRABEAU ET BABNATE.