MIRABEAU ET BARNAVE
£aire du roi le chef et ie modérateur de la RévolutioD, et d^empécher que la royauté n'amenât des catastrophes en voulant rétrograder vers un cibsolutisme impossible. Voyant le succès plus douteux diaque jour, il s'épouvantait de son propre ouvrage, et disait : « Nous avons pris la faux du Temps, mais non son horloge. Je serais au désespoir d'avoir travaillé seulement à une vaste démolition. »
Le roi, d'après ses conseils, protesta de son attaeheflMnt aux nouvelles institutions, qui réalisaient, dit-il, ce que lui-même avait désiré; il promit de façonner le cœur de son fils au nouvel ordre de choses. Ce jour-là , Louis XVI fut encore salué des acclamations du peuple ; mais il couvait au fond de l'âme de bien tristes pensées. Après avoir juré la constitution dans l'assemblée , il rentra, et se jeta en pleurant sur un siège : Tout est perdu! dit-il à la reine, non moins désolée que lui. Ah! madame, vous avez donc été témoin de tant d'humiliations! Il vous a fallu venir en France pour voir.,..
Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise .de la Bastille, la fête de la Fédération fut célébrée avec toute l'allégresse française. Les gardes nationales et les députations de la France entière se réunirent dans le Ghamp-de-Mars , qui fut disposé pour cette fête. Des étrangers demandèrent au nom du genre humain à y être admis , pour pouvoir initier leurs compatriotes aux joies de la liberté. L'Jautel de la patrie était surmonté de l'image du Christ; le roi y prêta serment à la nation; et la nation applaudit même Marie-Antoinette, qui, profondément émue, lui montrait le jeune Dauphin. La joie que produisit cette concorde touchante se répandit dans la France entière, et partout retentirent les cris de f^ive la patrie! yive le roi!
Le lendemain , les soupçons et les haines reprirent le dessus, pour aboutir bientôt à des massacres. La cour, ne sachant point mesurer ses pas dans la route nouvelle qu'elle avait à parcourir, laissait voir sa mauvaise humeur contre les réformes , ou accueillait les espérances du clergé et de la noblesse : l'une entretenait des intelligences avec l'étranger ; Tautre se flattait encore de réveiller le sentiment religieux chez les conteniporain3 de VoJtaire. Opposition maladroite qui aigrissait les passions , et
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faralysait ceux-là qui voulaient sincèrement yenir en aide à la couronne.
L'assemblée s'était installée, le 19 octobre 1790, dans une longue salle du Manège , dans le voisinage des Tuileries. Les sièges du président et des secrétaires s'élevaient au milieu ; les bancs s'édielonnaient graduellement jusqu'à la partie la plus élevée, que Ton appelait la Montagne, et où siégeaient les membres qui se signalaient par leur exagération.
Les principaux orateurs dû cdté droit étaient 4'abbé Maury et Cazalès. Le premier s'était fait connaître par un éloge de saint Yii^cetit de Paul ; et quoiqu'il passât pour peu régulier dans ses mœurs , il avait le désir de s'élever très-haut. Non moins hardi à agir qu'à parler, il abondait en réminiscences historiques , et savait décocher à propos des mots piquants ; mais il avait plus d'éclat que de conviction , plus d'emphase que d'éloquence. Cazalès, nourri de la lecture de Montesquieu , jetait à la tribune des éclairs inattendus ; il s'y montra modéré et sage, bien qu^il eût une réputation de légèreté.
Talleyrand , évéque d'Autun, sorti d'une grande famille, et devenu boiteux par accident , s'était vu forcé d'entrer dans FÉglise au liçu de suivre la carrière des armes. C'était plutôt par des arguties voltairiennes que par de mâles discours qu'il se faisait remarquer; cherchant à plaire à ceux qui dominaient, il était l'homme des circonstances.
Ces orateurs et d'autres encore prenaient la parole quand la discussion s'engageait, et improvisaient des discours au milieu des huées , des applaudissements, des interruptions , des défis, des hurlements de spectateurs soudoyés , et de la multitude qui s'agitait au dehors , prodiguant à la sortie ses ovations ou ses insultes aux orateurs , selon ses passions du jour. Au milieu de cette cohue tumultueuse se croisaient des traits d'esprit, de générosité , d'éloquence, de courageuse impartialité.
Le jour où s'ouvrit l'assemblée, la noblesse, qui croyait avoir pour elle le droit , consentait à bien traiter avec le tiers état , qui, réclamant de certains droits concédés à ses ancêtres, voulait les affermir et les étendre. Mais une fois réuni, il s'aperçut que le terrain était trop étroit ; et, au lieu de glaner dans
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riiistoire quelques concessions partielles, les fito des vaincus remontèrent à Tépoque de la conquête, et dirent à la race dominatrice, aux nobles, aux prêtres, au roi : Fo$ ancêtres nous ont vaincus^ c'est bien; ils nous ont assujettis^ opprimés^ c'était leur droit. Maintenant c'est nous qui voulons vous conquérir. Étes-vous assez/or ts? réduisez^nous de nouveau en servitude. Ne l'êtes- vous pas ? subissez la loi de tout pouvoir usé; devenez à votre tour les vaincus, non toutefois pour nous obéir, maiS'pour être nos égaux.
La noblesse répondit en se montrant généreuse : ce fut d*elle que vimrentles propositions les plus libérales; et, après la mémorable nuit du 4 août, dans laquelle elle renonça spontanément à ses titres et à ses privilèges, on peut dire que les états généraux avaient accompli leur mission, qui était de fonder Vér galité dans son véritable sens : égalité de tous devant la loi. Mais on s'engagea plus loin : on promulguai principe de la souveraineté du peuple, principe de périlleuse application. « Si le peuple est souverain, disait -on, il délègue un pouvoir indivisible; si la souveraineté est une, il faut que rassemblée soit une pareillement : d*où la conséquence que tous les pouvoirs devaient être électifs sans distinction , et que le souverain ne pouvait plus être héréditaire. Une autre conséquence en découlait encore : c'est que les fonctions administratives devaient être déléguées à de petites assemblées élues dans la commune, dans le district, dans le département ; ainsi le pouvoir exécutif ne restait plus libre ni de ses actes ni de sa volonté. De là mille contradictions, comme de faire les ministres responsables, tout en leur retirant le chx)ix des fonctionnaires.
Les principes les plus généralement admis furent donc remis en discussion : tout discours iut un traité de droit public , remontant toujours jusqu'à Adam ; le droit historique, qui avait régné jusqu'alors, dut céder la place au droit philosophique , dégagé de toute entrave de possession et de coutumes. L'assemblée était forte par le nombre, par le savoir, par. la volonté; elle réunissait tout ce que la spéculation , la pratique , les lumières, la générosité, comptaient de plus distingué. Elle traitait toutes les questions, les discutait pied à pied, mais sur un ton
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dogmatique; elle examioait les conditions sociales dans la sphère de rabstraction, et non selon la pratique et le bon sens iraditioiuiel. Elle ne se contentait pas de nier; elle affirmait et constituait, avec le projet gigantesque de régénérer toutes les parties de FÉtat. Aycc cette logique on en vint à soutenir que les corporations ne pouvaient posséder légitimement, et qu*on était en droit de les détruire pour en hériter; que la propriété territoriale était temporaire, et que la nation pouvait la reprendre quand elle en avait besoin ; que les droits de tester et d*bériter ne dérivaient pas de la loi naturelle, mais que la loi civile les conférait ou les supprimait à son gré ; que la confiscation pouvait frapper les citoyens en masse, pour les motifs politiques.
Le gnmd principe de rassemblée constituante était ; £x unir iate liberlas. Or, comme on ne respectait plus rien du passé, ce fut une mesure décisive que de supprimer, sur la motion de Siejes , Fancienne division de la France en provinces qui différaient de privilèges et de coutumes , pour la distribuer en départements, n*ayant ni passé historique^ ni souvenir d'anciens droits. Le pouvoir centrai en prit une grande force. Les autorités municipales eurent des attributions étendues ; les tribunaux, composés de juges désignés par Télection populaire , remplacèrent les parlements. La vénalité des charges fut abolie; on améliora la procédure ; on projeta un code civil uniforme ; on efifaça toutes traces de la noblesse héréditaire ; et la liberté du genre humain fut proclamée, à la demande d'une députation de nègres, de Siamois, et d'étrangers de tout pays.
Une fois l'administration et la justice ramenées à l'uniformité, on voulut en faire de même pour l'ordre ecclésiastique. La philosophie, la religion, le bien public, l'égalité, la liberté, s'élevaient à l'envi contre le clergé. Les députés jansénistes, qui, avec cet esprit d'ordre étroit qui aperçoit partout desabus, avaient fomenté la Révolution , voulurent au moins sauver les autels. Camus, leur chef, crut, au moyen de la constitution civile du clergé, mettre la religion de l'État en harmonie avec les lois nouvelles. Après avoir assigné 1,200 francs de traitement aux curés, délié de leurs vœux les religieux des deux sexes, en accordant toutefois une pension à ceux qui voudraient de-
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meurer dans leurs couvents, on déclara les biens du dergé propriété de rÉtat, et Ton en vendit pour quatre cents militons '. Afin que la quantité n*en avilît pas le prix, on obligea les communes de les acheter au moyen de billets destinés à être échangés , et auxqud^s on donna cours comme argent. Cétait ^tisfaille à des besoins urgents, et diviser mieux la propriété. Mais était-ce satisfaire à la justice ?
Le roi, qui s'en faisait un -cas de conscience, voulait obtenir l'approbation de Rome. Les intéressés se réunirent ; le clergé opposa de la résistance, surtout en Vendée. Alors on songea à exiger un serment des ecclésiastiques, sauf à ceux qui croiraient la religion compromise par les nouvelles lois, à ne pas le prêter ; mais ils se privaient par là de toutes fonctions et de tout traitement. Tous, refusèrent, à Texception d'un curé, de l'évéque d'Orléans , de l'archevêque de Sens alors ministre, et de l'évêque d'Autun , qui voulait le devenir. L'attachement pour la religion se ranima quand il devint un danger. Il en résulta une nouvelle division. C'est alors que Montlosier prononça ces paroles célèbres : Je ne crois pas qu'on puisse obliger les évêques à abandonner leurs sièges. Chassés de leurs palais, ils iront dans la cabane du pauvre, qu-Us ont nourri; privés de la croix d^or, ils la porteront de bois; et c'est une croix de bois qui a sauvé le monde! C'est ainsi que les hautes classes et le clergé, qui avaient rempli de scandale et de discorde les règnes précédents, se régénérèrent dans le sentiment de l'honneur et dans la persécution.
Cependant les besoins s'accroissaient, les assignats perdaient leur valeur. On établit rimpôt du papier timbré et de Tenre-
' L'ex -jésuite Beauregard fit entendre cette terrible prophétie : « Oui, vos temples, Seigneur, seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit! Mais qu'entends -je, grand Dieu? que vois-je? Aux cantiques sacrés qui faisaient retentir en votre honneur les voûtes sacrées , succèdent des chants lubriques et profanes. Et toi , divinité infftme du paganisme , impudique Vénus, tu viens usurper effrontément la place du Dieu vivant, Rasseoir sur le trône du Saint des saints, pour recevoir le coupable encens de tes nouveaux adorateursî »
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gtttie«eiit; mais les refcnos forait bien loin de snlBre aux dépenses présomées. I<Ceeker, mandit par les deux partis, se retin dn ministère, martyr de Popinion publique, qu'il s*étail flatté de maîtriser. Indififêrent à cette opinion, dit-il, dès qu'il la Til trembler défaut ceux-là que, dans un autre temps, elle aurait dû citer à son tribunal pour les Youer à Popprobre, il publia néanmoins un compte rendu de son administration.
Mais le mouvement révolutionnaire tendait à diminuer de (dus en plus Fautorité royale. On restreignit la liste civile. Fallait-U laisser au roi le droit de guerre et de paix^ L'Angleterre avait résolu natureUement le problème; car si les chambres doivent voter rimpot, il dépend d'elles de consentir ou de s'opposer à la guerre. Mais Bamave proposa, dans l'espoir d'une paix uni* verselle que les rois souvent guerroyeurs pourraient troubler, d'enlever à la couronne cette prérogative. Lameth et d'autres orateurs appuyèrent l'opinion de Barnave ; mais elle fut combattue par Mirabeau. Les jacobins cherchèrent alors à écraser cif lôgoureux athlète. Accusé de trahison, traité de Catilina, mânidit par le peuple, accusé de complicité avec le duc d*OrléanSf fl répondit par un chef-d'œuvre d'éloquence ', et obtint
* « Ces discussions amiabteB valent mieux pour s'entendre que les insinuations calomnieuses , les Inculpations forcenées , les haines de la rivalité , les mactiinations de Tintrigue et de la malveillance. On répand depuis huit jours que la section de l'assemblée nationale qui veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre, est parricide de la liberté publique ; on répand les bruits de perfidie, de corruption ; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut sans crime avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les plus difficiles de Torganisation sociale. C'est une étrange manie, un déplorable aveuglement que eelui qui amène ainsi le» uns contre les autres des hommes qu'un même but, un sentiment unique devraient , au milieu des débats les plus acharnés , toujours rapprocher, toujours réunir ; des liomm&squi substituent au culte de la patrie l'irascibilité de l'amourpropre, et se livrent les uns les autres aux persécutions populaires, ^i moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe ; et mainte* nant l'on crie dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau .'
« Je n'avais pas besoin de cette levon pour savoir qu'il est peu de
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que le droit de paix et de guerre fût cooservé au roi « pour Texercer cependant conjointement avec rassemblée.
Esprit prompt et flexible , mélange singulier de passion et de raison , mû par Fambition de soutenir le trône , mais suspect de modération vénale, Mirabeau comprenait qu'on ne peut venir à bout de rien au milieu d'une populace soijdevée : il cherchait donc à amortir Topposition, en entraînant d'autres membres de l'assemblée, et en la poussant à des décisions contradictoires. Tandis que les autres ne faisaient que pérorer, il parlait de manière à faire croire que seul il connaissait la situation. Il parkit sur tout avec une activité prodigieuse ; il faisait partie de touteà les commissions; il écrivait, il agissait, il intriguait ^9 aiguisait la vérité avec un dédain superbe et une ironie mordante; il déployait la violence du tribun sans garder les ménagements du législateur : mais sa fougue était uii artifice ^
distance du Capitole à la roche Tiarpéienne; mais rhomme qui conUp ponr la raison , pour la patrie, ne se tient pas si atsëinent pour ^^^ff^- Celui qui a la conscience d*avoir bien mérité de son pays, et SarlMt^ lui être encore utile; celui que ne rassasie pas une vaine célâ!i|pp, qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire, qui veut dire la Térité, qui veut faire le bien public indépendamment des mobiles mouvements de Popinion populaire; cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines, et le prix de ses dangers. 11 ne doit attendre sa moisson, sa destinée, la seule qui ^intéresse, la destinée de son nom, que du temps , ce juge incorruptible qui fait justice à tous. Que ceux qui prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui calomnient à cette heure mon discours sans Tavoir compris , m'accusent d'encenser d'impuissantes idoles au moment oà elU>s sont renversées, ou d'être le vil stipendié de ceux que je n'ai cessé <ie combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui * qui peut-être ne lui fut pas inutile, et qui, fût-elle étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté ; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trom|)é celui qui depuis vingt ans a combattu toutes les oppresp sions, qui parlait aux Français de liberté, de constitution, de résistance , lorsque ces vils calomniateurs vivaient de tous les préjugés rtominants : que m'importe? Ces coups de bas en haut ne m'arrêteront /)as dans ma carrière. Je leur dirai : Répondez si vous pouvez ; calomniez ensuite tant que vous voudrei ...»