LE DIRECTOIRE
soudre en simples réformes ce renouvellement intégral qu'ils avaient espéré voir se réaliser dans le système social. Rousseau faisait reposer la société sur un pacte, qu'elle pouvait toujours changer à son gré. Mirabeau et les premiers législateurs en avaient conclu que la propriété étant une pure invention sociale, sans base dans la nature même, la société avait un droit illimité sur elle. Robespierre voulut faire supprimer le droit de tester, et rendre la propriété viagère; il demanda Timpôt progressif, la taxe des pauvres, et le droit au travail. Toutes ces questions sociales s'agitaient déjà sous la terreur. Un commissaire écrivait de Saint-Malo à Robespierre : « Partout j'invite les sociétés populaires à se défier des négociants, des élégants , des riches, genre d'aristocratie qui a remplacé celle des nobles et des prêtres. Partout je m'applique à rehausser le peuple , à montrer que la Révolution est faite pour lui. « Le même écrivait à SainMust : « Bordeaux est le centre du négociantisme et de l'égoïsme. Là où il y a beaucoup de négociants , il y a beaucoup de fripons ; et la liberté, qui a pour base la vertu, ne peut s'établir. » Un autre écrivait encore à Robespierre , au commencement de 1794 : « Il faut tuer l'aristocratie mercantile, comme on a tué celle des prêtres et des nobles. La nation seule , au moyen d'un comité de subsistance et de commerce, doit se charger de tout le négoce. »
Ainsi les idées communistes qui travaillent en ce moment l'Europe s'étaient montrées au temps de la terreur ; elles étaient tombées avec les jacobins , mais elles trouvèrent un nouvel apôtre dans Gracchus Babeuf, qui après l'amnistie fonda, avec le Florentin Buonarrotti < et d'autres , qu'il avait connus dans les prisons, la société du Panthéon, ou des Égaux. Il prêchait la communauté absolue des biens, « l'égalité , premier vœu de la nature, premier besoin de l'homme, nœud principal de toute association légitime. » La Révolution, selon lui, n'avait fait qu'en devancer une autre bien plus grandiose et plus solennelle , qui serait la dernière... Plus de propriété individuelle des terres, dont
I Buonarrotti, qui fut ensuite Tun des diefsdescarbonari, et vécut jusqu^à un âge très-avancé , a exposé la théorie de Babeuf.
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les fruits appartiennent à tous ! Assez longtemps moins d'un million d'individus a disposé de ce qui appartient à vingt millions de leurs semblables. Plus de ces odieuses distinctions de riches et de pauvres , de grands et de petits , de maîtres et d'esclaves , de gouvernants et de gouvernés \ Voici le moment de fonder la république des égaux, grand hospice ouvert à tous. Familles gémissantes, venez vous asseoir à la table commune, servie par la nature à tous ses enfiaints ! Peuple français , reconnais et proclame la république des Égaux ! »
Ainsi Babeuf et ses adeptes voulaient réduire la vie à la sim^ plicité primitive ; il ne devait plus y avoir ni cités , ni luxe', ni tribune , ni chaire ; il sufGsait d'enseigner au peuple à servir et à défendre la patrie. Ils n'admettaient aucune supériorité intellectuelle ou morale , et ils entendaient que la presse se renfermât dans les principes proclamés par la société.
Afin de réaliser ce paradis , ils ourdirent une conspiration qui avait pour but d'égorger les directeurs , de proclamer la liberté, l'égalité, la constitution de 1793, la félicité universelle : ils appuyaient le tout de larges promesses en fait de subsistances, appât puissant sur un peuple affamé; mais la conjuration ayant été découverte , ils furent arrêtés, et envoyés au supplice. Cet acte de vigueur consolida le Directoire, qui rencontra pendant quelque temps une docilité sans bornes.
La multitude sentait le besoin de la paix. Les bourgeois, qui avaient fait la Révolution, avaient été un moment opprimés par les prolétaires; mais, ayant repris le dessus, ils craignaient le retour de la terreur, le renversement de toutes les idées d'économie , d'industrie , de commerce , et observaient d'un œil attentif le parti qui avait succombé. Les gens subitement enrichis, et ceux qui avaient échappé au danger, aspiraient à jouir. I^es munitionnaires, véritable puissance de l'époque, s'engraissaient rapidement des misères de l'armée. L'agiotage ramenait le temps de Law, et l'argent, gagné à la hâte, se dépensait avc|C rapidité. On vit doue renaître les plaisirs et l'enjouement de la vie parisienne, eu même temps que les imitations classiques. Les femmes, vêtues ave&la simplicité de la statuaire et toute l'immodestie grecque, employaient la séduction pour faire réussir la
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<;lémei)ce. On revenait aux grandes rémûoDS, an laie, sbk aolennitéa pompeuses. Comme chaque pbase delà Béinhilkiii avait vu le règne de quelques femmes, ce fut le tour alors de madanif de Staël , fille de Necker , et femme du ministre de Soède à Paris. Klle avait acquis dans sa famille la eonnansaiee do affaires. Initiée, pendant son exil, à la littérature romantique de r Allemagne, elle se distinguait an gens de lettres du dhhuitième siècle et de leurs habitudes académiques. -Rentrée eo France , elle réunit dans ses salons tout ce qull y avait akxs de plus distingué : là , elle mettait en discussion les questions politiques à Tordre du jour, et voulait bien la république, mais à condition que ses amis en seraient les chefs.
I /agriculture aussi commençait à se ranimer : les paysans avaient amélioré leur position ; les propriétaires vivaient avec économie, et réparaient leurs pertes en vendant les matériaux des châteaux qu'ils démolissaient , ou les arbres des diamps qu'ils avaient achetés de la nation.
Lorsque les directeurs s'installèrent au Luxembourg, il fidlut que le concierge leur prêtât une table et un cahier de papier. 11 n'y avait pas un sou dans les coffres, et les vingt milliards d'assignats s'accrurent peu à peu jusqu'à quarante-cinq. Les approvisionnements de Paris n'étaient pas assurés ; personne ne voulait plus servir le gouvernement ; le service de la poste était interrompu. Il n'y avait plus d'argent, et le papier perdait à tel point , que l'on échangeait vingt-huit mille francs d'assignats contre un louis en numéraire. Un repas de huit personnes coûtait soixante mille francs en papier. Les acquisitions se fusaient souvent par échanges, et Ton voyait circuler les meubles, les joyaux, les médailles, les tableaux. Le gouvernement décréta unemprunt forcé de six cent millions. On eut recours àdes mesures ignorantes , par cela même vexatoires et infructueuses. Puis on en vint h la banqueroute la plus énorme , en réduisant les assignats à la valeur réelle qu'ils avaient en ce moment
Dans les deux conseils, l'opposition , qui considérait la Révolution comme un état transitoire, allait gagnant du terrain, et les opinions inclinaient peu à peu vers la monarchie. Au dehors, les émigrés étaient accueillis ou repoussés, selon les craintes