‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 79 sur 159 · ITALIE. - RÉPUBLIQUE CISALPINE · texte numérisé non relu

ITALIE. - RÉPUBLIQUE CISALPINE

Le retour de Bonaparte en France fut un coatinuel triomphe; le Directoire ût pr^nt à Tarmée d'un drapeau sur lequel on lisait ces mots : « L*armée d'Italie a fait 160,000 prisonniers, « pris 170 drapeaux, 555 pièces de siège, 600 pièces de cam- « pagne, 5 équipages de pont , 9 vaisseaux , 12 frégates , 13 cor- « vettes, 18 galères. — Armistice avec les rois de Sardaigne ^ «.de Naples, avec le pape, les ducs de Parme et de Modèoe. « — Préliminaires de Léoben. — Convention de Montebello « avec la république de Gênes. — Traités de paix de Tolentino « et de Campo-Formio. — La liberté donnée aux peuples de «^ Bologne, Ferrare, Modène^ Massa , Carrara , deiaKomagne, « de la Lombardie, de Brescia^ Bergamç, Mantoue, Crémone, n partie du Véronais, Chiavenna, Bormio, la Valtelîne; aux « peuples de Gènes, aux fîefs impériaux, aux départements de « Corcyre, de la mer Egée et d'Ithaque. — Envoyé à Paris les « chefs-d'œuvre de Michel-Ange, de Raphaël, du Guerchin, « du Titien , de Paul Véronèse , du Corrège , de Léonard de « Vinci, etc. — Triomphé en dix-huit batailles rangées : Monte* « notte, Millesimo,Mondovi,Lodi, Borghetto, Lonato, Casti- « glione, Roveredo, Bassano, San-Giorgio, Fontana-lSiva, Cal- « diero, Arcole, Rivoli, la Favorite, le Tagliamento, Tarvis, « Neumacket. — Livré soixante-sept combats. »

Le monde longtemps encore aimera les victorieux. L'heureux succès des armes de Bonaparte en Italie donna au Directohre des amis et des partisans nouveaux. La France se voyait coHronnée de cette gloire dont elle fut toujours avide : elle dominait alors des Pyrénées au Rhin , de TOcéan au Pô. Glorifiée par les peuples , redoutée par les rois , en paix avec la Prusse et l'Autriche , elle renouvela avec l'Espagne Tantique pacte de famille. Elle avait, pour se défendre, de vaillants généraux encore irréprochables; quinze mois de durée avaient consolidé son nou-

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veau gouvemeinent; elle espérait réparer promptement les maux qu'elle avait eu à souffrir.

L'armée de la Vendée avait terminé sa campagne victorieuse. Hoche, illustré par la paciûcation tle ce pays, proposa de porter la guerre en Angleterre, en soulevant Tlrlande. En e£fet, FAngle* terre se trouvait sans alliés , depuis que F Autriche était vaincue. Les ports de ritalie et de r£spagne lui étaient fermés, ses finances étaient appauvries; les élections approchaienl alors, et on prévoyait que le nouveau parlement n'adopterait pas la poli* tique de Pitt. Elle voyait surtout avec une profonde jalousie que la France eût acquis les Pays-Bas , qui , indépendamment de contrées fertiles et industrieuses, la rendaient maîtresse de Tembouchure des fleuves les plus importants pour le commerce du Nord , de ports et de côtes situés en face de F Angleterre , et qui lui permettaient de dominer sur la Hollande. Pitt feignit donc d'accéder à des propositions de paix , mais en posant pour base du traité la restitution des Pays-Bas, bien certain qu'il ne l'obtiendrait pas. En effet , les négociations ouvertes furent bientôt rompues. Les Français tentèrent un débarquement en Angleterre; mais la tempête dispersa leurs armements, au grand détriment de leurs finances et de leur réputation. De son côté , l'Angleterre s'était jetée dans de telles dépenses, qu'il en résulta pour sa banque une crise très- périlleuse : elle s'en tira par une émissicm de billets de petite valeur. Le eabinet britannique fit de nouvelles ouvertures de paix ; car il était à craindre que la France , l'Espagne et la Hollande ne débarquassent en Irlande, où les catholiques opprimés épiaient toutes les occasions de secouer un joug détesté.

En France, cependant, les élections pour la rénovation des deux conseils avaient tourné contre le Directoire ' ; on dénigrait la plupart de ses actes, on blâmait surtout la trahison dont Venise avait été victime. Les émigrés rentrés se donnaient beaucoup de mouvement, et la contre-révolution gagnait du terrain :

* Le coup d'État du IS fructidor an VI , qui en fut la coMéquence, avait précédé de trois mois le retour de Bonaparte à Pari», qui eut lieu le 15 frimaire an Vf ( 5 décembre 1797 ). ( An. R. )

mais les armées demeuraient républicaines , et Barras diargea Hoche de tenir les conseils en respect. Les clubs, qui s'étaient rouverts, en Jetèrent les hauts cris; les royalistes préparèrent Un coup de main. En vain les constitutionnels, parmi lesquels se distinguaient madame de Staël et Tallejrrand , s'employaient à prévenir une collision; des deux côtés on tremblait de voir renaître les tempêtes. La discorde était parmi les directeurs eux-mêmes, à l'occasion des traités de paix. Alors Barras, le plus résolu d'entre eux, se décida à un coup d'État : 18 fructidor (4 septembre 1707). Il surprit les Tuileries, arréta-Pich^m, le directeur Barthélémy et un certain nombre de députés , au milieu des cris A bas les aristocrates! Campt s'enfuit; beau-* coup de gens furent déportés , et parmi eux les rédacteurs de quarante-deux journaux. Les élections des membres opposants furent annulées , et le Directoire renouvelé s'attribua des pou-^ voirs plus étendus. L'énergie déployée dans cette circonstance 6ta à beaucoup de gens l'envie de se mêler de politique ; les royalistes en restèrent déconcertés , et le Directoire remit en vigueur diverses lois révolutionnaires.

Le gouvernement, redevenu fort, remit les patriotes en fonctions. Merlin et François de Neufchâteau furent appelés au Directoire. Hoche étant mort à vingt-neuf ans, au milieu d'une gloire sans tache , l'armée d'Allemagne dont il avait le commandement fut çonGée à Augereau , qui s'était montré ardent patriote en Italie, et avait fait la journée du 18 fructidor. Le gouvernement éleva dès lors ses prétentions vis-à-vis de l'Angleterre; et le congrès qui s'ouvrit a Lille, pour traiter de la paix avec elle , n'amena aucun résultat. Un autre se réunit pour la pacification de l'Europe à Rastadt, où la liberté se trouva en présence de la féodalité. Les États d'Allemagne s'y plaignirent amèrement de l'Autriche, qui les avait laissé dépouiller, et ivait livré Mayence pour s'agrandir elle-même.

La France avait à accomplir la tâche difficile d'organiser les républiques qu'elle avait créées. Bonaparte aimait comme son ouvrage la république cisalpine, qui , comptant 3,500,000 habitants, avait, avec Mantoue, TAdige et Pizzighettone pour défense , de grands élémeuls d^ \NTos^érité. La Valteline , petite

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contrée située à Textrémité du lac de Corne, importante seulement parce qu'elle servait de passage entre l'Italie , le Tyrol et la Suisse,, était tombée depuis le quinzième siècle sous le joug des Grisons, qui pesait lourdement sur ce pays. La Valteline, prétendant qu'ils n'observaient pas à son égard les conventions stipulées, porta ses plaintes à Bonaparte : celui-ci, acceptant le rôle d'arbitre, enjoignit aux Grisons de venir se justifler ; et comme ils ne comparurent pas, il prononça la réunion de cette vallée à la république cisalpine; Bologne, Imola et Férrare lui furent données aussi. Elle comprit ainsi vingt départements , et Campo-Formio consacra l'existence de cette 011e aînée de la république française. On célébra avec solennité dans le lazaret de Milan la fédération des peuples italiens , qui y envoyèrent leurs députés et leurs gardes nationales, pour y jurer la liberté et l'éga* lité sur l'autel de la patrie. Songe brillant , qui ne devait laisser après lui que de. longs regrets !

Bonaparte aspirait à 1» gloire du législateur. Il avait créé un comité de dix membres chargés de préparer una constitution pour la république cisalpine ; mais le Directoire insista pour qu'on donnât à l'Italie la constitution française , et le général lui-même nomma pour la première fois les quatre directeurs. Il institua quatre congrégations : la première, chargée de la constitution ; la seconde , de la jurisprudence ; les deux autres , des finances et de la guerre. Les conseils législatifs furent encore nommés réellement par lui. On compta cent soixante membres dans le conseil général , et quatre-vingts dans le conseil des anciens. Ainsi on enlevait à un pays les libertés municipales dont il jouissait déjà , pour lui donner la constitution d'un pays qui n'en possédait pas. On lui vivait imposé un nom , un drapeau, une armée, avec l'espoir de voir finir le gouvernement militaire et d'en conserver les fruits. 11 est vrai que les agioteurs faisaient des fortunes scandaleuses , que des brouillons jetaient la confusion dans les lois et dans la justice : cela n'empêchait pas beaucoup de gens, même parmi les plus distingués, de se laisser abuser naïvement, à ces apparences de gouvernement libre, et de nourrir une confiance imperturbable dans Funité italienne. INous ne saurions louer ni ne voudrions blâniy^j^

tout ce qui se Gt dans le cours de ces trois années , parce que les Italiens qui y coopérèrent n'agissaient pas tibrement, pous* ses qu'ils étaient par des inspirations étrangères.

Bonaparte , qui déjà ne déguisait plus ses vues ambitieuses, affectait de protéger les écrivains et les savants > , tandis qu'il traitait avec hauteur les députés et les dignitaires. On pouvait voir dans Thôtel de Montebello , qui déjà s'appelait son palais, les tbeilles du manteau impérial apparaître sous Fécharpe républicaine. Il savait représenter aux Italiens les funestes conséquences de leurs divisions , le besoin d'acquérir le sentiment de leur propre dignité , et de s'habituer au maniement des armes. Il projetait déjà la route du Simplon , pour faciliter les communications de l'Italie avec la France. Puis, à son départ, laissant Berthier en Lombardie à la tête de trente mille hommes, il adressa cette proclamation aux habitants : « La liberté vous « a été donnée sans factions, sans massacres, sans révolution; « sachez la conserver! Vous êtes appelés à de grandes choses, « vous, la république la plus riche et la plus populeuse après la « France. IVe faites que des lois sages et modérées ;':ùdtes-les « exécuter avec force et vigueur; favorisez la propagation des « lumières et respectez la religion; composez vos bataillons.

' 11 écrivait à Oriani , le 24 mai 1796 •y.'i Les sciences qui honorent l'esprit 1^ les arts qui embellissent la vie et transmettent les grandes actions à Vavenir, doivent être en bonneur dans les républiques. Tout homme distingué dans les lettres et dans les sciences est Français , en quelque lieu quMl soit né. J'ai appris avec peine que les savants ne jouissent pas à Milan de la considération quMls méritent; que, retirés dans leur cabinet et dans leur laboratoire , ils sont heureux quand les rois et les prêtres ne les tracassent pas. ÂâjourdMiui tout est changé ' la pensée est libre en Italie; plus d'inquisition, plus d'intolérance, plus de discussions théologiques. JMnvite les savants à se réunir, à m'exposer les moyens de donner aux sciences et aux beaux-arts une nouvelle vie et un nouvel être. Ceux d'entre eux qui voudront aller en France y seront accueillis avec honneur : le peuple français fait plus de cas ^e l'acquisition d'un mathématicien , d'un peintre , d^un savant, que de h plus riche cité. Citoyen Oriani , faites connaître aux savants (Je !a Lombardie ces sent\nven\s Av\ vw\^« \Tîcft^^\%. ^^

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« non pas de gens sans aveu , mais de citoyens loyaux ; ayez le « sentiment de votre force et de votre dignité, tel qu*il convient R à des hommes libres. Après tant d'années de tyrannie, vous a n*auriez pu recouvrer par vous-mêmes la liberté ; mais bientôt (c vous pourrez la défendre par vous-mêmes. Je vous quitte « sous peu de jours. Un ordre de mon gouvernement ou un « danger imminent de la république cisalpine me rappelleront « seuls au milieu de vous. Conservez, en attendant, Ucorti- • tude que j'aurai toujours à cœur le bonheur et la gloire de « votre république. »

Ces sentiments étaient loin de ressembler aux proclamations furibondes des républicains : eu effet, Bonaparte sentait la nécessité de Tordre. Dans le Piémont, qui, remué par les no* vateurs, avait vu éclater la guerre civile, il se montra bien* veillant envers la cour, qui l'emporta, grâce à son appui, et qui sévit contre les plus compromis de ces factieux.

Gènes se voyait maltraitée, comme Test toujours le faible au milieu des forts ; les aristocrates et les démocrates continuaient à s'y combattre avec acharnement; les derniers étaient stimulés par les journaux et les émissaires de Milan , ainsi que par le commissaire français Faipoult. L'insurrection éclata dans la Polcevera , et elle fut sanglante (mai 1797). Cette guerre civile fut apaisée par Bonaparte , qui, tout en se plaignant que des Français y eussent été tués, et en malmenant l'aristocratie, modiûa la constitution dans un sens qui n'avait rien de trop populaire. L'ancien sénat fut aboli ; les deux conseils législatifs continuèrent de subsister, avec un sénat exécutif présidé par un doge. La banque de Saint-George, la dette publique furent garanties, les privilèges supprimés; enGn , des hommes modérés et appartenant aux différentes classés étaient appelés aux emplois. Mais le peuple , qui ne connaît pas de mesure , se laissa aller à sa fièvre ordinaire d'imitation : il brûla le Livre d'or , abattit la statue d'André Doria, « le premier des oligarques, » consacra à la régénération ligurienne la maison du droguiste Morando , où s'étaient formées les réunions républicaines ; et le territoire exigu de la république fut divisé en quatorze départements.

1^8 divers agents du Directoire avaient pour inslroctions de se montrer modérés, de ne point fomenter d*insurrections , ni de faire naître trop d^espérances. !\Iais les passions , une fois excitées, ne se gouvernent pas aisément, et d'ailleurs l'exemple parlait assez haut : l'armée était remplie d'ardeur républicaine, et partout la demeure du diplomate français était un foyer de soulèvements.

Rome, indépendamment de l'humiliation qu'elle avait subie, recevait des provinces qu'elle avait perdues des regrets et des instigations. Le pape avait été contraint d'agir comme les révolutionnaires, de s'emparer des ornements des églises, de taxer les ecclésiastiques, de vendre un cinquième des biens de main* morte , de faire trêve aux cérémonies et aux pompes du culte catholique. Ces actes faisaient murmurer ses sujets, déjà scandalisés des richesses amassées par son neveu Braschi. Les jansénistes reprenaient crédit et élevaient la voix ; on parlait de vieilIeHes sacerdotales , de royaume des cieux détaché de celui de la terre , de réforme , de sécularisation. La création d'un pai>ier- monnaie porta le mécontentement au comble, et on crut lé moment venu d'enlever aux prêtres le gouvernement. Les artistes français qui étudiaient à Rome jetaient de l'huile sur le féu, et ils tentèrent un soulèvement : le général Duphot fut tué dans la mêlée (28 octobre). Cet accident fut traité d'assassinat et de violation du droit des gens. Joseph Bonaparte, alors ambassadeur à Rome, demanda ses passeports, et se retira ; puis le Directoire envoya Tordre à Tarmée, qui ne demandait pas mieux, de marcher, sous les ordres de Berthier, contre la nouvelle Babylone. Ce général s'avança sans rencontrer de résistance (février 1798), disant aux soldats qu'ils allaient châtier le gouvernement, qui seul était coupable, sans porter préjudice au peuple ni blesser ses habitudes religieuses, dans cette Rome que protégeait le prestige des souvenirs et non la force des armes. Le château Saint- Ange se rendit, à la condition que le culte, les établissements publics , les personnes et les propriétés seraient respectés.

A peine le peuple eut-il vu les drapeaux tricolores arborés , se proclama libre. BerV\\\eï ç.>u\A\V^v\\ W Quirinal ; l'arbre

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de la liberté s'éleva en face du Capitole; les noms de Brutus et de Scipion se trouvèrent sur toutes les lèvres. Le pape, retiré dans le Vatican, refusa d'abdiquer la souveraineté temporelle, attendu qu'il n'en était que le dépositaire. On le fit en conséquence partir pour la Toscane. Les palais de TÉtat et ceux des cardmaux étrangers furent dépouillés , ainsi que les églises. On supprima la Propagande , « comme une institution inutile. » Sa riche bibliotlièque fut mise au pillage, et ses archives eurçnt à peu près le même sort. Les propriétés privées ne furent pas non plus respectées , ^t les riches furent frappés d'énormes contributions. Masséna , qui succéda à Berthier , commit et laissa commettre une foule d'exactions. Les plaintes des troupes, qui n'étaient pas payées, le firent remplacer.

Vienne et Naples réclamèrent contre cette occupation; les^ Transtévérins et les campagnes se soulevèrent; le sang coula; puis, l'insurrection calmée, on donna au pays la constitution ordinaire. Chose remarquable ! dans le centre du catholicisme ^ il n'y était pas dit un mot de la religion. Selon l'usage, il fallut prêter serment de haine à la monarchie. Pie VI déclara, par une encyclique, qu'on ne doit haïr aucun gouvernement; que Ton peut toutefois jurer d'obéir à la république» et de n&rien tramer contre elle. Ces paroles conciliantes, comme on* peut le croire* déplurent aux exaltés, qui célébrèrent sur la place du Vatican la fête de la Fédération.

En Hollande , les orangistes regrettaient le stathouder ^ comme les fédéralistes les anciennes administrations provinciales ; les jacobins voulaient l'unité et la démocratie pure ; les modérés , une constitution unitaire , mais tempérée , et ils avaient le Directoire pour eux. Mais quand les fédéralistes eurent été écartés pour donner une constitution unitaire au pays ( 22 janvier) , les démocrates, qui prétendaient l'emporter à l'exclusion de tout autre partie acquirent une grande force : cependant le général Daendels, le chef des modérés ^ parvint à les abattre , et les chassa dû corps législatif à coups de baïonnettes.

94 CONFÉDÉBAlTIOII HELYénQITB.

COKFfiOfiEATlOll HSLVETIQCIE.

La Soitsa , dont rexistenca avait M reconiiiie à la paix de W^atphalie, resta calme et immobile pendant tonte la dorée da diX'Septième nèele. Si tout lien ftdéral est fidble , sauf les cas de péril, cela est vrai surtout pour la oonfédératKm helvétique, où s'ajoutent les dissentiments religieux et la dominatioii ebm* mune sur ûei provinces sujettes.

Les cantons s'étaient constitués de telle sorte que la noUesse dominait à Luceme, à Berne, Fribourg et Meure. La iiaute iMNirgeoisie avait la prépondérance à Zurich, BAIe, Sehaffousé et Saint-Gai, et tenait la campagne sous la suprématie de cies villes. Les cantons démocratiques eux-mêmes avaient leur noblesse, mais sans privilèges consacrés par la loi. Toutes les formes de gouvernement existaient là en contact : la démocratie pui^ à Schwitz, roligarchie à Luceme, l'aristooratie à Berne, la monarchie constitutionnelle à P^eufcbAtel; le gou* vemement théocratique à Porentruy. Toutes 1/es combinaisons des pouvoirs municipaux se rencontraient à Bâle , à Zurich , h Genève , à Saint-Gall. La capricieuse brutalité des factions du moyen âge régnait dans les Grisons, découpa en cent cinquante répybliqMeUes rurales, qui n'étaient rapprodiées entre elles que par les deux puissantes actions des Planta et des Salis. Tous les degrés de dépendance existaient dans les* contrées sujettes; et les cantons, dominant tour à tour sur ces pays , y ûivcNriaaient successivement leurs coreligionnaires, et s'accusaient réciproquement d'injustice et d'abus.

Les villes faisaient peser leur tyrannie sur les habitants des campagnes, ilotes à qui ils ne laissaient que le droit de travailler et de payer. Des baillis, arrogants et avides, punissaient les moindres fautes avec une verge de fer, épuisaient le pays par des amendes. Venait-on à réclamer? les magistrats étaient soutenus dans les conseils et devant les tribunaux par leurs parents et

par les nobles , et leur impunité encourageait les subalternes.

Après la révocation de Tédit de Nantes, et plus tard au temps des persécutions de Louis XY , beaucoup de protestants s'étaient réfugiés en Suisse, où ils avaient apporté leur industrie, lis introduisirent la culture de la vigne dans le pays de Vaud , et les alentours de Vevay doivent à ces réfogiés leurs terrasses verdoyantes. Us établirent à Lausanne un séminaire entretenu aux frais de diverses puissances protestantes.

Au milieu des guerres de cabinets , qui furent pcoir TEurope une cause d'abaissement autant que de ruine, la prudence des chefis helvétiques sut résister aux intrigues des rois, qui voulaient entraîner la Suisse dans leurs démêlés. Le pays grandit alors par les arts et l'industrie ; il compta des hommes tels que Haller, Rousseau, Bodmer, Hottingler, Steinbûckel, Bemoulli, Euler, Lambert , les naturalistes de Saussure et Bonnet, les médecins Tissot et Zimmermann , l'historien M ûller, Lavater, dont les théories sur la physionomie sont tombées en oubli, mais dont le peuple n'a pas oublié les chants patriotiques; etGessner, qui, en peignant des scènes de la vie pastorale , charma les imaginations.

La Suisse n'était plus cependant le pays poétique de la pure liberté : l'amour des richesses et du pouvoir y avait atteint les cœurs. Flattant les étrangers et les servant non-seulement par les armes ', mais par les intrigues, ses habitants recherchaient les titres, les décorations , les colliers. Les petits cantons , nourrissant des rancunes contre les cantons riches qui dominaient, songeaient à se protéger par des alliances étrangères , et les ambassadeurs des puissances fomentaient les haines dans le pays. Humbles au dehors, les Suisses devenaient orgueilleux à l'intérieur. Un petit nombre d'oligarques dominaient sur une multitude abaissée , et un égoïsme imprévoyant leur faisait perdre de vue la patrie pour le canton, et le canton pour la caste.

A côté d'une noblesse aussi servile que celle des monarchies.

' La Suisse avait un million et demi d^hàbitants, dont un tiers appartenait aux cantons de Berne et de Zurich. Trente-huit mille d^entrc eux restaient pendant quatre ans au service étranger.

le vulgaire s*y trouvait beaucoup plus mal. Personne ne s'in* quîétait de Téducation ni des nouveaux besoins qui se faisaient sentir. 11 n*était pas permis de s*élever par rinstmction au ni" veau de ceux qui dominaient; les emplois civils, militaires ou religieux, étaient d'un accès difGcile. L'industrie et le commerce étaient même interdits à certaines localités, attendu « prétendaiton, qu'ils étaient le privilège des grandes villes. La liberté de la presse n'existant point , le silence gardé sur les affaires du pays empêchait qu'il ne se formât un esprit public. Aussi, bien que restée quatre-vingts ans sans guerres intestines , la Suisse avait vu sa tranquillité fréquemment troublée par des haines intérieures sans but élevé, et toujours nuisibles à sa considération au dehors.

Outre les treize louables cantons , la Suisse avait dix alliés, savoir : Tabbaye de Saint-Gall , la ville du même nom , le Valais, la principauté de Keufehâtel, les villes de Bienne et de Mulhausen, les trois ligues grises, et la république de Genève.

La principauté de Neufchâtel , qui avait appartenu successivement à la Boui^ogne, à l'Empire, aux maisons de Châlons, de Uochberg et de Longueville, échut par héritage à Frédéric I"", roi de Prusse, qui jura d'en respecter les lois et les coutumes. Il en était une qui donnait à la ville le droit de percevoir les impots et les revenus du prince dans tout le pays. Frédéric II cependant les afferma eu 1748. Les habitants s'en irritèrent , et leur mécontentement éclata ; mais en 17GG, lorsque Frédéric voulut introduire dans la province une forme unique de perception, on déclara déchu de ses droits quiconque participerait à la ferme. Le commissaire royal protesta, et demanda qu'un code fût rédigé pour régler les droits réciproques : on vit alors , spectacle nouveau , un grand roi discuter contre ses sujets devant un tribunal cantonnai , celui de Berne , qui avait été choisi pour juge. Le roi gagna sa cause , et ce fut le signal d'un tumulte : le procureur général Gaudot , ayant lire par sa fenêtre sur la multitude, fut massacré. Bientôt la réaction commença : plusieurs citoyens furent condamnés à mort, d'autres à l'exil: tous furent désarmés. Enûn hfermQ de l'impol fut rcsliluéc à la vi!Ie, la constitution

CORFÉDÉRATION HELVÉTIQl'E. 97

garantie , la chasse déclarée libre, la législation améliorée selon le Toea du peuple.

Chez les Grisons , alliés des Suisses, deux familles puissantes, les Planta et les Salis, s'étaient longtemps disputé la prépondérance. Ces derniers, devenus les plus forts, s*étaient attribué les charges, les fermes des droits, les commandements des troupes au service étranger, et les magistratures dans la Valtdine. Les Planta voulurent contester cette suprématie : il en résulta des scandales et des haines furieuses. L'irritation fut au comble lorsque TAutriche , par une violation flagrante du droit publie, fit arrêter sur le territoire grison , d*accord avec les Planta ou grâce à leur connivence, Sémonville, ambassadeur de la république française.

A Genève, la population était répartie en quatre classes : les simples habitants, sans aucun privilège, tous protestants; les natifs y non admissibles aux fonctions de FËtat, et à qui le commerce était interdit ■ ; les bourgeois, qui avaient part au gouvernement et à la législation, mais non aux charges supérieures; les citoyens*, qui pouvaient prétendre à tout. Enfîn, il y avait les svjets ou étrangers, qui étaient exclus des droits de cité.

Genève étaittlevenue , par l'industrie , une des villes les plus riches du continent. Bonnet, Burlamachi, Rousseau , étaient des noms glorieux pour elle. Voltaire attirait à Femey, dans le voisinage, les curieux de toute l'Europe; les révolutions suisses, dont il se moquait , étaient , disait-il , « des tempêtes dans un verre d'eau; » et, pour narguer le rigorisme calviniste, il élevait un théâtre à deux pas de Genève.

■ On appelait natifs la masse des populations industrielles, coml>osée d'étrangers anciennement établis dans le pays, et qui, bien qu'admis au titre d'habitants , n'avaient pourtant aucun droit politique, et étaient exclus d'un grand nombre de professions. Voltaire accueillit à Femoy les natifs exWéSf dans l'espérance de fonder une colonie de ces habiles ouvriers. ( Ax. R. )

' Celui-là était citoyen, qui était né dans la ville , d*un citoyen ou d^uD bourgeois ; aussi les mères venaient-elles , môme de fort loin , accoucher en ville , pour ne pas priver leur fils du droit de parvenir aux premières charges de la république.

9ft CONFÉbBBÀTION HELVÉTIQUE.

1^ prospérité eroissante engendra le luxe; elle accrut Tarrogance des conseils, et la plèbe tyrannisée ne cesn de pousser des plaintes. Les Lettres de ta Montagne, de Jean-Jacques Rousseau (1764), firent éclater rincendie qui oouTait depuis longtemps, en proclamant la souveraineté do peufde inâliénable et imprescriptible, en vertu de quoi il peut à toute heure la reprendre à ceux auxquels il Ta con^. Lm Genevois, applir quant cette doctrine, disaient que les conseils n'étaient pas sou* verains; mais que par-dessus les conseils il y avait rassemblée des citoyens, c'est-à-dire des quatorze cents individus qui seuls avaient la plénitude des droits de cité.

Les bourgeois nommèrent des délégués chargés de porter leurs représentations au conseil , et l'obliger à les transmettre à rassemblée générale , afin qu'il y fût fait droit. Les nobles niaient que cette assemblée eût aucune jurîdiclion sur le petit conseil , et les noms de représentants et de négatifs devinrent des désignations de parti. La condamnation par contumace, que le grand conseil prononça contre Rousseau, accrut encore rirritatiou des esprits. La France , les cantons de Berne et de Zurich, s'interposèrent comme médiateurs; mais leur tentative n'ayant point réussi , la France établit un cordon militaire qui nuisit beaucoup à Tindustrie; elle se proposa même de fonder à Versoix une ville qui devait enlever à Genève son commerce. Les Genevois, avec cette fermeté que nous leur avons vu déployer dernièrement encore, prirent tous les armes, et la France fut forcée de les laisser s'arranger entre eux.

Après de nouvelles agitations, ils s'arrêtèrent à un gouvernement démocratique, et promirent un code (1768). Mais c'était une œuvre difDcile à mener à bien; car il existait d'anciennes lois très-obscures , et d'autres dictées par un calvinisme rigoureux, qui étaient de nature à exciter des discordes ; ce code avait en outre pour adversaires les représentants, qui entraînèrent de leur côté les natijs^ artisans pour la plupart, nés de réfugiés français , et n'ayant d'autres droits que celui de tourner leurs tyrans en ridicule. L'expérience ayant appris aux représentants ce que l'union engendre de force, ils formèrent des cercles et das associations, où l'on s'obligea à suivre l'opinion d'un chef.

CONFÉDÉAATIOIf HELVÉTIQUI. 99

I>eur projet était d'introduire une démocratie complète : la France en prit ombrage, et intervint comme médiatrice. Mais l'indépendance du pays en parut l>lessée, et elle renonça à sa médiation. Alors les dissensions intérieures éclatèrent avec plus de force (1782) ; le sang coula , et il fallut établir un comUé de sûreté, La France, qui avait renouvelé son alliance avec la Suisse en 1777, pour la défense réciproque des deux pays, songea à calmer les partis par d'autres voies que celle des exhor^ tations. Elle s'entendit à cet effet avec la Savoie et avec Berne ; et ayant occupé Genève , elle y institua un gouvememeQt con^ forme au règlement de 1738, soutenant les natifs, bamiliant la démocratie, à ce point que cinq cents citoyens à peine conservèrent le droit de suffrage , et que les autres furent réduits au silence et désarmés. Mais bientôt cette dure tyrannie amena une réaction sanglante.

La condition des pays assujettis était encore plus pénible, attendu qu'il n'est point de joug plus dur à porter que celui des républiques. Argovie et le pays de Vaud relevaient de Berne, qui dominait aussi, conjointement avec Zurich, sur le comté deBaden et sur. le Rapperschwil ; avec Fribourg, sur quatre bailliages du côté de la France; avec Zurich et Glaris, sur les Offices libres du nord, tandis que la partie an midi relevait des huit cantons. Ceux-ci avaient aussi Thurgovie et le comté de Sargans , indépendamment du Rheinthal , qu'ils par* tageaient avec Appenzell. Sur le versant méridional des Alpes, le canton d'Uri donnait des lois à la Levantine; Uri, Schwitz et Unterwald, à la Rivière et à Bellinzona; les douze cantons ensemble, à Lugano, Locarno et Valmaggia; la Valteline obéissait aux Grisons.

C'étaient des pays pauvres, livrés à la merci de magistrats ignorants qui , ayant acheté leur charge , ne songeaient qu'à rentrer dans leurs fonds avec usure ; ce qu'ils appelaient entre eux avoir fait un bon gouvernement. Le plus souvent le bailli achetait sa charge de ses compatriotes ; puis il s'en allait la revendre à quelqu'un chez les sujets, et, après avoir fait un bon béuéGce, il retournait chez lui la bourse pleine, gardant le titre en sus. De là une justice vénale, des excès tolérés, et l'impu-

nité vendue en blanc pour les méfaits à commettre. La Levan* tine, qui osa se soulever (1755), en fut punie par des exécutions sévères et par la perte de ses privilèges. Dans la Yalteline , tout délit pouvait être racheté à prixd*argënt, sauf le meuHre qualifié. Mais comme les procès rapportaient beaucoup, les podestats^ ne trouvant pas sufHsant de découvrir les délits , s'arrangeaient pour en faire commettre: ils s'entendaient avec de malheureuses créatures pour séduire quelque galant, et Taccuser ensuite; ils excitaient des soulèvements, qui donnaient prétexte à des confiscations '.

Le pays était donc rempli de mécontents ; H n*y avait aucun esprit public , aucune grandeur d'intentions , aucun patriotisme. On considérait comme étranger non-seulement quiconque vivait en dehors des limites du canton , mais le paysan lui-même, et une portion des habitants de la ville.

Voici de quelles couleurs Zimmermann a peint les petites cités aristocratiques de la Suisse : « Les têtes y sont souvent aussi vides que les rues... Un horrible ennui est le partage de tous les gens de condition , qui croient leur compagnie trop ho* norable pour les bourgeois... Dans aucun lieu une tyrannie plus odieuse ne pèse sur Tesprit que dans ces petites républiques , où non -seulement un citoyen s'érige en maître sur ses concitoyens, mais où l'horizon intellectuel même de ce misérable despote devient celui de toute la ville. Le tout-puissant et prétentieux magistrat tranclie du dictateur envers tous , coimne envers sa cité. Dans sa bicoque , c'est le plus grand homme du monde. Le citoyen honnête se présente avec crainte et tout tremblant devant cette redoutable majesté, parce qu'elle pourrait lui nuire dans le premier procès. La colère d'un sénateur est plus terrible que la foudre , attendu que celle-ci frappe et passe, tandis que l'autre reste toujours. Les femmes des conseillers se gonflent, affectent la gravité, gouvernent, or-

' On peut consulter le livre IX de Y Histoire du diocèse dé Came, par M. César Cantu, où se trouve rapportée une lettre de Bonstetlen , encore vivant alors, dans laquelle il retrace d'une manière pittoresque ta tyrannie de ces bailW».

CO?iFÉDÉBA.TIOiN HELVÉTIQUE. lOt

donDent , blâment, injurient à tort et à travers. De leurs bonnes grâces DU de leur défaveur dépendent la réputation , le crédit , le bonheur... Les mots leur manquent pour exprimer leur dédain pour celui qu'on leur montre du doigt comme ayant fait un livre... Le jeune homme qui aspire à la gloire n*est encouragé, connu, compris dans aucun cercle; on le considère comme un fou f un extravagant qui , bu lieu de chercher à se rendre agréable aux grands de son pays, de vivre comme tout le monde, aime mieux lire et griffonner chez lui... Lors donc qu'il voit Tignorance et la stupidité orgueilleuse obtenir beaucoup plus d'estime que n*en obtient la saine raison , et Topinion se laisser diriger par les bavardages de Fhommele plus inepte; lorsqu'il voit la philosophie traitée de misérable délire, et la liberté d'esprit de révolte; lorsqu'il n'est possible de se pousser que par une complaisance servile et une basse soumission, que reste-t-il à faire à un jeune homme honnête , sinon de se réfugier dans la solitude ? »

Le reste de l'Europe avait changé son système militaire , que la Suisse s'en tenait encore à l'ancien. Maintes fois il avait été proposé de renouveler le pacte fédéral , en vue de le restreindre. Partout il s'était établi des loges de francs-maçons, surtout à Genève, à Soleure, et dans le pays de Vaud. Ce fut Torigine de la Société helvétique , dont les séances annuelles se tenaient aux bains de Schinznact (1761) : son but avéré était de s'opposer à P individualisme cantonal. Hirzel de Zurich, Urso de Lucerne, Zellweger d'Appenzell , cherchaient à répandre les idées de conciliation; mais ces réunions portaient ombrage à des gouvernements qui n'avaient que trop à redou^ ter la censure.

La Suisse se trouvait donc bien peu préparée aux mouvements qui allaient éclater, aux agitations produites par l'exemple de la France ^ et à la guerre européenne qui devait en sortir. La Révolution vint réveiller toutes ces discordes intérieures; il y eut des mouvements à Bâle , à Zurich , à Genève ; l'esprit démocratique se répandait dans tous les cantons où Ton parlait français. Berne se prononçait pour le parti contraire , et laissait le champ libre aux émigrés français qu'elle avait accueillis. La

103 CONFÉDEBÀTION HELVETIQUE.

pays (le Vaud, que le duc de Savoie avait cédé en 1565 , sous la garantie de la France, porta ses plaiotes au Directoire, en lui représentant la tyrannie dont il avait à souffrir. La France, qui désirait introduire aussi dans les montagnes de THelvétie la république une et démocratique, prit les Vandois sous sa protection , et envoya le général Ménard camper près de Genève, et Scbauenbourg dans les environs de Bâle.

Aussitôt les Vaudois se soulevèrent ( 1798) : ils chassècent leurs baillis, plantèrent Tarbre de la liberté , et proclamèrent la république du Léman. La France occupa Jeur territoire, et en f^arantit Tindépendance. Oclis , qui avait fomenté cette insor* rection , rédigea une constitution sur le modèle de la con8titu<^ tion française, et elle fut>répandue au loin dans les montagnes.

Les campagnes demandaient partout à jouir de droits égaux à ceux des villes. Pour opposer une digue à ces prétentions, le gouvernement de Berne convoqua la diète générale à Aarau ,* et réunit des troupes. Il Gt répandre parmi les cantons allemands le bruit que la Suisse française méditait de se détacher de la confédération , et de substituer Fathéisme à la foi : il excita le fanatisme des montagnards de TOberland. Mais le peuple se souleva dans Aarau même , et la France prit les insurgés sous sa protection.

Les affranchissements volontaires ou forcés se multiplièrent alors. Berne ayant maltraité un envoyé diplomatique, la France lui déclara la guerre; et ces républicains qui combattaient poiir les roisftirent bientôt vaincus par des républicains régicides, qui entrèrent tout souillés de sau^ dans Berne , d*oii s'échappa avec peine l'avocat Steiger,le chef de cette oligarchie. C'est ainsi que les républiques étaient renversées au nom de la liberté , et il en coiltait à Berne 42 millions.

Le reste de la Suisse était en proie à Tagitation. Le général lirune avait été chargé d'organiser la république du Rhône ; mais les Suisses semblaient pencher, la majorité du moins, vers une seule république. Beaucoup cependant y répugnaient, surtout dans les cantons montagnards , où se répandait le bruit que la France voulait les réunir, pour les enrôler dans ses guerres avec i'^ngleterre. Ils s'opposèrent donc à l'unité projetée, et Schauen-

EXPÉDITION d'Egypte. 103

bourg fut obligé de les réduire par la force. Il en fut de même daos le haut Valais. Au mois de mai 1798, le gouvernement helvétique , composé d*un directoire et de deux conseils comme en France, se réunit à Aarau. Mais là, ainsi qu'en France et partout, un parti une fois abattu , il fallait abattre celui qui lui avait succédé. La France s'empara de toutes les caisses , et déclara nuls les lois et les dé6rets du gouvernement en ce qu'ils auraient de contraire aux volontés de la France. Les libéraux eux-mêmes furent blessés d'un tel acte^ et l'indignation se lit jour partout» Pourtant le mécontentement s'apaisa : les deux républiques firent alliance; Genève fut réunie à la France ( 19 août), et les bailliages italiens, qu'il avait été question de rattacher à la république cisalpine , constituèrent un nouveau canton helvétique.

EXPEDITION D'EGYPrK.

Bonaparte, depuis son retour à Paris, s'était retiré dans une habitation modeste, n'afQchant nulle envie d'entrer dansle gouvernement. Cette simplicité le grandit enc/Ore. La rue où il demeurait s'appela bientôt la rue de la Victoire; les journaux relataient ses démarches , ses paroles, comme on le fait pour les rois. Il affectait les dehors les plus simples ; et s'il se montrait dans les théâtres et les salons , c'était pour complaire à Joséphine sa femme, veuve du comte de Beauharnais , pour laquelle il se montrait plein d'amour et de reconnaissance. Nommé membre de Plnstitut, il s'y rendait en costume de savant. 11 recherchait l'entretien des hommes les plus distingués, ayant soin de diriger la conversation sur les matières dont chacun s'occupait particulièrement : on s'étonnait qu'au milieu de tant de gloire il eût si peu d'ambition. C'est qu'en effet il n'avait point cette ambition étroite qui se complaît dans de petites intrigues; et ses regards portaient trop haut pour que le vulgaire piU le pénétrer.

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