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il rabandomia à l'entrée du théâtre, où sa religion lui défendait d'entrer.
La vie de loisir et d'élégance , le salon, étaient devenus un besoin général pour les Français, et ils y perfectionnèrent cet art de la conversation qui leur est propre , mais qui va se perdant chaque jour. Une certaine culture n'exigeant que peu de travail y était la condition du succès : de là une ambition de paraître et une curiosité universelle, qui s'en tenaient le plus souvent à la superficie des choses. Ainsi «e répandait cet esprit de société qui nivelle les rangs, ce raffinement de politesse qui nait de la sécheresse des sentiments ou la produit , qui fait des citoyens sans zèle, des écrivains sans originalité, des familles sans bonheur intérieur. U n'y avait point de mœurs politiques , car il n'y avait aucune- voie ouverte pour l'éloquence et le maniement des affaires publiques ; il n'y avait aucune chance d'y espérer de la gloire. 11 ne restait que la carrière des emplois , qui , dédaignés des grands seigneurs, demeuraient le partage de la petite noblesse et de la bourgeoisie. La magistrature héréditaire des parlements s'occupait seule de la nation.
C'était une manie générale que d'être un protégé de cour. Tout le monde aspirait à la noblesse , et d'honnêtes bourgeois voulaient à tout prix se dire cousins de quelques gens en charge et parents des maîtresses du roi. Le tailleur, le cordonnier visaient à s'intituler fournisseurs du roi , et s'occupaient plus du protecteur que des pratiques.
Les cadets de famille, voués au célibat pour soutenir le lustre de leurs maisons , devenaient autant de héros de corruption , et débutaient par des intrigues de galanterie qui les préparaient aux intrigues de l'ambition : de là Tiniluence des femmes , devenues le véritable pouvoir. Aussi les hommes eherchaient-ils à les séduire, pour obtenir à la fois leurs bonnes grâces et leur protection : elles se faisaient protectrices par ennui, par engagement, par obligeance, par amour. Ainsi se mêlaient l'ambition et la galanterie. Les charges vénales seules restaient en dehors de ce conflit d'intrigues. Les autres carrières commençaient par des affaires de cœur, où le cœur, ù vrai dire, n'avait guère de part; et les habitudes frivoles con-
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tractées dans la jeunesse se conservaient sous les cheveux blancs.
Parvenu aux charges en rampant , ou y portait l'habitude de la bassesse. L'administration procédait ainsi sans bruit, sans rencontrer d'obstacles; on prévenait ses ordres, on les outrepassait même , et on lui épargnait ainsi la honte décommander l'injustice. Le gouvernement pesait d'autant plus : c'était un malheur d'être un simple particulier là où les protégés avalent tout pouvoir.
Les grades militaires, comme aussi les dignités ecclésiastiques et les bénéfices , étaient réservés aux titres et à la protection.
Au milieu de cette société élégante , de ce monde léger, au milieu de la mollesse des mœurs et de la hardiesse des idées, le nombre des pamphlets s'accrut immensément ; il se forma une basse littérature, qui, famélique et clandestine, ébruita tous les scandales , et traduisit sous des formes e3mique8 les pensées hardies que des auteurs graves avalent voilées ou accompagnées de sérieuses réflexions.
A côté des travaux de la science , les riens , les frivolités importantes, les subtilités gracieuses, acquirent un grand crédit. liOrsque Fontenelle, ce débris respecté du siècle précédent, eut introduit l'astronomie dans \es boudoirs, on prétendit connaître Newton. Un billet de Voltaire , une épigramme de Piron, une comédie, un roman nouveau, étaient un événement dont tous les salons s'occupaient. Il résultait de ce vernis de connaissances superficielles que la profondeur du savoir paraissait superflue, de même que la subtilité rendait la foi inutile. Des femmes à la modedistribuaient dans leurs causeries la gloire ou le ridicule, et l'on n'arrivait point sans elles à se faire un nom dans la société.
L'esprit servit de manteau à tout, au crime, au déshonneur, même à une basse origine. 11 en résultait pourtant, à côté de ce mal , qu'il rendait l'autorité plus douce, le clergé plus tolérant, la n6blesse plus familière ; qu'il rapprochait les personnes sans confondre les classes; qu'il introduisit une politesse générale, où l'aristocratie perdait ses passions tout en conservant ses grandes manières , et obtenait que les droits de rintelligenoe allassent de pair avec ceux de la uaissance.
LITTBBATURB PHILOSOPHIQUE. 4S
Cette manie du bel esprit toujours en quête de nouveaux traiu s'escrima contre les choses les plus saintes, et Tobseène gaieté des soupers du Régent ouvrit la voie aux orgies de rin^iété. I.es beaux esprits voulurent être des esprits forts; et, se décernant le titre de philosophes , ils firent consister la force à fouler aux pieds les idées reçues &ï matière de foi. Dans des salons resplendissants de glaces, de dorures, de brillants médaillons , de tous les raffinements de la mode pour ravi? er le godt blasé, l'incrédulité venait £Bdre parade de ses moqueries ; et le blasphème était le bienvenu , lorsqu'il se présentait en habit de soie et en dentelles , et surtout armé de traits mordants contre la Bible et l'Évangile.
Hors de l'esprit, il ne restait donc rien, ni foi, ni enthousiasme , ni dévouement à la vérité , non plus qu*à la patrie , confondue dans la dénomination vague de genre humain. On se raillait de tout , on n'avait de guide que le caprice , et ou ne s'appuyait que sur sa propre raison.
Ainsi, pendant que le pouvoir usait son prestige , les gens de lettres prenaient position , et ils comprirent bientôt leur importance. Hume, venu à Paris, restait étonné de ce culte pour l'esprit, et il écrivait à Robertson : « Je veux demeurer ici; les littérateurs et les lettres y sont traités bien mieux que chez nos barbares de Londres. » L'influence de Paris grandissait d'autant , et cette capitale devenait de plus en plus la France.
UTTÉRATURE PHILOSOPHIQUE.
Les moeurs et les sentiments, que nous venons de retracer se reflétaient dans la littérature, dont une partie, comme d'habitude, tenait au siècle précédent , tandis que l'autre préparait les esprits aux innovations. Le beau cessait d'être cultivé eu tant que beau , et n'était plus qu'un instrument pour les idées et pour les partis. La littérature, après avoir été morale, religieuse, monarchique sous le patronage de Louis XIV , acceptait le scepticisme et l'immoralité , idolâtrait l'esprit, voulait et obtenait que ses droits égalassent ceux de la naissance.
L'Europe s'était habituée à demander à la littérature française
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tous les aliments de Fesprit, tragédies, oraisons funèbres, romans , dissertations. Les exilés protestants qui s'étaient adonnés à renseignement avaient répandu au dehors ce mélange de naturel et de réminiscences , qui caractérisait la littérature et les manières françaises. L'usage de cette langue était considéré comme indispensable aux gens bien élevés ; elle était de mise dans toutes les cours ; les diplomates lui donnaient la préférence sur toute autre. Le nombre des lecteurs s'étant accru , la profession d'hommes de lettres était devenue un métier. Comme on visait à exploiter les passions populaires , il fallait se rendre clair. Or la langue française étant la plus claire de toutes, devint Tins* trument le plus efficace. L'Europe prenait d'elle le goût de la facilité , de la clarté ; Félégance des écrivains fut considérée comme l'unique mesure de la civilisation d'un peuple. L'unique mérite d'un livre fut d'être aussi aisé à comprendre qu'un roman. On traita de pédanterie ce qui exigeait de l'étude ou des recherches, et ce qui ne pouvait être de mise dans un salon. Mais au bout de ce plaisir tranquille, de cette ivresse intellectuelle, il y avait la Révolution , lorsque cette littérature, se faisant belliqueuse , devint la suprême puissance du siècle, et pré* para par la guerre de plume la guerre plus terrible du glaive.
Les écrivains du dix-huitième siècle se formèrent d'abord à l'école des réfugiés protestants et des Anglais. Beaucoup deFran* çais , poussés en Suisse et en Hollande par la persécution religieuse, s'étaient mis à écrire avec une hardiesse courroucée, enveloppant dans la même haine les rois et les prêtres , qu'ils attaquaient dans leur origine historique et ruinaient dans la vénération des peuples. Bayle , Baillet , Jean le Gerc , d'Argens et autres , inondèrent la France de livres et d'opuscules qui servirent de type et de magasin aux encyclopédistes.
En Angleterre, les puritains, rejetant toute autre règle que l'Évangile, avaient tenté, lors de la révolution de 1640, une réforme radicale qui s'autorisait de l'esprit de la Bible. Ceux-là donc qui avaient à cœur la conservation des privilèges et de l'ancien système social , furent intéressés à attaquer la vérité et l'autorité des Écritures ; de telle sorte qu'entre les deux partis il s'en forma un troisième d'incrédules et de railleurs. Aigris par la perse-
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CDtioii soupçODoeiue des Stuarts, ils revîDreDt avec Goil* laiiiiied*Oraiige, enhardis par la rietoire, et cooitHidiryt dans la même aversion le parti vaincu et la religion. Déjà Shaftnbury , confident de Cromwell et ensuite grand chancelier de Charles II, avait accueilli et encouragé les libres penseurs, comme on les appelait , en même temps qu*il enseignait nne philosophie légère et tolérante. Les doctrines subversÎTes de l'ordre social professées par Hobbes , appliquées par Harrington, Sidney et Locke , produisirent on déluge d ouvrages irréligieux : Toland , dans le Ckristiattisme sans mystère, proposait nne nouvelle Église; Thomas Woolston soutenait que les mirades du Christ étaient de pures allégories ; Tindal et Collins suivirent ses traces : ils nièrent la nécessité de la révélation , disant qu^il suffit d^aimer Dieu et les hommes. Le Mendiant de Gay lui attirait des applaudissements, pour ses hardiesses démocratiques. Hume, marchant sur les traces de Locke, avait été jusqu'à nier que la religion puisse se fonder sur les principes de la raison , et sapait toute démonstration métaphysique, morale ou positive de Tlmmortalité.
( 1 672-1 7Ô1.) Lord Bolinghroke se jeta avec passion dans cette guerre contre Tautel et le trône. Adonné , dès sa jeunesse , à rénidition incrédule, il pensait qu'il était bon de laisser la superstition au peuple, mais d'en affranchir iesclasses élevées. Lors de l'établissement de la maison de Hanovre, s*étant vu pour un temps proscrit de sa patrie , puis éloigné jusqu'à la Cn de sa vie de la tribune, il épancha son éloquence , aussi chaleureuse que facile , dans des opuscules pleins de vigueur, comme les 7?eflexions sur les partis. Vidée d'un roi patriote, les Ijettres sur f histoire ; et, tout ea harcelant le ministre Walpole, il s*élevait à des thèses de métaphysique , poussait à Tépicurisme dans la pratique , et se faisait l'apôtre du déisme dans la théorie'. Ce fut lui qui fournit à Pope le sujet de V lissai sur
' Bolingbroke ne parta^^it pas toatefois les idées révolatioDiiaires ile ses sectateurs, et il écriTait à Swift, le 12 septembre : « On appelle commonément esprits forts, à ce que je vois, ceux que je consi- «lère comme les fléaux de la société , parce que leurs efforts tendent à en
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l'homme, où le déisme est poétisé; et il tendit ineenamment à substil|^r le règne de la nature au règne idéal des théologiens. Pour lui tout est empirisme : Tesprit doit être considéré comme un objet physique ; Descartes est un fou toutes les fois qu'il s'élève à des principes généraux ; enfin, « la plus belle des philosophies est de savoir vivre, c'est-à-dire de savoir s'accommoder au temps, aux personnes, aux affaires, quand la raison lèvent. »
Leibniz, qui venait de mourir en Allemagne, était oublié; Vico vivait inconnu en Italie, et quiconque aspirait à des idées de liberté les demandait à TAngleterre : la littérature française alla s'y inspirer. La liberté d'écrire et de discuter laissait ces sentiments s'épancher en Angleterre avec moins de danger, parce qu'au bruit qu'ils faisaient se mêlait celui d'autres intérêts et d'autres opinions contraires ; mais lis acquirent en passant en France une bien autre influence. Chez les Anglais^, la philosophie sensualiste et expérimentale trouvait un frein dans ce sens indigène de modération qui existe dans les opinions scientifiques non moins que dans les rapports delà vie extérieure. Il en résulte que la guerre faite à l'élément spirituel et divin n'y produisait pas les mêmes ravages. Mais, tandis que les Anglais avaient besoin d'une croyance, d'un sentiment moral, les Français se jetèrent dans le fanatisme de la nature sensuelle. Fontenelle avait dit : Si f avais la main pleine de vérités y je ne les laisserais sortir qu'une à une. Chacun , au contraire , prétendit tout savoir, et voulut le crier sur les toits. On voulut affranchir la race humaine , que les nobles avaient asservie et les prêtres abrutie ; réagir contre le siècle précédent , en affichant le scepticisme, en prêchant la réforme sociale.
Le libre examen fut ainsi appliqué , non pas seulement à la religion et à la politique, mais encore à la nature, à Thomme,
rompre les liens, et à enlever un frein puissant à Thomme , cet animal féroce, tandis qu^on devrait le retenir par une dizaine d'autres, etc. » II diiïérait sur un autre point de ses prosélytes : car il disait que la constitution anglaise se compose d^un roi sans splendeur, d^une noblesse saits indépendance, et de communes sans liberté.
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à la sodété : de là des doutes, partout des systèmes, partout Tamour da paradoxe. On ne pariait que de philosophie, et le grand philosophe était Lcjeke ; on vantait Fanalyse, en partant toujours de données arbitraires : « La raison, la raison ! * répétait-on sans cesse; et Ton se flattait , grâee à cet instnunent , de repétrir le coeur et Tintelligaiee humaine.
Divisés sur la forme, les philosophes s*accordaient dans la croyance que la foi est incompatible avec l'intelligence. LHiomme existe par lui-même et pour lui-même ; il s'est élevé de Tétat sauvage en Inventant le lan^ge , la société, les idées de droit et de devoir; toutes les institutions sont une création de son esprit. La religion est donc absolument libre : haine surtout à la religion chrétienne, qui impose des croyances et des devoirs ! haine aux privilèges, qui répugnent à Tégalité primitive ! Mervdlleuse audace de Tesprit, qui ne respectait aucun fait extérieur, détestait rétat social tout entier, et dénigrait Thomme ; qui n^avait que mépris et risée pour les opinions contraires à la sienne, et qui devenait aussi despotique que les institutions qu'il attaquait ! Les magnificences du monde extérieur révélées par les progrès de la science , toujours admirables et réglées dans leur variété, au lieu de porter à Fentliousiasme, fournissaient des arguments pour rabaisser notre espèce. Par amour de Thomme et de la liberté , on vanta Tintelligence de Torang-outang et la constitution des Chinois. Une fois l'ordre spirituel séparé de Tordre temporel , on vit se manifester ce singulier caractère d'inexpérience et d'ambition , qui devint gros de périls lorsque la philosophie fut appliquée aux faits.
Le président de Montesquieu , homme d'études graves, venu dans un temps où, comme il le dit, la plupart des écrits se composaient de facilité à parler et d'impuissance à examiner, visa , comme un autre , à ces succès de mode , et crut nécessaire d'ajouter l'attrait du sarcasme à des choses qui brillent assez par elles-mêmes, la justice et la vérité. Il débuta par les Lettres persanes y le plus profond des livres frivoles, comme le définit M. Yillemain. Ce n'était pas une idée nouvelle , toute fausse qu'elle était , que de faire juger notre civilisation par un étranger qui, placé en dehors de nos habitudes, ne laissera
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échapper aucune bizarrerie, aucune contradiction. Mais dans ce genr»^d*ouTrages Tinvention est la moindre cliose; et, chez Montesquieu, des traits incessants contre Louis XIV, contre le despotisme et les mœurs de la cour, trouvèrent écho dans les cercles politiques. Le beau monde fut charmé de cette description du sérail , où Tamour est dépouillé de ses délicatesses, dégradé par la jalousie, et réduit à n'être plus qu'une volupté 8ensuelle;ies gens graves goûtèrent cette façon de scruter lesactes du gouvernement , et de montrer au doigt la frivolité de la société. Ses sarcasmes devinrent des proverbes, d'autant mieux que la haine semblait n'y être pour rien. On trouva que l'épigramme pouvait s'ajuster aux pensées les plus élevées , aux matières les plus sévères; et une foule de gens, imitant ce ton bref et sentencieux qui cache souvent le vide, se persuadèrent être pro-^ fonds comme Montesquieu, parce qu'ils étaient légers comme lui.
Un pareil scepticisme, des réflexions, des traits aussi hardis de la part d'un président au parlement, montrent bien quelle tendance avait déjà l'opinion, et quels sacriGces on était obligé de lui faire. Le Temple de Guide du même auteur, peinture du genre voluptueux, fut un nouvel hommage qu'il lui offrit.
Montesquieu , en compagnie de ce lord Chesterfield qui lui disait, yoits autres Français, vous savez faire des barricades, mais non pas des barrières, fit le voyage d'Italie pour y étudier ce muséum des petits États. Il y trouva, dans les républiques, de la liberté sans indépendance ; en Toscane, de l'absolutisme sans plaintes. Il s'effraya de Venise comme d'un ûintôme; mais ce qui le surprit agréablement , ce fut le premier ministre du grand-duc, en justaucorps et en cliapeau de paille, assis devant sa porte sur une chaise de bois. « Heureux, s'éciiet-il, le pays où le ministre vit simplement, et ainsi inoccupé! • Il fréquenta, en Hollande et en Angleterre, les politiques et les raisonneurs, qui se prenaient à rire au nom de religion; mais il s'effraya d'y entendre publier et répéter à haute voix ce que l'on osait à peine ailleurs se dire à l'oreille.
Il rentra en France alors que les esprits, revenus du long éblouissement du règne de Louis XIV, et émus par le système de Law , se mettaient à étudier le gouvernement, les finances,
IiITTEAÀTUBE PHILOSOPHIQUE. Si
la justice. Une académie morale et politique fut fondée sous le ministère de^Fieury; une autre tint ses séances à Tbôtel de Rolian ; il se forma une société plus liardie, dite ie ciub de V Entresol, où se réimissaient Bolingbroke, d'Argenson, Tabbé de SaintPierre. Le dictionnaûre doit à ce dernier, « esprit chimérique, écrivain re&utant, et le plus maladroit des gens de bien, » le mot bienfaisance i les utopistes lui doivent Técole qui prêche la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. Exclu de i*Académie firançaise pour avoir critiqué le gouvernement de Louis XIV, il en prit plus d'indépendance pour proposer ses honnêtes réformes : écarter les favoris , mieux distribuer les emplois, instituer une haute académie pour désigner au roi , sur une liste triple, les ministres à dioisir. Partout où il apercevait un défaut, il proposait son remède, adressait aux ministres des mémoires, et imprimait des vérités importantes parmi des rêveries qui les faûsaient tolérer, ou qui empêchaient la.censure de les voir. Bans son Projet de paix perpétuelle, il ne s'agissait de rien moins que de changer la société de fond en comble. D'Argenson donnait moins dans les chimères : un seul roi, une seule foi, une seule loi. Selon d'Argenson, le roi doit être absolu, investi de la pleine autorité législative ; mais il veut a côté de fortes institutions municipales. Ainsi Tesprit cherchait partout un contre-poids au despotisme.
C'est au milieu de cette fermentation sociale que se fortifiait le génie de Montesquieu. Dans ses Considérations sur la grandeur et la décadence des RomainSy il s'inquiète peu d'éplucher Texactitude des faits. Surpassé en pénétration, devancé en profondeur par Machiavel et Bossuet , il ne fait point comprendre le sénat , le peuple, ni les luttes des plébéiens, ni la dîents, ni le tribunat ; mais il met son éloquence à faire contraster ce système vigoureux avec le gouvernement insouciant et mou de la France.
Il travailla vingt ans à V Esprit des lois y qui eut vingt- deux éditions en dix-huit mois. Néanmoins il n'obtint pas l'approbation de l'école philosophique ; la postérité le critique, et pourtant le lit encore. Montesquieu ne se préoccupe pas, en homme fortement convaincu, des abus pour les coYriger ; mais il veut
en trouver l'origine et la raison d'être. Indifférent entre Dracon et le Christ, entre le gouvernement du Japon et celui d'Athènes, il justifie toute loi, toute religion ; il accepte l'histoire telle qu'elle est, ne visant qu'à l'expliquer, à comprendre comment les institutions s'harmonisent avec les nécessités. S'il déteste le despotisme, au lieu de faire en sorte de le briser, il le considère comme l'inévitable effet de la corruption. Il ne comprend pas les révolutions, ni le bien caché sous le mal et la violence. Machiavel n'avait vu de grand , au milieu des luttes italiennes, que rhabileté et la force de caractère, quel qu'en fût l'emploi. Montesquieu, aune époque tranquille, aperçoit dans le succès la récompense naturelle des vertus et de l'honneur. A la différence des utopistes de son temps , il s'appuie sur les faits; mais, au lieu de les interroger pour en tirer la vérité , il les rassemble sans critique pour fortifier ses théories. Si l'histoire ne les lui fournit pas , il a recours aux relations sur la Chine ou l'Amérique, si souvent falsifiées par l'intérêt, l'ignorance ou la vanité.
C'est ainsi qu'il a déduit maintes règles fausses défaits inexacts, appuyé maints principes vrais de faits faux; et il n'a distingué ni les pays ni les temps. Il ne voit donc que des accidents là où Yico n'avait aperçu que les généralités. A la différence de Vico, il croit les peuples formés par les grands hommes : Mahomet et Confucius créent la civilisation de leur pays ; les codes constituent les nations. Si toute autre explication lui manque, il a recours au climat, qui est pour lui ce que l'enchaînement des événements est pour les véritables philosophes. C'était un paradoxe : l'idée n'en réussit que mieux. Mais dans cette théorie matérialiste de la législation déduite des climats l'auteur oubliait, parmi les choses qu'il devait savoir, que le Turc dominait sur la patrie de Solon. Montesquieu est supérieur à ses contemporains en ce qu'il voit les phénomènes politiques soumis, comme les autres phénomènes, à des lois naturelles et inévitables. Mais le plan qu'il s'était proposé ne fut pas complété, et il ne pouvait l'être. Son livre appartient à la catégorie de ces traités généraux dont Aristote a fourni le modèle primitif.
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Le type aniversel , selon Montesquieu , c'est Ja constitution parlementaire de l'Angleterre. Le premier il en a fait connaître en France les ressorts compliqués , ainsi que les garanties données aux sujets par la loi d'habeas corpus, par le jury, par Topposition , par la libelrté de la presse , par le droit d'accusation. Tenons-lui compté de s'être attaché à un type existant, plutôt qu'à des utopies; et d'avoir habitué les esprits à discuter sur les faits, à en rechercher le sens, à comparer les gouvernements. Quoiqu'il ne fût rien moins que novateur, et qu*il révérât le roi, les lois, le pays, il servit pourtant le parti révolntionnaîre , qui, à sa mort, perdit un modérateur; et alors il ne resta plus que le grand agitateur du siècle.
Voltaire avait appris aux écoles des jésuites à faire des vers dignes du siècle précédent : son Œdipe lui ouvrit l'accès de la haute société, où l'on s'étonna de trouver tant d'esprit dans l'auteur d'une tragédie; ses succès lui permirent de traiter familièrement avec les grands seigneurs. Mais le chevalier de Rohan, blessé de ses sarcasmes, lui fit administrer des coups de bâton par ses laquais; et Voltaire, qui lui envoya un cartel, fut mis à la Bastille, où il y resta six mois. Irrité contre un pays où le privilège mettait tant de différence entre les hommes , il passa en Angleterre, et s'y fauGla dans les cercles des dispensateurs de la renommée. Il emprunta à Bolingbroke sa hardiesse ; il aiguisa dans Tentretien de Swift sa malignité naturelle , et apprit de Pope l'art d'associer des pensées profondes à des images brillantes', et le sourire sardoniqne de l'incrédulité au calme indifférent de l'optimisme.
Le mouvement d'une société libre, l'originalifé de ses caractères , les mille formes nouvelles des clubs et des associations religieuses, la libre discussion des affaires publiques,
* Il connut aossî en Angleterre Samuel Clarke , auteur de la Doctrine de r Écriture sur la Trinité , et autres ouvrages contre les incrédules) et Pun des premiers qui ait professé dans les écoles les principes de Newton. Clarke ne prononçait jamais le nom de Dieu qu'avec un air de recueillement et de respect. Comme Voltaire lui en exprimait son étonnement , il lui ré|)ondit qu'il avait pris de Newton cette habitude y i{w. devrait être celle de tous les hommes.
rintelligence conduisant au pouvoir, la littérature fondée sur l'opinion non de la cour, mais de la nation , donnèrent à son imagination une énergie impossible à acquérir dans les autres pays, où les préjugés, Thabitude et l'étiquette étaient autant d'entraves. De retour à Paris, il fit connaître Shakspeare, Locke, Newton, Tinoculation, le jury, et autres nouveauté ignorées de la France. Si la cour l'eût comblé des caresses et des louanges qu'il lui fallait, peut-être se fût-il rois à flatter les vices plutôt qu'à combattre les erreurs; mais sous un gouvernement sans vigueur, qui entravait la publication de la pensée sans savoir la refréner, Voltaire se fit un mérite d'une opposition sans danger; et, caressant certaines passions, protestant qu'on lui avait volé son manuscrit , que l'éditeur l'avait altéré , ayant recours à d'autres subterfuges qui enlèveraient à la vérité ellemême le prestige de la candeur et du courage, il captiva les es» prits en disant ce que lo siècle pensait déjà , et en traitant les choses sérieuses du ton de la plaisanterie ; puis la persécution le rendit puissant, parce que les opinions que l'on punissait en lui étaient celles de son temps.
Ecrivain remarquable, il sut garder ce milieu au delà duquel est la déclamation , et en deçà la trivialité ; énergique et modéré, naturel et correct , il doit au style une grande partie de ses triomphes, et sa supériorité sur les littérateurs emphatiques qui suivirent son drapeau. Mais, dans sa carrière poétique , il ne connut pas cet élan du génie qui s'ignore lui-même. Il traita le Dante de barbare, tandis qu'il exaltait le Tasse; il chercha à faire passer Corneille pour un plagiaire des Espagnols , parce que Ck)rneille honorait le moyen âge et qu'il mettait des saints sur la scène; et il lui reprocha ses plus nobles hardiesses, ses. tours les plus libres, les plus vifis, jusqu'à la langue de son temps'.
' Galiani , quoique adepte de la philosophie , opposa aux dernières critiques de Voltaire sur Corneille une doctrine digne d'attention : « Du mérite d^un homme, il n'y a que son siècle qui ait droit d^en ^uger; mais un siècle a droit de juger d^m autre siècle. Si Voltaire a jugé l'homme en Corneille, il est absurdement envieux. S'il a jugé le siècle de Corneille et le degré de l'art dramatique d'alors, il le peut, et notre siècle a le droit d^examiner le goùl des siècles précédents... Je suis
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Il en résulta que, hardi en tout, sauf en style, il habitua la langue à une telle timidité, qu-en perdant sa correction élégante elle ne demeurait que vulgaire.
n s'était adonné à la poésie avec un esprit critique ; et voyant qu'une ^pée manquait à son pays , il dit : /« /ui en donnerai une. Mais son dédain pour la religion ne lui permettant pas d*en chercher le sujet dans les temps poétiques, il le prit dains lesiède de Texamen; et, bien qu*il eût choisi le héros le plus populaire de la France , il n'était peut-être pas possible de rélever jusqu'à l'idéal épique, et, à coup sûr, il n'y réussit pas.
Faisant son profit, dans la tragédie, de la réforme tentée par ce Crébillon qu'il reniait , il voulut substituer la sévérité aux fadeurs , et reproduire la pompe du théâtre grec ainsi que Té* nergie anglaise : il s'essaya donc dans ces différents genres, mais il n'atteignit la perfection dans aucun. Il connaissait à merveille le secret des émotions puissantes, et de l'effet à produire sur les spectateurs dont il étudiait le goût, sans toutefois s'en faire un cas de conscience comme Racine. Il recherche plutôt les coups de théâtre, le prestige des décorations, les phrases déclamatoires, l'étalage des grands sentiments^ que la fine étude du cœur ; il vise plutôt aux expressions passionnées qu'à la Justesse et à la vérité, au succès immédiat qu'à l'immortalité. Il imite à contre-temps, se résigne à toutes les règles de l'art; conserve la déclamation et les périphrases, mais non la simplicité de ses deux grands prédécesseurs; et s'il a de beaux passages, de très-beaux vers, il lui manque un style qui lui appartienne en propre.
Le poème de la Puceîle, parodie sacrilège d'un sublime épisode de l'histoire nationale, mit le comble à sa gloire parmi ces patriciens dont l'éducation s'était faite aux soupers du Retombé 6Br des notes grammaticales qui m'apprenaient qu'un mot ou nne phrase de Corneille n'était pas en bon français. Ceci m*a paru aussi absurde que si Ton m'apprenait que Cicéron et Virgile , quoique Italieas , n'écrivirent pas en aussi bon italien que Boccace et l'Arioste. Quelle impertinence! Tous les siècles et tous les pays ont leur langue vivante , et toutes sont bonnes : chacun écrit la sienne. » Lettre à madame cTÉpinay.
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gcnt. L'espérance lui avait fait louer ce prince; il loua TAnglêterre par vengeance ; il exalta Shakspeare alors que personne ne le connaissait , et il le dénigra quand il redouta en lui un rival. On aperçoit soiis un air d'indépendance une courtisanèrie assidue envers tout ce qui est autorité. Personne ne connut mieux Fart de donner aux louanges ce tour spirituel qui les rend doublement agréables. On trouve peu d'exemples aussi de cette fureur jalouse qui le poussait à invectiver ses rivaux, et qui semblerait n'appartenir qu'à l'ambition déçue par sa propre impuissance.
On ne peut accuser Voltaire d'avoir de propos délibéré voulu renverser la religion et la morale. Déjà il n'y avait plus de bonnes mœurs, et les croyances étaient ébranlées : son but fat de réussir et de plaire, et il s'abandonna aux exagérations îné* vitables lorsqu'on veut exercer de vigoureuses représailles. Il se flatta de contribuer à l'affrancbissement des peuples ; mais il crut y parvenir par le relâchement des mœurs et l'af&ibliasement des croyances , qui sont, au contraire, les appuis du des* potisme. Cest aussi à la réforme des gouvernements et des sociétés que tendent, par la voie de la licence, ses délicieux romans, où il ne se proposa pas, à la manière anglaise, d'offrir le tableau simple et vrai de la société, ou, à la manière moderne, le développement d'une passion , mais une thèse à faire triompher, une idée à faire pénétrer dans la classe la plus nombreuse, en restant toutefois dans les conditions du goût et de l'art.
Cest aussi dans ce genre qu'il conçut l'histoire. Schlegel a dit que Voltaire nuisit moins par ses impiétés que par le faux esprit qu'il répandit dans l'histoire, en l'habituant à Topposition et à l'épigramme, quand elle s'était montrée sérieuse sous les rois précédents, où elle remplissait le rôle ofGciel d'adulatrice. Voltaire s'étant fait de l'histoire une arme, comme de tout le reste, ne choisit pas entre l'éloquence des grands siècles littéraires et la naïveté des temps primitifs; mais il se mit a tracer des caricatures au lieu de portraits. Cependant son Histoire de Charles XII, où les événements trouvent leur explication dans le récit même, et où il est parvenu à inspirer de l'intérêt pour un héros tout guerrier, sans pourtant justifier la guerre, est
LITTÉfiÀTUfiB PHILOSOPHIQUE. 57
plos épique que la Henriade, parce qu'il s^agissait uniquement de peindre ; en quoi il est incomparable pour la rapide élégance et la simplicité.
Voulant combattre la décadence du goOt , les paradoxes de Rousseau contre les lettres , la liberté des philosophes, qui cessait de lui plaire depuis qu'elle lui enlevait des applaudissements, il écrivit le Siècle de Louis Xjy, où il ne se montre que panégyriste, sans aller jusqu'au fond des choses, sans saisir tout le changement survenu alors dans les mœurs; sans rappeler qu'un roi a d'autres devoirs que celui d'exciter l'admiration , et que la France avait d'autres gloires que l'élégance de ses écrivains. Adulateur des rois, il fait bon marché des histoires qui révélaient leurs fautes ' ; il déteste les prêtres et le pouvoir l'eligieux, qui avaient souvent servi de frein à leur puissance et protégé les peuples *. Que les guerres dont il parle soient justes ou non, que tout ce luxe ait ruiné la France, il ne sait qu'admirer; et, pour mieux faire briller le vernis qu'il répand sur cette époque, il traite de barbares les siècles précédents. A la manière de certaines vies de saints , il divise en catégories distinctes les différents ordres de faits, et il n'embrasse pas d'un regard les événements, les caractères, les mœurs. Qu'en résulte-t-il ? Vous connaissez les particularités et les anecdotes, mais non le siècle, et vous ne pouvez prononcer sur toute l'époque un jugement fondé.
'SJ Essai sur les mœurs et C esprit des nations est une thèse contre le pouvoir ecclésiastique. Avec une érudition qui semble vaste parce qu'elle est effrontée, et que le titre du livre aussi bien que la méthode élastique de l'auteur laissent incomplète, il va puiser en toute liberté, aux sources les moins connues, des faits et des anecdotes ; mais , au lieu d'en tirer parti pour répandre de Toriginalité sur le récit des principaux événements , et pour aviver la peinture des faits sociaux , il les agence en chapitres distincts, système commode pour substituer ses opinions aux faits réels , et se substituer soi-même à la vérité. Les grands
* Voyez Correspondance ti. III, p. 276, lettre à Frédéric IL
* Toy. ibid., p. \zk.
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désastres elles infortunes magnanimes le font rire; il n^apprécie point la poissance des caractères , et ne met point les hommes à leur place. Il se plaît à assigner de petites causes à de grands événements , à rapetisser les héros , à « se railler des deux hémisphères. »
Ainsi, la gloire que Voltaire aurait acquise en affranchissant rhistoire, et en familiarisant le monde avec les idées nouvelles, fut gâtée par un esprit de système, et par ce titre de philosophe auquel il aspirait ; ses ouvrages ne servirent qu'à asservir le sentiment historique au misérable sensualisme de Locke. Le sauvage sent un besoin, y réfléchit^ et trouve le moyen de le satisfaire ; il observe les animaux et apprend : ainsi l'invention procède en ligne droite et logiquement. Ce^t ainsi que Buffon , Raynal et Temple construisirent la civilisation, et Condillac , le système entier de la connaissance. Mais le sauvage secoue difficilement son indolence habituelle. Eh bien ! il faut attendre ces cas extraordinaires qui ne se renouvellent qu'à des intervalles éloignés, et pour cela multiplier les siècles à l'infinL Quant à des idées innées , à des traditions d'une civilisation antérieure, chimère! on y substitue la nature, l'intelligence, la logique. Il est vrai que quelques-uns ont {recours à des générationr antérieures aux nôtres; mais ceux-ci vont les chercher d'un côté, ceux-là d'un autre, en Tartarie, en Sibérie, dans la Nouvelle-Hollande, pourvu qu'elles n'aient pas été là où les place la tradition la plus ancienne, et pourvu qu'on ne demande pas de qui cette civilisation leur venait. Il en est qui attribuent les inventions au génie; mais le génie, selon Helvétius, n'est qu'une combinaison fortuite de sensations, ce qui rentre dans le même principe.
Une fois Dieu mis de côté , l'histoire ne fut donc plus qu'un amas d'accidents. Le hasard crée les religions chez les hommes effrayés par un cataclysme; le hasard, qui conduit un ermite à Jérusalem, enfante les croisades; le hasard d'un Nazaréen, qui meurt crucifié, dérange la sublime architecture de l'empire romain. Bien plus : le hasard d'une comète , qui heurte le soleil et en détache quelques fragments , produit ce bel ordre planétaire , cette terre sur laquelle ce hasard nous ballotte un
LITTBBÂTUBS PHILOSOPHIQUE. HO
înstaiit Y pour nous rejeter ensuite parmi les atomes errants.
A quoi bon dès lors étudier Tbistoirc, si le passé ne peut nous instruire en rien sur TaTenir? Elle aura tout au plus, comme le veut Condillac, l'utilité de Tllote ivre dans les soupers de Sparte ^ D'autres ^core la rendent inutile à force de scepticisme. Déjà Bayle avait ouvert la brèche, en trouvant que toutes les opinions se présentaient avec un égal cortège de preuves. En vain Fréret , traitant de la certitude historique , essaya d'une opposition méthodique, et assigna les limites du doute : l'on recueillit çà et là , l'on ramassa avidement les contradictions et les erreurs^ et l'on en arriva , comme Volney, à affirme^ qu'on n'avait d'histoire véritable que depuis un siècle , c'est-à-dire depuis que Venise commença à avoir des gazettes, « monuments instructifs et précieux , disait-on , jusque daus leurs «rreurs, parce que leurs contradictions offrent des bases fixes à la discussion des faits. » Puis, de même que lUsbek de Montesquieu trouvait nos usages ridicules parce qu'il les comparait aux siens, tous prétendaient juger ceux d'autrefois d'après les idées du jour, et mesurer toute grandeur àl'aune de Paris.
L'histoire se réduisit donc à un tissu de faits incohérents, ou à une suite de raisonnements abstraits : rebutante sans être vraie, elle offrit dans ses récits, non des événements, mais des réflexions, et die ne dit plus comment mais pourquoi les choses étaient arrivées.
Cétait sans doute une grande idée que celle d'appliquer la philosophie à l'histoire , de l'ériger en science plus ou moins rigoureuse, et d'expliquer les œuvres des hommes et celles de la société. Mais l'intolérance et les préjugés s'en mêlèrent, les £ûts se virent reniés, ou se décomposèrent en anecdotes. Le cJassicisme païen se glissa dans l'histoire, non moins que dans la littérature et dans la politique.
S'il est une science qui vive d'action, qui ait besoin de demeurer dans la réalité humaine, de s'inspirer à ce qu^il y a de vrai ,
' Rousseau a dit aussi que les hommes sensés doivent regarder l'histoire comme un tissu de fables dont la morale est appi^priée au cœur humain.
6d LITTERATURE PHILOSOPHIQUE.
de sain, c'est riiistoire. Or les pliilosophes étaient étrangers aux affaires publiques : ils érigeaient dans leur cabinet, un autel h la vérité , dont ils se considéraient comme les ministres ; mais ils songeaient moins à la rendre efficace qu'à lui obtenir Tencens des lecteurs, c'est-à-dire de la classe cultivée : de là les défauts communs de tous leurs livres. Ce sont des thèses tantôt de rhéteurs , tantôt de sophistes, où les physionomies sont défigurées, pour les faire ressembler à celles que Ton voulait censurer ou louer; et les faits, sous prétexte d'interprétation philosophique, y sont altérés au point de devenir des allusions.
Le savant Fréret avait porté une critique hardie sur les Évangiles , dont il sapait l'authenticité, par ce motif qu'il jen avait couru beaucoup d'apocryphes dans les premiers temps ; et il affirmait que si le Christ eût détruit le mal et le péché, on n*eût pas vu tant de persécutions et de guerres de religion causées par le christianisme.
Raynal était un bon abbé qui voulait, par son Histoire des Indes, mettre le commerce en honneur, et appeler l'intérêt sur des classes ravalées jusqu'alors. Mais, craignant qu'on ne fît pas plus d'attention à cet ouvrage qu'aux' précédents qu'il avait publiés, il s'y livra à des déclamations violentes, empruntées aux plus mauvaises improvisations de Diderot ; il y apporta tout l'enthousiasme des plagiaires , et y sema des digressioiys incohérentes, des reproches , des conseils donnés avec véhémence à tous les gouvernements. Mais il ne put, même en harcelant les rois et les prêtres , obtenir les honneurs de la persécution , et son œuvre anonyme fut vendue presque librement. Comme il voulait une condamnation , il en fit une autre édition avec soo nom et son portrait, ajoutant un renfort de déclamations, et des allusions évidentes au ministre Maurepas. £n conséquence son livre fut brûlé par la main du bourreau , et il put alors donner carrière à tout son courroux. Sa méthode ne consiste qu*à raisonner sur tout ce qui se présente au bout de sa plume^ sur les diamants de Golconde comme sur le poivre des Maldives, sur les Juifs comme sur les Bohémiens; de substituer aux par-
ticularités véritables les ornements à la mode ; le tout sans cntique, sans concilier les contradiclions , et en adoptant ce ^
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lui fournissaient ses collaborateurs ofGciels >. Il voulut introduire avec rindépendauce une philanthropie nouvelle , qui n'était ni Tancienne charité chrétienne ni le nouvel égoïsnie,si bien qu'il déplut aux uns et aux autres. Aucun auteur, dit M. de Barante , n'avait jusqu'alors manqué à ce point; de raison dans les idées et de mesure dans leur expressiou. Délirant dans ses opinions et ridiculement emphatique dans ses termes, Raynal fait pompe de principes opposés au bon ordre, dans quelque société que ce soit. Cependant,, lorsque la Révolution arriva, il en désapprouva les excès ; car les illusions que l'auteur nourrissait dans son cabinet cédèrent vite aux rudes leçons de l'ex- .périence.
L*école historique anglaise suivit , en partie , le mot d'ordre de la philosophie française. Robertson (1721-1793), excellent homme, dévoué à tous les devoirs de la famille , prêchait des gens convaincus ; se bornant à exposer une bonne morale, il signale les maux qui désolaient le monde à la naissance du christianisme, et les remèdes salutaires qu'il y apporta : ses opinions sont conformes au gouvernement de son pays, et son style est celui des écrivains de son temps. Mais ce judicieux esprit nous parait trop calme dans le récit de l'une des périodes les plus agitées de l'Europe, V Histoire de Chartes-Quint; il est trop impassible pour bien comprendre le choc animé des passions et des partis. Quoiqu'il n'ait pas le rire sardonique de l'école voltairienne, il en a la froideur; et ses réQexions, suggérées par le temps où il écrivait, sont en désaccord avec l'esprit des événements qu'il raconte ». En traitant un sujet très-heureux , il analyse , décom-
' Le plus laborieux parmi eux fut Pechmeja, que nous ne citons que |K)ur rappeler son amitié pour le médecin Dubreuil. On disait à Pechmeja : Vous n'êtes pas riche. — Aon, répondait- il, mais Dubreuil Vest. Ce dernier, atteint d'nne maladie grave , fait appeler Pechmeja , < t lui dit : Ami , mon mal est contagieux, je ne puis permettre qu'à toi de m* assister; fais retirer tout le monde. Il ne tarda pas à mourir, et Pechmeja ne lui survécut que peu de jours.
' Il dit en pariant de Voltaire : n 11 mMndiqua, non-seulement les faits Rur lesquels il importait que je lu'arrC'tasse , mais encore les conséquences qu'il fallait en tirer. »
G2 LITTÉBATUBE PHILOSOPHIQUE.
pose , dessine partie par partie , sans vigueur synthétique pour saisir Tensemble , comme sans imagination pour donner de la vie h ce qui ne lui est pas offert ^ar la sensation. A force de chercher la vérité avec ostentation , il perd le sentiment ; et, après ravoir lu, on ne connaît pas , ou, ce qui est pire, on connaît mal Charles-Quint, Léon X, et surtout Luther.
V Histoire cT Amérique était une partie intégrante de celle de Charles-Quint; mais il la considéra comme un épisode, et, le trouvant trop long , il en fit un ouvrage à part Encore ne crut-il pas bon de faire entrer, dans le cadre académique qu'il avait emprunté, tout ce que cette histoire avait de saillant et de particulier, c'est-à-dire les traits caractéristiques de la barbarie ou de la conquête ; aussi les relégua-t-il dans les notes.
I.es mêmes défauts reviennent chez Hume (1717-1776), Écossais comme Robertson ; mal vu dans sa patrie pour le scepticisme dont il s'était fait un système, il alla chercher en France des leçons et des applaudissements. 11 fit de l'histoire philosophique en sacrifiant tout aux idées en vogue, la vérité et Famour de la liberté à Tenvie de se faire applaudir. 11 ne comprit rien au développement lent et laborieux de la constitution de son pays , et la crut accomplie et parfaite dès son origine. Il se platt à assigner aux événements de petites causes ; il ne souf&e ni ne jouit avec rhumanitc. Méprisant la religion, il ne comprend pas ce qu'elle a d'influence sur la société et sur les révolutions , ni l'appui qu'elle prête aux libertés politiques '. 11 n'approfondit point le mouvement historique de son pays ; et quatorze volumes de la correspondance de Jacques II, ainsi que les relations des ambassadeurs français à Londres, lui ayant été offerts à Paris, il ne les crut pas dignes d'examen. Quand on a si peu h sentiment du devoir de l'historien, on ne fait que des généralités , on ne consolide que des préjugés. Rhéteur perpétuel, il n'a jamais de chaleur pour conserver l'impression vraie d'un
' « Hume avait tant de hafne pour la religion , quMI haït la liberté pour avoir été Talliée de la religion , et soutint la cause de la tyrannie avec toute rhabilelé d'un avocat , en affectant Timpartialité d'un juge. » Macadlay, sur Milton.
LITTBSATUBE PHILOSOPHIQUI. 63
fàà oa d*une idée. Il n'est pas jusqu'à la langue où il n'introduise des tours et des expressions françaises.
Gibbon est de beaucoup au-dessus des précédents historiens. Tout jeune encore , la lecture des Variations de Bossoet le rendit catholique. Son père mécontent L'envoya à Lausanne, où, peu disposé au martyre , il se soumit , et revint à sa première foi. Élu au parlement à l'époque de l'insurrectioil américaine, il ne se sentit pas ébranlé par ces grands débats où s'agitait la cause de l'humanité ; et, sans jamais prononcer un mot, il vota avec le ministère, « silencieux sur son banc, sain et sauf, mais sans gloire, » et ne considérant ces discussions que comme 1 des distractions d'affaires interposées aux études. »
Gibbon est idolâtre de là force et de l'autorité; Rome Finspire comme elle avait inspiré Polybe et Ylllani : mais il ne voit que Rome païenne; et , « le 15 octobre 1764, rêvant qu'il était assis sur les ruines du Capitole, à l'heure où les franciscains déchaux chantaient vêpres dans le temple de Jupiter, il eut tout à coup la pensée de décrire la décadence et la chute de cette cité. » Voilà son inspiration et son défaut. Rien ne lui parait grand que Rome, et même que Rome impériale. Le christianisme , qui bouleversait cette organisation admirable, rébellion ; le martyre, qui devait en révéler le despotisme sanguinaire, mensonge ; les Pères , qui prêchent une morale et des dogmes différents, folie; les Germains, qui osent, avecleur sauvage liberté, se ruer sur ce bel ordre tyrannique, où la nation n'avait qu'à se soumettre, corps et âme, aux ordres impériaux et à Tédit du préteur, les Germains sont des barbares. En conséquence, il ne fait aucun cas de tout ce qui est moderne, du parlement de sa patrie comme des capucins de Rome , de saint Âthanase comme de Scanderbeg, des ariens comme des concitoyens de Washington. Sa critique frivole et railleuse ne croit ni à la générosité ni à la liberté; et il se met toujours du côté de celui qui persécute. 11 ne déploie la fastueuse élégance de son style que pour décrire les triomphes de la force brutale.
Bien supérieur en savoir aux encyclopédistes , ce fut pour sacrifier à la mode du temps qu'il se fit leur disciple , lui qui pouvait s'ériger en maître et en censeur -, il immola son profère
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génie sur Tautel de la raillerie et de Fincrédulité. Si Ton considère rimmense érudition de cet auteur, Tart avec lequel il puise aux sources les plus diverses , sa patience à compulser des volumes qui lasseraient des bénédictins ; si on compare tout cela au malheureux résultat qu'il en a tiré , on reconnaîtra combien la matière est stérile , lorsqu'elle est dénuée de l'esprit et de l'enthousiasme '.
' Nous trouvons, dans les Memoirs ofthe life of sir S, Bomilly (1841), une lettre de Mirabeau , du fô mars 1785, où il juge Gibbon oonune on nous a reproché de l'avoir fait sept ans avant la publication de cette lettre.
a j*ai- lu l'élégante Histoire de M. Gibbon , et cela me suffît. Je dis son élégante et non pas son estimable Histoire , et voici pourquoi : jamais , à mon avis» la philosophie n'a mieux rassemblé les lumières que l'érudition peut donner sur les temps anciens, et ne les a disposées dans un ordre plus heureux et plus facile. Mais, soit que M. Gihbon ait été séduit, ou qu'il ait voulu le paraître, par la grandeur de l'empire romain , par le nombre de ses légions , par la magnificence de seff chemins et de ses cités, il a tracé un tableau odieusement faux de la félicité de cet empire, qui écrasait le monde et ne le rendait pas heureux. Ce tableau même, il Ta pris dans Gravina, au livre de Imperio romatio, Gravina mérite de l'indulgence , parce qu'il était excusé par une de ces grandes idées dont le génie surtout est si facilement la dupe. Comme Leibnhs, il était occupé du projet d'un empire universel, formé de la réunion de tous les peuples de l'Europe sous les mêmes lois et la même puissance, et il cherchait un exemple de cette monarchie universelle dans ce qu'avait été l'empire romain depuis Auguste. M. Gibbon peut nous dire qu'il a eu la même idée ; mais encore lui répondrais-je qu*il écrivait une histoire, et qu'il ne faisait pas un système. D'ailleurs cela n'expliquerait point et surtout n'excuserait pas l'esprit général de son ouvrage , où se montrent à chaque instant l'amour et l'estime des richesses, le goût des voluptés, l'ignorance des vraies passions de l'homme,
l'incrédulité surtout pour les vertus républicaines Je me suis toujours
étonné que M. Gibbon fût Anglais. A chaque mstant j'étais tenté de m*adre8ser à lui , et de lui dire : Vous, un Anglais! Non, vous ne Vêtes point. Cette admiration pour un empire déplus de deux cen< millions d*hommes, où il n'y a pas un seul homme qui ait le droit de se dire libre; cette philosophie efféminée qui donne plus d'éloges au luxe et aux plaisirs qu'atix vertus; ce style toujours élégant et
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Ses Mémoires montrent parfois qu'il aurait été capable de cet enthousiasme , s'il n'eût été entraîné par le courant, ou i)ar la peur des philosophes, qui tenaient dans leurs mains sa reuoniniée. U écrivait : « A Lausanne, la nuit du 27 juin 1787, entre « onze heures et minuit, j'ai fini la dernière page de mon travail « dans un pavillon de mon jardin. Après avoir déposé la plume, « je parcourus deux ou trois fois une allée couverte d'acacias , « d'où l'on domine les champs, le lac, les montagnes; l'air était « doux , le ciel serein ; le disque argenté de la lune se reflétait « dans les eaux ; la nature entière se taisait. Je ne dissimulerai « pas une première émotion de joie dans un moment qui me « rendait ma liberté, et devait peut-être établir ma réputation ; « mais mon orgueil fut bientôt rabaissé , et une humble mélan- « colie s'empara de mon cœur en songeant que je prenais congé « de l'ancien et cher compagnon de ma vie, et que , si longue « que dût être la durée de mon ouvrage, les jours de l'historieu « seraient désormais bien courts et bien précaires. »
Les autres écrivains de la même coterie recouraient aussi à rhistoire pour y trouver des armes contre la révélation, contre les gouvernements, et la faisaient dépositaire de leurs haines. Voltaire avait enseigné à afûrmer sans examen : Mentez hardiment; il en restera toujours quelque chose. Il en resta, en effet, beaucoup -, et les défenseurs de la vérité s'entendent encore jeter à la face les traits effrontés qu'il lançait chaque jour contre la Bible, contre la foi, contre l'antiquité'. Uniquement
jamais énergique , annoncent tout au plus Vesclave d'un électeur de Hanovre, »
* « Par les traditions des prophètes , et avant eux des patriarctics , notre religion remonte à la naissance de la société. Cette antiquité est bien imposante : il faut absolument la discréditer, bafouer son berceau, ébranler ses colonnes , les livres de la Bible. Ayant rendu risibles les Rraves patriarches, convaincu Moïse dMgnorancect de cruauté, conspué la Genèse, ce sera pur divertissement de tuplupiner les prophètes, d'affirmer que leur mission était un métier, que Ton s'y exerçait connue à tout autre art ; qu^un prophète, à proprement parler, était ua visionnaire qui assemblait le peuple et lui débitait ses rêveries ; que c'était ht l>lu8 vile espèce d'hommes qu'il y eût chez Icji Juils : qu'ils ressemblaient
e6 LITTÉAATU&E PHILOSOPHIQUE.
frappé des phénomènes, comme peut Tétre un sensualistet il ne voit que mobilité et caprice dans la marche du monde ; il soumet tout à de petites causes, et fait la satire de la Providence : il serait difficile d'énumérer ses erreurs historiques. Pour lui les Égyptiens sont de misérables maçons , alors que leurs merveilleux édifices commençaient à s'élever; pour lui, qui nie rantiquité de la Bible, le plus ancien des livres sacrés est TËzour-Védam, catéchisme composé en indien par un Jésuite ; le Zend-Avesta rivalise d^antiquitéavec ce livre ; de mémeleSadder, qu'il prit pour le nom d'un auteur, tandis que c'est on commentaire fait il y a trois cents ans ; pour lui, si hostile envers là foi de son pays , le Christ fut condamné justement , parce que celui qui s'élève contre la religion de sa patrie mérite la mort; pour lui, qui reproche à Finquisition ses bûchers, toute tolé-
exactement à ces charlatans qui amusent le peuple sur les places des grandes villes. Arrivés à ce point, il nous sera facile de montrer qa*un homme adroit, entreprenant , ayant acquis dans ses voyages des notions de pbysique, de jonglerie, même de magnétisme, clioisit, pour exploiter la crédulité publique, une contrée lointaine, une popalatioo ignare , séparée de la civilisation romaine par son langage et ses mœurs, entichée d'une attente superstitieuse ; que , s'appliquant quelques pas<* sages des visionnaires juifs nommés prophètes , il réussit à tromper la foule, à passer pour le Messie, ce qui signifie un envoyé , un liomme chargé d'une mission. Les rieurs mis de notre bord, il y aura beau jeu à houspiller les bons apôtres , les douze faquins, surtout les éerivailleurs Marc, Jean, Luc, Matthieu ; à éplucher leur Évangile , et à lui donner des nasardes. En toute assurance , nous pourrions insinuer que le culte chrétien , comme tous les autres , est Tœuvre plus ou moins imparfaite (les hommes , passionnés , menteurs , aveugles ; que s'il était de Dieu , naturellement il élèverait la dignité morale au-dessus des craintes superstitieuses de la conscience ; mais qu^en réalité , au lieu d*ètre fait à rimage de Dieu , l'homme a plutôt fait Dieu à sa propre ressemblance, le gratifiant des défauts et des vices dont il. fourmille lui-même. Quand on aura répété toutes ces choses , notre temps sera venu. Mais comme seul , parmi toutes les religions , le christianisme offre une suite imposante de récits et de faits, c'est cette succession continue qu'il faut rompre , c*est cette antiquité vénérable quMl importe de démolir. » Voltaire , Bible expliquée , Esprit du judaïsme.
LITTÉKATCJBI PHILOSOPHIQUE. 6/
renée envers les valneas est one lâcheté. Il dte à faux ; il répond à an raisonnement qn^on Ini oppose, à une erreur qu*on lui signale, par une argutie ou par une inveetive. Pinto, Juif de Bordeaux, se plaint des insultes eontinoelles qu'il lançait eontre sa nation : Voltaire convient qu'il a raison, et n'en poursuit pas moins le cours de ses injures.
Ce fut alors que Tabbé Guénée, successeur de Rollin, bon éeriYain^ versé dans la connaissance des langues anciennes et modernes, et qui avait traduit de l'anglais plusieurs apologistes, entreprit de combattre ce génie moqueur à l'aide de Férudition, sans négliger l'esprit et le goût'. Par égard pourra siècle intolérant , il n'ose manifester ouvertement ses croyances; mais il développe fort bien la législation mosaïque , et met en évidence les beautés poétiques des Livres saints. Rude jouteur, il se sert «mtre Voltaire de son arme habituelle, l'ironie ; et avec une admirable flexibilité do ton et de formes , avec une modération aceaUante , il lui signale des milliers d'erreurs et dignorances inexcusables, son intolérance surtout , pire que celle d*un inquisiteur. Voltaire ne lui répondit que par des moqueuses trivialités : au milieu de ses escarmouches d'esprit, il se donna des airs de triomphe , sans se laver d'un seul reproche , ni réfuter un seul raisonnement >. Le siècle n'en continua pas moins de lire celui qui s'était fait son flatteur.
C'est que le siècle avait la manie de tout savoir sans avoir rien appris , et de parler des sciences, dont il savait à peine les éléments. On eut donc aussi recours aux sciences pour combattre les croyances. Descartes avait régné en France jusqu'au jour où la gloire de Newton y fut proclamée par Maupertnis. Prétendant se poser entre les matérialistes et ceux qui voient partout les causes finales , Maupertuis soutient que la matière est capable de penser, mais pourtant que Dieu existe.
■ Lettres de quelques Juifs allemands , portugais et polonais, à M. de Voltaire,
* Voltaire écrivait à d^Alembcrt : « Le secrétaire iuif... est malin comme un singe ; il vous mord de sang- froid , en feignant de vous embrasser. » ( 8 décembre 1776. )
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M.iiMHTfiiis, iii :»-ste, . iiut :m-«om ue la vivacité avec la- MU'Mt^ \ .iii:iii-t« i-\tK»SKi 1(5 iiouvfiies incuries, eu marchant sur ,.^ •■ uvM iiwsi rst-ve .'. *.f aei'iucr ki\w i on aithliua le mérita r!VM:rMi( .-•intMiltr -.- iccniicr w pmiusopiie uu^lais. Mais triilts ••110 Ni>wrMii .uiiiiiiau 11' i l't'aicur ùaus SCS œuvres, Vuliin* iiiirnnti^ ;ut hiiw , .liskiiiL :i:'tiic ue loui, ;Mrut de i'attraciiMT 'uHir iit'i*l:in*f .iii un tUcu (.-.un <i perdu, ou pour le cun-
l't r -•MTiiiio ' u'M'iuiiie a\tv ..' i-iuiiuc, ^i puur supposer la
ii:incni .<!t>riii'(lo , .- inaule /.e rcitscr f i ae \ouiuir. il touilla de Mivui* i.iris liH rivits iK's iiuivioiiiiuires pour parier de la Cliine •r .i«* ' Miilo . :i Muiluc iiioutrcr uaus la première le type d'une ,,,,.. l'f' ^iiMt MiltMiittr . «c nue vnn.Mioio&ue i|Ui uenieutit lafii- :iii* -MiK iK 'vori't -luîious. ùiie iioraie |>ius pure que celle .!»• M.'Kii «r uitiTitMin* ; ^a .u. »:uc -tirie lie siècles écoules ,v \nf ■ :'noiui»» ibniifo . ;jiiM"< i:u li àcLuiaiL :ivec d'autant plus I.» ..-nii-in.'it iii'i«!!ts ••r.iient iKtuis :;.ciicr3ieiiieut oouuues.
îï'itV'^n u* .lie M«« '.^-i'!!; nais i uace :>on rrùue dans des >r <t'|^fl,to,,rN ii]tînit*'(. t'«»ttt' -latun* . >vsiciiie ùe iois établies par ■'M.r.ntpiir i)onr /•'\isfi»ni'e àfs iiioses Jt [K>ur îa succession •!..< -îirpç. . lui .^^HMiMùr <»» iTvt 1er .itfsez »ar :es deux piieiiomei;"> d'^ i'i .-nn^on nti'Vi ««î W a ivpnîiiucuoii. \prcs avoir à peu pr'"-' \"''t\m^ !os lois jen»»ml»*s er. ueivssaires à v-es Jeux-là, il laisse Oî/';i nypr^rr. «^Iii spjn lie son ivpns. les ieux pouvoirs extrèi.io< f\o np/'orot dpdptniir*». tandis .pie riionime reste sous la ii-vri 'lo l'i nVnrp . dnns laquelle «rniisiste îe biea et la conve- !■ ri' '• I II fr,iyt]\*\rt}) qijp /'.lomiiip V l'oiu'imre l't s'v L'oordouue, . il r' »:'i -vnnt '•oTitpp l"pYr/»s dps îonvs motrices. » Ou conçoit
rfiriilii'fi 'l'i! p! lirp lin romrïn qui substituait au bras de Dieu le or irif?ivri'r tVniw^ plr^u^t/», po'ir cr^.er re Lel ordre du monde, f/ilf; trn , ri.nllv iidopt;i Ii pirtir; I.i plus faible de Butïon,