UTTBKATDBI P1UU>S0PH1QUE
c'est-à-dire les hypothèses, le refroidissement progressif de la terre, la température élevée des pays septeotrionaux; et pour rivaliser avec Voltaire, qui faisait dériver toute sagesse des brahmincs, il alla en chercher Torigine dans une Atlantide, où ]*iiomme se serait élevé de la condition de brute à Tétat d'être raisonnable; pois, dispersé sur la terre lorsque cette île fut engloutie, il aurait porté sur tous les points du globe quelques parcelles des connaissances primitives.
( 1753-1820. ) Volney lança des blasphèmes lyriques du fond des mines de TOrient, qu^il interrogea pour y chercher ce « juste équilibre de force et de sensibilité qui constitue la sagesse ; » et il leur demanda des témoignages d'une antiquité en opposition avec les traditions bibliques.
( 1742-1809. ) Dupuis crut « qu'il ne suffît pas d'analyser les febles sacrées, mais qu'il faut examiner le culte en lui-même. Le mal que les religions ont fait à la terre est infini ; une histoire philosophique des cultes et des cérémonies religieuses , du pouvoir ccerdotal sur les différentes sociétés , serait le tableau le plus épouvantable que l'homme pût avoir de ses malheurs et de son délire. » En conséquence , il fait un pêle-mêle de rastronomie et de l'érudition, pour rechercher l'origine des cultes dans les phases des astres , converties en légendes de héros. En conséquence , l'Ancien et le Nouveau Testament ne sont pour lui que des légendes calendaires , la religion qu'une imposture; et il en conclut que « l'homme, pour prendre son rang naturel, devrait se placer dans la classe des animaux , aux besoins desquels la nature pourvoit par des lois généreuses et invariables. » Laissezle aller, et bientôt il condamnera Robespierre, parce qu il « voulut un Être suprême et des autels ; parce que , dans ses derniers discours, il déclama contre la philosophie, et sentit le besoin de se rattacher à une religion '. »
(1757-1808.) Le médecin Cabanis, tout occupé de lever le>s barrières qui séparent la médecine delà philosophie, prétendit réunir et confondre l'ordre matériel et l'ordre spirituel , expliquer l'imagination et l'esprit sans Dieu, et, dans les liapports du
' Abrégé de Corigine de ions les cultes, c. lo.
70 LITTEBATUBB PHIL080FHIQUB.
physique et du moral, il montre que le tempérament , les maladies, la nourriture, décident de la ?ertu, du génie, ou de lenrs contraires.
Bien d'autres cimentèrent cette alliance des lettres airec les sciences pour combattre la Divinité. Paris Toulait des divertisseraents, de la variété, des sujets de eonveisatîoir, et en même temps de la culture intellectuelle, mais à condition de l'acquérir à peu de frais. Les questions abstraites relative» à la nature de l'homme , aux mystères de la vie et du monde, réclament du temps, du sérieux , de la conscience. Les grands écrivains du siècle précédent, comme Pascal, Malebranelie, De»cartes, Iluet, semblèrent des pédants tout bérissés de latin, qu'il fallait laisser an rebut comme les costumes de leur siècle. On voulait une philosophie commode qvi expliquât tout , qui réunît tout , et qui n'exigeât aucun travail.
Condillae satisfit à ce besoin ; et en adoptant la doctrine de Locke , qu'il appauvrit , il réduisit toute la philosophie à la sensation. Se rappeler, imaginer, c'est sentir. Galilée vU que la terre tournait; Kepler vit l'harmonie des astres. La métaphysique , dont l'ambition est de découvrir la nature des êtres qui échappent à nos sens, est une folie; toucher, voir, expérimenter, voilà en quoi consiste la philosophie. Gimdillac n'admet pas seulement que les connaissances s'acquièrent uniquement à l'aide des sens ; il rejette aussi cette faible part que Locke avait faite à la spiritualité, en nommant l'attention. Locke avait supposé une table rase; Condillae ennoblit l'idée anglaise, et il en fait une statue : on lui présente une rose, elle en sent Fodéur, elle l'aperçoit , puis elle se rappelle cette impression , la désire de nouveau, distingue cette impression, se plaint d'en être privée , et connaît la succession , le temps , le possible , llmpos^ sible. Du parfum d'une rose , voilà que notre statue arrive aux théorèmes de l'astronomie.
C'était là un joli petit roman pour faire comprendre Da succession des idées à une infante d'Espagne ou à quelque femmelette , qui ne réfléchit pas que , pour sentir, cette statue devait avoir certaine chose que n'ont pas les statues ; qu'il l'appelle âme ou esprit, il faudrait que notre philosophe nous l'expli-
LITTSRÀTCBE PHILOSOPHIQUE. 71
quât. Il est étrange que cette plaisanterie ait été prise au sérieux , et soit devenue le fondement de toute la métapliysique du siècle passé. Mais Condiilac a pour lui toutes les apparences de la méthode; et avec d'autant plus de clarté qu'il est moins profond, il réduit la science de la pensée à Fétat de connaissance vulgaire, en la dégageant de ce qu'elle avait d'élevé. Triste philosophie qui se croyait complète et dispensée d'études, et qui semblait grandir ses disciples alors qu'elle rabaissait la science ! Tout le monde s'enoi^eillit de pouvoir philosopher à si bon marché; et, la curiosité satisfaite, on contesta au génie et au temps la possibilité de faire un pas de plus.
Voltaire avait le secret de tout rendre intelligible; tout sor* tait de ses mains façonné, embelh, et le monde en extase lui faisait un mérite de ces métamorphoses. Mais lui se plaisait à rire de ses prosélytes , de l'esprit de Montesquieu , de la géolo* gie de Maupertuis , de la chimie de Lavoisier, et de l'emphase des novateurs littéraires. 11 trouve Rousseau bien insolent d'avoir osé proclamer l'égalité des hommes, ce qui est, à ses yeux, CorgueU cTun fou '. Ce n'est qu'à lui-même que son encens s'adresse; et il va jusqu'à demander naïvement : Croyez-vous que le Christ eût plus cTesprit que moi?
C'est ainsi qu'il distribuait la gloire et les injures. Dégoûté de Paris, dégoûté de Frédéric qu'il avait quitté après maints orages, Voltaire se réftigia sur le lac de Genève, allant de Femey aux Délices, alternant ainsi entre la Suisse et la France. Il s'aperçut alors que sa puissance pouvait se passer d'appui, et déclara une guerre sans merci aux rois comme aux prêtres , aux lois et aux cultes, aux préjugés funestes conmie aux ventés nécessaires. Dans sa correspondance avec d'Alembert, il attaque surtout la religion comme une conjuration de soixante siècles contre la liberté et le bon sens, pouvant à peine être de quelque utilité pour la vile multitude. Lorsque sa force vint à décliner avec les années, la Bible et ses ennemis firent tous les frais de ses derniers ouvrages.
Derrière tout champion vigoureux , vient une tourbe d'imitateurs qui , ne pouvant le surpasser, l'exagèrent.
' Lettres au duc de Richelieu , du 15 février 1774 et du 1 1 juin 17.70.
7i LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE.
Un baron allemand d'HoIbacli , établi à Paris, esprit trèsmédiocre , qui écrivait au hasard et déraisonnait de propos délibéré, donnait des soupers, chaque semaine, où Ton faisait une guerre ouverte à Dieu et aux autres pr^ugés. On y proposait les réformes sociales les plus hardies qui aient pu venir à l'esprit des révolutionnaires , dans aucun pays. D'Holbach est l'auteur du Système de la nature, quoique, selon l'usage introduit par Voltaire de mettre ses ouvrages sous des noms supposés, celui-ci eût été attribué à un- certain Mirabaud, obscur traducteur du Tasse, qui s'écriait un jour, dit-on : Je suis le bienfaiteur du genre humain, puisque je le délivre de Dieu, C'était en réalité l'œuvre collective des convives habituels de d'Holbach, qui, échauffés par les joyeux soupers de leur hôte, se proposèrent de ne rien laisser debout au ciel, sur la terre, ni dans le cœur humain : l'âme, le corps, l'amour paternel , la gratitude, la conscience, furent pulvérisés, ruinés, honnis.
(1704-1771. ) Le marquis d'Argens , grand ami de Frédéric, qui lui donna la présidence de la section des belles-lettres dans l'Académie de Berlin, imita Voltaire et Montesquieu dans ses Lettres chinoises, juives et cabalistiques; puis, avec c^e érudition facile qui séduisait alors, il sapa les croyances dans la Philosophie du bon sens, ainsi que dans les Réflexions philosophiques sur l'incertitude des connaissances humaines, où il ne conserve qu'aux mathématiques un caractère positif, et où il se déchaîne contre les dogmatiques.
(1670-1733.) L'Anglais Mandeville, observateur sagace et triste, avait fait, avec de l'esprit, la satire de la société, en mettant en relief ces absurdités qui frappent tout homme debonsens quand elles sont isolées des circonstances qui les environnent. Dans son ouvrage intitulé les Fices privés font la fortune publique, il représente l'immoralité comme la cause déterminante de In prospérité d'une nation. La morale n'est , selon lui , qu'un artifice du législateur, et la société ne subsiste que par Tégoïsme, l'astuce, l'envie. Il fait ensuite le tableau d'une republique d'abeilles , qui , d'heureuse qu'elle était, se tro.uve bouleversée dès que Jupiter lui a accordé la vertu. En conséquencf, la bienveillance n'est qu'imbécillité; c'est une folie que dou-
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vrir des écoles pour le peuple; toutes les institutions ont pour base une turpitude; le langage lui-même fut inventé pour tromper, et tous les hommes seraient vils s'ils osaient l'être,
(1715-1771 .) Helvétius, qui vint après, appliqua dans son livre de r Esprit le sensualisme à la morale, comme Condillac Pavait appliqué à la psychologie empirique. Si dans Tintelligence il n'y a que sensation, il n'y a dans la volonté que plaisir et douleur, puisqu'elle ne peut s'exercer que sur les éléments fournis par Fintelligence. Il déduit de là , par une conséquence toute loKÎque, la morale de l'intérêt comme la seule possible; et, pour dédommager le lecteur de toutes les nobles consolations qu'il lui ravit , il offre pour but à Taoïsme l'amour de l'humanité, sentiment sans énergie parce qu'il est général. Intelligence sans portée, il croit que l'esprit des gens qui l'entourent est celui de toutes les générations et de tous les pays. Avec la prétention d'être original, il ne fait qu'imiter : exagérant la Rochefoucauld, commentant Mandeville, contrefaisant Montesquieu, etestro* piant Locke. Ce dernier avait déduit des sens toutes les connaissances humaines ; mais les animaux étant doués de sens comme les liommes, d'où naît la supériorité de l'homme? D'une meilleure conformation de la main, répond Helvétius, qui ne voit les choses que d'un seul côté, et du plus mauvais. Il nie l'amitié en théorie, tandis qu'il lui fait , dans la pratique , de généreux sacrifices; son livre devient le code philosophique des mœurs du siècle de Louis XV , mais il est en même temps une accusation frivole et calomnieuse contre la nature humaine.
En étudiant tous ces ouvrages pleins de frivolité avec un appareil de science, on est étonné de voir leurs auteurs parler tous d'analyse et d'expérience , et risquer eu même temps les hypothèses les plus dénuées de fondement. Us abolirent les idées innées , et y substituèrent la nature. Personne ne vit jamais l'Atlantide , personne n'attesta que le berceau de l'homme ait été au nord : ce sont là pourtant les axiomes ou les expédients des philosophes. Personne ne vit l'homme à l'état sauvage pur, personne ne l'a vu sans idées, personne sans langage, personne avec un seul sens, auquel les autres soient venus s'ajouter ;Suc-
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cessivement : c>st pourtant de ces Juifs que partent les systèmes qui ont fait le plus de l)ruit '.
I.e langage était et sera toujours le grand écueil de la pliilosoplite athée, qui s'y évertue en vain. La Mettrie en attribue rinyention à quelque génie inconnu, sorti du sein de rhumanitc brutale, comme il peut en surgir un parmi les singes et les chiens. Condillac exalte comme dignes des autels les inventeurs d*un si précieux instrument. Pour Maupertuis, il y voit le résultat d'un pacte social entre les hommes, qui, s'étant réunis dans cette ignorance primordiale, firent de telles prouesses d'analyse, que pas une académie moderne ne saurait y parvenir.
Ainsi la métaphysique se réduit à la sensation , le culte au déisme des païens incrédules , le langage à une algèbre , la poésie à un syllogisme, la morale au tempérament, la législation à un calcul de latitudes , l'histoire à une duperie, le style à une salve d'épigrainmes.
Mais pour en venir à une bataille rangée , il fallait réunir les forces, éparpillées des combattants, et les mener d'accord à l'attaque. Un libraire proposa de traduire le dictionnaire anglais de Chambers. Cet ouvrage donna naissance à un travail nouveau, qui fut V Encyclopédie , application du système de l'association, où le nombre dut suppléer au talent. Diderot et d'Aleml)ert se mirent à la tête de l'entreprise.
Diderot, né dans une humble condition , avait été élevé par les jésuites : il commença, pour vivre, à écrire des productions (éphémères , préfaces , annonces , sermons , encycliques , comédies, satires; il essaya tous les genres, en un mot. Pour se mettre en réputation, il se déclara athée, et dirigea une attaque des plus hardies contre la religion , dans ses Pensées philor s0phiques (174G). Plein de feu, plein d'esprit, il est incapable d'ime application soutenue ; tout fermente chez lui , rien n'y arrive à maturité. Critique large et ingénieux , quoiqu'il s'a-
' « Les philosopher pcrdont un temps précieux à élever des systèmes qui nous rn imposent , jusqu^à ce (|ue les prétendus faits qui leur «er- \ aient de hase aient éh'>d(^men(is. » IUynal, Nist. philos., i. lU.
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bandomie parfois à des élans lyriques et à Templiase , il combattit le goût feux et coDTentiofiiiel de son temps, en rappelant les écrivains à la vérité du oostoroe, à la réalité des sentiments, et à Tobservation de la nature. Mais il se fourvoya dans la pratique, et il ne montra dans ses drames lannoyants que Vexagération des passicms. Il introduisit dans ses romans, où il imita les Anglais , une familiarité expressive ; il mêla le sentimental et Tobsoène, età un tel degré, qu*ii faut pour les lire avoir perdu toute pudeur.
Il comprit le grand mouvement qui s'opérait alors, non partiellement, comme les autres Tentendaient , ou dans les lettres, ou dans les arts, ou dans la politique, ou dans la religion, mais dans toutes choses à la fois ; et il se fit Torgane , le directeur de rinsurrection philosophique. Il laissa son nom à la postérité^ sans aucun ouvrage digne d'elle.
D^Alembert avait bien autrement de mérite, et il était modéré par nature. Né d'un amour secret de la célèbre marquise de Tendu , abandonné par sa mère qui voulut le reconnaître lonqu'il fut devenu illustre, il s'y refusa avec un juste dédain; et, toujours reconnaissant pour la pauvre vitrière qui l'avait ramassé sur le pavé de la rue , il resta près d'elle tant qu'elle vécut. Il eût pu, avec un savoir et un esprit si rares, prendre place parmi ses contemporains les plus illustres , s'il ne se fût entêté de devenir aussi le chef du parti philosophique.
Pour remédier aux incohérences et aux disparates de ce grand travail, on confia la direction de V Encyclopédie à d'Alenibert et à Diderot, qui refondaient les articles pour soumettre cette compilation a une pensée philosophique : c'était de montrer à Tesprit humain ses conquêtes, et de compléter son émancipation par les sciences. Pour donner une méthode à V Encyclopédie , d'Alembert rédigea le discours préliminaire, qui est le meilleur morceau de cette œuvre médiocre; et, pour enorgueillir l'homme par rénumération de ses conquêtes , il y traça le tableau des connaissances humaines. 11 en emprunta l'idée à Bacon , dont il reproduisit les défauts quant à la disposition et ù la généalogie. S'il l'emporte sur lui eu connaissances poskives , et par ridée de montrer le progrès général dans les progrès partiels ^
][ lui cède en imagination^; il n'a pas non plus, au même degré, cette chaleur indispensable à la persuasion, qui ne laisse pas seulement raisonner et discuter, mais qui entraîne. A la suite de Locke, il établit que Tbomme ne tire ses connaissances que des sens; mais il détruit ce principe en eiçceptant unie loi morale intérieure * : souvent même il insiste sur les vérités morales, qu'il ne croit pas moins certaines que les vérités géométriques. Après avoir considéré V Encyclopédie comme un^ exposition de Tordre et de Tenchaînertient des connaissances , d'Alembert l'envisage ensuite comme un dictionnaire des principes généraux et des particularités les plus essentielles ie chaque science et de chaque art. Il passe alors en reyue les grandes conquêtes de ce demi-siècle ; et jamais l'on n'9vait yu up tableau philosophique d'une telle vigueur, et pourtant d'une intelligence si générale, noble sans déclamation, docte sans étalage de science. Il bronche toutefois dès le premier pas, en ne, prenant son point de départ que de la renaissance des lettres ; et, après avoir décrit sous les plus sombres couleurs l'ignorance du moyen âge : « Il fallut, dit-il, pour rendre la lumière s^u genre humain, une de ces révolutions qui donnent à la terre un aspect nouveau. L'empire grec est détruit; sa ruine* fait refluer en Europe le peu de connaissances qui avaient survécu. L'i^'^^i^li^'^ ^^ ^^
> Bacon dira : « La chronologie et la géographie sont les deuK yeux de rhistoire ; » et d'Alembert : « La chronologie et la géographie sont les deux rejetons et les deux soutiens de IMiistoire. »
' n Rien n^est plus incontestable que l'existence de nos sensations. Ainsi , pour prouver qu'elles sont le principe de toutes nos connaissances , il suffit de démontrer qu'elles peuvent Tètre : car, en bonne pliilosophie, toute déduction qui a pour base des faits oo des vérités reconnues , est préférable à celle qui n'est appuyée que sur des hypothèses même ingénieuses, m Le premier axiome incontestable était réfuté par Hume : la vérité qui sert de conclusion porte en elle-même la condamnation de tous les philosophes de cette époque, et surtout de celui qui la proclame, et qui ajoute : « Pour former les notions intellectuelles, nous n'avons besoin que de réfléchir sur nos sensations... La premièr«^ chose que nos sensations nous apprennent..., c^est notre existence. » Voilà deux hypothèses qui s'opposent à ce ({u'il appelle « l'esprit philosophique » de son temps, n qui vent tout voir et ne rien supposer.. «
LITTKB4TUJIE PHILOSOPHIQUE. 77
presse, la protection de Médlcis et de François F" ranimeut les esprits, et la lumière renaît de toutes parts. »
Diderot se réserva de revoir tous les articles, et de rédiger tout ce qui se rapportait aux arts et métiers ; il voulut faire à la technologie une part d'autant plus grande qu'on en fiausait moins de cas. Habile à saisir la capacité de ses collaborateurs, possédant des notions peu profondes, mais universelles, joignant à Topiniâtreté du travail la facilité de style, bienveillant envers quiconque voulait le flatter, et ne dédaignant pas de concourir à des ouvrages de pacotille pourvu qu*ils vinssent en aide à la cause qu'il servait avec passion, Diderot était un excellent chef d'ouvriers subalternes, manœuvre de la destruction. Il possédait Fart d'analyser les moindres choses, un métier à bas ou une idée métaphysique, et de s'inspirer des livres , des ouvrages d'autmi; il en tirait des pages brillantes, il ne se foisait pas d'ailleurs scrupule de les altérer, et de faire professer l'hérésie à un Père de l'Église ■. H rédigea jusqu'à neuf cent quatre-vingt? dix articles sur toutes les matières. Il n'avait donc le temps ni de lire ni de méditer. Quelque fait qui se présentât à lui, il inventait une théorie pour l'expliquer; il associait, surtout en politique et en morale, les réalités et les songes, le cynisme et la noblesse, l'incrédulité et le mysticisme. Il se vantait d'avoir « l'univers pour école, le genre humain pour pupille. »
La classification générale de ÏJUncyclopédie tient de la scolastique. Il y est fait abstraction de l'homme, de ses idées et de ses besoins , jusque dans les dogmes d'une science qui ne subsiste que par l'homme ; tout s'y rapporte à la nature, et on n'y distingue les procédés technologiques que par la substance sur laquelle jls s'exercent. Les manufactures y arrivent comme un appendice de l'histoire naturelle; on rencontre dans la métallurgie les monnaies , les batteurs d'or, les orfèvres , les doreurs , etc. ; et à propos des pierres fines , les lapidaires et les joailliers : toujours l'homme sous la matière. De cette façon on
* En citant à l'article Feuilles an passage de Bossuet, on trouve partout les mots nature et lois générales substitués à Dieu et à Pro' ridence ; de telle sorte que celui-là même quMI combattait parait appartenir à la secte philosophique.
78 LITTÉBATUBE PHILOSOPHIQUE.
rangeait dans une même catégorie des arts entièrement différents, et Ton séparait ceux qai araient le plus d^analogie. Le vitrier qui ajuste des verres aux fenêtres est mis à côté de Vopticien qui construit les télescopes ; le gantier ne se trouve pas avec le tailleur, mais avec le tanneur; la pharmacie n*est pas rattachée à la chimie , mais à Fart médical ; l'architecture navale et la navigation viennent s*y amalgamer avec Thydrodynamique, bien que d'illustres amiraux soient hors d'état de construire uiî canot, et les plus habiles ouvriers d'un arsenal de reconnaître une latitude.
Les articles concernant l'histoire naturelle étaient confiés à Daubenton; l'hydraulique et la botanique, à d'Argenville; l'électricité et le magnétisme^ à Monnier; la grammaire, à Dumarsais; la tactique, à Leblond; les beaux-arts, à Landoîs et à Blondel ; la balistique et les couleurs , à Bemoulli; l'astronomie et la physiologie , à Lalande; la chimie, à Moreau; la musique , à Rousseau ; la critique , l'histoire et la littérature l^ère, à Voltaire et à Marmontel; l'érudition, à Jaucourt; la jurisprudence, à Formey et à Toussaint; la métaphysique, la logique et la morale , à Yvon.
Mais la partie morale et politique de cette œuvre fait pitié '.
Celle des beaux-arts est pédantesque. On s'en tient pour rhistoire au pyrrhonisme de Bayle, tandis que pour les sciences on marche , au contraire , à la suite de Newton , en marquant clairement le point où Ton était parvenu alors.
C'était sans doute une idée magnifique que de dresser l'inventaire de tout ce que Ton savait, pour bien tracer la direction des recherches nouvelles ; c'était un but louable que de populariser la science , de remettre en honneur l'industrie , en imposant à chaque écrivain l'obligation de revêtir ses pensées d'une forme intelligible, et de répondre à la curiosité publique.
' H est parlé au mol Immortalité de celle qu*on acquiert dans la mémoire des hommes ; mais il D*y esl pas dit un mot de la vie future. A l'article Épicure , on lit qu'il est « le seul entre tous les philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec ce qui lui semblait le vrai bonheur de Tliomme , et ses préceptes avec les appétits et les besoins d« la nature.
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C'était un noble spectacle que ce concours de tant d'hommes d'esprit, médecins» ofOciers, abbés, travaillant sans espérance de gain ni même de gloire, puisque souvent même leur nom était ignoré. Mais, au résultat, l'ouvrage se trouva misérable. Quelques fragments d'une originalité remarquable y sont noyés dans la médiocrité; il n'est pas une partie qu'on puisse dire achevée. Gomme on taisait une œuvre de parti , il y fallait des liardieases, des paradoxes; tout y est exagéré pour le besoin et l'impression du moment. Les progrès de l'esprit, les expériences faites et à foire, le certain et l'incertain, l'homme et la société ; tout y est passé en revue , tout y est touché avec la pierre infernale, pour être guéri, réformé; et Diderot trouve moyen d'y loger l'athéisme là même où l'on s'attendrait le moins à le trouver.
Les livres de polémique, la plupart de ceux de Voltaire, une partie des ouvrages de Rousseau , tout Diderot et VEnq/clopédie, périrent après le triomphe; les autres vieillirent. Mais aux erreurs passionnées du moment se mêlent des vérités éternelles ; les unes restent englouties , les autres surnagent. Nous avons dû foire violence à nos sympathies pour juger sévèrement des hommes qui combattirent tant d'erreurs funestes , amenèrent raffranchissement , la domination même de la littérature , et à qui nous, devons , s'ils ne nous ont pas transmis des vérités entières, beaucoup de principes vrais et des semences fécondes.
V Encyclopédie fut donc plutôt un fait qu'un livre; et il ne faut pas l'apprécier littérairement, mais politiquement. L'Église reconnut le danger de ce démon , qui s'appelait Légion ; le gouvernement en prit ombrage.
Cependant il se répandit et se lut. La littérature y devint ralliée des sciences. Tout y était assaisonné de philanthropie substituée à la charité , et qui dispensait de celle-ci , eu œ qu'elle s'appliquait non à des individus , mais à l'espèce entière.
Ainsi, a travers de faibles résistances, se répandirent les idées désorganisatrices , l'audace de l'impiété , l'indiscrétion de la parole, l'esprit d'incrédulité. On sema à pleines mains le Hiblime et le bouffon. Terreur et la vérité; le scepticisme se
soutint par Fintolérance , et la négation devint une foi. Voltaire fut accusé de timidité, parce qu'il tolérait l'existence de Dieu, et l'athéisme devint le ton général. Les rois ambitionnaient les louanges des encyclopédistes , et cherchaient à les mériter en faisant la guerre au christianisme. Gustave III de Suède et Stanislas Poniatowski s'abreuvèrent à cette source ; Catherine II et Kaunitz payaient des correspondants pour les informer de tout ce que Voltaire et les siens pouvaient dire ou écrire. Frédéric II observait leurs querelles derrière une haie de baïonnettes, écoutait par politique leurs leçons, et se riait des choses saintes. Il accueillait les philosophes^ exilés ; il donnait à d'Argens et h Maupertuis de bonnes places, consultait Heir vétius sur la réorganisation des douanes et des finances. On lai dut le triomphe momentané de l'abbé de Prades , de la Beau? melle, de l'abject la Mettrie.
RÉACTIO:^. -^ SENTIMENTALISME. -^ DROIT PCBLia
Mais faut-il accuser ces philosophes d'avoir conjuré le renversement de toutes les lois politiques et religieuses ? Cela serait peu conciliable avec la philanthropie, avec les grands sentiments qui se mêlaient à toute la littérature de ce temps , aux romans comme à l'histoire, à la poésie comme à la jurisprudence. Nous savons bien que celui qui répand de la fausse monnaie n'est pas aussi coupable que celui qui l'a fabriquée. Helvétius, en proclamant l'amour de soi, n'a pas dit de préférer son propre avantage à celui de tous ; il se persuadait, nous l'admettons, que cet amour rendait vertueux. Cependant, si l'on enlève ce vernis d'humanité qui éblouit , on aperçoit chez les philosophes la crainte de rencontrer la vérité. Le mépris de la race humaine perce chez quelques-uns ; chez d'autres , l'immoralité s'étale. Rousseau disait qu'une fois le besoin venant à cesser pour les enfants , tous les liens qui les attachaient à leurs parents sont rompus; et il jetait ses bâtards dans un hospice. Linguet, dans la Théorie des lois, voudrait introduire de nouveau l'esclavage domestique. Maupertuis proposait de livrer les conàamnés aux chirurgiens, afin qu'ils surprissent dans le c«rveau
encore ▼ivant le mécanisme de la pensée. Il y a un roman où tous les sentiments naturels sont foulés aux pieds, au point d*approuver Tanthropophagie. Plusieurs nient le mien et le tien; un autre dit que personne, sMl n'était retenu par la honte, n'hésiterait entre la mort d'un fils et la perte de sa fortune '. Le médecin la Mettrie proclamait que le vulgaire seul distinguait le corps de Fâme ; mais que le philosophe devait s'en rire , cultiver la vérité comme sage , répandre l'erreur comme citoyen , étudier l'homme pour le tromper. Cet homme , dont le mérite consista à être plus effronté que les autres et à ne voiler aucunes conséquences, ne serait pas même nommé, s'il ne fadlait recourir à lui pour trouver les conclusions que les maîtres avaient pris soin de dissimuler. VAri de jouir, les Discours sur le bonheur, \ Homme machine, le TraUé de fâme, nient toute consdenee, et poussent au vice, au crime même, toutes les fois qu'on y a intérêt. Selon lui , l'homme est une horloge mue par les passions; ses vertus et ses vices sont le résultat de son organisation. L'homme est une plante qui se meut; le climat et la digestion font de lui un héros ou un bélttre ; les bêtes se perfectionneront et deviendront des hommes , dès qu'un génie viendra leur donner la parole. La Mettrie mourut à Berlin d'indigestion , et le roi Frédéric n'eut pas honte de prononcer son éloge.
Mais ce qui serre le cœur, c'est que ces philosophes renversaient le monde sans être convaincus. Diderot se plaisait à la procession du saint sacrement ; il aimait ses enfants d'une affection tendre et naïve; il les élevait religieusement , admirait les beautés de la nature , et répétait souvent ces paroles de son vieux père : « Mon fils , c'est un bon oreiller que la raison ; mais la tête repose encore mieux sur celui de la religion et des lois. » Il parlait avec enthousiasme de Dieu ; et lorsqu'on s'en étonnait , il répondait : « Je vous parle selon mon inspiration présente. Je puis bien être athée à la ville, mais non à la cam-
* « Dites-moi s'il y a un père qui , sans la honte qui le retieiil , n'aimât mieux perdre son enfant que sa fortune et l'aisance de la vie ? »
(OlDF.ROT.)
pagne ; et, comme celui dont parle Montesquieu , je suis alliée ou déiste par semestre. » Voltaire répétait aussi : « La bonne
ou la mauvaise santé fait notre philosophie Oh ! le bon temps
que ce siècle de fer ! » s'écriait-il ; et quand d'Alembert lui prophétisait le triomphe de leurs doctrines : « Oh ! alors, lui répondait-il , ce sera un beau tapage. »
. Ainsi Ton détruisait pour des opinions mobiles ou railleuses les certitudes les plus consolantes ; on enlevait aux souffrances humaines l'espérance d'une autre vie, pour ne laisser que le martyre dans celle-ci, tout en se proposant le plaisir pour unique but ■.
L'Angleterre, qui avait donné l'impulsion, la recevait à son tour ; et des esprits très-distingués, les historiens surtout , furent égarés par ces préoccupations. En Russie, la même influence se fit sentir, non sur les peuples , mais sur les gouvernants. En Italie , les entraves apportées à la pensée empêchaient le mal de s'étendre; mais ce fut, en même temps, un obstacle à ce qu'il s'élevât des voix puissantes pour s'y opposer : aussi, à l'exception de Gerdil (car c'est à peine si l'on peut citer Spedalieri, qui lui-même aurait tant besoin d'être réfuté), ne vit-on point entrer en lice de champions de la vérité dans le pays où elle a son
* Robespierre disait des encyclopédistes , à Tépoque où la gaîllotine moissonnait chaque jour cent cinquante victimes , où il fallait creuser un canal pour Técoulement du sang destiné à produire Tégallté philantbroplqnement prèchée : « Cette secte resta toujours , en fait de politique , au-dessous des droits dû peuple; en fait de morale, elle alla bien plus loin que la destruction des préjugés religieux. Ses corypliées déclamaient parfois contre le despotisme , et ils étaient passionnés pour les despotes. Ils faisaient tour à tour des livres contre la cour, et d^ dédicaces aux rois , des discours pour les courtisans , des madrigaux pour les courtisanes ; ailiers dans leurs discours, ils ram|)aient dans le^ antichambres. Cette secte proclama avec un grand zèle Popinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et les beaux esprits; on lui doit en partie cette espèce de pbilosopliie pratique qui , réduisant régoïsme en système , regarde la {>ociété comme une guerre d'astuce, la réussite comme la règle du juste et de Tinjuste, la probité comme une affaire de goût ou de politesse, le monde romme le patrimoine de fripons rusés. » ( 18 floréal an II. )
siège sacré. La sérieuse Allemagne n*y aperçut que le complément de la réforme religieuse : en conséquence, les Journaux se mirent à disséquer cette doctrine et à la propager, de telle sorte qu'elle parvint à pénétrer dans les masses.
Le scepticisme railleur se répandit en Allemagne; on y voyait les bustes de Voltaire et de Rousseau dans les cabinets des électeurs ecclésiastiques et des chanoines à seize quartiers. Wieland, avec son incrédulité moqueuse et son épicuréisme placide, y devint l'auteur à la mode. Lessing ne voyait dans les différentes religions qu'un progrès de Fesprit humain, et penchait vers Spinosa. Nicolaî et beaucoup d'autres proclamaient l'irréligion et le goût français.
Les Illuminés, société secrète fondée par Weishaupt, se donnaient pour but d'anéantir toute supériorité ecclésiastique et politique, et de rendre l'homme à l'égalité primitive, à laquelle il avait été enlevé par la religion et par les gouvernements. Weishaupt fit tant de prosélytes dans toutes les conditions, qu'il s'écria : O hommes, que ne peut-on vous faire accroire i
Quelques écrivains firent la guerre aux philosophes , et se firent les champions de la religion à l'aide du seul raisonnement. Ainsi }e Génois Bonnet, dans la Palingénésie philosophique^ part du naturalisme et de la statue de Condillac pour s'élever, par induction, jusqu'au monde transceu dental. Des maux et des désordres de cette vie, il conclut a un monde supérieur. I^ Suédois Linné parle de la Divinité avec un respect qui alors était du courage ; et dans ses travaux il saisit toutes les occasions de mettre en relief les œuvres admirables de Dieu. Le médecin suisse Haller s'inspire aussi du sentiment de la Divinité. Reimar prouve, dans les /^érités fondamentales de la religion naturelle, mises à la portée du peuple, que Dieu existe , attendu qu'il faut nécessairement admettre que l'homme et les animaux furent créés par une intelligence supérieure, et parce que la nature inanimée tend constamment à un but général. Le juif allemand Mendelssohn établit l'immortalité de l'âme dans son l^hédon, et l'existence de Dieu dans ses Heures jnatinales. Umberti, llanian, Jacobi combattent tous le matérialisme; Novalis considère la nature comme une révélation des harmonies
diviues, une sympathie entre riiomme et toute la création. Kant prétend affermir et diriger la science, et la mettre en accord avec le bien général, en ce qui touche à la connaissance transcendentale, la vie, et Thomme. Quoiqu'il protestât de son respect pour Texpérience et la foi, il dévia de la vérité. KJopstock sut, dans sa Messiade, s'inspirer de TÉvangile; Jean MûUer, dans rhistoire, reconnaissait la main de Dieu, et admirait Tœuvre civilisatrice des pontifes romains.
Cependant le besoin de croire à la morale , à la vertu , à ce que les matérialistes appelaient des illusions , se &isait sentir, même à plus d*un d'entre ceux qui s'enivraient des idées nouvelles; c'est ce qui fit que la réaction de Jean- Jacques Rousseau produisit tant d'effet. 11 révéla Jui-même dans ses Confessions ses vices et ses faiblesses : se prenant lui-même pour tjpe moral de l'humanité , il entreprend la justiGcation systématique des plus tristes égarements. 11 a beau se peindre envieux, égoïste, orgueilleux , nous sommes portés à croire bon celui qui déclame contre les méchants ■.
Rousseau commença à écrire selon le goût du temps, que Diderot lui avait enseigné. Il soutint , pour son début , cette thèse , que le progrès de la nature intellectuelle corrompt les mœurs. C'est l'œuvre d'une âme indignée de l'outre-cuidance des gens de lettres, du despotisme des académies, du dédain qui l'accueillit lorsqu'il était copiste ou apprenti horloger, lorsqu'il arrivait à Paris avec deux découvertes. Tune pour voler dans l'air, l'autre pour copier la musique avec plus de facilité. 11 y Ûagelle les écrits inunoraux et obscènes, non moins que les ouvrages impies; mais, en maudissant les lettres, il maudit le siècle, comme si les torts du siècJe provenaient de la culture de l'esprit. Dans l'Origine de finégalité parmi les hommes, il fit la guerre à toutes les institutions sociales, et cria au siècle
' C^est ce qu'il déclare avec emphase dès son début : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra... Être éternel, rassemble autour de moi linnombrable foule de mes semblables ; qQ% écoutent mea confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qolls rougissent de mes misères... et puis quHm seul te dise , s*ll Poée : Je fus meUlcHr qne cr( homme- ià ! ^
DBOIT PUBLIC. sa
enivré de sa propre perfection : « Un sauvage, un Caraïbe qui écrase la tête de ses enùnts pour les rendre imbéciles, est plus sage et plus heureux que vous. » Il n'entend pas seulement divorcer avee la société, mais encore avec Tintelligenee. Cest le délire <Mrgueilleox d'une sensibilité irritée : il prend pour la civilisation de rbumanité la corruption de la Franee^Û t*kidigne contre les richesses qu'il ne possède pas, et n'oublie plus une injure une fois qu'il Fa reçue. A ce sujet. Voltaire lui adressait des félicitations ironiques : £n vous lisant , disait-il , il prend envie de marcher à quatre pattes.
Reconnaissant néanmoins qu'il ne suffisait pas de démolir, le philosophe de Genève répudia le sensualisme , et s'efforça de substituer à l'esprit raisonneur le sentiment religieux. Au lieu de Tépicurisme égoïste de son temps , il voulut corriger la morale et changer l'ordre politique, simplifier la vie domestique , raffiner l'éducation ; il revêtit la philosophie de ce qu'on lui enlevait , c'esi-à-dire d'éloquence et de sentiment , ce qui lui gagna les femmes et ceux qui abhorraient l'athéisme. Rousseau a très-peu de théories ; mais il les répète sous cent formes diverses , et leur donne ainsi de la force : esprit faux , armé de connaissances incomplètes, il a moins de science que les encyclopédistes, et sa profondeur n'est que dans les mots. Son st}ie, attrayant par le ton impérieux et par les axiomes tranchants , tourne à l'emphase et à la recherche. Vrai parfois, il n'est jamais simple , et laisse apercevoir que l'expression ne naît pas en même temps que la pensée. — Dans un temps où s^abandonner à son cœur passait pour une faiblesse, où les romans n'étaient remplis que des égarements sensuels, la Nouvelle Héloise dut produire un effet immense. Il y peignit la nature morale, substitua l'étude du cœur à l'intrigue à la mode, et préluda aux romans intimes de notre siècle. A la vérité, l'exemple n'était pas d'un heureux choix : Saint-Preux est un pédant ; Julie dit ce que les autres ont éprouvé sans le dire; elle analyse ses sentiments, calcule chaque progrès de sa passion, décrit les impressions qu'elle excite et celles qu'elle ressent : véritable spiritualisme du libertinage , auquel on ne peut se livrer sans enlever à la femme le charme divin de la pudeur , fignorance d'elle-
même, son abandon involontaire, en nn mot, ce qui fiait sa puissance et sa grâce.
Au milieu de vérités qu'il gâte, Rousseau représente le mouvement du peuple vers Tavenir. Peut-être vit-il seul qu'une grande catastrophe était imminente, et qu'il n'était possible d'en prévenir les effets qu'en revenant à l'ancien culte , en sauvant la morale du naufrage où périssait le dogme. - Tel est le but de son Emile ; telle est la pensée du Contrat social.
Le vide des doctrines philosophiques apparut toutes les fois qu'elles furent appliquées aux faits, et que l'on voulut foumir, à l'aide d'abstractions, une morale aux individus ou aux nations. I^es rapports internationaux avaient été réglés au moyen âge par un droit supérieur ; mais lorsqu'il fut tombée il fallut chercher d'autres bases; et l'on inventa des systèmes tantôt vains, tantôt funestes , tous déduits du sujet , mais non de la vérité éternelle , et où l'on prenait la société non pour moyen , mais pour fin.
L'époque qui suivit le traité de Westphalie peut être désignée Comme le point de départ du droit international : en tête des écrivains qui en ont traité , on voit Fénelon , et à sa suite Puffendorf, Leibniz, Spinosa, Zonck, Jenckins, Selden, Samuel Rachel , qui proposèrent des systèmes dans le but de maintenir l'équilibre entre les puissances.
Avec le traité d'Utrecht commença la seconde époque , où le droit des gens, fondé par Grotius sur les exemples anciens, devint rationnel , ou , comme on disait alors , philosophique, et se confondit avec le droit naturel. Ceux qui avaient dans le droit romain la même foi que les théologiens dans la Bible , y adaptèrent de leur mieux les idées de perfectibilité humaine et d'association universelle.
De même que Grotius , Puffendorf et Barbeyrac, le Genevois Burlamachi (1694-1748) sortit du giron de la religion réformée, pour compléter cette jurisprudence de la république humaine. Dans son traité Du droit politique et des gens, ainsi que dans les Principes du droit naturel, qui furent publiés après sa mort, il résume en langue vulgaire , refond et expose clairement les
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doctrines de ses trois prédécesseurs. Protestant, il fait toujours dériver le bonheur de l'homme de la loi positive, et non de la vérité éternelle ; et il pose pour rè^çle , non pas la volonté générale , mais celle de chaque individu.
Si un seul homme refuse son consentement à une loi acceptée par tout le genre humain , il n'y est pas obligé. Dans l'impos-sibîlité d'obtenir cette unanimité de tous les contractants , les institutions humaines ne doivent jamais être réformées, toute innovation est illégitime , quelque nécessaire qu'elle soit ; tandis qu'il^ n*est pas d'iniquité ni d'usurpation qui ne puisse se légitimer par quelque convention tacite.
Cette origine humaine efface le droit divin , mais elle supprime aussi le droit populaire; il n'y a plus de liberté nécessaire que la liberté individuelle : de là cette admiration générale , dans le dix-huitième siècle, pour la constitution anglaise.
Pendant que l'école de Puffendorf considérait la science du droit international commeune branche de la philosophie morale, c'est-à-dire comme le droit naturel des individus appliqué aux sociétés, aux États , Wolf donna, dans son Jus naturx (1G79- 1764), le premier traité systématique du droit isolé de la morale et des autres sciences. Grotius regardait le droit des gens comme d'institution positive, et fondait l'obligation sur le consentement général des nations ; Wolf, au contraire, y voit une loi imposée par la nature aux hommes , comme conséquence nécessaire de leur union sociale, et à laquelle aucune nation ne peut refuser son assentiment. Grotius confond ce droit des gens volontaire avec le droit coutumier ; Wolf soutient que le premier est obligatoire pour toutes les nations , et que le second ne l'est que par l'effet du temps et le consentement tacite.
Son ouvrage volumineux , hérissé de formules scientifiques, est difficile à lire; mais on peut le retrouver dans le Droit des gens, ou Principe de la loi naturelle appliquée à la conduite des nations et des souverains, par Vattel (1714-1767) ; ouvrage qui a réussi, grâce à un style assez clair et à des conclusions libérales. Il considère le droit des gens dans son origine comme le droit naturel appliqué aux nations, mais modifié par la différence qui existe entre les nations et les individus. Une partie
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de ce droit est nécessaire et immuable , d'où il résulte que les nations ne peuvent s'en écartei; une autre est volontaire, dérivée qu'elle est d'un consentement exprimé ou tacite. Viennent ensuite le droit conventionnel, qui résulte de traités d -État à État, et le droit coutumier, né d'usages intérieurs qui ont pris racine au sein d'un pays.
Avec ses distinctions gratuites entre un droit intérieur et extérieur, parfait et imparfait, volontaire et arbitraire, il en arrive à justifier ce qui est le moins susceptible de justification. Ainsi il fait dériver le droit du conquérant .de la juste défense de soi-même , et il le restreint dans les limites de la défense. Mais, dans le droit volontaire des gens, il trouve que « toute acquisition faite en guerre formelle est valide, et que la conquête a toujours été considérée comme un titre légitime parmi les nations ' . » Il établit constamment des règles différentes entre les particuliers et entre les nations ; il ne remonte pas aux sources élevées : la guerre est légitime pour lui quand elle se fait selon les formes reçues, qui sont de demander satisfaction, et si Ton ne l'obtient pas, de déclarer la guerre avant toutes hostilités.
Le droit patrimonial des souverains , que l'on soutenait encore du temps de Grotius, est nié par Vattel. Il déclare que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois ; que ceux-ci sont un moyen, et non une fin ; et comme le moyen n'est bon qu'autant qu'il conduit à une fin, que le pouvoir des rois est conditionnel. Quel que soit Tordre politique, la souveraineté appartient aux peuples, qui, comme les individus, ont des droits indéfectibles et inaliénables.
Le droit étant supérieur à la volonté humaine, la souveraineté nationale ne peut rien sur lui, mais reste dans les limites éternelles du juste. Comme Texercice immédiat de la souveraineté n'est pas possible à une grande nation, il est nécessaire et par suite légitime qu'elle délègue ses pouvoirs. C'est là la base du gouvernement représentatif.
Rousseau s'empara de ces dogmes, et soutint, avec une logique imperturbable, que le droit s'identifie avec la souveraineté ; que
' DroU des gens, I. III , c. xiii , $ 201 , 19j.
la volonté générale ne peut se tromper ; qu'il répugne à la nature du corps politique que le souverain lui impose une loi inviolable; et que par conséquent aucune loi, fût-ce même le pacte social, ne peut être obligatoire pour le corps du peuple. Tandis que Montesquieu s'appuie sur Thistoire et déduit ce qui sera de ce qui fut, Rousseau la répudie , et ne veut consulter que la nature humaine. Hostile à la société, il veut que Fhomme marche au bien indépendamment des lois. La nature a fait tout bon, et la société a rendu tout mauvais : il faudrait donc retourner dans les forêts natives, au temps où aucun génie malfaisant n'avait planté une borne, ni inventé les noms maudits de tien et de mien, La société existe par Fadhésion volontaire de chacun de ses membres ; elle est dès lors sujette à toutes les clauses résolutoires qui dépendent du caprice de chaque contractant.
Déjà TAngleterre avait vu proclamer cette doctrine d'unpacte social en vertu duquel les hommes , renonçant à leur indépendance naturelle, se seraient réunis en société, en abdiquant une partie de leur liberté. Mais comment vient-on appeler indépendance un état où Thomme, réduit à la pure sensation, était Tesclave des phénomènes fortuits, suivait pour unique loi ses besoins, que son infériorité relative à d'autres animaux ne lui permet de satisfaire que par hasard, et où il se trouvait asservi d'esprit et de corps à Tinculte nature? Dans quel temps ce pacte fut-il conclu .î^ Où en trouve-t-on le texte original? Comment des êtres stuptdes et bornés purent-ils comprendre qu'il serait bon de devenir des êtres intelligents , des hommes , et en conséquence se concerter tous pour acquiescer à un contrat, sans s'être précédemment réunis en société ? Peut- on aliéner des droits nécessaires à la conservation et au perfectionnement? Peut-on les aliéner pour toujours, de sorte que les générations fussent liées par des obligations acceptées sans leur mandat? C'étaient des objections auxquelles ces écrivains ne songeaient pas < . L'homme a des devoirs , disaient-ils : pourrait-il être tenu de
' '( L'ordre social est un droil sacré qui sert de base à tous les autres : cepeodant ce droit ne vient [)oint de la nature : il est donc fondé sur les conventions. » (Rousseau.)
les observer autrement que par un pacte ? Et ils n'allaient pas jusqu'à se demander pourquoi Fbomme serait lié par un pareil pacte ; ou s'ils étaient poussés trop vivement , ils répondaient que ce n'était en définitive qu'une hypothèse , sans s'inquiéter si les conséquences demeuraient viciées par la fausseté de cette hypothèse.
Rousseau examine donc quelles furent les bases de ce con* trat, et comment on peut réussir à le faire observer; d'où il déduit la théorie de la souveraineté populaire. Il n'y a de souveraineté que celle de tous ; et cette souveraineté ne peut être ni aliénée, ni divisée, ni représentée ; de même qu'elle a toute la puissance, elle a toute la justice; elle ne peut se tromper, et se trompât-elle même, elle doit être obéie; ses jugements sont absolus, et prononcés sous forme législative. C'est ainsi qu'il établit le despotisme de l'État '.
Rousseau ne fit que répéter avec plus d'éloquence ce que tous disaient *. Qu'on admire tant qu'on voudra cette éloquence; mais le siècle se méprit étrangement en vovant là un philosophe, en trouvant qu'il raisonnait, et en le prenant pour le représentant d'une école ^. Rousseau se trouva donc le publiciste du peuple, comme Mably en est l'archiviste. Mably, dans
' « Je ne connais aucun {système de servitude qui ait consacré des erreurs plus funestes que Féternelle métaphysique du Contrat social, n Benj. Constant, Cours de politique constitutionnelle, tom. I, p. 329.
' Ces paradoxes étaient tellement en vogue , que Montesquieu lui<! même dit : « Sitôt que les hommes sont en société , Tégalité qui était entre eux cesse, et l'état de guerre commence, v (Esprit des lois, XI, 6.)
^ Lamartine (Histoire des Girondins) a dit de Robespierre : La philosophie de J.-J, Rousseau avait pénétré profondément VinteU agence de Robespierre; cette philosophie était devenue pour lui un dogme , une foi , un fanatisme. — Quand on célébra Papothéosc de Rousseau, Cambacérès, président de la Convention, prononça un dis« cours où on lit : « Politique sublime, mais toujours sage et bienfaisant , il fit de la bonté la base de sa législation ; dans les commotions violentes il nous avertit de nous défier de nous-mêmes : « Qui n'est pas « juste n'est pas humain, dit-il ; et quiconque est plus sévère que la loi « est tyran. » Le fond de ses immortels écrits est dans cette maxime : /ai
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le DroU publie de l'Europe, fondé sur ies.fraUés, répéta les idées de Rousseau en les exagérant, et conseilla aux États de renoncer à leur florissante civilisation, pour se réduire à la condition de Sparte. Mais demandez à Tun et à l'autre s'il faut essayer de leurs systèmes, ils vous répondront que la société est trop pervertie pour espérer sa guénson. On Tessaya pourtant; et le Contrat social fut le code de la révolution française, comme la Bible avait été celui de la révolution d'Angleterre.
Le Projet de paix perpétuelle , présenté par Tabbé de Saint- Pierre au congrès d'Utrecbt, avait fait quelque bruit. Il voulait former une répuMique européenne, composée de dix-neuf États avec vote à la diète générale, et pouvant faire exécuter ses décisions par la force des armes. Rousseau en publia un extrait en 1761 ; mais il s'éloigne beaucoup néanmoins de cet utopiste : « Le mal des sociétés politiques présentes, dit-il, provient de ce qu'elles doivent appliquer à leur sûreté extérieure les soins et les moyens qu'elles devraient consacrer à leur amélioration intérieure. Il n'en serait pas ainsi, si les nations avaient conclu un pacte social qui prévînt les guerres extérieures, comme elles ont pourvu aux guerres civiles. Cest ce que produirait une confédération, comme en Allemagne, en Sicile, en Hollande. En outre, toute l'Europe civilisée a une religion commune ; elle a les traditions romaines qui lui serviraient de lien, si l'intolérance et le manque de garanties sufGsantes ne faisaient toujours fléchir le droit sous la volonté du plus fort. Celui qui songe aujourd'hui à la monarchie universelle montre plus d'ambition que de génie, attendu que l'égalité de di<scipline, l'équilibre des forces, et des communications plus rapides, rendent impossible à un seul la conquête de toute l'Europe. L'Allemagne , qui eu est le centre, l'empêchera toujours , malgré les défauts de sa constitution ; et la paix de Westphalie restera la base du système politique. Pour le maintenir toutefois, il faut un mouvement d'action et de réaction ; et pour le fortiûer il serait besoin
raison nous trompe plus souvent, que la nature. >» Ces paroles, qui étaient la plus grande condamnation du système d'alors, furent interronipues par les larmes et les applaudissements des spectateurs, iSouvelles politiques , 24 vendémiaire an III.)
d'une confédération générale ayant un pouvoir législatif sopréme, un tribunal, et un pouvoir coercitif. Le bon sens sufCra pour démontrer aux puissances combien il leur serait avantageux de soumettre leurs prétentions respectives à un arbitre impartial, au lieu de recourir aux armes, dont l'emploi profite rarement au vainqueur lui-même. »
Les doctrines des publicistes classiques se trouvent résumées dans la Science du gouvernement, par Fabbé de Real, qui les traite d'une manière plus pratique que Burlamachi et Yattel.
Si l'on compare ces théories généreuses avec la sordide politique de ce siècle, ruses dans fa paix, brigandage dans la guerre, on verra ce que vaut un droit public qui n'est pas fondé sur la conscience , et qui n'a pas Dieu pour soutien.
L'éducation, au dix-huitième siècle, confondue avec l'instruction , se réglait au hasard , et d'après des pratiques traditionnelles et sans méthodes.
Rousseau en fit, dans son Emile, un cours qui parut attrayant, parce qu'il lui donna une forme romanesque. Il y prend l'enfant au berceau, le suit pas à pas, prescrivant tous les soins à donner à son corps, à son cœur et à son intelligence. Livre utile en ce qu'il fit renoncer à des habitudes détestables , qu'il délivra les enfants de la torture des langes, des corsets baleinés, et qu'il leur rendit le lait maternel. En même temps la Confession du vicaire savoyard relevait vers le ciel les yeux abaissés vers la fange, et rendait au sentiment ses droits dans la démonstration des suprêmes vérités.
Mais aussi que d'idées fausses! Rousseau dirige continuellement l'éducation à l'aide de circonstances préparées artificiellement , et de petits coups de théâtre ; il entoure son élève d'un monde arrangé exprès pour lui : pour que l'enfant reconstruise de lui-même la civilisation , et invente ce qu'il peut apprendre, il réduit l'homme à la loi des brutes, qui ne transmettent pas à leurs petits ce qu'elles ont appris. Rousseau ne s'aperçut pas qu*une génération ne peut se connaître elle-même , si elle ne connaît celles qui l'ont précédée ; et que si chaque homme doit se consacrer à en élever un autre, il ne restera plus ni temps ni possibilité pour le progrès. Il ne donne d'autre fondement à la
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morale que Fintérét personnel. Tandis qu*Aristote et Platon avaient eu en vue la société, Rousseau ne voit que Tindividu. Il aguerrit son élève contre la société comme il le ferait contre un ennemi ; et lorsqu'il lui faudra vivre au milieu des hommes, vous le verrez hostile à toutes les règles comn^unes, et, partant, très- malheureux. Que devient son Emile en effet.' Un homme prêt à accepter tout ce qui lui arrive, Tesclavage a Alger ou Tadultère au logis, sans éprouver le besoin impérieux d'améliorer ni les autres ni lui-même.
Ce livre , publié par surprise, encourut aussitôt une condamnation de l'archevêque de Paris, puis du parlement, et il eut le même sort à Genève. Au premier l'auteur adressa , en réponse à son mandement, une lettre virulente, où il défendit la liberté de conscience , non en incrédule et en railleur, mais par des raisons sérieuses.
Les philosophes, qui dès ses premiers paradoxes l'avaient salué comme un des leurs, se trouvèrent blessés et de ce qu'il croyait et de ce qu'il niait , humiliés par le génie de cet apostat de leur philosophie, irrités de cette indépendance qui faisait sa force. Tandis qu'ils s'élèvent en flattant l'opinion, Rousseau la contrarie , la rudoie ; il maudit la science et la société. Révolté contre les rois de l'opinion, il proclame l'égalité, en haine de la noblesse; il croit à Dieu, parce qu'il est nié dans les soupers de d'Holbach ; il se fait sauvage , parce qu'Helvétius est efféminé et voluptueux ; il attribue tout à l'éducation , parce que la mode proclame l'influence toute-puissante du climat ; puis, comme on affiche le libertinage , il veut épurer la morale par les sentiments de la famille , et par le tableau des mœurs républicaines dans leur simplicité. Misanthrope au sein de la politesse et de l'élégance française, démocrate au milieu des admirateurs de Louis XIV, il croit à la perfectibilité de l'homme quand tous les autres ne font que douter ou railler.
Ses écrits , comme sa vie , sont donc une perpétuelle cx)ntradiction. Il hait la dépendance vis-à-vis des bienfaiteurs surtout, et il s'irrite quand on le néglige ; il recherche la solitude ,. mais, pour mieux occuper de lui les salons Où il ne se montre pas ; il méprise la gloire, et il en est avidfi. C'est ainsi qu'il passe , au
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milieu de toutes les petitesses que le siècle associait à tant d^audaee, une existence chagrine, sans affection, changeant de maîtresses, jetant ses enfants dans un hospice, faisant la guerre aux encyclopédistes comme aux prêtres, traçant dans ses écrits la peinture d*un âge d'or, quand sa propre vie était une révolte et une malédiction continuelle ; croyant le monde entier conjuré contre lui , et malgré cela proclamant le sentiment et la vertu.
Rousseau regardait les philosophes comme des lâches, des imposteurs, avides sei^ement de renommée ■ : de leur côté, ils le traitaient de sauvage, et, ne pouvant le tuer par la raillerie, ils ressayèrent par d'autres voies. Voltaire, jaloux d'une gloire qui n'était pas née de la sienne , employa tout pour la ruiner. Le parlement décréta Rousseau d'arrestation, et il s'enfuit. Repoussé de la Suisse , sa patrie, il fut attiré par Hume en Angleterre, d'où il s'éloigna bientôt en maudissant l'ami, qu'il traita de traître. Partout persécuté ou croyant l'être, effrayé de toute inimitié , de toute protection, des pensions offertes, des applaudissements , il vécut malheureux , et finit, selon toute probabi* lité, par abréger ses jours.
Rousseau frémit et fait frémir, là où Voltaire ne fait que rire. Ce dernier se constitue l'organe des haines, des idées, des espérances du siècle ; Rousseau, lui, veut imposer au siècle des opinions qu'il croit les siennes : ainsi une passion du temps fait la guerre à une autre, et devient populaire en combattant la popularité. Voltaire, poëte, éparpille l'art partout : il rit, il révèle les abus et les crimes; mais il ne proteste pas contre le présent; il n'indique pas de réformes pour l'avenir. Rousseau , c'est le sentiment sans la raison ; il concentre en lui les souffrances de son temps, il proteste, il rêve. L'un personniûe l'épigramme, l'autre la plainte; l'un doute et se moque, Tautre doute et s'effraye. Voltaire divinise la raison qui désunit; Rousseau, le sentiment qui rapproche. Le premier vit du passé, et jouit du
' « Où est le philosophe qui , pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers le genre humain ? Ou est celui qui , dans le secret de son cœnr, se propose un autre objet que de se distinguer? » Et ailleurs : « G Montaigne, toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère, si un /)biiosophe peut Télre! » (Ém., IV.)
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présent; le^^econd souffre du présent, et se confie dans Tavenir. Voltaire censure la société, mais il s'y accommode : il reçoit des titres de cour, il a des vassaux, il £ait la traite, il jouit agréablement de la vie : Rousseau ne transige pas, il s'indigne , et ne peut respirer au milieu d'un siècle pervers. L'école de Voltaire a péri dès qu'elle eut accompli sa mission ; avec Rousseau commence la rénovation dans Fart et dans le sentiment.
(1737-1814.) Bernardin de S^int-Pierre, qu^on pourrait appeler son Ois aine, reçut de lui l'étincelle religieuse appliquée a la pensée philosophique. Rêvant de réformes, il veut se faire jésuite pour convertir les Américains; puis il se rend à Malte pour faire la guerre aux Turcs. Inconnu dans cette France qu'il aime, ditil, parce qu'elle a produit Fénelon, il passe en Russie pour pro* poser ses idées à Catherine et à Orloff ; mais il a grand'peine à obtenir du service dans l'armée russe, qu'il abandonne bientôt pour combattre avec les Polonais. Résolu à fonder une république , il fait choix de Madagascar, et s'en revient sans avoir réussi. Introduit par d'Alembert dans la société philosophique, il s'y trouve mal à l'aise ; raillé pour ses mésaventures et sa naïveté, il s'isole dans sa pauvreté. Tout son bonheur, c'est de s'entretenir avec Rousseau ; car tous deux détestent cette tourbe d'heureux qui, en sortant du théâtre ou de leurs soupers, lançaient des épigrammes contre Dieu et l'humanité.
Or, Dieu et la nature, seuls capables de donner une âme à l'art, en étaient exclus; il n'y restait plus qu'une maigre charpente, une lumière artificielle, au lieu du pur et radieux soleil : le sentiment , la variété des formes , Tampleur du style , s'étaient évanouis. La littérature , arme d'une polémique journalière et d'une propagande active, avait perdu le nerf et la délicatesse du siècle précédent. Ou ne songeait guère à retremper aux sources du passé l'esprit que l'on croyait avoir : l'on considérait les anciens comme de peu de valeur ; on voulait des pensées neuves, des expressions neuves, des ornements. La langue, en prenant de la précision, de la rapidité, perdit en élégance et en coloris; mais si cette pétulance d'un style haché plaît d'abord, elle fatigue à la longue. Voltaire se plaint souvent q'ne le goui se perd , que les innovations se succèdent, que l'on tombe
dans la barbarie ; le dix-huitième siècle est, selon lui^ le cloaque de tous ceux qui Tout précédé. Peut-être son contemporain Yauvenargues en donnait-il l'explication , et traçait-il la meilleure leçon d'éloquence , en disant : « Il faut avoir de Tâcne pour avoir du goût : les grandes pensées viennent du cœur. »
Quelques-uns cultivèrent l'art avec conscience : Montesquieu étudiait longuement avant d'écrire, essayait, cherchait, se désespérait ; Buffon proclamait que le style seul rend un livre immortel, et travaillait le sien dans l'imperturbable mayesté du génie , que n'émeuvent ni les censures ni les éloges. Il met dans ses généralités une force persuasive et une grande clarté ; sa langue est élevée et grave, ce qui fait regretter davantage qu'il n'ait pas mieux lié ensemble l'ordre physique et Tordre moral. S'il chercha Temphase quelquefois , ce fut peutêtre pour couvrir le vide des sentiments. Une partie de ses œuvres a donc péri, pour ne laisser subsister que les grandes vérités et les notions relatives à la nature de l'homme , toujours la même dans son immense variété.
Tous ces peintres , y compris Buffon , décrivaient la nature du fond de leurs hôtels de Paris et d'après le Jardin des Plantes. Quoique Rousseau eût vu les Alpes et aimé la campagne, la nature chez lui est maniérée encore ; puis il voit toujours l'homme entre lui et cette nature, et la haine qu'il porte à l'un gâte l'autre à ses yeux. Saint-Pierre, qui aimait les solitudes, les prairies, la mer, les poètes, sentit les rapports secrets du cœur humain avec la création, et il épancha tout son enthousiasme dans ses Études de la nature. Ce n'est pas un livre supérieur; mais il diffère tant de ce qui s'écrivait alors , qu'il plut aux âmes passionnées , malgré le vague et le décousu qui s'y trouvent. Il fît bâiller les beaux esprits par ses naïves illusions , et fut raillé des philosophes pour les idées religieuses dont il est plein. T/idylle incomparable de Pavi et rwginie paraîtra un acte de courage à ceux qui savent combien il en faut pour aller contre le courant. Quand Saint-Pierre lut ce livre dans le salon de madame Necker, les uns se retirèrent, les autres s'endormirent; mais le public le vengea.
il est peu d'hommes qui aient assez de foi en eux-mêmes pour
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se donner raison contre tout an siècle. Saint- Pierre se corrigea, c^est-à-dire qu'il se fourvoya. Il attaqua dans la Chaumière indienne la société et les académies; il se fit tout amour pour la justice et Thumanité, en abstraction. Il finit par se jeter dans un optimisme providentiel, jusqu'à nier à peu près le mal, en recherchant les causes finales , et en faisant de la nature un type de beauté, débouté, de convenance absolue, où Tharmoniedu ciel avec la terre n'a été troublée que par le fait de Tbomme, qui, en se civilisant , abandonna pour les cités infectes les majestueuses forêts.
Kous voilà retombés dans la misanthropie de Jean-Jacques ; voilà de nouveau la civilisation inculpée , à la décharge de la Providence : tout le bien vient de Dieu , tout le mal de l'homme , comme si l'homme n'était pas l'objet principal de la Providence. Toutefois, lors même qu'il tombe dans l'exagération, Saint- Pierre conserve son admiration pour la nature ; il ose rester chrétien ; il aide à la réaction contre le mouvement philosophique , comme il aide à la rénovation de l'art.