DÉSASTRES
de l*Ûrient , et lui seul paraissait capable de repouaaer les hordes barbares de Souvarow.
Mais la fortune était loin de lui être aussi Gdèle. Desaix poursuivait la conquête de la haute Egypte (octobre 1798), où s'étaient retirés les mameluks. Ce n'était pas une guerre , Hiais une chasse difficile : il fallait, avec la seule infanterie , forcer une cavalerie intrépide qui combattait à sa guise , qui pouvait être surprise, mais non contrainte à combattre, grossie à chaque instant par ses nombreux partisans, et par quelque tribu arabe qu'attirait le butin et la facilité d'échapper au danger, cachée dans d'immenses déserts , où des pâturages et des sources la faisaient subsister à l'abri de l'ennemi. Les affaires décisives étaient impossibles. Ce n'était que par des marches continuelles, et en créant des compagnies de dromadaires, que les Français parvenaient à atteindre un ennemi d'une constance admirable. Souvent surpris, battu , repoussé du territoire égyptien, il reparaissait tout à coup à trente ou quarante lieues au-dessous du point où on l'attendait : jamais on ne put le chasser au delà de cinquante lieues. Souvent Mourad-Bey fut assailli pendant la nuit ; on lui prit ses armes, ses chevaux, ses équipages ; mais chaque fois, dans l'immensité du désert, il parvint à réorganiser sa troupe. L'histoire de cette campagne serait celle de l'excessive patience des Français , de leurs souffrances , mais non de leurs combinaisons ' .
Bonaparte avait , pendant ce temps , à repousser en S3nrie Ibrahim-Bey. La Porte, qui avait déclaré la guerre à la France, équipait une flotte à Rhodes et une autre en Syrie , qui devaient s'avancer de conserve sur l'Egypte. Bonaparte, voulant prévenir leur arrivée, franchit le désert arabique avec un corps de dromadaires ; il prit Gaza et Jaffa ; puis, se confiant dans les Druses du Liban, il assiégea Acre, clef de la Syrie; mais il y rencontra une défense obstinée. Il défit l'armée turque au mont Thabor, mais il consuma en vain deux mois devant Acre, que les Anglais, commandés par Sydney-Smith, ne ces-
' Desaix , lettre à Dumas, dans le Précis des événements militait' res, {ome IV.
CHUTE BU DIRECTOIRE. I2t*
saie&t d'approvisionner : lewr flotte , maîtresse de la mer, avait intercepté le transport de Tartillerie française. La peste vint ajouter ses ravages à tous ceux d'un siège meurtrier, et Bonaparte se vit contraint de rétrograder. En partant de Jal6a, jl voulut faire administrer de l'opium aux pestiférés : Mon métier est de guérir, lui répondit le médecin Desgenettes, et non de donner ta mort. A son retour, il trouva le Delta en insurrection ; il alla au Caire célébrer ses triomphes de Syrie, puis il déût à Aboukir dix-huit mille hommes de cavalerie et de janissaires. Cependant l'armée elle-même, se plaignait de tant de fatigues et de privations, etde se voir depuis six mois sans nouvelles de la patrie ; car l'ennemi sillonnait sans cesse la Méditerranée, et interceptait toutes communications.
Tous ces mécomptes avaient dégoûté Bonaparte de cette expédition entreprise sous de meilleurs auspices , lorsque pénétrèrent enfin jusqu'à lui des nouvelles de France. Il y apprit les vœux du public et. les manœuvres de ses amis. Il prit alors la résolution d'y repasser à tout risque, et mit à la voile avec deux frégates, accompagné de Berthier, Lannes, Murât, Andréossi, Marmont, Berthollet, Monge, abandonnant i'£gypte et l'armée pour courir de nouveaux hasards.
Quand le télégraphe fit savoir à la France que Bonaparte venait d'aborder à Fréjus ( octobre ), l'espérance, l'enthousiasme, la curiosité, le miracle de ce retour inattendu, firent de lui une sorte de dieu. Trop pressé pour faire quarantaine, il prit aussitôt la route de Paris , où l'attendait un conseil de guerre ou un trône. En effet, le Directoire aurait pu le perdre, soit. pour avoir déserté son poste > soit pour avoir enfreint les lois sanitaires. Mais il était salué par tout le monde comme un sauveur. Son retour fut annoncé sur les théâtres ; le son des cloches, les feux de joie, le canon, célébrèrent ce retour comme une fête. Il mit son épée au service du Directoire, en jurant de ne la tirer jamais que pour la défense de la république. Le besoin d'ordre, de force, d'unité, celui de s'attacher à quelque chose, de croire à quelqu'un , était universel en France. Ce fut à qui s'empres-. serait autour de Bonaparte : les malheureux voyaient en lui un soutien; les fonctionnaires destitués, un vengeur; les faibles,
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toujours eu admiration devant les coups de la force, applaadissaieot en lui un caractère résolu ; et les mfants étaient bercés au récit de ses exploiu, qui se mêlaient dans leur imagination aux merveilles des contes arabes. Les Bnitus eox-mémes comptaient sur lui pour reprendre la haute main , sauf à im^ moler ensuite le nouveau César. Les modérés voulaioit une léforme opérée par une autorité forte, et capable de donner sûreté à tous; les intrigants, qui aspiraient à la fortune, se flattaient d'y parvenir dans un nouveau bouleversement. U n*était pas jusqu'aux royalistes 4;ui ne rêvassent que le jeune général méditait une restauration. Au milieu des intérêts divors et des partis vacillants, Bonaparte, secondé par la fortune, était armé d*un coup d'œil sûr, d*Dn égoïsme profond et décidé. Talleyrand et Fouché, qui s'attachèrent à sa fortune, lui livrèrent du même coup la diplomatie et la police. A Fexception de Jourdan et de Bemadotte, ministre de la guerre démissionnaire, qui, zélé républicain, ne voyait de salut que dans le jacobinisme, tous les généraux se donnèrent à Bonaparte , leur ancien chef ou leur camarade : c'étaient Berthier , Lefobvre, Duroc, Marmont, Lannes, Murât, maréchaux ou rois futurs; c'était Augereau lui-même , quoique républicain ardent. Masséna et Brune étaient à la tête des armées. Quant aux officiers réformés , aux anciens soldats, ils ne pouvaient manquer de seconder le triomphe de l'ordre militaire sur l'ordre civil.
L'habileté de Bonaparte en fait de gouvernement n'était pas encore connue ; mais on le savait heureux , et cela sufQsait. On avait besoin d'un homme qui donnât à tant de mouvements divers l'unité d'impulsion , et il semblait que personne n'en était plus capable que lui. On attendait tout de lui seul , chacun voulait avoir son avis; et lui, se sentant nécessaire , avait Tbabileté d'attendre. Il méditait pendant ce temps sur le moyen de constituer assez solidement la république pour qu'elle n'eût rien à craindre des factions. Il borna d'abord ses vues à une place dans le Directoire, dont il aurait exclu Sieyes, le seul de ses membres capable d'y balancer son influence , et que par conséquent il haïssait Mais Talleyrand sut rapprocher ces deux orgueils rivaux, /'esprit systématique d'un siècle qui finissait, et Tambitieux qui
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se sentait "ni pour dominer le siècle nouveau. Us se mirent d'accord , et prétextèrent un complot jacobin pour avoir un prétexte de transférer le corps législatif à Saint-Cloud, et nommer Bonaparte commandant de la force armée >. Les choses se passèrent de la sorte : Bonaparte , appelé pour prêter serment, se présenta entouré de tout Fétat-major, tandis que les troupes se tenaient au dehors. Entré dans U salle • avec ce cortège , il adressa des louanges aux représentants , à qui il dit : Nous voulons la république,... nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sur le régime représentatif..... Nous C aurons : je le jure en mon nom et au nom de mes compagnons alarmes. Mais il évita de prêter serment à la constitution. Dès qu'il fut sorti , il harangua les soldats, il occuper les différents postes, et la révolte commença aux cris de Five Bonaparte! « Qu*ont- « ils fait , disait-il , de cette France que j'ai laissée si splendide? « J'y avais laissé la paix , et j'ai retrouvé la guerre ; j'avais laissé « des victoires, et j'ai retrouvé des défaites. J'y avais laissé les « millions d'Italie , j'y ai retrouvé des lois spoliatrices et la mi- « s^. Les cent mille Français , mes compagnons de gloire , « que sont-ils devenus!? Ils sont morts. » Une partie des directeurs se retira devant ces menaces ; il entraîna les autres , et resta seul à la tête de la force militaire avant que l'on s'aperçût qu'il s'était emparé de la dictature. Le lendemain, cependant, ( 19 brumaire ) les conseils s'assemblèrent à Saint-Cloud ; et, bien qu'environnés de troupes, ils jurèrent la constitution de l'an III. Bonaparte vit qu'il faudrait tirer à demi l'épée du fourreau. Entré avec ^éta^major dans l'assemblée des anciens , il y protesta contre leanoms de Cromwell et de César, dont il fut apostrophé : « Les dangers de la patrie, dit-il, ont seuls excité mon
■ La constitution de Tan III donnait au conseil des anciens le droit de transférer le corps législatif hors de Paris, si son indépendance et sa sûreté venaient à être menacées. Ce décret fut rendu le 18 brumaire au malin. (An. R.)
' Ce fut aux Tuileries, devant les anciens, qui venaient de rendre le décret de translation, que Bonaparte pr^ta le serment et prononça ce» paroles. (An. R.)
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« zèle et le vôtre Prévenons tant de maux , sauvons ce qui
« nous a coûté tant de sacrifices, la liberté et T^égalité !.... La « constitution, tous les partis veulent la détruire. Pensez, vous, « au salut de la France. . . . , et moi, entouré de mes frères d'armes, «je saurai vous seconder;... et si quelque orateur vendu à « rétranger parlait de me mettre hors la loi , j*en appellerais à « mes compagnons d'armes. Songez que je marche accompagné « du dieu de la fortune et du dieu de la guerre. » Les anciens répondirent par des applaudissements, et accordèrent au général les honneurs de la séance.
Il se présenta alors aux cinq-cents ; mais il y fut accueilli par les cris : A bas le dictateur ! à bas le lyran ! Ils l'environnèrent, rinterpellèrent, lui reprochèrent sa trahison. Lucien, son frère, qui présidait , eut la plus grande peine à empêcher l'assemblée de le mettre hors la loi, Bonaparte était près de succomber aux secousses de cette journée ; mais Lucien le soutint, tout en déclarant qu'il plongerait son épée dans le sein de son frère,. s'il traliissait la liberté. Les grenadiers vinrent s'emparer de leur général , et l'emportèrent dans leurs bras hors de la salle. Ud moment d'hésitation, et Bonaparte avait le sort de Robespierre. MaiS'il monta à cheval, disant aux troupes qu'on avait tenté de l'assassiner ; il ordonna aux grenadiers de marcher sur l'assemblée, qui se dispersa devant la pointe des baïonnettes, et il resta maître du pouvoir.
Bernadette et Moreau , pris à l'improviste et sans projets arrêtés , n'osèrent se mettre à la tête d'une réaction militaire, et ne bougèrent pas. L'anarchie prit ainsi fin , comme avait fini la terreur quatre ans auparavant. Il était nécessaire qu'à la faiblesse de l'une et à la violence de l'autre succédât désormais un gouvernement assez fort pour défendre la liberté, et assez bien assis pour la propager.