‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 90 sur 159 · LE CONSULAT. — CONSTITUTION DE L'AN VIU · texte numérisé non relu

LE CONSULAT. — CONSTITUTION DE L'AN VIU

Le peuple français apprit par les. journaux que le Directoire avait cessé d*exister; que le eorps législatif s'était prorogé pour quatre mois et demi , après avoir élu trois consuls , Sieyes , Roger-Ducôs et Bonaparte , revêtus d*un pouvoir dictatorial ; qu'ils avaient reçu mission de donner au pays une constitution nouvelle, de rétablir la tranquillité au dedans, et d'assurer au dehors une paix honorable et Mhde; que deux commissions leur avaient été adjointes à l'effet de remplacer le corps législatif, et de pourvoir avec les consuls aux mesures urgentes en fait de police, de flnancesetde législation : ces commissions étaient chargées en outre de préparer les réformes nécessaires et un projet de code civil .

Une proclamation des consuls peignit la situation déplorable de la France et les maux auxquels elle était en proie : « Il est « temps, disaient^-ils, de calmer de pareilles tempêtes, de ga- <i rantir la liberté des citoyens , la souveraineté dû peuple , Tin- « dépendance des pouvoirs constitutionnels, la république, dont

« le nom a servi à consacrer la violation de tous les principes

« La monarchie ne relèvera pas la tête , les horribles traces du « gouvernement révolutionnaire seront effacées ; une nouvelle « ère commence, où république et liberté cesseront d'être de « vains mots. »

Ainsi s'accomplissait un changement radical , et pourtant il s'accomplissait avec calme. Mais il est facile de détruire; on l'avait déjà fait bien des fois : il s'agissait maintenant de savoir si l'on saurait reconstruire.

Bien qu'on ne pût se faire illusion sur l'illégalité des faits, personne n'y flt opposition , parcç qu'on était las ou qu'on espérait mieux ; l'irrégularité se perdit dans les applaudissements. Barras se confiait dans la reconnaissance de Bonaparte ; Sieyes s'était imaginé que ce dernier s'occuperait exclusivement de la guerre.

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poar lui laisser le soin des affaires civiles. Mais , à leur première réunion , il s'aperçut que le jeune général avait sur tout objet des connaissances et des idées, ou qu'il s'en formait facilement, et qu'il exprimait le premier son avis comme une décision ; il dit alors : Nous avons un maître qui sait , qui peut et qtU veut faire tout.

L'incurie et les désordres de l'administration précédente éclatèrent alors au grand jour. L'armée n'avait ni solde, ni habillements, ni vivres; le trésor était vide, les assignats sans yaleur, le crédit nul , Tagiotage effronté. Le héros qui aiait donné la gloire à la nation y fit renaître la confiance. Gaudin^ appelé au ministère des finances , supprima les taxes arbitraires et régu* larisa les payements. La loi des otages , qui incarcérait les parents des Vendéens comme responsables de leur révolte , et la loi contre les prêtres , furent abrogées avec les autres lois <te la terreur. On rendit à beaucoup d'émigrés leur patrie et leurs biens; la Fayette, Lally-Tolendal, Camot, Portalis, et hemicoup d'autres encore , rentrèrent en France. La célébration du dimanche et des fêtes fut rétablie ; les églises furent rouvertps dans les campagnes, et le culte extérieur fut permis ; la fête du régicide et le serment de haine à la monarchie furent abolis. Plus de jacobins, disait Bonaparte, ni terroristes ni modérés; mais seulement des Franraz^/ C'était ainsi qu'il détruisait le règne des factions. 11 n'était plus besoin de la violence, parce que le gouvernement n'hésitait plus entre des volontés incertaines, et qu'une main robuste le dirigeait , non au hasard et avec passion , mais avec calme et par système.

Cependant, soit vengeance, soit besoin d'assurer la tranquillité, Bonaparte fit déporter, sans culpabilité légalement prouvée, sans jugement, cinquante-neuf des plus ardents démocrates ; coup qui atterra les anarchistes. Mais quand il vit tout plier devant sa volonté, alors, assuré de pouvoir étendre à son gré l'arbitraire, il adoucit la rigueur de ce coup d'autorité.

L'œuvre de la constitution avançait , au milieu des fatigues toujours énormes d'un gouvernement nouveau. Bonaparte assistait assidûment aux débats , et Sieves en était considéré eomm^ l'oracle. T]u événement vint donner un démenti à la

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haute opinioD.que Ton avait de lui ; car, allant toujoun jusqu'aux dernières conséquences de son principe, il rendait son œuvre absurde à Tapplication. Dans la question capitalo du système électoral, il s'agissait d'assurer à la nation une représentation véritable, sans qu'elle pût abuser, comme elle l'avait fait, de sa participation aux affaires publiques. Sieyes proposa une liste de notabilités à trois degrés : sa liste communale devait se com)K)ser du dixième des hommes de chaque commune, élus directement par leurs concitoyens; ceux-ci en désignaient un autre dixième pour former la liste départementale , et les citoyens qui y figuraient en choisissaient encore un dixième pour former la liste nationale. Les fonctionnaires publics devaient être pris dans cette dernière liste, c'est-à'dire les membres du gouver* nement, les ministres, la législature, le sénat, le conseil d'État, le tribunal de cassation et les ambassadeurs ; de même, dans la liste départementale, les préfets, les juges d'appel, les administrateurs; dans la liste communale, les municipalitài, les juges de première instance et les juges de paix : ce qui constituait une aristocratie nouvelle d'un plus difficile accès que l'ancienne.

Le pouvoir délibérant , dans la constitution de Sieyes, se composait d'un corps législatif de trois cents membres , âgés de trente ans au moins, et d'un tribunat de cent membres, ayant vingt-cinq ans révolus : ces deux corps devaient se renouveler par cinquième. Le gouvernement proposait les lois par l'intermédiaire du conseil d'Ëtat ; le tribunat les discutait , comme représentant le peuple et l'esprit nouveau ; le corps législatif votait sans discussion, et sa décision faisait loi.

Enfin un sénat conservateur , composé de quatre-vingts membres nommés à vie , âgés de quarante ans au moins , et n'exerçant aucune fonction publique , avait pour mission de veiller au maintien de la constitution, et de l'interpréter au besoin.

Quant au pouvoir exécutif, il était exercé par un grand électeur % vie , nommé par le sénat conservateur, ayant des gardes, un palais, et un traitement de six millions. 11 recevait les ambassadeurs ; les lois étaient promulguées et la justice rendue en son nom ; il nommait les employés sur les listes respectives ,

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et détigniit les deax eoninh , un pour la paix, Taulra pom la guerre; le sénat pouTait l'appeler dans son sda» ee quiéquifalait à une destitution.

Td était le plan de constitution imaginé par Siejes. Mais, dans ce système , l'élection du peuple, appelé à désigner efai^ mille candidats , était illusoire. Ce sénat qui n'avait qu'on droit de veto, ce corps législatif muet, ce grand électeur inaetif et nominid, compliquaient la machine -de ecmtre-p<Md8 inutiles; et si elle eût pu se mouvoir, librement, il %a serait résulté une. aristocratie foinéante. Soumise à une iippulsion poissante, die devait conduire au despotisme. Quant à la liberté de la presse, à la liberté individuelle , il n'en était point dit un seul mot. Gs^ pendant on approuvait généralement des dispositions qui tcndaientà assurer la stabilité après un mouvement désordmné, et à rendre les délibérations paisibles après tant de bavardages bruyants. Bonaparte seul crut voir compromises cette force iet cette stabilité quHl jugeait essentielles ; le grand éiacteor Im apparut sous l'aspect d'un des anciens rois fainéants, oo, pour employer son expression, « d'un pourceau engraissé à Vorsidllcs avec quelques millions. » Sieyes/O'osa défendre un poste qu'il avait rêvé pour lui , et qui lui eût fait à peu près- la position d'un roi d'Angleterre.

Il était encore trop tôt pour songer à un chef unique. On conserva-donc -les trois consuls, dont un devait être le véritable chef, et les autres, ses conseillers nécessaires. On ménageait ainsi la forme monarchique, que Bonaparte sentait être inévitable, et avec elle l'existence d'une aristocratie. L'aristocratie se trouvait en germe dans le sénat; la démocratie ne conservait que Is tribunal, dénomination tout à fait illusoire.

Sieyes s'effaça pour entrer, avec une dotation brillante, dans lesénat. C'était un esprit profond, un logicien qui allait au fond des questions politiques ; mais il était chimérique et pédantesque dans la forme : après avoir donné la parole à la Révolution, il avait espéré la réduire au silence par ses rêveries constitutionnelles. Bonaparte premier consul choisit pour collègues Cambacérès et Lebrun : l'un, jurisconsulte éminent, avait voté \x mort du roi, et avait toujours favorisé le pouvoir, quel qu'il {ût.

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mettant, par peur, à son service tout ce que pouvait lui fournir sa profonde connaissance des lois ; Tautre, écrivain distingué, avait été un bon administrateur sous Tàncienne monarchie.

La constitution fut acceptée , et l'adresse qui raccompagnait se termina par ces mots : La Révolution est fixée aux principes qui Pont commencée; elle est finie. En effet, le passé était détruit ; Ton avait établi des principes clairs , et qui étaient non* veaux; un édifice durable allait s'élever sur les bases de Tunité nationale , de l'égalité devant la loi , et la génération actuelle était engagée à le maintenir. Mais, bien loin que la Révolution fût terminée, ce fut à partir de^ moment que ses fruits commencèrent à mûrir et à se propager.

Les fonctionnaires furent nommés par Bonaparte ou par son influence, et ils se trouvèrent ainsi sous sa main. Il choisit pour secrétaire d'État Maret , journaliste à la rédaction prompte , médiocrité souple, propre à seconder un homme de génie ; son frère Lucien obtint le ministère de l'intérieur, et Talleyrand' ce*lui des affairés étrangères; Fouché resta charge de la police.

' Ge personnage, déjà nommé plus haut , issu de l'une de ces grandes familles féodales qui avaient précédé en. France Tère monarchique^ avait été destiné d'abord au service iQ[)itaire; mais un accident qui ie rendit boiteux lui ferma l'entrée de cette carrière. On le fit entrer dans l'Église, non par vocation, maisj>our en faire un.évèque ou un cardinal. II devint, en efTet, évoque d'Autun; évoque mondain, libôrtiu, libre penseur, ami des encyclopédistes, recherché et redouté tout à la fois de la haute société. Il on était la terreur par ses épigrammes , il savait la captiver par ses flatteries; mais au. fond il se moquait du roi, des philosophes, des grandes dames, de la vertu, de tout. Quand la Révolution éclata , il en adopta les principes , en tant que favorables à son élévation ; il jeta de côté la mitre , qui notait plus pour lui qu'im embarras. Mais il n'était point armé de cette puissante parole qui avait fait de Mirabeau , son ami , le dominateur de la tribune; aussi ce fut du côté des négociations et des intrigues de la diplomatie qu'il tourna son esprit sceptique et pénétrant. Dans l'assemblée , il sut perfectionner l'art du silence, laissant penser qu^il couvait de grandes choses, ne se révélant que par ces saillies, ces traits qui font effet sur la multitude. Rentré <^n France au sortir de la terreur, à peine eut-il mis la main aux affaires diplomatiques, qu'il y déploya cette habileté instinctive et pratique

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Bonaparte avait donc pour but de fondre toutes les factions : Gouverner Gcec un parti, disait-il , c^esi se mettre tôt ou tard sons sa dépendance. Ils ne m'y prendront pas. Je suis national; je me sers de quiconque a de ta capacité et le désir de marcher avec moi. Le gouvernement doit se placer au cenU'e des partis. De ce moment, il fut vraiment dictateur, avec une autorité sans limites. Mais telle était la lassitude générale, qu'on oe 8*en aperçut même pas, et qu*ii ne rencontra aucune opposition. On voyait en lui la nation, et sa gloire paraissait celle de la France. 11 semblait que la liberté filt affermie par la répression des factieux, Tégalité parles bonnes lois. Tordre par la substitution des faits aux théories des utopistes. On se figurait qu'on état de choses qui, pour Bonaparte, n'était que transitoire, devait se perpétuer : « Il accoutumait à Tunité , et c'était un premier pas. La sagesse consistait à marcher au jour le Jour, sans s'écarter d'un point fixe , étoile polaire de Napoléon pour conduire la Révolution au port qu'il lui avait marqué ■. »

Il n'y eut de journaux que les treize qui furent désignés par le gouvernement. L'administration municipale, morcelée entre une multitude de communes, fut organisée par districts, de manière à la concentrer aux mains des préfets, afin que l'action de tous ces magistrats, placée sous la main du premier consul, fît disparaître le désordre produit par ce manque d'unité. On vit alors un système puissant d'administration établi , non sur

qu'il apporta soccessivement au service de la république, de Tempire, du régime constitutionnel, de toutes les phases de la monarchie et de la Révolution. Toujours prompt à tendre la main au puissant du jour, il avait Tautre déjà tournée vers le pouvoir du lendemain. ConsidéraDt le succès comme la première des vertus, l'inhabileté et le malheur comme les torts les plus impardonnables, sans foi, sans conviction à rien , il n'adorait et ne courtisait que la fortune. Habitué à voir le des- MMis de toutes les affaires, il ne rapportait jamais qu'à de petites c^sea les plus grands événements de ce monde. Trop peu sérieui , trop peu sincère pour être sensible au bien de Pbumanité, il oompre- Bait pourtant que la paix était devenue le premier besoin de la Révohition, et tout Teffort de son esprit s'était tourné vers ce but. 'Mémorial de Soint«-H^Wnc.

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des abstractions, mais sur des iostitations positives, et dans lequel le télégraphe faisait tout mouvoir. C'était une réaction contre le système de 1789 ; c'était une égalité réelle , une hiérarchie dont n'approcha jamais^ celle de la monarchie ancienne, et que n'entravait pas l'obstacle des privilèges. C'était un despotisme démocratique, formé des réminiscences de l'ancien régime, jointes à la puissance d'action du comité de salut public. C'est ainsi que Bonaparte préludait à son système, con-' centrant toutes les intelligences comme tous les faits autour de l'autorité souveraine, non à l'aide de petites lois dictées par la passion, mais par la force, et en détruisant les idées pour se servir des hommes.

Bonaparte, après avoir fait célébrer solennellement les obsèques de Washington (19 février ), qui sut fonder une république et la respecter, fit, à Tâge de trente et un ans, son entrée dans le palais des rois, entouré d'une pompe militaire et royale. Bourrienne , dit-il à son secrétaûre, maintenant que nous sommes aux Tuileries, il faut nous y maintenir. Il songea à se former une cour au milieu de sa propre famille, qui désormais appartient à l'histoire, puisqu'elle deviendra une pépinière de rois. Il respectait son frère Joseph comme le chef de la famille, et il le destinait à négocier la paix qu'il espérait donner à la république. II haïssait dans Lucien l'attitude républicaine, une franchise parfois mal venue, et certains droits qu'il avait à sa reconnaissance^ poids insupportable pour celui qui s'est élevé. Tous deux néanmoins avaient foi dans la grandeur future de leur frèce, et la préparaient en laissant entendre déjà ce que lui-même n'aurait osé révéler encore. Il se proposait de confier plus tard l'armée à Louis, et la marine à Jérôme. Sa sœur Marianne , gracieuse et amie des gens de lettres, avait épousé Pascal Bacciochi, simple officier : Bonaparte leur fit prendre les noms plus poétiques d'Élisa et de Félix. La main de la belle Pauline , dont la réputation était alors sans tache , était promise au général Leclerc; Caroline, élégante et jolie, autant que vive et ambitieuse, fut mariée, avec trente mille francs de dot, à Murât, soldat aventureux , tout dévoué au prer mier consul.

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