‹ Histoire de cent ans de 1750 à 1850, tr., avec notesChapitre 91 sur 159 · LE CONSULAT · texte numérisé non relu

LE CONSULAT

Joséphine, femme de Bonaparte, prodigue, frivole, généreuse, intrigante, liée avec l'ancienne noblesse, ennemie des jacobins, contribua immensément à la grandeur de son mari par ses rdations ; mais Féclat de la gloire ne paraît pas avoir suffi pour fixer ses affections. Des deux enfants qu'elle avait eus de son premier mari, Eugène, vaillant soldat, était cher à Bonaparte, qui Pavait emmené avec lui en Egypte ; Hortense , élevée par madame Campan , la confidente de Marie-Antoinette ■ , épousa , plus tard, Louis Bonaparte. Autour de ces personnages, qui seront bientôt des princes, se déployait une cour d'aides de camp, créatures de Bonaparte et passionnés pour sa personne. Bientôt s'ouvrirent aux Tuileries des réunions de fonctionnaires, d'officiers , de savants, au milieu desquels brillait le premier consul. Les femmes de ces courtisans nouveaux, sorties de la petite bourgeoisie et du peuple, manquaient pour la plupart d'éducation; il en résultait un mélange bizarre et des disparates singulières entre les manières, le langage et les parures éclatantes, tout ce riche butin « que leur mari ou leur amant avaient enlevé aux femmes des vaincus. »

La société tout entière soupirait après le retour de Tordre. Le temps de combattre et de mourir une fois passé , on recommença à jouir de la vie. Les hommes, génération nouvelle qui succédait à rancienne génération immolée, se trouvaient affranchis de rautorité paternelle , du droit d'aînesse , des liens de famille. Les divorces étalent d'une extrême facilité; le mariage même ne consistait qu'en une simple déclaration. Le désordre des mœurs allait au rebours de l'ordre politique renaissant. Dans les danses, dans les promenades, on vit des femmes à la mode se montrer dans la nudité antique. On protestait, par ce voluptueux cynisme, contre le cynisme puritain de la convention. Le Jeu s'aflichait hardimenl, et des dépenses exor-

' Madame Campan , l'une des femmes de chambre de Marie-Antoinette, a laissé des Mémoires dont Texactitude a été bien compromise par d'importants écrits qui ont paru depuis. Beaucoup de ces prétendues confidences de la reine ressemblent fort à des commérages d'antichambre que madame Campan se trouvait à portée de recueillir. ( Am. R.

CONSTITUTION DS L'aN Ylil. |4f

bitantes annonçaient des gens qui s'enrichissaient sans peine. Le théâtre reprit ses allures romaines; Topéra-comique et les chansons joyeuses attestèrent qu'on était las de souffrir ; et les peintures champêtres charmèrent ce peuple, qui la veille se délectait aux scènes sanglantes de la guillotine. En un mot, les idées et les mœurs des premiers républicains avaient péri. >

Les jacobins les plus résolus étaient oiorts; quelques-uns, parmi les survivants, rêvaient soulèvements et poignards ; mais le plus grand nombre mettait son habileté nu service d'un dictateur dont rénergie était en rapport avec leurs idées. Les royalistes voyaient la monarchie 'revenir, et se flattaient d'un retour des Bourbons par l'intermédiaire de Bonaparte ; d'autres, sentant qu'il avait frappé la Révolution, espéraient qu'il tomberait comme tous ceux qui avaient voulu s'élever contre elle. Les gentilshommes des provinces se tenaient prêts. La basse Normandie, l'Anjou, la Vendée, reprirent courage, et la chouannerie s'y réveilla; les royalistes y nouèrent des intelligences avec ceux du Languedoc et de la Provence pour désorganiser le pays. Mais Fouché veillait à tout; il était informé, et laissait faire. Bonaparte exhortait tous les partis à se réunir dans un seul sentiment, l'amour de la patrie. Il voulait que les prêtres prêchassent la réconciliation et la concorde dans les temples qui se rouvraient pour eux. Il chargea le général Brune de réprimer les mouvements séditieux ; mais, se fiant surtout dans la corruption et dans la clémence , il cherchait à diviser les chefs, à exciter des jalousies entre eux ; il offrait des grades dans l'armée aux chefs royalistes convertis. Ces chefs , en effet, déposèrent les armes l'un après l'autre, ou se les virent arracher. George Cadoudal lui-même, le redoutable chonan, vint aux Tuileries ; mais il ne se laissa pas séduire, comme tant d'autres s par le guerrier pacificateur. Il abandonna sa patrie rendue à la tranquillité, et partit pour l'Angleterre. Afin de rassurer toutefois les républicains , qui craignaient que Bonaparte ne songeât à jouer le rôle de Monk , on fusilla quelques royalistes.

11 était difficile, en effet, de rétablir l'ancienne monarchie. Les Bourbons auraient eu des vengeances à satisfaire; les d'Orléans pouvaient convenir à la noblesse par leur écusson , et au

143 SECONDE COALITION. — CAMPÀONl D'hIVEH.

peuple pour la part qu'ils avaient prise à la Révolution ; mais Louis-Philippe avait abandonné les répubUeaiiis après avoir combattu avec eux , et , riche d'intelligeiiee , H n*avait fas assez d'audace pour saisir la couronne, qui ne devait lui échoir qu'après un long circuit. Un prétendant doit se taire , ou monter à cheval ; et il n'y avait plus de supériorité posuble que la victoire : tous les partis avaient recouru à la forée et à l'insurrection, il n'y avait que les baïonnettes qui pussent refaire la royauté. Bonaparte l'avait compris, et il s'achemina au trône en passant par de nouveaux champs de bataille.

SECONDE COALITION. — CA&IFAGNE D'HfVER. — FAIX DE LUNÉVILLE.

Quoi qu'en aient dit ses flatteurs, les armes francises u*a- Taient pas attendu le retour de Bonaparte pour se t^elever. L'Autriche , jalouse des Russes , tâchait de les renvoyer de la Lombardie qu'ils venaient de lui rendre, et perdait du temps au lieu de frapper des coups décisifs. Le conseil aulique r^lut (août 17d9) de faire passer l'archiduc Charles de la Suisse sur le Rhin , et les Russes , de la Lombardie en Suisse , bien qu'ils fussent peu propres à la guerre de montagne , et qu'ils n'eusseut point l'habitude du terrain. Masséna profita de ce déplacement téméraire : au moment où Souvarow s'avançait avec difficulté par le Saint-Gothard vers la vallée de la Reuss, pour faire sa jonction avec la division russe de Korsakow, il attaqua ce dernier (25 septembre), et, par une marche savante , le renferma dans Zurich.

Souvarov, harcelé par Lecourbe dans les gorges de la Reuss et au pont du Diable , arriva à Altorf : là , ne trouvant pas d'embarcations sur le lac, il fut obligé de défiler le long d'une vallée étroite, perdant beaucoup de monde; et à peine s'étendait-il dans les plaines de Zurich, que Masséna tomba sur lui, et le refoula avec vigueur. La neutralité suisse fut ainsi violée

PAIX DE LUNBVILLE. 14.3

d€ toos câtés, et les tranquilles vallées retentirent ^u bruit des armes. Plus de vingt mille Russes et cinq mille Autrichiens avaient péri dans une lutte de quinze jours. Les tristes débris de Tannée conquérante arrivèrent sur le Rhin dans un état déplorable. Souvjirow, qui se prétendait sacrifié par ses alliés , refusa de combattre davantage , et s'en alla porter ses plaintes à Pétersbourg: Paul , qui, à la nouvelle des victoires de Souvarow , avait ordonné qu'on lui rendit les mêmes honneurs qu'à sa propre personne , en l'appelant le plus grand capitaine des temps passés et modernes, le déclara alors infâme, dégrada ses ofBciers , et ne s'inquiéta en rien de ceux qui étaient restés prisonniers. En même temps il se brouilla avec l'Autriche , qu'il accusa de trahison , lui reprochant de n'avoir eu en vue que la conquête de l'Italie , et de l'accaparer pour elle.

Masséna avait sauvé la France d'une invasion , et enseigné à l'Europe que les Russes pouvaient aussi être battus. Le prince Charles , entravé dans ses projets i^ar les instructions qu'il recevait de Vienne, abandonna le commandement. En Hollande, les Anglo-Russes, resserrés par Brune, avaient été obligés de capituler; mais ils n'avaient pas rendu la flotte.

La seconde coalition avait été plus étendue que la première, et en cela beaucoup plus faible. Ses triomphes ne lui valurent que de la honte et des regrets : l'Angleterre et la Russie, pour leur malheureuse expédition de Hollande ; l' Autriclie et la Russie, pour Ancône et le Piémont : car l'Autriche , considérant le pape et le roi de Sardaigne comme déchus , voulait s'attribuer leurs États, à titre de conquête sur la république française '.

« L'alliance entre l'Autriche et la Russie, dit le prince Charles, fut rompue, comme la plupart des coalitions basées

' Le comte de Cobentzel répondait, en novembre 17^9, au comte Panin : «« Comment pourrait-op exiger la cession des trois lé^itions qui, par le traité de Tolentino , ont été annexées à la république cisalpine, que nous avons conquise ? C'est une juste compensation des frais de La guerre. Je ne doute pas que ma cour ne rende le Piémont au roi de Sardaigne; mais Alexandrie et Tortone ayant étë détachées du Milanais par les armes, doivent de même revenir par les armes sons la domination autricliienne. »

Page 1