PAIX DE LUNÉVILLE
En Italie , les Autrichiens et les Anglais devaient prendre Gènes , marcher sur Pîice , et entrer de là en Provence , où ils seraient secondés par l'insurrection des royalistes ; un second corps était destiné à soulever le Piémont. Mêlas, soldat de la guerre de sept ans , qui , rompu aux anciennes manœuvres , en tira bon parti tant qu'il ne fut pas déconcerté par les ^ands coups de la stratégie moderne , pénétrerait dans le Dauphiné. En même temps l'Angleterre se chargeait d'attiser Tincendie dans la Vendée , en Bretagne et en Normandie. Les Autrichiens avaient sur pied une armée plus forte que jamais , et Tempereur lui-même parut à sa tête avec les âirchlducs. Cent trente .mille hommes s'avancèrent , commandés par Ferdinand ; Bellegarde en avait quatre- vingt mille sous ses ordres en Italie, l'archiduc Jean , cent vingt mille ; et l'Angleterre solda le cor]ps dé Condé, con^posé de dix mille hommes. Dumouriez pressait la.Russie d'envoyer sur le Rhin un corps indépendant , qui de Mayence marcherait sur Paris.
Bonaparte affectait aux yeux de l'Europe un vif désir de la paix et le regret de ne pouvoir l'obtenir, en même temps qu'il se préparait à s'affermir au pouvoir par de nouveaux succès en Italie. Le 18 brumaire avait été un triomphe obtenu par l'armée; il fallait désormais des coups décisifs pour démontrer la solidité du nouveau gouvernement, et pour attacher au dictateur les généraux qui se tenaient encore à l'écart. Bonaparte institua des récompenses, qui consistaient en armes d'honneur, pour être distribuées aux plus braves; il se plut à rapprocher dans l'armée des ofOciers nobles avec les flls delà Révolution. Moreau, qui avait été mis à la tête de l'armée du Rhin tandis que celle d'Italie était confiée à Masséna , pouvait , avec cent trente mille hommes bien approvisionnés , contenir sur le Rhin le général Kray, successeur du prince Charles , à qui l& commandemeiM avait été retiré parce qu'il conseillait une paix que la situation aurait rendue alors honorable.
La reine Caroline de Naples était allée en Russie solliciter les secours du czar. Les Autrichiens occupaient derrière Tlnn une position avantageuse; mais Moreau, après avoir passé hardiment le Rhin, en Alsace, sous les yeux de toinemi (25 avril >,
niCT. DE CENT ANS. — T. II. * V^
146 SFXONDE COALITION. — GAMPAOKB l/lIIVER.
se mit en communication avec Augereau qui o[)é'rait dans le Tyrol, et battit Kray à Engen, l^Iosskircli et Biberaeh.
En Italie cependant les Français, réduits à quarante mille hommes mourant de misère, étaient refoulés vers les Alpes; et Masséna , sans argent , sans munitions , se repliait vei^ la rivière de Ponent. Après avoir accompli , sans argent ni muni> tions, avec un petit nombre de soldats, des exploits héroïques, il entra dans Gênes (février), et y réorganisa l'armée, où toutnVtait plus que confusion depuis lamort de Championnet ^ mais il s*y vit. bientôt assiégé par les Anglais et les Autri(Shiens. I>*Autriche, pour qui Géiies n'était d'aucune importance, s'obstina néanmoins à une entreprise qui affaiblissait IVIélas, en étendant par trop son front. L'indomptable Masséna se soutint daas la place au milieu de souffrances dont son courage seul pouvait triompher , et sa résistance laissa à Bonaparte la liberté de ses opérations.
Les conjonctures lui commandaient de frapper un de sea grands coups. Ayant réuni à Dijon une réserve de soixante mille hommes, tant conscrits que volontaires, entraînés par le danger de la patrie et la confiance qu'inspirait le général, il conçut le projet de descendre en Italie par les vallées du Saint-Gothard, du grand et du petit Saint-Bernard, et par le mont Cénis, en coupant la ligne de l'ennemi, qui s'étendait de la Lombardic jusqu'au Var. Moncey, détaché de l'armée du Rhin (mai), suivit la première route, et commença les opérations; Thureau s'avança par la dernière, Chabran par le petit Saint-Bernard ; les corps de troupes disséminés dans les départenients eurent ordre de rejoindre de l'autre côté des Alpes.
La constitution de l'an TIII, qui avait établi la responsabilité des agents du pouvoir, s'opposait à ce que le premier consul eût le commandement de l'armée; mais il n'en tint nul compte; et ayant fait nommer, pour la forme, Berthier général en chef, il dirigea trente-cinq mille hommes par le grand Saint-Bernard. Les glaciers des Alpes , non moins périlleux que les sables d'Egypte, ne pouvaient manquer d'être un stimulant pour les jeunes imaginations; et en effet ce passage, qu'une résistance ii^roïque pourrait sev\k vendre redoutable, est resté entouré de
PAIX DE LUKBVILLE. 147
souvenirs poétiques. L'Autriche ayant eu l'imprudence de laisser la Suisse dégarnie de troupes, Tarmée française traversa la montagne sans tirer un coup de feu, et Bonaparte la franchit trois jours après. Une fois descendue dans les plaines d'Italie par Âoste et Ivrée , Vàrmée eut bientôt occupé, de l'autre côté des Alpes, une ligne qui s'étendait de Suse à Bellinzona.
Abusée par la publicité que Bonaparte avait donnée à son plan de eampagne, et par l'emphase avec laquelle il Tannonçait, l'Autriche cirut que c'était de sa part un artifice : elle n'avait doiic pris aucune précaution contre une entreprise qui , dans toute autre circonstance , aurait passé pour téméraire. Bonaparte entra à Milan (â juin) au moment où Mêlas l'attendait à Vintimille; il se hâta d'y rétablir, sans persécuter personne , le gouvernement populaire. Il s'empara des magasins et de Tartillerie, que les Autrichiens surpris avaient abandonnés.
De son côté. Murât s'emparait de Plaisance. L'armée autriehlenne se trouvant ainsi coupée en deux, les Français n'héshtèrent pas à laisser la Lombardie dégarnie de troupes, pour aller l'attaquer dans les plaines du Piémont. A peine le corps qui , renfermé dans Gènes , devait être la victime de cette grande expédition , avait-il rendu la place à des conditions honorables (14 juin), quand il n'y restait plus une once de pain, que Mêlas accourut à la rencontre de l'ennemi dans la plaine de Marengo, entre la Scrivia et la Bormida (14 juin). L'armée de Bonaparte pliait devant les vétérans autrichiens , lorsque la colonne de Desaix, glorieux débris de l'Egypte, survint tout à coup; et, se formant en carré, comme elle avait appris à le faire pour repousser les mameluks , elle décida la victoire en faveur des Français; mais Desaix la paya de sa vie '.
' Sans méconnaître le grand service rendu à l'armée française par farrivéedu corps du général Desaix, il est bon de rappeler ici q^e ce qui décida surtout de la victoire , ce fut la charge effectuée par les cavaliers de Kellermann. M. César Cantu, en citant, à la page 50S de son premier volume , les Mémoires publiés par le duc de Bellune , accuse M. Tliiers d^avoif manqué d'exactitude et du bonne foi dans le récit de la campagne dMtalic (Thiers mentisce continuamente). On peut discuter en pareille occasion sur les détails militaires, opposer des
f 46 SECONDE COÀUTION. — CÀMf ÀGNS D*HITBI.
La Iwtaille de Marengo était loin d*aYoir anéanti les Autrichiens; mais telle fut leur consternation, qu'ils abandonnèrent tout, à la seule x!iondition de se retirer librement sur Mantoue; ee qui causa rétonuement général , et accrut le prestige qui «'attachait à Napoléon. Cette armée décent vingt mille hommes, que rAutriche avait réunie pour remettre l'Italie sous lejoug et envahir ensuite la France méridionale, était vaincue et obligée de battre en retraite. Alexandrie capitula, les Français rentrèrent dans Gènes , qui passa déplorablement dHm.vainqueor à un autre; et Bonaparte devint encore une fois le maître de ritalie. Mais, sans se laisser enivrer par un td triomphe, il offrit la paix aux conditloos du traité de Campo-Formio, c'està-dire en exigeant que les Autrichiens évacuassent l'Italie jusqu'au Miucio.
Moreau avait continué en Allemagne ses opérations.: resserrant Kray du côté dUl.m , il entra en Bavière , passa le Danube, fut vainqueur à Hochstedt, et exécuta des manoeuvres qui liront Tadmiration de tous les hommes 4e guerre ; paais dans l'attente oùJl était des événementsd'Italie, où il avait détaché une partie de ses troupes, il n'agit pas avec assez de résolution. Informé que Bonaparte avait conclu un armistice, il en fit un aussi en AllenSdgne ; ^t TEurope tressaillit à l'espoir de la paix.
Mais, dans le moment où elle se négociait, François II accepta soixante-deux millions de subsides et Talliance de l'Angleterre, en promettant de faire traîner les conférences en
pièces authentiques à d'autres, et attaquer, dans des vues. personnelles, im récit dont on est mécontent; mais le rôle de rhistoriên est de peser tont scrupuleusement, et de ne point accueillir aveuglément des assertions dont les hommes spéciaux sont les seuls jugés. Le récit de M. Thiers s'appuie sur des documents non mçins importants que ceu\ qui sont cit^ par son contradicteur; et il est généralement d'accord avec la relation du général Jomini , le premier écrivain militaiire de notre temps. Du reste, si le corps du duc de Bellupe exécuta sa retraite à Marengo en meilleur ordre que ne le disent ces historiens, on ne peut pas leur faire un crime d'avoir suivi la version des relations officielles du maréchal Bertliier, et ce ne serait pas un motif suffisant pour justifier des attaques personnelles aussi déplacées. ( An. R. }
PAIX DE LUKEYILLE. M»
longueur ; puis, rejetant les préliminaires proposés, il fit arrêter Tainbassadeur français. Bonaparte , irrité de cette déloyauté, reprit ses mouTements offensifis , et commença la campagne d hiver, Augereau était sur le Mein, Moreau sur Tlnn; sur le Mincio, Brune, général médiocre, qui remplaçait Masséna discrédité dans Tarmée d'Italie • malgré sa bravoure. Murât conduisit en Italie dix mille grenadiers, qu'il emmeaa d'Amiens ; Macdonald s'achemina péniblement, avec quinze mille hommes détachés de l'armée de Moreau , à travers les gorges couvertes de neige du Sp1ughen,.pour venir former l'aile droite de l'armée d'Italie : c'était en tout trois cent mille combattants bien équipés. Une grande affaire ^'engagea bientôt entre l'archiduc Jean et Moreau- à Hohenlinden, où l'on combattit sous la neige et sur la glace (3 décembre) ; les Autrichiens , défaits , y perdircBt vingt mille soldats, presque toute leur artillerie et leurs bagages, et virent Mores^u s'avancer jusqu'à Lintz, en vue de Vienne. Les archiducs réclamèrent alors l'armistice qu'ils avaient refusé; et Moreau eut la modération d'y consentir, à la condition que l'on traiterait des conditions de la paix à Lunéville , sans l'intervention de l'Angleterre.
Victorieuse de même sur tous les points, l'armée d'Italie, ne laissant à l'Autriche que Mantoue, s'apprêtait à déboucher sur Vienne par les Alpes Noriques , lorsque le maréchal de Bellegarde , qui commandait les Autrichiens, à la nouvelle de l'armistice conclu en Allemagne , en signa un autre avec Brune. Ainsi se termina en vingt jours la campagne d'hiver, l'une des plus mémorables de ce temps héroïque pour les combinaisons de stratégie et les grands résultats obtenus.
Les Autrichiens et les Napolitains s'étaient installés à Biome, dont le siège était vacant , et laissaient voir ouvertement l'intention de rester maîtres des États qui en dépendaient, quand les victoires des Français vinrent modérer leur ambition. Le roi de INaples, toujours excité par l'ardente et implacable Caroline, avait le projet de marcher à la défense de la Romagne et de recouvrer la Toscane ; maisMiollis et Pino s'avancèrent contre lui, et pénétrèrent de force dans Sienne, que les Napolitains avaient occupée ; en même temps Murât se dirigeait droit sur Naples.
fâO SECONDE COALITION. — CAMPAGNE d'HIVEB.
La politique ne souriait pas moins à Bonaparte que la chance des combats. Paul l*^** s'était brouillé avec FAutriche , parce qu'elle avait sacrifié Tarmée de Souvarow à. ses intérêts ambitieux, et refusé ensuite d'éclianger ceux de ses soldats qui étaient restés prisonniers en France. 11 était irrité contre T Angleterre, qui, se montrant violente envers les neutres, prétendait dominer aussi sur la Baltique, et exercer avec hauteur le droit de visite. Passionné dans ses résolutions comme il était, le czar se rapprocha de Bonaparte, qui avait su le caresser, lui avait rendu les prisonniers rosses , et remis Hle de Malte en dépôt dans ses mains. 11 envoya un ambassadeur en France. Cependant r Allemagne entière demandait la paix, et se récriait contre la politique imprudente de TAutriche : force fat donc à Teropereur de sacrifier son ministre Thugut, qu'il remplaça par le comte de Cobentzel. Ce fut ce dernier qui , après de longues discussions avec Joseph Bonaparte, conclut le traité de paix de Lunéville (9 février 1801), qui eut pour base le traité dé Caropo- Formio et les propositions faites à Rastadt. La cession de la Belgique à la France y fut ratifiée, la possession des États vénitiens assurée à TAutriche, celle du Brisgau au duc de Modène. Bonaparte, voulant recouvrer Saint-Domingue qui s'était révolté , s'était fait céder par l'Espagne la Louisiane , ancienne colonie de la France (octobre 1800 ), moyennant Fa promesse d'augmenter les États de l'infant de Parme jusqu'à concurrence d'un million ou de douze cent mille habitants , avec le titre de roi. La Toscane fut destinée à procurer h l'infant cet agrandissement, les Autrichiens ne devant conserver rien en Italie au delà de l'Adige. Ces conventions furent ratifiées : l'empereur, sans y être autorisé par la diète, céda la rive gauche du Rhin, en promettant une compensation aux princes héréditaires dépossédés; il reconnut les républiques batave, helvétique, cisalpine , ligurienne , et rendit la liberté aux prisonniers d'État italiens.
L'Autriche avait disposé de pays et de souverainetés qui ne lui appartenaient pas, pour accroître ses pays héréditaires : elle ne parla ni du pape, dont elle convoitait les légations, ni du roi de Sardaigne, <\\\'ç\\e w'îcn^v\-\v^^ \ç,i^Ui à Turin à l'époque
PAIX DE LUNÉVILLE. tâl
de son occupation s ni du royaume de Naples. Mais le pape pouvait espérer, à défaut de ceux qui s'étaient déclarés ses protecteurs, dans les .négociations qu'il avait ouvertes avec le premier consul. Caroline deNaples, atterrée à la nouvelle de la paix de Lunéville, eut recours à Tintervention ofOcieuse du czar Paul : en conséquence. Murât conclut avec Naples un armistice ( 28 mars ) qui fut suivi d'un traité de paix signé à Florence. La cour de Naples s*obligea à fermer aux Anglais les"^ ports du royaume,, et abandonna à la république française tout ce qu'elle possédait dans l'île d'Elbe, ainsi que dans la Toscane; elle s^engagea de plus à payer un demi-million de francs pour indemniser les citoyens français des pertes qu'ils avaient éprouvées , et à amnistier tout délit politique. Il fut stipulé en outre , par un article secret, que, pendant toute la durée de la guerre avec la Turquie et la Grande-Bretagne, des garnisous françaises^ entretenues par le roi, resteraient dans les Abruzzes et dans la tiirre d'Otrante.
Les traités de paix de Campo Formio et de Lunéville faisaient donc revivre l'ancien droit public; et la France, après tant de doctrines généreuses et de belles promesses, sacrifiait elle-même les peuples et les nationalités à la vieille idée de l'équilibre européen.
Mais elle avait châtié la seconde coalition , qui l'avait poussée à la guerre ; fait la paix avec le continent , conclu plusieurs alliances contre l'Angleterre, qu'elle avait exclue des ports de Naples, d^Espagne, de Portugal, et qu'elle espérait contraindre Aussi à désarmer sur la mer, comme elle avait contraint les autres puissances à désarmer sur le continent. Bonaparte était béni par l'Europe, comme le génie de l'ordre et de la paix
' M. Bignon, dans son Histoire de la diplomatie française, répond aux reproches qui furent adressés à Napoléon de n'avoir pas restitué le Piémont à la paix de Lunéville ; et il allègue pour raison que , « de tout temps, il a été reçu que le plus fort, quand sa volonté peut fairu lot , ne rend à la paix que ce quMl n'a pas un grand intérêt à garder.
15) MESUBES BÉPARATBICES DU PBEMIEB CONSUL.