‹ Histoire de cent trente femmes: le NiagaraChapitre 3 sur 8 · U8 HISTOIRE · texte numérisé non relu

U8 HISTOIRE

glaise^ celle dont un homme ^ quand elle est sérieuse ^ quand toutefois elle est un duel^ ne sort jamais que mutilé affreusement^ quand il en sort. Il opposa immédiatement ses poings délicats à ceux de Carter^ ses genoux de femme à ceux de Carter^ son regard magnétique et calme au regard fauve et sanglant de Carter^ sa poitrine élégante^ son cœur et son soufOe à la poitrine^ au souffle de bronze de Carter.

Au même instant^ on vit Téquîpage entier se classer en deux catégories et se placer sur deux rangs le long du bord : d'un côté les partisans de Carter^ de Tautre Icu partisans de Preston^ hommes et femmes^ matelots et convicts; /luelle joute ! quel spectacle !

Caroline fut assise sur la grande chaloupe placée au centre du vaisseau^ et gardée à vue par trois hommes dévoués à Carter^ par trois hommes du parti de Preston. Cette mesure signifiait assez clairement que Caroline appartiendrait au vainqueur après la lutte. Jusque-là elle était sous la protection des deux partis. Elle sortit un petit livre de piété qu'elle portait toujours dans son corsage, et elle se mit à prier avec ferveur.

Carter porta le premier coup; il avait été dirigé comme un dard sur Tœil gauche de Preston, qui Tévita

avec un imperceptible mouvement de tête et presque en riant.

Diable ! il sait boxer^ dirent unanimement tous les spectateurs haletants ; c'est égal , il sera crevé dans deux minutes.

Carter porta^ sans attendre une riposte probable^ un second coup destiné à Tœil droit de Preston ; môme jeu de tête, même résultat dérisoire pour Carter, peu habitué à ces déceptions. Carter lâcha un juron plus lorr midable encore que le premier^ et si foncé que les convicts elles-mêmes en furent scandalisées. Le troisième coup, lancé avec la vigueur d'une fronde par le redou* table bras de Carter, un des premiers boxeurs de la marine anglaise, chercha à défoncer la poitrine de Preston. Le poing de Carter, rond, dur, nerveux, ressemblait à un boulet; il eût pulvérisé une poitrine de pierre; Tagile Irlandais se baissa rapidement, et le boulet passa par-dessus sa tête sans même Teffleurer. Carter , qui s'était trop élancé , faillit tomber sur le visage, ridicule atroce, indélébile, dans le noble jeu de la boxe; il n'y échappa qu'en se relevant parla contraction violente de ses muscles; mais le désappointement qu'il éprouva lui enflamma le cerveau, il devint pourpre de colère : « Meurs ! chien d'Irlandais, cria-t-il

entre ses dents qui grinçaient^ meurs^ fils et petit-fils de chien ! d Et il recomniença le coup qui avait trompé sa haine. Cette fois^ Preston ^ joignant la taquinerie à rhabileté, glissa entre les jambes de Carter, qui, perdant réquilibre, tomba de tout son long, et cela à la grande joie d'une moitié de Téquipage et à la grande stupéfaction de Tautre. a Mais il est donc insaisissable ! b dit, avec la rage au cœur, dans les yeux et partout. Carter en se redressant, mais en se redressant le visage souillé de goudron et du sang qu'il perdait par le nez. — Ah ! tu es insaisissable ! grondait-il les lèvres pleines d'écume; ah ! tu veux me lasser par ton adresse à éviter mes coups 1 des coups où je m'épuise! Voyons si tu seras toujours insaisissable. Et, empoignant une de ces lourdes barres de fer comme il y en a toujours sur les vaisseaux, il la leva pour en briser résolument le crâne de Preston.

— Ce n'est pas loyal ! crièrent aussitôt d'une seule voix les partisans de Preston; les autres n'osaient rien

dire.

— Non 1 ce n'est pâs loyal ; les poings, oui, mais le

fer!—

Ils n'eurent pas le temps d'achever leur improbation ; la barre de fer tombe, elle effleure la tête, l'épaule, les

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flancs^ les pieds de Preston^ et elle va déchirer^ meurtrir le pont en s'abaissant sous la violente impulsion qu'elle a reçue.

— Mais c'est donc un démon ! cria Carter, blême, convulsif, découragé ; mais je n'en viendrai donc pas à bout!

— Je ne crois pas, répondit Preston en riant, Preston sur qui, depuis quelques secondes, Caroline portait des regards illuminés, pieux, effrayés : a Courage ! mon ami, disait-elle à demi-voix, et elle semblait la voix de la tempête ; courage ! je prie pour vous le Seigneur et ses anges : Preston sera vainqueur.»

— Ne vous y fiez pas, répondirent en chœur trois cents voix impies.

Carter s'apprête à donner à Preston un second coup de la barre de fer; il y laissera sa vigueur, ses ongles^ sa vie, mais il faut que cette barre écrase Preston.

Preston, dès cette seconde menace, a sorti de la poche de sa veste une corde très-mince, de la dimension et de la force de celle dont on se sert pour lier les ballots. Carter lève le bras de fer et la barre de fer; Preston r au même instant, Imice la corde à travers les jambes de Carter, qui d'abord ne s'en aperçoit pas; c'est un serpeut,>lle enveloppe, revient sur elle-même.

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tandis que Preston en garde le bout dans sa main.

Ce second coup de la barre meurtrière prend Preston en écharpe; cette fois il est atteint; s'il est atteint^ il est mort. On voit Preston rapidement tourner sur luimême. Preston a reçu le coup^ mais au moment où il le recevait il évoluait si exactement dans le même sens^ que la barre^ ne rencontrant qu'une tangente mobile^ n'efileurait pas même la peau ; Preston s'en fais^dt une ceinture.

Mais qu'a donc Carter^ l'infatigable Carter? Carter qui a juré de ne pas quitter la partie sans avoir écrasé Preston? 11 n'agit plus^ son bras droit né quitte plus son corpS; son corps semble paralysé. Carter est enchaîné^ noué^ pris, étranglé dans les circonvolutions nombreuses^ étroites^ de la corde jetée si babilement par Preston^ qui ne tournait ainû que pour enlacer Carter qui le croyait blessé. Carter veut donner un troisième coup de barre, mais Preston le contient, l'entoure et le couvre si bien de la corde, qu'il n'a plus de liberté, plus de mouvement. Carter, enfin, au comble de la frénésie et de l'impuissance, pâlit, chancelle, et tombe sur le pont en blasphémant et en rugissant. 11 tombe sans avoir pu donner un seul coup à cette couleuvre d'Irlandais; il tombe vaincu, vaincu sans qu'on ait même daigné le

combattre, le blesser, le tuer ! il tombe, honte et douleur ! pour voir Caroline Prior remise aux mains et au pouvoir absolu de Preston, de Prestou son rival !

Les juges du camp vinrent demander à Preston ce qu'il voulait laire*de Carter. « Qu'on le jette à fond de cale avec rétat-majOr; nous verrons plus tard, » répondit-il } et Ton applaudit Preston, qui, tout naturellement, allait remplacer un instant Carter dans la haute opinion, dans l'estime des révoltés.

La joie suit la victoire : « Il faut arroser la victoire crie-t-on; arrosons ! »

Aussitôt trois grosses barriques de rhum, quels arrosoirs ! une barrique de sucre, deux caisses de cannelle, sont placées sur le pont et mises à contribution. Il faut, par un punch gigantesque, célébrer la victoire du jeune Preston.

Les femmes voulaient que son mariage avec Caroline Prior fût immédiatement conclu ; Preston s'y refusa. Hais le punch fut allumé dans une chaudière im<mense au niilieu même du vaisseau. La tempête couchait la flamme qui couvrait de son arc-en-ciel ardent la moitié du Niagara,

Et Thompson, témoin impassible de tous ces événements, écrivit sur son rapport :

c L'oongan continue. — Le ca{Mtaine Forster s'est c brûlé la cervelle au petit jour. — Un chef des révoit tés a été vaincu par l'autre. — Le vaisseau^ que per-. a sonne ne dirige plus^ ne va {dus nulle part. — L'éa quipage^ du reste^ est en parfaite santé. — Nous a allons faire du punch. »

Au moment où six matelots du parti de Preston enlevaient Carter^ garrotté^ pour le descendre à fond de cale^ le mulâtre Samuel marcha sur Ascott^ qui ne s'était pas séparé de la belle Proserpine, et il lui dit avec un ton d'insolence à se faire poignarder : — C'est donc ainsi que tu défends ton ami Carter? — Cela ne te regarde pas^ fils de singe^ répondit Ascott au mulâtre, Touche à cette femme comme Carter a touché à la femme de Preston, et tu verras.

— C'est ce que je vais faire, dit le mulâtre en s'élançant pour saisir Proserpine.

— Ah î mais je suis là, dit Proserpine en envoyant au mulâtre un de ces riches soufSets comme les femmes du peuple, seules, dans leur magnificence, savent en donner; un de ces soufflets qui en contiennent douze. La joue du mulâtre fut immédiatement enflée.

— A mon tour 1 cria Samuel en saisissant Ascott par ses épais lavoris. Ascott poussa un long cri de dou-

leur. Samuel lui arracha^ avec la peau du visage^ tout un côté des favoris; il lui avait scalpé la joue.

— Le punch ! te punch ! cria en ce moment le cambusier Christmas^ rendu à ses fonctions naturelles^ et reprises tout à fait de bonne grâce^ quoique de temps en temps Christmas murmurât : — Non ! c'est trop de sucre... en vérité, c'est trop de cannelle !

Ascott, malgré son atroce douleur, saisit le mulâtre par ses cheveux laineux.

Ces deux tigres se mordirent en même temps à la joue ; ils se mangeaient ! . • .

Mattre Gandolphe n^eut pas besoin de faire sonner la cloche pour réunir autour de lui ses auditeurs de la veille; aucun ne manqua au quart de la seconde diane.

Quel est celui^ parmi eux^ qui n^aurait pas désiré savoir comment devait se terminer la lutte entre le matelot Ascott et le terrible mulâtre Samuel^ si largement souffleté par la majestueuse Proserpine?

— Mais qui gouvernait le vaisseau pendant toutes ces belles affaires? demanda le mousse avec inquiétude.

— La tempête, répondit maître Gandolphe; ces enragés avaient mis dehors autant de voiles que les mâts pouvaient en porter. Comment n'avons-nous pas sombré vingt fois par heure ? comment les mâts n'ont-ils

pas cassé comme des allumettes? je ne saurais vous Pexpliquer.

— Voyons^ voilà où nous en étions restés^ maître Gandolphe : Âscott et le mulâtre se mangeaient réciproquement la joue^ et le punch flambait au milieu du vaisseau dans une vaste gargantua de chaudière.

— Oui^ c'est là que nous en étions restés : la chaudière de punch fut avalée d'un trait^ conmie un petit verre d'eau-de-vie, et les matelots firent cercle, les uns montés sur les autres sur six rangs, pour voir si ce serait Ascott qui avalerait Samuel ou bien si ce serait Samuel qui avalerait tout cru Ascott.

L'inévitable boxe recommença entre ces deux fiers bandits dès que, fatigués d'enfoncer leurs dents dans leur chair, ils se furent un instant détachés l'un de l'autre. Le mulâtre avait huit trous à la joue, faits par Ascott. Ascott avait une affreuse brèche, une espèce de ravin qui lui partait du sommet de l'oreille droite et al« lait se perdre sous le menton; c'était l'endroit où il n'avait plus le favori que lui avait arraché, comme un copeau, Samuel le mulâtre.

La superbe Proserpine était sortie des rangs et se tenait au milieu du cercle, presque à portée des coups qui allaient se donner.

Par ses regards enflammés, par ses beaux bras nus, roses et en sueur, par ses paroles d^encouragement, elle cherchait à exalter la vigueur d'Ascott, se retournant de temps en temps comme une lionne, dont elle avait le caractère, car ses cheveux étaient épars, pour donner des espérances aux amis et aux partisans de son amant ou pour accabler de malédictions et d'injures ses ennemis et le mulâtre Samuel.

On avait placé près des deux rivaux deux haches d'abordage et deux mousquets chargés Tun et Tautre de trois balles de fer.

La boxe fut de celles que les grands amateurs appellent sombre. La lutte sombre se poursuit sans bruit, souterrainement, sans cris, sans exclamation d'orgueil ou de douleur; on se massacre en silence.

Ils commencent :

Le mulâtre fait d'abord semblant de lancer la massue de son poing au visage d'Ascott, et, par cette feinte adroite, il lui porte un coup en plein à Tavant-bras, afin de paralyser dès le début les forces de son adversaire. Ascott exprime par une grimace de douleur la sensation éprouvée; mais, mordant sa douleur, il répond au choc qu'il a subi par un coup exactemoat semblable et sans recourir au subterfuge banal d^une feinte. Une

plaque blanche et bleue s'élargit aussitôt au sommet du bras herculéen de Samuel^ qui fut forcé de le laisser tomber^ lourd et engourdi^ le long du corps; ce coup iutjugé le meilleur.

Un hourra d^enthousiasme^ aussitôt comprimé^ récompensa la victorieuse riposte d'Ascott.

A peine revenu de son engourdissement^ Samuel re-' leva une seconde fois son poing fennec et feignant encore de le projeter horizontalement^ il l'abattit^ avec la lourdeur du plomb^ sur le sommet de la tête d'Ascott. La boite osseuse de celui-ci craqua comme si on lui eût brisé un casque d'acier sur la tète ; les chairs de son front se plissèrent sur ses yeux, et son cou de taureau se ramassa; il fut étourdi, son regard devint trouble, on le crut mort; mais, bondissant à la droite du mulâtre et passant avec la même légèreté à sa gauche, quand celui-ci avait à peine eu le temps de suivre cette double évolution, dont il fut fasciné, Ascott lui rendit au même endroit le môme coup«

Soit que le coup fût plus vigoureusement plaqué, soit que le mulâtre eût oublié une des prudences ordinaires de ce pugilat infernal; dans Taplatissement qu'il éprouva, le bout de sa langue fut coupé par ses propres dents; il écuma du sang ; il cracha le bout de sa langue.

Deux hourras saluèrent cette seconde victoire d'AscQtt^ et cette fois rien au monde n'eût pu les étouffer, pas même les hurlements de la tempêtent les cris d'horreur poussés par la plupart des femmes.

Samuel^ malgré son effinoyable blessure^ retire son bras en arrière, le raccourcit; son avant-bras et son poing ne font plus qu'un angle inflexiUe. Rendant tout à coup à ce bélier de fer sa longueur naturelle^ il le plonge droit dans la poitrine d'Ascott. Ascott, qui comprend, avec la clairvoyance du danger, l'impossibilité d'opposer une parade sérieuse à un pareil coup, n'en cherche aucune; mais contmuant son système de représailles, il riposte parallèlement par une semblable agression : les deux coups sonnèrent avec la même violence dans le creux des deux poitrines; cela fit mal à entendre.

Immédiatement on vit la poitrine d'Ascott rougir comme s'il eût passé deux heures dans un. bain brûlant; le sang y avait été appelé avec une rapidité foudroyante et comme par la puissance d'une machine pneumatique. Celle du mulâtre fut à l'instant même déformée : les arcades de ses côtes parurent brisées comme les baleines d'un parapluie sous l'effort d'un coup de vent ; quelques-unes semblaient vouloir percer

la peau. Et aucun bruit^ aucuu soupir^ aucune plainte, aucune angoisse^ aucun signe de soufirance; tout te passait en dedans.

Après avoir reçu cette redoutable contusion^ qui eût défoncé et dispersé les douelles de chêne d'un tonneau^ Samuel sourit doucement^ à la manière héroïque des Indiens quand on leur arrache le cœur pour le faire rôtir sur le feu. a 11 est mort^ s'écrièrent ses amis et ses adversaires^ il rit! — Pas encore ! » dit Samuel^ en se jetant sur Tune des deux haches d'abordage déposées près de lui et près d'Âscott^ qui exécuta le même mouvement^ et qui se trouva ainsi armé pareillement d'une hache d'abordage.

La hache n'est pas l'arme du sang-froid^ de l'habileté^ de la courtoisie militaire^ c'est l'arme de la colère, du meurtre et du désespoir; c'est l'arme de l'agonie, li n'y a presque pas de parade possible avec la hache; pas plus que contre l'éclair et le tonnerre. C'est un éclair d'acier.

Ascott, contre le système qu'il avait suivi jusqu'à ce moment, porta le premier coup ; ce coup, dans ses résultats, fut étrange, bizarre et cruel; l'ironie et la fantaisie semblaient l'avoir conduit et guidé : le coupant de la hache ouvrit comiquement le nez du mulâtre, de-

puis la racine jusqu'à là base^ en fendant^ avec la même régularité moqueuse^ les deux lèvres et le menton. Son masque devint boufifon et horrible à la fois sous cette ligne qui divisait sa face en deux profils. Son irritation s'accrut de Thilarité sanguinaire qu'il excitait autour de lui. Sa main^ jaune et convulsive^ mais sûre malgré ses frémissements nerveux^ se lève^ se crispe ; la hache brille et descend entre le revers de la tête et roreille d'Ascott; l'oreille tombe^ le mulâtre la saisit toute chaude et l'avale. Il continue.

U était impossible qu'un pareil combat durât longtemps.

Comprenant la nécessité d'en finir^ les deux matelots du Niagara saisissent à deux mains leurs haches^ les rejettent en arrière^ le tranchant tourné du côté de la face ennemie ^ et ils se préparent mutuellement à se fendre conune deux billots de chêne. Les muscles de leurs jambes^ de leurs bras sont gros comme des nœuds de corde; les deux haches partent^ s'abattent à la.

fois, choc épouvantable! elles se rencontrent et se

brisent comme si elles eussent été l'une et l'autre en

cristal.

— Assez I assez! criaient à la fois toutes ces femmes

et tous ces cannibales qui regardaient avec tant d'émo-

lions diverses^ depuis une heure^ ce combat horrible. Assez! assez lassez!

Proserpine elle-même^ qui veut à tout prix la mort du mulâtre^ dont elle redoute de devenir la proie s'il demeure vainqueur^ Proserpine répète avec les autres : a Assez! assez ! assez! p Elle se Jette au cou d'Ascott^ Tenlace^ Tétreint, pleure^ le couvre, Tétouffe de baisers; elle arrache le chàle qu'elle a noué autour de sa ceinture et qu'elle a volé à* madame Forster, et Feuroule autour de la tète meurtrie de son amant. Elle veut, elle exige que cet -acharnement finisse : a Oui, redit-elle, assez! assez ! assez! »

— N(Xi! pas assez! dit Ascott : ma mort ou la sienne.

— Ma mort ou la sienne, répète le mulâtre.

Et d'un commun mouvement, avec la même impulsion qui les avait tait se précipiter tous les deux sur les haches d'abordage, ils se jettent sur les deux mousquets disposés d'avance oour varier le spectacle de cet abominable duel.

Pendant quelques secondes, ils cherchèrent sur le pont la place d'où ils pourraient se viser sans blesser la foule terrifiée> qu'ils repoussaient, à droite et à gauche, devant et derrière, de la crosse de cuivre de leurs

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mousquets menaçants; recherche inatile sur un vaisseau^ et sur un vaisseau criblé^ pavé de tét6s de bâbord à tribord^ de la poupe à la proue.

Ils s'élancèrent, le mousquet dans la main gauche, sur les enfléchures, Fun du grand mât, Tautre du mai de misaine.

Où vont c^ démons?

Ils sont déjà dans la région des airs, dans la région des vents, et les vents écartent leurs cheveux diaboliques, s'engoufiErent dans leur caban et hérissent leur barbe sanglante.

Les voilà debout, Tun en face de Tautre, sur les vergues des huniers; ils respirent un instant, une seconde, et ils reprennent leur course au zénith, ils se hissent vers le mât de perroquet, toujours s'accrochant d'une main, toujours tenant le mousquet de Tautre. Enfin Samuel et Âscott sont parvenus à la cime la plus déliée, celuL-ci du mât de misaine, celui-là du grand mât.

Une minute après ils apparaissaient, chose effrayante à contempler, et je frémis encore, moi, vieux marin, en vous le racontant, ils apparaissaient debout sur la pointe des mftts, n'étant retenus seulement dans cette position, qui me donne encore le vertige rien qu'à me

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la figurer^ retenus seulement par le frêle appui du fer de la girouette.

Les voilà s'inclinant^ se relevant^ s'inclinant encore^ se relevant encore, à chaque mouvement des inftts que la tempête fait ployer, tourmente et flagelle.

Non! rien n'est comparable à ces deux fantômes, balancés à plus de cent pieds au-dessus de la mer hurlante au-dessous d'eux; non ! rien n'est comparable à ces deux êtres qui sont, allés se haïr, s'exécrer et se maudire là où l'esprit de Dieu et le souffle des ouragans seuls se croisent; nonl rien n'est comparable à ces deux ennemis qui trouvent l'Océan trop étroit pour se livrer bataille, et prennent l'immensité pour champ clos; non! rien n'est comparable à ce qu'ils vont faire, même après tout ce qu'ils ont fait.

Dans cette attitude perpendiculaire à l'abîme, ils se couchent en joue à la distance des deux mâts, attendant l'occasion, dans ces mille secousses qui les ballottent, de conquérir sur l'ouragan un équilibre fugitif, un temps de repos, si court qu'il soit, qui leur permette de s'ajuster et de s'exterminer ; et cela sans ressource, car, mort ou blessé, celui qui tombera de cette hauteur dans le goufire y sera descendu pour toujours

—Non! il ne sera pas dit, s'écria Proserpine, lors-

qu'elle se fut rendu compte du projet d'extermination des deux adversaires^ des deux hommes que sa beauté avait réduits à cette grande folie de vengeance^ non! il ne sera pas dit que nous les laisserons se massacrer ainsi. . . ce sont eux qui nous ont délivrées. . . ce sont eux qui nous ont rachetées de la prison et de l'exil... ce sont nos chets... entendez-vous! nos chefs... il faut que nous les conservions. . . sauvons-les ! . . . empêchons. . . Proserpine^ qui ne parlait ainsi que parce qu'elle avait fini par voir que le mulâtre était un adversaire dangereux^ invincible^ s'était précipitée sur les enfléchures parcourues par Ascott et Samuel^ et elle avait été suivie par toutes les condamnées^ habituées à lui obéir comme à leur souveraine; mais leurs mains délicates^ paresseu^s comme le vice^ mais leurs pieds sensiblesau moindre contact un peu rude^ furent arrêtés par la douleur de cette dure ascension. Toutes restèrent collées aux cordages^ n'osant ni monter ni descendre. Elles ressemblaient à des néréides et à des sirènes prenant un vaisseau à l'abordage.

Deux coups de mousquet retentissent sourdement à cette hauteur perdue d'où le bruit descend à peine; tous les fronts s'agitent^ tous les regards se tournent vers la cime des mâts : Âscott a chancelé ! ... on croit le

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voir fuir en arrière!... on croit le voir tomber !... c'est Samael qui tombe de toute la hauteur du grand mât... Ascott n^a éprouvé que le recul de son mousquet trop chargé. Samuel tombe la tête eu bas^ droite les bras collés au corps^ les jambes rapprochées^ comme une lance... comme Satan quand il fut précipité des bords du ciel au centre de Tenler. On n'entendit pas un cri; une vague de sang roula au milieu des vagues d'écume. Samuel était mort.

Tranquillement descendu sur le pont, Ascott se jeta dans les bras de Proserpine, qui lui dit : « Bien fait î mon amour ! veux-tu boire un verre de mon sang pour te rafraîchir? »

Le brave lieutenant Thompson consigna ainsi, sur son véridique rapport, les événements de fa journée, quoiqu'elle ne fût pas encore finie; mais un rapport pensait-il, ne saurait être trop tôt rédigé :

c( Samuel a été tué comme un pigeon à la girouette a du grand mât. — Les condamnées se conduisent on « ne peut pas plus mal; ces femmes n'ont pas de mœurs, a — On va encore manger ! — Comment finira tout « ceci? »

— Maître Gandolphe, interrompit le pilotin au début de la reprise de cette histoire, mais que deviennent

toutes ces condamnées quand elles arrivent dans ce pays que vous appelez TAustralie^ je ne sais pas pourquoi?

— On les emploie à divers travaux plus ou moins

pénibles^ selon le plus ou moins d'années qu'elles ont à rester sur la colonie^ ce qui dépend encore, je n'ai pas

besoin de te le dire^ de la gravité plus ou moins grande

de leur faute.

— Hais ce doit être un singulier pays^ savez-vous^ maître Gandolphe, qu'un pays où il n'y a que des voleuses^ des assassins^ des empoisonneurs^ des filles perdues?

— C'est un des plus beaux pays de la terre.

— Cela n'est pas possible^ maître Gandolplie.

— Cela est, mon ami; Sydney, Norfolk, Hobart- Townsont des villes aussi honorables que les quartiers les plus honorables de Londres, de Vienne et de Paris- Hobart-Town a tout le luxe de ces grandes villes, à côté d'une réputation de probité digne d'être universellement louée : Hobart-Town, cette ville de convicts, ne compte pas deux assassinats par année.

— Ah ça, mais comment s'y prend-on, maître Gandolphe, pour transformer tous ces scélérats en bonne-

tes gens et toutes ces coquines en bonnes mères de famille ?

— On s'y prend de plusieurs manières : par la patience surtout; et d'abord on leur inspire cette conviction que si leur repentir est sincère^ leur réhabilitation sera sincère aussi; et comme la considération n'est pas moins indispensable à la vie morale que Tair à la vie physique^ on l^r rend à tous avec le temps^ après expiation^ comme récompense d'une bonne conduite^ ce que tous regrettent et désirent en secret^ à moins que ce ne soient des lous ou des monstres, et encore en guérit-on.

— Mais quand un condamné a fait son temps là-bas, par exemple, peut-il revenir en Angleterre ?

— Rien n'empêche. Mais ceux qui sont nés dans ce bon et beau pays, ou qui y ont été amenés jeunes, aiment autant y rester toujours.

— Auras-tu bientôt fini toutes tes questions, pilotin? dit mi matelot impatienté de cette leçon d'ethnographie; dites-nous plutôt, maître Gandolphe, ce qui arriva après la mort du mulâtre Sanmel et la victoire du ma* telot Ascott.

— Faut-il vous le dire?

— N'alloz-vous pas nous laisser en chemin? je ne vois pas, d'ailleurs, ce qui peut tant nous effaroucher

après ce que nous savons déjà. Ils se sont battus^ ils se sont révoltés^ ils se sont coupés la langue et les oreilles^ ils se sont iusillés...

:^ Vous ne les avez pas encore vus à table î

— Grand festin donc après la victoire d'Ascott?

— Ah! oui, très-grand festin, trop grand festin. Maître Gandolphe s'essuya le front comme Thomme

qui éprouve, rien qu'en évoquant Tombirts de ses souvenirs, la fatigue d'autrefois :

— Non ! reprit-il enfin, il est impossible de vous figurer ce que ces matelots révoltés et ces femmes perdues, réduits dans le cours du voyage à la ration ordinaire, engloutirent de mets et de vins, car on mangea presque les plats.

Voici à peu près le menu de ce festin et Tordre dans lequel les plats furent servis et nettoyés, passez-moi Texpression, elle est à peine juste :

Deux baquets de crème au chocolat.

Du bœuf rôti.

Trois rasades d'eau-de-vie.

Un plum-pudding gros comme la quille de notre brick.

Des œufs à la neige.

De la morue bouillie aux oignons.

Des fraises conservées.

Du maquereau à lliuile Trois rasades de rhum.

Des pommes au lait et aux pistaches.

Du porc salé.

Des conserves de cerises* Du homard.

Du café au ^t.

Du macaroni.

Trois rasades derack.

Du pâté de thon.

Du pâté de lièvre.

Du jambon.

Des bavaroises. ^

Du vin de Champagne.

—• Arrêtez-vous ^ maître Gandolphe, arrêtez-vous l c'est à en avoir le vertige.

— Je ravais aussi lé vertige. Pourtant ce n'est pas fini.

— Un plat d'honneur! un plat d'honneur ! en Thonneur d'Ascott, vainqueur du mulâtre, dit Proserpine en désignant Ascott.

Tous crièrent, hommes et femmes : — Oui ! oui ! oui l un plat d'honneur pour Ascott. Mais quel sera ce plat d'honneurt

— Voilà la difficulté.

— Pouvez-vous le dire?

— Non ! non ! non !

— Dans ce cas^ que le cambusier le dise.

— Oui ! le cambusier ! le cambusier ! voilà le cam^ busier !

■^ Cambusier^ lui dit-on, pourrais-tu inventer un plat d'honneur, un plat qui sorôt de toutes les règles ordinaires de la gastronomie, de tous les usages connus en cuisine, un plat comme on n'en a jamais vu, comme on n'en verra jamais? Réponds !

— Que voulez-vous que je réponde? dit tout tremblant riniortuné cambusier, ce plat-là, je ne le connais pas... il n'existe pas.

— Crée-le, ou la mort.

— Eh bien! je vais essayer, mais à une condition...

— Laquelle?

— C'est que vous ne me forcerez pas d'en manger. On se consulta et l'on consentit.

— Soit, tu n'y goûteras pas, cambusier.

Le cambusier s'étant fait aussitôt apporter l'immense chaudière où l'on avait fait le punch pendant la lutte de Samuel et d' Ascott, y précipita de la crème, du bœuf rôti, de l'eau-de-vie, du gâteau aux amandes, du plum-

puddings des œufs à la neige^ de la morue aux oignons^ des fraises^ du maquereau^ du rhum^ du porc salé^ des cerises^ du homard^ du café au lait^ du macaroni, du rack^ du thon^ du lièvre^ du jambon, des bavaroises et du vin de Champagne. Et après cet horrible mélange, chaos qui aurait lait reculer d'effroi le Créateur luimême s'il avait eu à le débrouiller, le cambusier dit : « C'est fait, servez-vous, cela se mange froid. x>

Les plus hardis parmi ces coquins se consultèrent du regard avant de tâter de ce mets effrayant; mais il étmt trop extravagant pour qu'il ne remplit pas leur but. Proserpine prit une immense cuillère à pot, et fit, de sa belle main de déesse, une distribution impartiale à chacun.

— Mattre Gandolphe, dit le pilotin...

— Quoi I encore! répétèrent les matelots... qu*a&-tu à demander à maître Gandolphe, pour Tinterrompre

ainsi?

— Laissez parler cet enfant, mes amis ; voyons, que veux-tu savoir?

— Vous étiez de ce festin?

— Sans doute.

— Avez-vous goûté à cette fricassée d'honneur?

— Eh ! mon Dieu, oui !

— Eh bien^ quel goût cela avait-il?

Tous les matelots écoutèrent.

— Ce n'était pas mauvais^ répondit maître Gandol-

phe.

Tout se serait terminé comme dans une orgie ^ sans

une malheureuse idée qui passa par la tête exaltée de Proserpine. On Tavait tout d'une voix nommée reine du Niagara : Proserpine voulut prouver et manifester sa puissance.

Voici cette idée de Proserpine : voyant que trop souvent deux hommes^ pendant ce repas qui menaçait

de n'avoir jamais de fin ^ se disputaient la xaème femme^ rivalité qui se terminait toujours par quelque coup de couteau donné en dessous^ elle crut très-sage^ et d'une adroite politique^ de désigner une fenmie pour chaque homme^ assortissant les couples selon la cou* leur des cheveux^ la nuance du teint^ d'après l'âge et quelques autres indications à sa fantaisie.

Outre que ces rapprochements^ que ces mariages à a minute^ ne contentaient pas tous ceux qui en étaient l'objet^ il se produisit^ à cette occasion^ un fait qu'elle n'avait pas prévu^ que^ d'ailleurs^ personne n'avait prévu.

Tout partage fait^ on découvrit qu'il y avait à bord

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