‹ Histoire de cent trente femmesChapitre 3 sur 5 · CAROLI^E PRIOR · texte numérisé non relu

CAROLI^E PRIOR

— Nierez-vous encore^ monsieur?

— Cette femme veut me perdre,, balbutia sir Grant.

— Vous perdre ! et pourquoi ? Vous perdre ! et auprès de qui ?

— Je ne sais....

— Vous n'y songez pas... votre confusion vous prête là une raison... la raison d\mfou.

— Elle en aime un autre^ murnmra avec une colère sourde sir Grant^ sans s^arrêter au mépris que lui jetait madame Forster.

— Mais je veux vous croire, reprit-elle avec une ironie terrilùe: cette femme veut vous perdre.

— Ah î n'en doutez pas^ madame.

— Je n'en doute pas. Eh bien^ perdez-la à votre tour. Vengez-vous !

— Me vînger ! dit avec une soudaineté échappée à la bassesse de son âme sir Grant. Oui^ oh! oui, me venger ! mais comment ?

— Les règlements du bord sont précis, répliqua ma-

dame Forster; ils interdisent, sous peine sous des

peines très-fortes, à toute femme de cette espèce avilie, d'entretenir la moindre relation avec les personnes de l'équipage. Caroline Prior a commis une grave infraction aux règlements en écrivant cette lettre... Cette lettre va être déposée dans les mains de l'enseigne chargé de la police du vaisseau. La justice aura ensuite son cours.

— Mais alors mes lettres seront lues? s'écria sir Grant.

— Vous en avez donc écrit ?

Sir Graiît s'arrêta : il venait de tomber dans l'abîme au fond duquel est la vérité; la vérité qui vous attire de force à elle quand elle ne peut aller à vous.

— Vous lui en avez donc écrit? répéta en souriant la blonde lady Forster.

Quel sourire !

— Non... oui... deux seulement pour lui dire...

— Nous verrons cela, interrompit madame Forster, nous verrons cela; et, sans retirer son sourire angélique, elle ajouta : Mais songez-y, capitaine, si jamais vous m'exposez encore à la honte, aux tourments d'une pareille jalousie... Vous ne m'y exposerez plus... n'est-ce pas?

— N'augmentez pas mes regrets^ madame, en doutant de la sincérité de mon repentir. Seulement, ajouta sir Grant en traînant la voix comme un coupable, faites que les trois ou quatre lettres que j'ai eu le tort d'écrire à cette femme ne soient pas mises sous les yeux du conseil si l'affaire est y portée. Mais ne feriez-vous pas mieux de ne pas l'y porter ?... d'oublier ma faute, puisque je l'avoue, puisque je m'en repens, d'oublier aussi cette Caroline Prior...

— Ceci ne vous regarde pas, sir Grant, répliqua madame Forster. Laissez-moi le mérite de vous prouver que, lorsque j'aime, je suis jalouse de mes droits.

— Mais, madame... vous comprenez... vous devinez combien mon avancement peut souffrir de la publicité donnée...

— Sir Grant, dit lady Forster en passant son bras sous celui du second, ne restons pas davantage ici; rentrons dans le petit salon, où mon mari et les officiers ne tarderont pas à se rendre pour prendre le thé.

Sir Grant baisa la main de lady Forster. La lèvre devait être froide; la main glacée.

Est-ce que cette Caroline Prior, me dis-je, serait la même femme dont il avait été question le matin entre Ascott et Carter, celle que le jeune Irlandais Preston

voulait disputer à l'un des deux matelots ? Il était difficile d'en douter. Je me demandais seulement où se cachait cette femme^ où se cachait aussi l'autre, celle qu'ils avaient appelée Proserpine ? Elles n'étaient pas avec rétat-major ; elles n'étaient pas avec l'équipage, puisque Carter et Ascott en parlaient comme absentes. Peut-être aussi voulais-je trop en savoir ?

En un jour on ne sait pas tout ce que renferme un vaisseau, ce monde en abrégé qui marche vers un autre monde ; ce monde où, en moins de vingt-quatre heures, j'avais vu oiudir une conspiration, méditer des assassinats, se dévoiler un adultère, où j'avais surpris les gi'andes passions de l'amour, de la haine et de la jalousie, en travail d'embrasement.

Ma foi, j'étais fatigué; la nuit se faisait de plus en plus étoilée sous ce riche ciel de la ligne; je me jetai tout habillé sur mon cadre. Si une insurrection éclate à bord, elle m'éveillera, me dis-je en m'étendant sur mon matelas.

Jesommeillais déjà, quand un concert immense, grave, harmonieux, m'éveilla, non pas tout à coup, mais doucement. Je crus m'éveiller dans le ciel, au milieu des anges, des archanges et des séraphins. Eh bien non ! je ne crus pas entendre des anges, mais les musiciens du

palais de Neptune; le vent, le bruit de la mer, semblaient se mêler à ces voix mélodieuses qu^aucun instrument n'accompagnait. J'écoutai mieux, et, enfin, je m'assurai que ces charmantes voix étaient celles de jeunes femmes qui chantaient sur le pont des cantiques et des prières; elles devaient iltre plus de cent. Mon imagination travailla. D'où venaient ces femmes? Pourquoi étaient-elles en aussi grand nombre à bord du Niagara? Si c'étaient des passagères, je l'aurais su, je les aurais vues se promener sur le pont dans la journée. Mais alors que pouvaient être ces femmes?

— Décidément vous rêviez, maître Gandolphe.

— Non, pilotin, je ne rêvais pas.

— C'étaient donc des sirènes ?

— Non, mousse, ce n'étaient pas des sirènes : pourtant, quand je dis non... attendez.

— Silence, enfants! dirent les matelots; laissez parler maître Gandolphe ; il a assez de choses à nous dire, sans que vous veniez encore vous mettre en travers. Larguez toutes vos voiles, maître Gandolphe, et ditesnous ce que c'étaient que toutes ces femmes qui chantaient comme des rossignols.

— Vous le saurez en son temps. Ces chants-là duré-

DE CEINT TRENTE FE>DIES. hZ

rent près de deux heures et cela ne fatigua personne : il est vrai que les paroles vous remuaient parfois le cœur de fond en comble. C'était simple et attendrissant. Il était question de la patrie,, de la maison dans les bois^ de pauvres petits enfants que Ton ne reverrait plus jamais que dans le ciel. Je ne suis pas Anglais, grâce au ciel, je n'aime pas les Anglais, oh non ! mais les Anglaises... c'est autre chose. Voyez-vous, elles aiment bien leurs maisons, leurs petits enfants, leur p>re... Vous ne comprenez pas ça, vous êtes trop jeunes; moi, qui suis vieux... eh bien, le souvenir de ces voix malheureuses qui pleuraient toutes, quoique je lusse jeune comme vous alors, ça me fendit le cœur conmie un bon coup de vent fend de haut en bas une voile... Eh bien ! ce jour-là j'avais tort de m'attendrir comme un imbécile. Rien n'est vrai sous ce brigand de soleil... Passez-moi du tabac... et de l'eau-de-vie... il m'en faut pour vous dire ce qui me reste à dire. Les chants s'arrêtèrent vers onze heures ; il y eut un long silence; puis j'entendis une voix sèche et claire comme si elle eût été d'acier, qui dit : « Approchez, Caroline Prior, et venez recevoir vingt coups de corde sur les épaules. »

>— Vingt coups de corde, une femme !

— Oui^ mes amis, vingt coups de corde. Mais vous ne savez pas ce qu'était cette femme ?

— Non ; mais nous nous serions tous révoltés à bord si...

— Possible ! mais l'équipage du Niagara ne remua pas : je comptai les vingt coups un à un ; ils sonnèrent sans qu'un cri fût poussé; ils tombèrent connue des pierres dans rOcéan, qui couvrit tout bientôt du bruit de son silence.

— La femme était morte ?

— Non, mes enfants.

— Et puis?...

— Et puis tout le monde à bord du Niagara alla cette fois se coucher. Je n'entendis plus que les pas de l'officier de quart qui se promenait, et le grincement rauque et monotone du gouvernail dont les gonds étaient sous moi. J'enfonçai mon bonnet sur les yeux afin de dormir.

— Mais vous aviez donc oublié, dirent presque tous les matelots à maître Gandolphe, que la conspiration devait éclater au dernier coup de minuit?

— Je n'avais rien oublié, mes enfants, rien oublié. Et puis, quand je l'aurais oublié, une indéfinissable inquiétude, effet peut-être de l'imagination, planait au-

tour de moi. L'air était de plus en plus brûlant : nous allions avoir, bien sûr^ un orage, un ouragan peut-être. Et je m'y connaissais ; les planches, comme si elles en avaient eu le pressentiment, souffraient, se plaignaient, se lamentaient ; il y avait partout des craquements douloureux dans les bordages ; pas moyen de fermer Toeil un instant. Ensuite, le silence des hommes semblait si épais, opposé à ces frémissements nerveux du Niagara, qu'une terreur sèche me gagna peu à peu. J "étouffais d'esprit et de corps; je souffrais au point que je me levai pour aller coller mon visage contre les planches qui séparaient ma cabine du balcon, afin d'aspirer quelque bonne bouffée d'air. Quelle fut ma surprise ! le second et madame Forster étaient encore là comme au commencement de la soirée. Cette fois ils ne se faisaient pas de reproches. La paix était faite. Pauvre capitaine Forster! cela arrive donc aussi sur la mer? L'Océan n'en met pas à l'abri. Mais passons. J'entends sonner le premier coup de minuit.

— Ah ! firent tous les auditeurs de maître Gandolphe et moi-même.

— J'entends retentir le second coup.

— Allez donc, maître Gandolphe, ne nous faites pas languir.

— J'entends le troisième coup, le quatrième, le cinquième, le sixième... Le remords se jette sur moi, me saisit au cœur. — Non, oh non ! m'écriai-je de tout Télan de ma conscience; non ! je ne laisserai pas périr ce soir ce brave et loyal marin qui m'a sauvé ce matin : je sauverai le capitaine Forster. Le dernier coup sonne , j'ouvre comme un fou ma cabine, je m élance vers la chambre du capitaine en criant, et en bon anglais, oui : Au secours! au secours! alerte! capitaine Forster, alerte î

Un crampon de fer m'empoigne par le milieu de la poitrine et me soulève à sept pieds de terre. Je reste suspendu. C'était le bras de Samuel, le mulâtre.

La révolte éclatait.

Au même instant, cent matelots, le couteau aux dents, deux pistolets à la ceinture, sortent confusément de dessous les écoutilies défoncées, portant chacun une femme dans les bras ou sur les épaules; d'autres avaient désarmé les sentinelles et s'étaient emparés des officiers. Ils se répandent , ils courent sur le pont du Niagara , éclairé tout à coup par des torches de résine, dont la fiamme rougeâlre et vigoureuse et l'épaisse fumée inondent le vaisseau de lumière mugissante et d'ombre tremblée.

L'air^ étonné de cette agitation, devient du vent sur la surface de Tocéan, qui n'en exhale pas un souffle.

Debout, son front de bœut découvert, les bras nus, ayant une femme colossalement belle appuyée sur la poitrine, tenant un mousquet à la crosse de cuivre dans la main droite, Ascott, le superbe Ascott laissait tomber du haut de la dunette, trône de la royauté navale , ces paroles sacramentelles, ces paroles, première et hautaine manitestation de la révolte triomphante : « Femmes con- « damnées par TA ngleterre, exilées parrAngleterre pour a aller ramper et mourir dans les déserts de la Nouvelle- « Hollande, à Botany-Bay, à IIobart-Town, à Norfolk et aàSydney! temmesqueT Angleterre adultère, quel'Ana gleterre impie, que TAngleterre voleuse, que TAngle- « terre corrompue , que TAngleterre incendiaire , que a TAngleterre infanticide, parricide, homicide et empoi- « sonneuse, punit comme empoisonneuses, homicides, a parricides , infanticides , incendiaires , corrompues , a qu'elle punit comme voleuses, impies, adultères; vous a êteshb^'es, soyezlibresetlibrespar nous, matelots révol- « tés du Niagara. Ce magnifique vaisseau de Sa Majesté 0 britannique est à vous, tout ce qu'il renferme vous ap- (s partient ; hommes et choses, prenez ! »

Un long rugissement de joie, d'indépendance, de fo-

lie, de terreur,, de débauche^ de sauvage volupté^ de faim^ desoif^ de frénésie^ d'amour, monta en spirale vers le ciel, ouvrit ses ailes immenses, comme s'il eût pris un corps, et salit la clarté limpide des chastes étoiles effrayées.

L'enfer, par trois cents bouches, criait : Hourra? homTa! hourra! L'immensité de Dieu répondit Dleurant : Hourra ! hourra 1 hourra î

Avant de reprendre votre histoire^ voudriez-vous nous dire, s'il vous plaît, maître Gandolphe, si le mulâtre vous tua, demanda naïvement le pilotin.

— Je ne crois pas, mon ami; car s'il eût commis cette impolitesse, je ne serais pas aujourd'hui à bord de la Coquette d'Ajaccio ; et tu ne serais pas là non plus à ni'écouter de toutes tes oreilles.

Pour récompenser le pilotin d'avoir fait cette heureuse question, un matelot lui enleva son bonnet, et le jeta à dix pas plus loin, hors du cercle si profondéme^it attentif aux paroles de maître Gandolphe, qui reprit ainsi :

— Le mulâtre Samuel et Carter m'attachèrent avec des cordes au pied du grand mât, sans me laisser prévoir le sort qui m'était réservé. Du reste, qui pensait à moi dans un pareil moment?

L'aspect général du vaisseau, si calme et si beau quel-

ques minutes auparavant, n'était plus le même ; ii est impossible de se figurer un plus rapide et plus complet changement. Depuis la proue iusqu a la galerie de la dunette, d'une largeur à l'autre., sur toute l'étendue du pont, on ne voyait qu'une mêlée, qu'une confusion ondulante, mouvante et bruyante, d'hommes et de femmes aussi étonnés les uns que les autres; c'étaient des bras nus qui s'agitaient , des mains goudronnées , des joues roses se détachant sur des figures barbues, de longs cheveux noirs , épars , de longs cheveux blonds , dorés, cendrés, des épaules découvertes, des dents blanches, des lèvres noires de tabac ; ici des voix douces, là des cris rauques et sauvages; c'était une cuve eu fermentation , un bal , une kermesse , un incendie, surprises dans le premier sommeil, brusquement arrachées à leur hamac, les fennnes n^avaient eu que le temps de passer à la hâte le peignoir de toile grise que l'État fournit aux comicts pour l'usage du bord pendant la traversée de l'Angleterre à la Nouvelie-Hollande.

Mais toutes n'avaient pas eu le temps de nouer leur ceinture : en sorte que le vêtement pénitentiaire remplissait fort mal l'office d'un vêtement. Et même beaucoup parmi ces jeunes et belles infortunées, car la

plupart était jeunes et belles^, étaient montées sans pantoufles ; en sorte qu elles étaient nu-pieds comme elles étaient nu-bras^ nu-tête sur le pont du vaisseau.

Excepté le petit nombre de celles qui se trouvaient dans le secret de la conjuration^ toutes les autres paraissaient frappées de stupeur : stupidité amusante et charmante pour ceux qui la leur causaient. Leurs beaux yeux déjà si hardis par le vice, et par le vice poussé chez quelques-unes jusqu'à la démence,, leurs beaux yeux s'agrandissaient sous cet effroi dans des proportions délirantes, et mêlaient une singularité de plus à cette grande bizarrerie de révolte sans exemple dans les annales de la mer.

Le premier acte des révoltés après la prise de possession presque sans résistance — quelle résistance sérieuse attendre de vin^t soldats et cinq ou six officiers surpris, attaqués brusquement par plus de cent hommes hardis et déterminés? — mérite, continua maître Gandolphe, de trouver place ici. Le matelot Carter, s'emparant du chapeau monté d'un officier, moins pour offenser celui-ci que pour revêtir un titre d'autorité, pensée bizarre et fantasque quand toute autorité venait d'être abolie, s'approcha avec une espèce de déférence du capitaine Forster, debout en ce moment sur la du-

nette entre sa femme , sir Grant et l'impassible lieutenant Thompson, occupé à prendre des notes au crayon.

— Capitaine, lui dit Carter, le chapeau à la main, en abaissant sa hache d'abordage, au milieu du demi-silence qu'il était parvenu avec beaucoup de peine à obtenir des révoltés de plus en plus impatients de faire disparaître toute trace matérielle d'autorité, de pouvoir, de hiérarchie et de commandement quelconque ; capitaine, nous venons de faire un acte dont nous n'avons pas à nous justifier ; mais. . .

— Vous êtes des rebelles, et je ne vous connais pas, dit le capitaine Forster avec une sérénité froide et en posant la main sur le pommeau d'or de son épée.

— Un acte infâme ! interrompit comme un coup de foudre lady Forster en frappant sèchement du pied, en s'agitant, en promenant ses regards en colère autour d'elle pour y chercher un assentiment, des appuis, des défenseurs, et en les reportant avec dédain sur cette écume de têtes qui ondulaient et fourmillaient compactes et bouillonnantes au pied de la dunette. Un acte de coquins, ajouta-t-elle, de scélérats, de brigands î...

Sir Grant, le second, n'osait pas lever les yeux ; il tenait fortement son mouchoir sur la bouche, comme un homme qui veut lutter avec la défaillance qui le gagne

et qui veut la cacher. Le lieutenant Thompson,, comme un greffier qui couche chaque parole sur un procèsverhal, répéta en écrivant : « Coquins... scélérats... I)rigands. »

— Cet actC;, quel qu'il soit^ reprit Carter en écartant avec le manche de sa hache la tourbe envahissante des révoltés qui voulaient prendre d'assaut la dunette^ cet acte, madame, est accompli.

— Non î il n'est pas encore accompli, dit avec la même véhémence furibonde, avec les mêmes piétii.ements fébriles, avec les mêmes convulsions de gestes frénétiques, madame Forster.

— Pardon, madame, répliqua froidement Carter, pardon , il n'y a plus à y revenir.

— Pardon, monsieur, il y a à y revenir.

Ce Pardon, monsieur! flagella Carter au visage comme un coup de lanière : il n'y a que les femmes pour faire ainsi d'un mot poli un sanglant souflet.

— Capitaine, reprit Carter, persuadez donc madame...

— Vous êtes des rebelles, et je ne vous connais pas, répondit à Carter, pour la seconde fois, le brave et digne capitaine du JSiagora.

— Mais faites jeter cette canaille à l'eau, dit madaiiie

Forster en s'adressant tout à la fois à sir Grant, de plus en plus blême et effaré,, au lieutenant Thompson^ qui avait bien autre chose à faire, et en regardant enfin son mari, qui comprenait trop bien Timprudence d'un pareil conseil pour s'y arrêter un seul instant.

Carter souriait avec tranquillité.

Les révoltés perdaient patience ; ils couvraient déjà les marches de la dunette, trop étroite pour les pieds qui la foulaient.

— Jetez donc, vous dis-je, cria plus désespérément encore madame Forster, jetez à la mer toutes ces prostituées et tous ces bandits !

Les révoltés grognèrent comme des bêtes fauves, et les femmes qui se mêlaient à leurs groupes poussèrent des ricanements de mépris dont la fière lady Forster rougit jusqu'au sommet du front. Une d'elles ayant approché une torche de résine du bas de sa robe de mousseline avec l'intention d'y mettre le feu, elle abaissa la torche avec son pied, sous lequel elle la comprima fumeuse et ardente, et cracha au visage de la déportée.

Tant d'audace tint un instant suspendue entre Fétonnement et le mépris la foule enragée.

— Mais jetez-les donc à l'eau ! répéta encore lady

Furster au comble de rindignation et de la rage. Sir Grant se dérobait de plus en plus sous ses jambes effrayées.

— Et qui^ s'il vous plaît^ nous jettera à Teau ? demanda Carter^ qui entendait bruire la marée des révoltés derrière lui^ prête aie renverser^ prête à se faire justice, prête à tout.

— C'est elle qu'il faut jeter à la mer, hurlèrent-ils avec une unanimité formidable. Oui, il faut la jeter à la mer ! lançons à la mer ! à la mer ! celle qui a ordonné ce soir qu'on appliquât vingt coups de corde sur les épaules de la pauvre Caroline Prior ! à la mer ! à la mer ! à la mer !

— La voilà, criaient d'autres rebelles, la voilà la pauvre Caroline Prior, la victime de cette gueuse de lady!

Mais les cris : à la mer ! à la mer ! couvraient tous les cris.

— Qui \'Ous jetera à l'eau ? reprit ironiquement madame Forster, comme si elle n'eût pas entendu ces menaces de mort, qui ? demandez-vous ? Nos soldats ! Mais que font donc nos soldats? où sont-ils nos soldats ? que font nos officiers ? où sont les fusils "^ où sont les épées ?

— Nous avons brisé, madame, les soldats, les offficiers, les fusils et les épées, répondit Carter sans perdre une ligne de son sang-froid, quoiqu'il sentît la crise terrible qui approchait. Nous les avons brisés.

— Vous serez brisés aussi au premier port où nous aborderons. Pendus ! ramassis de prisons, pendues ! prostituées de New-Gate !

Les rugissements de Féquipage révolté devinrent sombres, immenses, agi^essifs, incessants, terribles. Les matelots, les convicts, les torches, les épées rouillées, les haches luisantes, les tromblons, les poignards, les sabres, les barres de cabestan, les mousquets couvraient, hérissaient la dunette, et le groupe formé pas le capitaine Forster, sa femme, sir Grant, le Ueutenant Thompson et quelques jeunes officiers furent enfermés dans ce cercle de fer, de cris, de flamme, de fumée, de regards sanglants, de menaces de mort.

— Vous parlez de nous faire pendre au premier port où nous aborderons, madame ? Y a-t-il encore un port pour vous ?

— Non, il n'y en a plus, s'écrièrent les révoltés du Niagara. Non ! non ! non !

— Je vous dis que vous serez tous pendus, répéta madame Forster, qui pouvait à peine se mouvoir.

pressée comme elle l'était, qui pouvait à peine parler au milieu de ces paroles d'insultes qui la lapidaient, au milieu de cette mmée des torches qui l'aveuglait^ qui noircissait son visage et remplissait sa bouche. Fatiguée à la fin, indignée de descendre à parlementer plus longtemps avec le chef de l'insurrection, lady Forster se jeta brusquement sur son mari^ saisit son épée, et la brandissant elle dit :

— S'il y a encore sur ce vaisseau quelque cœur généreux qui n'ait pas oublié qu'il doit sa vie à l'Angleterre, qu'il m'obéisse : Feu sur cette canaille !

Le silence se fit sur toute l'étendue du vaisseau. Le capitaine Forster nmrnmra tout bas :

— Milady ! . . . qu'avez-vous fait ?

Grant fléchit comme un homme à qui l'on a coupé les tendons ; sans le bras de Thompson, sur lequel il s'appuya, il tombait. Un dernier reste de respect pour les épaulettes qu'il portait le fit se redresser aussitôt ; sa lâcheté n'eut que Dieu pour témoin.

Quant à Thompson, il se hâta de consigner sur son rapport le cri de lady Forster.

— Personne ne fera donc feu sur ces misérables? répéta-t-elle.

L'équipage était dans la stupeur, no pouvant croire

qu'une femme eût donné un pareil ordre^ ne pouvant admettre que quelqu'un osât Texécuter. L'immensité de la surprise répondait à l'immensité de l'audace.

Voyant l'inutilité de son héroïque appel,, lady Forster, les yeux en fureur^ les lè\Tes palpitantes^ dit à sir Grant en le saisissant par le bras :

— Prouvez donc^ monsieur, mais prouvez donc qu'il n'y a que vous à bord du Niagara qui ne soyez pas resté au-dessous d'une femme !

Et poussant sir Grant jusqu'à l'affût mobile d'un plerrier qui était sur la dunette, elle le força, par la pression de son regard électrique, par un mouvement infernal, à presser la détente de la batterie. Le coup partit : la mitraille vola sur les conjurés. La fourmilière ne jeta qu'un seul cri ! il dut aller jusqu'au fond de la mer. Puis, après un long silence d'agonie, on entendit :

— A mort ! à mort ! tous ! tous !

Mille bras se levèrent à la fois pour saisir par les cheveux, par la poitrine, par le visage, le groupe d'où venait de partir cet ordre d'assassinat à bout portant.

Ce lugubre cri recommença :

A mort ! à mort ! à mort !

L'effet allait .répondre à la menace.

— A mort personne,, cria Carter, si personne n^'est mort î

Tiré de trop haut, le coup n'avait, heureusement et par miracle, tué ni blessé personne.

Par un dernier et sublime effort de son énergie musculaire, Carter avait préservé non pas tout-à-fait la personne, mais la vie du capitaine, celle de sa femme, de Grant et de Thompson ; mais la robe de milady, les habits des officiers avaient été singulièrement égratignés par la griffe du tigre; des rubans, des morceaux de drap, de dorure, des effilés d'épaulettes volaient dans Tair.

— Un exemple ! cria Ascott, Ascott qui pouvait disputer le pouvoir à Carter et la cruauté à tout le monde, Ascott sur lequel s'appuyait toujours la belle et resplendissante Proserpine.

— Un exemple ! répéta le mulâtre Samuel, qui s'avança en tenant une corde au bout de laquelle était un nœud coulant.

— Oui, il nous faut un exemple, dit aussi ITrlandais Preston, lui qui avait reçu vingt coups de corde à la place de Caroline Prior, et Ton va savoir comment avait eu heu cette généreuse substitution.

Et tous : Oui ! un exemple ! un exemple ! Voix de

femmes^, voix de jeune filles, voix encore fraîches déjeunes condamnées, voix usées, coniques, éraillées de messalines anglaises, voix de mégères, voix qui sentent le gin, qui ont laccent du vol, de l'assassinat, toutes ces voix, harmonie de Tenfer, criaient : Un exemple ! un exemple ! un exemple !

Cette intention unanime sortit de la masse révoltée en fusion : Sir Grant à la grande vergue î sir Grant à la grande vergue! pendu! pendu! qu'il soit Texemple!

La minute était fatale pour sir Grant. Son visage devint livide, le tour de ses yeux se cerna d'un cercle bleu, ses dents claquèrent, son nez s'amincit comme à la dernière période de l'agonie.

Carter dit tout bas au capitaine Forster : Intercédez pour lui, et peut-être que sa grâce...

— Vous êtes un rebelle, et je ne vous connais pasî répondit le capitaine Forster.

— Oh ! oui, capitaine, dit en claquant des dents, en joignant les mains, avec des regards suppliants, le malheureux sir Grant, demandez ma grâce, capitaine, demandez ma grâce ; c'est votre femme qui m'a perdu, c'est elle qui m'a forcé à toucher à la détente de ce pierricr...

— Le lâche ! murmurait lady Forster^ le lâche î et je l'ai aimé !

Le mulâtre lança la corde autour du cou de sir Grant.

La terreur du second fut inexprimable ; il était pâle, il devint vert; avec une de ses mains, il s'accrocha aux pans de Thabit du capitaine Forster, et il s'y crampomia comme le naufragé au premier objet flottant qu'il rencontre ; avec l'autre main, il essayait désespérément de se défaire du tour de corde passé entre sa tête et ses épaules, ce qui était impossible, attendu l'adresse du mulâtre, habitué depuis son enfance à ces sortes d'exécution sur les chevaux libres et sur les bœufs. Sir Grant accompagnait ce geste de paroles, de supplications, d'exclamations d'eflVoi, de prières sans suite : Capitaine!... Madame!... Sir Thompson!... Sauvez-moi!... Voyez ! ils vont me tuer î . . . dites à ces gens de ne pas me tuer... Je n'ai rien fait... J'ai été quelquefois sévère pour eux, c'est vrai, mais c'était mon devoir... Les coups de corde, je ne les ai pas ordonnés... le coup de pierrier, ce n'est pas moi non plus... on m'a forcé... oui, forcé... Oh ! c'est aflreux ! c'est horrible ! Vous me faites du mal... ne serrez pas si fort! Grâce! gi'âce! grâce! c'est odieux! c'est épouvantable !... Ne me tuez pas... on n'a pas le droit de me tuer...

L^équipage riait comme au spectacle.

Le mulâtre serrait toujours un peu plus la corde, sans pourtant arriver à la strangulation complète. C^eût été trop tôt fini.

— Non ! reprenait sir Grant, les lèvres blanches et toutes savonneuses d'écume... non ! on n'a pas le droit de me tuer... Je suis officier des vaisseaux du roi... entendez-vous?... officier des vaisseaux du roi... C'est comme si Ton tuait le roi... Si je suis criminel, jugezmoi... mais me tuer sans jugement !... Vous n'avez pas le droit de me juger d'ailleurs... l'amirauté seule... puis... en outre... d'ailleurs... Oh! ils me coupent la peau! cela m'entre dans les chairs... Mais^ capitaine Forster ! mon bon capitaine Forster ! vous , milady ! vous tous, vous toutes, vous autres femmes... ne me laissez pas ainsi assas^'"ner ! Vous êtes bonnes... n'est-ce pas, vous êtes bonnes?. . . faites-moi retirer cette corde. . . Cet homme est un misérable... je vous ferai du bien à tous... J'ai de l'argent en Angleterre, beaucoup d'argent... vous l'aurez, prenez tout... mais ne me faites pas mourir... je ne veux pas mourir!... J'étouffe!... j'étouffe!...

L'équipage du Niagara était fou de gaieté; il battait des mains. Samuel, le mulâtre, ordonna, car tout le

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monde ordonnait déjà^ qu'on abaissât un des bouts de la vergue d'artimon,, la vergue sèche^ qui estj comme on sait;, la plus rapprochée de la dunette. Sir Grant ne comprit que trop le sens définitif de cette eflVayante manœuvre.

L'équipage aussi le comprit : on le vit à ses élans de joie, à ses aspirations, à son ivresse tumultueuse, à son délire de bonheur. Cela voulait dire : On va étrangler un homme, un chef, un officier ; il sera en Fair comme une poulie. Le moyen de ne pas se réjouir ! Mais sir Grant? sir Grant était à la torture. Des extrémités de son corps, le sang refoula vers le cœur^ vers le cerveau, et il devint alors rouge, rouge comme l'écarlate. Cette congestion alluma instantanément dans sa tête un tel incendie de rage et d'épouvante qu'il en fut presque fou.

— Milady ! cria-t-il, les yeux hors la tête, milady, c'est infâme ! c'est criminel ! vous ne dites rien, vous me laissez ainsi mourir ! vous ne coupez pas la corde qui m'étrangle ! et vous m'avez aimé ! . . . oui, vous m'avez aimé. . . j'ai été votre amant... On ne laisse pas mourir ainsi l'homme que l'on a aimé ! . . . Vous ne joignez pas ^ os prières aux miennes pour me sauver I Oh ! les femmes ! Mais offrez vos prières... vosdiamajits... quelque chose pour

me racheter de la mort. . . Milady, sauvez-moi ! mais sauvez-moi ! . . .

Le capitaine Forster baissa la tête de honte. Madame Forster regarda avec une pitié amère le poltron qui commettait une infamie pour couronner une lâcheté.

L'équipage cessa de rire pour huer.

Thompson écrivit sommairement sur son procès-verbal : Sir Grant. . . capitaine Forster. . . madame Forster. . . adultère... trois heures après minuit...

La manœuvre commandée par le mulâtre avait été exécutée.

Le bout de la vergue d'artimon descendit lentement jusqu'à la hauteur des bras de Samuel, qui passa le bout de la corde dans une des pouUes des balancines ; il ordonna ensuite qu'on relevât la vergue, ce qui fut fait. 11 n'y avait plus qu'à peser sur la corde pour que sir Grant flottât dans l'espace et dans l'éternité.

Dès qu'il eut vu faire cette manœuvre, son sang, qui avait débordé, lui sortit par la bouche, par le nez, par les oreilles, et des gouttes perlaient à l'angle livide de ses paupières. Il ne parla plus, il cria, il gémit, il râla, il leva les bras, qu'il n'avait pas la force de tenir loHgtemps en l'air, et il croisa ses jambes comme pour s'ac-

crocher au vaisseau,, qu'il sentait devoir bientôt lui manquer sous les pieds.

Le bouquet de la première partie de la fête se préparait pour les révoltés.

— Nous voulons voir ! disaient les uns avec avidité.

— Laissez-nous donc voir î disaient les autres.

— Mais nous voulons tous voir !

— Mais nous avons bien le droit de voir i On n'entendait que :

— Voir ! voir î voir !

Le cri changea ; ce fut :

— Ne le pendez pas encore !

— Si^ pendez-le ! pendez-le !

— Parbleu ! vous y voyez , vous autres ; à bas les égoïstes!

— A bas les égoïstes !

— Mais nous n'y voyons pas plus que vous ! Depuis quelques minutes^ on voit que le rôle officieux

d'intermédiaire joué par Carter n'existait plus; il n'était plus possible; Carter était débordé^ ou plutôt Carter suivait le torrent. Il ne pouvait plus rien sur la tourbe déchaînée, ivre de toutes les mauvaises passions de la vengeance. Pourtant le même respect pour son digne capitaine l'animant encore^ il dit h M. Forster :

— Capitaine^ au nom du ciel ! épargnez-vous le triste spectacle qui se prépare.

— Vous êtes un rebelle, et je ne vous connais pas, répliqua, comme toujours, le loyal capitaine Forster.

— Vous et les vôtres, croyez-nioi, capitaine, allez dans vos chambres : je vous y protégerai d'ici tant que je le pourrai... Mais allez, capitaine.., il n'est peut-être déjà plus temps.

— Nous sommes donc tous prisonniers, dit madame Forster en déchirant avec ses dents les gants blancs qu'elle n'avait pas quittés; des gants de soirée !

— Vous n'êtes pas en prison, madame, mais sur l'échafaud, répondit Carter en regardant madame Forster, qui ne pâlit pas. Suivez mon conseil, retirez-vous!

— Je vous en prie, madame, dit le capitaine à sa femme.

Madame Forster ne remua pas.

— Milady, obéissez-moi, lui dit une seconde fois son mari; retirez-vous! vous ne pouvez pas être témoin...

— Non, monsieur, répondit-elle, je n'obéirai pas. Je resterai ici.

— Alors je ne réponds plus de rien, dit Carter, qui, dès ce moment, abandonna ses protégés à leur sort.

— Commencez ! hurla Téquipage^ que cet aparté à demi-voix impatientait. Commencez donc!

— Qu'attendez-vous?

— En effet !

— Mort à sir Grant !

— Mort à sir Grant !

— La corde ! la corde !

— Trois hommes et trois femmes de bonne wlonté, s'écria Samuel le mulâtre : les deux sexes : ce sera plus joli!

Il ne demandait que trois hommes, six se présentèrent; il ne demandait que trois femmes, douze accoururent et saisirent la corde de place en place.

— Y êtes-vous ? demanda le mulâtre en soutenant le corps du malheureux Grant ramassé sur le pont comme un tas de linge.

Le capitaine Forster mit la main sur ses yeux ; madame Forster ne s'éloigna même pas. Thompson écrivait en ce moment sur son procès-verbal ; — Pendaison du second — trois heures et demie — route S. S. 0. — bon petit vent frais — équipage en parfaite santé.

Grant n'était plus qu'un cadavre et un long hurlement plaintif.

— Tirez ! cria le mulâtre ; tirez !

La corde (ut tendue par dix-huit bourreaux^ Son corps se balança dans les airs.

Deux cents torches s'élevèrent pour éclairer Tespace. On entendit un craquement : la colonne vertébrale du second se brisait.

Des acclamations remplirent l'air.

— Silence ! cria le mulâtre.

Il voulait parler, on Técouta.

— Je vous préviens, afin d'éviter toute contestation, dit-îl, que, d'après les lois anglaises, moi, le bourreau de sir Grant, j'ai droit à sa cravate et à ses bottes.

— C'est juste ! c'est juste ! c'est juste ! répondit en masse la foule loyale, toujours si désintéressée et si magnanime dans les révolutions.

— Il était bien mort? demanda le naïf pilotia à maître Gandoiphe.

— Qui?

— Le second du Niagarat

— Ah ça ! tantôt, pilotin, tu voulais que je fusse mort, et, quoique mort, que je te racontasse l'histoire dont j'ai l'honneur de t'entretenir; et, en ce moment, tu doutes qu'un homme étranglé par dix-huit bourreaux à un bout de vergue ne soit pas mort?

— Ne lui répondez donc plus, maître Gandoiphe,

réclamèrent les matelots, et dites-nous bien vite à quel jeu se livrèrent les camarades, le reste de la nuit, après avoir tant soit peu gêné le second dans sa respiration.

— Vous avez un peu oublié, dit maître Gandolphe avec quelque hiuneur, et ceci prouve que vous prenez plus d'intérêt à mon récit qu'à ma personne, vous avez un peu oublié que j'étais toujours lié au grand mât, entre la vie et la mort, voyant tout, ne pouvant rien, me demandant dans ma position si je n'étais pas destiné à faire contre-poids au second à l'autre bout de la vergue d'artimon.

Les matelots parurent confus de l'observation de maître Gandolphe, qui ne tint pas longtemps rancune à ses auditeurs.

— Jusqu'ici, reprit-il, les hommes avaient joué la principale partie, puisque vous appelez cela mi jeu ; les femmes allaient avoir leur tour.

L'Irlandais Preston ayant pris par la main la convict Caroline Prier, traversa l'honorable société qui couvrait le pont, et monta fièrement sur la duncUe où madame Forster, ainsi que vous l'avez vu, avait voulu rester malgré son mari, malgré Carter et malgré le mélancoU que spectacle, — c'est ainsi que les Anglais appellent une pendaison.

Caroline Prior était une pau\Te créature jolie, pâle et triste, ayant de grands yeux bleus et doux comme le ciel, des traits délicats et transparents, une petite bouche dont les lè\Tes ressemblaient à deux feuilles de rose du Bengale pliées. Ses dents souriaient toujours quand le haut du visage restait soucieux : et Ton ne pouvait guère dire pourquoi ce sourire, car la charmante Caroline Prior ne connaissait pas la joie dans ce monde. A seize ans, et elle n^avait que seize ans et demi tout au plus, elle avait été condamnée à passer le reste de sa vie dans la colonie pénale de FAustralie, et à tourner jour et nuit, à trois mille lieues de son village, la roue de fer d'un moulin. Chère enfant ! elle si faible, si n)ince, si maladive ! Un instant ! s'interrompit tout pensif le brave Gandolpheen essuyant une grosse larme avec répaisse manche de son caban. Je n'ai jamais été père, mais si le bon Dieu avait voulu que je l'eusse été, c'est ainsi que j'aurais désiré avoir une fille. Comme c'est bon ! bon Dieu ! de serrer une pareille mignonne créature dans ses bras, de la presser comme une bonne action contre son cœur, sur ses lè\Tes i d'agiter ses cheveux avec la brise de son souffle, et de couvrir une de ses joues tout entière avec un seul baiser qui claque jusqu'au fond de l'âme ! et puis, quand on l'a embrassée

et réembrassée jiisqii^à en pleurer, de lui dire en la regardant en face : Je ne t'ai pas fait de mal, mon enfant ? Ah ! sacredieu ! il n'y a pas de verre d'eau-devie qui vaille cela !

— Voyons, maître Gandolphe, la sensibilité, ça enrhume.

— C'est fini ; je ne pleure plus. Fermez le robinet î

— A la bonne heure !

— En présentant Caroline Prior à madame Forster, Preston lui dit : Madame... Ah! mais moi, je ne veux pas oublier de vous dire, s'interrompit brusquement Gandolphe, que lorsque Carter vit Caroline et Preston venir ensemble, se tenant par la main, il eut un mouvement nerveux qui lui fit lever la hache comme pour les séparer d'un seul coup ; comme on coupe une corde qui ne veut pas se dénouer. Ses yeux se fermèrent, se rouvrirent, ses narines se gonflèrent; les muscles de son visage allaient et venaient. Carter se contint pourtant. Ascottle regardait, Ascott qui jouait le même jeu avec le mulâtre Samuel, cette différence gardée que c'était Ascott jusqu'ici qui avaitjeté le grappin sur Proserpine. Mais patience.

Ah! que de tempêtes dans ces nuages noirs qui s'avancent !

Revenons à Preston : il dit à madame Forster : Madame, vous avez voulu faire donner, je ne sais trop pourquoi, mais je le devine depuis que j'ai entendu la confession de votre amant, vingt coups de corde à cette pauvre enfant. J'étais chargé de les lui donner; et comme j'ai refusé, c'est moi en punition qui les ai reçus, c'est l'usage. J'ai donc reçu les coups de corde pour elle, c'est très-bien. Je vous en remercie. J'attendais le jour de la vengeance; il est venu plus tôt que je ne l'espérais. Pour toute vengeance, madame, vous allez faire des excuses à Caroline Prior.

— Lady Forster faire des excuses à cette honte, à cette impureté, à cette turpitude, à une convict ! Vous êtes encore plus plaisant qu'impertinent, répondit madame Forster, dont un sourire blanc frangea les lè^Tes frémissantes.

— Vous allez faire des excuses à Caroline Prior, madame, répéta Preston en poussant Caroline Prior devant lui.

— Oui, oui, des excuses, des excuses î

Ce cri parcourut le vaisseau d'un bout à l'autre, et vint frapper comme un coup de vent le visage de madame Forster.

— Jamais ! dit avec une telle fermeté de voix et d'in-

tcntion lady Forster, qu'il n'y avait pas à mettre en doute sa résolution.

— Tu les feras à genoux^ lui dit Proserpiue en accourant et en pesant de ses deux puissantes mains sur les épaules de madame Forster. Madame Forster fut forcée de fléchir ; mais^ en tombant^ elle tourna la tête pour voir qui avait l'audace de cet attentat. Elle exhala uu cri d'indignation qui dut la déchirer, en voyant le visage de Proserpine au-dessus de son visage. C'est une femme! murmura-t-elle amèrement. Ces deux visages, beaux tous les deux, mais celui de Proserpine splendide et complet comme celui d'une déesse, comme celui de Junon, écrasa par sa lumineuse et radieuse ampleur celui de lady Forster, qui n'était que fin et distingué. Ce n'est qu'une femme ! redit-elle, mais cette fois avec douleur , et comme si la défaite se changeait en ignominie :

— Oui, c'est une femme ! lui dit Proserpine, moins qu'une femme, une déportée, une déportée comme Caroline Prior, comme cent vingt-neuf autres qui sont ici; une déportée qui a un numéro au lieu d'un nom sur son linge, dont le linge est plus dur que du for battu, tandis que le tien, coquine d'honnête femme, est plus doux que de la soie ; une déportée, dont la

robe est de grosse toile grise, regarde, oui, grise et mal teinte, tandis que ta robe est du plus beau cachemire : c'est donc la robe qui fait Thonneur et la vertu? mais oui, c'est la robe ! . . . Tu es honnête, tues vertueuse, toi, n'est-ce pas? Approchez, convicts, approchez, voilà comment est faite la vertu dans ce monde; elle a des cheveux blonds, des manchettes brodées, des souliers de satin, et Proserpine ajouta avec un rire infernal, et beaucoup d'amants ! mais madame ne va pas pour cela à Botany-Bay ! . Si fait, elle y va, mais c'est pour nous y conduire.

— Assez, lui dit tout bas Caroline Prior, d'un ton de prière qui demandait la pitié.

— Pourquoi assez ? lui dit Proserpine : a-t-elle dit : assez ! elle, quand on donnait vingt coups de corde sur le dos sanglant du brave Preston ? Viens ici, Preston, que je t'embrasse ! s'écria Proserpine. Tu as du cœur, mon jeune drôle. Et elle embrassa Preston à la manière anglaise, c'est-à-dire en pleine bouche. — Voilà un homme, ajouta-t-elle; non pas ton amant — un coquin qui avait moins de cœur qu'un lièvre. — Prenez-les bons, mesdames, puisque vous en prenez ; et, grâce au ciel ! vous ne vous en faites pas faute, pas plus sur terre que gur mer : mais choisissez-les bien; choisissez-les donc

comme nous : braves, fiers^ solides^ à tous crms, jeunes,, s'il se peut, mais courageux et dévoués avant tout; qui niaient pas plus peur de la mort que d'un verre de vin, qui se jetteraient à Teau avec deux boulets aux pieds pour nous, dans le feu, avec de Tétoupe dans les poches, qui voleraient pour nous être agréables, qui pilleraient, qui tueraient le premier venu pour nous faire avoir un bon souper, qui iraient en chantant à la potence pour nous. Ah ! nous aussi, nous les aimons, nous autres, nos chers amants, et ce qu'ils font pour nous, nous le ferions crânement pour eux, et nous le faisons : oui, madame, oui! nous volons en plein jour pour eux, pour leur avoir un pantalon en velours : voilà comme nous aimons ! Nous assassinons en pleine cité pour rapporter une épingle, une montre, une fantaisie à ces chères fantaisies de notre âme.

Proserpine se montait, se montait sans cesse. — Oui, reprit-elle avec une sorte d'ivresse, nous assassinons pour eux : moi, qui vous parle, j'ai tué un vieux pour faire une surprise à Ascott, pour avoir l'occasion de lui faire un joli cadeau : il a eu son cadeau. J'ai versé du plomb fondu dans l'oreille d'un étranger qui dormait près de moi. Ensuite, je lui ai pris sa montre, une belle savonnette d'or, et je l'ai donnée à mon cher Ascott.

Ascott recula d'horreur. Il ignorait rorigine atroce du cadeau qu'il avait reçu de la main de Proserpine.

— Maintenant^ reprit Proserpine en riant avec toutes ses magnifiques dents de lionne, maintenant, que nous sommes libres, je puis te le dire, Ascott, et je te le dis de tout cœup, Ascott, mon chérubin, mon amour, j'ai tué un homme pour toi, et c'est pour toi que je vais à Botany-Bay.Viens m'embrasser, mon petit ange, viens; ne me remercie pas.

La sombre jalousie du mulâtre, qui ne perdait pas un mot de cette étrange allocution de Proserpine, se lisait sur sa figure expressive, qui se cuivra d'envie. Ce n'est pas pour lui, se disait-il dans la rage de son cœur ulcéré, que Proserpine avait versé du plomb fondu dans l'oreille d'un étranger. Ascott ! heureux Ascott ! Mais Ascott lui payerait cela !

Madame Forster était toujours à genoux.

— Il ne s'agit pas de tout cela, reprit Proserpine changeant de propos; il s'agit d'excuses que madame doit iaire, et tout de suite, et bien haut, à Caroline Prior. Veux-tu les faire, oui, ou non ?

— Non, misérable ! répondit madame Forster ; non ! — Puisqu'il en est ainsi, alors, tu seras fouettée comme

Caroline Prior l'eût été sans Preston.

— Oui^ fouettée ! fouettée ! hurlèrent les femmes déportées en battant des mains : fouettée sur le dos, sur les épaules, sur les bras, partout î

— Oui, partout.

Les révoltés riaient comme des fous : les disputes des femmes amusent toujours tant les hommes !

— C'est convenu, le fouetàmilady ! criaProserpine.

— Oui, c'est convenu.

— Nous verrons le dos de milady.

— Je veux voir le dos de la milady.

— Commencez !

— A bas le châle !

— A bas la robe î

— A bas les jupons !

Et ce que commandait la foule, Proserpine Texéculait avec une dextérité sans égale ; elle déshabillait madame Forster, qui, en un instant, n'eut plus pour tout vêtement que la chemise.

Le capitaine Forster, gardé à vue par quatre révoltés, répandait des larmes, des larmes de honte et de douleur, en voyant Toutrage que subissait celle qui portait son nom, quoiqu'elle se fut montrée bien peu digne de le porter.

— La voilà nue ! dirent les femmes.

— Elle n'est pas mal . . . mais non. . .

— Très-blanche !

— Elle se serre trop.

— Voyons^ s'écria Proserpine^ arrêtant en chemin cet inventaire trop anatomique, voyons qui aura l'honneur de donner le louet à milady.

Ce nom jaillit de la foule : Preston !

Tous répondirent à cette inspiration en répétant : Preston ! oui, Preston ! Parbleu ! il rendra ce qu'il a reçu. Le fouet pour le fouet.

Preston s'avança vers madame Forster, malgré le

mouvement que fit Caroline Prior pour l'empêcher.

Au même instant se produisait un incident nouveau et peu prévu.

— Cette femme ne sera pas fouettée, dit Carter, fatigué à la fin du rôle important que jouait Preston auprès de Caroline Prior et que la foule se plaisait à lui prêter. Les batteries d'une rivalité formidable se démasquaient tout à coup. Non, elle ne sera pas fouettée.

— Et pourquoi? lui demanda Preston.

— Parce que je ne le veux pas.

— Tu es donc le maître, ici ? lui demanda encore Preston.

— Je ne réponds pas là-dessus.

— Et moi je t'interroge là-dessus^ dit fièrement Preston.

— Mais à quoi bon ? dit Ascott^ qui voyait de loin arriver Torage, et qu'il ne jugeait pas assez mûr pour le laisser éclater. A quoi bon vous disputer ainsi? Qu'estce que vous voulez ? punir cette orgueilleuse et méchante femme ? n'est-ce pas? très-bien ! Et vous voulez la fouetter ? La fouetter ! mais ce n'est pas assez ; ce n'est rien. Voulez-vous la punir d une façon plus cruelle. plus ironique, plus originale, d'une façon digne de vous?

— Voyons, voyons, Ascott. Le fouet pourtant est un châtiment...

— Insuffisant.

— Expliquez-vous.

— Elle a tourmenté, répliqua Ascott, puni, fouetté, torturé, avili les déportées; elle hait à mort les déportées. Elle exècre les déportées; la loi est moins cruelle, moins abominable, moins flétrissante qu'elle pour les pamTes déportées. La voilà nue... eh bien î mettez-lui les habits d'une déportée.

— Bravo ! bravo ! bravo !

Madame Forster poussa un cri d'anéantissement, de désespoir.

— Voyez-vous? dit AscottJ'ai frappé juste. Et quand elle aura le costume ignoble d'une convict, voilà ce que nous ferons...

Ascott s'arrêta pour écouter.

— Que ferons-nous ?

Ici, Ascott fut interrompu par une clameur de voix^ un charivari de jurons et de blasphèmes qui venait de Tentrepont et sortait tourbillonnant et furieux du milieu du vaisseau. Les têtes suivirent la direction des regards d'Ascott, et l'on vit alors sortir par la grande écoutille d'autres révoltés, portant sur leurs épaules et dans leurs mains des tonneaux de viandes salées, des mannes pleines de biscuits de mer, des bouteilles de rhum^ des planches de lard, des colliers de saucissons, des meules de fromage, des volailles conservées, des barils de choucroute, des tonnes de bière, des paniers de vin de Bordeaux, des tonneaux d'eau-de-vie, et tous les genres de comestibles que le chef de la cambuse tient ordinairement sous sa clef.

La pièce principale de cette rapine triomphale, de cette procession des fous, était, ô dégradation profonde de l'autorité ! le cambusier lui-même, maître Christmas, un homme pâle et décharné, couronné de lauriers comme un jambon, le cou orné d'un grotesque collier

de pommes de terre, et tenant d'mie main mie cuillère à pot et de Tautre une mesure de liquide de la plus forte capacité.

D suait et tremblait de tous ces honneurs qu'on lui imposait avec une violence qui se traduisait à chaque pas par des injonctions de cette nature :

— Marche, chien de cambusier !

— Honneur à ce vieux rat !

— Place au fesse-matthieu !

— Bonnet bas devant ce roi des ladres !

Il était aisé de voir que les matelots, ces éternels haïsseurs du chef de la cambuse, se vengeaient cruellement sur celui du Niagara de tous les vins frelatés, de tous les lards rances, de tous les haricots sonores, de toutes les pommes de terre gâtées, de tous les biscuits mangés par la vermine, que lui et ses semblables ont rhabitude de donner à leurs pensiomiaires.

Enfin, le jour de la vengeance brillait.

On oublia un instant madame Forster pour le chef de la cambuse.

Quand on l'eut conduit sur la dunette, lieu de toutes les exécutions, on lui dit solemiellement : Cambusier, jusqu'ici tu nous as traités comme des prisonniers, lu nous as fait manger tout ce qui ta plu et qui nous a

toujours déplu ; aujourd'hui, tu vas nou3 régaler de ce que tu as de mieux et de plus délicat. Distribuenous donc toutes ces friandises ; gorge-nous, étouftenous; mangeons et buvons à crever.

Le cambusier poussa un gros soupir.

Thompson relata aussitôt sur son rapport ce nouveau fait de la révolte.

— Allons donc, cambusier ! à l'œuvre !

Et des mains se tendirent de tous côtés pour recevoir qui du bœuf, qui des quartiers d'oies conservées dans delà graisse, mais surtout et toujours du vin, du porter, de Teau-de-vie et du rhum.

Que de soupirs î que de larmes ! exhalait, répandait le malheureux cambusier obligé de présider à cette odieuse prodigalité, lui si économe !

Mais que pouvait-il contre l'odieuse violence dont il était victime? 11 donna donc tant qu'on voulut et de la viande, et des salaisons, et de l'eau-de-vie ; horrible et inévitable facilité qui mit les révoltés dans un tel entrain, dans un tel commencement d'ivresse, qu'ils ne se contentèrent plus bientôt de ce que leur donnait à manger h pauvre cambusier ahuri, effrayé, navré, aux trois quarts mort. Horrible et grotesque folie de l'ivresse, ils voulurent le manger lui-même ! ! !

— Je propose^ dit le mulâtre^ de manger le cambusier.

— Oui^ mangeons le cambusier, crièrent-ils avec trénésie. Quelle idée !

L'idée eut un succès d'anthropophage.

Les détails furent splendides.

— Comment le mangerons-iious ? dit un gourmet.

— Rôti ! parbleu !

— C'est conmiun.

— En sauce ?

— Non, aux petits pois !

— Nous n'en avons pas.

— Aux haricots alors.

— Mort aux haricots !

— Piqué î

— En tortue ! c'est mieux !

— Au naturel : c'est plus simple.

Et l'eau-de-vie coulait toujours à pleins bords. Les lèvres en étaient fatiguées. Hommes et femmes s'abreuvaient : c'étaient des éponges. Et pendant ce temps le vaisseau abandonné à lui-même était tantôt en panne, tantôt au vent, tantôt et le plus souvent masqué,

— C'est convenu, reprirent-ils avec la fureur de l'unanimité, mangeons le cambusier !

— Qu'on le dépèce !

— Allumez le feu de la cuisine^ ordonna Samuel. Le feu fut allumé.

— Apportez, reprit-il, le tranche-lard, si vous voulez que je le dépèce.

— Puisque tu es cuisinier, lui dit Ascott, qui cherchait plus ouvertement, depuis qu'il était ivre, une querelle à Thomme de couleur, et qui ne devait pas tarder à la trouver, tu t'engages à nous donner tous les jours six plats de viande à dîner, trois de légumes, six bouteilles de vin à chacun, deux de rhum.

— Oui, dit Samuel, oui ! Mais un couteau, que je dépèce le cambusier !

— Pitié ! criait celui-ci ; pitié !

— Trop tard, cambusier !

— Je vous ferai faire à tous bonne chère, ajoutait-il d'une voix lamentable.

— Menteur î

— Je le jure : tous les jours, roast-beef, plum-pudding, gâteau aux amandes.

On remit un large couteau de cuisine à Samuel. Il défit aussitôt la cravate et ouvrit le gilet de l'infortuné cambusier.

II me vint une idée^ s'interrompit à cet endroit de son récit maître Gandolphe.

Au hasard de ne pas être entendu, car le vaisseau devenait un enfer, je dis : Mescamarades, vous voulez manger le chef de la cambuse ; c'est à merveille ; il faudrait ne pas avoir le sens commun pour vous désapprouver ; mais je présume que vous comptez vous régaler en vous livrant à un festin si peu ordinaire, quoique bien naturel. On m'écouta : — Je fus encouragé. Examinez votre cambusier, voyez comme il est maigre ; c'est un squelette : la peau et les os ; il n'a pas trois li\Tes de mauvaise viande à vous offrir. Suivez-moi bien, mes camarades, — onm'écoutait de plus en plus : — 11 est probable que la traversée sera longue, puisque vous n'allez nulle part. Soyez donc justes envers vos estomacs. Pourquoi n'agiriez-vous pas envers le cambusier comme vous agissez envers vos volailles? Vous les engraissez ; engraissez-le, et puis quand il sera gras, bien gras, vous le mangerez. Un long rire, mais franc, mais universel, accueillit mon discours, qui fut trouvé si heureux, si éloquent, si juste, si persuasif, que je sauvai non-seulement le pauvre cambusier, mais mon triomphe oratoire fut si complet, qu'Ascott dit aux autres révoltés^ tombés dans une hilarité délirante :

— Cet homme est vraiment trop amusant pour être si gêné dans ses mouvements ; qu'on le délie, et qu'il soit du festin comme nous tous. — Qu'on délivre aussi le cambusier. — Oui! oui! oui!

Nous fûmes délivrés tous les deux, le cambusier et moi; et comme il arrive toujours dans les revirements des révolutions, on me traita avec autant de cordialité qu'on en avait eu peu d'abord.

— Enfin vous voilà sauvé encore une fois, maître Gandolophe, dirent les matelots.

— Sauvé... sauvé... je ne sais qui pouvait se dire sauvé au milieu de ces hommes dont l'exaltation s'augmentait à chaque minute dans des proportions effrayantes, et par un usage incessant du rhum et par la présence, le contact de ces femmes condamnées dont la joie, les cris, les frénésies immenses, sombres, burlesques, furieuses, indescriptibles, allaient mettre continuellement en question l'existence du vaisseau, aussi ivre que ceux qu'il portait, et l'existence de tout le monde.

On se retourna de nouveau contre madame Forster, qui, aussi héroïque qu'elle avait été méchante, se laissa, sans dire un seul mot, revêtir de la robe des déportées, tandis que son bonnet, ses rubans, ses dentelles, son

châle^, arrachés^ lacérés^, hachés en mille morceaux, devinrent Tamusement de ces femmes^ qui s'en parèrent d'une façon dérisoire comme le feraient des singes tombés dans le magasin d'une couturière ou d'une modiste.

Caroline Prior seule ne prenait aucune part à ces dérèglements, qui n'étaient rien, mais rien, en comparaison de ceux qui allaient suivre.

Le jour venait pourtant, quoiqu'il me parût ne devoir jamais venir pendant cette nuit dont la durée m'avait été d'un siècle ; et avec le jour le vent s'élevait ; il soufflait déjà d'une certaine force dans la direction de l'ouest. Les vagues, sèches et pressées, criaient comme sur un lit de cailloux; elles moutonnaient; à l'horizon des cercles cuivrés se formaient, qui n'annonçaient pas précisément du beau temps pour la journée. Mais à bord du Niagara qui donc songeait alors au vent, au temps, à la journée?

Uuand madame Forster fut vêtue de l'ignoble robe des déportées, sous laquelle sa chair frissonnait, chacune de ces femmes, dont l'ivresse avait exalté la beauté, allumé les ardentes couleurs et surtout la cynique parole, passa devant elle en lui jetant un nom et un crime.

— Madame^ moi. je suis Annah Buttler : j'ai incendié trois fermes.

— Madame, moi, je suis Mary Godwin : j'ai empoisonné mon irère.

— Madame, moi, je suis Nany Kempt : j'ai vendu ma sœur.

— Madame, moi, je suis Rose Taylor : j'ai étranglé mon mari.

— Madame, moi, je suis Fanny Winter : j'ai brûié mon eiifant dans un four.

— Moi!...

— Assez ! assez ! dit madame Forster en mettant ses deux mains sur ses yeux épouvantés.

— Eh bien î dit Proserpine en écartant les mains de lady Forster pour lui décomTÎr le visage qu'elle opposa au sien, superbe, i\Te, menaçant et ricaneur, eh bien ! tu es plus coupable, plus criminelle qu' Annah Buttler, que Mary Godwin, que Nany Kempt, que Rose Taylor, que Fanny AYinter, que nous toutes, nous, parricides, incendiaires, prostituées, empoisonneuses; parce que tu es la femme h^'pocrite qui n'a pas osé avouer ton amant, lâche ou non, qui te demandait la vie. Ton infâme vertu est au-dessous du dernier de nos vices.

— Quel rêve ! s'écria madame Forster, dont Téner-

gie ne cédait pas encore sous le poids de tant de malédictions.

— Voici le réveil ! dit Proserpmeen soulevant vigoureusement madame Forster dans ses bras et en la plaçant dans Tun des canots suspendus le long du bord aux porte-manteaux. Lâchez les drisses ! ordonna-t-elle aux matelots qui avaient combiné le coup avec elle. Aussitôt les drisses furent lâchées,, etTembarcation^en une seconde^ toucha Teau^ flotta^ fut détachée du vaisseau, et laissée à cent pieds plus loin; une seconde après, elle n'était plus qu'un point dans Tespace, une tache, rien.

Madame Forster avait été abandonnée à la mer, en plein Océan.

Il s'éleva une telle clameur à bord, après cette exécution, un tel bruit de cris, de casseroles, de musique, qu'on ne s'aperçut pas d'abord que le vent soufflait avec une violence épouvantable ; la tempête se mettait de la partie ; les vagues tombaient déjà à bord.

A ce début de l'orage, Ascott, s'élançant sur le couronnement du vaisseau, une hache à la main , s'écria de sa voix cuivrée :

— C'est fini ! le Niagara n'appartient plus à l'Angleterre ; il est à nous, à nous les rebelles, les révoltés ! Donc, j'abats ce pavillon d'esclavage et de douleur.

Il coupa la drisse au pied^ et le noble pavillon anglais, cet étendard d'honneur et de gloire^ sous lequel tout homme doit être fier de lever le front^ car il veut dire, depuis des siècles ; bravoure, discipline, travail, richesse, puissance, devoir, résignation, ce sublime étendard tomba dans Teau comme un chiffon dédaigné.

. Pendant qu'il descendait de son poste d'honneur, on entendit une voix trémissante qui cria : Vive l'Angleterre ! et un coup de pistolet.

Le capitaine Forster venait de se brûler la cervelle, ne voulant pas survivre à la chute de son pavillon.

La tempête était pleinement déclarée.

La rafale criait et aboyait dans les cordages tendus parfois à se rompre , lâches parfois comme les cordes d'un violon dont le manche se brise. Des masses d'écume, des nappes d'eau flagellaient les mâts en écharpe, pour se briser et se vaporiser en poudre liquide qui retombait en perles d'argent, dont chaque grain devenait un miroir où se réfléchissaient les feux sans chaleur du soleil.

La, tempête, une tempête plus terrible régnait sur le Niagara : une ivresse noire, sauvage répondait cris pour cris, blasphèmes pour blasphèmes, coups pour

coups, à l'ouragan. Celui des hommes allait épouvanter celui du ciel.

n faisait enfin grand jour.

Les torches portées par toutes ces femmes^ Némésis et Furies de l'Océan^, s'éteignirent.

La grande débauche allait recommencer au soleil.

Ici, maître Gandolphe dit à son auditoire attentif :

— Mes enfants, le quart de la diane est fini, il faut aller nous coucher. A la diane suivante, si je suis encore en vie, je vous dirai la suite de l'histoire du Xiagara et de .ses cent trente déportées.

A la diane suivante, maître Gandolphe reprit ainsi : Rien au monde ne peut donner une idée exacte d'un vaisseau sur lequel une révolte a éclaté; et rien même ne peut fournir une comparaison assez juste, assez précise, pour faire comprendre le caractère du chaos qui succède à Tordre, du danger qui suit la sécurité, de la tolie qui vient après cette immense raison qu'on appelle la discipline.

A terre, les émeutes, les révolutions populaires offrent presque toujours deux chances de salut ; la première, c'est qu'un passage reste constamment ouvert à ceux qui ne veulent prendre aucune part à la destruction de l'ordre établi; la seconde, c'est que le besoin inné à l'homme de rentrer dans les limites du raisonnable et du possible pousse toujours un chef à prembe les rênes des chevaux en déroute. A la mer rien de semblable.

Par où fuir ? la mer partout ; il faut rester ; être té-

moin et acteur. La main qui n'agit pas est coupée; le pied qui veut se retirer est enchaîné. Le chef qui pourrait rétablir Tordre n'est souvent nulle part ; Dieu seul sait le moment où une cause mystérieuse fera cesser le trouble. En sorte qu'un vaisseau est moins un assemblage d'individus dont le courage et l'honnêteté chez les uns compensent la faiblesse et la cruauté chez les autres^ qu'un seul individu qui ne peut se modifier ni se corriger lui-même. C'est ce qui explique fort naturellement pourquoi tous les vaisseaux à bord desquels une insurrection se manifeste périssent ou par le naufrage ou par l'incendie. C'est un fou qui n'a personne pour le garrotter.

Les révoltés du Niagara avaient jeté à fond de cale tout rétat-major et une grande partie des employés.

Thompson seul^ et il méritait cette glorieuse exception, était denicuré libre, et libre d'écrire des rapports tant qu'il lui plairait. On aurait craint de faire de la peine à cet excellent homme en le privant d'un devoir devenu chez lui un plaisir et d'un plaisir passé à l'état de manie.

Du reste, il s'acquittait de sa tâche avec une ponctualité de plus en plus grande, et de plus en plus justifiée par la circonstance.

Sur son journal^ à côté de Taire de vent qui avait soufflé, à côté des observations barométriques et thermométriques, il continuait à consigner à la colonne des observations générales les monstruosités les plus variées commises par Téquipage. On put lire dans cette colonne où il brillait : « Si le cambusier Christmas ne fut « pas mangé cette nuit-là, c'est que, sur l'observation a d'un matelot français, qui le sauva par son judicieux « avis, le cambusier n'était pas parvenu à un embona point suffisant. »

L'équipage, maître du vaisseau qu'il avait sous les pieds, resta en présence des quatre chefs à peu près CL^aux en autorité : Carter, Ascott, Preston et Samuel le mulâtre; et ces quatre chefs dont vous avez pu apprécier le caractère, les passions violentes et l'énergie, restèrent à leur tour en présence de leur sauvage rivalité; Carter et Preston, amoureux tous les deux de Caroline Prior; Ascott et le mulâtre en adoration l'un et l'autre devant les charmes puissants et merveilleux, les séductions monumentales de Proserpine, statue vivante, — celle qui versait du plomb fondu, avec tant de naïveté, dans l'oreille des étrangers pour être agréable à son cher Ascott.

Si vous me demandiez, dit maître Oandolphe à ses

camarades^ comment Proserpine et Ascott^ qui setaienl connus à Londres^ de même^ comme vous allez le voir plus tard^ Preston et Caroline Prier s'étaient connus à Dublin^ comment, dis-je, ils s'étaient rencontrés à bord du vaisseau le Niagara ^ il me serait facile de vous répondre. Ces rencontres seraient tout à fait impossibles et un vrai miracle si le hasard seul devait les amener ; mais les déportées et les matelots qu'elles ont pour amants se chargent de faire le hasard.

Ces derniers,, qui savent toujours d'avance par leurs maîtresses le vaisseau qui doit les emporter en Australie, s'arrangent pour être enrôlés , et il arrive ainsi qu'ils font le voyage ensemble. Cette conspiration permanente, qu'il est impossible à l'amirauté de déjouer, quoiqu'elle en soit parfaitement instruite par sa police, est la source de toutes les conjurations qui se trament à l'ombre de la voile , de toutes les insurrections qui éclatent en pleine mer, comme celle du Niagara. Tout s'enchaîne : les convicts corrompent les matelots dont elles sont les amies, et ceux-là, à leur tour, entraînent le reste de l'équipage et le trop petit nombre de soldats de marine affectés au service de sûreté de la traversée.

La plus intéressante de toutes les convicts était la naïve et gracieuse Caroline Prior, dont il était difficile

de deviner le crime à son visage touchant et réfléchi, dont il était impossible même de dire la faute^ car il n\ avait place ni pour la tache d'un crime ni pour l'ombre d'une faute dans Tovale délicieux de coloris et de forme qui le renfermait.

Pourtant^ comme je vous Tai déjà dit, continua maître Gandolphe, elle allait subir à Sydney ou à Norfolk, dans la Nouvelle-Hollande, une captivité perpétuelle. Vous supposez alors que Caroline Prior était la victime d'une de ces erreurs judiciaires dont il y a tant d'exemples, même en Angleterre, où il s'en commet le moins.

Vous vous trompez, mes bons camarades, Caroline Prior avait été justement condamnée en Irlande pour crime d'infanticide ; oui, accusée de ce meurtre horrible, elle n'avait échappé à l'ignominie de la potence qu'à cause de son extrême jeunesse.

Voici le fait criminel tel qu'il m'a été raconté par Preston lui-même, son amant, son amant aimé, car elle n'avait pas plus fait attention aux avances brutales de Carter qu'aux assiduités du malheureux second, sir Grant.

Fille d'un riche irlandais, Caroline Prior avait une sœur nommée Mary.

Les deux sœurs passaient pour les deux plus jolies filles du canton.

Mary était l'aînée et Taînée, au moins de cinq ans; mais entre une jolie enfant de quinze ans et une jolie fille de vingt ans, quelle est la plus jeune ? ma foi ! chez les Anglais il n'est pas facile de le dire. Seulement, à lepoque où commence l'histoire dont la fin fut si funeste pour Caroline, Mary avait un côté sérieux dans le caractère et la figure qu'elle communiqua plus tard à sa jeune sœur. Caroline alors était Toiseau qui chante dans les blés, la feuille qui vole sur le chemin, la fleur qui s^ouvre dans la fente du mur, le rayon qui court sur Teau, Teau qui gazouille dans le pré, toutes choses douces, bonnes, harmonieuses, qui ne savent pas ce qu'elles font, mais qui le font avec d'autant plus de naturel et de grâce.

Mary, au contraire, était la gravité même, la gravité au jeu, la gravité à table, la gravité partout.

Elle aima pourtant, mais si gravement, si mystérieusement, et à sentiments si couverts, qu'on ne savait guère dans le canton si le fils du ministre, si James Gordon allait dans la famille pour Caroline ou pour Mary Prior.

Ceci serait moins étonnant dit devant des Anglais que devant vous^ mes camarades. ,

En Angleterre^ Famour, qui commence de trèsbonne heure pour ne finir jamais^ est une confidence si discrète et si longue^ que le premier mot n'y fait jamais pressentir le dernier, et qu'elle se prolonge sou- \ ent huit ou dix ans sans interruption ; on sait seulement que le jeune homme introduit dans une maison épousera un jour quelqu'un. Le jeune homme finit quelquefois par se marier avec la mère devenue veuve.

Or, comme je vous le disais,, Mary Prior aima le fils d'un ministre protestant^ — d'un ministre religieux, bien entendu, — et elle Taima avec tant de confiance... Mais ceci est inutile à dire, puisque le procès criminel vous en dira plus en quelques mots que moi avec toutes mes paroles.

Au plus beau moment de cette liaison, peut-être n était-ce point le plus beau, — mais passons, — des moissonneurs, qui coupaient à cœur joie les blés dans un champ voisin de celui du fermier Prior, trouvèrent sous leur faucille, entre les bluets et les coquelicots, le cadavre d'un nouveau-né.

La découverte effraya ces braves gens, qui allèrent

aussitôt chez le chef de Tautorité locale faire leur déclaration.

Bonne fortune pour le magistrat !

11 fut reconnu par les gens de Tart, appelés à donner leur avis, que Tentant avait vécu plusieurs heures, et par les jurisconsultes que la mère ne l'avait ainsi déposé dans un champ de blé, quand les épis étaient déjà un peu hauts, que pour qu'il restât au moins quatre mois caché à tous les regards.

La justice va vite quand elle met ses grandes bottes noires, ses lunettes bleues et ses gants noirs.

Dieu vous garde d'une injustice ! mais surtout de la justice !

Gomme le canton où le crime avait été commis n'était pas considérable, il fut lacile de chercher et de trouver quels étaient les jeunes gens et quelles étaient les jeunes filles qui, à ce moment-là, pouvaient s'aimer ou se voir avec quelque intimité. On arriva ainsi à constater les assiduités de James Gordon auprès de la famille des deux jeunes sœurs; mais là s'arrêta le premier pas des investigations de la justice. Le fermier Prior était très-honorable, la famille Gordon très-honorable aussi, le fils de James Gordon, sur le point de passer ministre comme son père, non moins honorable. Com-

DE CENT TRENTE FEMMES. ni

ment supposer?... L'attorney — c'est^ en Angleterre, le grand juge — Fattorney se dit : Mais c'est parce qu'ils sont tous très-honorables qu'ils auront voulu peut-être^ ou plutôt que quelqu'un dans Tune des deux familles aura voulu à tout prix faire disparaître les traces d'une très-grave faute. Il ne pesa pas trop sur l'idée^ toujours retenu,, quoi qu'il en dit, par l'honnêteté des deux familles, mais il ne l'abandonna pas cependant; un juge abandonner une affaire, jamais! il y revint ; il soupçonna, il épia de loin les pas et les démarches des deux jeunes filles.

Il ne découvrait rien.

James Gordon continuait à aller dans la famille Prior avec la même exactitude, et les deux sœurs, de leur côté, continuaient à le recevoir avec la même affection. Les recherches de la justice semblaient tout à fait abandonnées sur ce point ; c'est le moment où l'on doit le plus se méfier d'elle.

L'automne touchait à sa fin ; il est d'usage dans ce canton de l'Irlande de dire adieu par un bal à la belle saison qui s'en va : on danse sous les derniers onibrages, sur les dernières feuilles tombées. Il fut décidé secrètement, sur les conseils des autorités du canton, que la fête champêtre aurait lieu sur le terrain où quelques

mois auparavant les moissonneurs avaient ramassé le nouveau-né privé de vie.

L^endroit, du reste^ était admirablement choisi : le champ partait d'une de ces douces collines de gazon, douces aux regards, douces aux pieds, comme il y en a tant en Angleterre, où la campagne est si belle, et allait se terminer au bord d'une rivière bien riante, bien limpide, bordée de jolies fermes, de maisons de pêcheurs.

Comme de coutume, toutes les jeunes filles s'empressèrent d'accourir à la fête; toutes, excepté deux : Caroline et Mary Prier. Sans importance pour les gens du pays, cette absence fut soigneusement remarquée par Vattorney ; vous devinez que le malin magistrat s'était dit : Si c'est dans notre canton que se trouve la femme qui a commis le crime qui m'occupe, elle n'osera peutêtre pas venir danser à l'endroit même où elle a abandonné le cadavre de son enfant. Quelles sont celles qui ne sont pas venues? se demanda-t-il après le bal; il se.répondit : Toutes sont venues, excepté les filles de M. Prior : celles-là assument donc sur elles les plus fortes présomptions.

Les filles de M. Prior! c'est incroyable! mais il y crut; c'est toujours ainsi.

DE CENT TRENTE FEMMES. î ! 3

11 se présenta chez M. Prior : il désirait savoir, dit-il avec un ton d'intérêt à la famille,, quelle raison avait pu empêcher les deux délicieuses jeunes filles d'assister au dernier bal. Caroline répondit qu'elle n'avait pas voulu y aller parce que sa sœur Mary avait refusé de s'y rendre ; mais Mary, qui ne s'attendait ni à cette visite, ni à cet interrogatoire, si insignifiant pour les auties, si terrible pour elle, hésita, pâlit, rougit tour à tour, et se troubla; elle finit par se retirer.

Aussitôt le juge prit à part M. Prior, et lui parla sérieusement des doutes qu'il avait déjà conçus, de la presque certitude où il était maintenant que sa filie Mary Prior était l'auteur du crime commis sur l'enfant caché ensuite dans le champ de blé.

Le père se récria, la mère s'emporta; rien n'était plus honnête que leurs filles; le juge fut de leur avis, mais il porta l'affaire devant les assises.

Elle alla bon train : on interpréta les visites de James Gordon dans la famille Prior; on calcula l'intérêt qu'avait eu Mary à faire disparaître cet enfant ; on l'attribua au désir de ne pas compromettre, si jeune encore, celui qui devait un jour être son mari, et, qui plus est, ministre de la religion, et ministre dans le canton après

son père; raison grave^ déterminante dans une inspiration mauvaise.

Il en fallait beaucoup moins pour être accusée^ chargée, inutilement défendue, et dans Timpossibilité d'en sortir sans être condamnée à la peine infligée par la loi aux mères qui tuent leur enfant. Et puis le pays ! et puis le canton ! et puis les voisines ! et puis les amis ! qui tous voulaient que ce fût Mary qui eût tué le sien !

Cette affaire, qui remua et souleva le pays plus que ne Teûtfait un tremblement déterre, porta un trouble si profond dans Tesprit du jeune James Gordon, qu'il eut, au moment de déposer, un transport, une fièvre cérébrale dont il mourut au bout de quelques jours.

Le jugement, enfin, allait être rendu, dans tous les esprits, pour tout le monde, Mary était condamnée.

Caroline se présente : l'affaire change de face.

Caroline se déclare l'auteur du crime : sa sœur Mary n'a été que sa confidente ; James Gordon, qui vient de mourir, était son amant, et non celui de Mary ; c'est donc elle, elle seule, qui a tué l'enfant; c'est elle qui Ta enfoui dans les blés, c'est elle qui mérite, qui appelle toute la sévérité de la justice; Mary avait voulu attirer sur elle tous les dangers d'une position affreuse pour

sauver la vie à une plus jeune sœur; Mary, grave, pieuse, dévouée.

La justice crut très-bien une jeune fille qui parlait ainsi et que personne ne démentait. Qui Taurait démentie ? James Gordon était mort : sa sœur Mary ? mais en autorisant ce mensonge, combiné au foyer paternel, elle sauvait la maison de riiiefiaçable déshonneur d'avoir eu dans la famille une personne pendue. Car ce qu'on pressentait arriva : Textrême jeunesse de Caroline Prior trouva, sinon grâce, du moins pitié devant la justice ; la loi fait presque une nécessité de cette indulgence.

Au lieu d'hêtre condamnée au gibet, Caroline Prior le fut à la déportation à Sydney en Australie ; peine horrible, cruelle, peine infamante, sans doute, mais dont Thorreur s'efface avec le temps, dont la cruauté s'adoucit sous le repentir, dont Tinfamie peut même disparaître complètement, grâce à une bomie conduite et à la clémence royale.

Caroline était donc déportée dans la Nouvelle-Hollande, quoiqu'elle fût pure, quoiqu'elle fut innocente ; et c'est parce qu'il était convaincu de cette grande innocence, de cette grande pureté, que son avocat, sir Lewis Preston, celui qui l'avait éloquemment mais

inutilement défendue aux assises,, était devenu amoureux d'elle^ et amoureux à ce point d'exaltation, qu'il avait voulu, quoique riche, quoique d'un grand nom, la suivre déguisé en matelot, jusqu'au fond de l'Asie, jusqu'au bout du monde ; dévouement tendre et superbe, qui, une fois dans la vie des amants, s'était trouvé exactement vrai.

•— Vienne me la disputer qui l'osera ! s'écria Carter, en posant sa large main ouverte sur l'épaule de Caroline Prior, dès que le vaisseau, débarrassé du capitaine et de son état-major, n'appartint plus à personne sous le ciel.

Ce défi, qui fut entendu, malgré la tempête, de tout l'équipage, que Carter semblait appeler conmie témoin de sa prise de possession, était une provocation insolente et directe faite à Preston. '

Preston n'avait pas eu besoin de cette provocation pour s'élancer et venir disputer à Carter la femme qui lui avait inspiré un amour si tendre et si impérieux, qu'il avait renoncé pour elle à la patrie, à sa famille, à sa position et presque à l'honneur.

Carter était superbe d'attitude railleuse et insultante, avec sa puissante main fixée sur Caroline; ils ressemblaient, lui au léopard du cirque romain, elle à la

jeune martyre chrétienne qu'il va déchirer sous sa griffe.

Chercher à enlever Caroline de dessous cette griffe de ter, c'eût été, de la part de Preston, une folie bien inutile et bien dangereuse.

Le spirituel Irlandais n'y songea pas un instant.

Il fallait pourtant ou se déclarer vaincu devant tout l'équipage, ou trouver sur-le-champ un moyen de délivrer Caroline de cette odieuse étreinte. Un seau plein d'eau salée se trouvait en ce moment près de Preston ; il y plonge le bout de ses doigts, et, avec un geste de mépris, il lance des gouttes d'eau au visage de Carter. Chaque goutte était une humiliation, un outrage indéfinissable; c'était plus outrageant encore qu'un soufflet. L'homme était ravalé à l'insignifiance ridicule d'un oiseau qu'on ne veut pas écraser ou d'une mouche qu'on veut se borner à éloigner.

Abandonner soudainement Caroline Prior, fermer les poings , tendre les jarrets et cracher une injure exécrable à la face de Preston pour qu'il acceptât le combat, un combat à mort, fut un seul et rapide mouvement chez Carter, indigné, révolté, terrible; ses yeux devinrent verts, sa peau fumait.

Preston acceptait le combat, la redoutable boxe an»

glaise, celle dont un homme, quand elle est sérieuse, quand toutefois elle est un duel, ne sort jamais que mutilé affreusement, quand il en sort. 11 opposa immédiatement ses poings délicats à ceux de Carter, ses genoux de femme à ceux de Carter, son regard magnétique et calme au regard fauve et sanglant de Carter, sa poitrine élégante, son cœur et son souffle à la poitrine, au souffle de bronze de Carter.

Au même instant, on vit l'équipage entier se classer en deux catégories- et se placer sur deux rangs le long du bord : d'un côté les partisans de Carter, de l'autre le^ partisans de Preston, hommes et femmes, matelots et comicts; quelle joute ! quel spectacle !

Caroline fut assise sur la grande chaloupe placée au centre du vaisseau, et gardée à vue par trois hommes dévoués à Carter, par trois hommes du parti de Preston. Cette mesure signifiait assez clairement que Caroline appartiendrait au vainqueur après la lutte. Jusque-là elle était sous la protection des deux partis. Elle sortit un petit livre de piété qu'elle portait toujours dans son corsage, et elle se mit à prier avec ferveur.

Carter porta le premier coup; il avait été dirigé comme un dard sur l'œil gauche de Preston, qui l'évita

avec un imperceptible mouvement de tête et presque en riant.

Diable ! il sait boxer, dirent unanimement tous les spectateurs haletants ; c'est égal , il sera crevé dans deux minutes.

Carter porta^ sans attendre une riposte probable, un second coup destiné à Toeil droit de Preston ; même jeu de tête, même résultat dérisoire pour Carter, peu habitué à ces déceptions. Carter lâcha un juron plus iormidable encore que le premier, et si foncé que les convicts elles-mêmes en furent scandalisées. Le troisième coup, lancé avec la vigueur d'une fronde par le redoutable bras de Carter, un des premiers boxeurs de la marine anglaise, chercha à défoncer la poitrine de Preston. Le poing de Carter, rond, dur, nerveux, ressemblait à un boulet ; il eût pulvérisé une poitrine de pierre; Tagile Irlandais se baissa rapidement, et le boulet passa par-dessus sa tête sans même l'effleurer. Carter, qui s'était trop élancé, faillit tomber sur le visage, ridicule atroce, indélébile, dans le noble jeu de la boxe ; il n'y échappa qu'en se relevant par la contraction violente de ses muscles; mais le désappointement qu'il éprouva lui enflamma le cerveau, il devint pourpre de colère : « Meurs ! chien d'Irlandais, cria-t-il

entre ses dents qui grinçaient^ meurs^ fils et petit-fils de chien ! » Et il recommença le coup qui avait trompé sa haine. Cette fois^ Preston ^ joignant la taquinerie à rhabileté^ glissa entre les jambes de Carter, qui, perdant réquilibre,, tomba de tout son long, et cela à la grande joie d'une moitié de l'équipage et à la grande stupéfaction de Tautre. « Mais il est donc insaisissable ! » dit, avec la rage au cœur, dans les yeux et partout. Carter en se redressant, mais en se redressant le visage souillé de goudron et du sang qu'il perdait par le nez. — Ah ! tu es insaisissable ! grondait-il les lèvres pleines d'écume ; ah ! tu veux me lasser par ton adresse à éviter mes coups! des coups où je m'épuise! Voyons si tu seras toujours insaisissable. Et, empoignant une de ces lourdes barres de fer comme il y en a toujours sur les vaisseaux, il la leva pour en briser résolument le crâne de Preston.

— Ce n'est pas loyal ! crièrent aussitôt d'une seule voix les partisans de Preston ; les autres n'osaient rien dire.

— Non ! ce n'est pas loyal ; les poings, oui, mais le fer!...

Ils n'eurent pas le temps d'achever leur improbation ; la barre de fer tombe, elle effleure la tête, l'épaule, les

flancs, les pieds de Preston, et elle va déchirer,, meurtrir le pont en s'abaissant sous la violente impulsion qu'elle a reçue.

— Mais c^est donc un démon ! cria Carter, blême, convulsif, découragé ; mais je n'en viendrai donc pas à bout!

— Je ne crois pas, répondit Preston en riant, Preston sur qui, depuis quelques secondes, Caroline portai des regards illuminés, pieux, effrayés : « Courage ! mon ami, disait-elle à demi-voix, et elle semblait la voix de la tempête ; courage ! je prie pour vous le Seigneur et ses anges : Preston sera vainqueur.»

— Ne vous y fiez pas, répondirent en chœur trois cents voix impies.

Carter s'apprête à donner à Preston un second coup de la barre de ïer ; il y laissera sa vigueur, ses ongles, sa vie, mais il tant que cette barre écrase Preston.

Preston, dès cette seconde menace, a sorti de la poche de sa veste une corde très-mince, de la dimension et de la lorce de celle dont on se sert pour lier les ballots. Carter lève le bras de fer et la barre de fer; Preston, au même instant, lance la corde à travers les jambes de Carter, qui d'abord ne s'en aperçoit pas; c'est un serpent,'elle enveloppe, revient sur elle-mên)e.

\n HISTOIRE

tandis que Preston en garde le bout dans sa main.

Ce second coup de la barre meurtrière prend Preston en écharpe; cette fois il est atteint; s'il est atteint^ il est mort. On voit Preston rapidement tourner sur luimême. Preston a reçu le coup^, mais au moment où il le recevait il évoluait si exactement dans le même sens, que la barre, ne rencontrant qu'une tangente mobile^ n'effleurait pas même la peau ; Preston s'en faisait une ceinture.

Mais qu'a donc Carter^ l'infatigable Carter? Carter qui a juré de ne pas quitter la partie sans avoir écrasé Preston? 11 n'agit plu s^ son bras droit ne quitte plus son corps, son corps semble paralysé. Carter est enchaîné^, noué, pris, étranglé dans les circonvolutions nombreuses, étroites, de la corde jetée si habilement par Preston, qui ne tournait ainsi que pour enlacer Carter qui le croyait blessé. Carter veut donner un troisième coup de barre, mais Preston le contient, l'entoure et le couvre si bien de la corde, qu'il n'a plus de liberté, plus de mouvement. Carter, enfin, au comble de la frénésie et de l'impuissance, pâlit, chancelle, et tombe sur le pont en blasphémant et en rugissant. Il tombe sans avoir pu donner un seul coup à cette couleuvre d'Irlandais; il tombe vaincu, vaincu s^ns qu'on ait même daigné le

combattre, le blesser, le tuer î il tombe, honte et douleur ! pour voir Caroline Prior remise aux mains et au pouvoir absolu de Preston, de Preston son rival !

Les juges du camp vinrent demander à Preston ce qu'il voulait faire de Carter. « Qu'on le jette à fond de cale avec Tétat-majôr ; nous verrons plus tard, » répondit-il ; et Ton applaudit Preston, qui, tout naturellement, allait remplacer un instant Carter dans la haute opinion, dans Testime des révoltés.

La joie suit la victoire : « Il faut arroser la victoire crie-t-on; arrosons ! »

Aussitôt trois grosses barriques de rhimi, quels arrosoirs ! une barrique de sucre, deux caisses de cannelle, sont placées sur le pont et mises à contribution.

n faut, par un punch gigantesque, célébrer la victoire du jeune Preston.

Les femmes voulaient que son mariage avec Caroline Prior fut immédiatement conclu ; Preston s'y refusa.

Mais le punch fut allumé dans une chaudière immense au milieu môme du vaisseau. La tempête couchait la flamme qui comTait de son arc-en-ciel ardent la moitié du Niagara.

Et Thompson, témoin impassible de tous ces événements, écrivit sur son rapport :

« L'ouragan continue. — Le capitaine Forster s'est a brûlé la cervelle au petit jour. — Un chef des révol- 0 tés a été vaincu par Tautre. — Le vaisseau, que pera sonne ne dirige plus, ne va plus nulle part. — L'é- « quipage, du reste, est en parfaite santé. — Nous « allons faire du punch. »

Au moment où six matelots du parti de Preston enlevaient Carter, garrotté, pour le descendre à fond de cale, le mulâtre Samuel marcha sur Ascott, qui ne s'était pas séparé de la belle Proserpine, et il lui dit avec un ton d'insolence à se faire poignarder : — C'est donc ainsi que tu défends ton ami Carter? — Cela ne te regarde pas, fils de singe, répondit Ascott au mulâtre. Touche à cette femme comme Carter a touché à la femme de Preston, et tu verras.

— C'est ce que je vais faire, dit le mulâtre en s'élançant pour saisir Proserpine.

— Ah ! mais je suis là, dit Proserpine en envoyant au mulâtre un de ces riches soufflets comme les femmes du pBuple, seules, dans leur magnificence, savent en donner; un de ces soufflets qui en contiennent douze. La joue du mulâtre fut inmiédiatement enflée.

— A mon tour ! cria Saumel en saisissant Ascott par ses épais lavoris. Ascott poussa un long cri de dou-

leur. Samuel lui arracha, avec la peau du visage, tout un côté des favoris; il lui avait scalpé la joue.

— Le punch ! le punch ! cria en ce moment le canibusier Christmas, rendu à ses fonctions naturelles, et reprises tout à fait de bonne grâce, quoique de temps en temps Christmas murmurât : — Non ! c'est trop de sucre... en vérité, c'est trop de cannelle!

Ascott, malgré son atroce douleur, saisit le mulâtre par ses cheveux lameux.

Ces deux tigres se mordirent en même temps à la joue ; ils se mangeaient ! ...

Maître Gandolphe n'eut pas besoin de faire sonner la cloche pour réunir autour de lui ses auditeurs de la veille; aucun ne manqua au quart de la seconde diane.

Quel est celui^ parmi eux, qui n'aurait pas désiré savoir comment devait se terminer la lutte entre le matelot Ascott et le terrible mulâtre Samuel, si largement souffleté par la majestueuse Proserpine ?

— Mais qui gouvernait le vaisseau pendant toutes ces belles afi'aires? demanda le mousse avec inquiétude.

— La tempête, répondit maître Gandolphe; ces enragés avaient mis dehors autant de voiles que les mâts pouvaient en porter. Comment n'avons-nous pas sombré vingt fois par heure ? comment les mâts n'ont-ils

pas cassé comme des allumettes? je ne saurais vous l'expliquer.

— Voyons^ voilà où nous en étions restés, maître Gandolphe : Ascott et le mulâtre se mangeaient réciproquement la jouC;, et le punch flambait au milieu du vaisseau dans une vaste gargantua de chaudière.

— Oui, c^'est là que nous en étions restés : la chaudière de punch fut avalée d'un trait, comme un petit verre d'eau-de-vie, et les matelots firent cercle, les uns montés sur les autres sur six rangs, pour voir si ce serait Ascott qui avalerait Samuel ou bien si ce serait Samuel qui avalerait tout cru Ascott.

L^inévitable boxe recommença entre ces deux fiers bandits dès que, fatigués d'enfoncer leurs dents dans leur chair, ils se furent un instant détachés l'un de l'autre. Le mulâtre avait huit trous à la joue, faits par Ascott. Ascott avait une affreuse brèche, une espèce de ravin qui lui partait du sommet de l'oreille droite et allait se perdre sous le menton; c'était l'endroit où il n'avait plus le favori que lui avait arraché, comme un copeau, Samuel le mulâtre.

La superbe Proserpine était sortie des rangs et se tenait au milieu du cercle, presque à portée des coups qui allaient se donner.

Par ses regards enflammés, par ses beaux bras nus, roses et en sueur, par ses paroles d'encouragement, elle cherchait à exalter la vigueur d'Ascott, se retournant de temps en temps comme une lionne, dont elle avait le caractère, car ses cheveux étaient épars, pour donner des espérances aux amis et aux partisans de son amant ou pour accabler de malédictions et d'injures ses ennemis et le mulâtre Samuel.

On avait placé près des deux rivaux deux haches d'abordage et deux mousquets chargés Tun et l'autre de trois balles de fer.

La boxe fut de celles que les grands amateurs appellent sombre. La lutte sombre se poursuit sans bruit, souterrainement, sans cris, sans exclamation d'orgueil ou de douleur; on se massacre en silence.

Ils commcn:ent :

Le mulâtre fait d'abord semblant de lancer la massue de son poing au visage d'Ascott, et, par cette feinte adroite, il lui porte un coup en plein à Tavant-bras, atin de paralyser dès le début les forces de son adversaire.

Ascott exprime par mie grimace de douleur la sensation éprouvée; mais, mordant sa douleur, il répond au choc qu'il a subi par un coup exactemcat semblable et sans recourir au subterfuge banal d'une feinte. Une

j 30 HISTOIRE

plaque blanche et bleue s'élargit aussitôt au sommet du bras herculéen de Samuel^ qui fut forcé de le laisser tomber, lourd et engourdi, le long du corps ; ce coup lut jugé le meilleur.

Un hourra d'enthousiasme, aussitôt comprimé, récompensa la victorieuse riposte d'Ascott.

A peine revenu de son engourdissement, Samuel releva une seconde fois son poing fermé, et feignant encore de le projeter horizontalement, il rabattit, avec la lourdeur du plomb, sur le sommet de la tête d'Ascott. La boîte osseuse de celui-ci craqua comme si on lui eût brisé un casque d'acier sur la tête ; les chairs de son front se plissèrent sur ses yeux, et son cou de taureau se ramassa; il fut étourdi, son regard devint trouble, on le crut mort; mais, bondissant à la droite du mulâtre et passant avec la même légèreté à sa gauche, quand celui-ci avait à peine eu le temps de suivre cette double évolution, dont il fut fasciné, Ascott lui rendit au même endroit le même coup.

Soit que le coup fût plus vigoureusement plaqué, soit que le mulâtre eut oublié ime des prudences ordinaires de ce pugilat infernal; dans l'aplatissement qu'il éprouva, le bout de sa langue fut coupé par ses propres dents; il écuma du sang ; il cracha le bout de sa langue.

Deux hourras saluèrent cette seconde victoire d'A&cott, et cette fois rien au monde n'eût pu les étouffer, pas même les hurlements de la tempête et les cris d'horreur poussés par la plupart des femmes.

Samuel, malgré son effroyable blessure, retire son bras en arrière, le raccourcit; son avant-bras et son poing ne font plus qu'un angle inflexible. Rendant tout à coup à ce bélier de fer sa longueur naturelle, il le plonge droit dans la poitrine d'Ascott. Ascott, qui comprend, avec la clairvoyance du danger, l'impossibilité d'opposer une parade sérieuse à un pareil coup, n'en cherche aucune; mais continuant son système de représailles, il riposte parallèlement par une semblable agression : les deux coups somièrent avec la même violence dans le creux des deux poitrines; cela fit mal à entendre.

Immédiatement on vit la poitrine d'Ascott rougir comme s'il eût passé deux heures dans un bain brûlant; le sang y avait été appelé avec une rapidité foudroyante et comme par la puissance d'une machine pneumatique. Celle du mulâtre fut à l'instant même déformée : les arcades de ses côtes parurent brisées comme les baleines d'un parapluie sous l'efTort d'un coup de vent ; quelques-unes semblaient vouloir percer

la peau. Et aucun bruit^ aucun soupir, aucune plainte, aucune angoisse,, aucun signe de soufirance; tout se passait en dedans.

Après avoir reçu cette redoutable contusion, qui eût défoncé et dispersé les douelles de chêne d'un tonneau, Samuel sourit doucement, à la manière héroïque des Indiens quand on leur arrache le cœur pour le faire rôtir sur le feu. « 11 est mort, s'écrièrent ses amis et ses adversaires, il rit ! — Pas encore ! » dit Samuel, en se jetant sur l'une des deux haches d'abordage déposées près de lui et près d'Ascott, qui exécuta le même mouvement, et qui se trouva ainsi armé pareillement d'une hache d abordage.

La hache n'est pas l'arme du sang-froid, de l'habileté, de la courtoisie militaire, c'est l'arme de la colère, du meurtre et du désespoir; c'est l'arme de l'agonie. II n'y a presque pas de parade possible avec la hache; pas plus que contre l'éclair et le tonnerre. C'est un éclair d'acier.

Ascott, contre le système qu'il avait suivi jusqu'à ce moment, porta le premier coup ; ce coup, dans ses résultats, fut étrange, bizarre et cruel; l'ironie et la fantaisie semblaient l'avoir conduit et guidé : le coupant de la hache ouvrit comiquementle nez du mulâtre, de-

puis la racine jusqu'à la base, en fendant, avec la même régularité moqueuse, les deux lèvres et le menton. Son masque devint bouffon et horrible à la fois sous cette ligne qui divisait sa face en deux profils. Son irritation s'accrut de l'hilarité sanguinaire qu'il excitait autour de lui. Sa main, jaune et convulsive, mais sûre malgré ses frémissements nerveux, se lève, se crispe ; là hache brille et descend entre le revers de la tête et i'oreilie d'Ascott; Toreille tombe, le mulâtre la saisit toute chaude et 1 "avale. Il continue.

Il était impossible qu'mi pareil combat durât longtemps.

Comprenant la nécessité d'en finir, les deux matelots du Niagara saisissent à deux mains leurs haches, les rejettent en arrière, le tranchant tourné du côté de la face ennemie , et ils se préparent mutuellement à se feiidre comme deux billots de chêne. Les muscles de leurs jambes, de leurs bras sont gros comme des nœuds de corde; les deux haches partent, s'abattent à la fois, choc épouvantable! elles se rencontrent et se brisent comme si elles eussent été Tune et l'autre en cristal.

— Assez ! assez ! criaient à la fois toutes ces femmes el tous ces cannibales qui regardaient avec tant d emo-

tions diverses^ depuis une heure, ce combat horrible. Assez ! assez ! assez !

Proserpine elle-même,, qui veut à tout prix la mort du mulâtre, dont elle redoute de devenir la proie s'il demeure vainqueur, Proserpine répète avec les autres : « Assez î assez ! assez! » Elle se jette au cou dWscott, l'enlace, letreint, pleure, le couvre, Tétouffe de baisers; elle arrache le châle qu'elle a noué autour de sa ceinture et qu'elle a volé à madame Forster, et Tenroule autour de la tête meurtrie de son amant. Elle veut, elle exige que cet acharnement finisse : « Oui, redit-elle, assez ! assez ! assez ! »

— Non ! pas assez ! dit Ascott : ma mort ou la sienne.

— Ma mort ou la sienne, répète le mulâtre.

Et d'un commun mouvement, avec la même impulsion qui les avait fait se précipiter tous les deux sur les haches d'abordage, ils se jettent sur les deux mousquets disposés d'avance Dour varier le spectacle de cet abominable duel.

Pendant quelques secondes, ils cherchèrent sur le pont la place d'où ils pourraient se viser sans blesser la foule terrifiée, qu'ils repoussaient, à droite et à gauche, devant et derrière, de la crosse de cuivre de leurs

mousquets menaçants; recherche mutile sur un vaisseaU; et sur un vaisseau criblé^ pavé de têtes de bâborJ à tribord, de la poupe à la proue.

Ils s'élancèrent, le mousquet dans la main gauche, sur les enfléchuies, Tun du grand mât, Fautre du mât de misaine.

Où vont ces démons ?

lis sont déjà dans la région des airs, dans la région des vents, et les vents écartent leurs cheveux diaboliques, s'engouffrent dans leur caban et hérissent leur barbe sanglante.

Les voilà debout, Tun en face de l'autre, sur les vergues des huniers; ils respirent un instant, une seconde, et ils reprennent leur course au zénith, ils se hissent vers le mât de perroquet, toujours s'accrochant d'une main, toujours tenant le mousquet de l'autre.

Enfin Samuel et Ascott sont parvenus à la cime la plus déliée, celui-ci du mât de misaine, celui-là du grand mât.

Une minute après ils apparaissaient, chose effrayante à contempler, et je frémis encore, moi, vieux marin, en vous le racontant, ils apparaissaient debout sur la pointe des mâts, n'étant retenus seulement dans cette position, qui me donne encore le vertige rien qu'à me

la fiiiiirer, retenus seulement par le frêle appui du fer de la girouette.

Les voilà s'inclinant, se relevant^ s'inclinant encore, se relevant encore, à chaque mouvement des mâts que la tempête fait ployer, tourmente et flagelle. "-

Non! rien n'est comparable à ces deux fantômes, balancés à plus de cent pieds au-dessus de la mer hurlante au-dessous d'eux; non ! rien n'est comparable à ces deux êtres qui sont allés se haïr, s'exécrer et se maudire là où l'esprit de Dieu et le souffle des ouragans seuls se croisent; non! rien n'est comparable à ces deux ennemis qui trouvent l'Océan trop étroit pour se livrer bataille, et prennent l'immensité pour champ clos; non! rien n'est comparable à ce qu'ils vont faire, même après tout ce qu'ils ont fait.

Dans cette attitude perpendiculaire à l'abîme, ils se couchent en joue à la distance des deux mâts, attendant l'occasion, dans ces mille secousses qui les ballottent, de conquérir sur l'ouragan un équilibre fugitif, un temps de repos, si court qu'il soit, qui leur permette de s'ajuster et de s'exterminer ; et cela sans ressource, car, mort ou blessé, celui qui tombera de cette hauteur dans le gouffre y sera descendu pour toujours

— Non! il ne sera pas dit, s'écria Proserpine, lors-

qu'elle se fut rendu compte du prc^et d'extermination des deux adversaires, des deux hommes que sa beauté avait réduits à cette grande iolie de vengeance, non! il ne sera pas dit que nous les laisserons se nmssacrer ainsi. . . ce sont eux qui nous ont délivrées. . . ce sont eux qui nous ont rachetées de k prison et de l'exil... ce sont nos chets... entendez-vous ! nos chefs... M faut que nous les conservions. . . sauvons-les ! . . . empêchons. . . Proserpine, qui ne parlait ainsi que parce qu'elle avait fini par voir que le mulâtre était un adversaire dangereux, invincible, s'était précipitée sur les enfléchures parcourues par Ascott et Samuel, et elle avait été suivie par toutes les condamnées, habituées à lui obéir comme à leur souveraine; mais leurs mains délicates, paresseuses comme le vice, mais leurs pieds sensiblesau moindre contact un peu rude, furent arrêtés par la douleur de cette dure ascension. Toutes restèrent collées aux cordages, n'osant ni monter ni descendre. Elles ressemblaient à des néréides et à des sirènes prenant un vaisseau à l'abordage.

Deux coups de mousquet retentissent sourdement à cette hauteur perdue d'où le bruit descend à peine; tous les fronts s'agitent, tous les regards se tournent vers la cime des mâts : Ascott a chancelé !... on croit le

138 HISTORE

voir fuir en arrière ! ... on croit le voir tomber î . . . c'est Samuel qui tombe de toute la hauteur du grand mât... Ascottn'a éprouvé que le recul de son mousquet trop chargé. Samuel tombe la tête en bas, droit, les bras collés au corps, les jambes rapprochées, comme une lance.!, comme Satan quand il fut précipité des bords du ciel au centre de Tenter. On n'entendit pas un cri ; une vague de sang roula au milieu des vagues d'écume. Samuel était mort.

Tranquillement descendu sur le pont, Ascott se jeta dans les bras de Proserpine, qui lui dit : « Bien fait î mon amour ! veux-tu boire un verre de mon sang pour te rafraîchir ? »

Le brave lieutenant Thompson consigna ainsi, sur son véridique rapport, les événements de la journée, quoiqu'elle ne fut pas encore finie; mais un rapport pensait-il, ne saurait être trop tôt rédigé :

c( Samuel a été tué comme un pigeon à la girouette

c( du grand mât. — Les condamnées se conduisent on

G ne peut pas plus mal; ces femmes n'ont pas de mœurs.

« — On va encore manger ! — Comment finira tout

(( ceci?»

— Maître Gandolphe, interrompit le pilotin au début

de la reprise de cette histoire, mais que deviennent

toutes ces condamnées quand elles arrivent dans ce pays que vous appelez l'Australie, je ne sais pas pourquoi?

— On les emploie à divers travaux plus ou moins

pénibles, selon le plus ou moins d'années qu'elles ont à rester sur la colonie, ce qui dépend encore, je n'ai pas

besoin de te le dire, de la gravité plus ou moins grande

de leur faute.

— Mais ce doit être un singulier pays, savez-vous, maître Gandolphe, qu'un pays où il n'y a que des voleuses, des assassins, des empoisonneurs, des filles perdues?

— C'est un des plus beaux pays de la terre.

— Cela n'est pas possible, maître Gandolphe.

— Cela est, mon ami; Sydney, Norfolk, Hobart- Town sont des villes aussi honorables que les quartiers les plus honorables de Londres, de Vienne et de Paris. Hobart-Town a tout le luxe de ces grandes villes, à côté d'une réputation de probité digne d'être universellement louée : Hobart-Town, cette ville de convicts, ne compte pas deux assassinats par année.

— Ah ça, mais comment s'y prend-on, maître Gandolphe, pour transformer tous ces scélérats en honnê-

tes gens et toutes ces coquines en bonnes mères de famille ?

— On s'y prend de plusieurs manières : par la patience surtout, et d'abord on leur inspire cette conviction que si leur repentir est sincère, leur réhabilitation sera sincère aussi; et comme la considération n'est pas moins indispensable à la vie morale que l'air à la vie physique, on leur rend à tous avec le temps, après expiation, comme récompense d'une bonne conduite, ce que tous regrettent et désirent en secret, à moins que ce ne soient des tous ou des monstres, et encore en guérit-on.

— Mais quand un condamné a fait son temps là-bas, par exemple, peut-il revenir en Angleterre ?

— Rien n'empêche. Mais ceux qui sont nés dans ce bon et beau pays, ou qui y ont été amenés jeunes, aiment autant y rester toujours.

— Auras-tu bientôt fini toutes tes questions, pilotin? dit un matelot impatienté de cette leçon d'ethnographie ; dites-îlous plutôt, maître Gandolphe, ce qui arriva après la mort du mulâtre Samuel et la victoire du matelot Ascott.

— Faut- il vous le dire?

— N'allez-vous pas nous laisser en chemin? je ne vois pas, d'ailleurs, ce qui peut tant nous effaroucher

après ce que noiis savons déjà. Ils se sont battus, ils se sont révoltés, ils se sont coupés la langue et les oreilles, ils se sont lusillés...

— Vous ne les avez pas encore vus à table î

— Grand festin donc après la victoire d'Ascott?

— Ah! oui, très-grand festin, trop grand festin. Maître Gandolphe s'essuya le front comme Thomme

qui éprouve, rien qu'en évoquant Tombre de ses souvenirs, la fatigue d'autrefois :

— Non ! reprit-il enfin, il est impossible de vous figurer ce que ces matelots révoltés et ces femmes perdues, réduits dans le cours du voyage à la ration ordinaire, engloutirent de mets et de vins, car on mangea presque les plats.

Voici à peu près le menu de ce festin et Tordre dans lequel les plats furent servis et nettoyés, passez-moi l'expression, elle est à peine juste :

Deux baquets de crème au chocolat.

Du bœuf rôti.

Trois rasades d eau-de-vie.

Un plum-pudding gros comme la quille de notre brick.

Des œufs à la neige.

De la morue bouillie aux oignons.

Des fraises conservées.

Du maquereau à Thuile

Trois rasades de rhum.

Des pommes au lait et aux pistaches.

Du porc salé.

Des conserves de cerises.

Du homard.

Du café au lait.

Du macaroni.

Trois rasades de rack.

Du pâté de thon.

Du pâté de lièvre.

Du jambon.

Des bavaroises.

Du vin de Champagne.

— Arrêtez-vous , maître Gandolphe, arrêtez-vous ! c^'est à en avoir le vertige.

— Je Favais aussi le vertige. Pourtant ce n'est pas fini.

— Un plat d'honneur! un plat d'homieur ! en Thonneur d'Ascott, vainqueur du mulâtre, dit Proserpine en désignant Ascott.

Tous crièrent, hommes et femmes : — Oui ! oui ! oui ! un plat d'honneur pour Ascott. Mais quel sera ce plat d'honneur?

DE CENT TRENTE FEMxMES. 143

— Voilà la difficulté-

— Pouvez-vous le dire?

— Non ! non ! non !

— Dans ce cas, que le cambusier le dise.

— Oui ! le cambusier ! le cambusier ! voilà le cambusier !

— Cambusier, lui dit-on, pourrais-tu inventer un plat dhonneur, un plat qui sortît de toutes les règles ordinaires de la gastronomie, de tous les usages connus en cuisine, un plat comme on n^en a jamais vu, comme on n'en verra jamais? Réponds !

— Que voulez-vous que je réponde? dit tout tremblant riniortuné cambusier, ce plat-là, je ne le connais pas... il n'existe pas.

— Crée-le, ou la mort.

— Eh bien! je vais essayer, mais à une condition...

— Laquelle?

— C'est que vous ne me forcerez pas d'en manger. On se consulta et Ton consentit.

— Soit, tu n'y goûteras pas, cambusier.

Le cambusier s'étant fait aussitôt apporter l'immense chaudière où l'on avait fait le punch pendant la lutte de Samuel et d' Ascott, y précipita de la crème, du bœuf rôti, de l'eau-de-vie, du gâteau aux amandes, du plum-

pudding, des œufs à la neige, de la morue aux oignons, des fraises, du maquereau, du rhum, du porc salé, des cerises, du homard, du café au lait, du macaroni, du rack, du thon, du liè\Te, du jambon, des bavaroises et du vin de Champagne. Et après cet horrible mélange, chaos qui aurait lait reculer d'eifroi le Créateur luimême s'il a\ ait eu à le débrouiller, le cambusier dit : « C'est fait, servez-vous, cela se mange froid. »

Les plus hardis parmi ces coquins se consultèrent du regard avant de tâter de ce mets effrayant; mais il était trop extravagant pour qu'il ne remplît pas leur but. Proserpine prit une immense cuillère à pot, et fit, de sa belle main de déesse, une distribution impartiale à chacmi.

— Maître Gandolphe, dit le pilotin...

— Quoi ! encore! répétèrent les matelots... qu'as-tu à demander à maître Gandolphe, pour l'interrompre ainsi ?

— Laissez parler cet enfant, mes amis ; voyons, que veux-tu savoir ?

— Vous étiez de ce iestin?

— Sans doute.

— Avez-vous goûté à cette fricassée d'honneur?

— Eh ! mon Dieu, oui !

— Eh bien^ quel goût cela avait-il?

Tous les matelots écoutèrent.

— Ce n'était pas mauvais^ répondit maitre Gandolphe.

Tout se serait terminé comme dans une orgie, sans une malheureuse idée qui passa par la tête exaltée de Proserpine. On Tavait tout d'une voix nommée reine du Niagara : Proserpine voulut prouver et manifester sa puissance.

Voici cette idée de Proserpine : voyant que trop souvent deux hommes, pendant ce repas qui menaçait de n'avoir jamais de fin , se disputaient la même femme, rivalité qui se terminait toujours par quelque coup de couteau donné en dessous , elle crut très-sage, et d'une adroite politique, de désigner une femme pour chaque homme, assortissant les couples selon la couleur des cheveux, la nuance du teint, d'après l'âge et quelques autres indications à sa fantaisie.

Outre que ces rapprochements, que ces mariages à a minute, ne contentaient pas tous ceux qui en étaient l'objet, il se produisit, à cette occasion, un fait qu'elle n'avait pas prévu, que, d'ailleurs, personne n'avait prévu.

Tout partage fait, on découvrit qu'il y avait à bord

du Niagara vingt hommes de plus qu'il n'y avait de femmes, et le résultat de cette malheureuse découverte fut que ces vingt hommes réclamèrent d'autorité vingt femmes ou une femme pour chacun d'eux.

Comment les satisfaire, comment leur livrer vingt femmes, sans provoquer à l'instant même vingt autres réclamations aussi justes, aussi impérieuses?

Il fallut enchaîner ces vingt hommes ; leurs amis se plaignirent : ils voulurent s'opposer par la force à cet acte de sévérité. Despotique comme le sont toutes les reines, Proserpine, blessée dans sa souveraineté, ordonna que les vingt matelots fussent jetés à la mer. Il y eut des cris de malédiction. Proserpine se fit appuyer par ses femmes ; celles-ci entraînèrent facilement quelques matelots... et cinq hommes, sur les vingt qui réclamaient des droits, sans doute immoraux, impossibles, mais incontestables, furent lancés par-dessus bord.

Dès ce moment Ascott et Proserpine eurent des ennemis déclarés, qui allaient d'heure en heure croître en nombre et en audace.

La fête n'en continua pas moins.

L'épisode des matelots noyés fut effacé par tant d'autres incidents, qu'on l'oublia; on l'oublia sous le poids

de la satiété;, sous raccablement de la fatigue, sous le brouillard du sommeil qui gagna de place en place, comme une traînée d'opium, tous les acteurs stupéfiés de ce drame féroce, burlesque, et grossièrement voluptueux.

Là c'était un homme stupidement endormi sur les genoux chancelants d'une condamnée, assoupie ellemême ; là c'était une jeune femme, une nymphe de Newgate, qui ronflait, les lèvres violettes, la chevelure jetée à tous les vents, aux pieds d'un matelot penché sur elle.

L'ivresse, sous toutes ses formes, avait vaincu la révolte dans toutes ses cruautés.

Il courait des clartés lugubres à bord du Niagara, il s'élevait des silences qui donnaient le frisson ; on entendait des gémissements confus, des cris nerveux qui sortaient par saccade et par intervalle de ce cercueil porté par le hasard, chargé de révolte, de rébellion, de souillures et d'abominations, allant vers les rives de l'inconnu.

Pendant sept jours et sept nuits l'orgie immonde s'éveilla et s'assoupit ainsi de la même manière ; ce fut vers la fin du septième jour f[u'une diversion terrible éclata.

Avides de nouveautés^ beaucoup de révoltés se lassèrent de la possession uniforme des mêmes femmes, et désirèrent pratiquer des échanges adultères avec les femmes des autres matelots, avec les femmes de ceux qui n'admettaient pas encore cette promiscuité.

Le sang coula; il ne cessa plus de couler.

Nul parmi eux ne se crut en sûreté.

C'est à ce moment, et après Tun de ces mille engagements qui mettaient notre existence en question, qu'un soir je me sentis frapper doucement à Tépaule.

Je me retournai, et je vis la figure de Tlrlandais Preston, Tamant de Caroline Prior, dont je vous ai déjà raconté rhistoire. Preston avait eu ce jour-là à défendre non-seulement l'honneur, mais la vie de sa jeune maîtresse, que trois matelots avaient essayé de lui enlever. Il en avait éventré un d'un coup de poignard; mais il n'avait obtenu réellement le salut de Caroline Prior que par la rivalité des deux autres prétendants, qui ne s'étaient pas entendus sur la priorité d'une aussi belle prise de possession.

— J'ai à vous parler, me dit tout bas Preston.

— A moi ?

— A vous, maître Gandolphe; soyez à onze heures

ce soir sôiis le vent du grand foc; j'ai une confidence à vous faire.

— J'y serais lui dis-je.

Le soir venu^ je ne manquai pas^ comme vous le supposez bien^ d'aller au rendez-vous.

— C'est vous^ maître Gandolphe? me demanda-t-il bien bas.

— Parlez^ j'ai Toeil ouvert comme un sabord.

— Vous êtes Français et je suis Irlandais ; nous sommes Français tous les deux par la haine qui nous lie contre les Anglais. D'ailleurs ces hommes ne sont plus Anglais, reprit Preston, ce ne sont plus même des hommes.

— Doucement, lui dis-je; de qui parlez-vous en ce moment ?

— Des cent cinquante ou deux cents scélérats, me répondit-il, qui se sont emparés du Niagara, qui nous mangeront ces jours-ci quand ils n'auront plus rien à manger, ce qui ne peut guère tarder d'arriver, au train dont ils y vont.

— Maintenant, je vous comprends à merveille. Vous voudriez les manger avant qu'ils ne nous mangent; c'est prudent, mais c'est difficile ; ils sont de dure di-

gestion. Nous ne sommes que deux, et ils sont deux cents !

— Je ne veux pas les manger, maître Gandolphe, mais échapper^ si c^est possible, à leurs dents; me comprenez-vous mieux?

— Non; car si votre pensée est de fuir, j'aurai Thonneur de vous demander sur quelle voiture vous comptez vous embarquer?

— Sur celle-ci, sur le Niagara : ce soir, au coucher du soleil, continua Preston, j'ai vu la terre. Cette terre que j'ai aperçue gît là-bas, sous ce groupe d'étoiles; nous en sommes encore à vingt-cinq lieues ; c'est une île : c'est Madagascar.

— Madagascar î et qui vous l'a dit ?

— Carter, qui n'a cessé, dans son cachot, de faire ses calculs nautiques.

— Mais Carter, m'écriai-je avec toute sorte de raison, n'a pas pu diriger le vaisseau.

— Il l'a dirigé, vous vous trompez.

J'ouvris encore plus les oreilles que je n'avais jusquelà ouvert les yeux pour m'assurer que personne ne viendrait nous surprendre. Il a dirigé, dites-vous, le vaisseau?

— Oui^ le chef de la timonerie est à lui.

— C'est donc une conspiration?

— Oui^ à quatre; nioi^ vous^ Carter et le maître de timonerie, qui ne saurait être suspect à ces bandits, puisqu'il partage tous leurs excès, comme vous avez pu le voir.

— Je vous écoute : qu'allons-nous faire ? que me proposez-vous?

— Le point de Tîle où nous ne serons qu'à dix lieues, demain quand il fera jour, c'est Louquez, une des plus belles rades de Madagascar. Mais il faudra que nous quittions le vaisseau avant ce moment-là; car il y a lieu de craindre que lorsque ces bandits seront en vue de la terre, ils ne forcent dévoiles pour s'en éloigner. Alors notre projet...

— Quittons le vaisseau tout de suite : le vent pousse à la terre...

— Non, pas tout de suite, me dit Preston ; diable ! vingt-cinq lieues dans une embarcation... j'emmène une iemme avec moi... une jeune femme...

— Sa peau vaut mieux que la nôtre, vous avez raison.

— Gagnons, reprit Preston, gagnons le plus que nous pourrons sur ces vingt-cinq lieues; moins il nous restera à parcourir, et plus nous serons sûrs de la traver-

152 HISTOIRt.

sée. Du reste^ quelques préparatifs sont encore indispensables.

— Oui,, il faut que nous délivrions d'abord Carter.

— Carter reste ici^ le maître de timonerie ne quittera pas non plus le vaisseau ; il n'y a que vous^ Caroline Prior et moi qui allons fuir. Arrivés à Louquez, nous nous adresserons à la station anglaise, qui est toujours à l'entrée de la rade ; nous ferons notre déclaration à qui de droit, et un bâtiment de guerre viendra aussitôt s'emparer du Niagara.

— Difficile projet, nmrmurai-je, très-difficile!

— Aimez-vous mieux mourir? car vous serez tué, comptez-y !

— Je le sais. Mais je fais deux réflexions...

— Faites-les vite, me dit Preston, car il faut que le timonier soit prévenu de notre détermination irrévocable, afm qu'il vienne d'un quart au vent avant minuit.

— La première réflexion est celle-ci : Carter est votre ennemi; comment se fait-il qu'il soit l'âme d'un projet auquel vous êtes associé?

— Carter n'est plus mon ennemi, c'est un loyal matelot égaré un instant; je l'ai vaincu, il s'est soumis; loi de la guerre. Ensuite Carter veut se venger d'Ascott, qui, devenu chef des révoltés, ne lui a pas fait rendre sa

liberté^ de peur sans doute de partager le pouvoir avec lui. Vite, Tautre réflexion.

— La voici : vous avez pris part à la révolte; si les rebelles sont mis en jugement, vous le serez aussi... quel intérêt avez-vous à les dénoncer ?

— Je serai acquitté d'avance, et, qui plus est, récompensé, ainsi que Carter et le chet de timonerie, pour avoir abandonné la cause de ces scélérats, que je n'ai personnellement servie que pour délivrer ma maîtresse.

— Je suis prêt, dis-je à Preston, mes réflexions sont finies; à vos ordres!

— Dans quatre heures, me dit Preston à son tour, vous descendrez sans bruit dans le grand canot attaché aux bossoirs d'arrière; dans ce canot se trouvent déjàavirons, voiles, boussole et quelques provisions dont nous n'aurons guère besoin, je présume, car nous serons arrivés à Louquez en quelques heures ou bien nous n'y aborderons jamais; Caroline Prior nous y suivra déguisée en matelot; je la suivrai... Dieu fera le reste. Est-ce compris ?

Preston tira de son côté, moi du mien, et je le vis dire deux mots à l'oreille du chef de timonerie, qui lui répondit par un signe affirmatif.

— Je vous avoue, reprit maître Gandolphe, après

une pause de quelques minutes, que les trois heures d'attente qui me séparaient de ce projet si périlleux me parurent diablement longues. Je n'osais pas respirer de peur de me trahir ... Je regardais la mine mal endormie des gredins auxquels j'aurais aftaire si nous ne réussissions pas : quels yeux! quelles têtes! quelles mains! et je les avais vus à Toeuvre. Mais c'était dit^ promis, juré; ;:lus à revenir.

— La cloche sonne enfin! le cœur me battait comme la cloche.

Le petit jour était venu; j'aperçois en effet la terre! . . . je descends, je me glisse dans le canot suspendu à Tarrière; je m'assieds en silence au fond, sur la voile; un jeune matelot ne tarde pas à me suivre, c'est Caroline Prior ; elle me prend la main : comme elle tremblait ! je la fais asseoir près de moi... Une troisième persomie paraît, elle a déjà mis un pied dans l'embarcation, je vais lâcher les deux drisses que j'avais réunies dans mes mains... un coup de pistolet part! il éveille tout le monde. Nous étions perdus; le chef de timonerie nous avait trahis; c'est lui qui venait de tirer le coup de pistolet d'alarme.

On ne se donna pas la peine, continua maître Gandolphe, de nous enchaîner ni de nous envoyer à fond de

cale avec Tétat-major du Niagara et le matelot Carter, qui avait tracé. le premier,, le plan de la conspiration : on nous traita d'une façon plus expéditive.

Après avoir fait monter Carter sur le pont^ et nous avoir placés avec lui sur la dunette^ on nous signifia qu'on allait nous pendre. On fut aussi bref que je vous le dis là.

Carter éleva aussitôt une réclamation, et je vis alors que si une moitié des révoltés la rejeta sans réflexion, pressée de jouir de notre supplice, l'autre moitié (malheureusement ce n'était pas la plus forte) l'admit, avec joie, d'un commun accord.

Se prévalant du titre de matelot de la marine royale. Carter prétendit qu'on n'avait pas le droit de le pendre, qu'il avait celui d'être fusillé.

Quant à moi, je ne prétendais rien, il me semblait fort indifférent de mourir d'une manière ou d'une antre, pourvu qu'on ne me fît pas trop souffrir. Je ne trouvai pas de contradicteurs.

Preston, lui, en sa qualité d'Irlandais et d'avocat, demanda à parler.

Les femmes, qui aiment toujours à entendre parler, engagèrent les révoltés à laisser s'expliquer Preston, et la parole lui fut accordée.

On suspendit pour quelques minutes toute réponse à la pétition de Carter.

Preston parla, et voici à peu près ce qu^il dit : « Ma parole d'honneur! je vous trouve de plaisants a drôles^ d'aimables coquins^ tous tant que vous êtes ici. « Un jour, vous matelots du roi d'Angleterre, vous ser- « viteurs de l'amirauté, vous payés par l'État, dont vous a mangez le pain, il vous prend la fantaisie de vous ré- G volter, de fouetter la femme du capitaine, de pendre ce à la grande vergue le second, de fourrer tout l'état- G major dans les soutes; et quand vous avez fait ces a belles choses, il vous vient à l'idée d'en faire d'autres G non moins belles : vous vous égorgez, vous buvez le G rhum du capitaine, vous pillez de toutes mains les G provisions, vous vous permettez des actes qui ont fait « quelquefois rougir la lune; vous vous emparez d'un a vaisseau du roi; vous gardez des femmes qui appar- G tiennent, en toute propriété, à la justice; enfin vous G êtes des révoltés, s'il en fut jamais sous le ciel ! II y G a plus, vous vous faites gloire de votre acte de rébel- (( lion, et, aujourd'hui, à cette heure, sur le vaisseau G même de l'insurrection, vous, insurgés, vous venez G nous demander compte à nous de notre conduite? G vous venez nous traiter de rebelles, vous rebelles; de

a révoltés, VOUS premiers révoltés, insignes révoltés! 0 Mais nous n'avons fait que suivre votre exemple! « Était-ilbon ou mauvais? Sïl était mauvais, vous vous a condamnez avec nous ; s'il était bon à suivre, pour- « quoi nous condamnez-vous ? »

Les matelots du Niagara ne savaient que répondre. Preston reprit sans prendre haleine :

« Soyez ivrognes, soyez débauchés, soyez pirates,

« soyez tout ce qu'il vous plaira, mais ne soyez pas illo-

a giques. Sortons, messieurs, des généralités, et pas-

« sons à une application toute personnelle, afin de mieux

« nous pénétrer de la valeur de mon raisonnement.

a Moi qui vous parle, moi Preston, ex-avocat en Ir-

« lande, à Dublin, ma patrie, je m'engage par amour

a violent pour une jeune condamnée, je m'engage

« comme matelot à bord du Niagara : me voilà donc

a matelot, mauvais matelot, c'est possible, mais enfin

a matelot. Il s'ourdit une vaste conspiration sur ce vais-

« seau où Ton veut aujourd'hui me pendre : je suis un

« des chefs de cette conspiration; est-ce ^Tai? c'est vrai,

« rien n'est plus vrai. Cette conspiration éclate, elle

« réussit; me voilà porté aux nues : Preston par-ci,

a Preston par-là; Preston est un bon compagnon, un

« brave matelot; Tavez-vous dit, oui ou non? vous la-

« vez dit, vous Tavez pensé; je prends acte et je pour- « suis : le même Preston, qui avait droit à quelques « égards, le même Preston, indigné de voir qu'on veut « lui ravir la seule femme qu'il ait aimée au monde, « sa douce et chère maîtresse, Caroline Prior, celle « pour qui il s'est déjà révolté une fois, veut se révolter « une seconde fois; il le tente, il ne réussit pas, et vous « élevez aussitôt la ridicule prétention de le pendre. « Allons donc ! où est la différence, s'il vous plaît entre « la première et la seconde rébellion ? il n'y en a pas ; « je me trompe ; messieurs, il y en a une, et la voici : « écoutez ! écoutez ! Votre révolte a coûté du sang, elle « en a beaucoup fait répandre; je ne dis pas cela pour « vous le reprocher, oh ! non, mais pour le besoin sacré « de notre cause et l'honneur de la vérité. Il fallait donc « que je versasse du sang pour ne pas être coupable à vos « yeux? voyez où conduit l'injustice, fille aînée du faux « raisonnement ! De quelque côté que vous vous tour- « niez, messieurs, vous ne trouverez jamais que des « raisons pour nous acquitter, puisque vous vous êtes « acquittés vous-mêmes, et pas un seul prétexte, je « ne dis pas pour nous condamner, mais pour nous blâ- <( mer, car ce serait vous blâmer vous-mêmes. Soyez « francs, messieurs^ dans une question aussi franche;

a VOUS VOUS louez hautement, vous vous applaudissez o de vous être révoltés; louez-nous donc, applaudissez- « nous donc d'avoir tenté comme vous de nous révolter. « J'attends vos éloges. »

— A mort ! répliqua un matelot du Niagara, qui, n'admettant pas même qu'il eût entendu un seul mot du plaidoyer de Preston, passait tout de suite à la condamnation, et à la condamnation à mort.

Ce fut, du reste, l'avis de la généralité; pourtant je voyais dans les masses d'étranges dispositions; toutes ne nous étaient pas hostiles.

A ce moment. Carter ayant renouvelé sa demande de ne pas être pendu, mais fusillé, cette faveur lui fut immédiatement accordée ainsi qu'à nous tous : on chargea les armes, et l'on nous fit placer sur une seule

ligne.

Preston fit signe qu'il avait encore quelque chose à dire ; tous n'étaient pas de l'opinion qu'il fallait le lui permettre, mais enfin il allait mourir, et un avocat qui va mourir a bien le droit de parler deux fois de suite.

11 se découvrit, s'agenouilla aux pieds de Caroline Prior, et d'une voix émue, il lui dit :

a Mademoiselle, Dieu m'est témoin que je voulais a vivre pour vous rendre à l'honneur et à la considéra-

a tion du monde, d'un monde qui n'a pas compris « votre dévouement comme vous avez compris le a mien. Épris d'une tendresse infinie pour votre ca- « ractère, avant même d'être séduit par le grand « charme de votre beauté^ j'avais juré en moi-même « de partager les douleurs et l'ignominie de votre exil, « afin de veiller sur vous et de vous préserver du con- « tact impur des femmes que la déportation allait vous « donner pour compagnes. Je me considérais comme a le bon jardinier qui ne veut pas se séparer de la « plante chérie élevée par ses soins. Oui, chère Caroa line, j'avais mis ma vie, mon intelligence, mon a amour, au service de cette pensée de justice et de « réparation. Je ne connais rien de beau, de grand « dans la vie, comme de refaire une nouvelle exis- « tence, une nouvelle vertu, une nouvelle couronne à « la femme déchue. Et ce que je dis pour vous, chère ({ innocente, chère et pure Caroline Prior, je le dis « aussi, et plus haut, pour vous toutes, malheureuses « créatures dont les passions des hommes ont fait les c( vices 9t les vices des crimes. Ce n'est pas vous qui « devriez être ici, mais ceux qui vous y ont conduites « par le piège de leurs paroles et le miel empoisonné « de leurs promesses. Vous avez cru à toutes les folies

« et à tous les mensonges de leurs désirs; puis un jour a ils se sont retirés doucement d'entre vos bras, pen- « dant votre ivresse et pendant votre sonmieil; et (( quand vous vous êtes éveillées^, vous avez trouvé à 0 leur place le vol aux regards turtifs^ la débauche aux a lèvres fanées^ Tinfanticide et tous les crimes qui ac- M compagnent la misère et la plus aftreuse de toutes les a misères, mon Dieu ! la misère qui a aimé, la misère et qui a entrevu le ciel. Je vous connais! vous n'êtes G pas sincères dans votre abjection, dans l'étalage de et vos vices; non, vous n'êtes pas sincères! vous criez a bien haut votre immoralité pour empêcher qu'on enct tende les murmures et les tristes reproches de votre « conscience. N'est-ce pas qu'il y a un coin sacré dans « votre âme de boue où s'élève la fleur parfumée de « Tage sans tache? Vous voyez la maison blanche où a vous êtes née, la table de chêne où vous preniez le a repas de chaque soir béni par votre père! la petite a fleur qui vous aimait de toutes ses petites feuilles et a de tous ses petits parfums. Eh bien, ceci est ce qui a vous tue et ce qui vous sauve ! c'est le cri immortel, et impérissable, céleste, divin de votre conscience, c'est a cette lumière, affaiblie parfois, jamais éteinte, que <i Dieu a allumée dans le cœur de la première femnie.

« et dont la lueur ira jusqu'à la dernière femme. Ceci « prouve que vous n^êtes pas sincères^ je vous l'ai dit, « dans Torgueil de votre abjection; oui, vous en avez « peur; oui, elle vous fait horreur; oui, vous vous faites « pitié à vous-mêmes, et c'est pour cacher cette fai- « blesse que vous vous faites fausses, méchantes, crueî- « les, viles, abominables . Je ne vous crois pas ! et du « haut de mon échafaud je vous proclame toutes en « Jésus-Christ mes sœurs et mes filles, et je vous « adresse à toutes toutes mes larmes et tous mes parce dons. »

Il régnait un silence immense, universel, sur le Niagara ; beaucoup de condamnées, à genoux, la tête pressée dans leurs mains, répandaient des pleurs qu'on voyait couler à travers leurs doigts.

Je crus toucher au moment, fort peu prévu, où Ton allait proclamer notre délivrance ; les matelots étaient indécis, les condamnées leur parlaient bas; les mousquets semblaient tomber des mains chargées de nous

fusiller.

Malheureusement la voix qui avait crié deux fois : A mort ! » cria pareillement : « A mort î » quand Prèston eut fini de parler. La clémence effrayée s'envola ; la vengeance revint ailes déployées, et presque tous les

ennemis de Carter répétèrent : « A mort ! à mort ! à mort! »

Moi^ qui n'avais rien à dire, je bourrai ma pipe et je l*allun]ai en attendant la fusillade.

Les mousquets furent armés.

Nous allions mourir.

Carter ôta, à ce moment suprême, son gros bonnet de laine gris, et d'une voix ferme et sonore il se mit à chanter : Godl save the king! a Dieu ! sauve le roi ! » A ce chant sublime, qui contient toute la patrie, comme une essence renferme mille parfums, et ces mille parfums tous les jardins embaumés d'une contrée; à ce chant tous ces brigands et toutes ces prostituées entonnèrent : God ! save the king ! Cette grande et magnifique chose, la patrie dans la royauté ! n'était pas morte dans leur cœur mort. L'air fut ému, ébranlé de ce cantique national. Le premier couplet n'était pas fini qu'Ascott s'écria : — Voile ! navire ! il vient sur nous !

On nous oublia un instant pour ne s'occuper que du navire aperçu à l'horizon, à trois lieues à peine.

Quel est ce navire et que nous veut-il ? chaude et bruyante question que tous se faisaient, les uns avec un vif intérêt, les autres avec quelque crainte.

— C'est un navire marchand qui sort de cette île^ —

peu savaient encore que c'était Madagascar ; — il est sans doute chargé de riches marchandises, et nous le pillerons. Voulez-vous le pillage? qui veut le pillage ? Et tous répondirent :

— Nous voulons le pillage ! le pillage ! le pillage !

— Mais si vous voulez le pillage, leur dit Ascott, vous voulez aussi le combat, car il se défendra sans doute ; il est de taille à cela.

— Nous voulons aussi le combat ; qu'avons-nous à faire de mieux ? tous les ports nous sont fermés, il ny a plus de refuge que la mer pour nous. Donc, que la mer nous fasse des rentes ou soit notre tombe.

— Les armes sur le pont ! cria Ascott.

Les armes furent aussitôt apportées et mises en tas sur le pont

— Qu'on dégage les canons ! dit encore Ascott.

Et les canons furent dégagés ; on démasqua les sabords, on visita les poudres.

Oui, mais que ferons-nous des femmes? demanda une troisième fois le chef.

— Les femmes se battront, répliqua Proserpine, elles donneront Texemple aux hommes.

Ascott prit Proserpine dans ses bras, et il s'écria en la montrant aux révoltés : « Vous Tavez entendue ? »

DE CEiNT TRENTE FEMMES. 1G5

Ce mouvement, plus galant qu'héroïque, froissa une grande partie des révoltés, déjà, je vous l'ai dit, profondément blessés de Tautorité trop absolue d'Ascott et de la tyrannie de Proserpine. Ce sourd mécontentement, grossi de jour en jour et pour ainsi dire d'heure en heure> prit des proportions eôrayantes lorsque Ascott, qui voulait se débarrasser de Carter avant d'engager le combat avec le gros navire, qui courait toujours à pleines voiles sur nous, s'écria : a Apprêtez armes ! » et qu'en nous désignant il ajouta : « Feu ! »

Il n'achevait pas ce commandement de mort, que vingt piques, s'abattant horizontalement et à la fois sur les canons des mousquets, 1 es dispersèrent sur le pont, et que cent mains de fer les saisirent pour les jeter ensuite à la mer brisés et tordus. Cette nouvelle rébellion dans la rébellion se fit aux cris de : « Mort à Ascott î mort à Proserpine ! vive Carter ! vive ! vive Carter ! »

Voilà donc la moitié de l'équipage du Niagara en guerre ouverte, en guerre acharnée avec l'autre moitié.

Le navire sorti de Madagascar venait toujours surnous.

Jusqu'ici les collisions, les luttes n'avaient été que partielles, dhomme à homme, sur le vaisseau révolté : c'étaient plutôt des duels que des engagements généraux.

Les choses changeaient tout à coup de face : le signal de la mêlée, et elle allait être horrible, fut donné par un matelot du parti de Carter. Il enleva d'un coup de hache le bras entier d'un matelot du parti d'Ascott.

A rinstantmême toutes les armes qui avaient été apportées sur le pont pour attaquer le navire dont nous devenions visiblement, de plus en plus, le but à atteindre, furent saisies avec frénésie par les deux fractions de réquipage et se heurtèrent dans leurs mains. Les condamnées ne furent pas les dernières à s'en emparer. Elles devinrent en leur pouvoir cent fois plus meurtrières ; leurs coups, maladroits, mais cruels, tombaient aveuglément ; elles ne blessaient pas, non ! elles estropiaient ; elles ne tuaient pas, non ! elles exterminaient. Les coups de hache donnés au hasard, les coups de mousquet à brûle-pourpoint, les coups de carabine en plein visage, les coups d'épée, les coups de sabre piqués en pleine chair, les coups de tromblon à bout portant, se croisaient, se mêlaient avec des sifflements, des pétillements, des éclairs, des explosions continues ; scènes de carnage sur lesquelles planaient des fumées blanches, rousses et noires ; toutes choses qui se résolvaient par du sang, du sang qui s'épanchait lentement, mais sans tarir, par les dalots, et allait empourprer les

vagues qui le buvaient. Qui était vainqueur ? qui était vaincu ? la mort seule pouvait le dire^ et la mort ne parlait pas ; elle tuait en silence, vite, de tous côt«s ; prenait les cadavres à brassées, par gerbes faites d'hommes et de femmes, et les envoyait à la mer.

Un instant les deux redoutables chefs se virent face à face; ils se toisaient déjà avec un de ces regards qui prennent la mesure du cercueil d'un homme, lorsqu'un boulet, passant au milieu d'eux, coupa en deux leur menace.

— C'est un navire de guerre ! cria Ascott : nous sommes perdus, navire de guerre !

Et au même instant, le navire qui nous donnait la chasse depuis trois heures, ouvrant Tœil sanglant de ses sabords, nous lâcha une bordée à mitraille qui nous aveugla. Vingt-trois révoltés restèrent sur place.

— C'est une frégate ! dit Ascott : mettons toutes les voiles dehors, échappons-lui, ou bien nous sommes pris, et pris nous sommes pendus ! Résister, c'est folie !

Oh ! je n'ai rien vu de pareil, mes enfants, dit maître Gandolphe, et vous ne verrez probablement rien de pareil dans votre vie navale : nous n'étions plus qu'une montagne de toiles gonflées de vent : les mâts s'inclinaient à se rompre, les cordages se tendaient et cas-

ICS HISTOIRE

saient Tun après Tautre comme des cordes de violon ; le vaisseau^ trop faible pour tant d'impulsion, entrait dans Teau jusqu'au ventre ; les bordages n'étaieni plus retenus par les clous^ ils s'ou\Taient ; c'était beau et effrayant à voir cette course extravagante que nous faisions tout en recevant^ par le dos ou par les flancs^ tantôt des grappes de boulets et tantôt des poignées de mitraille^ car la frégate allait aussi vite que nous.

— Chef ! cria un gabier, nous allons sombrer si vous ne retirez pas quelques voiles.

— Ajoutez encore vingt voiles, cria Ascott.

— Mais nous coulerons !

— Coulez ! répondit Ascott.

Carter avait pris le commandement de tous ceux qui s'étaient déclarés pour lui.

L'Irlandais Preston avait fait asseoir tranquillement à ses pieds Caroline Prior, et il abattait, d'un large revers de sabre, chaque partisan d' Ascott qui tentait d'approcher d'elle pour la regarder de trop près .

— Et vous, maître Gandolphe ?

— Oh! moi...

— Voyons, que faisiez-vous ? . . .

— Eh bien, moi, faut-il vous le dire? j'étais heureux de ce qui se passait : des Anglais échignaient des An-

glais, c'était tout profit : le diable riait; je faisais comme le diable^, je riais.

— Et vous n'avez pas tiré un tout petit coup de mousquet ?... rien?...

— Je ne dis pas...

— Si ! dites-nous... papa Gandolphe.

— Vous vous rappelez ce gredin de timonier qui nous a\ ait trahis au moment où nous quittions le Niagara ?

— Oui^ oui;, oui î

— Je pris une barre de fer et je lui brisai la barre du cou. Voilà !

— Allons donc !

Ascott, qui était un excellent marin^ ne se faisait pas de bien fortes illusions sur Tespoir et l'ambition du Niagara d'échapper à la poursuite de la frégate. Mais comme il y allait non-seulement de la vie de ses compagnons, mais aussi de la sienne et de celle de Proserpine, il tenta tous les moyens d'accélération pour échapper au sort qui les attendait tous. Aucun cri ne sortait du vaisseau de guerre ; les manœuvres étaient exécutées avec un ordre et une harmonie admirables.

Quoique la frégate allât très-vite, elle ne gagnait pas énormément sur la marche du Niagara. Cependant il était facile de prévoir le moment fatal où elle pourrait

jeter les grappins sur lui. La seule voie de salut qui lui était laissée, c'était d'éviter jusqu'à la nuit d'être pris par la frégate. Une fois la nuit venue^ il aurait changé de route, et la mer est une forêt sans arbres, une forêt où aucun poteau n'indique les routes de l'infini. Mais pour cela il fallait aller encore plus vite, beaucoup plus vite.

— A la mer les canons ! ordonna d'abord Ascott . Les canons arrachés à leur affût furent poussés dans

la mer.

L'avantage obtenu par ce sacrifice fut sensible, mais pas assez grand, toutefois, pour qu'on fût sûr de ne pas être atteint par la frégate.

Il fallut recourir à d'autres sacrifices.

— A la mer toutes les barriques d'eau ! cria Ascott.

— Mais, Ascott, fit alors observer Thompson, qui depuis longtemps n'avait rien dit, vous n'y songez pas ! si vous jetez l'eau douce à la mer, demain nous mourrons de soif.

— 11 n'y aura pas de demain pour nous, lieutenant, répondit Ascott, si nous sommes griffés par ce vautour qui fond sur nous depuis ce matin.

— Mais, Ascott...

— Taisez vous ! mon lieutenant.

— Inutile ! dit ensuite tout bas Ascott, avec tout le souci de Timmense responsabilité qu'il avait assumée sur lui, encore inutile ! répétait-il en se promenant sur le pont : la frégate a toujours l'avance sur nous. Que faut-il faire? demanda-t-il enfin tout haut a ses compagnons de révolte. Je vous répète que la résistance à la frégate serait une plaisanterie; d'ailleurs, nous n'avons plus de canons. Coï^tez-vous, que faut-il faire ?

— Renonce au commandement et confie-le à Carter, dit une voix, parmi les partisans de ce dernier.

Ascott, à ces paroles, pâlit jusqu'aux lèvres; on proposait de le remplacer, au moment du danger, par son rival ! double déshonneur !

— Je refuse, moi ! dit Carter.

Cette réponse de Carter lui fut sans doute inspirée du ciel, car elle lui valut plus tard, ainsi qu'à presque tous ses partisans, un avantage, dont je n^ai pas besoin de parler encore, mais immense.

Ascott redemanda une seconde fois : « Que faut-il faire? hâtez-vous 1 hâtez-vous ! le péril presse. »

11 n'avait pas achevé sa question, qu'un boulet rouge traversa le pont dans toute sa longueur, et courut trouer et enflammer le grand foc avant d'aller s'éteindre dans la mer.

— Ils nous envoient du feu ! cria Ascott^ que ce boulet irrita et exaspéra^ comme un soufflet sur la joue, eh bien ! rendons-leur du feu ! Je vous propose de faire sauter le Niagara avant de le livrer aux infâmes habits rouges. Le voulez-vous

Tous répondirent : « Oui ! oui ! oui ! »

— C'est moi qui aurai Thonneur de faire sauter le yiagara, dit Ascott : qu'on m'apporte une torche ! Lieutenant, dit-il ensuite ironiquement à Thompson, lieutenant, couchez cela sur votre rapport.

— C'est déjà fait, répondit Thompson, qui lut à haute voix la phrase de son rapport, ainsi conçue :

« Vent S.-S.-O. — Brise fraîche. — Nous sommes « poursuivis par une frégate qui vient de nous envoyer « un boulet rouge. — Ascott, pour éviter d'être pris, « va îaire sauter le Niagara, en mettant le feu à la a Sainte-Barbe. — L'équipage continue à jouir d'une « parlaite santé. »

On apporta à Ascott une torche de résine enflammée.

L'idée atroce de faire sauter le Niagara avait jeté l'épouvante parmi les condamnées; elles supplièrent Ascott de renoncer à son terrible projet; Ascott ne les écoutait pas.

Ascott, qui ne savait que trop le sort qui l'attendait

dans quelques minutes, ne quittait pas du regard cette redoutable et impassible frégate, dont il ne fallait plus compter désormais amuser la vitesse.

Elle arrivait, elle arrivait, elle arrivait sur eux; elle venait sur le Niagara comme un véritable oiseau de proie. Elle s'était si rapprochée qu'on distinguait parfaitement les hommes qui la montaient ; encore quelques minutes et Ton entendrait leurs voix.

Les condamnées redoublaient leurs prières ; elles pressaient les mains, elles embrassaient le front de bronze d'Ascott. Au moment où elles croyaient peut-être Tavoir attendri, un second boulet rouge coupa la tête de Proserpine. Le tronc de cette magnifique dépravation tomba mutilé à quelques pas de Tespace où les condanméés ' cernaient Ascott de leurs frayeurs, de leurs caresses et de leurs lamentations.

Dans les yeux d' Ascott on put voir à Tinstant même qu'il devenait fou : «Place ! cria-t-il, place ! » Et il se fit lui-même cette place qu'il demandait, en passant comme un taureau lurieuxsur le corps des condamnées, qu'il renversa et coucha comme des épis de blé. Il prit, dans le bras qui ne tenait pas la torche, le corps sanglant, le corps sans tête de Proserpine, et il ne quitta plus ce tronçon horrible et adoré. 11 le pressait étroitement

contre son cœur^ cherchant encore ^ dans son aveugle égarement, à donner des baisers à cette tête absente. Il était fou. vous ai-je dit. La torche, mal assurée dans sa mainj était des langues de flamme rougeâtre et une pluie d'étincelles sur ses cheveux et sur ses joues livides, pâles et en sueur. Il ne sentait rien; il avait déjà posé un pied sur l'échelle qui conduisait à la Sainte-Barbe. Preston l'arrêta :

— Que me voulez-vous? demanda-t-il à Preston; ce cadawe, vous ne Faurez pas ! non, vous ne l'aurez pas !

— Ascott, lui dit Preston, je ne m'oppose pas à votre projet de faire sauter le Niagara.

— Je voudrais bien voir que quelqu'un s'y opposât !

— Ascott, répéta Preston, je ne m'oppose pas à votre projet de faire sauter le Niagara ; mais je crois qu'il serait honnête et loyal, avant de nous faire sauter, de prévenir les officiers prisonniers dans la cale, afin qu'ils eussent au moins le temps de recommander leur âme à Dieu. .

Ascott venait d'éprouver la plus forte souffrance qu'il soit donné à l'homme de ressentir ; il venait de voir mourir la femme qu'il aimait. La pitié et la piété, ces deux sœurs qui ont presque le même nom, entrèrent dans son âme par la porte de la douleur.

— Prévenez-les, répondit-il à Preston d'un air égaré; mais je vous préviens^ à mon tour, que le temps, si court qu'il soit, que va nous prendre cette démarche auprès de Tétat-major, nous mettra sous le beaupré de la frégate.

— Je Tespère bien, répondit Preston.

— Comment ! vous Tespérez bien ! dit Ascott, étonné de cette réponse.

— Mais sans doute ; si nous sommes sous son beaupré lorsque nous sauterons, la frégate et le Niagara sauteront ensemble.

— Quelle idée! s'écria Ascott; vous dites ^Tai; laissons-la s'approcher de nous le plus possible. Mais allez! Preston, je vous attends. Je vous donne cinq minutes, rien que cinq minutes, entendez-vous? nous n'avons plus que cinq minutes pour que la frégate nous heurte et nous broie sous son ventre de cuivre; la sixième minute, si nous allons jusque-là, la sixième minute verra nos débris et les siens se choquer dans les airs. Mais allez î allez, Preston ! Et Ascott embrassa encore le tronçon qu'il n'avait pas quitté, et il s'essuya ensuite les IhTes avec un geste qui rappela ces sombres créations du Dante dans les drames de son Enfer.

Preston, avant de descendre dans la cale^ se retourna

vers les condamnées qui se pressaient les unes contre les autres,, en tremblant comme si elles ay aient éprouvé un grand froid et comme des brebis à rentrée de Tabattoir, et il leur dit, avec cet accent qui avait déjà trouvé le chemin de leur cœur :

— Mes sœurs, vous aurez paru devant Dieu avant que cet anneau, que je jette à la mer, ait touché le fond; voulez-vous être pardonnées par lui?

— Oh ! oui, oui, oui, crièrent, du fond de leur âme, toutes ces infortunées.

— Alors, connnencez par vous pardonner les unes aux autres; repentez-vous sincèrement, cordialement, fermement, et confessez tout haut voire foi. Faites cela, et, je vous le jure, vous serez sauvées.

Conmie presque toutes ces malheureuses créatures étaient catholiques, étant presque toutes Irlandaises , après s'être jetées dans les bras Fune de Tautre en pleurant et en gémissant — chose affreuse à dire, beaucoup de mères serraient leurs filles contre leur cœur dans ce moment, — elles récitèrent à voix haute, solennelle et brisée : « Je crois en Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ! . . . »

La frégate couvrait déjà de Tombre de ses grandes voiles le corps du Niagara. Preston remonte; son œuvre

de piété était finie. Ascott descendit ; son œmTe de destruction allait commencer.

Pendant le temps, presque inappréciable, que mit Ascott à descendre dans le caveau où sont les poudres, placées les unes dans des caissons , les autres dans des barils, la frégate, qui n'était plus qu'à une portée de pistolet, vint au vent, manœuvre qui consiste à opposer son propre flanc au flanc du navire pourchassé, et dans cette position, quand elle se trouva exactement par le travers du Niagara, elle lui lâcha, en arborant du même coup le pavillon britannique, toute sa bordée, accompagnée dune décharge de mousqueterie. Boulets, balles et mitrailles rasèrent le pont des révoltés ; cette attaque terrible, qui resta sans riposte, fit un ravage épouvantable; des paquets de cadavres s'amoncelèrent, des bras et des visages mutilés implorèrent la miséricorde inflexible des agiesseurs.

A ce moment, Ascott reparut sur le pont; il tenait toujours le cadavre de Proserpine. En le voyant, les condamnées, dont l'imagination était frappée, crurent que le Niagara sautait : toutes crurent entendre le craquement sinistre et poussèrent ensemble un cri d'agonie. Quel cri!

L'hallucination fut générale.

Caroline Prior s'était jetée au cou de Preston pour mourir avec lui , elle Tenlaçait de ses deux bras convulsifs.

Plus de vingt de ces malheureuses,, sous le coup de répouvant e^, se précipitèrent dans la mer afin d'éviter d'être tuées par l'explosion.

Ascott^ égarée fou^ terrible de rage et de démence^ s'approcha de Preston et le regarda : ce regard était deux poignards. Preston répondit à cette menace muette par un long éclat de rire.

— C'est donc toi ! lui dit Ascôtt, c'est donc toi qui as noyé les poudres? je n'ai plus trouvé que de l'eau ! . . .

— Regarde ! lui dit Preston : le Niagara, au lieu de brûler^ descend dans la mer; aidé de Carter, j'ai crevé, en deux coups de pince, un bordage, et la mer est entrée; les poudres sont submergées; la mer entre dans la cale. Nous coulons ! nous coulons, Ascott !

— Rendez-vous! tas de brigands! criaient les matelots du Camelion, — c'est le nom que portait la frégate qv:l venait de nous frotter si bien les oreilles : — Rendjz-vous, ou vous êtes tous morts!

L'injonction était inutile; le Niagara n'opposait aucune défense; d'ailleurs il disparaissait à vue d'œil dans la mer>

DE CENT TRENTE FEMMES. 179 jf.

Nous nous rendîmes.

Les rebelles furent enchaînés deux à deux et aussitôt transportés sur le Camelion ; les femmes furent également transbordées, mais sans violence.

Quant à Preston, à Carter, à ses partisans et à moi, il ne nous fut fait aucun mal; seulement, comme nous étions suspects, on nous traita en prisonniers jusqu'à lïobart-Town, où nous devions tous passer devant un conseil de guerre.

Les officiers furent immédiatement rendus à la liberté.

— Voilà, mes amis, la fin de ma troisième diane et de Thistoire du Niagara, dit, baissant de ton, maître Gaudolphe.

— Mais, ce n'est pas la fin des fins, dit le pilotin, qui, cette fois, se trouva d'accord avec les matelots pour demander indirectement à maître Gandol plie le dénoûment sérieux et réel de la révolte du Niagara.

— Ah! très-bien, reprit-il; vous vouiez savoir ce qui se passa à Hobart-Town, cette capitale de la Nouvelle- Galle?

— Oui, maître Gandolphe.

— On nous mit tous en jugement. L'alliiire dura bien deux mois, et voici l'arrêt qui intervint : quarante-tfois matelots furent pendus ; vingt-six furent condanmcs à

rester sur la colonie où ils n'avaient pas voulu conduire les autres ; treize furent condamnés à des peines moins fortes. On considéra les femmes comme ayant agi sans discernement ; elles subirent tout simplement les peines auxquelles elles avaient été condamnées en Angleterre.

— Et Carter ? demandèrent avec une vive curiosité les matelots.

— Carter fut condamné à être pendu.

— Pendu ! lui ! mais les juges avaient donc oublié le service qu'il avait voulu rendre en livrant le Niagara à la station navale de Madagascar ? interrompit un matelot, écho de Fopinion de tous les autres.

— Patience, reprit maître Gandolphe ; condamné à être pendu, Carter, dans la même audience, vit sa peine comnmée en une prison perpétuelle.

— C'est aussi injuste, interrompirent encore les auditeurs de maître Gandolphe.

— Mais laissez-moi donc achever !

— Achevez... mais toujours est-il...

— Cette seconde peine fut réduite à la simple dégradation.

— Mais c^'est cent mille fois trop d'injustice encore.

— Puisque vous ne voulez pas me laisser achever. .

— Tout ce crue vous direz...

— Cette dégradation prononcée, poursuivit maître Gandolphe, on nomma, séance tenante. Carter maître d'équipage du Camelion.

— Vivat ! vivat ! crièrent, en battant des mains, les matelots de la Coquette d'Ajaccio. Vivat! vivat ! vivat!

— Et Ascott?

— Et Caroline Prior ?

— EtPreston?

— Et vous?

— Ascott, répondit maître Gandolphe, fut enfermé dans la maison des fous de Sidney ; il croyait toujours tenir entre ses bras le tronc décapité de Proserpine. Preston fut nonnné juge de la cour de vice-amirauté* ; il épousa presque immédiatement, — je Tai su, puisque je me trouvais encore sur la colonie, — Caroline Prior, qui fut dotée par la femme du gouverneur, lady Philipp. Toute la ville assista à cet heureux mariage. Je n'ai pas besoin de vous dire que Caroline Prior, quoique non graciée encore, car il n'y a que le roi qui puisse remettre absolument la peine, fut considérée par les habitants comme elle avait droit de l'être.

* Il y a cinq cours ou tribunaux dans la Nouvelle-Hollande :1a cour de vice-amirauté, la cour de justice criminelle, la cour du gouverneur, la cour suprême et la haute cour d'appel : high court of appeal.

— Et voiis^ maître Gandolphe?

— Moi^ je quittai, un an après, la colonie, et m'embarquai comme matelot sur un trois-mâts qui faisait voile pour Boston; de Boston je revins, deux ans après, en Europe pour être encore matelot. Cette fois, c'est enfin fini, mes enfants, très-fini.

— Déjà ! dit le pilotin.

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