‹ Histoire de CésarChapitre 11 sur 22 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Il restait l'insurrection du Midi, dont s'était chargé Luctère, le compagnon de Vercingétorix. Poursuivi par Caninius, lieutenant de César, il s'enferma avec ses troupes dans Uxellodunum (le Puy dans le Quercy), place si forte d'assiette par ses es-

carpements, que, même sans trouver de résistance, des hommes armés eussent eu peine à y monter. Ganlnius entreprit de la réduire par une cireônvallation. Luctère, qui s'était trouvé au siège d'Alésia, redoutant le blocus, voulut pourvoir la ville; mais, attaqué par les Romains quand il ramenait des convois de blé, il s'échappa et né rentra point dans 'son camp. Tout y fut pris ou tué. Drapés, chef des Senons, qui s'était joint à Luctère, fut enveloppé dans le combat et resta prisonnier.

Cependant César, pour prévenir désormais de nouveaux mouvements, parcourait les différentes nations de la Gaule, exigeant des otages, faisant livrer à ses vengeances les instigateurs des soulève* ments et les hommes qui s'étaient compromis dans la lutte de l'indépendance. Par une balance de sa politique, en même temps qu'il frappait les meneurs, il cherchait à rassurer l'esprit de la multitude. Arrivé chez les Carnutes, il voulut, dit son historien, les délivrer au plus tôt de la crainte qu'ils avaient d'éprouver le sort des Éburons, et demanda pour l'envoyer au supplice Gutruat, l'agent le plus actif et le plus opiniâtre de la dernière insurrection. Depuis que les Carnutes avaient déposé les armes,

Gutruat \ivait seul au fond d'une forêt. Ses compatriotes allèrent le chasser dans sa retraite, se saisirent de lui et amenèrent leur ancien chef à César. César, par une hypocrisie qui conciliait son ressentiment avec sa nouvelle politique de clémence, se fit demander son supplice par ses légions. Gutruat mourut sous les verges, et on lui coupa la tête.

Un seul boulevard restait à Tindépendance :

Uxellodunum, où deux mille Gaulois, laissés par Drapés et Luctère, étaient résolus à tenir à toute extrémité. Quoiqu'il méprisât cette poignée d'hommes, dit son historien. César jugea que leur obstination méritait un châtiment sévère. Il ne voulait pas que d'autres villes, se fiant sur des avantages de position, tentassent de recouvrer de même leur liberté. Son commandement ne devait plus durer qu'un été, tous les Gaulois le savaient ; si donc ils pouvaient résister jusque-là, ils n'auraient ensuite rien à craindre. Il se hâta d'aller lui-même frapper ce dernier coup.

Lorsqu'il arriva devant la place, elle était investie complètement par Caninius. Les assiégés avaient du blé en abondance; César voulut leur couper l'eau. Il réussit d'abord à les priver de l'eau de la rivière qui coulait au fond du vallon. Il leur restait

une fontaine au pied même des murailles. Par de prodigieux ouvrages de terrassement poussés avec des peines infinies, l'épée à la main, César rendit l'abord de la fontaine impossible. Le bétail, les chevaux, les hommes périssaient de soif.

Dans cette extrémité, les assiégés remplissent des tonneaux de bitume, de suif et de poix, puis les roulent tout enflammés contre les ouvrages de la terrasse. Au même moment, ils font une sortie trèsvigoureuse, afin d'empêcher parle combat d'éteindre l'incendie. Un grand feu s'élève au milieu des ouvrages, embrasant les machines, les tours par où les Romains voulaient donner l'escalade. Cependant, les Romains tenaient ferme, l'action se passait à la vue des deux armées, et chaque soldat, pour faire montre de bravoure, s'offrait le plus ostensiblement possible aux traits et au feu de l'ennemi.

César, voyant qu'il avait déjà beaucoup de blessés, ordonne que toutes les légions montent à l'assaut de tous les côtés à la fois et en poussant de grands cris. Les habitants^ en alarme, appellent les combattants et les retirent de l'attaque des ouvrages pour aller border les murailles. Les assiégeants se rendent maîtres de l'incendie, soit en l'étouffant, soit en l'isolant.

Les assiégés pourtant persistaient dans la défense, une grande partie déjà était morte de soif, et le reste s'obstinait toujours ; mais une mine, couverte par la terrasse, parvint jusqu'à la source de la fontaine et détourna les eaux de la ville. Le dessèchement subit de cette source intarissable enleva aux assiégés leur dernière lueur d'espérance. Regardant cet événement plutôt comme un décret du ciel que comme une œuvre des hommes, ils se rendirent.

« César, dit le continuateur de ses Commentaires, sachant sa réputation de clémence trop bien établie, ne craignit pas qu'un acte de rigueur fût imputé à la cruauté de son caractère, et, comme il ne voyait pas de terme à la guerre des Gaules si de pareilles insurrections venaient à éclater en divers points, il résolut d'effrayer les autres peuples par un exemple. • 11 fit couper les mains à tous ceux qui avaient pris les armes, mais il leur laissa la vie, afin qu'ils fussent un témoignage vivant des châtiments de Rome.

Drapés, que Canînius avait fait prisonniei*, évita la hache du licteur en se laissant mourir de faim.

Luctère, qui s'était échappé après sa défaite et qui sans cesse changeait de retraite, tomba dans les mains d'un Arverne^ grand ami des Romains, qui>

GËSAR. i99

sans hésiter, le chargea de chaînes et le conduisit à César.

Labiénus avait battu' les Trétires. Leurs chefs étaient dans ses mains, ainsi que Téduen Sure, le seul de sa nation qui fût resté en armes contre les Romains. Tous les peuples de la Gaule étaient vaincus et pacifiés.

César voulut visiter l'Aquitaine, où il n'était jamais allé lui-même. ]1 partit avec deux légions et reçut la soumission de toutes les cités, qui lui envoyèrent des députés et lui remirent des otages. Enfin', lorsqu'il vint établir son quartier d'hiver à Némétocène (Arras), il apprit que le dernier et le plus indomptable des chefs insurgés, Comm, l'Atrebâte, avait mis bas les armes.

Comm s'était fixé en Germanie, car il n'avait plus de patrie en Gaule ; mais il n'avait pu se résigner à l'exil et était revenu parmi ses anciens sujets pour les soulever encore contre les Romains. Banni par eux, il erra de forêt en forêt, avec une troupe de cavaliers. Cette poignée Ôl outlaws se trouvait partout à la fois, infestant les chemins, et souvent enlevant des convois pour l'approvisionnement des quartiers^

Marc-Antoine, questeur de César, voulut se défaire à tout prix de Comm l'Atrebate : il envoya à sa

chasse un de ses officiers, Yolusénus, qui déjà l'avait blessé dans un guet-apens. Longtemps il le poursuivit de forêt en forêt, de plage en plage, l'épiant, l'attaquant, tour à tour battant et battu. Comm tenait prêts quelques navires sur la côte des Morins, afin de passer en Bretagne s'il ne lui restait plus de ressources. Un combat malheureux l'obligea d'y recourir ; le vent était favorable, mais la mer était basse et les navires gisaient à sec sur le rivage. C'en était fait si Yolusénus approchait. Comm ordonna à ses cavaliers de hisser les voiles au haut des mâts. Les Romains , les voyant de loin déployées, gonflées par le vent, crurent l'Atrebate en mer et retournèrent sur leurs pas.

Comm recommença le duel avec plus d'acharnement que jamais : il voulait se venger de sa blessure et de la perfidie de son ennemi. Un jour qu'après une action fort vive il se retirait avec ses cavaliers, il aperçoit le Romain qui le suivait presque seul : il fait volte-face, et, s'élançant sur son ennemi tête baissée, lui perce la cuisse de part en part.

Sa vengeance était satisfaite ; il envoie dire à Marc-Antoine qu'il s'engageait à vivre où l'on voudrait, à faire ce qu'on lui ordonnerait, et à donner

pour sûreté des otages ; qu'il ne demandait qu'une condition, de ne paraître devant aucun Romain.

Antoine 9 pressé d'en finir, accueillit la demande.

La Gaule déposait les armes, épuisée de sang pour combattre et de chefs pour la conduire.

« Qu'on se représente, dit un historien ancien, Paul Orose, un malade pâle, décharné^ défiguré par une longue fièvre brûlante qui a tari son sang et abattu ses forces pour ne lui laisser qu'une soif importune sans le pouvoir de la satisfaire : voilà l'image de la Gaule épuisée et domptée par César, d'autant plus altérée de la soif ardente de sa liberté perdue que la liberté semble lui échapper pour jamais. De là ses tentatives aussi fréquentes qu'inutiles et hasardées pour sortir de la servitude; de là de plus grands efforts de son vainqueur irrité pour lui rendre le joug plus pesant; de là l'accroissement du mal, la diminution et la perte enfin de l'espérance mèijQe. Ainsi, préférant son malheureux sortau danger de remèdes incertains, et n'osant plus entreprendre de se relever de peur de tomber dans des calamités plus profondes, la Gaule demeurait sans chaleur, sans mouvement, accablée, mais non tranquille. »

Plutarque résume ainsi les exploite de César dans les Gaules :

« Durant neuf années de guerre, il prit de force plus de huit cents villes, subjugua plus de trois cents nations, et combattit, à diverses fois, contre trois millions d'hommes, dont un million périt sur le champ de bataille et un milUon fut fait prisonnier. »

Depuis neuf années que César faisait la guerre dans les Gaules, il n'avait que trop justifié le cri de soQ ambition personnelle en passant les Alpes. Il avait marché à son but lentement, mais sûrement, et il était maintenant irrésistible. Son armée était plus à lui qu'à la république. Mais il avait en main un ressort plus puissant encore que Tenthousiasme et la fidélité de ses légions : l'argent.

• Son séjour en Gaule n'avait été qu'un long brigandage, dit M, Amédée Thierry dans son histoire des Gaulois. Terres alliées ou ennemies, lieux sacrés ou profanes, trésors privés ou publics, il dépouillait tout. Les richesses qu'il amassa furent immenses. Avec le produit de ses rapines, nonseulement il entretenait son armée et levait de nouvelles troupes, payait les dettes énormes qu'il avait contractées autrefois en Italie, enrichissait ses ofii-

ciers, fournissait par ses gratifications à leurs débauches et à celles de ses soldats, mais l'or de la Gaule coulait avec non moins de prodigalité à Rome dans le sénat et dans les comices. C'était surtout auprès de César, quand il allait tenir sa cour à Lucques et à Pise, pendant les repos de la guerre, que se déployait avec tous ses scandales la vénalité des consciences romaines. Des consuls, des tribuns du peuple, des sénateurs accouraient se marchander et se vendre. La neutralité du consul Paulus coûta à l'ambitieux proconsul plus de huit millions de notre monnaie, et la connivence du tribun Curion lui en coûta plus de douze, »

On peut dire que César avait conquis la Gaule avec le fer des Romains, et Rome avec Tor des Gaulois.

La Gaule conquise, César ne voulut point achever la ruine de la Gaule. Il n'oublia rien de ce qui pouvait guérir les malheurs de la guerre. Son administration fut aussi douce que sa conquête avait été violente. Point de confiscations qui livrassent des terres à ses soldats; aucune colonie^ même militaire, ne fut établie ; les peuples conservèrent leur territoire, leurs villes, la forme essentielle de leur gouvernement. Point de lourd tribut, seule-

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ment celui que la province avait consenti elle-même à payer pendant la guerre. Encore les exemptions étaient-elles nombreuses pour les alliés et les villes qui avaient su mériter ce privilège et surtout pour les nobles Gaulois qui devaient former dans chaque cité une faction dévouée et comme un peuple de clients. D'autres villes furent reçues sous le patronage de César; quelques-unes, entre autres Bibracte, prirent son nom. Il évita, avec une connaissance parfaite du caractère de ces peuples, ce qui pouvait blesser des hommes irritables et fiers; il ne toucha point à leurs monuments nationaux, il respecta même les trophées qui lui rappelaient ses revers. Les Arvernes avaient déposé dans un de leurs temples Tépée que César avait perdue dans sa grande bataille en Séquanie contre Vercingétorix ; il la reconnut un jour, et se mit à sourire, disant à ses officiers, qui voulaient l'enlever : « Laissez-la, elle est sacrée. »

Avec une politique qu'on ne saurait trop faire remarquer, il poursuivit un double but : donner sa conquête pour auxiliaire à sa fortune, et par ses ménagements, par les faveurs dont il comblait les Gaulois, étouffer en eux le patriotisme.

Dans l'intérêt de son ambition personnelle, il se servit de l'esprit militaire et aventureux des Gaulois. Il organisa de ses deniers une légion composée uniquement de vétérans transalpins qui s'étaient distingués durant la guerre de l'indépendance, et la

nomma la légion de TAlouette, parce que les soldats en portaient la représentation sur leurs casques, c Sous cet emblème de la vigilance matinale et de la vive gaieté, dit un historien, ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les légions taciturnes de Pompée. »

Il enrôla à titre d'alliés et d'auxiliaires des corps choisis dans les différentes armes où la Gaule excellait, des archers, ruthènes, des fantassins légers de * l'Aquitaine et de l'Arvernie, de l'infanterie pesante de la Belgique, et ces hardis cavaliers, dont trente suffisaient pour mettre en fuite deux mille Numides, dont quatre cents paraissaient à Gléopâtre et à Hérode valoir une armée.

César s'armait ainsi contre ses rivaux de l'élite des troupes gauloises, il se procurait des soldats et des otages, il épuisait la Gaule pour la contenir.

Pendant que les Gaulois combattaient pour son empire en Grèce, en Afrique, en Espagne, leurs pères, leurs frères labouraient, trafiquaient avec cette ardeur pour les travaux de la paix qui éclate toujours au sortir des longues guerres . « Cette Gaule^ disait Marc-4ntoine, qui nous envoyait les Ambrons^ et les Cimbres, elle est soumise maintenant et aussi bien cultivée dans toutes ses parties que l'Italie même! Ses fleuves se couvrent de navires, non seulement le Rhône et la Saône, mais la Meuse, mais la Loire, mais le Rhin lui-même et l'Océan. »

30ft VIE DES GRANDS HOMMES.

César asBoeiait sa conquête à son ambition : aux hommes les plus influents de la Gaule il ouvrait les portes du sénat , aux familles nobles et riches il faisait espérer le droit de cité romaine et de plus hautes faveurs encore, si la fortune lui permettait un jour d'en disposer à son gré. 11 se créait dans ses ennemis de la veille des instruments intéressés pour Toppression de sa patrie. C'est ainsi que, pour la rattacher plus étroitement à lui, il fit de la Gaule qu'il avait conquise une seconde province, sous le nom de Gaule chevelue, la distinguant de la pro* vince narbonnaise , qui lui était suspecte comme pompéienne.

Ce qu'on rapporte de l'ardeur des soldats de César, de cette soif de péril, de ce dévouement à la vie et à la mort, de cette valeur furieuse, caractérise dans l'homme de guerre le maître consommé des brigues romaines.

% César^ dit Plutarque, a toujours trouvé tant d'affection et tant de bonne volonté dans ses sol* dats, que ceux qui, sous les autres chefs, ne différaient en rien des autres hommes, devenaient in** vincibles quand il s'agissait de la gloire de César, et couraient tète baissée aux plus grands périls avec une fureur dont rien ne pouvait ni arrêter ni sou-

tenir le chpc. Je n'en rapporterai que trois ou quatre exemples :

» Acilius, dans le combat naval qui fut donné près de Marseille, s'étant jeté dans une galère en* nemie, eut d'abord la main droite abattue d'un coup d'épée ; mais^ avec le bouclier qu'il tenait de la gauche, il poussa toujours sa pointe, et, donnant dans le visage des ennemis, il les renversa tous et se rendit maître de la galère.

» Le centurion Gassius Scéva, au combat de Dyrrachium contre Pompée, ayant eu un œil crevé d'un trait, l'épaule percée d'un javelot et la cuisse traversée d'un autre, ayant reçu sur son bouclier cent trente coups, appela les ennemis comme pour se rendre, et, deux d'entre eux s'étant approchés^ il abattit l'épaule de l'un d'un grand coup d'épée, puis, ayant blessé l'autre au visage, il lui fit tourner le dos, et à la fin encore, il se sauva, ses compagnons étant accourus à son secours.

» Dsgis la Grande-Bretagne, les chefs de file s'étant engagés dans un lieu marécageux et plein d'eau, et y étant fort pressés par les Barbares, un soldat de César, à la vue de ce général qui était spectateur du combat, se jeta au milieu des ennemis et fit de si grands efforts et tant d'actions d'une valeur éclatante qu'il les obligea à prendre la fuite et sauva ses officiers. Ensuite, passant le mai'ais après tous les autres, avec des peines infinies, au travers de cette eau bourbeuse, partie à la

nage, partie à pied, il gagna l'autre rive, mais sans son bouclier. César, ] lein d'admiration pour son grand courage, courut à lui avec de grands cris de joie et de grandes louanges pour l'accueillir et le caresser. Mais lui, tout morne, la tète baissée et le visage couvert de larmes, se jeta à ses pieds et lui demanda pardon de ce qu'il n'avait pas conservé son bouclier.

» Or ce grand courage et cette grande ambition de bien faire , c'était César qui les faisait naître et qui les nourrissait en eux par de grandes récompenses et par les grands honneurs dont il les comblait sans aucun ménagement, faisant voir que les richesses qu'il amassait dans toutes les guerres, il ne les gardait ni pour satisfaire son luxe ni pour vivre dans les plaisirs, mais qu'elles étaient chez lui comme des prix en réserve pour la valeur, et qu'il ne se trouvait riche qu'autant qu'il était en état de récompenser ceux de ses soldats qui s'en rendaient dignes ; et ce qui contribuait encore à produire ce bon effet, c'est qu'il s'exposait le premier aux plus grands périls et qu'il ne s'exemptait d'aucun des travaux de la guerre.

» Il est vrai que, pour le mépris des dangers, on n'en était point étonné à cause de cet ardent désir de gloire dont il était enflammé ; mais pour sa patience dans les travaux, comme elle était beaucoup plus grande que ses forces ne le permettaient, il n'y avait personne qui n'en fût surpris, car il était

d'un tempérament très -faible, grêle de corps, d'une chair blanche et molle, souvent travaillé de grands maux de tète et sujet à Tépilepsie, dont il sentit les premières atteintes à Corduba, en Espagne. Cependant il ne tira point de ces indispositions un prétexte de s'efféminer et de vivre dans la mollesse. Au contraire, il chercha dans la guerre un remède à ses indispositions, en les combattant par de longues et fréquentes marches, par un régime simple et frugal, et par des gîtes à Tair, en rase campagne , et en endurcissant ainsi son corps à toutes les fatigues sans l'épargner.

» Quand il se reposait, c'était ordinairement chemin faisant, ou dans un chariot, ou dans une litière , mettant ainsi son repos à profit et le réduisant en action. Le jour, il allait visiter les châteaux, les villes, les camps fortifiés, ayant à côté de lui, dans son chariot, un des secrétaires qu'il entretenait pour faire écrire sous sa dictée en voyageant, «t derrière lui un soldat qui portait son épée, et dans cet équipage il faisait une si grande diligence que la première fois qu'il sortit de Rome avec une charge publique, il arriva sur les bords du Rhône le huitième jour.

» Il était très-bon homme de cheval, et cet exercice lui était très-aisé par l'habitude, car il était accoutumé à pousser les chevaux à toute bride en tenant ses mains entrelacées derrière son dos ; et, dans cette expédition des Gaules, il s'accoutuma à

dioler les lettres en marchant à eheval, et il fournissait en même temps à deux secrétaires, et à un plus grand nombre encore, selon Oppius. On prétend aussi que César fut le premier qui imagina de communiquer par lettres avec ses amis, ou dans •on camp, ou à la ville, lorsque la nécessité des affaires le demandait et que le temps ne lui permettait pas de s*entretenir avec eux de bouche, à cause du nombre infini de ses occupations et de la vaste étendue du camp ou de la Tille.

» Un jour, dans un voyage, il survint une si grande tempête, qu'il fut obligé de se retirer dans la chaumière dun pauvre homme, où, n'ayant trouvé qu'une petite chambre qui suffisait à peine pour un homme seul, il dit à ses amis : Le$ lieux le$ plus honorables, il faut les céder aux plus grands, et les plus nécessaires aux plus malades» Et il laissa la chambre à Oppius, qui était incommodé , et voulut qu'il y couchât pendant que lui et ses amis coucheraient sous un auveiit que formait le toit. »

Mais c'est de l'homme surtout que la postérité cherche les traces, à cette distance où elle est aujourd'hui des événements. Elle cherche conunent du fond des Gaules^ de la Germanie^ de la Bretagne,

CESAR. 2ii

César - était plus présent à Rome que daas Rome même.

L'histoire, à cet égard, est pleine de renseignements. D'abord, César avait, comme on l'a vu, laissé trois partis dans Rome, également intéressés, l'un à le tenir longtemps éloigné en lui prodiguant toutes les lois, tous les pouvoirs, toutes les légions, tous les Subsides qui pouvaient assouvir son auto-* rite presque royale dans les Gaules, c'était celui de Pompée ; l'autre , à le rappeler sans cesse par des éloges, des comparaisons, des regrets, à la mémoire des Romains, afin de miner le sénat et la majesté importune de Pompée, c'était celui de Clodius et des démagogues ; le troisième, enfin, celui de Cicéron et des hommes de paix qui redoutaient au fond César comme le plus dangereux des tribuns, mais qui, à cause de cette crainte même, l'exaltaient jusqu'à l'hyperbole et s'e£forçaient de l'endormir dans sa vanité de conquérant, de peur de faire éclater entre lui et le grand Pompée une rivaUté et des chocs qui auraient troublé leur quiétude. Si l'on ajoute à la combinaison de ces trois partis le retentissement lointain et perpétuel de ces exploits et de ces conquêtes qui venaient flatter périodiquement Toreille de Rome, et enfin la nuée d'orateurs et de nouvellistes salariés par César et dont il avait fait, comme les ambitieux de nos jours font des journaux, les porte-voii de son nom, on comprendra que Rome et l'Italie, pendant ces neuf années, ne

fut qu'un immense écho, et que César jetait sans cesse d'au delà des Alpes le mot qu'il voulait faire répéter aux Romains.

Il y a de plus, en temps de faction, une popularité dans l'absence. Les peuples froissés par les gouvernements rapprochés d'eux cherchent leur consolation ou leur espérance au loin dans un homme imaginaire à qui ils n'imputent rien de ce qu'ils souffrent, à qui ils supposent toutes les perfections qu'ils rêvent ; et si cet homme imaginaire est en même temps un homme réel, un héros qui cou\re de gloire sa patrie et dont on attribue l'éloignement à l'envie, l'absence de cet homme devient sa principale force, et le regret qu'on a de lui devient la passion fanatique de l'imagination de la multitude. C'est ce que nous avons vu de nos jours, quand Bonaparte s'était relégué habilement en Egypte, quand l'Europe le reléguait à l'île d'Elbe, et enfin quand la captivité et la mort le reléguèrent à Sainte-Hélène. C'est ce qui entretenait, pendant les guerres fabuleuses des Gaules, la mémoire et l'imagination des Romains du prestige toujours grandissant de César.

Il semblait, avec un art profond, s'étudier à irriter la passion publique en sa faveur, tantôt en se

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