‹ Histoire de CésarChapitre 3 sur 22 · XI · texte numérisé non relu

XI

Suétone, son historien domestique, le représente à cette époque de sa vie comme TAlcibiade romain , niais comme un Alcibîade qui n'avait point de Socrate.

« Son costume , dit-il , était efifémîné ; les franges qui bordaient sonlaticlave (vêtement de dessus) descendaient jusque sur ses mains. C'était toujours sur cette robe qu il nouait sa ceinture mal attachée. Il aimait avec passion le luxe et :a magnificence. Il avait fait construire dans le site délicieux de Lancia, près d'Albano, une maison de campagne dont la construction et les décorations lui avaient coûté des sommes énormes ; il la fit démolir , avant de l'habiter , pour quelques légères imperfections de convenance. Dans ses voyages, il faisait porter

avec ses bagages des parquets mobiles en bois odorant et des pavés de mosaïque pour ne fouler aux pieds que des merveilles d'art. Il n'épargnait rien pour corrompre à prix d'or les femmes que sa beauté et sa célébrité ne suffisaient pas à séduire. Avant l'âge de vingt-deux ans, il avait déjà enlevé à leurs maris Posthumia , femme de Servius Sulpicius, LoUia, femme de Gabinius, TertuUa, femme de Crassus, Mucia, femme du grand Pompée, Servilie , enfin , mère de Brutus, la plu3 chère de ses conquêtes. Il lui donna une perle du prix de plusieurs millions de sesterces. »

Il tirait gloire de ses séductions , et , avant d'aspirer à d'autres célébrités , il aspirait à la célébrité de ses désordres ; plus la fami le qu'il déshonorait était illustre ou patricienne, plus il en recueillait d'honneur. De tous les excès, il ne s'abstenait que de celui du vin, parce que le vin trouble l'intelligence et qu'il voulait se posséder lui-même pour posséder les autres. Caton, qui affichait dans la vertu l'excès que César affectait dans les scandales , lui rendait ironiquement cette justice : « De tous » ceux , disait Caton , qui ont entrepris de ruiner » la république , ce jeune homme est le seul qui » ait été sobre. » Tiberius Gracchus s'était souvent montré ivre à la tribune, et Marius était un ivrogne de caserne.

A un tel prodigue il fallait un jour l'empire à dépenser. Aussi les historien ) s'accordent à dire qu'il

était aussi avide que généreux, et qu'il apportait aussi peu de probité à vendre qu'à acheter les honneurs et les provinces de la république.

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Mais ses dissipations, dit Suétone, ne Tempèchaient pas de cultiver assidûment tous les talents par lesquels on s'élevait aux honneurs publics dans Rome , et les talents plus hauts encore par lesquels on s'élève aux honneurs de la postérité. Toute gloire lui était bonne , et il était capable de toutes les gloires. Ses premiers discours au Forum, devant le peuple , ne lui laissèrent pour rivaux que les premiers orateurs de Rome, dans un temps où Rome avait le vieux Antoine et le divin Cicéron. Cicéron lui-même , dans son traité de V Orateur dédié à Brutus^ parle, sans faveur comme sans envie, de la parole éclatante^ grandiose et opulente de César. « Je n'en connais aucun dont on puisse dire que César est le second ^ » dit-il. Puis, pour convaincre Brutus, qui devait un jour étouffer cette éloquence sous le poignard : « Quel orateur, ajoute Cicéron , » pourriez-vous lui préférer parmi ceux qui n'ont » cultivé que cet art seul de parler ? Qui pourrait » l'emporter sur lui pour l'abondance et la vigueur » de la pensée? qui , pour l'élégance ou la splen- » deur des expressions ? »

Les discours écrits de lui qui existaient encore âu temps d'Auguste , soit au Forum , soit ati sénat , soit au camp devant les soldats, avant les batailles d'Espagne, ne retraçaient qu'imparfaitement , diton , la grâce , la force et l'abondance de ses harangues. Cicéron et d'autres contemporains disent que ses poésies égalaient son élo(juence et qu'elles ne l'auraient laissé inférieur à aucun poète romain dans un temps qui couvait déjà Horace et Virgile. Un poëme sur les voyages, une ode à Hercule, une tragédie d'OEdipe, l'avaient exercé à la poésie didactique , lyrique et dramatique. Ces essais se sont absorbés dans sa gloire comme les rayons Sans l'astre couché. On ne peut en juger que par l'impression qu'ils firent sur Cicéron. L'impression de Cicéron est un jugement aussi compétent que celui de tout un siècle .

Quant à ses opinions religieuses , elles étaient telles que les peut avoir un homme qui ne se proposait dès son adolescence que deux fins dans la vie , la volupté et l'ambition. Il professait en morale cet axiome qui condamne les petits crimes et absout les grands : que, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de l'empire, il convient de s'astreindre au devoir et à la vertu, mais qu'il faut s'en affranchir quand le prix du crime en vaut la peine. En religion, il professait ouvertement l'athéisme et l'égalité après la mort entre le bien ou le mal accompli par les mortels. « La mort n'est qu'un sommeil éternel, »

osa-t-il dire au sénat dans sa harangue pour les complices de Gatilina ; « elle est la fin de tout ; » au delà du tombeau, il n'y a plus ni félicité ni » supplice!* »

« On sait, en effet, » lui répondit Caton, « que » vous regardez comme des fables ce qu'on raconte » du ciel et des enfers , sur le sort différent qui » attend les justes ou Iqs méchants aprèa le tré- » pas, sur les séjours sombres, formidables, pleins » d'horreur, où les criminels vont expier leurs fori> faits. »

César ne démentit par aucun signe et par aucune parole l'opinion que Caton avait de son athéisme. La foi qui exempte des scrupules et des remords était celle qui convenait à son ambition.

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Les hautes magistratures du culte étaient si exclusivement civiles à Rome, que César, malgré son impiété avérée et sa jeunesse, osa briguer les suffrages pour le souverain pontificat, charge honorifique qui conduisait aux premiers pouvoirs et dont quelquesuns de ses ancêtres avaient été revêtus. Il so croyait sûr de l'emporter sur ses coùcurrents, lorsque Sylla s'indigna de l'audace de ce neveu de Marins et déjoua brutalement sa candidature, w César, convaincu qu'il n'y avait plus pour lui,

tant que Sylla vivrait, ni honneur ni sûreté dans Rome, partit pour TAsie-Mineure , afin de s'initier dans la guerre sous le général romain qui combattait contre Mithridate , cet Annibal asiatique . La galère qui le portait en Asie fut prise , non loin de la côte de Milet y par des pirates de Cilicie qui écumaient à cette époque la mer de l'archipel et qui rançonnaient leurs captifs ? Les pirates , après avoir conduit le jeune patricien dans une de ces anses écartées de la côte de Cilicie qui servent encore aujourd'hui de repaire à ces brigands maritimes , permirent à sa galère de voguer vers Milet pour rapporter la rançon de leur prisonnier .

La liberté d'esprit , la grâce et même l'insolence avec lesquelles César affronta ses geôliers , charmèrent ces aventuriers . Plus flattés qu'offensés de tant d'audace, ils le traitèrent en hôte illustre, et non en captif, supportant tout de lui , même les menaces enjouées de les faire mettre en croix lorsqu'il leur aurait payé sa rançon et qu'il les rencontrerait plus faibles que lui dans leurs courses ; les pirates pardonnaient tout à sa gaieté , à sa confiance et à sa jeunesse.

La galère de César revint de Milet après quarante jours , apporta les cinquante talents que César avait fixés lui-mêmes, au lieu de vingt demandés par les pirates , somme selon lui trop inférieure à l'appréciation qu'ils faisaient de son nom . Mais , à peine débarqué en Bithynie, il arma à Mélos une escadre

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à ses frais contre les pirates , les surprit encore dans la rade où il les avait laissés , reprit sur eux Ies> sonunes payées pour sa rançon, et , les ayant conduits enchaînés à Pergame, les fit supplicier, comme il le leur avait promis , par l'autorité de Nicomède, roi de Bithynie, prince allié et vassal des Romains.

Son séjour à la cour du roi Nicomède et les complaisances qu'on l'accusa d'avoir eu pour ce jeune roi asiatique , engoué de sa beauté , ternirent à ja* mais sa réputation. Les soupçons de ce commerce infâme entre le jeune Romain et le jeune roi de Pergame se retrouvèrent jusque dans les sarcasmes de Cicéron , plaidant contre César au sénat , et jusque dans les chansons de ses soldats suivant son char de triomphe. Le nom de reine de Bithynie devint longtemps l'infâme surnom du favori de Nicomède. César , il faut le constater cependant , démentit toujours avec indignation cette rumeur pubhque. Lui qui se parait de tous ses vices, rougit au moins de celui-là.

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