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Après avoir suivi en volontaire l'amiée du préleur Junius dans quelques campagnes contre Mi' thridate , qui insultait les États du roi de Bithynie , il monta sur la flotte qui allait reconquérir aux Romains l'île de Mitylène , et mérita par son intrépidité à l'assaut de la ville sa première décoration militaire, une couronne de laurier. Quelque efféminé qu'il fût dans ses mœurs , il savait qu'à Rome la gloire des armes était , avec l'éloquence , la dési^ gnation des hommes futurs aux regards et aux suffrages du peuple . Il estimait assez la toute-puissance pour croire qu'elle valait la vie . Ce dédain réfléchi de la mort devint la base de son intrépide ambition.
On lui écrivait de Rome que Sylla, vieilli et fatigué de tyrannie, allait abdiquer ou mourir; le dictateur laissait flotter le joug ; César pouvait rentrer à Rome sans danger ; de hautes candidatures s'offraient à lui . Il eut la constance de résister à ces amorces. 11 voulut se perfectionner dans la philosophie , dans les lettres , dans l'éloquence surtout, afin de revenir lutter avec plus de supériorité contre ses grands rivaux de tribune, Hortensius et Cicéron.
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L'île de Rhodes, cette colonie d'Athènes qui survivait à la mère patrie , était alors pour les Grecs , pour les Asiatiques et pour les Romains , ce que Rome moderne fut, sous Léon X, pour l'Occident : Técole des arts ert des lettres pour l'univers . Les derniers des Grecs, à qui leur patrie conquise et leur liberté perdue ne laissaient d'autre empire que celui de l'esprit , y professaient la statuaire , la peinture , la philosophie , la rhétorique , l'art de la tribune, de la voix et du geste. César ne se regarda pas comme humilié d'aller suivre, comme un disciple demi-barbare , les leçons ^des disciples de Platon et de Démôsthènes.
11 étudia la Aétorique civile et la rhétorique politique sous le célèbre professeur Molon, qui déjà avait été le maître de Çicéron. 11 en apprit tout ce que l'art peut enseigner à une si riche nature , pour accomplir la pensée par la parole : Tordre du discours , la symétrie de l'expression , le choix et la sobriété des images , les transitions , ces phases variées du même raisonnement , la disposition des arguments, les mouvements, ces commotk)ns de l'âm^e , la challeur croissante produite par la progression , les péroraisons , ee nœud des harangues qui ramène tous les fils de la discussion
en un seul faisceau, qui les serre avec vigueur autour des convictions résumées de l'orateur et qui défie l'auditoire de leur échapper ; enfin l'attitude , l'accent , le geste , le regard , cette éloquence du visage qui achève l'éloquence de l'esprit. Il y étudia aussi l'histoire, ce maître de toute expérience et de toute politique. Les Grecs dégénérés employaient alors , comme on le voit , toute leur supériorité d'intelligence à se former des oppresseurs plus accomplis.
Ce ne fut qu'après plusieurs mois , employés à ces études, que César, apprenant la mort de Sylla, s'embarqua pour l'Italie.
Il y avait alors , et pour un moment , à Rome , une lacune de tyrannie qui laissait un peu de jour aux grandes ambitions étouffées sous la toutepuissance de Sylla.
Le seul homme qui dominât de sa renommée , de son crédit et de ses armes les partis prêts à se mesurer de nouveau , était le grand Pompée . Sa fortune plus que son mérite en avait fait l'arbitre des Romains. Sa naissance modeste ne lui inspirait ni l'orgueil des patriciens ni la haine des plébéiens ; 3on éducation politique sous Sylla, dont il avait été l'élève et le lieutenant , lui donnait la confiance du
sénat ; la faiblesse de son caraetère et la paresse de son esprit laissaient à tous les partis l'espérance de Tincliner à leurs caprices. Ses victoires sur Mithridate en Asie, la mer purgée par lui des pirates qui menaçaient l'approvisionnement de blé de l'Italie, l'avaient élevé, par de grands services, à un degré d'autorité auquel il ne manquait que le titre de dictateur. Son gouvernement d'Espagne et les nombreuses légions que le sénat lui permettait d'y entretenir avaient réuni dans ses mains toutes les armées de la république. La guerre enfin, où la fortune et les hasards se réservent souvent autant de place que le génie, l'avait entouré jeune encore d'un prestige et d'une majesté de grand homme dont la seule discussion aurait paru une sorte de blasphème ou d'impiété contre la patrie. Il y a ainsi , dans tous les temps et dans tous les pays , des hommes heureux, sacrés par le hasard des batailles , dont on accepte d'un accord commun la supériorité, jusqu'à ce que la fortune les prenne enfin corps à corps et les précipite de leur piédestal.
Tel était Pompée. N'étant pas à la hauteur des grandes difficultés du gouvernement de Rome depuis la disparition de Sylla , il se gardait , avec l'instinct de sa faiblesse, de les aborder de front. Il se contentait de régner de loin , en Espagne , par le nombre de ses légions et par l'étalage de
ses colonies de vétérans ; en Italie , par le crédit
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de ses partisans dans le sénat et «urtout par la balance des partis que sa perpétuelle jndécûûon d'esprit et son attitude équivoque entre le peuple et les pairiciens tenaient en suspens.
On le voyait , dans toutes les dissensions du peuple et des nobles , partager assez équitablement le di056rend , proposer des tempérsunents , adopter des transactions, conserver ainsi la réputation d'booini^ ancien dans le sénat, d'homme nouveau dajas le forum, et fondera son profit ce juste -milieu qui paraît honnête et qui n'est souvent qu'habile. De tels hommes , qui semblent ajourner les solutions, sont admirablement propres à les rendra insolubles ; mais ils dominent en attendant , et ils paraissent arbitres des choses^ quand ils n'en sont que les jouets.
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L'homme de Pompée à Rome pendani ses absences était Cicéron.
Si on mesurait les hommes à l'intelligence seulement et non au caractère et à la fortune , nul dans Rome, et peut-être dans toute l'antiquité, ne serait aussi grand que Cicéron. Mais la naissance, la fortune et la vig^eur d'âme ne lui avaient pas été autant prodiguées que Le génie. Né à Arpinum, bourgiade du Latium , de parents obscurs , illustré
sedement par la poésie , par les lettres , par la souveraine éloquence dans le barreau, parvenu au sénat et aux grandes charges de la république par k faveur des patriciens , mais traité par eux en homme utile à leur cause plutôt qu'en égal , Cicéron avait dans raristocratie l'espèce de subaiternité de ee qu'on appelait à Rome un homme nouveau , et il avait dans le parti plébéien l'envie et l'impopidartlé qui s'attachent à un homme inféodé à l'aristocratie. Son éloquence triompbait^ de ces deux obstacles les jours de tribune, et, s'il avait eu le caractère aussi bien trempé que l'esprit , il pouvait , entre Marins, Sylla, Pompée, César, pren'dre sur sa paArie la dictature de rintellîgence et de la politique , et sauver la liberté de la dictature des armes. Càoérim , indépendamment de ses talents , était , dans toute l'étendue du mot, un homme de bien. Il aimait la vertu nônnseulement comme belle , mais comme sainte ; son ambition , soutenue par un peu de vanité, aspirait à s'élever, mais par les voies honnêtes; il n'await acheté aucune grandeur au prix d'un crime ; il avait un immense besoin de l'estime des autres , mais avant tout de l'estime de lui-m^é. Les lettres, qu'il cultivait avec passion depuis son enfance, ne l'avaient pas seulement poU , elles l'avaient amélioré ; il voulait se maintenir par ses mœurs et par ses actes à la hauteur idéale de ses modèles dans l'antiquité ; il pensait , il parlait j il agissait devant les dieux et devant la pos
térité. Sa gloire même aurait suffi pour le rendre probe , car il ne voulait pas paraître devant l'avenir avec la moindre tache sur son grand nom : il se croyait responsable devant les siècles. Sa religion , bien qu'il eût dépouillé , comme tous les Romains éclairés de son temps , les grossières superstitions de rOlympe , gouvernait sa vie. Elle consistait dans cette foi innée supérieure à tous les dogmes locaux , dans une divinité aussi providentielle qu'évidente et juste de laquelle tout émane et dans le sein de laquelle tout rentre après des épreuves mystérieuses pour expier ou pour être rémunéré selon la vie. Le dieu de Socrate et de Platon était le dieu de Gicéron ; il conformait son âme à ce divin type.
Rien ne manquait donc à cet orateur accompli que le muscle qui tient debout la statue vivante de l'homme. Il était sujet à des prostrations involontaires de courage. Il lui fallait un point d'appui en dehors de lui ; admirable pour être le second dans l'univers romain, incapable d'être le premier.
Ce sentiment qu'il avait de lui-même lui avait fait' chercher son appui dans Pompée , que Cicéron dominait de toute la tête , mais que Pompée dominait de toute sa fortune. Il était sa parole dans le sénat.
Caton était le troisième de ces hommes principaux , sur lesquels Rome portait les yeux dans ses angoisses civiles. Mais Caton avait l'excès du caractère dont Cicéron avait les défaillances : c'était un despote de principe, un tyran de vertu, un de ces hommes qui ne pardonnent rien au temps , rien aux circonstances , rien à la faiblesse humaine , et qui rendent la vertu impraticable au peuple à force de la lui hérisser de préceptes.
La vertu politique est comme l'or : il faut , pour rendre ce métal ductile et pour le convertir en monnaie à l'usage du commerce humain , l'amollir par un peu d'alliage. Caton frappait sa monnaie de maximes à son seul coin , il s'inquiétait peu qu'on la reçût ou qu'on la refusât dans Rome , il n'y admettait aucune composition, et il déclarait corrompu ou criminel quiconque ne s'accommodait pas de sa rigidité; parlant bien, du reste, mais parlant en vain; conseillant toujours, mais conseillant l'impossible ; estimé de tous , mais d'une estime stérile ; inflexible et presque féroce d'austérité ; un de ces hommes que la postérité place dans ses musées , mais que les nations n'admettent que pour l'exemple dans leurs conseils; le plus irréprochable, mais le plus inutile des hommes vertueux I
Caton aussi penchait vers Pompée, parce que Pompée était honnête et prétendait relever l'antique majesté du sénat que les novateurs s'efforçaient d'abaisser jusqu'au peuple.
Un nombre considécable d'hommes secondaires, depuis l'orateur Hortensius jusqu'aux agitateurs comme Glodius, et jusqu'aux démagogues comme Gethegus et Catilina , se partageaient dans Rome le crédit sur le sénat , sur le peuple et sur la plèbe, derrière Pompée, Caton et Cicéron.
£ésar arriva à l'heure la plus propice à un am bltieux , quand tout est indécision dans les événements , mêlée dans les partis, cabale dans les bommejB. D',un regard d'aij^le il perça au fond de cette anarchie et aperçut le joyau : le souverain pouvoir , tomJbé dans la lie du peuple , à prendre par le plus habile , le plus patienit et le moins scrupuleux. On a vu que son habileté était instinctive, que «a jeunesse lui pron^efttait le temps , que sa vertu ne l'entravait pas quand il s'agissait de l'empire, et que son athéisme l'affranchissait de tout scrupule.
^ 1\ affecta les mêmes vices aimables qui lui
avaient valu la favieuj* du pei;q)le , et l'ambition oa turelle et modérée qu'autorisait en lui sa nais-
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ss&ce. Il ne vonlatit porter ombrage ni à Pomp^ , ni à Cicéron ^ ni même à Clodius ; mais étudiant les germes des factions qui couvaient dans le sénat, dans la capitale , dans les provincea , il cliercha à ménager celles qui allaient mourir et à fomenter celles qui allaient naître, de manière à servir de transition d'abord entre elles , puis à les anéantir toutes ensemble sous l'ascendant qu'elles lui auraient prêté tour à tour.
Pour quiconque étudie avec intelligence ces commencements de la brigue de César, il est impossible de ne pas voir un Machiavel consommé masqué sous l'AIcibiade, et un politique sous le héros. Nul homme , malgré une légèreté apparente, n'eut un plau) préconçu de si loin ; nul n'attacha à plus de ra<cines saines ou malsaines les fils du piège où il méditait de prendre la liberté de sa patrie. S'il eût été honnête autant qu'il fut habile , il se serait fait le disciple de Caton , l'émule die Cicéron, le client du grand Pompée, l'ornement du sénat, le modérateur du peuple , l'idole des légions , et sur les traces de ces derniers' vestiges de la vertu romaine il aurait non sauvé, mais prolongé et honoré du moins la république .
Ces pensées étaient si naturelles et si patriotiques , qu'il se crut longtemps obligé de les affecter pour s'acquérir même la popularité et l'estime; mais ses brigues démentaient ses actes . Il trouva plus simple de fomenter la corruption dans la ré-
publiée que de l'assainir. Les politiques qui ne croient pas aux dieux sont conséquents en se jouant des hommes. César n'eut donc, dès son retour à Rome , qu'une idée qui se résume dans toute sa \ie , l'idée des hommes qui n'ont d'autre divinité qu'eux mêmes : grandir! Toute son histoire morale pourrait se résumer dans ce seul mot.