‹ Histoire de CésarChapitre 6 sur 22 · XXIII · texte numérisé non relu

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César cependant jetait, sous ses élégances, les premiers fondements de son dessein. Le peuple le

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nomma tribun des soldats^ charge qu'il briguait contre Pompilius. Cette nomination lui ouvrait la carrière des grands commandements militaires qui se confondaient à Rome , où l'on ne connaissait pas l'absurde séparation des facultés avec les grandes fonctions civiles. La nature n'a pas fiait des citoyens militaires et des citoyens civils, ^e a fait des hcmounes. Défendre à un militaire d'être orateur ou à un orateur d'être un héros, ce n'est pas accroître la force de la patrie , c'est la mutiler.

Au moment où il triomphait ainsi de Pompilius , César perdit sa première femme, qu'il avait tendrement aimée malgré ses désordres . Soit pour satisfaire sa douleur , soit pour intéresser le peuple qui aime les larmes et les spectacles , César , contrairement à l'usage qui n'admettait les funérailles publiques et les oraisons funèbres que pour les femmes âgées, mères d'illustres familles, prononça luimême devant le peuple, en robe de deuil, et interrompu par ses propres sanglots , Péloge funèbre de sa jeune femme. Il entra par cette sensibilité éclatante , mais vraie , plus avant dans le cœur du peuple. Son deuil même , quoique réel, était une candidature .

Le peuple , pour le consoler , lui donna ses suffrages pour la charge de questeur en Espagne, magistrature moitié civile , moitié militaire , qui préparait aux fonctions de préleur ou de gouverneur dans des provinces romaines. Ces provinces, on s'en souvient, étaient des royaumes ou des républiques .

César remplit pendant trois ans ces fonctions de juge suprême, en Espagne, avec l'équité et l'humanité d'un homme qui dédaignait d'opprimer de simples sujets de Rome, et qui aspirait à régner de plup haut que d'un tribunal de questeur. La lenteur de sa fortune l'ennuyait visiblement pendant cette relégation oisive en Espagne . 11 cachait mal son impatience à ses amis ; peut-être même affectait-il de faire confidence de ses aspirations pour faire augurer de plus loin sa grandeur. C'est là qu'il se consuma de cette maladie de la gloire qu'on appelle émulation dans les grandes âmes, envie dans les petites , et qu'il s'effraya de la brièveté de la vie comparée à l'immensité de ses rêves.

Un jour qu'il visitait à Cadix le temple d'Hercule , il s'arrêta longtemps devant un buste d'Alexandre, et ne put retenir un soupir dont ses amis lui demandèrent le sens . « Hélas ! » dit-il , « je son-

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. geais qu'à mon âge (trente-sept ans) ce héros 9 avait déjà conquis le monde et que je n'ai pas ' • encore commencé ma gloire I »

La nuit même ses songes participaient de ses^ préoccupations du jour; il rêva qu'il faisait violence à celle qui lui avait donné la vie. Les devins , toujours complaisants aux désirs de ceux qui les consultent , lui dirent que ce songe lui promettait la domination , par les armes , de la terre , notre mère commune.

Revenu en Italie , il y visita sur sa route les provinces et les villes dont les habitants opprimés convoitaient le titre et les droits de citoyens romains. 11 les encouragea sous main à soutenir leurs exigences par des pétitions et au besoin par les armes . Tout germe de faction lui était bon, pourvu qu'il lui permît de faire fructifier sa popularité.

Rome, à son retour, lui parut mûre pour T anarchie qui fait tout craindre aux bons citoyens, tout espérer aux ambitieux. Les démagogues le sondèrent et le trouvèrent ou complice ou indulgent pour leurs plans les plus désespérés de subversion. Il leur donna son silence sans leur donner ni son nom ni sa main ; il acceptait le bénéfice de leur conspiration , mais il était trop habile pour acecp-

ter l'odieux de leur crime . Il fut confident d'un égorgement en masse du sénat pour donner la dictature à l'ancien consul Grassus , dont César , en récompense de sa neutralité , aurait été le premier lieutenant ou le commandant général de la cavalerie. César devait donner le signal du meurtre aux conjurés dans le sénat en laissant glisser, au nK)ment marqué , sa robe de dessus son épaule. La timidité ou le remords de Crassus exanima la conspiration.

César , nommé édile , en renoua une autre moins atroce, mais mieux combinée, avec Pison jeune, patricien, comme lui, du parti des démagogues. Pison devait soulever les colonies romaines de l'Italie en Piémont, en Ligurie, en Lombardie, pendant que César répondrait à ce soulèvement du dehors par des émeutes populaires suscitées dans Rome. Le sénat, qui avait vent de ces menées et qui ne se sentait assez fort ni pour accuser ni pour punir, se borna à éloigner Pison de l'Italie en lui donnant la questure en Espagne. La mort de ces émules en séditions fit avorter la guerre civile. Mais les brandons en subsistaient sous la main de César.

Son tftre d'édile , c'est-à-dire de ministre de la capitale , des édifices , des théâtres , des fêtes , du

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luxe de Rome , lui offrait les moyens et les occasiong de capter de plus en phis l'engouement de la mul-» tîtude*

Les jeux publics et les combats de gladiateurs qu'il donna au peuple pendant son édilité effacèrent tout ce qu'on avait vu avant lui. 11 corrompait par les spectacles ceux qu'A voulait enchaîner. Quand sa popularité acquise par ses profusions de plaisirs lui parut assez grande pour défier le sénat par un coup d'audace im[H*évu, il se servit de son autorité d'édile, qui lui donnait le droit d'inspection sur les monuments pubUcs et sur les statues , pour flatter plus significativement le parti de Marins. Le peuple , en se répandant le matin dans les rues, dans le Forum et dans la capitale , vit avec ravissement les images proscrites de Marius relevées sur leur piédestal. La foule, encouragée par ces simulacres de son idole, applaudit à l'audace de César. Les vieux soldats de Marius pleurèrent d'attendrissement en contemplant le visage de leur général.

C'est ainsi que , de nos jours, un roi, qui cherchait à flatter les vétérans et les f anatismes militaires d'une autre époque , fit rentrer les cendres et les statues de Napoléon dans sa patrie et recueillit comme pour lui les applaudissements et les larmes qui s'adressaient à un autre.

Le sâiat , ainsi défié , n'osa ni maintenir contre l'émotion populaire les proscriptions des statues de Marus, ni punir l'édile qui avait bravé les lois -, il se

contenta de s'assembler, de murmurer et de frémir. Quelques rares sénateurs de Rome prévirent, comme on devait prévoir à Paris , la témérité sous l'ovation, et avertirent vainement le sénat du danger de rendre aux vétérans leurs idoles. L'un d'eux, le plus courageux après Caton , nommé Lutatius , ne craignit pas de déchirer le voile sur le visage de César, a Vous le voyez! » s'écria-t-il, » ce n'est plus » par des mines et des souterrains que César sape » la république, c'est par des machines de guerre » découvertes et au grand jour 1 »

Mais cette indignation des hommes de bien était déjà un titre de plus pour César à l'enthousiasme des factieux.

Cependant,avec une astuce que Machiavel n'aurait su assez admirer , César , au moment où il venait de donner & la faction de Marins ce signe compris de connivence , donna à la faction de Sylla un signe à peu près égal d'alliance. Il épousa Cornélie , nièce de Sylla , s'alliant ainsi avec les uns par les images de Marius , avec les autres par le sang du dictateur, et se faisant une candidature des gages équivoques qu'il donnait aux deux partis. Cette candidature, appuyée sur la faveur de la multitude, le promut au titre de souverain pontife.

n brigua avec passion les suffrages pour cette dignité, qui lui assurait une autorité indépendante dçs vicissitudes de l'élection et aussi durable que sa vie. Son compétiteur Isauricus lui fit offrir des sommes énormes , s'il voulait se désister en sa faveur de ses prétentions : « Allez lui dire , » répondit César à son émissaire, a que j'en emprunterai » de plus énormes encore pour l'emporter sur » lui. »

Le jour de l'élection, comme sa mère, inquiète des incertitudes et des tumultes de la place publique , l'accompagnait et l'embrassait dans le vestibule de sa maison : « Ma mère , » lui dit-il avec une résolution qui affrontait jusqu'au crime pour réussir, a souvenez-vous que vous ne reverrez » aujourd'hui votre fils que souverain pontife ou » banni de Rome ! »

Ce succès , vainement disputé par le sénat , ne fit que l'animer à de nouvelles brigues. Toute hauteur n'était pour lui qu'un degré. Il brigua la préture, qu'il obtint, et le gouvernement d'Egypte, source de richesse , qui lui fut refusé par l'ascendant du sénat et des patriciens. Ce refus lui laissa une soif de vengeance qui ne pouvait s'assouvir que dans le sang de ses ennemis. Il n'avait jusque-

là que louvoyé et intrigué. De ce jour il paraît avoir conspiré avec ceux qui méditaient la subversion complète du sénat , des patriciens y de la république . Caton, Cicéron, Pompée, Suétone, Plutarque, Salluste lui-même , si lâchement réservé envers sa mémoire par des réticences et par des désignations transparentes , l'accusent unanimement d'une complicité tacite avec les radicaux sanguinaires et incendiaires de Rome.

Laissons ici parler Salluste , Thistorien oculaire de cette conjuration ; mais, auparavant , disons ce que nous pensons en conscience de cette fantasmagorie historique et de cette horreur de convention que les rhéteurs politiques se sont transmis d'âge en âge , sur la parole de Cicéron , au sujet de Gatilina et de son parti.

L'histoire n'est pas obligée de croire tout ce qu'on lui raconte ; quelquefois même , comihe dans cette affaire, elle ne croit pas tout ce qu'elle dit. IF y a des esprits qui grossissent, comme le cristal , les petites choses et qui créent des monstres pour avoir la gloire de les dompter. Tout atteste une exagération historique, non encore réduite à sa stature réelle, dans l'histoire de Salluste et dans les harangues de Cicéron. Napoléon , à qui l'expé-

rience avait donné le tact des réalités dans l'his* toire, pensait de la conjuration de Catilina ce que nous en avons nous-mème toujours pensé. Il analyse ainsi , dans une conversation à Sainte-Hélène et dans le sang-froid de la distance , son impression d'esprit sur la conspiration plus littéraire et plus oratoire que politique de Catilina :

« Aujourd'hui, 22 mars 1820, l'empereur lisait dans l'histoire romaine la conjuration de Catilina n lui était impossible de la comprendre telle qu'elle est retracée. Quelque scélérat que fût Catilina, disait-il, il devait avoir un objet. Ce ne pouvait être celui de gouverner Rome, puisqu'on l'accusait d'avoir voulu mettre le feu aux quatre coins de la ville. L'empereur pensait que c'était plutôt quelque nouvelle faction, à la façon de celles de Marins et de Sylla , qui , ayant échoué , avait accumulé sur son chef toutes les accusations banales dont on accable les chefs en pareil cas. Quelqu'un fit observer à l'empereur que c'était précisément ce qui lui serait arrivé à lui-même s'il avait succombé en vendémiaire, en fructidor ou au 18 brumaire. »

On pouvait ajouter : et au 20 mars 1815.

L'empereur tournait instinctivement autour de layérité, mais il ne la touchait pas à nu tout entière.

Gatilina n'était point le chef, il était le recruteur d'une grande faction. Cette faction n'était ni semblable à celle de Marius y ni semblable à celle de Sylla; car celle de Marius était la faction du peuple, celle de Sylla la faction de l'aristocratie. La tourbe de Gatilina était une faction mixte, confuse, infime, formée de la lie et de l'écume de tous les partis, une faction purement turbulente et personnelle, sans autre objet que le trouble et la subversion, comme toute faction démagogique , et qui n'était au fond que ]a faction de César.

César, en homme politique miUe fois supérieur à Catilina, avait agité et il agitait d'une main invisible tous les éléments d'opinion, d'intérêt ju&te ou injuste, de raison ou de passion qui formaient, à Rome et en Italie, l'opposition aux grands et au sénat, maîtres du gouvernement qu'il voulait détruire pour s'élever sur ses ruines. Ces éléments étaient : le droit légitime de cité et de suffrage , réclamé par les villes municipales des provinces ; la convoitise des colons et des vétérans , l'investiture des terres, des domaines publics; les murmures des alliés opprimés et spoliés par les proconsuls; les ressentiments du parti de Marius, abattu par l'aristocratie implacable de Sylla; la soif, chez les proscHts de ce parti vaincu, de rentrer dans leur patrie et dans leurs biens ; la terreur des partisans de Sylla de voir rentrer des proscrits à qui il faudrait restituer ces maisons et ces biens ; la tur-

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bulence de la plèbe romaine de la capitale , composée de trois cent mille ouvriers enrégimentés en corporations menaçantes, qu'il fallait nourrir à peu près comme ces immenses ateliers nationaux que , sous une forme ou sous une autre, l'industrie accumule et le trésor public nourrit dans nos propres capitales; l'insolence tumultueuse du peuple politique, c'est-à-dire des cinq cent «mille citoyens romains, maîtres du Forum et des comices par les votes et souvent du sénat par les séditions ; enfin l'envie de la multitude contre les patriciens et l'ambition effrénée des jeunes patriciens de son âge , tels que les Crassus , les Lepidus , les Antoine , les Pison , les Curion , les Clodius , les Dolabella , les Cethegus , les Catilina, impatients de l'austérité de Caton, de la sagesse de Gicéron , de l'autorité de Pompée , de la majesté du sénat.

On pouvait ajouter à ces élémens de trouble une armée de gladiateurs dressés au meurtre dès leur enfance , hommes aussi indifférents à donner qu'à recevoir la mort, qu'on entretenait à Rome ou aux portes de Rome pour les plaisirs sanguinaires des Romains, et que César avait appelés lui-même, sous prétexte de jeux publics, au nombre de trois mille, à Capoue dans la Campanie. On pouvait énumérer, en outre , des millions d'esclaves que la voix de Sertorius avait déjà relevés de leur abjection civile en Espagne et qui, en recevant des armes des partis politiques , pouvaient submerger non-seule-

ment l'État, mais la société romaine elle-même.

Tels étaient les ferments que l'habileté perverse du jeune César se complaisait , sinon à remuer luimême par pudeur ou par prudence , du moins à Toir remuer par la main du parti désespéré des radicaux de Rome , honmies dont il avait les mœurs et les dettes , dont il affichait les principes , dont il se laissait proclamer tout bas le complice et tout haut l'espérance. Voilà le mystère de cette conjuration de Catilina , dont on pouvait avouer honorablement quelques tendances justes et populaires en désavouant les moyens et les^ instruments : mine composée avec art *pour faire sauter le gouvernement aristocratique de Rome , laquelle , comme la poudre, s'anéantit elle-même en éclatant et ne laissât que débris , fumée et horreur.

Napoléon voyait bien l'absurdité historique du caractère contradictoire de CatiUna et de sa conjuration, mais il avait ses raisons pour n'y pas voir, au fond, César. Comment s'expliquer, en effet, que Catilina eût fait trembler Rome ? qu'il eût assez de crédit sur le peuple pour y briguer avec une vraisemblance de succès le consulat, et qu'en même temps il fût cet homme exécrable et exécré de tous et même de la plèbe , poursuivi jusque devant ses juges parles malédictions de tout le peuple , et forcé de s'enfuir seul et nuitamment, le lendemain, de la ville qu'il prétendait bouleverser la veille? Comment s'expliquer un tel phénomène d'un homme à

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la fois si passionnément redouté et si unanimement désiré , autrement que par une main invisible qui le lançait en avant pour tenter la fortune , et qui , en se retirant parce que l'heure était intempestive, l'abandonnait à son propre néant et rejetait sur lui l'horreur publique pour la détourner de son proprecrime? n n'y a pas d'autre explication possible de ce mystère historique de Catilina : fantôme créé par César et que le souffle de César laissa s'évanooir en le désavouant. Ajoatez-y la complaisance hypocrite du sénat , heureux de n'avoir pas à juger un coupable plus redouté et plus populaire, et feignant de ne voir de crime que dans l'homme abandonné qu'on lui livrait ; ajoutez-y le bonheur des factions politiques, fières de pouvoir se laver de leurs propres perversités en flétrissant une perversité imaginaire pire qu'elles-mêmes; ajoutez-y enfin la vanité probe , mais enflée , de Cicéron , consul fier de paraître sauver à si bon marché sa patrie et de faire des harangues consulaires contre des fantômes : vous comprendrez dans sa vérité rincompréhensibe conjuration sans conjurés et l'incompréhensible anéantissement sans combat de ce factieux sans faction.

Maintenant, laissons parler Salluste. Nous savons le mot, lisons l'énigme. C'est pn admirable exercice de style dans l'histcHre , comme ce fut un admirable exercice d'éloquence dans l'orar teur et un ridicule exercice d'héroïsme dans le

sénat. Le danger était dans César, et on s'évertua contre Gatilina.

« Lucius Catilina, issu d'une noble famille, avait une grande force d'esprit et de corps, mais un naturel méchant et pervers. Dès son adolescence y les guerres intestines , les meurtres , les rapines , les émotions populaires charmaient son âme, et tels furent les exercices de sa jeunesse ; d'une constitution à supporter la faim , le froid , les veilles au delà de ce qu'on pourrait croire ; esprit audacieux , rusé , fécond en ressources , capable de tout feindre et de tout dissimuler ; convoiteur du bien d'autrui, prodigue du sien, fougueux dans ses passions , il avait assez d'éloquence , de jugement fort peu.

» Son esprit exalté méditait incessamment des projets démesurés, chimériques, impossibles. On l'avait vu , depuis la dictature de Sylla , se livrer tout entier à l'ambition de s'emparer du pouvoir : quant au choix des moyens , pourvu qu'il régnât seul , il ne s'en souciait guère. Cet esprit farouche était chaque jour plus tourmenté par l'embarras de ses affaires domestiques et par la conscience de ses crimes, double effet toujours marqué des désordres dont je viens de parler. Enfin il trouva

un encouragement dans les mœurs dépravées d'une ville travaillée de deux vices qui sont les pires en

sens contraire, le luxe et Tavarice

» •••• Au sein d'une ville si grande et si corrompue, Catilina, et rien n'était plus naturel, vit se grouper autour de lui tous les vices et tous les crimes. C'était là son cortège : le libertin, l'adultère , qui , par l'ivrognerie , le jeu , la table , la débauche, avait dissipé son patrimoine, tout homme qui s'était abîmé de dettes pour se racheter d'une bassesse ou d'un crime, en un mot, tout ce qu'il pouvait y avoir dans la république de parricides , de sacrilèges , de repris de justice , ou ceux qui pour leurs méfaits redoutaient ses sentences, comme aussi ceux dont la main et la langue parjure, exercées au meurtre des citoyens, soutenaient l'existence ; tous ceux enfin que tourmentaient l'infamie, la misère ou le remords : voilà, sans exception , quels étaient les compagnons , les familiers de Catilina. Et si quelqu'un encore pur de crime avait le malheur de se lier avec lui d'amitié , il ne tardait pas , entraîné par la séduction de son commerce joumaUer, à devenir en tout semblable aux autres. Mais c'était surtout des jeunes gens que Catilina recherchait l'intimité. Ces âmes tendres et flexibles à cette époque de la vie se laissaient prendre facilement à ses pièges ; car, selon le goût de leur âge qui dominait en eux , aux uns il procurait des courtisanes , pour les autres il achetait des

chiens et des chevaux ; enfin il ne ménageait ni For, ni les plus honteuses complaisances pour les avoir à sa dépendance et à sa dévotion. Je n'ignore pas que quelques-uns en ont conclu que les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Catilina n'y conservaient guère leur chasteté; mais des conjectures tirées d'autres faits y sans qu'on pût alléguer rien de positif, avaient seules donné lieu à ce bruit.

» Et en effet, dès son adolescence , livré sans frein à sa passion des femmes, Catilina avait séduit une vierge de noble famille , puis une vestale , et commis maints excès également contraires aux lois et à la religion. Et plus tard il s'éprit d'amour pour Aurélia Aristillia , chez qui , ht)rs la beauté , jamais honnête homme ne trouva rien de louable. Comme elle hésitait à l'épouser à cause d'un fils déjà grand qu'il avait eu d'un premier mariage , il passe pour constant que , par la mort de ce fils, il ouvrit dans sa maison un champ libre à cet horrible hymen.

» Ce forfait , si je ne me trompe , a été l'un des principaux motifs qui lui firent hâter son entreprise. Cette âme impure, ennemie des dieux et des hommes , ne pouvait trouver de repos ni dans la veille ni dans le sommeil, tant le remords faisait de ravages dans ce cœur bourrelé 1 Son teint pâle , son affreux regard , sa démarche tantôt lente , tantôt précipitée , tout, en un mot , dans ses traits , dans l'expression de son visage , annonçait le trouble de son ccinr.

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9 Toutefois cette jeunesse qu'il avait su gagner par ses séductioBS , comme je viens de le dire , il avait nulle manières de la former aux crimes. De quelques-uns il disposait comme faussaires et faux témoins : honneur, fortune, périls, ils devaient tout sacrifier, tout mépriser. Puis, quand il les avait perdus de réputation et avilis, il leur commaor dait des crimes plus importants. Hanquait-il dans le moment de prétexte pour faire le mal , il leur faisait surprendre , égorger comme des ennemis ceux dont il n'avait point à se plaindre ; ainsi , de peur que l'inaction n'engourdît leurs bras ou leur cœur, il aimait mieux être méchant et cruel^ans nécessité.

» Comptant sur de tels amis, sur de tels associés, alors que par tout l'empire les citoyens étaient écrasés de dettes et que les soldats de Sylla, la plupart ruinés par leurs profusions , encore plein du souvenir de leurs rapines et de leurs anciennes victoires, ne désiraient que la guerre civile, Cati- Ima forma le projet d'asservir la république. Point d'armée en Italie , Pompée faisant la guerre aux extrémités de la terre : pour CatiUna donc , grand espcôr de briguer le consulat ; le sénat sans d^iance , partout une tranquillité, une sécurité entières : les circonstances ne pouvaient être plus favorables À Catilina.

» Or, ce fut vers les kalendes de juin , sous le consulat de César et de Figulus , qu'il commença à s'ou";rit séparément à cbaci:n de ses amis : encou-

rageant les uns , sondant les autres , leur montrant ses moyens, la république sans défense, et les grands avantages attachés au succès de la conjuration. Dès qu'il se fut suffisamment assuré des dispositions do chacun , il réunit en assemblée tous ceux qui étaient les plus obérés et les plus audacieux. Il s'y trouva, de l'ordre des sénateurs,, P. Lentulus, Laura, P. Antronicus, L. Cassius ' Longinus, G. Cethegus, P. et Ses. Sylla,tous deux fils de Sorvius, L. Yargunteius^ Q. Annius, M. Porcins, Loca, L. Bestia, Q. Curius; puis, de l'ordre des chevaliers , M. Fulvius Nobilior, L. Statilius , P. Gabinius Capiton, L. Cornélius; en outre, plusieurs personnes des colonies et des municipes , tenant aux premières familles de leur pays. Il y avait encore (T autres complices de V entreprise \, mais un peu pl%is secrets (César), nobles personnages dirigés par V espoir de dominer plutôt que par l'indigence ou par quelque autre nécessité de position.

» Au reste , presque toute la jeunesse romaine , surtout les nobles, favorisaient les desseins de Catihna. Pouvant, au sein du repos, vivre avec magnificence et dans la mollesse, ils préféraient, par ambition , l'incertain au certain et la guerre à la paix. Quelques-uns même ont cru, dans le temps, que Licinius Crassus n'avait point ignoré le complot, et que, mécontent de ce que Pompée était à la tête d'une grande armée, il voulait voir la puissance de tout autre surgir pour contre-

balancer celle de son riVal. H se flattait, d'ailleurs, si la conspiration réussissait, de devenir facilement le chef du parti. Mais déjà auparavant quelques hommes avaient formé une conjuration dans laquelle trempait Catilina. Je vais en parler le plus fidèlement qu'il me sera possible.

» Sous le consulat de L. Tullus et de M. Lepi dus, les consuls désignés?. Antronicus et P. Sylla, convaincus d'avoir violé les lois sur la brigue, avaient été punis. Peu de temps après, Catilina, accusé de concussion, se vit exclu de la candidature au consulat , faute d'avoir pu se mettre sur les rangs dans le délai fixé par la loi. Il y avait à Rome un jeune noble, C. Pison, d'une audace sans frein , plongé dans l'indigence , factieux et poussé au bouleversement de l'Etat autant par sa détresse que par sa perversité naturelle.

» Ce fut à lui que , vers les nones de décembre , Catilina et Antronicus s'ouvrirent du dessein qu'ils avaient formé d'assassiner dans le Càpitole , aux kalendes de janvier, les consuls L. Cattâet L. Torquaius. Eux devaient prendre les faisceaux, et envoyer Pison avec une armée pour se rendre maître des deux Espagnes. Le complot découvert, les conjurés remijrent leur projet de massacre aux nones de février ; car ce n'était pas seulement les consuls, c'était presque tous les sénateurs que menaçaient leurs poignards. Si Catilina, à la porte du sénat, ne s'était pas trop hâté de donner le

signal à ses complices, on eût tu se consommer en ce jour le pire forfait qui se fût encore commis depuis la fondation de Rome. Mais , comme il ne se trouva pas assez de conjurés avec des armes , cette circonstance fit échouer le projet. »

Ici Sdlusle compose à plaisir un discours de chef de conjurés à ses complices, puis il ajoute aux paroles par le drame : « On disait dans ce temps-là qu'après avoir prononcé son discours, Catilina, voulant lier par un serment les complices de son crime , fit passer à la ronde des coupes remplies de sang humain mêlé avec du vin. »

Dans de telles extrémités, réelles ou feintes, mais que les terreurs des patriciens s'efforçaient de faire réputer réelles, on chercha un homme de bien, crédule et vaniteux, dont l'intégrité, l'éloquence et le patriotisme pussent intimider César et ramener par de beaux discours l'opinion alarmée du peuple à la défense de la patrie et du sénat. On nomma Cicéron : c'était l'homme d'apparat qui convenait à un drame imaginaire. Cicéron était trop honnête pour inventer les crimes de Catilina et de ses complices, s'il les avait crus innocents; mais il avait trop d'esprit pour les croire aussi dangereux que coupables, et il était assez habile pour détacher

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César de ce groupe de radicaux déhontés <et pour frapper les membres, sans toucher la tète et même sans la désigner dans ses harangues.

On ne peut douter de l'opinion qu'il avait de César, en lisant la troisième lettre confidentielle du septième livre de sa correspondance :

« Il est certain que nous aurons à faire à un homme aussi puissant qu'il est audacieux et entreprenant : il aura pour lui tous les gens ccHidamnés ou mal famés, et tous ceux qui méritent d'être notés d'infanûe sans qu'ils le soient encore, presque toute notre jeunesse, toute cette plèbe urbaine et exécrable, tous les tribuns en crédit sur la multitude; ajoutez-y Cassius et tous ceux qui, comme lui, vivent de l'argent d'emprunt et sont sous la pression de leurs dettes, ceux-là en plus grand nombre que je ne le pensais moi-même. Il ne manque à ce parti qu'une meilleure cause, il a tout le reste. »

On conçoit combien Cicéron devait s'étudier à séparer la cai^e de César si puissant de celle de Catilina si décrié.

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