XXXII
Dès les premiers jours de son consulat, Cicéron observait cet aventurier de la cause de César pour lui prendre la main dans le crime. Un de ces hommes équivoques comme il y en a toujours dans les partis,
Gurius, amant de Fulvie, épousé d'Antoine, collègue de Cîcéron ,'rin9trui8ait jour par jour de tous les projets incohérents de Catilina. Il apprit par Curius et par Fulvie que Catilina se concertait avec des députés allobroges , étrangers obséquieux pour tous les partis, à qui Rome était indifférente, et qui étaient aussi propres à rendre des factions dominantes qu'à les vendre au sénat dans Tintérêt du succès de leurs sollicitations à Rome. Cicéron les fit venir secrètement, obtint d'eux l'aveu de leurs intelligences vagues avec Catilina, et les encouragea à feindre d'entrer de plus en plus dans ses vues , afin d'en révéler davantage.
Ces rumeurs , jointes aux confidences que Fulvie recevait de Curius et qu'elle transmettait à Cicéron , suffirent au consul pour convoquer le sénat et pour intenter un procès d'État, comme incendiaire et parricide de Rome, à l'homme qui, peu de jours auparavant , briguait le consulat et ne désespérait pas de l'obtenir. Mais l'opinion du peuple lui-même , épouvanté par l'horreur des crimes supposés de Catilina, avait tourné unanimement contre ce prétendu coupable. Le vertige de la peur, comme cela arrive souvent dans le» moments de^troublea civils , avait enlevé le sang-froid et le jugement au peuple romain. Malheur aux hommes et à César lui-même qu'on supposait seulement indulgents pour de pareils forfaits! L'aspect de Rome, tel que le dépeint Salluste sous l'impression de cette panique, est entièrement
changé : une tristesse morne remplace tout à coup la sécurité et la joie licencieuse dont une longue paix avait donné l'habitude à cette capitale; on ne voit que des citoyens effarés courir et frissonner dans les rues ; on n'ose se confier à personne, ni s'arrêter nulle part; sans être en guerre , on n'est plus en paix; chacun mesure à l'excès de sa peur l'excès des périls imaginaires dont on se sent entouré ; les femmes surtout, que la grandeur et la solidité de la république avaient accoutumées à se reposer sur l'État, sont consternées, elles lèvent les mains vers le ciel, s'attendrissent sur le sort de leurs petits enfants , s'abordent , se communiquent leur effroi, et^ oubliant leur orgueil et leur luxe de la veille 9 désespèrent de la patrie.
On comprend que l'homme dont le nom résumait pour la capitale toutes ces terreurs, n'avait déjà plus de complices pour l'avouer ni d'avenir pour le défendre. L'impartialité même aurait paru une connivence, et les plus incrédules étaient obligés de feindre la conviction. Nous avons été témoins nousmêmes, pendant nos transes civiles, d'accusations aussi légères et de jugements aussi anticipés. La panique ne raisonne pas, elle fuit ou elle frappe; malheur à qui se trouve sous sa main I Ce fut évi-
demmeut le malheur de Catilina. Il n'avait fait jusqu'à ce jour que ce qu'avait fait César ; il avait fomenté les éléments d'opposition qui existaient dans la ville et dans les colonies romaines de l'Italie contre le sénat et les patriciens ; réclamé les droits de citoyen romain pour les colons, la distribution des terres stériles de l'État aux vétérans et aux prolétaires , l'abolition d'une partie usuraire des dettes en faveur des débiteurs écrasés par les extorsions des crésmciers.
On conçoit avec quelle fureur les patriciens , le sénat , les exploiteurs abusifs des terres à répartir, et les créanciers menacés dans leurs créances , adoptaient sans examen les monstrueuses rumeurs répandues sur Catilina. Ils avaient réussi , grâce à la crédulité vraie ou feinte du consul, à faire de leur cause la cause de la patrie. Un seul homme aurait pu contrebalancer tant de haines en se posant avec son parti entre l'accusé et ses accusateurs : c'était César. Mais César manqua de cœur ce jour-là.
Quelle que soit l'audace, nulle ambition n'est audacieuse contre une frénésie publique. Il y a des vents qu'il convient de laisser passer en s'abritant, pour se relever quand ils s'apaisent. C'est ce que fit César.
Cependant Catilina, plus sûr que personne du néant des attentats, des meurtres et des incendies qp'on lui imputait, ^ garda bien de les confesser par la fuite ; il parut résolument au sénat, où il ne devait rencontrer que des ennemis, des accusateurs ou des lâches. Tout le monde s'écarta de lui, comme d'un de ces hommes contagieux qui portent Timpopularité avec leur ombre. Cicéron Tapostropha sans danger dans une de ces harangues immortelles qu'il cisela et polît à loisir bien des années après, comme on ciselé et comme on polit la lame du poignard avec lequel on frappe un ennemi public, non-seulement dans sa vie, mais dans sa mémoire. Cette Catilinaire théâtrale et cette intrépidité d'apparat tiennent plus de la scène que du sénat. Il n'y a aucun courage à invectiver celui que personne ne défend. L'accusation de Cicéron contre Catilina est seulement la plus magnifique et la plus oratoire, la plus longue injure que le génie de l'éloquence ait jamais soufflée à des lèvres d'homme.
Cicéron, après cette invective, se rassit tranquillement pour s'essuyer le front sur sa chaise curule. César se tut. « Catilina, dit Salluste, les yeuî baissés et d'une voix modeste, se borna à supplier ses collègues de ne rien redouter de sem-
blable à ce que Gicéron venait d'in\enter de ses prétendus forfaits: « Comment, leur dit-il, un homme de sa naissance, de son éducation, de son rang, et favorisé à ce point par sa situation dans la société qu'il n'y avait aucune fortune à laquelle il ne pût s'élever par des voies honorables, comment un patricien des premières familles consulaires, qui, à l'exemple de ses ancêtres, avait rendu déjà d'illustres services à sa patrie, pouvait-il être soupçonné de tramer la subversion de la république, tandis qu'elle aurait besoin pour se sauver d'un homme tout nouveau, à peine parvenu au rang de citoyen, tel que son accusateur Gicéron? »
A cette ironique représaille contre le consul plébéien que les patriciens avaient précisément choisi pour flatter et embaucher le peuple à leur cause, le sénat tout entier se leva comme saisi d'une sainte indignation contre la victime qui osait railler, sous le couteau, le sacrificateur. Le bruit, les insultes, les gestes, les imprécations des sénateurs étouffèrent toute justification, toute voix sur les lèvres de l'accusé. Quelle tribune et quelle assemblée n'ont pas vu ces fureurs fentes ou concertées contre un accusé qui se justifie? Le sang-froid et non le courage manqua à Gatilina devant cette insurrection générale de ses juges contre lui. Il parut se repentir de son innocence. « Eh bien! dit-il dans sa fureur, puisque, environné d'ennemis, au lieu de juges, je suis précipité dans le crime
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malgré moi, j'éteindrai sous des ruines en effet le bûcher sur lequel on yeut me consumer ! >
Gicéron et le sénat, après avoir couvert d'imprécations le plus impardonnable des scélérats selon leur discours , s'étaient timidement bornés à lui conseiller de s'éloigner de Rome : contradic* tion absurde et lâche entre le crime et la peine I
Par suite de cette même inconséquence et de cette même lâcheté, ils laissèrent Catilina, ce fléau public, ce meurtrier, cet incendiaire, s'en aller tranquillement dans sa maison, anéantir, si cela lui convenait, les preuves de ses crimes, rassembler ses complices, se concerter avec se samis, et achever l'accomplissement de ses desseins envenimés par le désespoir et la vengeance. Une telle histoire est plus semblable à un rêve qu'à un coup d'Etat. C'est pourtant là l'histoire sans critique, ou plutôt la réticence convenue , de la conjuration de Catilina.
Le grand coupable à qui on laissait tantde moyens et tant de motifs de précipiter l'accomplissement de ses fureurs, passe paisiblement la soirée dans sa maison à faire ses préparatifs de départ, et part la nuit avec quelques affranchis et quelques esclaves, sans être poursuivi, pour la Toscane. 11 laisse Len-
tulus, Cethegus et tous ses amis à Rome, leur re* mettant tranquillement, dit eneore l'histoire, le soin de rallier la faction, d'entretenir la constance des conspirateurs, de tuer le consul, d'égorger le sénat, de massacrer la moitié des citoyens, de brù* 1er la ville. Quanta lui, il va lever une armée de sicaires et d'incendiaires à Ârezzo, à cent lieues de Rome.
n laisse seulement une lettre convenable pour le sénat, di^s laquelle il dit : qu'assailli de fausses accusations et accablé par la coalition de ses ennemis, il cédait à là fortune et s'exilait lui-même à Marseille, non qu'il se reconnût coupable des crimes monstrueux qu'on lui imputait, mais pour rendre la sécurité à la république et pour ne point susciter de sédition dans Rome par son inflexibilité aux désirs du sénat. »
Mais d'autres lettres, adressées par lui à ses amis particuliers de Rome, leur disaient: « que, poussé aux extrémités par les injustices du sénat et par l'acharnement de ses persécuteurs, il allait prendre en main la cause populaire des débiteurs et des colons exhérédés des provinces contre les créanciers et contre le sénat, non qu'il eût besoin pour luimême de celte loi pour s'affranchir de ses propres
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dettes, puisque la fortune de sa femme et de sa fille lui en donnait amplement les moyens, mais pour serdr, comme il Tavait toujours fait, la cause des faibles et des opprimés contre les forts et les puissants. »•— « Tout V empire^ ajoute Salluste obligé de confesser l'opinion publique à cet égard, approuvait en cela Catilina. »
Ces lettres laissées et lues au sénat par Gicéron, comme des témoignages de crime^ firent lever deux armées d'observation contre les rassemblements de Catilina en Toscane. Antoine, collègue deCicéron au consulat, quoique suspect de faveur pour la cause populaire, reçut le commandement de l'armée principale. Gicéron resta à Rome pour surveiller et comprimer les mouvements que les partisans de l'abolition des dettes pouvaient soulever parmi la plèbe. Mais la plèbe elle-même, indifférente par sa misère à l'abolition des dettes, était déjà retournée tout entière contre le proscrit par l'horreur de l'incendie et de l'affamement imaginaire de Rome qu'on était parvenu à lui persuader. La flamme et la faim n'étaient pas plus populaires à Rome, en ce moment, que Gatilina.
De nouvelles rumeurs, artificjeusement semées par les patriciens et par la panique, répandaient sans aucune preuve que Lentulus , chef de la conjuration à Rome en l'absence de Gatilina, Statilius, fiabinius, Gethegus, tous comme lui jeunes patriciens perdus de dettes , de mœurs , d adula-
tions à la populace, devaient, à la nouvelle de TinsurrectioD de Toscane, mettre le feu à douze quartiers de Rome, afin de disperser les gardes du consul accourus pour éteindre l'incendie ; que Cetfaegus s'était chargé de cerner, avec une bandede sicaires, la maison de Cicéronet de le poignarder lui-même ; que les jeunes patriciens, fils des plus nobles maisons de Rome, devaient tuer leurs propres pères, s'affranchir du joug des lois soutenues par eux contre les novateurs; enfin, qu'après tant* de parricides, cette jeunesse armée devait sortir de Rome et aller rejoindre Catilina pour revenir avec lui contre la patrie 1
L'absurdité de telles rumeurs en démontrait seule l'exagération ou la démence ; mais le peuple croit tout^ les sénateurs ne demandaient qu'à croire, et Cicéron, ivre de peur et d'orgueil, croyait, sur la foi des plus légers indices, tout ce qui pouvait lui donner la gloire de sauveur de la patrie.
Catilina, pendant ces terreurs vraies ou artificielles de Rome, attestait, par sa conduite et pour sa perte, qu'il ne voulait à aucun prix ni la subversion de sa patrie, ni l'incendie, ni le meurtre, ni même la guerre civile ou sociale; car, rejoint à Ârezzo par des milliers d'esclaves qui lui deman-
daient des armes et qui lui auraient fait une armée d'un million de bras vengeurs de leur dégradation, il les refusa, les congédia, les renvoya à leurs sil« Icms, et se borna à lever une faible armée de mécon* tents politiques, de soldats déserteurs, de partisans de l'émancipation des provinces et de gladiateurs aguerris aux dissensions civiles. 11 attendait, de la seule existence de ce noyau armé, l'insurrection politique de l'Italie par l'exemple ; il savait que le drapeau civil des novateurs qu'il levait en Toscane était celui de César et des jeunes hommes populaires du sénat ; il ne doutait pas que l'opinion à laquelle il s'était dévoué ne répondît par une révolution à son signal.
Telle était toute sa conjuration , et tel fut le secret de ses lenteurs et de son immobilité dans la vallée du Picenum. Gela était si vrai que les démagogues effrénés et véritablement radicaux de Rome lui reprochaient , dans des lettres qui furent saisies, de ne pas chercher des aiuviliaires partout et même dans les classes les plus abjectes, de repousser les esclaves et de ne pas allumer la guerre servile.
Possesseur de ces lettres d'objurgations démagogiques à Catilina, par l'espionnage des députés allobroges qui s'étaient perfidement chargés de les
porter en rentrant en Savoie, Cicéron envoie ses licteurs arrêter dans leur maison Lentulus , Cethegus , Statilius, Gabinus et quelques autres chefs de l'opinion populaire , partisans de la loi agraire et de l'abolition des dettes ; il convoque , comme pour un péril public, le sénat dans le temple de la Concorde, lit les lettres et demande l'emprisonnement des suspects. Le sénat les place sous la garde des citoyens, en instruit sommairement la cause en séance. Quelques témoins prononcent le nom de Crassus parmi les nc»ns des complices , d'autres murmurent celui de César. Mais ces accusés étaient trop grands, trop accrédités , trop redoutables pour qu'on pût élever l'accusation jusqu'à eux ; on ne voulait que des coupables faciles à convaincre , à dépopularîser et à perdre. On met Crassus, à l'unanimité , hors de cause ; on aime mieux déclarer son délateur faux témoin que s'attaquer si haut. Quant à César, disent les contemporains initiés aux secrets de la politique du jour, ni Catulus ni Pison ses ennemis , ni sollicitations, ni corruptions ne purent décider Cicéron à porter son accusation jusqu'à lui : il craignait, disent-ils, de le pousser ainsi à prendre en main la cause trop retentissante alors des accusés et de soulever des orages dans la république.
Mais le bruit des intelligences de César avec les conjurés était si public et si général, qu'il fut insulté et menacé dans le vestibule du sénat par les chevaliers romains de garde au temple de la Concorde, et
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que ses collègues furent obligés de se jeter entre lui et les cheyaliers pour prévenir des violences et peut: être sa mort.
Les accusés déjà déclarés traîtres à la patrie dans une première séance , Cicéron demanda dans une seconde qu'on délibérât sur la peine. La mort fut demandée par Silanus, consul désigné , qui , à ce titre, parlait le preoûer; la majorité se prononça pour le «uppUee.
César, sommé de dire son avis, embarrassé de condamner, plus enâbarrassé d'absoudre, fit un de ces discours équivoques de cbef d'opposition dont ' les instrumaats ont forcé ou devancé la main, contraint par la circonstance de se déclarer, lâche s'il les abandonne, factieux et noauvais citoyra s'U les absout* Il louvoya entre deux écueils , détestant le crime, répudiant les hommes , se taisant sur Catilina, se rejetant sur les dangers des condamnations précipitées, sur de vagues professions d'humanité et de douceur, et enfin proposant par condescendance à l'indignation publique non la mort ou la prison dans Rome, mais l'exil des coupables dans les villes municipales de province. Là les exilés seraient sous la garde et sous la garantie des magistrats de ces villes. Cette conclusion à double entente
ayait, selon César, le mérite de satisfaire à Topinion publique en condamnant à une apparence de peine, et le mérite de servir les partisans de Catilina en les enyoyant . subir leur peine précisément dans ces villes municipales des provinces où ils voulaient se rendre et où était toute leur force d'opinion et d'insurrection contre le sénat.
Ce discours ambigu, conservé textuellement par les sténographes de Rome, a été répété des milliers de fois dans les tribunes modernes par des orateurs sans sincérité, sans courage et sans vertu, plus soigneux de popularité que de justice.
Il dégoûta le sénat et indigna Caton ; Caton y répondit en grand homme de bien et en grand orateur dont l'éloquence est plutôt dans le caractère que dans les paroles. Nous avons aussi cette réplique de Caton. Elle montre par les insinuations directes, et encore plus par les réticences transpa-. rentes, ce que cet honnête homme, conscience vivante de son pays, pensait de l'innocence de César. La voici. Pour qui sait lire au delà de la lettre morte, il n'y a pas de plus cruelle conviction de la culpabilité de César :
Je vois l'affaire qui nous occupe sous un jour bien différent, sénateurs, soit que j'envisage la
chose même et nos périls , soit que je réfléchisse sur les avis proposés par plusieurs préopinants. Ils se sont beaucoup étendus, ce me semble, sur la punition due à des hommes qui ont préparé la guerre à leur patrie , à leurs parents , à leurs autels, à leurs foyers. Or, la chose même nous dit qu'il faut plutôt songer à nous prémunir contre les conjurés qu'à statuer sur leur supplice. Car les autres crimes, on ne les poursuit que quand ils ont été commis ; mais celui-ci , hi vous ne le prévenez , vous voudrez en vain, après son accomplissement, recourir à la vindicte des lois. Dans une ville conquise , il ne reste rien aux vaincus . Mais , au nom des dieux immortels , je vous adjure , vous , pour qui vos maisons , vos terres , vos statues , vos ta** bleaux ont toujours été d'un plus grand prix que la république , si ces biens, de quelque nature qu'ils soient, objets de vos tendres attachements, vous voulez les conserver, si à vos jouissances vous voulez ménager un loisir nécessaire, sortez enfin de votre engourdissement et prenez en main la chose publique. Il ne s'agit aujourd'hui ni des revenus de l'Ëtat ni des outrages faits à nos alliés; c'est votre liberté, c'est votre existence qui sont mises en péril . » Souvent, sénateurs, ma voix s'est élevée dans cette assemblée, souvent le luxe et l'avarice de nos concitoyens y furent le sujet de mes plaintes, et, pour ce motif, je me suis fait beaucoup d'ennemis; car moi, qui ne me serais jamais pardonné même
la pensée d'une faute, je ne pardonnerais pas facilement auxautr^ les excès de leurs passions. Mais, bien que vous tinssiez peu de compte de mes représentations, la république n'en était pas moins forte, sa prospérité était l'excuse de l'insouciance. Aujourd'hui il ne s'agit plus de savoir si nous aurons de bonnes ou de mauvaises mœurs, si l'empire romain aura plus ou moins d'éclat et d'étendue, mais si toutes ces choses, quelles qu'elles puissent être, nous resteront ou tomberont a\ec nous au pouvcÂr de nos ennemis.
» Et quelqu'un ici viendra me parler de douceur et de clémence ! Il y a déjà longtemps que nous ne savons plus appeler les choses par leur nom. Pour nous, en effet, prodiguer le bien d'autrui s'appelle largesse ; l'audace du crime, c'est le courage. Voilà pourquoi la république est au bord de l'abîme. Que l'on soit (j'y consens, puisque ce sont là nos mœurs) généreux des richesses de nos alliés, compatissant pour les voleurs publics ; mais que du moins on ne se montre pas prodigue de notre sang, et que, pour sauver quelques scélérats, tous les bons citoyens ne soient pas sacrifiés. C'est avec beaucoup d'art et de talent que César vient de disserter devant cette assemblée sur la vie et sur la mort. 11 estime faux, je le crois, ce que l'on raconte des enfers, à savoir que, séparés des bons, les méchants vont habiter des lieux noirs, arides, affreux, épouvantables. Son avis est donc de confisquer les
biens des conjurés et de retenir les conjurés eux-^mê' mes en prison dans lesrmmicipes, II craint sans doute quB, s'ils restaient à Rome, ils ne fussent, ou par les complices de la conjuration, ou par une multitude soudoyée, enlevé» à force ouverte: comme s'il n'y avait de méchants et de scélérate que dans Rome et qu'il n'y enr eût point par toute T Italie ! comme si l'audace n'avait pas plus de force là où il existe moins de moyens pour la réprimer I Ce conseil que donne César est donc illusoire,, s'il craint quelque danger de la paart des conjurée. Si* au milieu d'alarmes si grandes et si générales, il est seul sans crainte, c'esl pour vous comme pour moi un motif de craindre davantage.
» Ainsi, lorsque vous statuerez sur le sort de L. Lentulus et des autres détenus , tenez pour certain que vous prononcerez à la fois sur l'armée de Catilina et sur tous les conjurés. I^us vous agirez avec vigueur, moins ils montreront de courage; mais, pour peu qu'ils vous voient moffir un instant, vous les verrez plus déterminés que jamais.
» Garde»-vous de penser que c'est par les armes que nos ancêtres ont élevé la république, si petite d'abord, à tant de grandeur! S'il en était ainsi, elle serait entre nos mams encore plus flèrîssante, puisque citoyens, alliés, armes, chevaux, nous avons tout en plus grande quantité que nos pères. Mais il est d'autres moyens qui firent leur grandeur et qui nous manquent:- au dedans l'autorité, au dehors
une administratioD juste, dans les délibérations une âme libre et dégagée de l'influence des vices et des passions.
» Au lieu de ces vertus, nous avons le luxe et l'avarice, la pauvreté de l'État, l'opulence des particuliers; nous vantons la richesse, nous chérissons l'oisiveté ; entre les bons et les méchants, nulle dis tinction. Toutes les récompenses de la vertu sont le prix de l'intrigue. Pourquoi s'en étonner, puisque de vous tous, tant que vous êtes, chacun ne pense que pour soi? Chez vous, esclaves des voluptés; ici, esclaves des richesses et de la faveur. De là vient que l'on ose se jeter sur la république délaissée.
> Mais laissons ce discours.
» Des citoyens de la plus haute noblesse ont conjuré l'embrasement de la patrie. Le peuple gaulois, cet ennemi implacable du peuple romain, ils l'excitept à la guerre ; le chef des révoltés , avec son armée, tient le glaive sur vos têtes. Et vous temporisez encore ! Vous hésitez sur ce que vous devez faire d'ennemis arrêtés dans l'enceinte de vos murs ! Prenez en pitié , je vous le conseille , des jeunes hommes que l'ambition a égarés! Faites mieux , laissez - les partir tout armés ! Certes , toute cette mansuétude et cette pitié, une fois qu'ils auront pris les armes , feront place au sentiment de vos propres misères. Sans doute le danger est terrible , mais vous ne le craignez pas. .. qu'ai-je dit? il vous épouvante ; mais dans votre indolence.
dans yotre pusillanimité , vous \ous attendez les uns les autres , vous différez , vous fiant sans doute sur les dieux immortels à qui notre république a , dans les plus grands périls, dû plus d'une fois son salut. Ce n'est ni par des vœux ni par de lâches supplications que s'obtient l'assistance des dieux. La vigilance, l'activité, la sagesse des conseils^ voilà ce qui garantit le succès. Dès qu'on s'abandonne à l'indolence et à la lâcheté, en vain on implore les dieux, ils sont courroucés et contraires.
» Du temps de nos pères, L. Manlîus Torquatus, d^s la guerre des Gaulois , fit mourir son propre fils pour avoir combattu l'ennemi sans son ordre. Le jeune héros expia par sa mort un excès de courage. Et vous, vous balancez à statuer sur le sort d'exécrables parricides 1 Sans doute le reste de leur vie demande grâce pour ce forfait. Oui , respectez la dignité de Lentulus , si lui-même a jamais respecté la pudeur ou sa propre réputation, s'il a jamais respecté ou les dieux ou les. hommes; pardonnez à la jeunesse de Géthégus, s'il ne s'est point déjà deux fois armé contre sa patrie. Mais que dirai-je de Gabinius, de Statilius, de Géparius, qui , s'il eût encore existé pour eux quelque chose de sacré, n'auraient point tramé un si noir complot contre la république?
» Enfin, sénateurs, je le proteste, s'il pouvait être ici permis de faillir, je ne m'opposerais pas à
ce que révénement vînt vous donner une leçon, puisque vous méprisez mes discours; mais nous sommes enveloppés de toutes parts. Catilina avec son année est à nos portes. Dans nos murailles, au cœur même de la ville , nous avons d'autres ennemis, n n'est mesure ni délibération qui puissent être prises secrètement : raison de plus pour nous hâter. Voici donc mon avis : puisque, par l'exécrable complot des plus grands scélérats, la république est tombée dans le plus grand péril ; puisque, par le témoignage de T. Yolturicus et des ambassadeurs allobroges, aussi bien que par leurs propres aveux, ils sont convaincus d'avoir comploté le massacre , l'incendie et d'autres attentats affreux, atroces, envers leurs concitoyens, j'opine pour que, d'après ces aveux et la preuve acquise contre eux d'un crime capital , ils soient , conformément aux institutions de nos ancêtres , livrés au dernier supplice. »
Ce discours , où Ton sentait le nerf du républicain antique, cette apostrophe intrépide à César : « Quand les hommes comme vous ne craignent rien, tous les bons citoyens doivent craindre! » entraînèrent le sénat et attérèrent César. Il se tut, ne jugeant pas sûr de défier un homme de bien et
(fe'demaïKkr à Gaton la significatioii de ses paroléa. C'était s'avouer complice.
Cicéitm ne donna pas au sénat et à l'opiiiDon le tempsde vrpenip sur un jugement peiSliqpe prononcé à la chaleur des harangues , sons la panique de la TÎUe, sans proeès^ sans enquête, sans contradiction, sans amires- preuves que des let^s à double sens^. Sûr deja défection de Gascdus et de Césap, trop heureux de laisser tomber la colère du peuple sur quelques misérables ; sur du sénat qnî se Yengeah de ses craintes ; sûr du peuple et même de la populaee qui appladi&saient sur la place de la Concorde au snpplice de» prétendus incendiaires de Rome , il conduisît lui-même les eondamués à la prison.
« C'était, dit Salluste, un caehot appelé plus tard du nom dé Cicéron 7ti2Jianiim. On j descend, après aToîr franchi le yestibule, en tournant à gauche, à environ douze pieds> romains- au-dessous du sol ; des pierres énormes le rendent de tonte part impé* nétrable et forment au-dessus une Toûte liée par des blocs incrustés les uns dans les autres ; les ténèbres, l'humidité, les immondices, l'odeur fétide de ce souterrain consternent les sens. Dès que Lentulus y fut descendu, on l'y étrangla par ordre du consul : telle fut la fin de ce patricien de Tillustre famille des Cornélius , aussi vieille et aussi illustre que Rome, et qui avait exercé* lui-même la suprême autorité du consulat dans sa patrie! Céthégas, Statilîùs, Gabinius (ami de César) et leurs complices,
y descendirent à leur tour pour y subir la même * ^mort et la même ignominie ! »
Cicéron avait pris sur lui de précipiter leur supplice sans qu'aucune des formalités légales nécessaires à Rome pour l'exécution des jugements, fût remplie. Ce fut le coup d'État de l'impatience, de la vanité et de la terreur. Seul reproche, mais non pas seule pusillanimité de ce grand esprit, qui ne put jamais être un grand homme 1
Depuis ce sacrifice à la faveur des patriciens et à la panique féroce de la multitude, Cicéron ne fit plus que chanceler dans la vie publique comme un homme poursuivi par un remords, et il accumula sur sa tête des représailles qui .le suivirent jusqu'à la tragédie de sa mort. La langue qui avait converti en crimes d'État les complots de quelques étourdis débauchés , et demandé la mort de tant de patriciens au nom de quelques rumeurs publiques, fut percée de l'aiguille de Fulvie et clouée à la tribune où sa parole avait tué un fantôme de faction.
Catilina, à la nouvelle du meurtre de ses amis et de la marche de l'armée d'Antoine, s'éloigna de la Toscane avec quelques miUiers de colons de Sylla, mal armés, pour se rapprocher des Âllobroges. Cerné, à la descente des montagnes de l'Apennin,
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d'un côté par Métellus Celer, de l'autre par Antoine, il harangue ses soldats avec l'éloquence du désespoir, préfère la mort à la fuite, commande en général, combat en héros, balance la victoire; puis, quand il voit le nombre l'emporter sur la valeur, il se précipite presque seul, à dix pas en avant de son armée , et tombe sous le fer qu'il a provoqué . Le combat fini, disent les récits de la bataille, on vit ce qu'étaient le courage et la résolution inspirés par Catilina aux soutiens de sa cause. Le corps de chacun de ses soldats occupait , mort , la place qu'il avait occupée, vivant; toutes les blessures avaient été reçues en face ; on trouva le corps de Catilina seul, et bien loin en avant des siens, sur un monceau d'ennemis qu'il avait immolés avant de succomber lui-même ; il respirait encore , et son visage conservait dans la mort l'expression désespérée qui l'animait pendant la vie.
Cependant, la mort héroïque de Catilina, la composition, toute d'hommes libres , de son armée, et son refus 'd'enrôler les esclaves , prouvèrent qu'il n'avait jamais médité la guerre servile , la subversion, et encore moins l'incendie de Rome. On commença à réfléchir, à murmurer contre la précipitation de Cicéron, à disculper César, et bientôt
à rhonorer pour des opinions populaires qm ravalent fait insulter dans le sénat et qui n'étaient des crimes qu'envers sa caste. Le peuple , inquiet des périls que pouvait courir son favori au milieu des patriciens ses ennemis, le suivait en foule quand il se rendait aux séances, et le redemandait à grands cris lorsqu'il tardait trop à sortir.
Ces agitations de la multitude en faveur de César alarmèrent tellement le sénat, que le sévère Caton lui-même proposa , pour contre-balancer sa popularité, défaire à la plèbe, au nom du sénat, des (fistributions mensuelles de blé pour fermer la bouche aux murmures. Mais César, nommé préteur malgré les patriciens, poussa jusqu'à la sédition- la passion de la multitude pour lui ; il soulevait et il apaisait à son gré ces agitations 'plébéiennes , en sorte que le peuple croyait lui devoir la sujétion du sénat, et que le sénat , tremblant , le remerciait en corps de l'apaisement du peuple. Tribun à deux faces, tel qu'on n'en avait pas vu encore à Rome jusqu'à lui, d'une main soulevant et de l'autre refrénant la ville , il ne voyait plus , entre le pouvoir suprême et lui, que le .grand Pompée.
Trop novice encore dans l'armée pour le combattre, il s'attacha à le séduire. II exploita habile-
ment des mécontentements personnels de Pompée contre le sénat , qui refusait de ratifier ses mesures en Asie après ses victoires sur Mithridate. Pompée, homme nouveau lui-même comme Gicéron, se plaignait avec raison de l'ingratitude et de l'insolence d'un sénat qui ne subsistait que par son appui. Il était trop haut dans la gloire pour redouter la rivalité d'un jeune homme qui n'avait pour tout titre militaire qu'une couronne de laurier reçue au siège de Lesbos ; il désirait se faire un soutien du parti des plébéiens pour contraindre les patriciens à pactiser avec sa puissance.
César était le nœud par lequel cette grande idole des vétérans pourrait se rattacher, sans parsdtre se dégrader, aux idées et aux intérêts populaires. César, de son côté , manquait de force dans le sénat et de considération dans le parti des honnêtes gens. U ne craignait pas de fortifier dans Pompée un homme qui n'était à ses yeux qu'un grand fantôme de vaine gloire, prc^re à lui garder la place et à habituer les Romains au joug plus durahle qu'il leur préparait; il flatta (fonc sans crainte celui qu'il était sûr d'humiUer à son heure. 11 réconcilia Pompée avec Crassus, le plus accrédité des. tribuns
après lui.
Dn triumvirat secret d'influences combinées sur le gouvernement de Rome se négocia sous ses auspices entre ces trois hommes : coalition inégale où Pompée apportait la gloire, Crassus l'or, César le
génie, la popularité et l'ambition. Pompée promit à César les voix de ses innombrables clients pour le gouvernement militaire de l'Espagne ; Crassus lui prêta huit millions pour s'affranchir de ses créanciers avant de partir de Rome.
César, devenu ainsi préteur et aspirant déjà au. consulat, osa tout contre le parti de Cicéron et des patriciens, auxquels il avait arraché l'appui de Pompée. Il se déclara ouvertement le protecteur de Clodius , le plus turbulent des tribuns, qui voulait imiter les Gracques et qui avait juré la mort de Cicéron. Il fit inscrire cet agitateur, né, conune les Gracques , d'une famille illustre , et qui voulait, comme eux, répudier l'aristocratie en se jetant dans les rangs des plébéiens; il fit arrêter Caton luimême en plein sénat pour une harangue trop courageuse contre lui. Mais la vertu de Caton contrastait trop avec l'indigne prison à laquelle César l'avait condamné pour que l'opinion publique tolérât une telle profanation. César se hâta de lui rendre la hberté de peur d'offenser les Romains.
Les peuples les plus corrompus se complaisent à laisser debout dans leiu*s assemblées quelques hommes incorruptibles, comme une pierre d'attente pour des temps meilleurs, ou comme une vaine
représentatioiude la vertu antique dont les nations se décorent encore , même quand elles ne yeulent plus s'en servir. Tel était Caton : uûe exception au temps, une colonne debout dans une ruine.
En même temps , pour retenir Pompée dans son alliance , il fit accuser un certain nombre de sénateurs d'avoir conspiré l'assassinat de Pompée. Enfin il lui donna pour épouse sa fille Julie , qu'il avait eue, à dix-sept ans, de sa première femme. Julie, adorée de son père et de son mari, fut, pendant qu'elle vécut , un lien de cœur entre deux rivaux qui n'étaient unis jusque-là que par la politique. Tranquille sur la solidité d'une alliance fondée sur de tels appuis, il brigua et obtint le consulat.
On lui donna pour collègue un homme opulent, mais nul, nommé Bibulus, dont il effaça si complètement le nom et les actes par sa conspicuité dominante, qu'on oublia qu'il y avait deux consuls. Il profita de son autorité consulaire pour s'emparer de plus en plus de la multitude par une loi agraire^ assez modérée pour ne pas blesser Pompée, assez insolente pour humilier le sénat, assez libérale pour paraître une satisfaction sufi&sante à la plèbe.
Son collègue Bibulus, l'homme des patriciens ou des conservateurs, ayant voulu protester contre ces innovations , fut assiégé par une émeute soudoyée par César, et précipité de son tribunal au
milieu du Forum par César lui-même, aux applau-
dissements du peuple. La terreur était telle que le sénat, auquel Bibulus en appela de ces outrages de son collègue , n'osa ni informer ni murmurer. L'homme qui traitait ainsi les lois pouvait-il s'arrêter devant la liberté de sa patrie ?
Son consulat avait fait d'un chef de parti un pouvoir public, n ne consentit à en descendre que pour s'y faire regretter, pour y remonter à son gré et à son heure , pour y pousser en son absence ses créatures. Cette absrace de Rome était pour lui un calcul : il avait besoin du prestige que donnent la distance , le bruit d'un nom venu de loin , l'exagération que les récits populaires ajoutent toujours aux exploits d'un homme que son pays suit des yeux. 11 se trouvait précisément dans les mêmes circonstances où le général Bonaparte , ce César français, se trouvait sous le Directoire quand il rêva une expédition semi- fabuleuse en Egypte, pour que l'éclat de l'Orient le désignât à l'attention de l'Europe.
Embarrassé de lui-*même aur dedans , César , comme Bonaparte, n'avait plus en ce moment de place convenable qu'au dehors. Quelquaimportant qu'il fût par son parti dans Rome , Ura popularité civile et même factieuse ne pouvait pas contre-
balancer longtemp» la gloire acquise par les armes^ eiraytorité ccnisacrée par l'habitude , de Pompée. Il fallait l'épée à Thomn^ qui n'était encore que le plus séduisant des tribuns.
Tout le monde se prêta avec empressement à ce désir d'expa^ation dans les camps, manifesté par le perturbateur de Rome : le sénat, pour se délivrer de la présence d'un orateur et d'un tribun qui ren* dait. GatoQ sans écho et Cicéron muet ; les patriciens, pour s'affranchir d'un déserteur de sa caste, qui jetait à la plèbe les terres et les privilèges de la noblesse ; les citoyens, pour pacifier Rome en n'y laissant pas un concurrent à leur idole , le grand Pompée; la plèbe pour accroître l'autorité d'un chef qui promettait de donner des légions à ses caprices ; Pompée enfin, pour régner seul, dans sa tranquille majesté, à Rome, et pour se délivrer d'un allié dont la sup^iorité trop proche l'offusquait.
xLViir
César, après avoir bien réfléchi à la partie du monde où il irait agrandir sa renommée et son injEtuence, choisit les Gaules. Partout ailleurs il trouvait des sentiers battus par d'autres gloires , des comparaisons propres à diminuer ses triomphes, des noms en possession des provinces et qu'il lui serait difiScile de détrôner. S'il choisissait TEs-
pagne, il y trouvait les souvenirs et les légions de Pompée ; s'il choisissait l'Afrique, il y trouvait la mémoire des Scipions et les ruines de Carthage ; s'il choisissait la Grèce, il y trouvait les victoires et les colonnes de Sylla; s'il choisissait les Indes, il y trouvait Alexandre; enfin, s'il choisissait l'Asie Mineure et les royaumes de Mithridate, il y retrouvait encore les conquêtes incomparables du grand Pompée, qui venait de refouler cet ennemi des Romains jusqu'à la Mer Noire .
Les Gaules seules étaient une terre neuve où pouvait germer dans les ténèbres de l'éloignement et dans le sang des Barbares un nom nouveau , un nom qui flattât l'orgueil des Romains. Les lettres de Cicéron donnent à ces conjectures la certitude d'une opinion publique unanimement admise parmi les confidents de l'ambition de César. Suétone lui attribue ouvertement la même pensée. On ne se trompe pas en jugeant un ambitieux sur son intérêt.
On lui décerna donc d'abord le gouvernement de la Gaule cisalpine , c'est-à-dire du versant des Alpes qui regarde l'Italie et qui entoure le golfe Adriatique ; puis de la Gaule qu'on appelait alors chevelue y à cause des longues chevelures que ses habitants demi-barbares laissaient pendre sur leurs
épaules. César éprouva une telle joie de cette double investiture , qu'il en oublia toute prudence et qu'il s'écria en plein sénat « qu'il était parvenu enfin au but de ses désirs, qu'il pouvait braver ses ennemis, et qu'il foulerait désormais sous ses pieds tous ceux qui avaient fait obstacle à sa fortune 1 »
Une telle audace dans un sénat où siégeaient Pompée et la majesté de la république scandalisa un de ces obscurs railleurs qui se vengent de leur obscurité par des reparties : « Nous verrons, dit^il à César , si cela sera si facile à un homme qui a joué à la cour de Nicomède le rôle d'une femme 1 — Cela n'a pas empêché Sémiramis , répliqua témérairement César, de régner sur la Syrie 1 »
Son commandement devait durer trois ans; on le porta à cinq , et on lui donna les légions pour ce temps. Le sénat , jaloux par servilité d'égaler les libéralités du peuple, s'empressa de condescendre, par ses décrets, à tous les désirs de César. Avant d'être le conquérant des Gaules, Rome l'en faisait plus qu'un roi.
Les Gaules comprenaient alors, indépendamment de l'Illyrie, des plaines arrosées par le Pô , du Piémont, de la Lombardie, d'une partie des Apennins et du pays de Lucques, tout l'espace compris entre
M VIE DES GftA]!fDS HOMMES.
le» Pyrénées, les Alpes, le Rhin et TOcéan, c'e8t4 dire la Savoie, THelvétie, la France, la Belgique et la Hollande.
Les Gautes étaient alors une proie toute préparée pour la conquête. Les différentes peuplades qui la composaient, allumions successives des inondlsitîeiis des Barbares , barbares elles-mêmes , n'étment qu'une anarchie sans fixité au dedans y une confédération sans lien au dehors. Divisées non-seulement en races , mais aussi en castes , tour à tour subordonnées ou antipathiques, ces peuplades n'avaienê d'autre unité que la religion , et cette reii^ gion était atroce.
Les druides, théocratie enracinée dans la superstition commune, gouvernaient le peuple parla terreur du ciel et maintenaient cette terreur par des hécatombes humaines. Les autels étaient des billots de pierre sur lesquels on creusait des égouts de sang.
Quand la conquête des Romains n'aurait fait qu'arracher la Gaule aux druides et l'initier à des cultes plus doux , il faudrait bénir les guerres de César. Elles asservirent un peuple , mais elles délivrèrent l'esprit humain. Cette religion aux maÎBS rouges de sang, les guerres civiles incessantes , les
kittes invétérées eatre les druides, les nobles, le pevple , les eselayes , la férocité originelle , la barbarie qui enlève scm prix à la vie, les distances, les forêts, le& marais, les fleuves, les armes sauvages, Fhabitude d'être toujours arm^s, enfin une rivalité de mépris de la mort et une passion innée pour Tindl^>endance, auraient r^idu les Gaulois invincibles s'ils avaient été unis. Leur division, leur mobilité proveri)iale, leur incohérence entre les divers groupes de population, leur dissémination entre des chefs plus ennemis les uns des autres qu'ils ne Tétaient de Tennemi commun, les rendaient faciles à l'asservissement. Il suffisait de mettre le coin romain dans ce granit décomposé ou non encore suffisamment aggloméré par le temps, pour que le bloc tombât en poussière .
D'héroïques résistances isolées, et nulle entente générale de résistance commune : voilà ce que César avait à attendre ou à craindre d'un tel pays . 11 allait combattre des guerriers, mais point d'armée, ou des armées précaires comme le chef qu'elles élevaient ou qu'elles précipitaient par leurs acclamations.
César, qui avait d'instinct la philosophie de la guerre comme celle de la politique et des factions, comprit, après un premier regard sur les Gaules, que les deux conditions de succès dans un pays barbare étaient l'organisation d'une armée peu nombreuse, mais in<£ssoluble par la discipline et la tactique^
€t, sur un pays vaste et décentralisé, la rapidité des mouyements et des marches. Ce fut la tactique opposée à celle de Bonaparte , qui , ayant à combattre les vieilles phalanges savantes et métho* diques de l'Europe, jeta des masses innombrables sur des bataillons exercés.
Chacun de ces hommes de guerre avait sa raison dans son temps et dans la nature différente de son ennemi. Bonaparte eût été vaincu dans les Gaules, comme il le fut en Espagne ; César aurait été vaincu parles armées compactes de TAutriche, delà Russie et de la Prusse en Italie. Se conformer par des moyens divers à des temps et à des lieux divers, c'est le même génie.
LU
César partit de Rome avec ce plan, sans s'inquiéter beaucoup du petit nombre de légions que la république lui accordait. Son âme avait le secret de doubler ses forces. Mais, comme la guerre n'était pour lui qu'un moyen d'empire et non un but d'ambition satisfaite par des victoires, il s'occupa, en par* tant, de son retour plus que de son départ. Un événement domestique faillit déjouer ses intrigues avec le parti de la plèbe romaine , parti qu'il avait le plus remué depuis sa jeunesse et sur lequel il comptait le plus pour les grandes séditions civiles qui
devaient tôt ou tard le rappeler pour chef ou pour arbitre à Rolne.