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Mais hâtons-nous de le dire : le sujet eut le tort, en présence de son souverain, de se montrer infiniment trop magnifique (1).
Le roi en conçut un secret dépit (2) : il se repentit de l'avoir fait si grand, et résolut de l'abaisser.
Lue circonstance se présenta bientôt : on se rendait à la campagne de Picardie. Le commandement de l'avant-gardc, par les prérogatives de sa charge, appartenait au connétable. En présence de toute l'armée, il lui fut enlevé et confié à un autre. Bourbon ressentit vivement cet outrage; toutefois, il fit taire son ressentiment, et rangé dans la foule des capitaines les plus vulgaires, il rendit dans celte campagne d'importants services.
On ne s'en tint pas à cette sanglante et première injustice ; ses pensions et ses appointements ne lui furent plus payés; on refusa même de lui rembourser des sommes considérables qu'il avait avancées pour le service du roi. Bref, c'était un parti pris, on voulait rogner les ailes à cet aitjlon, pour rabaitre son vol (3).
Par surcroît d'infortune, ce fils, rejeton précieux qu'un roi de France avait tenu sur les fonts du laptômc, s'était éteint au berceau ; Suzanne de Bourbon et Anne de Beaujeu avaient elles-mêmes succombé au chagrin que leur causait un acharnement si aveugle et si passionné. En mourant, elles avaient fait à cet époux, à ce gendre, leur joie et leur orgueil, la donation pleine et entière de tous leurs biens; mais devant l'intrigue et la cupidité de telles dispositions seront bientôt impuissantes.
A la tète des persécuteurs du connétable, étaient deux hommes, tous deux nés sur ses terres, tous deux lui devant foi et hommage, l'amiral Bonnivet et le chancelier Duprat. Ce dernier, pour narguer son suzerain, avait eu l'impudeur de bâtir, dans le voisinage de Chantellc , le château de Verrières, où il cherchait à rivaliser de magnificence avec lui (4).
Si de lâches et indignes favoris s'attachaient à persécuter un homme qui leur était si évidemment supérieur, lui, à son tour, ne les épargnait pas : il les écrasait de ses dédains, il les abreuvait de son mépris.
L'hôtel d'un prince du sang, si ouvertement disgracié, devint bientôt le rendez-vous des frondeurs et des mécontents : là, tous les actes de l'administration royale étaient impitoyablement censurés. Souvent, dans le cercle de ses amis, on entendait ce prince murmurer ces paroles d'un gentilhomme gascon : t Non, Sire, non, rien ne saurait ébranler ma fidélité ; pas même l'offre de trois royaumes comme le vôtre, mais bien un affront. »
(1) Quelques a tintes âpre*, camp du drap d'or, le fier Bourbon , portant sur sa toque do velours une perle de cent mille éeus, éclipsa par «on f«le tous le* seigneurs de France cl d'Angleterre.
(2) BrantAme.
(i) Dulnurc: — l>c Coiffier. loin. I», p 379 cl 380.
Tel était le connétable, fier, hautain, mal endurant (1), mais avant tout sujet fidèle. Henri VIII l'avait bien sainement jugé : il avait conseillé de ne point trop serrer le mors à ce fier coursier qui lui paraissait prompt à regimber. C'est un passai, avait-il dit, qui aimera toujours mieux sentir la main J" un ami que celle d'un maître.
Malheureusement, on suivit à son égard une marche toute contraire : on l'irrita par des avanies, par des persécutions injustes. Nous voici arrivés au dernier épisode de ce grand drame historique, et c'est une femme qui va en précipiter le dénouement. Noble et beau cavalier, le connétable avait eu le privilège de fixer les regards do la reine-mère, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, femme beaucoup pluR Agée que lui , mais toujours néanmoins élégante et coquette. Deux fois elle lui offrit sa main, et par deux fois elle fut dédaigneusement refusée. Dés ce moment, (que ne peut une femme irritée) ? la perte du connétable fut irrévocablement arrêtée. On lui intenta ce procès monstrueux qui ne tendait rien moins qu'à le dépouiller à peu près de tous ses biens et de tous ses litres, lui, duc dp Bourbonnais, d'Auvergne et de Chàtcllerault , comte de Clertnout en Beauvoisis et de Clerinout en Auvergne, de Foretz, de Montpensier, do la Marche, de Gien, dauphin d'Auvergne, prince souverain de Dombcs, vicomte de Cariât et de Murât, seigneur de Beaujolais, de Mercœur et de Bourbon-Lancy, de Combraillc, d'Annonay, de la Roche-cn-Ueignier, de Thiers, de Chantcllc, etc., chevalier de l'Ordre royal de Saint-Michel, gouverneur du Languedoc et du Milanais, premier prince du sang, pair, chambrier et connétable de France
Ce fut alors, qu'outré de dépit et de rage, ce caractère de fer, qui ne plia jamais devant les favoris et les courtisans , se laissa assouplir par les avances insidieuses de Charles-Quint.
A Chantclle se firent les premières ouvertures de cette vaste conspiration qui faillit perdre la monarchie. Un soir, le conuélable se promenait seul dans les allées de son jardin. Son œil plongeait dans les ravines tourmentées de la Bouble, son âme était en proie au chagrin, au désespoir
Tout-a-coup un jeune paysan se présente devant lui. Sous cet habit grossier, le prince reconnaît aisément une personne de qualité : c'était en effet le premier gentil homme de la chambre do l'Empereur, le plus rusé négociateur de son temps, Baurain, comte de lieux, de l'illustre maison de Croï. Celui-ci tire avec précaution une lettre cousue dans la doublure de sa casaque, et la remet au connétable, qui fut ébloui des promesses de cet empereur qui nourrissait en son asme un cœur de renard (2) .
Il fit loger le prétendu paysan dans une chambre voisine de la sienne; et là ils eurent ensemble de longues et fréquentes conférences. Le prince hésitait; il ne pouvait se décider à porter les armes contre sa patrie ; le nom de rebelle lui faisait peur. Baurain ébranla ses scrupules; la vengeance fit le reste.
(1) EpitliÈte qui lui fui un jour donnée par Françnn |«-
(2) Pasquicr.
Un traité fut donc conclu ontre eux. Le connétable s'engageait à soulever les province» de l'intérieur, tandis que cinq armées pénétreraient à la fois par divers points de la France. A la fin de la campagne, Eléonorc d'Autriche, sœur de l'Empereur, épouserait le connétable de Bourbon, pour lequel on ferait, en France, un royaume indépendant.
Telle» furent les bases de ce traité qui a jeté une tache ineffaçable sur les dernières minées d'une vie jusque-là si pure et si bien remplie.
La conspiration, ourdie sons les voûtes du Château de Chantelle, ne put demeurer longtemps secrète. Le rui se rendant à la campagne du Milanais, en apprit les premières nouvelles à Saint-Pierre-Ie-Moûtier. On alla même jusqu'à préciser qu'il avait été question non-seulement de l'enfermer, lui roi de France, chaperon en gorge, dans le fort de Chantelle, mais encore de le tuer sans merci.
Quoi qu'il en soit de ces détails, que la passion a dû amplifier, le connétable, pour donner le change, avait eu soin d'aller au-devant de Sa Majesté à Moulins ; mais il se mit au lit, souffrant réellement do toutes les turpitudes qu'on lui faisait subir.
François I", après avoir eu la précaution de faire occuper par seB propres soldats toutes les portes de la ville, monta droit à la couche du malade, lui adressa doucement des reproches, le plaignit, le consola, lui ût les plus magnifiques promesses. Toutefois, en parlant, il lui présenta à signer un écrit contenant les protestations les plus absolues d'obéissance et de fidélité. — De grand cœur, Sire, répondit le connétable, et avec mon sang, si Voire Majesté f exige.
L'espérance commençait t» renaître au coeur du malheureux Bourbon ; mais il avait à Paris des ennemis puissants qui paralysaient tout le bon vouloir du monarque.
Avant de sortir de Moulins, il apprend que le séquestre a été mis sur tous ses biens ; dès lors, son plan est irrévocablement arrêté. On l'a indignement trompé ; on ne veut l'attirer à Lyon, rendez-vous général des troupes, que pour mieux s'assurer de sa personne. Bourbon fera semblant de s'y rendre ; mais il se fera porter en litière, et voyagera à très-petites journées, s'arrêtant presque à tous les bourgs.
A Suint-Gcrand-lc-Puy, il rencontra l'espion que le roi envoyait près de lui , afin de surveiller toutes ses démarches.
— «Vous le voyez, dit-il à Warty, je fais tout ce qui dépend de moi pour exécuter les ordres de Sa Majesté ; mais je crains bien de ne pouvoir aller jusqu'au bout. »
Arrivé à Lapalisse, le prince feignit de se sentir plus indisposé. Au milieu de la nuit, des cris et des sanglots éveillent toute la maison : Monseigneur va mourir '. Monseigneur va mourir !
Warty est introduit avec beaucoup de précautions dans la chambre du malade : « Venez voir un malheureux réduit à la dernière extrémité, dit le prince d'une voix altérée et presque éteinte ; le mal est plus fort que ma volonté : les médecins me défendent d'aller plus loin; je vois bien que je suis un homme perdu. Allez dire au roi combien je suis désespéré de ne pouvoir lui rendre de nouveaux services. »
I.e rusé Warty no fut point dupe do tout ce stratagème, il courut vite à Lyon annoncer au roi qu'il était trahi. Débarrassé de son gardien, le prétendu moribond saute légèrement à cheval, rebrousse brusquement chemin, passe l'Allier à Varennes. et se rend vers son château-fort de Chantelle, non plus en litière, mais en posle.
Aussitôt un mouvement extraordinaire a lieu dans la place.
On dispose les canons, on dresse l'artillerie sur les remparts : de tous côtés, on fait venir des vivres et des munitions, et l'on se prépare à la défense la plus vigoureuse. La citadelle fut armée et pourvue pour soutenir un siège de trois ans.
Le connétable avait choisi cette forteresse , parce que de là il pensait pouvoir en sûreté dicter des lois à son souverain (I).
L'infatigable Warty avait reçu de François l n l'ordre de retourner près du connétable, et de ne le point perdre un instant de vue. Il se met à sa poursuite sur la route de Chantelle, et parut bientôt à la vue du château, chargé d'une lettre du roi, remplie de reproches et de menaces. On le laissa longtemps languir à la porte. Mais enfin Bourbon la lui lit ouvrir. — « Par sainte Barbe, lui dit-il d'un air sévère, vous me chaussez les éperons de bien près. •
— « Monseigneur, reprit le gentilhomme en riant, vous en avez de meilleurs que je ne pensais. Vous ne marchiez pas tantôt avec cette diligence. — On m'y a bien forcé répondit le duc, fallait-il donc que je me laissasse traîner à Lyon comme un coupable? On a trompé le roi et l'on veut me perdre ; c'est d'ici que je me justifierai et que je confondrai mes calomniateurs. >
Le soir, il écrivit trois lettres: l'une au roi pour motiver sa conduite, les deux autres au bâtard de Savoie, grand maître de France, et au maréchal de Chabannes. les priant de venir à Chantelle recevoir ses explications.
L'argus royal refusa de s'en charger, alléguant qu'il avait ordre du roi de ne le point quitter.
— Avez-vous donc peur que je m'échappe, dit Bourbon courroucé. — >'on Monseigneur, reprit le gentilhomme, car les chemins sont si bien gardés que vous le tenteriez en vain.
— Et ce n'est nullement mon intention : ainsi partez, je vous l'ordonne. A cette parole de maître, fortifiée d'un geste impératif, Warty vit bien qu'il n'était point prudent de résister davantage. Et il fit bien : car il était déjà question parmi les officiers du prince de le pendre comme un vil espion aux créneaux du donjon de Chantelle.
Cependant le connétable ne s'en tint pas là. Il pensa qu'un personnage revêtu d'un caractère sacré aurait plus d'influence sur l'esprit du roi. Voici la lettre qu'il confia à l'Evêque d'Autun, Jacques Iluraull de Chiverny, l'un de ses plus dévoués partisans :
(t) Désoraxaux. Extrait du pncH manuscrit du Comptable, lom. II, p»g. 513. — Dulaure, pag. « cl 46.
« Mais qu'il plaise au roi me faire rendre les biens de feu M. do ftourbon, je promets de le bien loyaument servir et de bon cueur; sans lui faire faute en tous endroits où il plaira audit seigneur, toutes et quantes fuis qu'il lui plaira : et de cela je l'en as&eurorai jusques au bout de rua vie. Aussi qu'il plaise a mon dit seigneur pardonner à cculx à qui il vcult le mal pour cestuy affaire.
A peine l'évoque eut-il rais le pied à la Pacaudière, qu'il fut arrêté, fouillé et jeté dans les prisons où il languit durant trois années entières. Des ordres fureut à l'instant donnés pour saisir et séquestrer tous ceux qui seraient soupçonnés d'avoir pris part au complot du connétable.
C'en est fait, plus d'accommodement n'est désormais possible. Cette fuite à Chantellc a jeté dans l'esprit du roi une impression que rien ne saurait détruire: • le perfide, s'élait-il écrié, ma bonté aurait dû lui crever le cœur, mais puisqu'il veut périr, qu'il périsse ! (1) » Eu même temps il avait enjoint au bâtard de Savoie et au maréchal de Cliabanncs de marcher sur Cliantelle, suivis de vingt-quatre mille hommes (2), et de lui amener le connétable mort ou vif.
En présence d'un ennemi si nombreux qui s'avançait pour l'assiéger, quel parti prendre ? Résister dans une forteresse isolée au centre de la France, cernée de toutes parts par les troupes royales, éloignée de tout secours : le duc avait trop de tactique pour s'exposer à une résolution qui ne présentait en perspective que la captivité ou la mort. La fuite était plus sage; malgré sa résolution première, Bourbon n'hésita pas.
Ce fut dans la nuit du 9 au 10 septembre 1523 que le connétable partit de son r/iosteau-fort de C/iante/te et se relira jmur fuir t" ignominie de vivre misérable en sa /Mit rie, où il avait si dignement conserve et acquis tant de dignités, titres, honneurs et commandements (3).
On voit encore la poterne par où s'échappa ce malheureux prince, la porte de fer, celle qui descend au moulin baron et vous conduit au milieu des ravins et des précipices.
Nous ne le suivrons pas dans ce voyage semé de tant de périls et d'aventures. Déguisé sous la livrée d'un humble varlet, monté sur un cheval ferré à rebours, en proie à la faim, à la fatigue, aux tortures de tout genre, au milieu de soldats envoyés à sa poursuite et qui lui demandaient s'il n'était pas de ceulx oui avaient fait les fols avec Monseigneur de Bourbon {i); oh combien il eut à souffrir ! Que de fois il
H) Du Bell») .
|2j C'est-a-dirc quatre mille hommes d'armes. Voir au chapitre suivant la ooi»iK*ition de chaque tance garnie, ou homme d'annes.
(3} Anl. de Latal, Pnxês <it la rfytnte contre M dt Bourbon, pag Î82. Ml Du Bellay, Urtm^nH du viyaye du Cmnilablt, liv. II.
• De sa maison de Chancelles, le septicame de septembre.
* Signé : Charles. »
dût maudire les barbares qui f avaient réduit A une telle extrémité et ne lui avaient laissé que la patmreté, r opprobre et le désespoir (I) !
Le noble proscrit, l'intéressant fugitif échappa comme par miracle à toutes les embûches placées sous ses pas. Arrivé enfin sur la terre étrangère, il trouva ses braves gentilshommes du Bourbonnais et de l'Auvergne qui lui rapportaient, cousus dans leurs Jaques, les 30 mille écus d'or (environ 315,00») fr.), qu'il leur avait confiés en partant de Chantelle (2). Avec quelle joie il embrassa ces fidèles serviteurs qui, après l'avoir soutenu au temps de sa gloire, ne l'abandonnaient point aux jours de l'épreuve !
Cependant le fier monarque avait commencé à réfléchir sur les conséquences de la désertion du connétable. C'était un auxiliaire puissant jeté dans les rangs ennemis et qui allait doubler les forces de l'Empereur. Il résolut donc de le ramener à son service. Le capitaine lmbault alla deux fois de sa part lui offrir la restitution immédiate de tous ses biens, le remboursement de sa créance sur le trésor royal, le rétablissement de ses pensions et appointements, et une amnistie générale en faveur de tous ceux qui avaient embrassé sa cause. — Il est trop tard, répondit avec dédain cet homme qui ne savait jamais revenir en arrière, il est trop tard ! Il ne fallait pas me laisser partir de Chantelle (3).
L'envoyé royal s'avisa alors de lui réclamer de la part de son maître le collier de l'ordre de Saint-Michel et l'épéc de connétable.
— Vous direz au roi, répartit Bourbon furieux, que l'épée de connétable il me l'a ôtéc le jour même où, en présence de l'armée, il m'enleva le commandement de l'avantgarde qui m'appartenait pour le donner à M. d'Aleneon. Quant au collier de son ordre, je l'ai laissé en partant, sous le chevet de mou lit, au château de Chantelle . Plusieurs biographes commettent ici une erreur palpable en écrivant Chantilly au lieu de Chantelle ; Chantelle, dernier gtte do cet infortuné sur le sol de la patrie, asile où sont restés tant d'autres objets pour lui si chers et si précieux. Après cette fière réponse, regardant sou jaune étendard où brillaient le cerf ailé et les épées flamboyantes , il ajouta : * Pour sortir de France, il m'a fallu les ailes du cerf , pour y rentrer j'ai le fer et le feu ; spes mea in ferro est.... » Ces derniers mots n'étaient que la reproduction de sa devise. Faute immense que fit François l* r de froisser ainsi un vassal puissant et capable , et qui ne demandait pas mieux que de lui rester Gdèle !
Jamaig le connétable ne se montra plus supérieur que dans les plaines d'Italie, lorsque seul, abandonné à lui-même, sans secours, sans argent , sans munitions , par le prestige de son nom et la vigueur de son génie, il sut se créer des armées qu'il fascinait, qu'il
(■)) Dupuy, pwfce» du yrocéa du Connétable.
(2) Bcauquairc.
(3) Brantôme, le Vormitablt de Bourbon, loin. V.
clectrisait, qu'il entraînait à la victoire. Mais dans une position si fausse, que de peines et de déboires ! que de chagrins il eut à dévorer I Quand fut amorti le premier feu de sa colère, cuisante furent ses regrets et amer devint son désespoir. On le vil , après le désastre de Pavie, lorsquo Bavard, le chevalier sans peur et sans reproche, lui fil entendre des paroles sévères , on le vit rouler dans ses yeux de grosses larmes. Ce fut, dit-on, aux genoux de sou roi captif, qu'il conçut le projet de conquérir l'Italie pour en doter la France et en faire le gage de son retour et le prix de son pardon. Mézerai atteste qu'une lettre écrite en bon lien ne porte que ceB mots qui disent tout : Xap/es vous donnera des preuves de ma repeniance. Mais une mort prématurée l'empêcha de réaliser un si noble dessein. Le G mai l. r >27, à la pointe du jour, il fut tué devant Rome d'un coup d'arquebuse (1), au moment où il montait le premier à l'assaut, après avoir de sa propre main appliqué une échelle contre la muraille dont il avait auparavant mesuré la hauteur avec sa pique. Renversé dans le fossé , pour ne pas décourager ses soldats , cet incomparable guerrier, digne d'un autre sort, fit jeter sur son corps un manteau, et là-dessous leur criait de sa voix mourante : « Bourbon est en avant ! » Ses troupes , composées de lansquenets allemands et suisses, ramassis de pillards , do huguenots et de bandits sans feu ni lieu, qui avaient juré de le suivre à tous les diables, saccagèrent pendant deux mois la capitale du monde chrétien avec une frénésie sans exemple (2).
Quelles conséquences n'entraîne pas une fausse démarche ! Ce prince pieux , soldat dévoué à l'Eglise, qui naguère avait servi le Pape à l'autel, a causé plus de mal au Saint-Siège qu'Attila lui-même et que tous les barbares réunis ensemble
Aussitôt après sa mort , le chancelier Ptiprat , son ennemi personnel , et la reine-mère dont il avait méprisé les avances , firent tenir un lit de justice où la mémoire de Bourbon fut damnée et abolie à perpétuité, comme criminel de lèze-Majesté, rébellion et félonie, et tousses biens meubles et immeubles confisqués au profit de la couronne (3). Leurs vœux enfin étaient satisfaits.
Les haines, aussi bien que la faveur, sont sujettes à la variabilité, à l'inconstance : la mémoire de ce même connétable, damnée et abolie à perpétuité, fut quelques années après réhabilitée par letlres-patenlcs de François T (4) et enregistrées par ce même Parlement qui reconnut, mais trop tard, avoir poussé à la révolte le plus dévoué comme le plus ferme défenseur de la monarchie française.
|<| Mémoires du Florentin Bencvenulo Celliui. où il se \uiilc «l'avoir lui; le connétable d«j Itouibon < I inuiuts «Mires renommes gentilshommes — Guiccinrdini.
(Si Voir In relation jour par jour intitulée ; Sacca aï Homa da Jafoj>9 Buom\»nt( , ytntitHomo Snmmimnltsr.
i.3) Arrit du Parlement , du 27 juillet 1527.
{4) Données* Angoultme, au moi* de mai 1530.
Les restes de l'illustre proscrit de Chantelle reposent aujourd'hui sur la terre étrangère . Recueillis d'abord par ses soldats, avec un soin pieux , et déposés dans la chapelle du château de Gaète, ils furent, en 1562, par ordre du Concile de Trente, exhumés du saint lieu et jetés à la voirie. Mais un officier de la garnison prit en pitié le corps de ce malheureux qu'une sévère mais juste vengeance poursuivait même dans l'inviolable secret du tombeau. < Il le ramassa et le fit mettre dans une grande armoire vitrée, où on le voyait encore en 1660, debout, botté , appuyé sur son bâton de commandement et vêtu de sa casaque de velours vert, chamarrée de grands galons d'or (1). » Le duc de Guise qui en fit l'inspection à cette époque, le trouva parfaitement conservé. • Il était, dit-il, de fort belle taille et des plus grands hommes do son temps. On remarquait tous les traits de son visage, et il paraissait d'une mine fort fière. telle que pouvait l'avoir un homme d'un aussi grand mérite (2). • Au milieu du siècle dernier, le roi de Naples, Ferdinand IV, avec l'autorisation du Pape , fil replacer avec pompe , dans un sépulcre de marbre les dépouilles de son aïeul (3). Puisse-t-il y reposer en paix jusqu'à ce jour où< l'arbitre souverain jugera les jugements des hommes et rendra à chacun selon ses œuvres !
L'acte qui a mis fin à la carrière du connétable a soulevé toutes les rigueurs de l'histoire. Pour bien apprécier une cause qui sort des règles ordinaires, il faudrait se placer à un autre point de vue et se mettre dans un milieu autre que celui où nous vivons. Nos mœurs et nos institutions ne sont plus celles qui régissaient l'ère féodale. Les grands feudataires de la couronne étaient des puissances dans une puissance ; à part quelques redevances souvent insignifiantes, ils étaient presque les égaux de leur souverain. Lever des armées, battre monnaie, rendre la justice, telles étaient les prérogatives d'un duc de Bourgogne, d'un comte d'Armagnac, d'un duc de Bretagne, et avant tout du connétable de Bourbon. Aussi que de démêlés! que de révoltes dans des siècles où les dioite n'étaient pas encore bien définis ! Que dis-je? n'avons-nous pas vu des fils de rois eux-mêmes arborer l'étendard de la rébellion et venir jusque dans notre province ébranler la fidélité do ceux qui nous gouvernaient ? Voilà autant de circonstances qui doivent, non point justifier, mais atténuer la défection du transfuge de Chantelle. Si l'on a été généralement si inflexible à son égard, ne pouvons-nous pas en découvrir la raison ailleurs qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour? Cette raison , je la trouve dans notre orgueil national : les Français ne sauraient pardonner qu'on ait pu les vaincre; Pavie pèsera avant tout sur la mémoire de Charles de Bourbon Pourquoi le Grand-Condé, lui aussi jeté dans les rangs
(I) Stinlc-roix.
(2| Mémoires du duc de Guis*.
i3) DeCoifficr, Uht. du bourbonnais , loin 1", p 422.
ennemis, a-t-il facilement trouvé grâce devant l'opinion? Ne le doit-il jms à cette circonstance qu'il a en face de nos années subi une défaite ? Sans nul doute il est lâche et cruel de porter les armes contre sa patrie : toutefois, que l'exemple du connétable rappelle à ceux qui gouvernent la circonspection et la justice, et que, dans tous les cas, le citoyen offensé fasse taire ses griefs jn-rsonnels et donne à son pays tout ce qu'il a de vigueur dans le bras et de chaleur dans l'Ame.