A SOIS, LA TERRE ET SES DOULEURS
Et ces trois mots énergiques : ave spes unica ! incrustés sur une croix à l'ornementation sévère ; et ce cri d'espérance, autrefois échappé à Job : Mon Rédempteur rit. je le mi», il me ressuscitera.
L'n cimetière parle au cœur , éclaire l'âme et nous transporte de cette terre aux vaines illusions, dans le séjour de la vérité et de la vie.
Au-dessous du cimetière, est un ravin pierreux, nommé la rue de» Salons. C'est là, d'après une vieille légende, que se tient le sabbat : tous les chats du pays, les chiens, les loups, les meneurs de loups en tète, s'y donnent rendez-vous pendant les nuits obscures. Les diables et les diablotins répondent à qui mieux mieux i leur musique infernale.
À l'extrémité de cette rue, à l'endroit où quatre chemins viennent former la croix, tous les soirs, au coup de minuit, on peut être témoin d'un très-lugubre spectacle. L'origine en remonte à un temps éloigné déjà. Voici le fait, tel qu'il est raconté par nos amateurs de légendes : un honnête paysan d'Ussel n'avait presque jamais quitté son village, trop heureux s'il fût resté à ses habitudes naïves. Un jour, c'était grande fête au canton, il se dit : allons et voyons comment l'on s'amuse à la ville. Là-dessus, il revêt sa plus belle casaque et se dirige vers Chan telle. Il y fait son entrée juste au moment où sonnait la grand'messe; mais bien loin de se rendre à l'Eglise, comme son devoir l'y appelait, apercevant quelques vauriens qui se glissent dans un cabaret, il les suit sans plus de réflexion. En si bonne compagnie, on le devine aisément, on boit , on joue , on se rit un peu de tout ce qu'il y a de plus respectable. Ce manège durant jusqu'au déclin du jour , en ce moment, un orage gronde au ciel.
— Partons, Zidoire, s'écrie l'un de ses camarades, il pourrait en route nous arriver malheur.
— Si tu as peur, si tu es si pressé, répond sottement notre homme, prends le devant ; en attendant, je trinque à ta santé. Cela dit, il avale une nouvelle et plus copieuse rasade.
Le soleil venait de se coucher sanglant n l'horizon, de rapides éclairs, semblables à de longs serpents de feu, éblouissaient ou plutôt fascinaient les yeux du voyageur.
0 vous, qui que vous soyez qui entendez cette histoire, gardez-vous bien d'en rire, surtout ne vous avisez jamais de vous annuiter pour rester à l'auberge ; vous pourriez vous en repentir, comme celui dont nous avons à vous raconter la punition exemplaire.
Il avait enfin notre mécréant buveur quitté le siège où il n'aurait jamais dû s'asseoir. Ijb voilà qui s'achemine en titubant vers sa demeure. Arrivé devant la profonde rue des Saians, il ne remarque pas qu'elle est gorgée d'eau comme un lac. — Que mon chemin, ce soir, est luisant, s'écrie-t-il I Et il avance le pied avec confiance, et il tombe comme un bloc au fond du gouffre. Ce malheureux était à jamais enseveli dans un humide tombeau....
Depuis cet instant fatal, chaque nuit quand les douze coups se détachent au beffroi de Chantelle, la rue des Satans s'emplit d'une eau fangeuse, et l'on voit un cercueil flotter à la surface ; il recèle un cadavre, le cadavre d'un ivrogne maudit de Dieu.... La chouette alors redouble ses cris et un essaim de chauves-souris s'en vient avec frénésie voltiger au-dessus du cercueil... Mais pourquoi rester si longtemps dans cette ruelle sinistre? Que la campagne, quelques pas plus loin, est agréable et belle.
Dans le terroir, appelé les c/iamps Barrots, on voyait, il y a un siècle à peine, un village dont il ne reste plus une seule pierre et pas la moindre idée dans l'esprit de nos habitants.
Un vieux plan parcellaire servant à la perception des dîmes (I), a pu seul nous révéler l'existence du village des Barrots. Tant il est vrai que les traditions, tenaces sur certains points, disparaissent pour d'autres avec une désespérante rapidité. Que des monographies donc partout conservent des souvenirs, toujours intéressants pour les populations.
Quittons une bonne fois ces lieux terrifiants ou déserts et rentrons dans notre chère cité. Nous voici devant le presbytère. Le gouverneur de la ville y logeait autrefois ; de sa chambre, il communiquait à une porte à assommoir, enclavée dans une forte tour carrée. Nulle autre construction particulière ne s'appuyait contre les murailles. Comme dans les villes de guerre , un large espace était livré aux soldats pour les manœvres de l'artillerie et la libre défense do la place. Tous ces abords, autrefois si formidables, sont occupés maintenant par de riches enclos et des jardins on ne peut plus pittoresques.
Chantclle quoique démantelé, conserv a jusqu'au règne de Louis XIII, assez de force pour imposer aux partis nombreux qui pendant les XVI e et XVII* siècles, déchirèrent la France. Cependant, en 1580, les bandes huguenotes parvinrent à s'en emparer et le pillèrent (2). Nous ne redirons point toutes les atrocités qui, dans cette circonstance malheureuse, furent commises par ces socialistes d'un autre âge. Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après la célèbre bataille de Cognât, perdue par les catholiques, le 6 janvier 1568, les calvinistes vainqueurs, conduits par Burniquct, dont le nom est resté pour nos populations un objet de terreur, se répandirent dans nos environs et, pendant plusieurs années, vinrent y exercer leurs ravages. Ainsi, nos églises saccagées, nos religieux mis à mort, les monastères de femmes profanés, voilà les moindres exploits de ces barbares, inspirés par Luther et Calvin. L'ancienne ville d'Ecole fut incendiée (3) ; les riches commanderies du Mayet et du Pavé-de-la- Marche furent détruites. La forte place de Charroux, emportée d'assaut, eut toute sa garnison passée au fil de l'épée (4).
Nos voisins de Chantcllc-la- Vieille, au témoignage d'une ancienne chronique (5), furent si effrayés, qu'ils désertèrent leur village, lequel demeura longtemps dépeuplé de tous ses habitants.
|t; Terrier de l'ancien fief de Budiepol.
(2) Kwenairt, par Patina Cajel ; — Guerres religieuses, par le comte de Bé«ie, l. II.
(3) Rniuêlc des habiUnl». d"Ecolc, conservée au château des Morellcs. (t) Jean Charticr; — A'oficr sur tharruiix, par J.-B. l'cijrue, avocat.
(5| Requit* <Im habitants de Chanlelle-la-Vieille, conservée au chAieau de Bclleruve*.
Au milieu de cet orage qui menaçait de tout engloutir, nos concitoyens, revenus de cette première surprise, ûrent bonne contenance, et trois des leurs s'acquirent une réputation méritée : Jacques Bort, Philippe Bort et Simon Lartaud .
Le premier, simple ouvrier tanneur, mais bon compagnon, se mit à la tète des bandes deBourgneuf; son parent, maître Philippe Bort, sieur de la Preslc, bon soudart, organisa les bandes do la Font-Neuve(l); enûn noble Simon Lartaud, seigneur du Treillis, fut nommé capitaine-général jtour le roy de la compagnie des garçons de la ville et cité de Chantelle (2). L'ennemi, on le devine aisément, fut mis on déroute, et nos trois volontaires proclamés les sauveurs de leur pays. Leurs noms, dans nos archives, ne sont jamais cités qu'avec gratitude et respect. Le premier surtout, est toujours appelé honorable homme, haut et puissant homme. Il obtint en récompense de ses services, le titre d'écuyer et devint maire de la ville de Chantelle. Il signait, seigneur de la Riton et des Côtes et conserva le reste de sa vie le gracie de capitaine-général des vieilles bandes de Bourgneuf (3).
Le patriotisme est inné parmi nous : que des jours mauvais viennent à se lever sur la France, nos concitoyens sauront retrouver et leur dévouement et leur énergie !
Cependant, le feu de la guerre s'était rallumé, guerre d'autant plus déplorable, cette fois, que c'était le principe de la légitimité qui se trouvait aux prises avec le catholicisme. L'avènement d'un prince huguenot au royaume très-chrétien était un péril évident pour la foi. La France en qui, depuis XV siècles, l'église avait formé un tempéramment catholique, trouva qu'une tète morte sur un corps sain était quelque chose de monstrueux et d'impossible. Elle s'en émut et jura de garder comme nation un bien supérieur à tous les autres, ce qui l'avait faite glorieuse et puissante, ce qui lui assurait avec les promesses du temps, celle de l'éternelle patrie. Là Ligue, association juste et sage à son début (4), a pu dégénérer dans la suite ; mais ce n'en a pas moins été une mesure qui a eu une portée religieuse immense. La politique, du reste, en faisait une nécessité. Il existait une loi consacrée par les Assemblées générales des trois premières races, regardant le catholicisme comme quelque chose d'autrement inviolable et sacré que la loi salique. Cette grande loi excluait naturellement du trône tout individu qui ne serait pas en communion avec la religion, seule admise et universellement pratiquée. Henri de Navarre fut donc légalement déclaré indigne de poser sur sa tête la couronne de Saint Louis (5). Mais dans une question aussi grave, que de dissidences ! que de tiraillements ! Toute la France était divisée.
(1) Ael. de bap. de Chantelle du 28 juin 4637.
|2) Acl. do bap. de Chamelle du 25 septembre 1633, 46 juillet et 43 septembre «37. (3| id. id. 23 el 6 septembre 1637, 2 février et 20 août 4638.
(I) Bulle d'excommunication de Slxte-Quinl contre Henri de Navarre, chef du parti calviniste, année 4583.
(51 JusUGcation de la Ligne, par l'abbé Fauchel; - TMcm de Pan», t. III, p. 263; - Rohrbacher, «*/. * VEglne, t. XXIV, p. 631 ; -Meam, l. 11. p. 439.
Le parti de la Ligue en Bourbonnais, avait pour chef le seigneur de la Boulaye. Les châteaux de Montpen&ier, de Cbatuzat et de Monteignet, la ville de Monlaigut-en- Combraillcs étaient au pouvoir des Ligueurs-Catholiques ; mais les places de Gannat de Charroux, de Vichy et de Saint-Pourçain, lea forts de Monfand et de Chantclle surtout, tenaient pour le roi. Henri IV avait envoyé dans notre pays un corps, d'armée commandé par le seigneur do Chazeron, son lieutenant-général en Bourbonnais. Parmi les officiers qui l'accompagnaient on remarquait MM. de Sallevert, de la Trémouille, de Nérestan, de la Fontaine de Saint-Pourçain, de Motte-Talion, de la Maisonneuve, le capitaine Bonenfant, etc. Le 23 mars 1593, M. de Chazeron installé au château de Chantclle, lança des réquisitions sur les paroisses circuittées (circon voisines). Les habitants de Charroux furent prévenus d'avoir à lui livrer trois mille cinq cents livres de mitraille dont il avait besoin pour mettre ses adversaires à la raison. Grand émoi parmi nos voisins qui députèrent trois de leurs plus honorables concitoyens, lesquels représentèrent au lieutenant de Sa Majesté l'impossibilité où ils étaient de réaliser une fourniture aussi considérable. 150 écus, payés comptant, les affranchirent de cette contribution. Pour leur voyage à Cbantelle où ils couchèrent à l'hôtel du Cheval blanc, tenu par la veuve Jugnet-Bouat, ils dépensèrent 2 écus, 21 sous (1).
Deux ans plus tard, le même seigneur de Chazeron revint dans nos murs avec deux corps do troupes , le premier sous ses ordres immédiats , lo second dirigé par le seigneur de Grillon, maréchal de France. Le 23 avril 1595, les consuls de Charroux reçurent mandement de venir lui parler, le lendemain, à son quartier général, sis au château de Chantelle.
Une députation nombreuse dans laquelle on distinguait le seigneur des Rulliers et le lieutenant Bonnelat, parut devant mon dit seigneur. Il s'agissait de faire supporter à leur ville le passage des troupes royales. Or, dans ce temps-là, les Compagnies qui avaient pour mission de rétablir le bon ordre , commençaient ordinairement elles-mêmes par saccager et détruire tout ce qui pouvait leur tomber sous la main : t Elles font, dit une chronique de l'époque, toute espèce de dégâts aux prés, aux blés, aux maisons, brûlant les portes, rompant les meubles et se livrant à do grandes indignités... (2). »
Les notables do Charroux se rappelèrent tout ce dont ils avaient été précédemment victimes ; ils savaient par expérience que ces soldards auxquels ils devaient fournir logis pour vivre modestement, étaient certes loin de se contenter d'une table frugale. Leur vin vieulx du crû dont chaque poinsson valait alors ? écus 30 sous, avait été trop bien apprécié par ces redoutables défenseurs. A tout prix, ils résolurent d'esquiver
(1) Délibération» contulaloire» de la ville de Charron*. (S) Rapport fait par le» coosuU de Cliarrou*, le 7 juin 1501!.
une visite aussi onéreuse : ils offrirent 400 écus qui furent accepté» par le seigneur de Sainte-Colombe, mestre-de-camp du maréchal de Grillon (1).
Enfin, les troupes continuant à camper dans nos environs pour le service de Sa Majesté, il avait été décidé que notre place serait fortement approvisionnée en blé, vin, huile, légumes secs, etc.
Les notables de toutes les paroisses durent se rendre à Chantelle pour recevoir les ordres du seigneur lieutenant. Là, poliment, on invita tout le monde à faire dans celle circonstance, preuve de diligence et de bonne volonté. La mine des arquebusiers prêtant de la persuasion aux paroles de l'orateur, le bon vin rouge, l'huile et le froment arrivèrent à souhait dans les entrepots de notre château-fort.
Ces faits se passaient en 1596. En 1598, un approvisionnement beaucoup plus considérable fut décrété par le même seigneur de Cbazeron , devenu maréchal de France, gouverneur et sénéchal de Bourbonnais. Quelques-uns de nos voisins, mal inspirés, se refusaient à payer leur part de contribution. Une brusque razzia, opérée sur leur territoire, amena la capture de cent têtes de bétail qui furent enfermées dans la place de Chantelle (2). L'atlitudo prise par les troupes royales, et mieux encore l'abjuration d'un prince qui méritait à tant d'autres titres d'être élevé au trône de France, détermina la prompte pacification de tout le pays.
Nos remparts, auxquels se rattachent tant et de si divers souvenirs, expression des besoins d'un autre âge, tombent comme par instinct, devant les exigences de la civilisation. Il nous faut des rues spacieuses, de larges places, de vastes magasins, des constructions réunissant le confort et l'élégance. Il nous faut des voies sans nombre, routes, canaux, chemins de fer qui, semblables aux artères, portent la vie dans tout le corps social. Que dis-je ? toutes ces merveilleuses découvertes seront bientôt réputées arriérées et barbares. A l'instar de l'oiseau, on prend aujourd'hui son essor dans les airs, on veut le disputer de vitesse avec les nuages. Que dis-je encore? Plus rapide que l'éclair, la pensée communique en un clin-d'œil maintenant d'un bout de l'univers à l'autre. Quelle puissance, grand Dieu, a été départie à l'homme! Quelle étonnanto et prodigieuse activité! on la dit: le monde est en marche; on ne petit t arrêter (3).
Au milieu de ce mouvement qui se fait partout, la résidence, jadis si animée, des sires de Bourbon, n'est point restée stationnairc : commerce, industrie, bains publics, salle de spectacle, réverbères, gazomètre privé, moulin à vapenr, que dis-je ? Chantelle est à la hauteur de l'époque. Des faubourgs entiers se Bont bâtis comme par enchantement, en l'espace de quelques années. En moins d'un demi siècle, notre
(il Délibération* consuls toinis.