‹ Histoire de Charlemagne (volume 2)Chapitre 19 sur 44 · LOUIS-LE-BEGUE · texte numérisé non relu

LOUIS-LE-BEGUE

On ne sait presque rien de Louis, fils et successeur de Cbarles-le-Cbauve, sinon qu'il étoit bègue , et qu'il en eut le surnom. Le mélange du droit héréditaire et du droit électif, sous la seconde race , avoit tellement confondu tous les droits , que , quoiqu à la mort de Charlesle-Chauve, Louis, fils aine de ce prince, fût le soûl qui lui restât, ou du moins le seul qui put lui succéder ( Carloman , qui \ivoit encore, étant aveugle et prêtre ), les grands firent leurs conditions avec lui pour le recon-

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noître , et lui vendirent bien cher son royaume. On peut, par ce trait, juger de l'anarchie où les vices et la foiblesse de Charles-le-Chauve avoient jeté la France.

C'est une question parmi les savants, de savoir si Louis-le-Bégue fut empereur : Carloman, fils aîné de Louis-le-Germanique , ayant été appelé à l'empire par le testament de l'empereur Louis II son cousin , fils de l'empereur Lothaire, avoit le droit le plus apparent; mais Louis-le-Bégue étoit fils du dernier empereur. Le pape Jean VIII, que nous avons déjà vu implorer si instamment et si humblement la protection de Charlesle-Chauve contre les Sarrasins, étoit alors dans une situation encore plus violente, pressé par les armes de ces mêmes Sarrasins, de plus, chassé de Rome, et à peine échappé des fers de Lambert duc deSpoîéte, et d'Adalbert marquis de Toscane; ces deux tyrans, sous prétexte de défendre les droits de Carloman , travailloient vraisemblablement pour eux-mêmes , parcequils descendoient de Charlemagne par les femmes , et qu'ils étoient établis en Italie [a]. Jean vint chercher un asile en France, et couronna Louis-le-Bégue à Troy es . Comme Louis-le-Bégue avoit déjà été couronné roi de France par Hincmar, plusieurs auteurs ont cru que c'étoit la couronne impériale que le pape lui avoit donnée en cette occasion; mais il paroît constant que Jean VIII couronna Louis-le-Bégue roi de France, après Hincmar [b] ?

[«] Var. Epist. Joan. Papa?.

\b~\ Consecrat. Lud. II, apud Duchesne, t. 2.

comme Etienne III avoit couronné Pepin-le-Bref , quoique déjà couronné par saint Boniface; et il y a beaucoup d'apparence qu il vouloit, par ce nouvel exemple, acquérir au saint-siège le droit de couronner les rois de France, aussi-bien que les empereurs.

Quant à l'empire , il le laissa vacant , et déclara que ce seroit le partage du prince dont il recevroit les secours les plus efficaces contre les Sarrasins. Non content de refuser, sous ce prétexte, l'empire à Louis-le- Bêgue, et de le lui refuser dans ses États et à sa cour, il lui refusa encore une autre grâce que Louis-le-Bégue eut la foiblesse de solliciter.

Ce prince, comme nous lavons dit, s'étoit marié sans le consentement de son père. Il avoit eu d'Ansgarde, sa première femme, Louis et Carloman [a]. Forcé par les armes et par la volonté absolue de son père , de répudier Ansgarde, il épousa une Anglaise, nommée Alix ou Adélaïde, dont il eut un fils posthume, connu dans la suite sous le nom de Charles-le- Simple. Les auteurs qui ont cru que Louis-le-Bégue avoit pu se passer, pour son mariage, du consentement de son père , ont regardé Charles-le- Simple comme bâtard; ceux qui ont cru ce consentement nécessaire, ont rejeté la bâtardise sur Louis et Carloman. De là vient qu'on ne voit nul accord sur cet article entre les divers historiens. L'inconstance de Louis-le-Bégue avoit consacré le ch oix de son père ; car , après la mort de Charles-le-Chauve , il avoit continué de vivre avec Adé laide, et la grâce qu'il demanda au pape fut de la cou. ronner. Le pape sentit de quelle conséquence pouvoit

[a] Annal. Bertin. et Metens.

être cette espèce de confirmation du second mariage au préjudice du premier. Il n'y avoit point encore d'enfants de ce second mariage, et Louis et Carloman, nés du premier, et dont la mère vivoit encore, étoient élevés dans l'espérance de succéder à leur père. Boson, par les intrigues duquel on croyoit que le pape étoit conduit, projetoit, dans cette même espérance, de marier une de ses filles avec le prince Carloman. Quoi qu'il en soit des motifs de ce refus , il étoit singulier que le roi ne pût rien obtenir d'un pape auquel il donnoit un asile et qui imploroit son appui. Telle étoit la puissance pontificale, même dans la dépendance; telle étoit l'abjection royale, même sur le trône.

Le pape eut cependant aussi un dégoût que lui attira son ambitieuse avidité; il produisit, dans un concile qu'il tenoit à Troyes , une donation vraie ou fausse que Charles-le-Chauve avoit, disoit-il, faite au saint-siége, des abbayes de Saint-Denis et de Saint-Germain-des- Prés [a]. Cette demande fut si mal accueillie, que le pape n'osa pas insister. Tous lesévêques lui déclarèrent unanimement que les rois n'étant qu'usufruitiers des biens de leur royaume ne pouvoient faire de pareilles aliénations ; à quoi on pourroit ajouter qu'à l'égard des biens ecclésiastiques, dans l'usage actuel, les rois ne sont usufruitiers que du droit d'en concéder l'usufruit, et que, dans le temps dont il s'agit, ils n^étoient usufruitiers de rien , car il paroît qu'alors les élections avoient lieu.

[a\ Annal. Fuld. et Bertin.

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Carloman-le-Germanique et Louis-le-Bégue moururent à peu de distance de temps l'un de l'autre; mais le chaos des prétentions rivales, soit par rapporta l'empire, soit à Tégard des autres Etats réunis autrefois sous Chai lernagne, n'en subsista pas moins , et alla toujours en augmentant. Louis-le-Bégue laissoit des fils, Carloman laissoit des frères et un fils bâtard ; tous prétendirent atout.

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LOUIS et CARLOMAN.

Louis et Carloman, fils du premier lit de Louis-le-Bégue, régnèrent après lui. Louis, leur cousin, l'aîné des frères de Carloman-le-Germaniquc , et nommé Louis-le-Germanique comme son père , voulut dépouiller les deux princes français , sans autre titre que d'avoir été appelé par quelques mécontents \a\\ il fit la guerre à ces deux princes tant qu'il vécut : il mourut jeune, sans enfants , n'ayant eu qu'un fils qui étoit tombé d'une fenêtre en jouant, et s'étoit tué.

[a] Annal. Fuld. et Meteus.

Charles-le-Gras , son frère, alla se faire couronner empereur à Rome. Le couronnement se fit encore le jour de Noël, en mémoire de celui de Charlemagne; car il étoit bien plus aisé de se faire couronner le même jour que de gouverner comme lui. C'est ainsi que la superstitions sait imiter le génie : on observoit avec soin de se faire couronner par Je pape, et le jour de Noël; parceque Charlemagne avoit été couronné par le pape et le jour de Noël , et on oublioit que Charlemagne, en ordonnant à son fils de prendre lui-même sur l'autel la couronne impériale , avoit donné l'exemple et la leçon de ne point recourir au ministère dangereux des papes, pour des droits qu'il regardoit comme héréditaires; mais ses successeurs, toujours occupés à se prévenir ou à se supplanter les uns les autres, étoient trop heureux que le pape voulût bien leur conférer des titres.

Louis et Carloman eurent à combattre, pendant tout leur régne, ces opiniâtres ennemis de la France, les Normands, qui, souvent battus, mais toujours réparant leurs pertes et remplaçant leurs morts , faisoient toujours des ravages et des progrès, et qui, trop souvent payés pour s'en aller , revenoient à l'instant pour se faire payer encore; ils étoient particulièrement attirés alors par un bâtard nommé Hugues, que ce Lothaire II, excommunié par le pape Nicolas, et mort après avoir communié de la main d'Adrien II, avoit eu de Yaldrade [a]. Ce Hugues vouloit s'assurer, par le

[?'] Chron. de gest. Norm.

moyen des Normands, la Lorraine, qui avoit été le partage de son père , comme autrefois le jeune Pépin et Charles son frère avoient voulu, par le même moyen , se maintenir dans l'Aquitaine leur patrimoine.

Le vieil Hincmar, chassé de son siège de Reims par l'effroi qu'inspiroient ces barbares, mourut dans sa fuite à Epernay , chargé d'années, accablé de douleur. Il fut le flambeau de l'église gallicane; mais la sévérité, la violence ont terni sa gloire, et privé sa mémoire de l'intérêt attaché au malheur.

Louis et Carloman sont distingués de tous les princes carlovingiens, et même en général de tous les princes , par l'union qui régna toujours entre eux, et qui fut telle, que, quoiqu'ils eussent fait des partages comme tous les autres, il semble qu'ils aient régné par indivis, et tous les historiens les associent comme s'ils eussent occupé en commun le même trône.

La mort de l'un et de l'autre eut quelque chose de remarquable. On dit que Louis , rencontrant dans la ville de Tours une jeune fille qui lui parut belle , la poursuivit à cheval jusque dans une maison où elle se sauvoit , et dont la porte, étant trop basse pour que Louis pût y entrer commodément à cheval, lui brisa la tête et les reins. Il est vrai que ce fait ne se trouve point dans les auteurs du temps, et n'est laconté que par Paul Emile, historien des quinzième et seizième siècles.

Carloman fut blessé mortellement à la chasse, ou

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par un sanglier, comme il le publia lui-même, ou, comme d'autres le prétendent, par un gentilhomme de sa suite qui voulut lancer son dard au sanglier. Ceux qui adoptent cette dernière idée, disent que Carloman , bien sur de n'avoir que de la maladresse à reprocher au gentilhomme, attribua sa blessure au sanglier, pour mettre l'auteur du coup à l'abri de toute recherche. Le prince ne fit en cela que ce qu'exigeoit la justice, et il passa pour généreux.

Comme la décadence de la maison carlovingienne alloit toujours en croissant, et que le mal étoit devenu trop grand pour que des talents ordinaires pussent y remédier, le régne de Louis et de Carloman sert d'époque à de nouveaux démembrements de la France. Boson, infidèle à la postérité de Charles-le-Chauve son bienfaiteur, renouvela en quelque sorte, sous le nom de Provence, l'ancien royaume de Bourgogne, comme Charlemagne avoit renouvelé l'empire d'Occident : cependant dom Plancher, auteur de la nouvelle histoire de Bourgogne, prouve que Boson ne prit point le titre de roi de Bourgogne; mais le pays dont il se rendit maître avoit fait partie du premier royaume de Bourgogne. Louis et Carloman le punirent de son ingratitude et de sa perfidie; ils le battirent, ils firent prisonnières sa femme et sa fille : mais Louis , fils de Boson , se rétablit dans le royaume usurpé par son père , et bientôt ce second royaume de Bourgogne fut subdivisé en Bourgogne cisjurane et Bourgogne transjurane. La cisjurane, ou royaume d'Arles ou de Provence, occupée par ce Louis fils de Boson , s'étendoit depuis Ly on j usqu'à la mer, entre le Rhône et les Alpes, comprenant aussi le Lyonnais et

le Dauphiné. La transjurane, occupée par Raoul, fils de Conrad, autre usurpateur, comprenoit la Savoie et le pays des Suisses.

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