CHARLES-LE-GRAS
L'héritier naturel de Louis et de Carloman étoit Charles-le-Simple , leur frère consanguin, fils posthume de Louis-le-Bègue ( i ) ; mais la moitié de la France affectoit de le regarder comme bâtard, tandis que 1 autre moitié le regardoit comme ayant été le seul fils légitime de Louis-le-Bègue. En effet , les deux mariages ayant eu lieu en même temps , il falloit qu'un des deux fût nul et n'eût produit que des fruits adultérins, du moins on commençoit alors à raisonner ainsi. D'ailleurs Charles-le-Simple n'avoit que cinq ans ; ce fut là le vrai motif de son exclusion ; les Français élurent pour leur roi l'empereur Charles-le-Gras [a]. C'étoit prendre un fou au lieu d'un enfant. Charles-le-Gras, comme nous lavons
(i) Louis-le-Bégue mourut le vendredi-saint 10 avril 879; Charlesle-Simple naquit le 17 septembre de la même année. C'est à-peu-| le même intervalle qui s'est trouvé depuis entre l'époque de la moit du prince de Condé Henri lLr, arrivée le 5 mars 1588, et celle de la naissance de son fils Henri II, prince de Condé, arrivée le 1er septembre de la même année. On sait à quelles fables celte naissance posthume a donné lieu.
[a] Annal F nid
dit , voyoit les diables prêts à le saisir et l'enfer ouvert pour l'engloutir. Sa destinée fut aussi étrange que son esprit et son caractère. Déjà empereur et roi d'Italie , il venoit de recueillir en entier la succession germanique, lorsque, pour comble de bonbeur, il fut élu roi de France ; de sorte qu'à quelques démembrements près , il réunissoit toute la monarchie de Charlemagne. Il conçut une jalousie assez déraisonnable au sujet de Richarde, sa femme, et il la répudia, protestant d'ailleurs qu'au bout de dix ans de mariage il la laissoit telle qu'il l'avoit prise [a]. Ce premier trait de bizarrerie fit impression sur l'esprit des peuples.
Il assembla ensuite un parlement, dans lequel il donna des marques si éclatantes de folies , que ses peuples l'abandonnèrent tous à-la-fois, pour se donner à divers souverains , sans même prendre le soin de pourvoir à sa subsistance. Il tomba dans un tel excès de misère, qu'il ne lui resta pas un seul domestique pour le servir, ni le moindre revenu pour vivre; et il seroit mort de faim , à la lettre , si Luitperd , archevêque de Mayence , n'eût pris pitié de lui , et ne se fût chargé de le nourrir jusqu'au moment où il obtint d'Arnoul, son neveu , bâtard de Carloman , son frère , et l'un de ses successeurs , le revenu de deux ou trois villages pour son entretien [£]; encore fallut -il que le malheureux Charles eût l'humiliation de mendier ce secours par des
[a] Annal. Metens.
[b] OttoFrising. 1. 6, c. 7. Regino. Sigebert. Annal. Met.
lettres très pressantes. « Le plus puissant prince de la « terre fut réduit en cet état, dit Mézeray, pour n'avoir « pas eu assez de force d'esprit, et pour avoir été des- « titué d'enfants légitimes, deux choses très nécessaires « à un souverain. »
Il mourut peu de temps après (le 8 janvier 888), ou de douleur, ou, selon quelques auteurs, étranglé par l'ordre de ceux qui pouvoient encore redouter ses droits.
Son déplorable régne sert d'époque au siège mis devant Paris par les Normands , et sa conduite y donna lieu. Entraîné par de mauvais conseils (car pour luimême il étoit incapable d'un crime), il engagea dans une conférence Godefroy, chef des Normands [a], et s'y étant rendu le plus fort , par artifice, il le fit massacrer avec tous les Normands de sa suite : en même temps » Hugues , ce bâtard de Lothaire II et de Valdrade, dont nous avons déjà parlé, Hugues qui, lui disputant toujours la Lorraine, étoit toujours l'allié des Normands, et qui l'étoit encore plus particulièrement de Godefroy, auquel même il avoit donné sa sœur en mariage, Hugues étant venu trouver Charles sur sa parole, pour conférer avec lui de leurs intérêts , Charles le fît arrêter et lui fit crever les yeux. On avoit persuadé à Charles qu'en se défaisant ainsi des deux chefs des ennemis, iltermineroit pour jamais la guerre , et par cette violence perfide il la fit renaître avec plus de fureur que jamais. Les Normands coururent à la vengeance; leur juste ressentiment ne mit plus de bornes aux ravages : ce fut alors
[a] Annal. Fuld.
qu'ils se déterminèrent à ce fameux siège de Paris [a] , soutenu avec tant de constance par Gosselin , évêque de cette ville , par l'abbé Ebon , son neveu , et sur-tout parlevaillant comte Eudes, cligne fils de Robert-le-Fort.
Il est à remarquer que Charles -le -Gras n'est point compris dans la liste des rois du nom de Charles qui ont régné sur la France. On ne compte, ddns la race carlo vingienne, que trois rois de ce nom : Charîemagne, Charles-le-Chauve et Charles-le-Simple. Charles-le-Bel, quatorzième roi de la race capétienne , est compté pour le quatrième roi du nom de Charles. Cette omission de Charles-le-Gras peut venir des droits de Charles-le-Simple, que la nation n'avoit pas tellement perdus de vue qu'elle ne les eût consacrés , en se chargeant de la tutéle de ce jeune prince, et en la confiant à un des plus grands seigneurs du royaume. D'ailleurs , cette même nation, qui avoit élu Charles-le-Gras, sembloit avoir révoqué son élection , en abandonnant ce prince.
On peut remarquer encore que Charles-le-Gras est le dernier prince légitime de la race carlovingienne qui ait possédé l'empire. Si un bâtard de cette maison a encore porté ou traîné ce titre d'empereur, il est sûr du moins que depuis Charles-le-Gras l'empire n'a plus été ni uni à la couronne de France, ni possédé par aucun prince carlovingien légitime.
Sigonius dit que sur la fin de Fan 884, sous l'empire de Charles-le-Gras , le pape Adrien III fit deux décrets très préjudiciables à la postérité de Charîemagne; le premier, que le pape étant élu seroit sacré sans atten-
[a] Chron. de gest. Norm. /
dre le consentement de l'empereur : Ut pontifex designalus consecrari sine prœsentia régis aut legatorum ejus posset; le second , que Charles-le-Gras venant à mourir sans enfants, le royaume d'Italie et le titre d'empereur demeureroient aux Italiens : Ut moriente rege Crasso sine fîliis „ regnuin Italicis principibus , unà cum titulo imper ii traderetur [a].
Malgré ces décrets , l'empire ne fit que passer sur la tête de quelques Italiens ; il se fixa, comme nous aurons bientôt occasion de le rapporter, chez les Allemands; nous voulons seulement observer ici que , selon Le Blanc, ces empereurs allemands jouirent long- temps du droit de confirmer l'élection des papes, et qu'ils exercèrent dans Rome tous les autres droits régaliens.
Il est à remarquer que le fameux décret du pape Nicolas II, du mois d'avril 1 o5o,, pour l'élection des papes, est bien différent dans Baronius et dans Le Blanc : celui de Baronius réserve aux seuls cardinaux le droit d'élire les papes ; celui de Le Blanc joint expressément l'empereur aux cardinaux. En effet , nous voyons que les papes qui, depuis ce décret, se firent sacrer sans attendre la confirmation de l'empereur, et parmi eux Grégoire VII lui-même, en firent des excuses, comme du temps de Louis-le-Débonnaire et de Lothaire. son fils [b].
Ce ne fut, selon Le Blanc, que vers le milieu du douzième siècle, sous le pontificat d'Innocent II, que les papes , se vovant appuvi s des armes des Normands établis dans le royaume de Naples, voulurent être dans
[a] Sigonius, de refjno Italie , ann. 884- \b\ Voyez Sigonius , Platina, etc.
Rome des souverains absolument indépendants. 11 y eut à ce sujet, entre les empereurs et les papes , puis entre les papes et les Romains , de longues et sanglantes querelles, qui s'apaisèrent à peine vers la fin de ce douzième siècle. A la fin du siècle suivant, il existoit encore de fortes traces, sinon de l'autorité des empereurs dans Rome, du moins de l'indépendance des Romains à l'égard des papes ; et, dans les siècles postérieurs , les Romains tentèrent plus dune fois de la recouvrer. Mais ces faits sont étrangers à la race carlovingienne, et nous ne les indiquons que pour compléter l'histoire des vicissitudes de l'autorité impériale dans Rome.
'VV\V11X'VV\VV\VV\VViWV'VWWVVWVW'WVW\1